Hermine Gilquin/Texte entier

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GUSTAVE GEFFROY

HERMINE GILQUIN

PARIS
BIBLIOTHÈQUE - CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, rue de grenelle, 11

1907
Tous droits réservés.


À CELLES QUI N’ONT EU QUE LE MALHEUR
POUR POÉSIE DE LEUR VIE



HERMINE GILQUIN



I


La ferme des Gilquin était bâtie sur un plateau qui est une légère surélévation du sol de la plaine de Vendée. Au sud-ouest, on apercevait, pendant le jour, la couleur lointaine et changeante de la mer. Le soir, on voyait briller la lumière tournante du phare de l’île de Ré.

Ce pays, que l’on pourrait supposer sans caractère, sans pittoresque, illimité et monotone, avec des horizons toujours semblables, vers lesquels s’en vont des champs tous pareils, est au contraire pourvu d’une beauté singulière et admirable.

Il n’a pas besoin du mirage de la mer pour avoir son infini et sa poésie. Sa terre est presque nue, bien qu’elle soit décorée, comme partout, de la magie des saisons, mais elle laisse voir dans son ampleur le ciel avec ses nuages et ses étoiles. Le paysage devient alors grandiose.

Sur cette vaste étendue, les fumées de quelques toits décèlent le groupement d’un hameau caché dans un massif d’arbres. Les jours de soleil, ces enclos de verdure sont des oasis d’ombre, des asiles de fraîcheur, des refuges au milieu de la fournaise. Pourtant, sur la plaine comme sur la mer, même quand le soleil de midi, suspendu droit au-dessus de la terre, est une boule de feu qui laisse déborder et couler ses flammes, une brise légère et vive traverse toujours l’étendue, va et vient ainsi qu’un génie capricieux de l’espace. Souvent, dans l’éblouissante lumière et la chaleur meurtrière, un grand mouvement d’air, venu de l’Océan, assaille l’immense plaine, courbe les feuillages, incline les moissons, car l’atmosphère a aussi ses vagues envahissantes, ses marées victorieuses.

En été, la plaine est un seul champ planté de blé, d’avoine, d’orge, de luzerne. Elle bouge tout entière d’une extrémité à l’autre, changée en une étendue liquide, nuancée comme l’eau sous le ciel, parfois tachée de noir par l’ombre d’un lumineux nuage. Sur cette molle et ondulante surface se dressent les clochers, les toits, nettement dessinés à l’horizon avec les mêmes lignes rigides que les mâts et les cheminées des navires, que les voiles triangulaires des barques.

L’impression singulière et saisissante de la plaine, c’est le silence, — même l’été, lorsque les champs sont animés, que la terre se montre habitée.

Les hommes, les femmes sont à la tâche, courbés sur le sol, fouillant la terre de leurs outils qui deviennent des mains et des griffes de fer. Le travail s’accomplit avec une rage méthodique. On n’entend pas de paroles, — rien que le han ! des poitrines, le rauque sifflement des respirations.

Par moments, un homme se dresse, remet debout avec effort son corps cassé en deux. Appuyé sur son hoyau, comme un soldat sur son arme, il lève un visage congestionné et hâlé, où luisent deux yeux farouches. Il contemple tout ce qui l’entoure, cherche ses ennemis et ses amis. Cette terre noire va-t-elle lui rendre en pousses vertes, en tiges robustes, tous les soins qu’il lui donne en s’ankylosant les membres, en se crevant de fatigue ? Les plantes parasites vont-elles tout dévorer ? Les fleurs inutiles du bluet, du coquelicot, du liseron et du navet sauvage, vont-elles envahir son blé, son orge, son seigle, en riant comme des folles ? Va-t-il assister, enragé et impuissant, à cette corruption de son bien par le dévergondage imbécile de la nature ?

Et ces nuages qui s’avancent, venant du coté de la mer, majestueuse flotte aux voiles blanches, vont-ils s’arrêter et crever juste au-dessus de son champ, laissant tomber leur pluie bienfaisante, les larges gouttes qui sonnent aux oreilles du paysan ravi du même bruit que des écus de cinq francs, et même que des pièces d’or sans alliage ? Ou bien, est-ce le vieil ennemi qui rôde toujours dans l’espace, l’orage brutal qui va tout hacher, tout coucher par terre, avec les mitraillades de sa grêle et les coups de canon de son tonnerre ?

L’homme pousse un soupir et se remet à la besogne.

Un autre, plus loin, se lève aussi du champ où il était agenouillé. Celui-ci regarde plus près de lui, par-dessus la barrière qui le sépare d’un herbage. Il n’a pas de parents plus choyés, mieux chéris dans son cœur, que ces animaux qui paissent parmi l’herbe et la luzerne. Il croise ses regards inquiets avec les regards placides des vaches qui ont, en même temps que lui, tourné la tête. La Blanche et la Rousse paraissent satisfaites, mais la Noire est triste et bave, la bouche ouverte. Elle n’a pas mangé encore, et ne paraît pas s’apercevoir que son veau la bourre de coups de tête pour s’abreuver de son lait maternel. Si celle-là tombait malade ! si on la trouvait enflée et morte demain matin dans l’étable ! Et si son veau gagnait sa maladie et s’en allait avec elle ! Quel désastre ! Et comment payer le prochain fermage ?

Il n’est pas besoin de parler quand les pensées sont si tenaces et si vives, s’acharnent de telle façon sous les crânes chauffés par le soleil. Tout à l’heure seulement, quand la cloche de l’Angelus sonnera le déjeuner, à l’ombre de la haie de têtards qui clôture le champ, les paroles coutumières seront échangées, les préoccupations habituelles se feront jour.

La bouche pleine de pain et de lard, ils se communiqueront leurs réflexions mille fois ressassées sur leurs travaux et sur les saisons, ils exprimeront leurs méfiances et leurs doutes au sujet des profits possibles, ils se plaindront des impôts, les plus bavards médiront de leurs voisins de village, les plaisanteries brutales, les attouchements hardis des jeunes assailleront les filles et les femmes, lutinées déjà par les coups d’œil obliques et les propos sournois des vieux, pareils à des faunes.

Puis, la dernière bouchée avalée et la dernière gorgée bue, tous s’étendront, face au ciel, le mouchoir sur le visage. C’est l’heure de la méridienne. Le silence solennel règne de nouveau sur la campagne en feu.


II


La ferme s’apercevait à l’est du plateau, au-dessus du village enfoui dans un repli de terrain, à l’abri de la colline. Elle avait un aspect de forteresse. De longs murs de pierre grise l’entouraient tout entière d’un rempart. La ressemblance se complétait par une absence presque complète d’ouvertures. La porte charretière ne s’ouvrait que pour le passage des lourds chariots, et quelques étroites embrasures, pareilles à des meurtrières, éclairaient et aéraient les écuries et les greniers à foin. Le mur rébarbatif pesait sur la terre et barrait le ciel de sa ligne hostile. Au-dessus de sa crête apparaissaient un toit de tuiles, qui était le toit de la maison d’habitation, et la tour cylindrique d’un pigeonnier, coiffée d’une couverture conique de tuiles roses.

Le toit de cette maison et cette tour de pigeonnier déployaient des images vivantes au-dessus de la massive barrière de pierre.

De la cheminée sortaient des fumées légères qui prenaient la couleur du jour, roses d’aurore, dorées de soleil, bleues de soir.

La tour cylindrique était sans cesse entourée du vol claquant des pigeons, vol capricieux en lignes droites, en cercles, en spirales, qui s’en allait parfois décrire ses arabesques vers tous les lointains du paysage, mais qui s’en revenait toujours, familier et fidèle, s’enrouler, se resserrer autour du toit pointu, puis se reposer, pour se dévider encore à travers l’espace. Ou bien l’on voyait les pigeons perchés sur les gouttières, marcher sur un rebord en gonflant le jabot, allongeant et reculant la tête du même mouvement saccadé, entrer et sortir par les planchettes de leurs nids comme les abeilles d’une ruche.

Cette vie aérienne avait son équivalent à ras de terre, dans la cour de la ferme.

La porte ouverte, on se trouvait dans le monde emplumé, jacassant, criard, de la gent volatile, monde bigarré extraordinaire, perpétuellement occupé à gratter le sol de la patte et du bec, à courir sus à tous les vermisseaux, à se disputer la miette et la graine. La bataille alternait avec la mangeaille, et cette mêlée d’oiseaux faisait songer à un choc de races et d’armées, tant il y avait de différences de physionomies, de couleurs, d’allures, entre tous les êtres emplumés qui se trémoussaient sur l’aire.

Les coqs, à la crête rouge insolente, aux plumes bariolées, se dressaient en victorieux parmi les poules rapaces toujours en quête vers le sol. Les dindons prélassaient leur omnipotence. Les pintades allongeaient leurs cous et leurs têtes de reptiles pour prendre leur part de festin, puis couraient au hasard en jetant leurs cris abominables d’assassinées. Les paons balayaient le sol de leurs lourdes robes constellées d’émaux verts et bleus, et s’en allaient à tout instant du jour s’admirer au morceau de miroir fixé pour eux à la muraille. Des poussins, nouvellement éclos, gardaient encore la forme d’œufs auxquels seraient venus un peu de duvet jaune, une tête et deux pattes. Des canards se frayaient passage avec un mouvement de roulis et ramassaient tout ce qui traînait, d’une seule cuillerée de leur bec en forme de spatule. Des oies, blanches comme des statues de neige, dressaient leur robuste col, regardaient au loin, prononçaient des discours que personne n’écoutait.

Parfois, tout ce monde s’arrêtait de chercher, de picorer, d’avaler, de se battre, de crier, et tous les becs et tous les yeux se tournaient vers les nuages. C’est qu’un grand bruit d’ailes avait traversé l’espace, qu’une cohorte d’oiseaux migrateurs s’avançait en triangle, pattes repliées, ailes étendues, jetant sa clameur dans le vent. Ou bien, quelque bête de proie, quelque épervier suspendu, immobile, tout en haut du ciel, paraissait choisir, parmi les hôtes de la basse-cour inquiète, la victime sur laquelle il allait se laisser tomber. Ou encore, un oiseau de mer, blanc et gris, goéland ou mouette, égaré par les terres, planait et tournoyait, les ailes obliques, à croire qu’il cherchait une issue, puis tout à coup s’enfuyait vers le large.

Il y avait, à la ferme des Gilquin, bien d’autres formes de la vie animale, les bêtes de labour et de rapport, les chevaux, les bœufs, les vaches, les veaux, les porcs, les moutons. Ce n’étaient que hennissements, beuglements, grognements, bêlements, passage des bêtes lentes destinées à la charrue ou allant au pâturage, trottinements des troupeaux harcelés par les chiens. Au long des murs, des cages, grouillantes de lapins, laissaient apercevoir les mines songeuses, les bonds furtifs des bêtes curieuses et craintives.

Le personnel était nombreux : garçons de ferme, bergers, porchères, vachers, domestiques d’habitude ou journaliers de passage.

C’est dans ce milieu que naquit, vécut et mourut Hermine Gilquin.


III


Après vingt ans de mariage, Mme Gilquin eut la surprise et la joie de voir enfin ses vœux accomplis : elle eut un enfant. Cet enfant, elle avait passionnément, ardemment désiré que ce fût une fille. Son bonheur se trouva donc à son comble, car elle donna à son mari, qui partagea sa félicité, une petite, toute petite fille, délicate, mignonne, blanche, avec des yeux bleus, que l’on nomma Hermine.

Les Gilquin étaient considérés avec raison comme les plus riches propriétaires de la région. Autour de la ferme, et au loin, six cents arpents de terre représentaient leur fortune. On les enviait, mais en même temps que l’envie, la malice villageoise s’était donné cours, avait découvert le défaut, la tare de leur vie.

Comme beaucoup de campagnards, les Gilquin avaient un sobriquet : ils étaient, pour tous ceux qui vivaient à dix lieues à la ronde, le père et la mère La Guigne. Ainsi avaient-ils été surnommés de père en fils. Toute la famille semblait née sous une mauvaise étoile. On disait communément des Gilquin qu’ils payaient cher leur richesse. En dehors de cette richesse, la chance ne les avait jamais visités, et leurs gains des marchés et des foires ne pouvaient leur faire oublier les pièges et les catastrophes de la vie. Les malheurs de tous genres, les pires calamités, les avaient toujours assaillis. Des maladies, des accidents, des morts violentes, des incendies, la foudre tombant sur leur maison, l’orage dévastant leurs moissons, les avaient souvent désespérés, les avaient rendus humbles et craintifs devant le destin.

