Hercule sur l’Œta

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Hercule sur l’Œta
Traduction par E. Greslou .
C. L. F. Panckoucke (3pp. 113-289).
PERSONNAGES


HERCULE.
DÉJANIRE.
HYLLUS.
LA NOURRICE.
ALCMÈNE.
PHILOCTÈTE.
IOLE.
LICHAS, personnage muet.
CHŒUR DE FEMMES ETOLIENNES.
CHŒUR DE VIERGES TRACHINIENNES.
Iole et le Choeur des Trachiniennes sont des personnages protatiques.


Argument
Déjanire, indignée de se voir préférer Iole, fille d’Eurytus, roi d’Œchalie, envoie à Hercule une tunique trempée dans le sang du Centaure Nessus, qui avait été percé d’une flèche teinte du fiel de l’hydre de Lerne. Elle croit, sur la parole du Centaure mourant, que cette robe n’est autre chose qu’un philtre tout puissant pour lui gagner l’amour de son époux. Hercule, au moment de sacrifier en Eubée, sur le promontoire de Cénée, revêt la fatale tunique : aussitôt le venin dont elle est pénétrée s’enflamme ; le feu s’attache à tous les membres d’Hercule, consume sa chair et brûle ses os. Déjanire, ayant reconnu la perfidie de Nessus, se donne la mort. Hercule tue d’abord lichas, qui lui avait apporté ce fatal présent ; puis il ordonne à Philoctète (à qui il donne en mourant son arc et ses flèches) de lui élever sur l’Œta un bûcher, dans lequel il veut se brûler avec sa massue et la peau du lion de Némée. Enfin il apparaît à Alcmène sa mère, et la console en lui apprenant qu’il vient d’être reçu au nombre des dieux.

ACTE I



Scène I



Hercule

PÈRE des dieux, toi dont les foudres se font sentir d’une extrémité du monde à l’autre, règne maintenant sans crainte, j’ai pacifié ton empire dans toute cette étendue que Neptune enferme de ses flots. Laisse reposer le tonnerre ; les rois perfides et les tyrans cruels sont tombés sous mes coups ; j’ai détruit tout ce qu’il t’aurait fallu foudroyer. Cependant, ô mon père ! on me refuse encore le ciel ; certes, en tous lieux, je me suis montré digne de Jupiter, et Junon elle-même a prouvé ma céleste origine. Pourquoi donc ces délais ? est-ce que l’on me craint ? Atlas ne pourra-t-il porter le poids du ciel quand Hercule y sera monte ? Pourquoi me fermer le séjour des dieux, ô mon père ? la mort m’a rendu à toi. Tous les monstres que la terre, la mer, le ciel et les enfers ont pu produire ne sont plus : nul lion ne rôde maintenant autour des villes de l’Arcadie ; les oiseaux du Stymphale ont péri ; la bête du mont Ménale est tombée sous mes coups ; le dragon est étendu mort dans le bois des Hespérides ; l’Hydre est sans vie. J’ai détruit les fiers chevaux de la Thrace, que leur maître nourrissait du sang de ses hôtes ; j’ai ravi les dépouilles de la reine guerrière des Amazones. J’ai visité la demeure silencieuse des morts, et non seulement j’en suis remonté, mais j’ai fait voir à Cerbère le jour effrayé de sa présence, et lui-même s’est effrayé à l’aspect du soleil. L’Afrique n’a plus de géant qui se ranime en touchant la terre ; Busiris est tombé au pied de ses propres autels ; ce bras seul a terrassé le triple Géryon, ainsi que le taureau qui était la terreur de cent peuples.

Tous les monstres que la terre enfanta dans son courroux sont morts sous l’effort de ma main victorieuse. J’ai rendu le courroux des dieux impuissant. Puisque la terre n’a plus d’ennemis à m’offrir, Junon plus de colère à exercer contre moi, rends-moi donc mon père, car je suis ton fils ; ouvre-moi le ciel, car je suis courageux et fort. Je ne te prie point de m’en montrer la route, permets-moi seulement d’y monter, je trouverai moi-même le chemin. Ou si tu crains que la terre n’engendre de nouveaux monstres, dis-lui qu’elle se hâte de les produire tandis qu’elle possède et voit encore Hercule : car quel autre pourrait les combattre, et quand la Grèce enfantera-t-elle un héros digne comme moi de la haine de Junon ? Ma gloire est désormais assurée ; il n’y a point de pays qui ne retentisse du bruit de mon nom. Le Scythe errant sous les glaces de l’Ourse, l’Indien brûlé par le soleil, l’Africain soumis aux feux du Cancer, ont tous senti la puissance de mon bras. Je le prends à témoin, roi brillant du jour ; tu m’as rencontré sur tous les points où pénètrent tes rayons, et ta lumière n’a pu me suivre dans tous mes triomphes. J’ai dépassé ta carrière, et le jour est demeuré en deçà des bornes que je me suis posées. La nature m’a manqué, la terre s’est trouvée trop étroite sous mes pas. La nuit s’est agrandie devant moi ; les dernières profondeurs du chaos sont venues à ma rencontre, et je suis remonté sur la terre de ces profonds abîmes qui entraînent tout à eux. J’ai bravé les menaces de l’Océan, et nulle tempête n’a pu ébranler la partie du navire que je pressais du poids de mon corps.

Mais ce que je rappelle ici n’est que bien peu de chose. Déjà le ciel épuisé ne peut plus suffire à la haine de ton épouse ; la terre n’ose plus enfanter de monstres, ni me fournir de nouvelles bêtes à vaincre. Ma valeur n’a plus où se prendre, et déjà il n’y a plus sur la terre d’autre monstre que moi. Que de fléaux, que de crimes j’ai surmontés ou punis sans armes ! tout ce que j’ai trouvé de terribles ennemis, ces seules mains les ont terrassés : les bêtes les plus cruelles n’ont effrayé ni ma jeunesse ni mon enfance. Les travaux qu’on m’a imposés ne sont rien. Aucune de mes journées n’est demeurée oisive. Quels horribles monstres j’ai détruits sans attendre les ordres d’un tyran ! mon courage m’excitait mieux encore que la haine de Junon. Mais que m’a-t-il servi d’assurer le repos du genre humain ? La paix n’est point dans le séjour des dieux : la terre voit dans le ciel tous les monstres qu’elle redoutait et dont je l’ai délivrée : Junon les a tous attachés à la voûte du ciel. Le Cancer, tué par mes mains, entoure la zone torride ; il brille sur les plaines de l’Afrique et mûrit les moissons. Le Lion livre le cours de l’année à la Vierge que la terre a bannie par ses crimes ; il agite dans le ciel sa brûlante crinière, dissipe l’humidité du vent du midi et enlève les nuages. Tous ces monstres ont envahi le séjour des dieux et m’y ont précédé. Vainqueur, je contemple mes victoires au dessus de ma tête. C’est pour me rendre le ciel redoutable que Junon l’a rempli de monstres et de bêtes féroces ; mais en vain, dans sa haine, elle l’a rendu plus dangereux que la terre, plus affreux que le Styx : Hercule y trouvera place.

Si après tant de combats, et tant de monstres vaincus, si après avoir enchaîné Cerbère, je ne mérite pas encore de monter au ciel, je réunirai le Pélore de Sicile à la côte d’Hespérie : ces deux terres n’en formeront plus qu’une ; je chasserai la mer qui les sépare, si tu veux qu’elles s’unissent. Je ferai disparaître l’isthme de Corinthe, et, joignant les deux mers, j’ouvrirai une nouvelle route aux navires de l’Attique. Je changerai la face de l’univers : je creuserai un nouveau lit au Danube ; j’ouvrirai une autre vallée au cours du Tanaïs. Confie-moi du moins, ô Jupiter ! la défense du ciel. Là où je serai, ta foudre n’aura rien à faire : que le pôle glacial ou la zone torride soient commis à ma garde, il n’importe ; les dieux y seront également en sûreté.

Les temples de Cyrrha et le séjour du ciel ont été pour Apollon le prix de sa victoire sur un serpent ; mais que de Pythons vaincus dans mon hydre ! Bacchus et Persée ont déjà pris place parmi les dieux : mais qu’est-ce que la conquête de l’Inde ? qu’est-ce que la défaite de la Gorgone ? Nul fruit de ton hymen avec la marâtre qui me persécute n’a mérité, par son courage, d’entrer dans le séjour des dieux. Moi je te demande une place dans le ciel pour l’avoir porté.

Fidèle compagnon de mes travaux, lichas, va, cours annoncer ma victoire à mon épouse ; apprends-lui la défaite d’Eurytus et la ruine de son royaume. Et vous, conduisez au plus tôt ces victimes au pied de l’autel de Jupiter Cénéen, dont le temple domine la mer d’Eubée que soulèvent les vents du midi.



Scène II


Chœur de vierges œchaliennes, Iole
.



Le Chœur

C’est être l’égal des dieux, que de n’avoir à son honneur d’autre terme que celui de ses jours : c’est une véritable mort qu’une vie traînée dans les larmes. L’homme qui a su mettre sous ses pieds la puissance impitoyable du destin, et la barque, du fleuve des morts, ne livrera jamais ses mains captives pour être enchaînées, et jamais n’ornera la pompe triomphale de son vainqueur.

L’homme qui sait mourir ne peut être misérable. Que son navire se brise au milieu des mers soulevées, que le vent du nord dispute au vent du midi, et l’Eurus au Zéphyr, il ne cherchera point à recueillir les débris de son vaisseau mis en pièces, pour gagner le rivage sur une planche fragile. Celui-là seul n’a point à souffrir les horreurs du naufrage, qui peut sans hésiter faire le sacrifice de sa vie.

Nous, la pâleur défigure nos visages, des pleurs coulent de nos yeux, et les cendres de la patrie souillent nos cheveux en désordre. Ni les flammes dévorantes ni la chute de nos murailles n’ont pu nous ôter la vie. Tu cherches les heureux, ô mort ! et tu fuis les misérables. Le sol de notre ville se couvrira de moissons et de forêts : nos temples croules se changeront en cabanes : bientôt le Dolope glacé conduira ses troupeaux sur les cendres tièdes encore de la triste Œchalie. Le pâtre du Pinde viendra s’asseoir sur les ruines de notre ville, et, sur sa flûte rustique, redira nos malheurs dans ses chants lugubres. Il ne faut que peu de siècles pour qu’on cherche la place où fut notre patrie.

Heureuse, j’habitais une terre fortunée et les riches campagnes de la Thessalie. Maintenant on m’entraîne vers les rochers de Trachine, sol pierreux tout hérissé de buissons brûlés du soleil, et qui peuvent à peine fournir la pâture aux chèvres de montagnes. Les plus heureuses d’entre nous seront transportées sur les bords du rapide Inachus, ou dans la ville de Dircé, que le faible Ismène arrose de ses eaux languissantes. C’est là que la mère du superbe Hercule a pris un époux. Quelle pierre insensible, quelle roche de Scythie a mis au monde cet homme cruel ? Est-ce le Rhodope qui t’a vu naître, farouche Titan, ou l’Athos orgueilleux ? as-tu sucé le lait de quelque bête farouche du Caucase ? C’est à tort qu’on parle de deux nuits amoureuses dans lesquelles tu fus conçu, des astres arrêtés dans leur cours, de l’étoile du soir faisant les fonctions de l’étoile du matin, et du soleil retardé, parce que sa sœur ne voulait pas lui céder le ciel.

Ses membres sont invulnérables ; le fer s’émousse en les louchant, et l’acier a moins de force : l’épée se brise sur son corps, et les pierres en rejaillissent comme si elles avaient heurté une autre pierre. Dans sa vigueur indomptable, il brave la mort, et la provoque : rien ne peut l’entamer, ni la lance, ni la flèche du Scythe, ni les traits du Sarmate glacé, ni ceux que sous la zone brûlante le Parthe décoche contre le Nabathéen, avec plus d’adresse et de certitude que ne font les archers de Crète.

Sans armes, il a renversé les murs d’Œchalie ; rien ne peut l’arrêter ; ce qu’il veut vaincre, il l’a déjà vaincu ; et même il n’a pas besoin de frapper : il n’a qu’à montrer son visage plus terrible que la mort, rien ne subsiste devant ses menaces. Quel gigantesque Briarée, quel orgueilleux Cygès, entassant les montagnes de Thessalie pour élever jusqu’au ciel ses bras de serpent, n’est pas resté éperdu à l’aspect de ce terrible visage ? Mais une consolation des grandes misères, c’est qu’il n’y a plus rien à craindre après elles. Hélas ! malheureuses, nous avons vu Hercule irrité contre nous.


Iole

Pour moi, infortunée, ce ne sont point nos temples écroulés sur leurs dieux, ni nos palais détruits que je déplore, ni les fils mêlés aux pères, les hommes confondus avec les dieux, les temples avec les tombeaux dans un commun embrasement. Ces malheurs publics ne sont point le sujet de ma douleur. D’autres peines font couler mes larmes, et mon destin me force à pleurer sur d’autres ruines. Par où commencer ? par où finir ? Je veux déplorer tous mes maux à la fois ; mais la nature ne m’a donné qu’une poitrine, et ce n’est pas assez pour me frapper comme le demandent mes malheurs. Dieux, faites de moi une statue qui pleure sur le mont Sipyle, ou posez-moi sur les bords de l’Eridan, plaintive et gémissante avec les sœurs de Phaéton ; jetez-moi dans la mer de Sicile, où, sirène de Thessalie, je ferai entendre mes tristes plaintes ; ou emportez-moi dans les forêts de la Thrace, pour y gémir comme Philomèle, qui se lamente sous les ombrages d’Ismare. Donnez-moi une forme appropriée à ma douleur, et que l’âpre Trachine retentisse de mes cris. Myrrha la Cyprienne verse toujours des larmes ; Alcyone pleure toujours son cher Céyx ; la fille de Tantale se survit à elle-même dans sa douleur ; Philomèle fuit encore le visage de l’homme, et redemande par ses cris plaintifs le fils qu’elle a perdu. Pourquoi mes bras ne se couvrent-ils pas de plumes légères ! Heureuse, ah ! trop heureuse quand les bois deviendront mon séjour ; quand solitaire dans les campagnes de ma patrie, je raconterai mes malheurs dans mes tristes chants, et que la renommée parlera d’iole changée en oiseau !

J’ai vu, j’ai vu la mort de mon malheureux père ; la terrible massue a broyé ses membres et les a répandus dans tout son palais. Hélas ! si la destinée t’avait accordé un tombeau, combien de fois, ô mon père ! il eût fallu t’ensevelir ! Ai-je pu voir aussi ton trépas, cher Toxée, dont un léger duvet ne couvrait pas encore les joues, dont le sang n’avait pas encore l’énergie qui donne le courage ! Mais pourquoi pleurer sur vous, chers pareils qu’une même mort a mis à l’abri de tous les maux ? c’est sur mon propre sort qu’il faut verser mes larmes. Captive, je vais tenir la quenouille et tourner le fuseau sous les ordres d’une maîtresse orgueilleuse. Fatale beauté, don funeste qui doit causer ma mort ! c’est elle qui a renversé notre maison, par le refus de mon père de me donner à Hercule et de l’accepter pour gendre. Mais il faut me rendre au palais de celle à qui j’appartiens.


e Chœur
Il n’est plus temps de penser encore à la royauté de votre père et à vos nobles aïeux. Écartez le souvenir de votre grandeur passée. Heureux le mortel qui sait vivre à la fois sur le trône et dans l’esclavage, et conformer son visage à ces deux états si contraires ! C’est adoucir l’amertume et alléger le poids de ses malheurs, que de les supporter sans faiblesse.