Toutefois, depuis que Pierre Gilquin avait épousé Simonette Anceleau, nièce d’un curé des environs, la guigne semblait les avoir quittés pour toujours. Les bonnes gens disaient que le bon Dieu de M. le Curé avait mangé la guigne des Gilquin, et cela était vrai. En peu de temps, Pierre Gilquin avait connu non seulement la prospérité complète, mais le bonheur tranquille. Désormais, son surnom n’avait plus de raison d’être, mais on continuait à l’employer par habitude. Et puis, la malechance pouvait revenir.

Les Gilquin avaient donc tout pour être parfaitement heureux, parmi leurs bêtes et leurs serviteurs, tout, sauf un enfant à dorloter et à élever : « Un restant de déveine », — disait-on. Quand Hermine vint au monde, ce fut comme l’assurance que le malheur avait à jamais fui de chez les Gilquin.

Tout se passa bien, en effet. Hermine ne fut atteinte par aucune des maladies fréquentes au bas âge.

Quand elle ouvrit les yeux sur l’existence, et qu’elle commença à voir et à désigner les choses, quand elle parla le premier langage, puéril et doux comme un gazouillis d’oiseau, elle se révéla ce qu’elle devait être au cours de sa vie, douce de caractère, vive d’intelligence, infiniment sensible, prompte à se replier sur elle-même, gardant un léger effroi de ce qui l’avait heurtée.

Il se passait en elle un phénomène de rétraction. Hermine était bien, en effet, une hermine, au sens où la tradition populaire s’est imaginé le petit animal des solitudes, ayant la crainte et l’horreur de tout ce qui peut tacher son pelage, souffrant et mourant de la fange qui l’éclabousse.

La petite fille, tard venue dans la vie de ses père et mère, était un objet délicat et précieux qu’il fallait sauvegarder, et qui avait lui-même l’instinct de se préserver des contacts hostiles, des rencontres dangereuses.

Toutefois, on eût dit que la nouvelle arrivée avait immédiatement deviné qu’elle était chez elle, parmi les allées et venues de la ferme, au milieu des êtres de tous genres qui peuplaient la cour et les étables.

À peine née, sur les bras de sa mère ou d’une servante, elle contemplait avec un plaisir visible, de ses yeux qui venaient d’éclore, les lourdes bêtes qui tournaient la tête vers elle en s’en allant aux champs de leur pas régulier et machinal. Plus tard, ses petites mains allaient d’un geste caressant vers les fronts durs des vaches et des chevaux, vers la laine des brebis, vers le poil rêche des chiens de troupeaux. Ceux-ci couraient autour d’elle lorsqu’elle était assise sur sa petite chaise, à l’ombre du mur, s’approchaient, la léchaient, jouaient avec elle en prenant de visibles précautions, montrant qu’ils savaient avoir affaire à un enfant qui ne peut souffrir de trop rudes caresses, la traitant comme un agneau nouveau-né qu’il faut encourager aux premiers pas de la vie.

Les oiseaux à demeure dans la vaste cour furent bien vite aussi en familiarité avec la petite fille. Coqs, poules, dindons, oies, canards, pintades, pigeons, s’en venaient picorer, criailler, se disputer auprès d’elle, sans rien redouter de cette camarade si tranquille, tombée un beau matin dans leur basse-cour, et Hermine non plus n’eut pas peur de toute cette vie emplumée, qui gloussait, caquetait, roucoulait, du matin au soir, et qui paraissait répondre à ses derniers bégaiements et à ses premiers bavardages.

Ce qui pouvait la choquer, c’était un geste trop brusque, une voix trop rude. Sa physionomie, alors, se contractait, une angoisse s’avouait par ses yeux chagrins et sa bouche tremblante.

Mais on la rassurait vite par une bonne parole, et cette première enfance d’Hermine fut heureuse dans cette cour de ferme, qui lui parut semblable à un paradis terrestre, au jour où elle sut lire et écrire, et qu’elle eut entre les mains un Catéchisme et une Histoire sainte. Sa mère fut sa première éducatrice pour veiller le plus longtemps possible sur une santé qui lui paraissait fragile.

L’écolière acquit sans effort ce qui fut ainsi offert à son intelligence en éveil. Presque tout de suite elle en sut autant, et bientôt elle en sut davantage, que son institutrice improvisée. La lecture lui conféra le pouvoir magique de deviner quelque chose de ce dont elle ne connaissait rien. Par brusques éclairs, les choses lui apparaissaient subitement, à lui faire croire qu’elle les avait toujours vues. Elle se montrait à la fois curieuse de tout et familière avec tout. Elle vécut ainsi naïvement les plus charmantes, les plus délicieuses journées de découverte du dehors, de création d’elle-même. En elle s’épanouit le bonheur ignoré de l’ingénuité.


IV


On la mit alors en classe dans la petite école du village. Faisant de rapides progrès, toujours la première, elle était une petite fille sage et appliquée, pétrie de bonnes dispositions.

Lorsqu’elle eut dix ans, et qu’elle fut définitivement jugée bien portante, sa mère la retira de l’école et la mit en pension à la ville voisine. Elle apprit le piano, le chant et la danse.

— Ce sera une distraction pour elle plus tard, — disait Mme Gilquin, — une paysanne peut bien posséder des arts d’agrément, pour se reposer du travail.

Hermine apprit aussi facilement ces arts d’agrément qu’elle avait appris les premiers principes de la lecture, de l’écriture, de l’orthographe, de la grammaire. Elle aimait la musique et les livres, elle avait la voix juste et jolie. Un sentiment poétique se développa en elle : elle voyait ce qui existait avec un ravissement des yeux et une délectation de l’esprit, qui surprenaient tout le monde.

Elle ne devint pas pour cela une prétentieuse de pensionnat. Son goût était fixé à ce qui était naturel, à ce qu’elle apprenait et concevait directement. Aussi, bien qu’elle ne montrât jamais d’ennui à la ville, les plus grands plaisirs de son temps d’études furent les vacances.

Quand elle revenait à la ferme, à la fin de juillet, elle se retrouvait à sa vraie place et découvrait qu’elle était foncièrement paysanne.

Son habitude des animaux s’était changée en un vif amour de toutes ces formes de la vie, qui sont encore à demi plongées dans la région obscure des sensations mal formulées. Il y a de l’irritation et de la douleur dans les mouvements et les cris des bêtes qui veulent se faire comprendre. Hermine se pencha vers ces ténèbres, et bientôt, sa volonté et sa patience lui firent entendre ce que s’acharnaient à dire toutes ces voix rauques et aiguës, et tous ces yeux brillants et plaintifs.

Aux vacances, la fillette était une petite reine attendue par tous, et qui rentre dans son domaine.

Les survivants de l’année précédente lui faisaient fête : les chiens qui accouraient, ivres de joie, au-devant d’elle, les vaches qui l’adulaient de leurs regards de velours et de leurs mélancoliques meuglements, les chats qui l’appelaient de loin de leurs miaous pleurards en se frottant nerveusement aux murailles, et tout le poulailler qui se précipitait, d’un seul mouvement, comme une armée multicolore aux rangs pressés.

Ceux qui étaient nés dans l’année venaient aussi, prévenus sans doute par les anciens, et d’ailleurs, Hermine avait vite fait de les connaître et de les apprivoiser.

Ces jours de vacances, de la fin de juillet au commencement d’octobre, et aussi les vacances plus courtes, de Pâques et d’autres jours de fête, restèrent à jamais délicieux dans le souvenir de la jeune fille.

À seize ans, Hermine revint définitivement chez les siens.

Sa mère, alors, s’appliqua à faire d’elle une bonne ménagère. Elle trouva sa fille docile, heureuse de rendre service, parfaite en tous points, acceptant tout des nécessités de la maison paysanne, se levant de bonne heure, préparant le repas de ses parents et des travailleurs qui allaient aux champs. Pour la récompenser, on lui acheta un piano, et elle fit, par sa musique et sa voix, l’admiration de ceux qui venaient l’entendre. Elle fut autorisée aussi à fréquenter le bal. Les jours de fête, conduite par sa mère et accompagnée d’amies, ayant confectionné elle-même une simple et jolie robe, elle était heureuse de quelques tours de valse.

On attendait toujours son entrée dans la salle de bal.

— Mam’zelle Hermine doit venir… Parie qu’elle sera la plus belle de toutes !

En effet, Hermine entrait, petite, mince, ses cheveux châtains coiffés en bandeaux, de vives couleurs de jeunesse aux joues, ses grands yeux bleus très doux regardant les gens avec bienveillance, habillée d’une robe de mousseline blanche ornée de rubans bleus, et vraiment elle était une apparition de candeur charmante, la petite vierge de la contrée.

La vie semblait donc s’annoncer pour elle toute remplie de jours paisibles et de joies.

Le fils d’un riche fermier du voisinage fréquentait la maison des Gilquin, s’occupait galamment d’Hermine. On supposait qu’à son retour du régiment, le mariage aurait lieu. Un jour, à table, quelqu’un en parla devant tous les travailleurs des champs rassemblés pour le repas du soir. Le père, la mère, et Hermine même, ne dirent pas non.

Mais le lendemain, qui était un premier janvier, il y eut une affreuse alerte à la ferme, et un terrible coup qui frappa les Gilquin.


V


On trouva pendu, au grenier où il couchait d’habitude, un des bons ouvriers de la ferme. C’était un garçon de vingt ans. Auprès de lui il y avait un papier avec ces deux lignes au crayon : « Je m’en vais parce que Mlle Hermine est trop haute pour moi et qu’elle ne m’aimera jamais. » Hermine sut tous les détails de cette mort, et on lui montra l’écrit. Elle le prit, et machinalement, très affligée de cette mort à cause d’elle, mais dont elle n’était pas la cause, elle mit l’humble et funèbre billet dans un petit coffret où il y avait des images, des lettres de parents, d’amies de pensions, et des petits carnets où elle écrivait parfois des choses qu’elle ne disait pas, et qui étaient les confidences qu’elle se faisait à elle-même.


VI


Ce fut le commencement. Il y eut une suite.

Quelques jours après, Pierre Gilquin, revenant tard de traiter une affaire, s’était endormi dans sa voiture. Il faisait nuit noire. Les chevaux, n’étant plus dirigés sur une route qui leur était inconnue, entrèrent dans une grande mare, la voiture chavira, et Gilquin se noya, passant presque sans le savoir du sommeil à la mort.

Le mauvais sort était revenu.

Cette année-là, chez tous, la récolte passa les espérances. Seule, la ferme des Gilquin eut à supporter des désastres. Il y eut une épidémie sur les bestiaux, une autre sur les volailles. On ramassa un peu partout des pigeons morts qui s’étaient envolés lourdement du pigeonnier des Gilquin, comme fuyant une atmosphère de pestilence. Plus de cercles vivants et joyeux autour de la haute tour. Plus rien que les tristes fumées sortant des cheminées et s’évanouissant dans le dur ciel de l’hiver.

Le bruit courut alors que les affaires de la veuve tournaient mal, et que, si cela continuait, les terres ne pourraient rester sous l’empire de ses mains débiles. Les choses, pourtant, allèrent ainsi des semaines et des mois, et la vie sembla recommencer, animer de nouveau les vieilles pierres, les champs toujours reverdissants.

L’année suivante, le temps de son deuil terminé, Hermine fut conviée par une amie de pension à assister à son mariage. C’était la première sortie de la jeune fille depuis la mort de son père. Lorsqu’elle parut, il y eut dans l’assemblée comme une petite émotion, un frisson presque imperceptible, et même, quelques personnes entre elles se communiquèrent instinctivement leur sensation :

— Voilà Hermine, — dirent-elles, — o va arriver queque malheur !

La petite vierge autrefois choyée était devenue un trouble-fête.

On était au plein de l’été. Le déjeuner et le dîner devaient avoir lieu sous une tente. La journée se passa bien. Le soir, un peu avant le dîner, quand tous les invités cherchaient autour des tables la désignation de leurs places, la tente prit feu. En une minute, tout fut en flammes. Des enfants s’étaient amusés à tirer des pétards, une étincelle avait mis le feu à de la paille sèche amoncelée tout près de la toile, et la tente avait flambé. Tout le monde heureusement put sortir du brasier. Hermine fut la seule atteinte. Sa robe fut brûlée, son corps fut couvert de plaies. Seul, son visage resta indemne sous ses deux mains dont elle s’était protégée d’un geste instinctif, et qui furent marquées par les flammes. Sa mère la sauva en jetant sur elle son châle. Elle dut garder le lit pendant plusieurs jours.

Il n’y avait plus à en douter : Hermine, à sa naissance, avait rapporté avec elle les fléaux disparus.


VII


Elle n’eut plus d’amies. Dans aucune compagnie, personne n’eut le courage ou la pitié de l’accepter. Les prétendants s’éloignèrent. Ce fut le vide autour d’elle.