ACTE II



Scène I


La Nourrice, Déjanire
,

Lichas, personnage muet
.



La Nourrice
.

Quelle douleur amère, quel tourment cruel pour une épouse, de voir une concubine partager ses droits dans la maison conjugale ! Charybde et Scylla, qui roulent avec tant de violence les vagues de Sicile, sont moins redoutables, et il n’est point de bête féroce qui soit plus à craindre qu’une femme dominée par la jalousie. Dès que la beauté de cette jeune captive a paru dans ce palais, et que la jeune Iole s’est montrée brillante comme un jour sans nuage, et pure comme une étoile qui étincelle par une nuit sereine, l’épouse d’Hercule est devenue furieuse et a laissé tomber des regards sombres. Une tigresse d’Arménie, à la vue du chasseur qui vient pour lui ravir ses petits, s’élance avec moins de rage. Pareille à la Ménade qui au moment de balancer le thyrse, et déjà pleine du dieu qu’elle porte en son sein, demeure un instant indécise, elle a hésité quelque temps ; mais bientôt elle s’élance comme une furieuse à travers les appartements, qui même n’offrent plus assez d’espace à son délire. Elle court, elle s’égare, elle s’arrête. Sa fureur se peint tout entière sur son visage, presque rien n’en reste au fond de son cœur. Les pleurs succèdent aux menaces ; son visage change à tous moments, et sa fureur ne garde pas une expression constante : l’ardente rougeur de ses joues fait place à la pâleur, et sa rage se produit sous toutes les formes. Elle se plaint, elle prie, elle éclate en gémissements. Mais la porte s’ébranle : c’est déjanire elle-même qui accourt à pas précipités ; les secrets de son cœur se trahissent par le trouble de son visage.


Déjanire
.

En quelque partie du ciel que tu habites, épouse de Jupiter, envoie contre Hercule un monstre qui me venge ; s’il est une hydre aux têtes renaissantes, trop vaste pour qu’aucun marais puisse la contenir, et invincible ; s’il est quelque bête farouche, horrible, cruelle, démesurée, dont la vue seule glace de terreur mon perfide époux, qu’elle sorte des profondes entrailles de la terre ! ou si tu me refuses les monstres que je te demande, change-moi, je te prie, moi-même en quelque monstre ; ma haine se prête aux formes les plus hideuses ; donne-m’en une qui réponde à mon désir de vengeance : ce corps de femme ne peut contenir les violentes pensées qui m’obsèdent.

Mais pourquoi fouiller dans les derniers replis de la terre, et bouleverser le monde ? pourquoi demander des monstres à Pluton ? Dans ce cœur, tu rencontreras tous les monstres qui l’ont fait trembler ; qu’il devienne l’instrument de ta haine de marâtre : je le suis comme toi, tu peux maintenant te venger d’Hercule. Conduis mes mains à ton gré : que tardes-tu, ô déesse ! à mettre à profit ma fureur ? Quel crime veux-tu que je commette ? j’en ai trouvé un : tu hésites ? je n’ai plus besoin de toi, ma colère me suffit.


La Nourrice

Étouffez, ma fille, ces plaintes insensées, et calmez cette fureur qui vous brûle. Montrez-vous l’épouse d’Hercule en triomphant de votre jalousie.


Déjanire

Iole, cette captive, donnerait des frères à mes enfants ! une servante deviendrait l’épouse du fils de Jupiter ! l’eau et le feu se mêleront donc ensemble, et l’Ourse du pôle se plongera dans les eaux bleues de l’Océan ? Je ne resterai pas sans vengeance : tu as porté le ciel sur tes épaules, tu as donné la paix à l’univers, mais qu’importe ? il est quelque chose encore de plus redoutable que ton hydre, le ressentiment d’une femme outragée : les flammes que l’Etna vomit contre le ciel sont moins terribles ; ma fureur sera plus puissante que tous les monstres que tu as vaincus. Une captive me ravir le lit de mon époux ! Jusqu’ici j’ai craint les monstres, maintenant il n’y en a plus pour moi ; une rivale odieuse les a tous remplacés. Puissant maître des dieux, et toi père de la lumière, je n’ai donc été la femme d’Hercule que pour le temps où il était entouré de dangers ? tous mes vœux pour son bonheur ont tourné au profit d’une captive ; c’est pour ma rivale que j’ai été heureuse ; c’est pour elle, ô dieux ! que vous avez exaucé mes prières ! c’est pour elle que mon époux revient triomphant ! O douleur qu’aucune vengeance ne pourra satisfaire ! invente des châtiments affreux, épouvantables, inouïs ! Montre à Junon ce que peut une véritable haine : elle ne sait pas haïr.

Perfide ! c’est pour moi qu’il allait aux combats ; c’est pour moi que les eaux errantes d’Achéloüs se teignirent de son sang, malgré la résistance de ce fleuve qui tantôt se traînait à longs replis, comme un serpent, et tantôt, par une autre métamorphose, se dressait en taureau furieux, de manière à donner à Hercule cent monstres à vaincre en un seul. Maintenant j’ai cessé de te plaire ; une esclave a sur moi la préférence ! elle ne l’aura pas longtemps : le dernier jour de notre union conjugale sera aussi le dernier de ta vie.

Mais quoi ! mon âme recule et ma colère tombe ! N’ai-je donc plus de ressentiment, et ma haine s’affaiblit-elle ? Oui, ma fureur s’est éteinte, et les sentiments d’une fidèle épouse la remplacent dans mon cœur. Pourquoi calmer ce feu qui me brûle, ô mon âme ! nourris-le plutôt, et entretiens l’ardeur de mes transports : ils me donnent une force égale à celle d’Hercule, et qui ne me laisse plus de vœux à former. Junon viendra elle-même à son secours, et conduira mes mains sans qu’il soit besoin que je l’invoque.


La Nourrice

Insensée ! quel crime voulez-vous commettre ? donnerez-vous la mort à votre époux, dont les hauts faits sont connus d’une extrémité du monde à l’autre, et dont la renommée touche le ciel en s’appuyant sur la terre ? Pour venger sa mort, l’univers tout entier se lèvera ; là maison de votre père et toute l’Etolie périront d’abord les pierres et les feux tomberont sur vous, toute la terre s’armera pour la cause de son vengeur : seule contre tous, combien serez-vous punie ? En supposant que vous échappiez à la vengeance de la terre et du genre humain, le père d’Hercule ne porte-t-il pas la foudre ? Voyez déjà ses feux menaçants traverser le ciel, et le tonnerre ébranler le monde avec un bruit épouvantable. Craignez jusqu’à la mort même dans laquelle vous vous flattez peut-être de trouver un asile : l’oncle d’Hercule la tient sous son empire ; où que vous alliez, malheureuse, vous rencontrerez partout les dieux ses parents.


Déjanire

Je conviens que ce que je médite est le plus grand des crimes ; mais la colère m’y pousse.


La Nourrice

Vous mourrez.


Déjanire

Oui, mais je mourrai l’épouse du grand Hercule ; mais le jour, à mon l’éveil, ne me verra point dans le veuvage ; mais une captive ne montera point sur ma couche. Le soleil se lèvera du côté du couchant, les Indiens seront glacés par les frimas du pôle septentrional, et le soleil noircira de ses rayons les Scythes nomades, avant que les femmes de la Thessalie me voient solitaire et délaissée. J’éteindrai dans mon sang les flambeaux de mon hymen. Que le traître périsse ou qu’il me tue : qu’il ajoute son épouse aux monstres qu’il a détruits : je consens à ce qu’il me mette au nombre de ses travaux ; mais je veux de mes mains mourantes m’attacher à son lit nuptial. Oui, oui, c’est avec le titre de son épouse que je veux descendre chez les morts, mais non pas sans vengeance : si ma rivale porte dans son sein quelque enfant de mon Hercule, je veux, avant de mourir, l’en arracher de mes mains, et attaquer iole au milieu même des torches de son hymen. Que le cruel me frappe comme une victime au jour de sa perfidie, j’y consens, pourvu que je tombe sur ma rivale mourante. On est heureux de mourir en écrasant ceux que l’on déteste.


La Nourrice

Pourquoi nourrir ainsi le feu qui vous dévore, et augmenter à plaisir une haine furieuse ? pourquoi céder à une crainte frivole ? Il a aimé Iole, mais quand le palais de son père était encore debout, et qu’elle était fille de roi. Maintenant cette princesse n’est plus qu’une esclave ; l’amour d’Hercule a perdu sa force, et le malheur de l’objet aimé l’a presque réduit à rien ; d’ailleurs, on se passionne toujours pour ce qu’on ne peut avoir, et l’on dédaigne ce que l’on possède.


Déjanire

Au contraire, le malheur est un aiguillon pour l’amour : ce qui lui fait chérir Iole, c’est qu’elle est privée du palais de ses pères, c’est que sa chevelure n’a plus ni or ni diamants pour l’embellir. La pitié l’attache à cette infortunée, et nous savons que c’est son habitude de se passionner pour ses captives.


La Nourrice

Oui, mais pour peu de temps ; comme il fit de la sœur de Priam, qu’il céda bientôt au compagnon de sa victoire. Ainsi de toutes les femmes et de toutes les vierges qu’il a aimées ; ce n’a été qu’une flamme passagère : ainsi la jeune Arcadienne, Augée, prêtresse de Minerve, ne lui plut qu’un moment ; il ravit ses faveurs et ne lui donna plus d’autres preuves de son amour. Faut-il rappeler d’autres exemples ? les filles de Thespius n’ont pas mieux fixé sa tendresse ; le feu dont il brûla pour elles s’éteignit aussitôt. Il aima, près du Tmole, la princesse de Lydie ; vaincu par ses charmes, il prit en main les fuseaux légers, et fit glisser le fil humide entre ses doigts robustes ; sa noble tête se dépouilla de la peau du lion ; il mit sur son front la mitre orientale, versa les parfums d’Arabie sur sa rude chevelure, et se fit l’esclave de sa belle maîtresse. Il prit feu partout, mais tous ces feux n’ont duré que peu d’instants. Il faut un terme à ces amours volages ; on finit par se fixer. Voulez-vous aujourd’hui qu’il vous préfère une esclave, et surtout la fille de son ennemi ?


Déjanire

Les arbres des forêts sont beaux à voir quand les tièdes haleines du printemps les ont parés d’une douce verdure ; mais quand l’Aquilon remplace les vents chauds du midi, et que les frimas ont dépouillé les arbres de leur belle chevelure, les forêts n’offrent plus à l’œil que des troncs hideux et mutilés. Ainsi la beauté d’une femme diminue toujours avec l’âge, elle perd son éclat et disparaît même tout-à-fait : les attraits qui me firent aimer d’Hercule se sont effacés ; mes nombreux enfants ont altéré les grâces de mon visage ; et ce que les grossesses ne m’ont pas ôté, le temps l’a pris dans sa course rapide. Vois au contraire cette esclave ; elle est dans tout l’éclat de sa beauté : malgré le désordre de sa parure et l’abattement de son visage, sa beauté brille à travers sa misère, et l’on voit que le malheur et la fortune cruelle ne lui ont ravi que le royaume de son père. Voilà, chère nourrice, le sujet de ma crainte, voilà ce qui m’ôte le sommeil. J’étais une épouse glorieuse devant tout l’univers : il n’y avait point de femme qui ne fut jalouse de mon bonheur ; elles le demandaient toutes au ciel dans leurs prières, et les beautés de la Grèce voyaient en moi la mesure de leurs vœux. Où pourrai-je trouver un beau-père égal à Jupiter ? le monde aurait-il à me fournir un autre époux comme le mien ? Eurysthée commande à Hercule ; mais quand il m’offrirait sa main, j’y perdrais encore : ne point partager la couche d’un roi, c’est un léger malheur ; mais être bannie de celle d’Hercule, c’est tomber de bien haut.


La Nourrice

La fécondité d’une femme est un lien qui lui conserve presque toujours le cœur de son époux.


Déjanire

Peut-être aussi elle fera qu’une rivale partagera ma couche.


La Nourrice

Cette captive, après tout, n’est qu’un présent qu’il veut vous offrir.


Déjanire

Non, cet Hercule que tu vois parcourir les villes en conquérant, qui porte sur son dos la dépouille du lion de Némée, qui donne le sceptre aux malheureux et le ravit aux superbes, qui marche toujours armé de sa pesante massue ; ce héros dont les peuples lointains de la Sérique, et toutes les nations du monde célèbrent les exploits, n’est qu’un homme volage, et que la gloire touche peu. Ce n’est point pour se montrer digne de Jupiter qu’il marche ainsi par le monde, ni pour rendre son nom fameux dans toutes les villes de la Grèce ; c’est pour chercher de nouvelles amours, c’est pour monter au lit des vierges. Celle qu’on lui refuse, il l’enlève et frappe tout son peuple : les femmes déjà mariées, il les conquiert par le meurtre et le ravage ; et l’on donne le nom de vertu à cette débauche effrénée. C’est ainsi qu’il a détruit la noble Œchalie ; et le même soleil, le même jour, a vu briller et tomber cette ville malheureuse. C’est l’amour qui le pousse aux combats : tout père qui lui refuse sa fille doit trembler ; il devient son ennemi, s’il ne consent pas à devenir le beau-père d’un homme dont on a tout à craindre si l’on n’en fait pas son gendre.

Et d’ailleurs, que gagnerai-je à garder mes mains pures ? J’attendrai donc que, feignant un accès de fureur, il tende son arc homicide et me tue avec mon fils ? car c’est ainsi qu’il se délivre de ses femmes ; ce sont là ses divorces, qui, du reste, ne sauraient le rendre criminel, puisque tous ses forfaits il en rejette l’horreur sur sa marâtre. Pourquoi hésiter, ô lâche fureur ! il faut le prévenir dans le crime : allons, pendant que cette main est brûlante…..


La Nourrice

Vous tuerez votre époux ?


Déjanire
Oui, l’époux de ma rivale.

La Nourrice

Le fils de Jupiter ?


Déjanire

Et d’Alcmène.


La Nourrice

Avec le fer ?


Déjanire

Avec le fer.


La Nourrice

Et si vous ne le pouvez pas ?


Déjanire

J’emploierai la ruse.


La Nourrice

Quelle est donc cette fureur ?


Déjanire

Celle que mon époux m’inspire.


La Nourrice

Sa marâtre n’a pu lui ôter la vie, le pourrez-vous mieux qu’elle ?


Déjanire

La colère divine rend malheureux, mais la colère de l’homme anéantit.


La Nourrice

Cessez, malheureuse, et tremblez !


Déjanire

On ne craint plus rien, quand on ne craint pas la mort : je veux me jeter au milieu des armes.


La Nourrice

Votre colère, ma fille, est plus grande que l’outrage qui vous est fait. Il faut mesurer la vengeance au crime. Pourquoi infliger une peine horrible à de légers torts ? ne rendez de mal que ce que vous en avez souffert.


Déjanire

Crois-tu que ce soit peu de chose pour une femme légitime, de voir une rivale au lit de son époux ? il n’y a rien de léger dans ce qui peut nourrir une pareille douleur.


La Nourrice

N’avez-vous donc plus d’amour pour le grand Hercule ?


Déjanire

Au contraire, nourrice ; mon amour dure, il s’enracine au plus profond de mon cœur, et pénètre jusqu’à la moelle de mes os. Mais le plus cruel des tourments, c’est l’amour outragé.


la nourrice

Les secrets de la magie et la force des enchantements donnent aux femmes les moyens de resserrer les nœuds de l’union conjugale : moi-même j’ai rendu aux arbres leur verdure pendant la saison des frimas, et forcé la foudre à s’arrêter dans l’air ; j’ai soulevé la mer sans le secours des vents, et calmé les flots émus. A ma voix, des sources d’eau ont jailli d’une terre aride ; des rochers se sont ébranlés, des portes se sont brisées en éclats ; des ombres sont apparues, et les Mânes ont parlé. Le chien des enfers connaît ma puissance ; la mer, la terre, le ciel et l’enfer m’obéissent. J’ai fait briller le soleil dans l’ombre des nuits, et amené la nuit à la face du jour : les lois de la nature ne tiennent point contre mes enchantements. Je puis vous soumettre le cœur de votre époux, et mes charmes trouveront un chemin pour arriver jusqu’à lui.


Déjanire

Que pourraient sur lui tous les végétaux, de la Colchide, toutes les herbes de la Thessalie ? où trouver un charme qui puisse le vaincre ? Quand les enchantements auraient la puissance de faire descendre la lune du haut des cieux, de faire naître des moissons pendant l’hiver, d’arrêter la foudre dans sa course rapide, de troubler les lois de la nature jusqu’à forcer les étoiles à se montrer à la face du jour, ils n’en seraient pas moins impuissants contre mon époux.


la nourrice

Mais l’amour triomphe des dieux même.


Déjanire

Oui, mais peut-être qu’Hercule doit le vaincre, et que cette victoire sera le dernier de ses travaux. Mais toi, chère nourrice, je t’en conjure par tous les dieux, et par la crainte que tu as de me déplaire, cache dans ton cœur et ne révèle à personne le secret de ce que je médite.


La Nourrice

Et quel est donc ce projet sur lequel vous me demandez le silence ?


Déjanire

Je n’emploierai ni les armes, ni les traits, ni les feux.


La Nourrice
Je vous promets de ne point parler, si votre dessein n’est point criminel : autrement cette discrétion serait un crime.

Déjanire

Regarde un peu si personne ne cherche à nous surprendre ; porte de tous côtés un œil attentif.


La Nourrice

Nous sommes seules et sans aucun témoin.


Déjanire

Il est, dans la partie la plus retirée de ce palais, une caverne secrète où je cache de mystérieux trésors. Jamais le soleil ne l’éclairé de ses feux, ni lorsqu’il se lève, ni lorsque, le soir, il plonge ses chevaux, fatigués dans les vagues de la mer. C’est là que je garde ce qui doit me rendre l’amour d’Hercule. Je le dois, je te l’avoue, à dessus, ce fils que Néphélé donna au roi de la Thrace, aux lieux où le Pinde élève jusqu’au ciel sa tête orgueilleuse, et où les âpres cimes de l’Othrys vont percer la nue. Achéloüs avait succombé sous la terrible massue d’Hercule, malgré cette puissance qu’il avait de se changer en toutes sortes de bêtes féroces : vaincu dans toutes ses métamorphoses, il avait fini par s’incliner devant son ennemi avec la seule corne qui lui restât. Alcide vainqueur m’emmenait vers Argos comme le prix de son courage : il trouve par hasard l’Evenus débordé, qui, portant à la mer ses eaux profondes, inondait les campagnes, et s’élevait presque jusqu’à la hauteur des forêts. Nessus, habitué à passer les gués du fleuve, offre à Hercule de nous passer moyennant une récompense ; il me prend sur son dos à l’endroit où commence l’homme et finit le cheval, et se met à franchir le courant impétueux du fleuve menaçant. Déjà il s’élançait fièrement hors des eaux, que mon époux était encore à lutter contre les vagues rapides, et faisant de grands pas pour fendre les eaux du torrent. Nessus, voyant Alcide bien loin derrière nous, me dit : « Vous êtes ma proie, et vous deviendrez ma femme ; votre époux est arrêté par le fleuve. » Et, me tenant embrassée, il redoublait de vitesse. Mais les eaux ne peuvent enchaîner les pas d’Hercule : « Perfide ! s’écrie-t-il, quand le Gange et le Danube joindraient leurs flots et couleraient dans le même lit, je les surmonterais tous les deux ; et mes flèches t’atteindront dans ta fuite. » Il n’avait pas fini de parler, que son arc était déjà tendu : la flèche part, et, faisant au Centaure une large blessure, l’arrête dans sa marche, et enfonce la mort dans son sein. Lui, les yeux déjà voilés des ombres du trépas, reçoit dans sa main le sang qui s’échappe de sa blessure, me le remet enfermé dans une corne de ses pieds qu’il détache lui-même, et me dit en expirant : « Les magiciennes m’ont assuré que ce sang avait la vertu de fixer l’amour ; c’est un secret appris aux femmes thessaliennes par la savante Mycale, qui seule a le pouvoir de faire descendre la lune du haut du ciel. Si jamais tu vois une rivale entrer dans le lit de ton époux, assez volage pour donner une autre belle-fille au maître du tonnerre, fais-lui prendre une robe trempée dans ce philtre ; mais il faut le tenir loin du jour, et le couvrir d’épaisses ténèbres, si tu veux qu’il conserve sa vertu. » L’éternel repos suivit ces dernières paroles, et le sommeil de la mort enchaîna ses membres engourdis.

Toi, la discrète confidente de mes secrets, va, prends une tunique brillante, et répands-y ce philtre amoureux, afin que par le corps de mon époux il pénètre jusqu’à son âme, et s’infiltre invisiblement jusque dans la moelle de ses os.


La Nourrice

Je cours exécuter vos ordres, ma fille ; vous, pendant ce temps-là, adressez vos prières à l’invincible dieu qui, de ses faibles mains, lance des traits inévitables.


Déjanire
O toi qui fais trembler les hommes et les dieux, et la mer, et le puissant maître de la foudre, toi qui n’épargnes même pas ta mère, enfant ailé, j’invoque ta puissance : hâte-toi de prendre dans ton carquois la plus redoutable de tes flèches, parmi celles que tu n’as encore lancées contre personne. Ce n’est pas un trait léger qu’il te faut pour soumettre Alcide à ta puissance ; déploie toute la vigueur de tes bras, et ramène l’une vers l’autre les deux extrémités de ton are : prends, prends la flèche dont tu blessas autrefois Jupiter, quand il laissa tomber le tonnerre de ses mains, et que, des cornes soudaines se dressant sur son front, il fendit les flots orageux en emportant sur son dos la vierge d’Assyrie. Lance l’amour dans son cœur, et fais de lui l’exemple le plus mémorable de ta puissance : qu’il apprenne à aimer son épouse ; et si quelques feux se sont allumés dans son âme pour la belle iole, éteins-les entièrement et qu’il ne brûle que pour moi. Plus d’une fois tu as dompté le maître de la foudre, et le dieu qui règne sur le sombre empire, qui tient le Styx et la foule innombrable des morts sous sa puissance. Dieu d’amour, montre-toi plus terrible que la marâtre d’Hercule, triomphe de ce héros, et prends cette victoire à toi seul réservée.

La Nourrice

Voici le philtre et une robe dont le tissu merveilleux a lassé les mains de toutes les esclaves que vous employez aux travaux de Minerve. Maintenant il faut verser la liqueur pour en imbiber la tunique d’Hercule : mes invocations en augmenteront encore la puissance. L’intelligent lichas arrive ici fort à propos ; il faut lui cacher notre secret de peur qu’il ne le révèle.


Déjanire

Serviteur fidèle, homme précieux comme il s’en trouve peu dans le somptueux palais des rois, prenez cette robe que mes mains ont tissue pendant qu’Alcide errait par le monde, et, vaincu par le vin, pressait contre sa forte poitrine la reine de Lydie ; maintenant il se laisse prendre aux charmes d’iole ; mais je compte ramener son cœur par mes prévenances ; l’ingratitude cède à la puissance des bienfaits. Dites-lui qu’avant de revêtir cette robe, il fasse brûler l’encens sur l’autel, et qu’il invoque les dieux, le front ceint d’une blanche couronne de peuplier. Moi, je vais me retirer dans mes appartements, et prier la mère du cruel Amour. Vous, que j’ai amenées avec moi de notre commune patrie, vierges de Calydon, déplorez ma funeste destinée.



Scène II


Chœur de vierges étoliennes

Chœur de vierges étoliennes


Nous, vos fidèles compagnes depuis l’enfance, nous pleurons vos malheurs, fille d’Œnée : nous pleurons l’abandon qui menace votre couche nuptiale. Autrefois nous traversions avec vous les flots de l’Achéloüs, lorsque, à la fin du printemps, ses eaux débordées rentraient dans leur lit, et que ce fleuve coulait d’un cours égal et tranquille, n’étant plus soulevé par l’irruption des ondes fangeuses du Lycormas. Avec vous nous allions aux temples de Minerve, et nous formions des danses virginales. Avec vous encore nous célébrions les fêtes mystérieuses de Bacchus, en portant dans nos mains les corbeilles thébaines, quand, chassant les constellations d’hiver, le troisième été ramène le soleil, et que les dames athéniennes s’enferment pour célébrer les fêtes silencieuses d’Eleusis.

Et maintenant encore, quelque malheur qui vous menace, recevez-nous comme vos fidèles compagnes ; rarement la fidélité reste, quand le bonheur s’en va. O vous qui vous asseyez sur le trône, c’est en vain que tout un peuple de courtisans vient assiéger les cent portes de votre palais : parmi tous ces hommes qui vous entourent, à peine trouverez-vous un ami fidèle. Erinnys veille en sentinelle sur votre seuil doré, et quand vos larges portes se sont ouvertes, elle fait entrer la ruse, la perfidie, et les poignards cachés : quand vous marchez parmi vos sujets, l’envie accompagne vos pas. Le réveil des rois, chaque matin, est pour eux comme une nouvelle naissance. Peu d’hommes savent aimer le roi autant que la royauté ; le plus grand nombre est séduit par l’éclat du trône : l’un veut marcher le second du royaume après lui, et l’amour de cette vaine gloire brûle son cœur ; un autre désire satisfaire l’avarice qui le tourmente, gouffre insatiable qui ne serait pas rempli par tous les diamants du Danube, soif ardente que n’étancheraient pas tous les trésors de la Lydie, ni ceux, de la contrée occidentale qui voit briller l’or dans les eaux argentées du Tage, ni les riches possessions que l’Ebre arrose, et qui serait la même quand il se verrait maître des fécondes plaines de l’Hydaspe, et que le Gange tout entier coulerait dans ses domaines. Le monde n’est pas assez grand pour l’avarice : celui-ci ne recherche pas la faveur des rois pour avoir des terres labourables où mille fermiers soient éternellement courbés sur les sillons : il n’aime de richesses que celles qu’il peut enfouir. Cet autre ne se fait courtisan que pour dominer sur ses semblables, et perdre ceux qui lui déplaisent, sans rendre service à personne : ce n’est que pour faire le mal qu’il recherche la puissance. Combien peu de ces hommes meurent au temps marqué par la nature ! heureux la veille, le lendemain les voit misérables : la vieillesse et le bonheur se rencontrent rarement sur la même tête. Plus doux que la pourpre de Tyr, le gazon des champs procure un sommeil exempt d’alarmes ; mais le repos fuit les lambris dorés, et l’inquiétude veille sur une couche somptueuse. Oh ! si le cœur de ces hommes puissants venait à s’ouvrir, que de soucis et de troubles on y verrait ! Il y a moins d’orages dans la mer du Brutium quand elle est soulevée par le Corus. L’âme du pauvre est en repos ; sa coupe n’est que de hêtre, mais il ne la porte pas à sa bouche d’une main tremblante ; sa nourriture est simple et commune, mais il ne voit point de glaive suspendu sur sa tête. C’est dans les coupes d’or qu’on verse du sang. L’épouse d’un homme privé ne porte point les perles de la mer Rouge enchâssées dans un collier brillant, et les diamants de la mer Orientale ne chargent point ses oreilles ; ce n’est point pour elle qu’une laine soyeuse a bu la pourpre dans les chaudières tyriennes, et que les femmes de Milet brodent à l’aiguille les tissus précieux que donnent les arbres de la Sérique : les herbes les plus communes ont fourni la teinture de ses vêtements filés par des mains peu savantes ; mais du moins sa couche n’est jamais souillée par l’adultère. Mais la cruelle Erinnys poursuit de son flambeau ceux dont les peuples célèbrent la naissance. Pour que le pauvre comprenne son bonheur, il faut qu’il voie la chute des heureux. L’homme qui s’écarte du milieu de la route ne trouvera jamais une voie sûre. Jaloux d’éclairer le monde un seul jour, le fils du Soleil s’assied sur le char de son père : mais il ne sait pas tenir la route accoutumée ; il conduit le char à travers des régions célestes qu’il n’avait jamais parcourues, et se perd en causant la ruine du monde. Pour n’avoir pas quitté la moyenne région de l’air, Dédale revit sa chère patrie, et ne donna son nom à aucune mer ; mais Icare, voulant surpasser les oiseaux même, et méprisant l’essor de son père, s’approche du soleil, et son nom reste à une mer inconnue.

Les grands revers suivent les grandes fortunes ; je laisse à d’autres l’éclat de la richesse et de la puissance, et cette foule idolâtre qui courtise la grandeur. Je veux que ma barque rase modestement le rivage, et je ne souffrirai pas qu’un vent impétueux l’emporte au milieu des mers. La fortune laisse de côté les golfes paisibles, et va chercher parmi les hautes vagues les navires dont les voiles orgueilleuses frappent les nues. Mais la reine accourt tremblante, égarée, comme une Ménade pleine du dieu qui l’inspire. Dites-nous, infortunée, quel nouveau coup du sort est tombé sur vous ? parlez, car, malgré votre silence, votre visage nous révèle ce que vous cachez dans votre cœur.

ACTE III



Scène I


Déjanire, Le Chœur



Déjanire

Un tremblement universel agite mes membres ; mes cheveux se dressent sur ma tête ; l’impression de la terreur est encore dans mon âme, mon cœur bat avec violence et le sang bouillonne dans mes veines. Comme la mer soulevée par l’Auster s’agite encore après que la fureur des vents est tombée, ainsi mon sein est encore ému après que la terreur a cessé. Ah ! quand la colère des dieux a commencé de s’appesantir sur les heureux, elle les accable de tout son poids : telle est la fin nécessaire des grandes fortunes.


Le Chœur

Malheureuse princesse ! quel coup déplorable vous a donc frappée ?


Déjanire

Lorsque, après avoir envoyé la robe trempée dans le sang de Nessus, je me suis retirée toute triste dans mon appartement, mon âme a été saisie de je ne sais quelle crainte, et j’ai soupçonné quelque perfidie. J’ai pensé à en faire l’épreuve. Nessus m’avait défendu d’exposer son sang à l’action du soleil et du feu ; cette précaution même devait me faire craindre quelque piège. Le soleil ardent et sans nuages versait une vive lumière sur le monde. La frayeur me permet à peine d’ouvrir la bouche : le morceau de laine où j’avais répandu ce sang pour en teindre la robe et le vêtement d’Hercule, jeté au soleil et exposé à l’ardeur de ses rayons, s’est échauffé tout à coup à l’impression de la lumière, et a pris feu. C’est à peine si je puis raconter ce prodige. Comme les tièdes haleines du vent d’est ou du vent du midi fondent les neiges qui, aux premiers jours du printemps, s’écoulent par les pentes inclinées du Mimas ; comme les vagues de la mer Ionienne se brisent contre les roches de Leucade, et que leur écume vient mourir jusque sur le rivage ; comme l’encens se dissipe en fumée au feu des autels, ainsi la laine se consume et se détruit : et pendant que j’admire ce prodige, la cause de mon admiration cesse elle-même d’exister. Bien plus, la terre écume et s’agite ; tout ce qui a reçu le contact de cette liqueur fatale semble prêt à se dissoudre. (Elle se gonfle, suit en silence, et secoue la tête.)