Mme Gilquin songeait au bonheur passé, aux joies éphémères de la vie. Les deux femmes ne se quittaient plus, supportant ensemble leur découragement et leur tristesse.

Cependant, malgré tous les souvenirs et tous les présages de malheurs qui pesaient sur les Gilquin, un garçon du pays, nommé François Jarry, se présenta pour épouser Hermine.

— Je n’ai rien… qu’est-ce que je risque ? — dit-il en rigolant à ses camarades qui s’étonnaient de sa démarche.

Il était d’un village voisin. Il revenait de faire son temps de militaire, et n’avait en effet aucun bien, mais sa famille avait réputation d’honnêteté, et Hermine accepta sa demande, pressée par sa mère, qui s’affolait de leur solitude et de leur faiblesse, et qui voyait que la ferme, mal tenue, avait besoin de retrouver un maître.

Sans amour, mais sans répulsion, Hermine se maria donc. La noce fut triste pour elle, et personne, d’ailleurs, n’y apporta d’entrain, tant le deuil pesait sur la maison. Le nouveau patron s’installa.


VIII


Hermine ne connaissait pas l’homme auquel elle venait de se confier. Sa jolie intelligence n’était encore qu’une intelligence de petite fille, seulement assombrie par la mort de son père. Rien d’étonnant à cela. La divination qui se manifestait si souvent en elle devait, par la fatalité ordinaire des événements, lui faire défaut pour la crise la plus grave de son existence. Le savoir profond de la vie ne peut s’acquérir qu’avec la vie. Hermine en était encore à la période d’ignorance, et elle tomba sans hésitation dans le piège que la nécessité venait de lui tendre. Elle crut accomplir un acte ordinaire et accepter un avenir monotone alors qu’elle venait de jouer son sort et de s’offrir en victime au destin.

Le ménage ne fut pas longtemps à se dissoudre. Il ne pouvait en être autrement. Les deux êtres qui venaient d’associer leur vie, l’un par calcul, l’autre par lassitude, n’avaient aucune espèce de ressemblance, ni physique, ni morale.

De premier aspect, François Jarry n’était pas laid : il avait la face jeune, les traits réguliers, le nez et le menton bien dessinés, des moustaches de soldat qui se retroussaient sur une bouche souriante, des yeux gais et gentils. Mais cette tête de jeune homme surmontait un corps terrible. Le col, les épaules, les bras, le torse, les jambes, les mains, les pieds, prirent chaque jour davantage un aspect plus monstrueux. Cet être petit, trapu, d’une force extrême, avait, de carrure et de tournure, un aspect d’animal debout, affublé de vêtements d’homme. Peu à peu, une chair dense l’envahit, augmenta son encolure, envahit le bas du visage et les joues. François Jarry n’engraissait pas, mais il épaississait, se musclait à la façon d’un lutteur.

Il mangeait comme quatre, parce qu’il travaillait comme quatre, toujours levé le premier, couché le dernier, attentif aux champs et aux bêtes, chargeant et déchargeant les charrettes, renvoyant impitoyablement les incapables, les paresseux, ou ceux qui lui paraissaient tels. Dur pour lui-même, il était dur à tous. L’homme, autrefois besogneux, travaillant chez les autres, avait pris tout de suite goût à la propriété, se jetant avec avidité sur ces terres qui furent à lui du jour au lendemain, en même temps qu’Hermine.

Mais d’Hermine, il n’avait cure. Quoiqu’elle fût la cause de sa prospérité subite, il n’eut pas un instant l’idée qu’il pouvait lui devoir quelque reconnaissance de son changement de fortune. De plus, le travail des champs seul comptait pour lui, et il regardait comme une fainéante la femme attentive qui dirigeait la maison, surveillait la cuisine et le linge. Cette chétive jeune fille n’inspirait de toutes façons que du mépris à ce mauvais drôle, qui avait fait la noce sordide des villes de garnison. Il fallait l’épouser pour avoir les terres, il l’avait épousée, et voilà tout.

Il avait joué la comédie par ruse naturelle avant le mariage, se faisant tranquille et patelin, donnant l’idée d’un paysan placide et bonasse à ces deux femmes, la mère et la fille, qui ne virent pas la lueur de dur acier allumée parfois dans ses yeux demi-clos, ni le rictus cruel de sa bouche, ni les dents de loup affamé que cachait sa moustache.

Son allure se modifia du soir au matin. Au lendemain du mariage, quand il revint de faire le tour de son nouveau domaine, c’étaient vraiment ses vraies épousailles de paysan avec la terre qu’il venait de célébrer. Il rentra chez lui en maître, rudoya immédiatement Hermine pour la mettre à son rang secondaire, répondit grossièrement à Mme Gilquin, laquelle s’était permis d’intervenir.

Au courant de la même journée, il réprimanda avec la dernière violence un domestique peu empressé à obéir à un ordre, et celui-ci ayant répondu sur le même ton, le nouveau maître fonça sur l’insoumis à la manière d’un taureau qui voit rouge et, d’un coup de tête en pleine poitrine, l’envoya rouler sur le chemin. Il y eut une stupeur, puis, sous le regard méchant de la brute victorieuse, le silence et la soumission de toute la maison.

Changeant de situation et dévoilant son caractère, François Jarry changea aussi de physionomie. Son visage aux traits réguliers devint atroce, la ruse même s’effaça, pour laisser leur libre déploiement aux instincts, les yeux paraissaient vouloir tuer ce qu’ils regardaient comme hostile et gênant, la bouche s’ouvrait sans cesse d’un mouvement de morsure. Les mains énormes et velues se crispaient en pattes d’animal féroce. C’est dans ces pattes qu’était tombée la délicate Hermine.


IX


Elle ne savait pas tout encore du personnage auquel elle avait lié son sort. Mais elle n’eut pas longtemps à attendre : François Jarry, qui s’était affirmé si vite hargneux et brutal, se révéla bientôt, par surcroît, buveur et coureur. Ses dimanches se passaient au cabaret, où le vin et l’eau-de-vie faisaient flamber ses colères. Au logis il vécut sans gêne, en parfait goujat. Les servantes qui voulaient garder leur place devaient accepter les honteuses conditions du nouveau maître, qui, entre les quatre murs de sa ferme, agissait en chef de tribu.

Ce rustre était né vicieux. Maintenant qu’il avait satisfait son goût inné de paysan, sa passion de primitif pour la terre, il laissait prendre ses aises à sa grossièreté, il révélait sa nature double de rustique intéressé et de coureur de mauvais lieux. Il restait méfiant et avare, et il avait des poussées subites d’instincts qui le rendaient par moments l’esclave de l’alcool de l’auberge, de la bestialité sensuelle d’une fille de ferme.

Hermine, née sensitive, affinée encore par la maladie et par la douleur, ne comprenait pas cette vie si différente de sa vie de famille.

Elle osa se plaindre doucement.

— Si tu n’es pas contente, je n’te retiens pas, tu n’as qu’à fiche ton camp d’ici.

Telle fut la réponse.

— Mais je suis chez moi, — objecta naïvement Hermine.

Une gifle envoyée à toute volée lui meurtrit la figure, et désormais, pour le moindre prétexte, ce furent des cris, des insultes qui allaient jusqu’aux coups. Plusieurs fois, la femme battue et effrayée dut s’enfuir de chez elle, sa mère impuissante à la protéger, et se réfugier près des meules où elle passait la nuit.

Elle n’arrivait pas à juger ce qui lui arrivait : elle roulait mille projets confus dans sa tête, ne sachant à quel parti s’arrêter, songeant bien à s’enfuir n’importe dans quelle direction, vers une ville où les gens, peut-être, l’auraient protégée, vers la mer où il se trouverait sûrement un navire pour l’emporter au loin, dans un pays inconnu, qui aurait été pour elle le pays de l’oubli. La pensée de sa mère la retenait.

Elle passa ainsi, hors de chez elle, des heures sinistres. Ses vêtements furent traversés par la pluie. Elle avait peur de tous les bruits qu’elle entendait, cachée dans la paille, anxieuse de la première clarté de l’aube pour rentrer à la maison, au moment où son mari venait d’en sortir pour commencer le travail du jour.


X


Elle eut un enfant de ce misérable homme, — un petit garçon qu’elle nomma Jean, du nom du malheureux qui était mort de désespoir pour elle. Elle prit ce nom instinctivement, comme elle avait mis le morceau de papier dans son coffret, où il était toujours.

Pendant ses couches, sa mère la soigna à travers mille difficultés. Les deux femmes ne semblaient plus être chez elles, n’obtenaient rien de ce qu’elles demandaient, rudoyées par le maître, moquées par les servantes. Pendant qu’Hermine était encore au lit, son nouveau-né auprès d’elle, elle fut frappée au visage par ce Jarry, ce passant qu’elle avait accepté et installé chez elle ! De grosses larmes ruisselèrent sur ses joues, tombèrent sur l’innocent blotti contre son sein maternel.

L’enfant, né parmi ces frayeurs et ces peines, mourut. Le ménage devint un enfer, François de plus en plus brutal, Hermine de plus en plus abîmée dans le chagrin et l’inquiétude. Sa gentille beauté, peu à peu, avait disparu. Elle n’était plus que l’ombre chétive de son passé.

Son mari eut alors la lubie de prendre chez lui une fille de sa sœur, l’aînée de neuf enfants, Zélie, âgée de onze ans.

Hermine crut avoir trouvé un être à aimer, et qui l’aimerait. Elle s’attacha la fillette par des gâteries, sut lui plaire par une bonté prévenante que ne connaissait pas cette petite pauvresse. Hermine l’aima comme une gentille sœur retrouvée, ou comme une fille dont elle aurait été séparée et qui serait revenue à la maison. Il lui sembla que c’était un peu de joie qui entrait chez elle.

— Pourvu qu’il ne lui arrive pas quelque malheur, quelque accident ! — songeait-elle en son triste cœur au souvenir de la malechance qui sévissait sur tout ce qui l’approchait.

Ce fut encore elle que la malechance choisit pour victime. Brusquement, la reconnaissante et affectueuse Zélie devint sournoise et méchante. Son caractère fléchit du fait des scènes violentes auxquelles elle assista. De voir ainsi traiter Hermine, elle conçut d’elle une piètre idée, se mit du côté du plus fort. Elle devint l’espionne de son oncle auprès de la malheureuse femme, rapportant à faux les actes et les paroles d’Hermine, la desservant auprès de tous et de toutes. L’enfant aux instincts lâches devina la timidité de sa bienfaitrice, se ligua avec tous ceux qui s’acharnaient contre elle.


XI


Vivant ainsi, Hermine, peu à peu, se replia sur elle-même, devint absente de l’existence qui lui était faite, n’attendant aucun bien, insensible au mal. N’ayant rien où se raccrocher, elle se laissa aller à une torpeur maladive, à un désespoir morne. Peu à peu, elle sembla pareille aux choses, elle fut une parcelle de cette nature qui déployait autour d’elle ses spectacles indifférents. Tout au long de l’année, elle paraissait assister machinalement à la succession des heures, au renouvellement des saisons. Elle n’était pas devenue insensible, pourtant, et plus tard, on trouva, dans la petite boîte où elle gardait ses cahiers d’école et ses lettres d’amies, quelques pages où elle avait écrit, un peu comme des compositions de style, ses sensations devant le déploiement merveilleux de l’existence.


XII


Au printemps, elle sent qu’il lui arrive la tiédeur de l’air, qu’elle est environnée du doux réveil de la vie, et, d’une écriture posée, elle aligne les phrases de cette brève description :

Le Printemps

« La nature se réveille. Elle semble s’étirer, elle sort de sa longue torpeur hivernale. Elle va renaître.

» Voici le jeune Printemps. Il est né. D’un coup de sa merveilleuse baguette magique, il remet à neuf tout l’univers.

» Le Soleil revient, plus brillant, plus riant. Il va rester longtemps avec nous, nous conviant à ses fêtes.

» La Terre donne tout ce qui est en elle. Un hymne continuel monte dans l’espace. Tout chante dans les buissons et dans les bois.

» L’herbe pousse. L’arbre verdit. Les fleurs vont éclore. L’insecte butine. Chaque coin est un nid. L’oiseau roucoule des mélodies d’amour.

» La cloche de l’église tinte plus divinement dans l’air léger. Les chemins sont plus doux, le ruisseau est plus clair, le ciel est plus bleu.

» L’air est tout embaumé par quelque chose d’inconnu, une brise qui vient de loin, qui a passé sur la mer, et qui apporte le parfum des îles.

» Les matins sont gais, et les soirs aussi sont joyeux, parce qu’ils annoncent, avec toutes leurs étoiles, la clarté du lendemain.