Mais j’aperçois mon fils éperdu qui accourt ici d’un pas rapide : parlez, mon fils, quelle nouvelle apportez-vous ?

Scène II


Hyllus, Déjanire, La Nourrice



Hyllus

O ma mère ! cherchez un asile au delà de la terre, au delà des mers, au delà des cieux, de l’Océan, des enfers, au delà des travaux d’Hercule !


Déjanire

Mon cœur est frappé de je ne sais quel pressentiment funeste.


Hyllus

Régnez, triomphez, courez au temple de Junon ; c’est le seul qui vous soit ouvert, tous les autres vous sont interdits.


Déjanire

Dites-moi quel malheur me frappe sans que je l’aie mérité.


Hyllus

L’ornement et l’appui du monde, l’homme à qui le destin avait donné la place de Jupiter ici-bas, ô ma mère ! il a cessé de vivre : je ne sais quel poison dévore les membres et le corps d’Hercule. Ce héros, vainqueur des monstres, est vaincu lui-même ; il pleure, il gémit. Que voulez-vous savoir davantage ?


Déjanire
Les infortunés sont impatients d’apprendre leurs malheurs : parlez, dans quel état déplorable est tombée notre maison ? O palais ! palais dévasté ! c’est maintenant que je suis veuve, délaissée, accablée !

Hyllus

Vous n’êtes pas seule à pleurer ; le trépas d’Hercule est un sujet de larmes pour toute la terre : votre malheur, ô ma mère ! n’est point personnel à vous seule. Les cris du genre humain étouffent les vôtres, et vos gémissements sont répétés dans l’univers entier. Tous les peuples du monde partagent votre infortune ; seulement vous ouvrez le deuil ; vous êtes la première, mais non la seule à pleurer votre époux.


Déjanire

Mon Hercule est-il bien près de la mort ? parlez, hâtez-vous de m’en instruire.


Hyllus

La mort, qu’il a une fois vaincue au cœur même de son empire, n’ose le frapper : le destin recule devant un pareil crime. La Parque même a jeté son fuseau, et craint d’achever la trame de la vie d’Hercule. O jour ! jour déplorable ! seras-tu le dernier terme d’une aussi belle carrière.


Déjanire

M’a-t-il précédée chez les morts, dans le triste séjour des Ombres qui sont sous la terre ? ou puis-je encore mourir avant lui ? dites-moi s’il a déjà cessé de vivre ?


Hyllus

La terre d’Eubée s’élevant comme une montagne immense est de tous côtés battue par les flots. Le promontoire de Capharée s’avance dans l’Hellespont, et reçoit les vents du midi. Mais du côté de l’Aquilon pluvieux bouillonnent les flots mouvants de l’Euripe, qui montent sept fois et sept fois se retirent dans le temps qu’il faut au soleil pour fournir toute sa carrière et plonger dans la mer ses chevaux fatigués. Là, sur une roche élevée que jamais aucun nuage ne couvre, brille le temple antique de Jupiter Cénéen. Hercule avait fait conduire au pied des autels toutes les victimes qu’il voulait immoler, et la voix des taureaux aux cornes dorées retentissait dans toute l’étendue du bois sacré ; il dépouille alors la peau sanglante du lion de Némée, pose à terre sa lourde massue, et détache son carquois de ses fortes épaules. Revêtu de la brillante robe qu’il a reçue de vous, et le front ceint des rameaux blancs du peuplier, il allume le feu sur les autels : « O mon véritable père ! dit-il, reçois l’odeur de ces parfums qui brûlent sur tes larges brasiers, et de cet encens que l’Arabe, adorateur du soleil, recueille sur les arbres de Saba. La terre, le ciel et les mers jouissent d’une paix profonde ; tous les monstres sont tombés sous la puissance de mon bras ; laisse reposer la foudre. » Sa prière est entrecoupée d’un gémissement qui l’étonné lui-même : alors il remplit l’air d’un cri terrible, comme un taureau qui, blessé et emportant la hache dans sa plaie, s’échappe et fait trembler le temple qu’il remplit de ses mugissements ; pareil au bruit du tonnerre qui gronde est le cri dont Alcide ébranle les cieux et les mers. Chalcis en retentit au loin, toutes les Cyclades en résonnent, les roches de Capharée et tous les bois d’alentour répètent le gémissement d’Hercule. Nous le voyons pleurer : nous nous imaginons que son ancienne rage est revenue. Ses serviteurs prennent la fuite : mais lui, terrible et l’œil tout en feu, ne cherche et ne poursuit que lichas. Le malheureux s’attache à l’autel, d’une main tremblante ; l’effroi le tue d’avance et ne laisse presque rien à faire à la vengeance d’Hercule. Mon père saisit ce corps défaillant et brisé par la peur : « O destinée ! s’écrie-t-il, voilà donc mon vainqueur ! Hercule périt de la main de lichas ! Mais, ô misère non moins déplorable ! lichas va périr de la main d’Hercule ! Il faut déshonorer tous mes travaux par le dernier. » A ces mots, lichas est lancé dans l’air, et son sang tombe en pluie du milieu des nuages : il est parti de la main d’Alcide comme la flèche de l’archer scythe ou crétois : mais nul trait ne pourrait s’élever aussi haut. Le corps tombe dans la mer, la tête sur les rochers, et ses débris sont semés en divers lieux.

« Arrêtez, dit Hercule, ce n’est pas la fureur qui me porte à cette violence, un mal plus affreux que la colère et la rage me dévore, c’est contre moi-même que je veux porter mes coups. » A peine a-t-il expliqué la cause de ses douleurs, qu’il se met à se frapper : il ravage son propre corps, et déchire d’une main cruelle ses membres vigoureux. Il veut se dégager de la tunique fatale : c’est la première fois que j’ai vu sa force impuissante ; mais, dans ses efforts pour l’arracher, il arrache en même temps sa propre chair : la robe fait partie de son corps, et son vêtement se confond avec sa peau. La cause de ses douleurs n’est point visible, mais on la juge par ses effets. Accablé par l’excès des maux, il frappe la terre de son visage ; il demande de l’eau, mais l’eau n’apaise point ses tourments. Il court sur la grève et se plonge dans la mer. La foule de ses serviteurs contient son aveugle emportement. O destinée cruelle ! notre force égale enfin celle d’Hercule. En ce moment une barque le ramène de la côte d’Eubée, et un léger vent du midi fait rouler sur les eaux ce corps gigantesque.


Déjanire

La vie se retire de mon corps, et la nuit couvre mes yeux. Pourquoi cet engourdissement, ô mon âme ? pourquoi cette stupeur à la vue de ton crime ? Jupiter me redemande son fils, Junon son rival, le monde son sauveur. Il faut m’acquitter autant que je le puis, et plonger une épée dans mon sein. Oui, voilà ce qui me reste à faire : ma faible main peut-elle suffire à une telle vengeance ? Père d’Alcide, frappe de ta foudre son épouse criminelle ! et ce n’est pas d’un trait vulgaire qu’il faut armer tes mains : fais tomber du ciel le tonnerre, qui, sans la naissance d’Hercule, t’eût servi à consumer l’hydre de Lerne. Tu vois en moi un monstre sauvage, inconnu, plus cruel qu’une marâtre en fureur. Lance la foudre qui frappa jadis Phaéton égaré dans le ciel. J’ai causé seule la mort d’Alcide et le malheur de tous les peuples. Mais pourquoi demander aux dieux le coup qui doit te punir ? épargne cette peine à ton beau-père. L’épouse d’Hercule doit avoir honte de demander le trépas, cette main doit remplir tes vœux ; c’est de toi-même que tu dois réclamer cette faveur : prends une épée.

Mais pourquoi une épée ? tout ce qui tue est une arme suffisante : je vais me précipiter d’une roche élevée. Je choisirai la cime de l’Œta qui voit les premiers feux du jour à son réveil : c’est de là que je veux tomber. Les roches aiguës déchireront mes membres, et chaque pierre enlèvera un lambeau de mon corps. Mes mains sanglantes resteront suspendues aux ronces, et les âpres flancs de la montagne seront rougis de mon sang. C’est peu d’une seule mort, c’est peu, mais on peut la multiplier. Tu ne sais quelle arme choisir pour t’en frapper ? plût au ciel que l’épée d’Hercule fût encore suspendue à son lit nuptial ! voilà le fer qui doit me percer. Mais est-ce assez périr que de périr d’une seule main ? Rassemblez-vous contre moi, peuples de la terre ; que le monde tout entier s’unisse pour m’accabler de pierres et de torches enflammées : point de mains oisives ; armez-vous : c’est moi qui vous ai ravi votre vengeur. Les tyrans désormais pourront abuser impunément de leur puissance ; désormais tous les fléaux pourront exercer impunément leurs ravages : on relèvera les autels accoutumés à recevoir des victimes semblables au sacrificateur qui les immole : j’ai ouvert la porte à tous les crimes. C’est moi qui ai livré le monde aux tyrans, aux rois, aux monstres, aux bêtes féroces, aux divinités cruelles, en le privant de son défenseur. Épouse de Jupiter, pourquoi ne prends-tu pas en main la foudre de ton frère pour la lancer contre moi, et me tuer ainsi toi-même ? venge-toi, car je t’ai privée d’une gloire immense et d’un triomphe bien cher à ton cœur, en faisant mourir ce rival qui devait tomber sous tes coups.


La Nourrice
Voulez-vous donc combler la ruine de votre maison ? Tout votre crime n’est que la suite d’une erreur. On n’est pas coupable, quand on ne l’est pas volontairement.

Déjanire

Ne point expier la faute du hasard et se pardonner à soi-même, c’est mériter l’erreur où l’on est tombé. Je me condamne moi-même à mort.


La Nourrice

Quand on veut cesser de vivre, on aime à se figurer qu’on est coupable.


Déjanire

La mort seule justifie l’homme innocent qui n’a failli que par erreur.


La Nourrice

Vous voulez fuir le soleil ?


Déjanire

Il me fuit lui-même.


La Nourrice

Vous quitterez la vie ?


Déjanire

Je suivrai mon Hercule.


La Nourrice

Mais il vit et voit le jour qui nous éclaire.


Déjanire

Du moment qu’il a cessé d’être invincible, il a commencé de mourir.


La Nourrice

Laisserez-vous un fils orphelin, en tranchant vous-même le fil de vos jours ?


Déjanire
Une femme qui laisse un fils pour l’ensevelir a suffisamment vécu.

La Nourrice

Vous voulez suivre votre époux ?


Déjanire

Une chaste épouse doit le précéder.


La Nourrice

En vous condamnant ainsi vous-même, vous vous montrez criminelle.


Déjanire

Nul coupable ne se condamne lui-même.


La Nourrice

On a laissé la vie à bien des hommes qui n’étaient coupables que d’une erreur ; doit-on se punir soi-même d’un malheureux hasard ?


Déjanire

Oui, quand ou veut échapper à sa triste destinée.


La Nourrice

Mais Alcide lui-même a percé Mégare son épouse et tous ses enfants, de ses flèches trempées dans le sang de l’hydre de Lerne ; la fureur égarait son bras. Triplement parricide, il a pu néanmoins se pardonner à lui-même : il s’est lavé de ce crime dans les eaux du fleuve Cinyphe, sous le soleil de Libye, et a purifié ses mains que la démence avait égarées. Que prétendez-vous faire, malheureuse ? qui vous porte à vous condamner ainsi vous-même ?


Déjanire

Non, c’est Hercule vaincu par la mort qui me condamne : je veux me punir de ce crime.


La Nourrice

Si je connais bien Hercule, nous le reverrons victorieux du mal dont il a senti les atteintes, et le poison ne prévaudra point contre la force de ce héros.


Déjanire

Le sang de l’hydre de Lerne consume les os, s’il faut en croire la renommée. Ce poison indomptable a dévoré déjà les membres de mon époux..


La Nourrice

Vous croyez que le venin de ce monstre mort triomphera du héros qui a vaincu l’hydre encore vivante ? Quand elle expira sous ses coups, au milieu de son marais, ses dents étaient entrées dans la chair de son vainqueur, déjà tout couvert du poison qu’elle avait vomi. Le sang de Nessus le tuera-t-il, quand il a terrassé ce terrible Centaure lui-même ?


Déjanire

C’est en vain qu’on essaie de retenir celui qui a résolu de mourir. Je suis déterminée à cesser de vivre. On a assez vécu, quand on meurt avec Alcide.


La Nourrice

Je vous en conjure par ces mains vieillies et suppliantes, par ce sein presque maternel, chassez de votre cœur ces pensées funestes, et renoncez à cette résolution cruelle d’attenter à vos jours.


Déjanire

C’est être cruel soi-même, que d’insister aussi fortement pour empêcher un misérable de mourir. On regarde la mort comme une peine ; mais souvent elle est reçue comme une faveur.


La Nourrice

Songez du moins, infortunée, à vous laver de tout soupçon, et à prouver que vous n’avez été que la victime d’une perfidie.


Déjanire

Je me défendrai là-bas, et l’enfer m’absoudra de cette accusation ; me condamnant moi-même, je laisse à Pluton le soin de reconnaître mon innocence. Fleuve de l’oubli, je me tiendrai sur ta rive silencieuse, et là, femme désolée, je recevrai mon époux. Mais toi, maître du sombre empire, songe à préparer mon supplice : mon erreur est plus coupable que tous les crimes. Junon elle-même n’a pas osé trancher les jours d’Hercule : prépare-moi d’horribles tourments. Laisse reposer la tête de Sisyphe, et fais rouler sa pierre sur mes épaules ; que le fleuve de Tantale échappe à mes lèvres, et que ses eaux perfides se jouent de ma soif. Roue d’Ixion, j’ai mérité d’être attachée à ton cercle, et soumise à tes mouvements rapides. Que l’insatiable vautour déchire les deux côtés de mon sein. Il manque aux enfers une des Danaïdes, je tiendrai sa place. Ouvrez-moi le séjour des Mânes : laisse-moi partager tes supplices, femme de Jason : mère cruelle, et sœur sans pitié, ce que j’ai fait surpasse ton double crime. Fais-moi place dans tes tourments, épouse du roi de Thrace : reçois ta fille auprès de toi, ô Althée ! et reconnais ton sang. Mais qu’est-ce que ton crime comparé au mien ? Fermez-moi l’accès de l’Elysée, fidèles épouses qui habitez les bocages heureux : mais vous qui avez répandu le sang de votre époux, vous, filles de Danaüs, qui avez éteint dans le sang les chastes flambeaux de votre hymen, c’est à vous de me reconnaître comme une sœur digne de vous. Voilà les femmes parmi lesquelles je veux prendre ma place. Mais que dis-je ? elles ne pourront même souffrir ma présence.

Invincible époux, ce sont mes mains qui sont criminelles, mais mon cœur ne l’est pas. Crédulité funeste ! perfide Nessus ! fatale ruse du Centaure ! en voulant ravir Alcide à une rivale, je me le suis ravi à moi-même. Loin de moi le soleil ! loin de moi la vie, dont le charme retient les malheureux sur la terre ! Si je dois y vivre sans Hercule, ce monde n’est plus rien pour moi. Je vais te venger, et donner ma vie pour expier mon crime. Faut-il prolonger mon existence, et réserver mon trépas à tes mains ? te reste-t-il encore quelque force, et tes bras pourront-ils au moins tendre ton arc de manière à lancer des flèches ? ou tes armes te sont-elles devenues inutiles, et ton arc n’obéit-il plus à ta main languissante ? Si tu as encore la puissance de donner la mort, noble époux, je veux l’attendre de tes mains : oui, je l’attends ; brise-moi comme l’innocent lichas ; sème les débris de mon corps par les villes étrangères ; lance-moi dans un monde inconnu de toi-même ; détruis-moi comme tu as fait le monstre d’Arcadie, et tous ceux qui t’ont résisté, mais que tu as cependant vaincus.


Hyllus

Renoncez à ce dessein, je vous en prie, ma mère ; excusez en vous la faute du hasard ; l’erreur n’est jamais criminelle.


Déjanire

Si tu veux montrer une véritable tendresse pour ta mère, ô mon fils ! tue-la. Pourquoi ta main tremble-t-elle ? pourquoi détournes-tu les yeux ? ce crime de ta part serait un acte d’amour. Tu hésites, lâche ! c’est moi, c’est moi qui te ravis Hercule, ce père qui te rendait le petit-fils du maître de la foudre : je t’ai ôté plus de gloire par cette action, que je ne t’en ai donné en te mettant au monde. Si tu ne sais pas commettre le crime, ta mère te l’apprendra. Veux-tu enfoncer une épée dans ma gorge, ou frapper mon sein ? j’attendrai tes coups d’une âme intrépide. Ce crime ne sera pas commis par toi seul : ta main me tuera, mais guidée par ma volonté. Fils d’Hercule, tu n’oses ? alors ne va donc jamais par le monde, pour exécuter les ordres d’un maître, et terrasser les monstres ; ou plutôt continue l’œuvre de ton père, et affermis tes bras : tiens, j’offre à tes coups ce cœur dévoré de chagrins ; frappe. Je ne t’imputerai point ce crime ; les Furies elles-mêmes n’en poursuivront pas la vengeance….. Mais un bruit de fouets s’est fait entendre. Quelle est cette femme aux cheveux entortillés de serpents qui viennent frapper ses tempes hideuses ? Pourquoi me poursuis-tu avec cette torche enflammée, ô Mégère ! Hercule demande vengeance, il sera vengé. Les juges de l’enfer sont-ils assis déjà sur leur tribunal, ô déesse ! Mais voici les portes du sombre empire qui s’ouvrent devant moi. Quel est ce vieillard qui roule sur ses épaules déchirées cette énorme pierre ? Arrivée presque au sommet de la montagne, la roche est prête à retomber. Quel est ce coupable attaché à une roue ? La pâle Tisiphone se tient là devant moi, et s’apprête à me frapper….. Ne me frappe pas, Mégère ; détourne de moi tes feux vengeurs. Mon crime est celui de l’amour. Mais quoi ! la terre tremble, et ce palais ébranlé craque avec un bruit affreux : que veut cette foule menaçante ? Tout l’univers est là qui m’entoure ; j’entends les peuples frémir autour de moi, et la terre tout entière me redemande son vengeur. Epargnez-moi, de grâce ! où fuir ? où me dérober ? la mort seule peut offrir un asile à mes douleurs. J’en atteste le flambeau lumineux qui nous éclaire, j’en atteste les dieux, je meurs en laissant Hercule encore vivant.


Hyllus

Elle fuit, dans le transport qui l’égare. Hélas ! son rôle de mère est fini : elle a résolu de mourir. Le mien commence, il faut l’empêcher de mettre fin à sa vie. Malheureux enfant que je suis ! si j’empêche ma mère de mourir, je deviens criminel envers mon père ; si je la laisse accomplir son dessein, je manque de tendresse pour elle : des deux côtés je vois un crime. Cependant il faut l’arrêter ; courons, et ne la laissons pas attenter sur elle-même.



Scène III


Le Chœur

Le Chœur

Il n’est rien d’éternel : Orphée, le fils de Calliope, le disait sur la lyre, au sommet du Rhodope de Thrace ; faut-il l’en croire ?

Aux accords de sa voix, le fleuve suspendait son cours impétueux, et l’onde s’arrêtait, oubliant de couler ; et pendant que les flots demeurent ainsi enchaînés, les peuples de la Thrace croient que l’Hèbre s’est tari. Les arbres amenaient, pour l’entendre, les oiseaux dont ils étaient chargés, et outre ceux-là qui venaient avec les bois, ceux qui, en volant par les airs, étaient frappés de son chant, oubliaient d’agiter leurs ailes et se laissaient tomber. Les roches de l’Athos se détachaient, emportant les Centaures dans leur chute ; et le Rhodope, venu pour l’entendre, voyait ses neiges st fondre aux accents de cette douce voix. La Dryade, abandonnant le chêne qui lui sert d’asile, accourt auprès du chantre divin, et les bêtes sauvages s’y rendent avec leurs repaires. Le lion d’Afrique s’arrête au milieu des troupeaux que sa présence n’effraie plus ; les daims ne tremblent point devant les loups, et le serpent sort de sa retraite, oubliant pour la première fois son venin.

Bien plus, lorsqu’il traversa les cavernes de l’enfer, pour descendre au séjour silencieux des Mânes, en touchant les cordes de sa lyre plaintive, le Tartare même et ses divinités sévères furent touchés de la mélancolie de ses chants, et il vit sans danger le fleuve qui garantit les serments des dieux. Sa voix arrêta la roue d’Ixion, et enchaîna son branle rapide. Le foie de Tityus eut le temps de croître, pendant que les vautours écoutaient ; Caron se repose pour entendre, et la barque du fleuve infernal marche sans le secours des rames. Pour la première fois, le vieux Tantale ne songe plus à saisir l’onde immobile ; il oublie sa soif furieuse, et n’avance point ses mains sur les fruits.

Mais comme il quittait les enfers, en touchant les cordes de sa lyre, les pierres elles-mêmes étaient attendries, et suivaient les pas du chantre divin. Les Parques renouent le fil des jours d’Eurydice ; mais son amant oublie la condition qui lui a été faite ; il doute que son Eurydice lui ait été rendue, et, se retournant pour voir si elle le suit, il perd le fruit de son chant. Revenue à la vie, elle meurt ainsi une seconde fois.

Alors cherchant des consolations sur sa lyre, il fait entendre aux Gètes ces lamentables paroles : « Les dieux mêmes sont soumis à la loi du trépas, sans en excepter celui qui règle le cours de l’année et la partage en quatre saisons ; il n’en est point dont la vie ne soit une trame sujette aux ciseaux des Parques avides. Ce qui est né doit mourir. »

Le malheur d’Hercule justifie les paroles du chantre de la Thrace. Un jour viendra, jour suprême, où les lois qui maintiennent l’harmonie du monde se briseront ; alors le pôle austral écrasera la Libye et tout le pays des Garamantes ; le pôle arctique écrasera tout ce que le Chariot domine, et tout le froid empire de Borée. Le soleil tremblant se détachera du ciel avec sa lumière. Le ciel lui-même tombera en entraînant, du couchant à l’aurore, la ruine de l’univers. Une mort particulière frappera tous les dieux, et le Chaos les saisira. La mort enfin se détruira aussi elle-même, après avoir tout détruit.

Mais où iront ces débris du monde ? la voûte de l’enfer s’ouvrira-t-elle pour recevoir les cieux brisés ? ou l’espace qui les sépare de la terre suffira-t-il pour contenir tant de ruines ? Quel lieu assez vaste pour cacher ce crime du destin ? quelle région sur nos têtes renfermera dans un même tombeau la mer, le ciel et l’enfer confondus ?

Mais un bruit effrayant vient frapper mes oreilles. Ce bruit ne peut être que la voix d’Hercule.

ACTE IV



Scène I


Hercule, Le Chœur



Hercule

Brillant Soleil, ramène en arrière tes coursiers haletants, et laisse venir la nuit. Que le jour de ma mort soit un jour perdu pour le monde, et qu’un sombre nuage couvre la face du ciel : ne donne pas à Junon le spectacle de mon trépas. Maintenant, ô mon père ! tu devrais laisser le chaos revenir sur le monde, briser les liens qui joignent les deux pôles, et les rompre du même coup. Pourquoi épargner le ciel, quand tu perds ton Hercule ? Veille donc sur tous les points de ton empire, et prends garde que les Titans ne lancent encore contre toi les montagnes de Thessalie, et que l’Othrys ne devienne trop léger pour contenir les efforts d’Encelade. L’orgueilleux Pluton ouvrira les portes de ses noirs cachots, et, délivrant Saturne de ses chaînes, lui rendra le royaume du ciel. Voici que moi, ton fils, qui remplissais dans ce monde l’office de ta foudre et de tes feux, je redescends vers le Styx : Encelade va se relever plein de fureur, et lancer contre les dieux le poids qui en ce moment. Ma mort compromettra la sûreté de ton empire : préviens ce malheur, et avant qu’on ne te le ravisse, ensevelis-moi sous les ruines du monde : brise le ciel dont on va te déposséder.


Le Chœur

Vos craintes ne sont point vaines, fils de Jupiter ; dans peu nous reverrons le Pélion sur l’Ossa de Thessalie ; et l’Athos, monté sur le Pinde, élèvera jusqu’aux astres les forêts qui le couronnent. Typhée soulèvera les roches qui l’accablent, et rejettera loin de lui la pesante Inarime : Encelade, vainement frappé de la foudre, soulèvera les forges de l’Etna, et ouvrira les flancs de cette montagne en la brisant. La ruine du ciel va suivre votre mort.


Hercule

Moi qui, échappé des gouffres de l’enfer et vainqueur du Styx, ai traversé les flots du Léthé, chargé de dépouilles, et emmenant Cerbère dont l’aspect affreux manqua renverser le Soleil de son char ; moi, dont les trois empires des dieux ont senti la puissance, je meurs ; et cependant aucune épée n’a traversé mon flanc ; une roche ne m’a pas frappé ; aucun quartier de montagne, l’Othrys tout entier n’est point tombé sur moi. Ce n’est point l’effroyable Gygès qui m’ensevelit sous la masse énorme du Pinde : je meurs sans combat ; et ce qui est le plus cruel tourment pour mon courage malheureux, le dernier jour d’Alcide n’est signalé par la mort d’aucun monstre ; je meurs, hélas ! et cette vie que je perds n’est le prix d’aucun exploit. Maître du monde, dieux témoins autrefois de mon courage, et toi, terre, souffrirez-vous que la mort de votre Hercule soit ainsi perdue ? O honte ! ô désespoir ! ô trépas ignominieux ! on dira que ma mort est l’ouvrage d’une femme, après les ennemis que j’ai tués.

Si les arrêts inévitables du destin me condamnaient à périr de la main d’une femme, si telle devait être la fin déplorable de mes jours, je pouvais, hélas ! succomber sous la haine de Junon : c’eût été mourir de la main d’une femme, mais d’une femme habitante du ciel. Ou si cette faveur vous eût semblé trop grande, dieux de l’Olympe, il m’eût été doux au moins de mourir sous les coups de l’Amazone guerrière, née parmi les frimas de la Scythie. Quelle est la femme qui m’a vaincu, moi, l’ennemi de Junon ? Cette victoire est une honte pour toi, cruelle marâtre : pourquoi regarder ce jour comme un jour de triomphe ? La terre n’a pu fournir à ton courroux de monstre aussi puissant que cette femme, qui seule s’est montrée plus forte que ta haine. Jusqu’ici, tu pouvais souffrir d’avoir été vaincue par le seul Alcide, maintenant tu as trouvé deux vainqueurs. Que les dieux apprennent à rougir de leur courroux !

Plût au ciel que le monstre de Némée se fût abreuvé de mon sang ! Plût au ciel que j’eusse été la proie de l’hydre, qui m’entourait de ses cent gueules béantes ! Plût au ciel que je fusse tombé sous les coups des Centaures, ou que, vaincu dans le séjour des Ombres, j’eusse été enchaîné par des liens éternels à quelque rocher, lorsque j’étonnai le destin par ma victorieuse audace ! Des rives du Styx je suis remonté vers la lumière ; j’ai brisé la puissance de Pluton. La mort m’a toujours fui pour ôter à mon courage l’honneur d’un glorieux, trépas. O monstres ! monstres que j’ai vaincus. Le chien aux trois têtes n’a pu me ramener au fond des enfers, quand je lui ai fait voir le soleil ; le triple Géryon, ce cruel berger de l’Hespérie, n’a pu m’abattre sous la masse de ses trois corps ; les deux serpents n’ont pu me nuire. Que de fois, hélas ! j’ai manqué une mort glorieuse ! et maintenant par où vais-je clore la liste de mes exploits ?


Le Chœur

Voyez comme son noble cœur ne témoigne aucune crainte du Léthé. Ce qui l’afflige, c’est l’auteur de son trépas, et non le trépas lui-même. Il voudrait finir sa vie écrasé sous la masse énorme des Géants ; il voudrait mourir par la main du Titan que presse le poids d’une montagne, ou par la dent de quelque bête furieuse. Mais s’il te paraît dur de ne point devoir ta mort à quelque monstre ni à quelque Titan, quelle autre main que la tienne, ô Hercule ! sera digne de trancher le fil de tes jours ?


Hercule

Hélas ! quel scorpion brûlant, quel cancer détaché de la zone torride s’attache à mes entrailles et les brûle ? Mes poumons, autrefois gonflés de sang, ont perdu leur force, et mes fibres desséchées se distendent : mon foie aride s’enflamme ; une chaleur lente a dévoré tout mon sang. L’épiderme est déjà consumé ; le poison s’est ouvert par là une entrée dans l’intérieur de mon corps ; il a mis mes côtes à nu, il a dévoré mes articulations, et rongé la moelle de mes os, qui sont maintenant vides et creux. Que dis-je ? mes os même ne subsistent plus ; leurs jointures sont brisées, et je les sens qui se séparent et se fondent. Ce vaste corps tombe en lambeaux, et les membres d’Hercule ne suffisent pas à la voracité du poison. Oh ! quel doit être ce supplice, dont moi-même j’avoue la puissance ! O crime épouvantable ! Voyez, peuples, voyez ce qui reste encore du grand Hercule ! Me reconnais-tu, mon père ? est-ce dans ces bras que j’ai étouffé le lion de Némée ? est-ce avec ces mains que j’ai tendu mon arc pour atteindre au sein des nues les oiseaux, du Stymphale ? est-ce avec ces jambes que j’ai atteint en courant la biche rapide, à la tête brillante et parée de cornes d’or ? Sont-ce là les mains qui ont séparé Calpé d’Abyla ? qui ont mis à mort tant de monstres, tant de scélérats et de tyrans ? sont-ce là les épaules qui ont porté le monde ? Est-ce là mon corps ? est-ce là ma tête ? est-ce avec ces mains que j’ai arrêté la chute du ciel ? Quel autre bras désormais pourra traîner à la lumière du jour le gardien du Styx ? O mes forces perdues avant ma vie, et ensevelies dans mon propre corps ! pourquoi me dire encore le fils de Jupiter, et réclamer le ciel à ce titre ? le monde croira maintenant que j’étais le fils d’Amphitryon.