» Les nuits illuminées sont traversées tout à coup, quand tout dort dans le silence, par le chant du rossignol. Dans la feuillée, le petit oiseau invisible chante sa joie d’un instant, à faire croire qu’il pleure, qu’il s’évanouit, qu’il va mourir.

» Le crapaud aussi, dans l’ornière, soupire quelque chose d’une petite voix timide, toujours la même note de cristal. On dirait qu’il veut répondre au rossignol, et qu’il souffre de ne pouvoir faire monter sa plainte jusqu’à cette magnifique voix. Le grillon fait entendre sans arrêt sa cliquette. Les grenouilles bavardent autour de la mare.

» Ils sont tous à leur poste, nos compagnons printaniers. Ils vont vivre comme nous, heureux, puis malheureux. Le printemps, c’est l’enfance avec tout son espoir. Il est éphémère, mais il reviendra l’an prochain. Nous seuls ne reviendrons pas, mais d’autres reviendront. Bonjour donc au Printemps, et à tous les futurs printemps ! »


XIII


Lorsque vint l’été, Hermine, éblouie par la magnificence du ciel et de la verdure, compose une sorte d’hymne à la beauté splendide qui rayonne sur la terre et au ciel, seconde narration qu’elle confie à son cahier d’écolière :

L’Été

« C’est le vaste grenier d’abondance de la Terre. Toutes les richesses enfermées se montrent une à une. Les plantes paraissent, s’épanouissent comme des enfants joyeux, grandissent vite et travaillent. Voici des fleurs, bientôt des fruits.

» Les bestioles s’envolent ou cheminent. L’herbe est remuante d’insectes, et les feuillages sont remplis d’oiseaux.

» La campagne est le grand Paradis où toute liberté règne.

» L’homme se réjouit, et il lutte contre l’envahissement de la nature. Dès l’aube, sur son champ, le dos courbé, les mains actives, il arrache les mauvaises plantes qui prennent la place de la future moisson. Il songe à sa récolte. Il a laissé son fusil accroché à la cheminée, et son chien dort à l’ombre de la haie. Il n’a, pour défendre ses graines et ses fruits à peine formés, que de vieux chapeaux et de vieilles loques, dressés sur des piquets, et qui s’agitent parfois sous la brise.

» Bientôt, tout est immobile. Le soleil concentre ses rayons sur le sol crevassé. Plus d’air, c’est le feu qui règne, la grande cuisson qui commence.

» Les après-midi sont lentes et lourdes, envahies par un sommeil de fièvre. Les cosses et les épis sèchent, craquent, rôtissent.

» Il faut la pluie d’un orage, la pluie large et tiède, pour rendre la force à ce qui est mourant sous la brûlure du ciel.

» Après la pluie, les feuilles reverdissent, les fleurs refleurissent, les racines cachées dans la terre humide boivent avec avidité, et le soleil revient encore pour faire le blé gonflé de farine, le raisin vermeil, les pêches pareilles à des roses.

» C’est la fin. Plus la beauté aura été rayonnante, plus la maturité sera sèche et fanée. Après la flamme qui consume, il n’y a plus, dans les champs et dans les vergers, que des squelettes calcinés.

» La Terre est fatiguée d’enfanter. Elle a donné tout ce qui était en elle. Elle veut se reposer aux derniers rayons de l’automne avant d’entrer dans la nuit de l’hiver.

» L’Été s’en va comme une mère féconde à bout de force, qui laisse ses enfants continuer la vie. »


XIV


En octobre, Hermine laisse aller sa rêverie au cours de la lumière alentie, elle regarde les dernières couleurs, respire les derniers parfums, voit tout décroître pendant qu’elle décroît aussi. Elle respire l’automne, elle goûte sa saveur funèbre, et elle essaie de dire les premiers frissons et les derniers désirs de toutes choses :

L’Automne

« L’Automne est venu. Il a succédé au vert printemps, à l’été bleu et doré.

» Lui, il est jaune et rouge, il est magnifique de couleur, et tout remué de vent. Mais il a déjà l’odeur de la mort.

» Il annonce pour bientôt le grand sommeil de la Terre. La nature semble attristée par sa future destinée. Les arbres sont en mouvement, tout encolérés sous la brise, ou bien restent immobiles et résignés comme s’ils abritaient des tombes.

» La campagne, parée de sa beauté dernière, n’a plus rien des grâces de sa jeunesse. Elle déploie, en revanche, tous les charmes de son épanouissement. Elle nous convie à sa fête suprême.

» Le dernier parfum de tout ce qui a vécu se concentre. C’est un baume consolateur qui m’enivre, me console de m’en aller avec tout ce qui va disparaître.

» Le Soleil, qui a fait se multiplier les germes, et jaillir à profusion les jeunes pousses, semble lui-même fatigué d’avoir ainsi brûlé la Terre. Il ne la regarde plus que de loin. Il ne se hausse plus qu’à grand’peine au-dessus de l’horizon.

» Les animaux, comme les plantes, éprouvent les terribles effets de son abandon. Oiseaux légers, chétifs insectes, les jours, les soirs et les nuits vont devenir rudes pour vous. Finies, vos danses capricieuses dans un rayon de soleil, vos courses éperdues à travers l’infini bleu !

» Du soir jusqu’à l’aube, un brouillard épais paralysera vos ailes, un frisson vous envahira.

» La vie se débattra en vous, mais la mort méchante emportera sans scrupule votre dernier effort.

» Partez sans regrets, petits êtres qui avez eu un instant de joie. Partez sans regrets, car tout ce que vous avez connu et aimé va s’effacer aussi du livre de la vie.

» C’est le sort de tout ce qui a partagé la gloire de vivre, de tout ce qui a eu un printemps et un été. Hermine a eu un printemps, puisqu’elle a été une petite fille comme les autres, mais elle n’a pas eu d’été. Elle n’a pas vécu auprès d’un homme pareil à elle, elle n’a pas eu d’enfant à chérir. Hermine a été une fleur qui ne s’est pas changée en fruit. Et aujourd’hui elle n’est plus qu’une feuille sèche, pareille à toutes les feuilles sèches de l’Automne. »


XV


L’hiver venu, Hermine connaît les jours sans lumière et sans chaleur, la vie restreinte, le silence de la neige, l’hostilité de l’espace. Tout de même, en décrivant la triste saison, elle ne peut s’empêcher de songer aux printemps qui viendront encore :

L’Hiver

« L’Hiver, c’est le grand cimetière des résurrections futures.

» Tout est isolé, abandonné, mort.

» C’est le sommeil profond enfoui sous la neige, pendant que font rage au dehors la bise qui mord, le vent qui glace.

» La feuille qui paraît survivre est confite dans le givre.

» Les lignes d’arbres sans verdure semblent des défilés de condamnés au bûcher.

» Les oiseaux se sentent perdus, enfermés par cet horizon de fer : ils hésitent à parcourir l’atmosphère obscure, ils n’osent planer au-dessus de ce désert stérile.

» L’insecte, s’il a pu se sauver à temps, s’est retiré du monde. Il chemine sous terre, ou bien il dort.

» Tout est sans couleur, de la même teinte morte.

» C’est la planète d’autrefois, la Terre avant la venue de l’homme, avant l’organisation des éléments.

» Le Soleil ne se montre que masqué de brumes. Caché au loin, il délaisse et raille la Terre privée de ses rayons. Parfois il donne quelque éclat aux paysages, comme un regret ou une promesse des beaux jours, mais c’est fausse flamme et fausse lumière qui ne font que mieux sentir la rude saison.

» La rivière, après de longs frissons, s’est gelée, l’eau qui courait hier est immobile.

» Le bois n’est que squelettes et vertèbres. La mousse est une bave d’agonie.

» Seule, la maison de l’homme peut être lumineuse et gaie. Le feu pétille, chauffe, rend la force aux corps endoloris. La ouate et la laine remplacent la chaleur du soleil. L’Hiver devient l’attente du Printemps. On se résigne, près de l’âtre, en espérant le signal de la fête encore lointaine.

» Avec sa longue barbe blanche, l’Hiver marche à grands pas, ne s’arrête en route que pour frapper la vie de stupeur. Partout où il passe, il détruit, il tue. Mais tous les cadavres qu’il fait, il les a purifiés de son souffle rude, il les change en momies, et les momies en poussière.

» L’arbre mort reviendra à la vie, la sève coulera de nouveau dans ses veines. La Terre en catalepsie respirera, renaîtra. Elle réapparaîtra rajeunie et vigoureuse, comme ces vieilles fées chenues qui se changent en belles princesses.

» Les vieux seront remplacés par des jeunes, les morts par des vivants.

» Le grave Hiver s’en va comme à regret, revient sur ses pas, ne disparaît complètement que lorsque la nature a retrouvé sa force, chante l’hymne du renouveau. Il fuit alors, laissant la place à tout ce qui demande à vivre et à aimer. »


C’était ainsi que la femme, restée fillette, vivait dans la solitude de son cœur, exprimait la vie qu’elle n’avait pas vécue.


XVI


Un jour, Hermine sortait du logis pour gagner la campagne où elle trouvait un apaisement à regarder le ciel, la terre et la mer, où elle respirait librement à l’écart des bêtes humaines qui la tourmentaient. Comme elle passait le long de la grange, ses regards montèrent vers le grenier.

C’était là que le petit Jean s’était pendu pour elle. C’était lui qui avait donné le signal des malheurs d’Hermine. Elle n’était jamais montée à ce grenier, devenu un endroit maudit depuis le jour tragique. Elle s’arrêta, songeant à cette catastrophe. Puis elle voulut voir la place lugubre où avait commencé à se jouer sa destinée. Une échelle était appliquée à la muraille. Elle monta doucement, s’arrêtant à chaque échelon pour reprendre haleine. Lorsqu’elle fut au faîte et qu’elle entra, son cœur battait violemment, elle était pâle et froide.

Dans une solive du plafond, un clou était fixé, où s’accrochait une grande poulie servant à soulever les bottes de paille et de foin. C’était de ce clou que Jean s’était servi pour quitter la vie. Hermine s’assit sur le foin, se perdit au vague de sa songerie.

Elle pensa, pour la première fois, que, si elle avait épousé Jean, elle ne serait pas dans l’état affreux où elle se trouvait. C’était un bon ouvrier, et un brave et gentil garçon. Elle ne se souvenait pas de lui, mais elle le créa soudain avec précision, le devina tel qu’il était, et le pleura. Ses larmes silencieuses devinrent des sanglots convulsifs, et elle se sentit l’âme soulagée. Quand elle redescendit, encore tremblante de son émotion, elle n’était plus la même. Une pensée nouvelle était entrée dans sa vie.

Désormais, elle s’ennuya moins. La nature lui parut moins triste, la vie moins désespérée. Elle avait trouvé un but à ses rêveries, une occupation à son cœur désœuvré : faire revivre en elle celui qui était mort pour elle, pleurer sa disparition, chérir son souvenir.

Peu à peu, cette illusion de son esprit devint la réalité de son existence. Son être intérieur se transforma. Elle, qui n’avait jamais aimé, sentit tout à coup son cœur battre d’amour. Elle aima un être pur et mystérieux, — un mort !

Souvent, presque chaque jour, elle remonta au funèbre grenier, animé maintenant pour elle de tous les aspects du sort qui aurait pu être le sien. Son imagination refaisait sa vie. Elle épousait Jean, ils avaient de beaux et charmants enfants. La ferme restait semblable à ce qu’elle était du temps de son cher père, et même elle se développait, devenait le décor du bonheur d’une famille. Le domaine, riche et prospère, offrait le déroulement continu, régulier, de la beauté des travaux et des saisons, avec les parures variées des champs, l’heureuse vie des animaux bien traités, la surveillance d’un doux maître, la bonté d’une mère inquiète et prévenante. Oh ! oui, c’était là le bonheur, et cela ressemblait aux contes dont on avait bercé son enfance. Pourquoi la vie était-elle venue tuer ce beau rêve ?


XVII


Peu à peu, Hermine souhaita mieux connaître cette vie possible, qui s’était enfuie loin d’elle alors qu’elle était ignorante du présent autant que de l’avenir : elle voulut savoir quelque chose de l’existence de Jean, avant son entrée à la ferme des Gilquin. Elle se mit en tête de revivre ces jours qui avaient été interrompus par la cruelle souffrance d’aimer sans espoir.

Elle se fit alors subtile et rusée pour obtenir des uns et des autres, sans éveiller l’attention, des renseignements sur Jean, sur les personnes qui l’avaient connu, sur les parents qui pouvaient lui avoir survécu.