Ennemi cruel qui te caches dans mes entrailles, montre-toi donc : pourquoi me frapper ainsi de coups invisibles ? Est-ce la mer de Scythie qui t’a engendré parmi ses glaces, ou quelque autre mer croupissante, ou le détroit de Calpé qui touche au rivage du Maure ? O cruel poison ! es-tu le fiel de quelque serpent armé d’une crête hideuse, ou de quelque monstre inconnu de moi ? as-tu été formé du sang de l’hydre de Lerne, ou si c’est le chien des enfers qui t’a laissé sur la terre ?

Tu es tout, et tu n’es rien : quelle est ta forme ? laisse-moi connaître au moins le fléau qui me tue. Quoi que tu sois, monstre ou fléau, tu n’oserais paraître à mes yeux. Qui t’a donné passage pour arriver jusqu’à mes entrailles ? ma main, écartant la peau, les a découvertes, mais je trouve encore une cavité plus profonde où tu es entré. O douleur aussi forte que moi-même !

Mais je pleure : des larmes sur mes joues ! des larmes (quelle honte !) se répandent sur ce visage autrefois inaltérable, et qui jamais ne se mouilla de pleurs versés sur mes propres maux. Quel jour, quelle contrée, ont jamais vu pleurer Hercule ? mes yeux sont demeurés secs dans toutes mes disgrâces. Toi seul, toi seul as vaincu ce courage fatal à tant de monstres ; le premier, tu m’as arraché des larmes. Ces yeux, plus durs que les rochers, plus durs que le fer, plus durs que les Symplégades errantes, ont perdu leur force et laissé tomber des pleurs. O souverain maître du monde ! la terre m’a vu pleurer et gémir, et ce qui est pour moi le plus grand des supplices, Junon a été témoin de cette faiblesse ! Le feu se rallume dans mes entrailles, et son ardeur augmente. O Jupiter ! un coup de foudre.


Le Chœur

Que ne peut l’excès de la douleur ! cet homme, plus dur que l’Emus, aussi inflexible que le pôle septentrional, ne résiste plus aux tourment ; qui le dévorent : sa tête appesantie s’incline et retombe sur ses épaules. Souvent la force de l’âme retient les larmes prêtes à couler, comme on voit que pendant l’été le soleil ne peut fondre les neiges du pôle, dont le froid glacial triomphe de sa douce chaleur.



Scène II


Hercule

Hercule

Abaisse tes regards sur mon malheur, ô mon père ! jamais Hercule n’implora le secours de ta main. Je n’ai point crié vers toi quand l’hydre m’enveloppait de ses têtes renaissantes, ni quand l’ordre du destin me fit descendre dans l’affreuse nuit des enfers. Dans mes combats contre tant de bêtes cruelles, contre tant de rois et de tyrans que j’ai vaincus, mes regards ne se sont point tournés vers le ciel. Toujours cette main a accompli mes vœux : aucune foudre n’a brillé pour moi dans le ciel. C’est la première fois que je suis réduit à demander quelque chose, et ce sera la dernière aussi ; je ne veux de toi qu’un coup de tonnerre. Prends-moi pour un des Géants : j’ai pu comme eux conquérir le ciel ; mais, persuadé que j’étais véritablement ton fils, je m’en suis abstenu. Par colère ou par amour, prête ta main à ton fils pressé de mourir, et assure-toi l’honneur de sa mort ; ou, si ton bras se refuse à me rendre ce funeste service, délivre les Titans de la montagne de Sicile qui pèse sur eux, et déchaîne-les contre moi, afin qu’ils m’accablent, sous le poids du Pinde ou de l’Ossa.

Que Bellone brise la barrière du Tartare, et vienne sur moi le fer en main : arme contre moi le cruel dieu des combats ; il est mon frère, mais il est fils de ma jalouse marâtre. Et toi aussi, Pallas, qui n’es ma sœur que de père, frappe-moi de ta lance : j’étends vers toi mes mains suppliantes ! O Junon ! lance du moins un trait contre moi ; je puis mourir de la main d’une femme. Déjà fatiguée, déjà rassasiée de mes souffrances, pourquoi nourrir encore ta haine ? que cherches-tu au delà ? tu vois Hercule suppliant, lui que nulle contrée, nulle bête féroce n’a vu réclamer ton assistance. Mais aujourd’hui c’est de ta haine que j’ai besoin ; et ta haine me manque, ton ressentiment s’apaise ; tu me pardonnes, quand je ne forme plus d’autre vœu que la mort.

O terre ! ô villes ! n’y a-t-il personne pour donner à Hercule une arme ou une torche allumée ? On me dérobe tout moyen de destruction. Ayez pitié de moi, et que la terre n’enfante plus de monstres après mon trépas ; que l’univers n’ait jamais besoin de mon bras ; s’il doit naître encore d’autres fléaux, qu’ils se hâtent de paraître : mais vous, hommes, accablez-moi de pierres, et triomphez ainsi de mes souffrances.

Monde ingrat, tu m’abandonnes, tu m’as oublié : sans moi tu serais encore la proie des fléaux et des monstres. Peuples, délivrez votre vengeur de ses tourments : voici le moment de vous acquitter envers moi : pesez tous mes bienfaits, la mort que vous me donnerez en sera le juste prix.



Scène III


Alcmène, Hercule



Alcmène

Malheureuse mère d’Alcide ! où me faut-il aller ? où est mon fils, où est-il ? Si mes yeux ne m’abusent pas, le voici renversé à terre, haletant et plein d’agitation. Il gémit, c’en est fait. Laisse-moi t’embrasser pour la dernière fois, ô mon fils ! et recueillir sur tes lèvres ton âme expirante ; ouvre-moi tes bras. Mais où sont tes membres ? où sont ces épaules vigoureuses qui ont porté le ciel et ses astres ? quelle affreuse puissance t’a réduit à si peu de chose ?


Hercule

Oui, je suis Hercule, ô ma mère ! mais il ne reste de moi qu’une ombre, un je ne sais quoi qui n’a pas de nom. Pourquoi couvrir et détourner vos yeux ? rougissez-vous de m’avouer pour votre fils ?


Alcmène
Quel monde, quelle terre a produit le monstre nouveau qui t’a détruit ? quelle puissance exécrable triomphe ainsi de toi ? quel est le vainqueur d’Hercule ?

Hercule

Il succombe sous la perfidie de son épouse.


Alcmène

Mais quelle perfidie assez grande pour triompher d’Hercule ?


Hercule

Celle qui devait assouvir la vengeance d’une femme irritée.


Alcmène

Mais comment le poison a-t-il pénétré dans ton corps ?


Hercule

La robe qu’elle m’a fait revêtir en était imprégnée.


Alcmène

Où est cette robe ? aucun vêtement ne couvre ton corps.


Hercule

Elle s’est consumée avec ma chair.


Alcmène

Peut-il exister un poison aussi terrible ?


Hercule

Croyez, ô ma mère ! que je sens au fond de mes entrailles l’hydre de Lerne, et mille autres monstres avec elle. Le volcan de Sicile ne lance point contre le ciel d’aussi brûlantes flammes : moins ardentes sont les forges de Lemnos ; moins vifs sont les feux de la zone torride, où le dieu du jour demeure éternellement arrêté. Chers amis, jetez-moi, de grâce, au sein des mers, au milieu des fleuves. Le Danube aurait-il assez d’eau pour moi ? non, l’Océan lui-même, plus grand que la terre, n’étteindrait pas l’ardeur qui me dévore. C’est un feu capable de tarir toutes les sources, de dessécher tous les fleuves. Pourquoi, dieu de l’Erèbe, m’as-tu rendu à Jupiter ? il fallait me garder. Reprends-moi dans tes ténèbres ; montre-moi, dans l’état où je suis, à l’enfer que j’ai vaincu. Je n’emporterai plus rien de ton empire ; pourquoi craindre encore Alcide ? O mort ! saisis-moi sans crainte : maintenant je puis mourir.


Alcmène

Sèche au moins tes larmes, et surmonte la douleur ; montre-toi invincible à tant de maux ; triomphe de la mort, et mets sous tes pieds les enfers comme tu l’as déjà fait.


Hercule

Si j’étais enchaîné sur les roches du Caucase, et livré en proie au vautour dévorant, et que je visse les Scythes pleurer autour de moi, je ne pleurerais pas. Si j’étais pris entre les Symplégades errantes, je souffrirais sans gémir leur entrechoquement terrible. Je me laisserais écraser sous le poids du Pinde, de l’Emus, de l’Athos qui brise les flots de la mer de Thrace, et du Mimas si souvent frappé de la foudre de Jupiter. Quand le monde entier tomberait sur moi, quand le char du Soleil s’abattrait embrasé surina tête, aucune plainte indigne de moi ne m’échapperait. Que mille bêtes féroces m’attaquent et me déchirent à la fois ; que, d’un côté, les oiseaux du Stymphale m’assaillent avec un bruit terrible ; que le taureau menaçant me frappe de toute la force de ses cornes ; que chaque monstre effroyable se multiplie pour me perdre ; que Sinis déchire mes membres attachés à des pins, et les disperse, je ne ferai entendre aucun cri. Ni bêtes sauvages, ni armes, ni rien de ce qu’on peut repousser par la force, ne m’arracheront un gémissement.


Alcmène

Ce n’est pas un poison reçu de ton épouse qui te dévore ainsi, mais la suite de tes cruels travaux, et peut-être un mal affreux nourri dans ton sein par tes longues fatigues.


Hercule

Une maladie ? où est-elle ? y a-t-il encore quelque fléau sur la terre ? me voici ! qu’il paraisse. Qu’un ennemi prenne un arc en ses mains, mon bras désarmé suffira pour le vaincre ; qu’il s’avance, qu’il vienne !


Alcmène

Hélas ! l’excès de la douleur lui ôte le sens, et le met hors de lui-même. De grâce, éloignez ces armes, et retirez-lui ses flèches homicides. Ses yeux sanglants respirent le crime. Où fuir ? où cacher ma vieillesse ? cette douleur est une rage, une fureur qui le transporte.

Mais pourquoi fuir, et chercher un asile ? Alcmène est digne de mourir sous sa main puissante. Qu’elle périsse même par un crime, plutôt que de se voir condamner à la mort par quelque lâche, et qu’une main sans gloire triomphe de la mère d’Hercule. Mais, épuisé par l’excès des maux, le voilà qui s’endort ; sa respiration lourde soulève péniblement sa poitrine. O dieux ! j’implore votre assistance : si vous refusez à une malheureuse mère son glorieux fils, conservez du moins à la terre son vengeur ; que sa douleur s’apaise, et que ce héros puissant reprenne ses forces.



Scène IV


Hyllus, Alcmène, Hercule, Philoctète
, personnage muet



Hyllus

O jour funeste ! jour plein de crimes ! la belle-fille de Jupiter a cessé de vivre, et son fils est expirant ; moi, son petit-fils, je survis à mes parents ; mon père meurt par le crime de ma mère, qui elle-même a été victime d’une affreuse perfidie. Quelle longue vie de vieillard pourra suffire au récit de tant de malheurs ? un seul jour me ravit mon père et ma mère : mais pour ne parler que d’un seul, et pour ne point faire au destin tous les reproches que je lui dois, il m’enlève mon père, et ce père est Alcide.


Alcmène

Cesse tes plaintes, noble enfant d’Hercule, toi dent le malheur égale celui de ton aïeule. Peut-être qu’un sommeil prolongé triomphera du mal qui le dévore. Mais voici qu’il s’éveille ; le repos abandonne ses membres épuisés, il rend son corps à sa souffrance, et moi-même à ma douleur.


Hercule

Que vois-je ? n’est-ce pas Trachine que j’aperçois sur son âpre rocher ? Élevé jusqu’aux astres, j’échappe enfin, aux conditions de l’existence humaine. Qui m’ouvre l’entrée du ciel ? c’est toi, mon père, je te vois : je vois aussi Junon apaisée envers moi. Quelle voix céleste a frappé mon oreille ? l’épouse de Jupiter m’appelle son gendre. Je découvre devant moi le brillant palais de l’Olympe radieux, et la zone brûlante où glisse le char enflammé du Soleil. Maintenant je vois le triste séjour de la Nuit ; elle appelle les ténèbres. Qu’est-ce donc ? ô mon père ! quelle puissance me ferme le ciel et me fait descendre du séjour des dieux ?

Il n’y a qu’un moment, je sentais sur mon front le souffle brûlant du Soleil : j’étais si près du ciel, et c’est Trachine que je vois ! Qui me rend donc à la terre ? Tout à l’heure, je voyais l’Œta sous mes pieds, et le monde au dessous de moi. O douleur ! tu m’avais entièrement quitté ; maintenant je reconnais ta puissance, épargne-moi, et écoute ma prière.

Hyllus, voilà le présent que m’a fait ta mère ! voilà ses dons. Que ne puis-je d’un coup de massue briser cette femme coupable, comme j’ai dompté les cruelles Amazones sur les flancs neigeux du Caucase ! O fidèle Mégare ! faut-il que tu aies trouvé en moi un époux furieux ! Donnez-moi ma massue et mon arc : je veux souiller mes mains, je veux imprimer une tache à ma gloire ; il faut que la mort d’une femme couronne les travaux d’Hercule.


Hyllus

Calmez, ô mon père ! cette ardeur de vengeance ; elle n’est plus, c’en est fait : elle s’est infligé elle-même le châtiment que vous voulez faire tomber sur elle. Ma mère a péri de sa propre main.


Hercule

O douleur inexprimable ! Elle devait tomber sous ma main vengeresse, et mourir avec lichas son complice. Je veux sévir contre son cadavre même, la colère et l’emportement m’y forcent : pourquoi ma vengeance ne l’atteindrait-elle pas ? je veux que son corps devienne la proie des bêtes féroces.


Hyllus

La malheureuse n’a été déjà que trop punie ; vous-même voudriez retrancher quelque chose de ses souffrances. Elle est morte de sa propre main ; elle a expié vos douleurs plus cruellement que vous ne l’exigez vous-même. D’ailleurs ce n’est point la scélératesse de votre épouse qui vous tue. L’auteur de cette perfidie est Nessus que vous avez percé de vos flèches : votre robe, ô mon père ! a été trempée dans le sang de ce monstre, et votre mort est la vengeance qu’il exerce contre vous.


Hercule

C’en est fait maintenant, je vois clair dans ma destinée. C’est aujourd’hui mon dernier jour. C’est l’oracle qui me fut prononcé jadis par le chêne prophétique, et la réponse qui sortit pour moi du temple de Cirrha, qui s’élève au milieu d’un bois sacré au pied des deux cimes du Parnasse : « Hercule, tu périras un jour de la main d’un ennemi tombé sous tes coups ; après que tu auras traversé en conquérant la mer, la terre, et les enfers, tel sera le terme de ta vie. »

Je n’ai plus à me plaindre ; c’est ainsi que je devais mourir, pour qu’aucun être vivant ne pût se vanter de ma défaite. Il ne me reste plus qu’à choisir une mort illustre, mémorable, glorieuse, et tout-à-fait digne de moi. Je veux rendre ce jour à jamais célèbre.

Abattez cette forêt tout entière, et embrasez tous les arbres de l’Œta ; ce sera le bûcher d’Hercule. Mais avant ma mort, toi, jeune guerrier, fils de Péan, c’est à toi de me rendre ce triste service : que la flamme qui doit consumer Alcide, éclaire le monde entier.