Ce fut tout d’abord en pure perte. Il y avait déjà, depuis le drame, plusieurs années qui étaient tombées à l’abîme de l’oubli. Tout ce qu’elle cherchait était du passé mort, enterré dans l’immense fosse commune de l’éternité, sous la terre indifférente qui recouvre tous nos espoirs, tous nos sentiments, tous nos actes, tout ce qui a été pendant un moment et qui ne sera jamais plus.

À peine, ici ou là, se souvenait-on du jeune homme, et encore, c’était plutôt la catastrophe de sa disparition, de sa mort sinistre à la ferme, qui était restée dans le souvenir. De lui, on ne savait presque plus rien.

— O l’était un grand, — disaient les uns, — qu’avait l’air bé triste !

— O l’était un p’tit, — affirmaient les autres, — qu’était tréjous gai, raide plaisant !

Il ne pouvait être à la fois grand et petit, mais on avait pu le voir triste et gai tour à tour.

— L’y avait de bés yeux bleus, — disait-on encore.

— Un peu noirs, — rectifiaient de mieux informés.

Hermine apprit pourtant que Jean allait parfois visiter le père Bazoge, qui avait vécu avec une femme du village, de bonne humeur et de mœurs légères, surnommée la Guillerette.

Le père Bazoge était mort depuis un an. Hermine se rendit donc chez Geneviève, dite la Guillerette, qui vivait maintenant avec le père Nallier. Elle lui demanda si elle se souvenait du pauvre enfant que l’on avait trouvé pendu à une poutre du grenier des Gilquin.

— Le père Bazoge était parrain d’un frère à Jean, et si ma mémoire ne me fait point défaut, Jean était du village de La Roche, o l’est tout ce que je puis vous dire, — répondit l’interrogée.

Hermine remercia la Guillerette et retourna chez elle. Toute la nuit, les yeux fermés, ne dormant pas, elle songea à ce village de La Roche où était né Jean, où il avait joué, où il avait été à l’école, où il y avait peut-être encore des gens qui l’avaient connu, des parents même ! Qui sait ?…


XVIII


Le lendemain, après le départ de tout le monde pour les champs, à pointe d’aube, elle partit aussi, suivant les sentiers, foulant les herbes fraîches et emperlées de la rosée de la nuit.

Elle traversa la plaine illuminée de la lueur du soleil levant, entra dans le bois où les oiseaux réveillés chantaient à plein gosier parmi les feuilles vertes, parvint au sommet de la colline. De là, elle aperçut le clocher et les quelques habitations du hameau qui était encore en partie enveloppé par les derniers voiles bleus de la nuit. Le clocher et quelques toits de maisons émergeaient seuls de l’ombre, doucement éclairés de rose par le premier feu du jour.

La course était encore longue. Hermine descendit la colline, s’engagea dans le vallon, suivit le cours sinueux d’un ruisseau qui chantait sur les pierres. La Roche était de l’autre côté, à mi-hauteur d’une colline plus basse que celle-là qui venait d’être gravie par Hermine.

La voyageuse passa le ruisseau sur de larges dalles contre lesquelles écumait l’eau vive. Puis elle prit le sentier dessiné sur la pente aride, et peu à peu les premières maisons de La Roche se rapprochèrent d’elle.

C’était le plein de la matinée lorsqu’elle parvint à l’unique rue du hameau. Le soleil de neuf heures était haut déjà. Le village raviné et pierreux commençait à flamboyer. Les maisons blanches à toits rouges plats, bâties en dégringolade, les petits escaliers aux marches massives et disjointes par lesquels on accédait aux portes des maisons, les pavés d’un trottoir inégal, les pierres qui couvraient le sol et donnaient à la rue abrupte l’aspect d’un lit de torrent desséché, tout cela était déjà sec, brûlant, hostile.

Hermine, fatiguée, en sueur, s’arrêta un instant devant la rue déserte. Elle se souvint vaguement d’être venue une fois là avec son père. Il était à cheval, il avait placé sa petite fille devant lui, sur des sacs, et elle se rappela tout à coup que la bête qui les portait avait monté la côte en soufflant, avait buté sur ces pierres, par un soleil semblable. Elle s’accota à l’ombre d’un recoin de muraille, essaya de revivre davantage cette image du passé qui était venue danser devant ses yeux, dans le mirage de cette matinée incandescente. Elle revit le cheval blanc, elle réentendit la voix de son père qui lui parut altérée et lointaine, comme une voix venue de la tombe, elle crut sentir une main de spectre qui tenait par la taille la petite fille d’autrefois.

Cela ne dura qu’un instant. L’image de jadis s’effaça. Il n’y avait là qu’une femme fanée qui était la petite fille d’autrefois, une femme abandonnée et muette qui s’appuyait à un vieux mur ruiné par le temps, et ce vieux mur n’entendait et ne voyait rien, ne se rappelait de rien, n’avait aucune consolation à offrir à celle qui demandait aux choses de se souvenir, et qui ne trouvait en elles que le morne aspect de la vieillesse qui tombe à la mort.

Hermine rouvrit les yeux, qu’elle avait fermés pour retrouver son père et son cheval blanc et pour se retrouver elle-même. Elle revit le village sec et terrible, resta pendant un instant immobile sous la double et effrayante impression de la solitude et du silence.

Un grillon fit entendre son bruit strident. Il y avait donc un peu de vie dans cette région brûlée où tout semblait anéanti. Elle attendit encore. Une porte s’ouvrit, une femme parut, qui dévisagea Hermine avec surprise.

Celle-ci dit le motif de sa présence :

— Y a-t-il encore dans le pays des parents du petit Jean qui est mort chez les Gilquin ?

Elle n’osa pas préciser davantage, mais la paysanne, sur sa question, l’avait définitivement reconnue, et elle le fit savoir, avant toutes choses.

— Tiens ! mais c’est vous, la demoiselle des Gilquin… qui êtes mariée à Jarry ! — s’exclama-t-elle.

Hermine fit oui de la tête.

— Et vous v’nez promener par chez nous, de c’temps chaud-là ? — continua la femme.

— Vous me connaissez donc ? — demanda Hermine.

— J’vous connais d’vous avoir vu dévaler… Et où c’est-y que vous allez ainsi ?

Hermine répéta qu’elle cherchait quelqu’un de la famille du petit Jean qui était mort à la ferme des Gilquin. Elle dit l’année, le jour… un premier janvier !… c’était inoubliable.

La femme, en effet, se rappelait.

— Mais y sont tous morts — dit-elle — ou partis du pays… Y n’y a pus qu’une vieille grand’mère, Olympe, qui est encore chez nous… Elle a enterré tout son monde, et elle vit d’une petite rente que lui fait une nièce qu’habite Paris, je crois ben… Dame ! elle ne travaille pus guère… Pourtant, à la moisson elle va encore se louer, et fait sa part comme les autres.

La causeuse s’arrêta, pour repartir, son regard bien appuyé sur les tristes yeux d’Hermine :

— Vous v’nez sans doute lui apporter queques douceurs, — ajouta-t-elle d’un air entendu. — Vous lui devez ben ça, c’est vrai… O l’est pas moins bien de vot’part, pisque vous êtes toujours riche et qu’elle est toujours pauvre.

Hermine n’ose dire oui, car elle pense subitement qu’elle n’a pas une pièce d’argent sur elle, qu’elle n’a même pas songé à emporter quelque chose de la ferme. Elle eut honte d’aller visiter cette vieille femme sans offrir le moindre présent à son âge et à son malheur.

Néanmoins, elle se résolut à faire sa visite, et se dirigea vers l’endroit que son interlocutrice lui indiqua.

C’était au détour d’un petit chemin, dans la première ruelle à gauche, la maison qui faisait le coin… Il y avait trois petites marches à monter… la porte était blanche… Et ces renseignements furent accompagnés de toutes les bénédictions à la bonne dame, et de toutes les salutations.

Le cœur d’Hermine battait bien fort, et elle se sentait bien émue lorsqu’elle monta les trois petites marches de pierre et qu’elle s’arrêta devant la porte blanche qui fermait la maison comme la pierre d’un tombeau.

Elle frappa.


XIX


Après avoir frappé, elle se sentit défaillir. Le silence lui fit peur, et il lui sembla que tout brûlait dans la chaleur de brasier qui tombait du soleil. Elle ferma les yeux, puis les rouvrit, en s’agrippant à la muraille si chaude qu’elle en eut à la main une sensation de brûlure. Elle espéra qu’il n’y avait personne, qu’elle n’entendrait aucun pas, aucune voix, que personne ne viendrait lui ouvrir, et qu’elle pourrait s’en aller comme elle était venue. Elle écouta, son oreille près de la porte, elle n’entendit que le tic tac lent et régulier d’une horloge.

Sûrement, la grand’mère était sortie, et peut-être ne rentrerait-elle pas de la journée. Mieux valait, après tout, repartir sans l’avoir vue. Que lui dirait-elle, si elle la voyait ? Elle n’y avait pas encore pensé. Oserait-elle seulement aborder le sujet de sa visite ? Depuis tant d’années, la plaie douloureuse avait dû, peu à peu, se cicatriser, mais qui sait ? peut-être sa parole allait-elle remettre à nu une marque indélébile et raviver cette ancienne douleur. Comment serait-elle reçue ? Bien ou mal ? Devait-elle se nommer ou rester l’étrangère ?

Telles étaient les pensées qui tournèrent pendant une seconde dans sa tête en feu, cherchant une issue.

Hermine avait agi ce jour-là sous le coup d’une impulsion plus forte que sa volonté habituelle. De nature, elle était timide et passive. Elle était née pour vivre la vie telle qu’elle l’avait trouvée auprès de ses parents et de ceux qui l’entouraient. En cela elle était semblable à beaucoup de femmes qui resteraient volontiers des petites filles, obéissantes aux habitudes, aux occupations toutes faites, aux événements prévus. Celle-ci, depuis qu’elle avait subi la bousculade du sort, ne reconnaissait plus la vie, allait un peu devant elle comme dans un songe.

Elle regrettait maintenant d’être venue. Comment se trouvait-elle dans ce village ? Que voulait-elle de cette vieille femme ?

Oui, elle allait repartir, redescendre la rue, et elle ne s’arrêterait qu’au bas de la pente, à l’ombre de la colline, de l’autre côté du ruisseau. Elle s’assoirait sur une pierre, elle resterait là un moment, tremperait ses mains dans l’eau courante, boirait comme un animal qui a soif, rafraîchirait ses tempes. Oui, elle allait faire cela.

On ne vint pas ouvrir, et elle n’osa pas frapper une seconde fois. Décidément, elle repartirait.

Elle quitta le seuil, ne sachant plus si elle était heureuse ou non de n’avoir pas vu la grand’mère de Jean.

Quand elle eut posé le pied sur le sol caillouteux de la ruelle, elle resta encore à la même place, hésitante, pendant quelques secondes, se demandant s’il fallait rester ou partir. Elle vit alors, à l’angle des deux chemins, la femme qui l’avait renseignée et qui l’attendait avec curiosité.

— Y a donc personne chez Olympe ?… sa porte est donc fermée ? — demanda la paysanne.

— Je ne sais pas, — répondit un peu craintivement Hermine, — j’ai frappé, et personne ne m’a répondu.

— Faut pas frapper… elle a l’oreille dure… faut entrer… la porte doit être ouverte…

Et tout en disant ces mots, la femme fit les quelques pas nécessaires, monta, tourna le loquet. La porte s’ouvrit.

— J’savais ben, — dit victorieusement la paysanne, — Olympe sort si peu, pas mème pour aller à la messe…

Au même moment, pour savoir qui ouvrait la porte sans entrer, Olympe vint elle-même sur le seuil, reconnut sa voisine.

— Qu’est-ce qu’il y a donc que vous n’pouvez pas entrer ? — dit la vieille femme.

— C’est de la visite pour vous, Olympe… Madame s’en allait, c’est moi qui viens d’la retenir.

Et la femme s’en fut, pas très loin, pour voir au moins le départ d’Hermine. Au village, tout est muet, tout est immobile, mais il y a pourtant des yeux qui voient par la vitre close, à travers une guipure de rideau, des yeux ardents et patients, qui resteront là toute la journée s’il le faut, pour voir passer une silhouette, pour surprendre un geste, une grimace, ou pour ne rien voir du tout ! Combien d’yeux avaient ainsi vu Hermine à travers les carreaux et les murailles, dans ce village qui paraissait désert !

Hermine entra chez la vieille Olympe.


XX


L’unique chambre servait de tout, de chambre à coucher, de salle à manger, de cuisine. L’ordre y était parfait. On sentait là une existence installée depuis un siècle, et qui pouvait rester ainsi pendant un autre siècle, et même plusieurs, — pendant toute l’éternité !

Le haut lit à colonnes occupait une encoignure, rustique et majestueux à la fois, sous ses rideaux de cretonne rouge à grands ramages jaunes, avec sa couette de plumes et son édredon rouge bombé aussi haut qu’il se pouvait, tout gonflé aussi de fin duvet. La vieille horloge, dans sa gaine en forme de cercueil, faisait entendre le bruit monotone et rythmé de la vie qui passe, du temps qui s’enfuit, avec le cortège sans fin qui l’accompagne, des minutes et des heures, des jours et des années. Le grand balancier de cuivre poli passait et repassait, brillait comme un soleil, s’en allait dans la nuit.

Hermine vit cela rapidement, comme à la lueur d’un éclair. Elle vit aussi la cruche et la cuiller vendéennes — la buie et la coussotte, — elle vit la vieille commode au marbre gris, aux poignées de cuivre, un coussin de velours rouge sur lequel se desséchait et jaunissait un bouquet de fleurs d’oranger abrité d’un globe de verre, des tasses à café en porcelaine blanche, à filets d’or, symétriquement rangées sur un plateau de verre, une corbeille de mousse piquée de fleurs tricotées à la laine, des roses, des pensées, des marguerites.

Tout sentait l’ancien temps, la vie puérile, le goût enfantin et naïf, l’existence casanière, vécue à la même place, parmi les reliques de la jeunesse et du mariage. Ici, un cœur ignorant s’était épanoui, avait fleuri, s’était racorni, et s’en allait maintenant en poussière, comme tout le reste.

En même temps qu’elle regardait l’humble mobilier, Hermine regardait aussi la vieille femme qui se tenait devant elle, appuyée sur un bâton.

De petite taille, assez voûtée, obligée de lever la tête pour voir le visage de la visiteuse, la vieille Olympe avait des yeux noirs encore vifs, des joues creuses, mais fraîches, marquées de rouge comme des pommes d’api. Elle ressemblait à une petite fée Carabosse, avec sa bouche sans dents, aux lèvres rentrées, presque invisibles, son long menton en galoche, son nez fort, recourbé comme le bec de l’aigle.

Elle était proprement vêtue, d’une jupe d’indienne, d’une camisole de coton, coiffée d’un bonnet blanc, au bord duquel se voyait un peu de cheveux gris bien lissés.

La vieille figure et les yeux vifs se levèrent donc vers Hermine, et une voix fine et cassée prononça :

— Je n’vous connais point… vous n’êtes point d’ici ?


XXI


Hermine ne voulut pas répondre par un mensonge ou une banalité, et, sans préambule, comme une personne fatiguée physiquement et moralement, elle alla droit au but :

— Je suis la fille des Gilquin.

Puis elle se tut, attendant l’effet de ses paroles.

Il y eut un instant de silence.

Hermine reprit, gênée par le mutisme de la vieille Olympe :

— Pardonnez-moi… J’ai voulu vous voir… mais j’ai eu peut-être tort de venir après si longtemps.

La grand’mère la regardait toujours sans proférer une parole.

Hermine se sentit envahir par une envie de pleurer, comme aux jours où elle était petite fille. Des sanglots qui ne sortaient pas faisaient se contracter douloureusement sa gorge. Elle était là, debout, se tortillant les doigts, n’osant lever les yeux sur la vieille femme, dans l’attitude d’une véritable coupable.

La vieille Olympe, alors, avança vers Hermine ses yeux vifs et son nez en bec d’aigle :

— Vous êtes la fille des Gilquin ?… Eh bé ! quoi qu’vous m’voulez ?…

Hermine fut accablée, ne sut plus définitivement quelle contenance prendre, quelles paroles prononcer. La vieille femme ne comprenait-elle pas ? Ou bien y avait-il en son cœur une vieille haine qui venait de se réveiller brusquement ? Voulait-elle dire à l’étrangère qu’elle n’était pas à sa place chez la grand’mère du petit Jean.

— Je viens vous voir en souvenir de Jean, — dit tout à coup Hermine avec courage.

— Ah ! mon p’tit gars qu’était à la ferme aux Gilquin !… Ah ! vous êtes la fille aux Gilquin !

Elle répéta cela plusieurs fois, puis s’expliqua avec volubilité :

— Y sont donc des sauvages, chez vous, qu’y n’m’ont pas seulement donné une pauv’p’tite indemnité pour m’dédommager de mon malheur !… Jean commençait à gagner… Y m’v’nait en aide… Depuis l’âge de six ans, j’l’avais eu à ma charge… Que Dieu ait son âme !… le pauvre fou !… Il m’en a fait avoir des tristesses !… M. le curé lui a refusé l’office des morts… Il a été enterré comme une bête !…

Hermine n’objecta pas que son père était mort quelques jours après Jean. Elle essaya de pénétrer dans le cœur de la vieille paysanne :

— Ne vous chagrinez pas, bonne maman, il a eu mieux que les prières de tous les prêtres du monde entier, il a eu vos larmes et les miennes.

La fille des Gilquin s’approcha, voulut prendre la main sèche et ridée de la grand’mère de Jean. Mais la vieille ne sembla ni l’entendre, ni la voir, s’en alla vers sa haute cheminée et ses ustensiles, se mit à frotter et à ranger.

Hermine était définitivement vaincue. Elle croyait, en venant chez la vieille femme, trouver un chagrin à consoler, une peine qui aurait répondu à sa peine. Elle croyait aussi qu’elle allait tout savoir de l’être qu’elle avait ignoré et qui était mort pour elle. Cet être, sans doute, était toujours vivant dans le souvenir de sa grand’mère. Elle espérait entendre la voix douce et blessée de la douleur inconsolée, et c’était la voix aigre du dépit et de l’intérêt qui avait répondu.

Olympe ne faisait plus attention à la visiteuse, ne lui demanda même pas si elle était fatiguée, si elle voulait s’asseoir, ne lui offrit pas l’écuelle d’eau que l’on donne au passant de la route… Et cette aumône de l’eau, Hermine n’osa pas la réclamer, malgré la soif qui lui brûlait la gorge et les lèvres, pas plus qu’elle n’osa se laisser tomber sur la chaise qui était auprès d’elle, malgré la fatigue qui lui faisait trembler les jambes.

— Je m’en vais, — dit-elle, — la route est longue pour retourner chez moi… Mais tout de même, avant, je voudrais passer au cimetière…

— C’est pas la peine, — maugréa la vieille paysanne, — Jean était dans la fosse commune… et il y a beau temps que d’autres lui ont pris sa place…

— Adieu donc ! — dit Hermine, de plus en plus terrifiée par l’indifférence de la grand’mère.

Elle se dirigea vers la porte, crut entendre qu’on la rappelait, se retourna.

La vieille parlait, mais parlait toute seule, faisant ses réflexions à haute voix.

— Pas seulement m’avoir envoyé un caraco noir pour porter le deuil !… Ça devrait finir comme des chiens, ces richards !… Ah ! y paieront tout ça, un jour !… L’bon Dieu leur fera ben aussi à eux leur part d’malheur !…

Hermine sortit, trouva la force de fermer la porte avec douceur. Elle n’entendit plus que le murmure de la voix agressive et le tic tac solennel et inexorable de l’horloge.

Au dehors, sous le feu du soleil, elle resta pendant un instant hébétée, avec un poids lourd sur l’esprit et sur le cœur, puis elle se remit en route. Elle eut de la peine à avancer, à soulever de terre ses pieds qui lui semblèrent de plomb.

Elle revit celle qui l’avait renseignée, toujours postée au dehors de la ruelle.

— Eh bé ! vous avez vu la mère Olympe ?… Vous avez pu lui causer ?…

— Je vous remercie, — dit Hermine, confuse sous ce regard investigateur.

Elle eut l’idée de demander à cette femme la chaise et l’écuelle d’eau qu’elle n’avait pas trouvés chez Olympe. Mais elle prévit des questions et des questions à n’en plus finir, et puis elle n’osa pas plus que tout à l’heure. Elle commença donc à descendre le chemin raboteux qu’elle avait gravi tout à l’heure comme un calvaire.

Presque tout de suite, elle s’arrêta. Les derniers mots échangés avec la grand’mère lui revinrent, et elle pria la paysanne de lui indiquer le chemin du cimetière.

— Hors du village, quand vous serez arrivée à la dernière maison, vous virerez à vot’gauche… Y a un mur… C’est là !

Hermine remercia encore et partit cette fois, d’un pas automatique, sans retourner la tête vers la masure inhospitalière.


XXII


Elle fut vite au bas du village, sans trop savoir comment elle avait descendu la pente rapide. Elle prit le chemin à gauche, comme il lui avait été dit, ne vit rien tout d’abord, puis découvrit le mur et le cimetière dans un repli du terrain, à flanc de colline.

La porte, à claire-voie, de bois vermoulu, n’était pas fermée. Elle entra.

C’était un petit cimetière de village, sans monuments, sans caveaux, sans colonnes funéraires. Quelques dalles, çà et là. Quelques autres pierres debout. Presque toutes rongées par le temps, les inscriptions illisibles envahies de mousses microscopiques. Le reste du terrain planté de croix noires à lettres et à larmes blanches, des croix qui s’en allaient à la débandade, penchées en tous sens, pareilles à de petits êtres fantastiques, aux bras étendus, qui trébucheraient et qui imploreraient.

Hermine lut au hasard des noms, des âges, des dates, puis elle parvint à un angle des murailles où étaient amoncelés des débris de croix, des couronnes pourries, des fleurs sèches, qui recouvraient sans doute des ossements et des poussières anonymes. C’était là, probablement, dans ce rebut, dans ce tas de fumier de la Mort, que se trouvait ce qui restait de Jean.

Hermine se laissa aller, mi-agenouillée, mi-assise, contre la muraille qui faisait à peine une ligne d’ombre sous le soleil du matin.

Ce qui restait de Jean ! Elle essaya de se figurer cette funèbre réalité, elle évoqua une tête grimaçante, des orbites vides, des dents serrées et ricanantes. Mais la vision s’effaça d’elle-même, et Hermine ne vit plus que l’air embrasé, et les herbes du cimetière.

Ces herbes folles, qui avaient envahi les pierres, les balustrades et les croix, brûlaient et se tordaient sous la chaleur. Le bourdonnement des insectes emplissait l’atmosphère ardente et dorée. Des abeilles se blottissaient dans le calice des fleurs de mauve. Des mouches de toutes les couleurs passaient et repassaient, à brusques coups d’ailes. Des lézards parurent, se risquèrent tout près d’Hermine immobile. Une belle couleuvre ondula parmi les tombes.

Où était Jean parmi tout cela ? Où flottait le spectre léger de cet enfant dans cette nature qui recommence sans cesse le même travail avec les mêmes aspects, les mêmes formes, à croire que rien n’est changé et ne changera jamais dans l’immense univers.

Hermine se releva, marcha dans l’herbe des morts, environnée du murmure exaspéré des insectes. Du seuil elle regarda encore, emporta avec elle le souvenir de ce jardin bourdonnant sous le ciel bleu.


XXIII


Le chemin retrouvé, elle descendit presque en courant le flanc du ravin, passa le ruisseau sur les pierres plates, se trouva, de l’autre côté, à l’ombre, se laissa gagner par la fraîcheur de l’eau et l’apaisement de la lumière. Elle ne put y tenir, but l’eau limpide au creux de sa main, mangea un morceau de pain qu’elle avait dans sa poche, but encore à longs traits, puis s’assit sur une pierre, regarda passer le ruisseau.

Combien de temps resta-t-elle, à demi pensante, à demi endormie ? Elle n’aurait pu le dire. Elle avait la sensation qu’elle était abandonnée, seule au monde, repoussée de partout. Elle revoyait la vieille à profil d’aigle qui l’avait si durement éconduite. Elle frissonnait en songeant que tout à l’heure il lui faudrait retrouver François Jarry, qui, sans doute, l’interrogerait brutalement, et peut-être, la battrait. Elle ne trouverait pas de protection auprès de sa mère, de plus en plus abattue et triste, qui ne quittait plus sa chambre, ne savait plus rien de ce qui se passait dans la ferme. Oui, Hermine était bien seule.

Elle sentit à ce moment une caresse sur sa main, la caresse d’une gueule haletante et d’une langue de chien. Elle ouvrit les yeux et sourit à Pyrame, le gardien des troupeaux de son père, un vieux chien de berger, gris de poil, haut sur pattes, les flancs maigres, qui courait sans cesse autour de la maison, toujours inquiet de la brebis égarée, de l’agneau retardataire. Sa tâche du matin achevée, il était parti à la recherche d’Hermine, et il lui frottait maintenant les bras et les jambes de ses pattes rudes, pour lui dire de s’en venir avec lui, et il approchait du triste visage de femme sa bonne gueule compatissante et expressive, ses yeux jaunes comme de l’or.