Maintenant, cher hyllus, écoute mes dernières prières : Parmi les captives, il en est une surtout dont les nobles traits rappellent une royale origine, c’est la fille d’Eurytus, c’est iole : tu allumeras les flambeaux d’un hymen qui vous unira tous deux. Vainqueur impitoyable, je lui ai ravi sa patrie et le palais de ses pères ; rien ne lui est resté qu’Alcide, et voici même qu’il est perdu pour elle. Pour la consoler dans sa disgrâce, elle aura pour époux le petit-fils de Jupiter et le fils d’Hercule. Si elle porte en son sein quelque gage de ma tendresse, reçois-le comme ton propre fils.

Et vous, ma glorieuse mère, cessez, je vous prie, vos plaintes funèbres : votre Hercule ne peut mourir. Mon courage vous a fait passer pour l’épouse légitime de Jupiter. Soit que vous m’ayez conçu dans cette longue nuit dont on parle, soit que j’aie un mortel pour père, je consens à perdre cette origine adultère, à n’être que le fils d’une épouse fidèle, et à ce que ma naissance ne soit point reprochée au maître du tonnerre ; je mérite au moins d’être l’enfant d’un tel père. J’ai honoré le ciel, et la nature m’a conçu pour la gloire de Jupiter.

Mais Jupiter lui-même se plaît à me regarder comme son fils. Essuyez vos larmes, ô ma mère ! vous marcherez glorieuse entre toutes les femmes de la Grèce. Junon qui s’assied sur le trône du ciel, Junon, l’épouse de Jupiter, a-t-elle jamais enfanté un aussi noble fils ? toute déesse qu’elle est, elle a été jalouse d’une simple mortelle ; elle a voulu passer pour la mère d’Alcide.

Poursuis maintenant ta carrière, ô Soleil ! qui vas rester seul au monde ; moi, ton compagnon dans tous les climats, je vais descendre au séjour des Mânes : j’emporte du moins cette gloire au fond du Tartare, que nul fléau n’a triomphé d’Alcide à la face du jour, et qu’à la face du jour Alcide a triomphé de tous les fléaux.



Scène V


Le Chœur

Le Chœur

Ornement du ciel, brillant Soleil, dont les premiers rayons forcent la reine des nuits à dételer les noirs coursiers de son char nocturne, annonce aux Sabéens, peuples de l’aurore, annonce aux Ibères situés au couchant, et aux habitants de la zone torride, et à ceux qui vivent sous le char de l’Ourse glaciale, annonce que le grand Hercule descend au séjour des Mânes, dans cet empire dont le chien vigilant garde les portes, et dont aucun mortel n’est jamais revenu. Voile tes rayons de nuages lugubres ; ne laisse tomber sur la terre que des regards sombres, et que ton disque se couvre d’épais brouillards.

O Soleil ! quand pourras-tu suivre à travers le monde les pas d’un autre Hercule ? Malheureuse terre ! de quel autre bras pourras-tu réclamer l’appui ? que feras-tu si une nouvelle hydre vient à déployer dans le marais de Lerne cent têtes furieuses ? si un autre sanglier dévaste les forêts de la vieille Arcadie ? si un nouveau tyran de la Thrace, plus cruel que les glaces de l’Ourse, repaît ses chevaux de sang humain ? que les dieux irrités envoient quelque fléau parmi les hommes, quel sauveur fera cesser leurs alarmes ? Il est mort comme meurent tous les hommes, ce fils de la terre égal au maître de la foudre.

Qu’un immense cri de douleur soit entendu par toute la terre ; que les femmes laissent tomber leurs cheveux en désordre et se frappent le sein. Que tous les temples se ferment, et que ceux de Junon triomphante demeurent seuls ouverts. Noble Hercule, tu descends aux rivages du Styx et du Léthé, d’où nul vaisseau ne le ramènera plus ; tu descends vers le séjour des Mânes d’où tu étais remonté victorieux de la mort. Tu arriveras aux enfers les bras désarmés, le visage abattu, la tête inclinée ; et la barque du Styx ne te portera point seul comme elle a fait jadis.

Cependant tu ne seras point rangé parmi les ombres sans gloire ; assis à côté d’Eaque et des deux rois de la Crète, tu jugeras les coupables, tu puniras encore les tyrans. Épargnez-le, puissances de l’enfer, et retenez vos coups. C’est la gloire d’Hercule, de n’avoir point souillé ses armes ; et, sous son règne, jamais les hommes n’eurent à gémir de ses cruels caprices.

Mais c’est au ciel que son courage le fera monter : quelle partie est destinée à te recevoir ? celle où brille l’astre du pôle, ou bien la zone que le soleil brûle de ses feux ? te verra-t-on resplendir dans la région tempérée du couchant, d’où tu entendras retentir autour de Calpé les deux mers que tu as réunies ? quelle portion du ciel s’abaissera sous ton poids ? quelle région pourra garder son équilibre, quand tu t’y seras posé ? Que du moins ton père te marque ta place loin de l’affreux Lion et du Cancer brûlant ; et puissent les astres, effrayés à ta vue, ne pas se troubler dans leur cours ! puisse le soleil ne point pâlir à ton aspect !

Tant que les tièdes haleines du printemps ramèneront les fleurs nouvelles ; tant que les hivers dépouilleront les bois de leur feuillage, et que l’été leur rendra cette verte parure ; tant que les fruits des arbres se détacheront à la fin de l’automne, le temps, dans sa durée, n’éteindra jamais la gloire de ton nom. Ta vie égalera celle du soleil et des astres. L’abîme se couvrira de moissons, les eaux de la mer orageuse perdront leur amertume, l’Ourse du pôle glacial s’abaissera jusqu’à tremper dans les flots qu’elle ne doit jamais toucher, avant que les humains cessent de chanter tes louanges.

Père de toutes choses ! sois sensible à nos prières : fais qu’il ne naisse plus sur la terre aucun monstre, aucun fléau ; plus de tyrans cruels qui la désolent, plus de rois qui croient que la seule gloire d’un monarque est d’avoir toujours le glaive levé sur leurs sujets. Si quelque nouvelle terreur nous menace encore, nous te supplions de nous envoyer un autre vengeur à la place de celui que nous avons perdu.

Mais qu’est-ce donc ? le tonnerre gronde dans le ciel. C’est le père d’Alcide qui témoigne sa douleur. Est-ce l’acclamation des dieux, ou le cri de Junon tremblante ? a-t-elle fui de l’Olympe à la vue d’Hercule ? est-ce Atlas qui chancelle sous son fardeau ? ou peut-être les Mânes ont tremblé, en voyant Alcide, plus encore que la première fois, et le chien des enfers s’est échappé en brisant ses chaînes. Non, voici le fils de Péan, qui s’avance la joie peinte sur son visage ; héritier d’Hercule, il porte sur ses épaules les flèches de ce héros, et son carquois célèbre parmi tous les peuples.

ACTE V



Scène I


La Nourrice, Philoctète



La Nourrice

Racontez-moi, jeune guerrier, les derniers moments d’Hercule : comment a-t-il supporté la mort ?


Philoctète

Comme jamais homme n’a supporté la vie.


La Nourrice

Quoi ! il s’est jeté avec joie sur son bûcher funèbre ?


Philoctète

Cet Hercule, dont la valeur n’a rien laissé dans ce monde à l’abri de ses coups, vient de prouver que la flamme n’a rien de terrible ; et ainsi il a tout dompté.


La Nourrice

Comment, au milieu de tant de feux, a-t-il pu conserver son courage ?


Philoctète

Le seul fléau qu’il n’eût pas encore vaincu dans ce monde, la flamme, il l’a domptée ; il a ajouté cette victoire à celles qu’il avait remportées sur les bêtes féroces, et le feu compte maintenant parmi les travaux d’Hercule.


La Nourrice

Racontez-moi les détails de ce dernier triomphe.


Philoctète

À peine le triste cortège est-il arrivé au sommet de l’Œta, l’un dépouille le hêtre de son ombrage, et le coupe au pied ; un autre abat un pin sourcilleux qui monte vers le ciel, et le fait tomber du sein des nues : l’arbre immense ébranle les rochers dans sa chute, et entraîne avec lui d’autres arbres moins forts. Un chêne de Chaonie, qui autrefois rendit des oracles, étend au loin ses vastes rameaux ; l’épaisseur de son ombrage arrête le soleil, et ses branches surplombent toute la forêt qu’elles dominent. Nous le frappons à coups redoublés, il gémit sourdement sous la hache, et les coins se brisent dans ses flancs ; le fer s’émousse, il est blessé lui-même, et rejaillit du tronc : mais enfin l’arbre s’ébranle, il tombe avec une ruine épouvantable. A l’instant le soleil éclaire le vaste espace qu’il ombrageait : chassés de leurs retraites, les oiseaux s’élancent à la lumière du jour, et fatiguent leurs ailes à chercher, avec de grands cris, leurs asiles renversés. Tous les arbres sont tombés, les chênes sacrés eux-mêmes ont senti la hache, et leur antiquité n’en préserve aucun de ses atteintes.

Nous entassons tous ces débris, et les troncs posés deux à deux forment un bûcher qui s’élève jusqu’au ciel, mais trop petit encore pour Hercule. Nous disposons le pin, qui doit prendre feu le premier, le robuste chêne, et la petite yeuse ; nous recouvrons le tout de branches de peuplier, l’arbre chéri d’Hercule, et dont il parait son front. Nous y portons le fils d’Alcmène, semblable à un lion malade qui, renversé sur sa poitrine, mugit dans les forêts de Libye. Qui croirait que c’est au bûcher qu’on le traîne ? Son œil était celui d’un homme qui va monter au ciel et non se jeter au milieu des flammes. Arrivé sur l’Œta, il considère le bûcher, et après s’y être couché en brisant par son poids les arbres qui le composent, il demande son arc : « Prends-le, dit-il, fils de Péan, reçois ce présent d’Hercule. Voici les flèches qui ont tué l’hydre, voici celles qui ont percé les oiseaux du Stymphale, et tous les monstres que j’ai vaincus en les combattant de loin. Tu dois ce bonheur à ton courage ; ces flèches ne seront jamais lancées en vain contre tes ennemis : les oiseaux que tu voudras frapper tomberont de la nue, et tes traits n’en descendront point sans rapporter la proie. Cet arc aussi ne trompera jamais ta main ; il a appris à balancer mes flèches, et à leur donner un jet sûr ; les flèches elles-mêmes ne manquent jamais le but. Seulement, je te prie, embrase mon bûcher, et jettes-y les torches enflammées. Cette massue, dit-il, que nulle autre main ne saurait porter, sera consumée avec moi, c’est la seule de ses armes qu’Alcide emportera. Je te la donnerais avec les autres, si elle n’était trop lourde pour ta main : elle augmentera le bûcher qui doit dévorer son maître. »

Il demande alors la dépouille effrayante du lion de Némée pour la brûler avec lui : elle couvre tout le bûcher. Nous éclatons en gémissements, aucun de nous ne retient ses larmes. Sa mère, livrée à l’emportement d’une douleur furieuse, découvre son sein tout entier, et se frappe à coups redoublés : elle accuse les dieux, elle accuse Jupiter lui-même, et remplit tout l’Œta de ses cris lugubres. « Vous déshonorez mon trépas, ô ma mère ! lui dit Hercule ; arrêtez vos larmes, et concentrez en vous-même votre douleur. Pourquoi donner par vos pleurs de la joie à Junon ? elle se plaît sans doute aux tourments de sa rivale ; cachez votre faiblesse ; c’est un crime à vous de meurtrir le sein qui m’a porté, les mamelles qui m’ont nourri. »

Il dit, et poussant un cri terrible, du même air qu’on le vit jadis mener par les villes de la Grèce le chien du Tartare, lorsqu’il remonta victorieux des enfers, de Pluton et de la destinée, il s’étend sur le bûcher. Quel triomphateur parut jamais plus calme et plus fier sur son char de victoire ? quel monarque montra jamais plus de majesté dans l’exercice de sa puissance ? quelle tranquillité dans ce moment suprême !

Nos larmes cessent de couler ; son courage nous fait oublier à nous-mêmes notre douleur ; il va mourir, et nul ne pense à pleurer sur lui ; on ne le pourrait même sans rougir ; sa mère elle-même, dont le sexe permet des pleurs, n’en laisse plus couler de ses yeux, et le calme de son âme égale presque le calme de son fils.


La Nourrice
N’a-t-il fait aux dieux aucune prière avant de mourir dans les flammes ? n’a-t-il pas invoqué son père ?

Philoctète

Il s’est étendu tranquillement sur le bûcher, puis, élevant ses yeux pour voir si son père ne le regardait pas de quelque point du ciel, il tendit ses bras et dit : « De quelque partie du céleste séjour que les yeux descendent sur ton fils, ô mon père, que le monde chercha en vain tout un jour pendant les deux nuits de ma naissance, tu vois que le couchant et l’aurore, les plages glacées de la Scythie et les climats que le soleil brûle de ses feux, sont tous remplis de ma gloire, que la terre jouit d’une profonde paix, que les peuples ne sont plus dans les larmes, que le sang humain ne coule plus sur des autels impies, et qu’il ne reste plus de crimes à punir ; reçois donc, je t’en prie, mon âme dans le ciel. Ce n’est pas que l’enfer m’épouvante, ni que je redoute le sombre empire du Jupiter souterrain : mais j’ai honte, ô mon père ! de descendre comme une ombre vulgaire chez ces dieux que j’ai vaincus. Dissipe les nuages qui obscurcissent la face du ciel, pour que ses habitants puissent contempler Alcide au milieu des flammes. Ne me refuse pas l’entrée de l’Olympe, car je saurai te contraindre à me l’accorder. Si la douleur m’arrache un cri, plonge-moi dans le Tartare, et dans l’empire de la mort : mets-moi d’avance à l’épreuve, ce jour fera voir si je mérite le ciel. Ce que j’ai fait jusqu’ici n’est que peu de chose ; voici le moment qui doit glorifier Alcide ou le condamner. » Puis il ajoute : « Que Junon voie comment je supporterai les flammes. » Il demande alors que le bûcher s’allume.

« Courage, dit-il, ô toi le compagnon d Hercule ! élève sans pâlir la torche de l’Œta. Mais tu trembles ! est-ce que tu crains de commettre un crime ? Rends-moi donc mes flèches, homme lâche, pusillanime et sans force : voilà donc les bras qui doivent tendre mon arc ! Pourquoi cette pâleur sur tes joues ? prends cette torche avec le même courage que tu me vois l’attendre. Regarde, malheureux, celui que tu vas brûler. Voici déjà mon père qui m’appelle et m’ouvre les cieux. Je viens, mon père, je viens. »

Alors son visage prend une expression nouvelle. Moi, je saisis un pin enflammé, et l’approche du bûcher. Le feu recule, les torches refusent d’embraser le bois, et se retirent d’Hercule ; mais lui poursuit le feu qui s éloigne. Vous croiriez voir brûler le Caucase, le Pinde ou l’Athos. Aucun cri ne sort de la bouche du héros ; la flamme seule fait entendre un sourd gémissement.