Hermine, malgré l’état de navrement où elle se trouvait, répondit gentiment à l’être fraternel qui surgissait ainsi brusquement devant elle. Elle le caressa à son tour, lui gratta le front, lui prit la patte, lui parla doucement. Elle se leva. L’animal fit autour d’elle des bonds désordonnés et joyeux. Hermine lui dit de boire. Il se précipita, lappa l’eau comme s’il voulait dessécher le ruisseau, puis revint vers sa maîtresse qui lui donna sa dernière croûte de pain, et tous deux enfin partirent, refirent le chemin qu’Hermine avait fait seule à l’aube.

Pyrame courait devant, revenait, entourait Hermine de cercles, sautait, se multipliait, pour hâter le retour au bercail de la brebis perdue. L’innocente bête ne se doutait pas qu’elle ramenait cette brebis vers un maître aussi dur et inexorable qu’un boucher. Mais il en est toujours ainsi du chien et de la brebis, en marche vers l’abattoir, l’un qui encourage, l’autre qui accepte, tous deux ignorants du destin.


XXIV


Il n’arriva pourtant rien à Hermine. La maison était déserte, les travailleurs tous aux champs. La jeune femme était partie avec crainte, impatience, et un vague espoir d’une éclaircie dans sa vie. Elle rentra navrée et désenchantée.

Elle avait fait ses réflexions en chemin, sur la route brûlante.

Ainsi, tout ce qu’elle essayait tournait contre elle. Elle ne pouvait même obtenir de la vie cette satisfaction posthume qu’elle avait essayé de trouver auprès de la vieille grand’mère. Si celle-ci avait été une charmante bonne femme, comme il y en a, dit-on, Hermine aurait pu reprendre courage auprès d’elle. Elle avait espéré voir, dans l’ombre de la chaumière, un doux visage fané, avec des yeux purs et tristes, et entendre une voix tranquille et résignée, qui l’aurait encouragée à supporter le sort. Quelle précieuse confidente cette vieille femme aurait pu être pour elle ! Chez les simples, chez les ignorants de la science du monde, il peut y avoir de grands cœurs savants de la vie. Puisque nul être ne peut échapper à la loi de la souffrance, au moins ceux qui ont fait leur temps et payé leur tribut peuvent-ils consoler ceux qui commencent seulement à apprendre le poids des peines et la cruauté des déceptions.

La jeune femme, qui était partie instinctivement vers la grand’mère de Jean, avec le désir anxieux de voir briller, dans la nuit du passé, quelques traces de la vie du disparu, s’avouait bien, au retour, qu’elle avait aussi voulu se créer un refuge hors de la maison des Gilquin, si aimée d’elle, qui était devenue la maison de Jarry.

Ce petit village de La Roche, d’où elle revenait déçue, c’était un autre pays que le sien, un aspect dont elle n’avait pas l’habitude, un asile possible pour les jours où la vie lui aurait été trop pesante chez elle. Puisque personne ne s’occupait d’elle, puisqu’elle était mise de côté, par l’insolence de Jarry, comme une chose inutile, elle aurait donc pu, aux heures où tous les gens de la ferme travaillaient dehors, faire la course qu’elle avait faite aujourd’hui, grimper la pente rocheuse, frapper à la porte de la petite maisonnette qui ressemblait à un logis des contes de fées. Et c’était une fée qui lui aurait ouvert la porte. Non pas la vieille Olympe qu’elle venait de voir, mais l’autre vieille Olympe qu’elle avait rêvée, qu’elle rêvait encore. Celle-ci l’aurait traitée en petite personne sacrée, parce qu’elle aurait honoré et choyé en elle le mystérieux souvenir de Jean. Entre elles deux, il y aurait eu l’invisible fantôme, elles auraient senti sa présence, elles auraient parlé avec l’idée qu’il pouvait les écouter, elles auraient gardé le silence avec le désir frémissant de sa voix de l’autre monde.

Hermine, tout en imaginant et pensant cela, faisait sur elle-même une découverte : c’est qu’elle était une espèce de possédée de l’illusion quand même. En revenant de chez la grand’mère, qu’elle avait vue telle qu’elle était, bornée et intéressée, elle recommençait à inventer la réalité qu’elle avait désirée, et qu’elle savait si bien fausse maintenant. Elle s’en voulut de sa faiblesse d’esprit et de son goût pour le chimérique.

Avant même d’embrasser sa mère, elle s’enfuit au grenier, s’y cacha dans le coin le plus obscur, versa des pleurs en évoquant tant de souvenirs doux et tristes. Fatiguée, elle s’endormit au creux du foin, rêva de la grand’mère qu’elle était allée chercher si loin, inutilement.

Elle se voyait, dans ce rêve, refaisant sa course du matin, mais cette fois elle apportait à la vieille Olympe de l’argent, beaucoup d’argent, de quoi remplir les poches de son tablier, et de belles étoffes pour se faire des robes, et des provisions de toutes sortes pour son petit ménage !… Et la vieille, alors, était heureuse, s’approchait de la visiteuse avec un visage ravi, des yeux hilares, l’embrassait, la choyait, la cajolait, et la fiançait à Jean, qui accourait, vêtu de son linceul, du petit cimetière brûlé de soleil.

— Hé !… Madame Hermine !… Madame Hermine !… Où êtes-vous ?…

On appelait en bas. La voix se fit plus pressante :

— Venez vite !… votre mère va passer !

Hermine, réveillée en sursaut, vint à l’appel de la servante, descendit l’échelle, se hâta vers la maison, vint auprès de sa mère.


XXV


Après tant de désastres, Mme Gilquin n’avait plus accepté la vie que pour attendre la mort. Étrangère dans sa maison même, trop faible pour résister au violent personnage qu’elle avait, comme Hermine, accepté pour la sécurité et la durée des biens amassés par le père Gilquin, elle ne voyait pas le moyen de détruire le mal qu’elle avait préparé, sans le savoir, de ses mains maternelles.

Le violent Jarry était aussi un madré : il s’était fait reconnaître un avoir au moment du mariage. Comment séparer ce qui avait été ainsi réuni ? C’était un problème redoutable à aborder, et presque insoluble pour une paysanne comme Mme Gilquin, respectueuse du travail et de la propriété de son mari.

Elle ne pouvait se faire à l’idée de voir dépecer ce magnifique domaine dont la création avait coûté tant de travaux, de peines, de soucis. Cela représentait des jours et des jours de labeur, des fragments de terre acquis à force de volonté, de persévérance, ajoutés les uns aux autres pour former ce tout qui était la ferme des Gilquin ! Encore une fois, comment se résoudre à disjoindre ce qui avait été ainsi joint ? Quelle aventure ! Quelle catastrophe ! Mme Gilquin mourait de sa perplexité et de son impuissance.

Aussi, bien qu’elle souffrît cruellement, dans son sentiment de maternité, qui était très vif en elle, bien qu’elle eût voulu rester la compagne de chaîne de sa fille, pour l’aider à porter le lourd boulet du mariage qu’elle avait rivé aux pieds de cette douce enfant, Mme Gilquin se laissa crouler à la première atteinte de la maladie. Elle accepta bien les soins et les remèdes d’Hermine, mais il y avait en elle quelque chose qui se refusait à vivre davantage.

Autour d’elle, et Hermine comme tout le monde, on s’était habitué à son état. On ne devinait pas qu’elle était blessée au plus profond de l’être, qu’elle était minée par un mal moral bientôt aggravé en mal physique, et que l’atmosphère où elle respirait lui était mortelle. Elle ne vivait plus, pour ainsi dire, toujours dans l’attente d’une catastrophe, et n’osant confier à sa fille ses prévisions et ses frayeurs. Il était bien impossible de déchiffrer cette énigme de souffrance cachée. On la voyait mieux un jour, plus mal le lendemain, pour la voir renaître encore, mais on ne s’apercevait pas que ses forces allaient en décroissant, qu’elle tombait à un état d’apathie, d’indifférence, où l’être est incapable de réaction.

Les jours précédents, on avait cru la malade en voie de rétablissement. Elle avait pu quitter son lit pour son fauteuil, faire quelques pas dans la chambre, et Hermine s’était rassurée, s’était de nouveau laissée aller à son idée fixe. Ce fut ainsi qu’elle entreprit cette course au village de La Roche, et qu’elle revint pour ruminer sa déception dans le coin de grenier où elle passait ses heures libres.

Elle sortit de là, à l’appel de la servante, pour voir mourir sa mère.

C’était par hasard que la fille de ferme était entrée dans la chambre de la malade, l’avait trouvée inanimée dans son fauteuil. Hermine put ranimer sa mère, et celle-ci retrouva un reste de force pour prendre la tête de sa fille dans ses mains amaigries, et pour lui dire en phrases entrecoupées :

— Vis du souvenir de ton enfance… Que le présent ne soit plus qu’un instant pour toi !… Console-toi de tout par la mémoire du passé !…

Hélas ! la fille de Mme Gilquin n’était que trop encline à vivre ainsi en arrière, et cette recommandation, bégayée par sa mère au moment suprême où elle allait entrer dans la nuit définitive, ne pouvait qu’enfoncer davantage cette charmante créature dans les ténèbres de l’inertie et de la résignation.

L’enterrement eut lieu selon les rites habituels. Le curé vint chercher le corps, le mena à l’église, puis au cimetière. François Jarry prit juste le temps nécessaire pour la cérémonie. Il conduisit le cortège de deuil avec l’indifférente tenue de l’homme accomplissant une corvée.

Après le repas qui suivit, où Hermine ne parut pas, et que présida son mari, le maître retourna aux champs avec ses serviteurs, et le travail se fit comme de coutume, jusqu’à l’heure où la terre s’assombrit, où les animaux tournèrent la tête vers l’étable, où l’homme harassé revint au gîte, sa veste et son outil sur l’épaule.


XXVI


Après la mort de sa mère, Hermine n’attendait plus d’événements, acceptait d’avance la monotonie du sort contraire. Pendant quelque temps — quelques jours, — on la laissa tranquille. Si mauvais que soient les gens, la mort leur impose une certaine attitude de respect. Malgré eux, ils marchent plus doucement, ils parlent plus bas dans la maison où un être pareil à eux a été frappé et emporté par quelqu’un que l’on ne voit ni entend, qui passe à travers les murs, qui vient à pas légers, quelqu’un de muet et inexorable, qui désigne sa victime sans lui rien dire, ni sans rien dire à personne.

Autour d’Hermine, il y eut donc un peu de silence. Elle était frappée aussi, et sa personne en avait quelque chose de changé, qui éloignait d’elle, pour le moment, l’hostilité journalière. Les servantes évitaient de lui parler, la laissaient à sa songerie, ou lui parlaient pour le strict nécessaire, d’une voix contenue et discrète. François Jarry lui-même, si indifférent qu’il fût à la disparition de Mme Gilquin, évitait la rencontre d’Hermine, qui passait ses heures libres dans la chambre de sa défunte maman, et qui s’était reprise aux occupations intérieures de la maison, puisqu’on voulait bien respecter son deuil et son repos, et la laisser libre d’agir à sa guise et pour le mieux.

À table, le lendemain, le surlendemain, on mangeait sans presque rien dire. François Jarry, épais, solide, brutalement accoudé, ses bras entourant son assiette, avalait voracement sa nourriture, buvait goulûment son vin blanc, sans lever les yeux sur sa femme. Le repas fini, il fermait son couteau, le mettait dans sa poche, se levait et s’en allait, s’en retournait à son labeur de bête farouche, et tout le monde s’en allait aussi, sauf la servante qui desservait la table, et Hermine qui l’aidait de sa douceur habituelle.

Ces soins terminés, Hermine remontait à la chambre de sa mère, devenue la sienne, s’asseyait dans l’embrasure de la fenêtre, comme autrefois, lorsqu’elle était enfant et jeune fille. Mais il n’y avait plus personne en face d’elle. Il y avait un fauteuil vide.

Elle avait encore, tout près d’elle, bien d’autres témoins familiers de son existence, dans cette grande pièce rustique et bourgeoise, où avaient vécu, où étaient morts son père et sa mère, et son grand-père et sa grand’mère, et d’autres avant eux : le large lit en forme de bateau, abrité par des rideaux rouges ; la table ronde en acajou à ornements de cuivre ; la bergère, les fauteuils au velours rouge usé dont les bras se terminaient en têtes de cygne ; la petite bibliothèque dont on ne voyait pas les livres, soigneusement abrités par de frêles rideaux de soie verte ; la pendule à colonnettes noires qui avait sonné tant d’heures paisibles et tant d’heures désastreuses ; les portraits, miniatures et photographies, placés de chaque côté de la glace, sur le mur au-dessus de la cheminée. Hermine n’avait fait ajouter que son petit piano de jeune fille à ce mobilier vieillot et charmant, mais elle n’avait pu se résoudre encore à réveiller les airs d’autrefois. Elle cousait, pensait, regardait au dehors, revoyait l’agitation habituelle de la basse-cour aux heures de fraîcheur et de mangeaille, le sommeil des chiens à l’ombre, les poules picorant sans cesse, les pigeons se rengorgeant et roucoulant sur le rebord de leur tour.