O fermeté d’âme incroyable ! le gigantesque Typhon, et le fier Encelade qui chargea l’Ossa sur ses épaules, n’eussent pu s’empêcher de gémir au milieu de ces flammes ; mais lui, se dressant au dessus des feux, à demi brûlé, déchiré, tout rouge, mais toujours intrépide : « Maintenant, dit-il, ô ma mère ! vous êtes digne d’Hercule ; c’est ainsi qu’il vous convient d’assister aux funérailles de votre fils, et de pleurer sa mort. » Environné de tant de feux, pris dans ce cercle brûlant, il demeure immobile et inébranlable ; on ne le voit point se tordre de douleur, ni se tourner pour changer de position, mais il nous encourage et nous fortifie. Il ne veut pas rester oisif dans cet instant même : il inspire la constance à tous ses serviteurs ; on ne croirait pas qu’il brûle lui-même, mais qu’il fait brûler un autre que lui.

Tous les assistons sont dans la stupeur : on a peine à croire que ce soit réellement là du feu, tant le visage du héros est tranquille et son attitude majestueuse ! il ne se hâte même pas de brûler : ce n’est que lorsqu’il croit avoir donné assez de preuves de courage, qu’il ramène autour de lui les poutres les moins enflammées, les embrase tout à fait, et se plonge avec joie, avec orgueil, dans les plus épais tourbillons de flammes. Le feu monte à son visage : sa forte barbe est déjà consumée ; et au moment où les flammes entourent sa tête, et viennent toucher ses yeux, il ne les ferme pas.

Mais quelle est cette femme éplorée qui porte quelque chose dans ses bras ? c’est Alcmène gémissante, qui tient dans ses mains les tristes restes et la cendre du grand Hercule.



Scène II


Alcmène, Philoctète



Alcmène

Dieux, craignez la mort : voyez à quoi se réduit la cendre d’Hercule, et combien il reste peu de chose de ce géant. O soleil ! comment un aussi vaste corps a-t-il pu se perdre en un pareil néant ? mon sein vieilli suffit, hélas ! à porter Alcide ; cette urne est son tombeau, et il ne la remplit pas tout entière. Qu’il pèse peu à mon bras, celui pour qui le ciel tout entier ne fut qu’un léger fardeau !

Autrefois tu descendis chez les Mânes et dans le royaume de Pluton pour en revenir : remonteras-tu encore des rives du Styx ? Je ne demande pas que tu reviennes chargé de dépouilles, ni que Thésée te doive la vie une seconde fois : mais reviendras-tu au moins tout seul ? Le poids du monde enchaînera-t-il ton ombre dans les enfers, et le chien des morts t’empêchera-t-il d’en sortir ? Quand forceras-tu les portes du Tartare ? ou par quel chemin descendrai-je, moi, vers la mort ? Tu ne reviendras point par la route qui te mène au séjour des Mânes. Mais pourquoi perdre le temps en de vaines plaintes ? pourquoi prolonger ma vie misérable ? pourquoi rester encore sur la terre ? puis-je donner à Jupiter un autre Hercule, et naîtra-t-il de moi un semblable héros ? Heureux, trop heureux Amphitryon ! tu es descendu chez les morts quand ton fils était encore dans sa force ; et quand il t’a vu, l’enfer peut-être a tremblé, parce que tu passais pour le père d’Hercule. Mais moi, où trouver un asile pour ma vieillesse ? je serai en butte à la haine des tyrans, si toutefois mon fils en a laissé vivre. Hélas ! malheureuse, tous ceux qui ont à pleurer sur un père immolé par Hercule, se vengeront sur moi, et s’uniront pour m’accabler. Si Busiris a laissé quelque enfant, si quelque fils d’Antée répand la terreur parmi les peuples d’Afrique, ils me prendront pour victime : si quelque héritier du roi de la Thrace veut venger son père ; je serai la pâture de ses cruels chevaux ; peut-être aussi que Junon irritée fera tomber sur moi le poids de sa colère ; elle triomphe maintenant par le trépas d’Hercule ; elle peut assouvir sa haine sur sa rivale ; le fils que j’ai mis au monde était trop redoutable, pour qu’il me soit permis d’en enfanter un autre.

Où me réfugier ? quel lieu, quel pays, quelle partie de l’univers m’offriront un asile assez sûr ? dans quelle retraite me cacher, moi, la mère d’Hercule ? Par toi, je suis connue en tous lieux, o mon fils ! si je veux retourner dans ma patrie, et dans le triste palais de mes pères, je crains Eurysthée qui règne dans Argos. Irai-je dans Thèbes où régna mon époux, sur les bords de l’Ismène, revoir ce lit nuptial où je reçus dans mes bras Jupiter amoureux ? Ah ! plût au ciel qu’il m’eût aussi frappée de la foudre ! plût au ciel que le fer eût ouvert mes entrailles et qu’on en eût retiré Hercule enfant ! C’est mon malheur, oui, mon malheur, d’avoir vécu pour voir mon fils égaler la gloire de Jupiter. Cet avenir connu, la mort ne pouvait rien m’ôter. Quel peuple, ô mon fils ! conservera la mémoire ? l’ingratitude règne dans le cœur de tous les hommes.

Faut-il me réfugier à Cléones, ou chez les habitants de l’Arcadie, et chercher un asile dans cette terre immortalisée par les bienfaits ? Ici est tombée l’hydre de Lerne, là les oiseaux du Stymphale, là un tyran, là encore le lion terrible qui, terrassé par tes mains, brille au ciel pendant que tu es au tombeau ! S’il y a de la reconnaissance au monde, tous les peuples se lèveront pour la défense d’Alcmène. Faut-il gagner la Thrace et les peuples de l’Hèbre ? cette terre encore doit son repos à tes bienfaits. Les écuries de Diomède sont tombées avec leur maître : tu as donné la paix à ce peuple en immolant son roi ; et quel est le pays qui ne te doive pas le même bonheur ? où faut-il que fa malheureuse mère te cherche un tombeau ? Toutes les parties de l’univers doivent se disputer la gloire de la sépulture : quel peuple, quel temple, quelle nation conservera un culte à ta cendre ? qui me demandera, qui réclamera de moi le fardeau précieux que je porte ?

Quel sépulcre, ô mon fils ! quel tombeau sera suffisant pour toi ? ce n’est pas trop du monde entier, ta gloire le mérite. Pourquoi craindre quelque chose ? je porte les cendres d’Hercule : je n’ai qu’à prendre ses os dans mes bras, ses restes me seront une sûre défense ; avec eux je n’ai rien à craindre. Ton ombre seule, ô mon fils ! fera trembler les tyrans.


Philoctète

Mère d’Alcide, mettez un terme à votre juste douleur ; les gémissements et les larmes ne doivent point déshonorer les funérailles d’un homme qui a triomphé du destin par son courage. L’immortelle valeur d’Hercule défend de le pleurer : ce n’est point sur les héros, mais sur les lâches, qu’il faut gémir.


Alcmène

Ne point pleurer, quand je perds un fils qui assurait la paix de la terre et des mers, du couchant à l’aurore ! Malheureuse mère ! que d’enfants je viens d’ensevelir dans un seul ! Je n’étais point reine, mais je pouvais donner des royaumes : j’étais la seule mère au monde qui n’eût point de vœux à former : je n’ai rien demandé aux dieux, tant que mon fils a vécu. Y avait-il quelque chose que la valeur de mon fils ne me pût donner ? les dieux me pouvaient-ils rien refuser, quand mes désirs avaient pour eux le bras de mon fils ? tout ce que Jupiter m’eût dénié, je l’aurais eu d’Hercule. Quelle mère eut jamais un pareil fils ? Niobé se vit frappée dans ses quatorze enfants, et pleura ces fruits nombreux de sa fécondité ; mais combien il eût fallu de tels enfants pour égaler mon Hercule ! Il manquait, jusqu’ici, dans le monde un grand exemple aux mères infortunées : Alcmène sera cet exemple. Séchez vos pleurs, vous que la douleur accable, vous que l’excès des maux a changées en pierres : tous vos malheurs s’effacent devant le mien.

Allons, mes tristes mains, frappez ce sein flétri par l’âge. Est-ce donc assez d’une femme vieillie pour célébrer dignement des funérailles qui bientôt vont causer les pleurs du monde entier ? n’importe ; dispose tes bras défaillants et frappe, ton sein. Pour rendre le ciel odieux à la terre, il faut appeler le genre humain tout entier à partager tes douleurs.



Scène III


Alcmène

Alcmène

Pleurez sur Alcmène, pleurez sur le fils du grand Jupiter dont la naissance coûta un jour au monde, et prit deux nuits tout entières. Sa mère, en le perdant, perd plus que la vie. Pleurez-le tous ensemble, vous peuples dont il a plongé les tyrans dans l’enfer, en faisant tomber de leurs mains le glaive rougi du sang de leurs sujets ; que vos larmes du moins soient le prix de ses bienfaits : que le monde entier retentisse de vos cris : que la Crète, chère au dieu de la foudre, pleure sur Alcide ; que ses cent peuples célèbrent les funérailles de ce héros.

Curètes et Corybantes de l’Ida, que vos armes résonnent dans vos mains ; car c’est avec des armes qu’il faut pleurer mon fils. Célébrez aujourd’hui de véritables funérailles ; Hercule aussi grand que Jupiter même, Hercule est mort.

Pleurez son trépas, habitants de l’Arcadie, vous dont la naissance a précédé celle du soleil ; faites retentir les sommets du Parthénius et les bois de Némée ; que vos cris lugubres éclatent dans les gorges du Ménale. Redemandez Hercule par vos gémissements ; c’est dans vos campagnes qu’il a terrassé l’horrible sanglier, et percé de ses flèches les oiseaux sinistres qui, dans leur vol, couvraient la lumière du soleil.

Pleure aussi, toi Cléones, ville de l’Argolide ; c’est autour de tes murs que le bras de mon fils a détruit un lion qui répandait la terreur dans tes campagnes.

Femmes de la Thrace, meurtrissez votre sein, faites retentir de vos cris plaintifs les rives glacées de l’Hèbre : pleurez Alcide, car c’est par lui que vos enfants ne sont plus tramés aux écuries de Diomède, et ne servent plus de pâture à ses cruels chevaux.

Terre de Libye, qui respires maintenant par la mort d’Antée, plaines de l’Hespérie, que mon fils a délivrées du barbare Géryon, pleurez. Unissez-vous à ma douleur, malheureuses nations, et que les deux mers entendent vos gémissements.

Et vous aussi, habitants du ciel, dieux, donnez des larmes au trépas d’Hercule ; il a prêté ses fortes épaules à votre demeure chancelante ; il a soutenu le poids du ciel, lorsque Atlas, qui porte sur sa tête l’Olympe étoile, demanda un moment pour respirer.

Tu devais l’admettre dans ta haute demeure, tu devais lui ouvrir le ciel, ô Jupiter ! où est l’effet de ta promesse ? Hercule est mort comme un homme vulgaire, il est enseveli. Combien de fois pourtant il a ménagé ta foudre, et laissé reposer tes flammes vengeresses, au lieu de tant de carreaux qu’il t’eût fallu lancer sans lui ! frappe-moi du moins, et prends-moi pour Sémélé.

Es-tu descendu déjà dans l’Élysée, ô mon fils ! as-tu vu le rivage où la nature assemble tous les humains, ou si, pour avoir enlevé le chien des morts, on t’a fermé les portes du Styx, et forcé ton ombre de s’arrêter sur le seuil des demeures infernales ? quel tumulte, quel trouble s’est élevé parmi les Mânes à ton arrivée ? Sans doute le vieux nocher s’est enfui à ta vue, en t’abandonnant sa barque ; les Centaures de Thessalie s’agitent avec violence, et le bruit de leurs pas glace d’effroi les Mânes tremblants ; l’hydre de Lerne a caché sous les eaux ses têtes effroyables, et tous les monstres que tu as vaincus tremblent à ton aspect.

Mais je me trompe, je me trompe, mère insensée ! les Mânes n’éprouvent point de terreur à ta présence. La dépouille effrayante du lion d’Argos à la crinière dorée ne couvre plus tes fortes épaules, et ses dents terribles ne brillent plus sur ton front. Ton carquois n’est plus à toi, tu l’as donné ; d’autres mains plus faibles que les tiennes lanceront désormais les flèches. O mon fils ! tu descends désarmé dans les enfers, et pour y demeurer toujours.



Scène IV


Alcmène, Hercule



Hercule
J’ai pris place dans le séjour des dieux, le ciel étoilé s’est ouvert pour me recevoir ; pourquoi, ô ma mère ! me faire sentir encore par vos cris les conditions de la vie mortelle ? Cessez vos plaintes, car mon courage m’a frayé la route du ciel, et m’a fait asseoir parmi les dieux.

Alcmène

Quelle voix a frappé mon oreille tremblante ? qui me commande ainsi de sécher mes pleurs ? Ah ! je vois, je vois ; tu as vaincu la mort, ô mon fils ! et tu reviens à moi des rivages du Styx. Pour la seconde fois, tu as brisé la puissance du destin ; pour la seconde fois, tu as triomphé de la nuit infernale, et du sombre fleuve où glisse la barque des morts. Seul, tu peux librement passer et repasser les eaux stagnantes de l’Achéron ; et le destin n’a point d’empire sur toi, même après ta mort.

Mais peut-être que le roi des enfers t’en a fermé l’entrée, craignant pour son trône et pour lui-même. Certainement je t’ai vu étendu sur un bûcher ardent, et tout environné de flammes furieuses qui montaient vers le ciel. Certainement je t’ai vu brûler : mais l’enfer n’a pu retenir ton ombre. Dis-moi ce qui en toi a effrayé les Mânes : ton ombre seule aura jeté l’épouvante dans le cœur de Pluton.


Hercule

Je ne suis point enfermé dans les flots paresseux du Cocyte gémissant ; la triste barque n’a point passé mon ombre : cessez vos plaintes, ô ma mère ! Je n’ai vu qu’une fois le séjour des Mânes. Tout ce que vous aviez mis en moi de parties mortelles s’est dissipé dans les flammes que j’ai supportées avec tant de courage : le feu a pris ce qui était de vous, le ciel a reçu ce qui était de mon père. Séchez donc vos pleurs, car on n’en doit qu’aux lâches : le deuil est pour les hommes sans gloire ; le courage monte au ciel, la pusillanimité mène à la mort.

Voici, ma mère, ce que j’ai à vous annoncer, et pourquoi je suis descendu de l’Olympe : dans peu de temps, vous verrez le cruel Eurysthée puni ; votre char triomphal lui écrasera la tête. Adieu, il est temps que je remonte vers l’Olympe, vainqueur une seconde fois du royaume des Ombres.


Alcmène

Oh ! demeure encore un moment. — Il a disparu, il est loin de mes yeux, il remonte au ciel : est-ce une illusion ? suis-je bien sûre d’avoir vu mon fils ? l’excès du malheur me rend incrédule. Non, tu es dieu, mon fils ; tu as une place dans l’Olympe, j’en crois tes glorieux triomphes. Je vais retourner à Thèbes, et ajouter à ses temples celui d’une divinité nouvelle.



Scène V


Le Chœur

Le Chœur

Le vrai courage ne descend point aux rives du Styx ; soyez braves, et la mort ne vous traînera point au fleuve de l’oubli ; mais quand viendra le terme heureux de voire vie, la gloire vous ouvrira le chemin du ciel.

Mais toi, généreux vainqueur des monstres, et pacificateur du monde, sois-nous propice : abaisse toujours sur la terre un regard favorable, et si quelque bête féroce d’une forme nouvelle jette la terreur parmi les hommes, détruis-la d’un coup de foudre ; tes mains sauront mieux la lancer que celles de ton père.