Ses yeux allaient aussi à la fenêtre du grenier, l’endroit mystérieux où vivait son secret.

Cette accalmie ne dura pas longtemps. Le charme funèbre laissé par la mort fut rompu par une colère de François Jarry, un coup de poing frappé sur la table, un mot violent à l’adresse d’Hermine. Peu à peu, les anciennes habitudes revinrent. Le même ouragan de fureur qu’auparavant passa sur le doux être qui ne demandait qu’à donner sa bonté à tous, et qui n’aurait voulu en échange que les heures de solitude où sa pensée pouvait s’épanouir comme une fleur ignorée.

Désormais, il lui redevint impossible de s’occuper de rien. Sa place, de nouveau, était prise partout. Le maître affichait son mépris. Les servantes se gaussaient d’elle. La petite Zélie l’épiait, la regardait sournoisement, faisait peser sur elle l’affreuse inquisition de l’enfance perverse. Hermine était de trop dans la maison où elle était née. Elle commençait à comprendre son sort avec précision, et si peu habituée qu’elle fût à prévoir son lendemain, elle se disait que sa vie ne pouvait durer ainsi, et qu’il lui fallait s’en aller. Mais où ? et comment ? Cela, elle ne le savait pas encore avec précision.


XXVII


Une rencontre qu’elle fit acheva de lui donner à réfléchir.

Il y avait dans le pays une fille sordide, une sorte de chemineau femelle, dont personne ne savait plus le nom, quoiqu’elle fût d’un village assez proche, ni l’âge, quoiqu’elle fût jeune encore, et que l’on avait surnommée Quat’sous.

Qui est Quat’sous ? D’où lui vient son sobriquet ?

On ne sait pas. Ce que l’on sait vaguement, c’est qu’elle a eu, comme tout le monde, un père et une mère, des frères et des sœurs, que son père est mort, que sa mère buvait, que l’on entendait toujours crier et geindre lorsque l’on passait contre le mur de la chaumine où grouillait tout ce monde. Parfois, la porte s’ouvrait, la mégère montrait sa face tuméfiée et sale, ou les enfants venaient sur la route rire et pleurer, demander des sous aux passants.

C’est de ce taudis, de ce vacarme et de cette misère qu’était sortie Quat’sous, un jour, pour n’y plus rentrer. Puis, tout le monde était mort, la mère et les autres enfants, et la chaumine était devenue tout à fait une ruine.

Depuis l’âge de seize ans, Quat’sous court donc les routes, couchant au creux des meules, s’y faisant un abri contre le froid et la pluie.

Elle est devenue une vraie bête sauvage.

Lorsqu’elle se rapproche des villages et des hameaux, c’est qu’elle y vient chercher quelque nourriture. La faim chasse le loup du bois.

Quat’sous vit au hasard, mangeant les croûtes qu’on lui jette, buvant de l’eau-de-vie avec les sous qu’elle obtient à la porte des églises, le dimanche, ou les jours de marché, sur les places des villages. On lui donne pour se débarrasser d’elle, de sa saleté, de sa vermine. Elle avait été, elle était encore, une prostituée de grandes routes pour les paysans alcooliques et vicieux, mais devenue de plus en plus un objet d’horreur, vivant seule, ou avec ses pareils, des vagabonds, des gens qui passaient, venant on ne sait d’où, et qui disparaissaient comme ils étaient venus, terribles inconnus de la vie, errants de l’espace, exilés de partout.

Elle a subi les outrages des saisons, vêtue de tristes vêtements, traînant des savates trouées, vêtue d’une jupe et d’un caraco en guenilles.

Le visage, noir de poussière, tour à tour animé et abruti par l’eau-de-vie, est troué par deux yeux jaunes qui flambent comme des yeux d’animal, le soir.

Elle porte un sac avec elle, son « armoire à glace », — dit-elle.

Dedans, des croûtes de pain, des nippes informes.

Elle s’assoit par terre, contre un mur, fouille dans son sac, en sort des vieux souliers, des ustensiles cassés ramassés sur les tas d’ordures.

Ce sont des cadeaux qu’elle distribue ou des valeurs qu’elle échange : elle les donne à plus pauvres qu’elle, ou les troque pour quelques pommes ou un verre de cidre.

On la connaît à dix lieues à la ronde.

Les gendarmes ferment les yeux quand ils la rencontrent. Elle vit donc en toute liberté.

Chacun a son métier, et chaque métier a ses ennuis. Quat’sous a dû supporter sa part de malheurs et de soucis.

Les gredins qui parcourent aussi les routes, et qui ne pouvaient rien avoir d’elle que son misérable corps, la terrorisaient et la violaient quand le grand silence de la nuit endormait la campagne, et que l’on ne voyait briller au loin, çà et là, que les lumières des maisons bien fermées.

— Y sont des brigands ! — disait Quat’sous, — pires que des voleurs !

De ceux-là elle ne voulait pas, — parce qu’elle ne les connaissait pas.

Elle eut un couteau dans sa poche pour se défendre.

Un soir d’été qu’elle dormait à poings fermés sous le toit de paille d’une meule, des vagabonds vinrent se réfugier auprès d’elle.

— Une fumelle ! — dit l’un.

— Qué q’vous m’voulez ? J’suis du pays… J’ai le droit de coucher où bon m’semble.

— C’qu’on va rigoler ! — assura un autre.

— Tu n’rigoleras pas longtemps, toi !… Approche !… J’sais me défendre !

— Défends-toi donc, punaise !

Elle se défendit, non comme une punaise, mais comme une tigresse. Elle tapa dans le tas, il y eut du sang versé.

La nuit aidant, Quat’sous échappa à ses agresseurs. Ils crurent la voir se sauver à travers champs et se précipitèrent à la poursuite de cette ombre, pendant que Quat’sous grimpait comme un chat jusqu’au faîte de la meule.

Au petit jour, un paysan trouva un blessé évanoui dans le champ. Quat’sous sortit sa tête de la paille.

La vagabonde ne fut pas inquiétée pour le coup de couteau qu’elle avait donné en état de légitime défense, mais elle fit deux mois de prison pour vagabondage.

Elle pleura, disant qu’elle allait être déshonorée, tomba malade, fit son temps à l’infirmerie de la prison.

— J’sors de l’hôpital, — dit-elle aux gens charitables, ses clients, qui lui demandaient la raison de son absence.

Souvent, Hermine avait fait entrer cette malheureuse chez elle, pour lui donner quelque nourriture et des vêtements. À chaque fois qu’elle l’avait revue, elle avait constaté chez la misérable Quat’sous une déchéance nouvelle.

— Pourquoi ne cherchez-vous pas du travail ? — lui disait-elle. — Ce n’est pas une existence que la vôtre !

— J’travaillerai l’été qui vient, — répondait-elle en hiver.

Et en été :

— J’chercherai d’l’ouvrage l’hiver prochain.

Comme on l’interrogeait sur son enfance :

— J’ai reçu plus de coups que de morceaux de pain… Mes frères et sœurs, qui sont restés auprès de ma mère, sont crevés de misère… C’est moi la plus heureuse.

Mais, avec l’âge, la santé de Quat’sous s’est affaiblie. Son visage est livide, ses yeux sont enfoncés dans leurs orbites comme des yeux de cadavre. Elle tousse.

La vermine l’a envahie. Sa chair habitée est un monde qu’elle laisse vivre avec indifférence. Plus jeune, elle allait à la rivière. Maintenant, elle fuit l’eau, qu’elle trouve malsaine.

Les gens s’éloignent d’elle. À peine ose-t-on lui tendre un morceau de pain. On a de la répugnance même à la voir. Les chemineaux n’écoutent plus ses invites. Insouciante de sa destinée, elle rôde de village en village, elle traîne sa vie de bête traquée.

Elle dort toujours au pied des meules, et aussi à l’angle des portes, contre le mur des églises, sur les tas de pierres ou dans les lavoirs. Elle ne se souvient plus de ce que c’est qu’une maison, un foyer, un lit. Elle est l’animal errant.

— O l’est d’sa faute ! — disent les gens.

Quat’sous ne comprend pas bien pourquoi elle n’a pas en elle l’instinct du travail, de l’économie, du devoir ! Si elle avait eu tout cela, elle serait pareille aux autres femmes, qui triment, soignent leur mari, élèvent leurs mioches, — tiennent leur rang dans la société.

Mais l’absence de toute lumière chez cette ignorante est-elle plus une faute que la pauvreté et l’infirmité ? Elle ne fait souffrir qu’elle seule, et ce n’est pas le morceau de pain et le sou qu’on lui jette qui doivent donner aux charitables le droit d’être des juges aux arrêts cruels et inexorables. Le chien errant a faim comme le chien à l’attache. Il y a plus de travailleurs que de chemineaux, mais souvent ceux-là sont aussi mal traités que ceux-ci.

Voilà ce que répondrait Quat’sous, — mais Quat’sous ne sait pas, ou ne veut pas, répondre.


XXVIII


Ce jour-là, Hermine avait fui sous le poing levé de François Jarry, et elle était restée dehors toute la nuit.

C’était une courte nuit d’été bleue et claire. Hermine s’assit, comme elle l’avait fait souvent, contre une meule, au milieu d’un champ fauché. Après avoir regardé les dernières étoiles scintillantes, elle sentit au matin ses paupières s’appesantir malgré elle. Son cœur angoissé commençait à se calmer sous l’effet du bienfaisant sommeil, quand elle entendit un froissement du foin, comme d’une bête massive qui remuerait, puis une voix rauque qui articulait des mots incohérents.

Hermine n’avait plus peur de grand’chose maintenant, et puis, le jour venait, le jour pâle du matin, encore frissonnant de l’air de la nuit. Pourtant, elle craignit un bestial chemineau, et doucement elle se levait pour partir, lorsqu’elle aperçut, émergeant de la paille, la tête hagarde de l’affreuse pauvresse.

— C’est vous… — dit-elle en hésitant, s’arrêtant de prononcer le surnom de la fille.

— Oui, c’est moi, Quat’sous… Oh ! vous pouvez m’appeler par mon nom… et c’est vous, madame Hermine… Vous n’êtes pas plus heureuse que moi, à ce que j’vois !…

Elle rit sans méchanceté, et Hermine rougit tout en répondant :

— Vous auriez pu être plus heureuse que moi, vous, si vous l’aviez voulu… Vous n’aviez qu’à travailler…

— Y a pas d’travail pour des saletés comme moi… O l’est à qui m’repoussera du pied…

— Vous en trouveriez du travail, si vous vous teniez proprement… et si vous ne courriez pas ainsi au hasard.

— Je n’aime pas travailler tous les jours… Les bêtes n’travaillent pas… J’suis une bête des bois…

Hermine, malgré son chagrin, ou peut-être à cause de son chagrin, était attirée par cet être tombé au plus bas. Les réponses qu’elle recevait l’étonnaient. Et le besoin d’affection qu’elle avait en elle était toujours si grand, qu’elle cherchait encore là, sous ces haillons et sous cette crasse, le battement d’un cœur, l’émotion d’une âme. Elle voulut savoir… elle aurait voulu attendrir, et aussi convaincre.

Elle reprit donc :

— Vous n’êtes pas une bête des bois… vous êtes une créature comme les autres… vous avez été une gentille petite fille, vous aussi…

— Oui… et maintenant j’suis une vieille salope… Qué qu’vous voulez ?… quand j’étais une petite fille, ma mère ne m’a pas appris à aimer le travail… Elle était bien trop occupée à se saoûler et à me donner des coups… J’vaux encore mieux qu’elle… J’me saoûle comme elle… quand j’peux… mais j’ai jamais fait du mal à personne…

— Mais quelle vie vous avez, ma pauvre Quat’sous !… Et par votre faute… puisque vous parlez comme vous le faites…

— Oh ! ça irait encore si j’avais tous les jours l’ventre plein… La pluie, le froid, tout ça m’est égal… O l’est la faim qu’est le plus dur…

— Un abri, c’est bon aussi… vous auriez pu avoir un abri… mais il vous faudrait avoir une autre manière de vivre… Vous vous conduisez mal… vous faites de vilaines choses, — osa dire Hermine.

— Bien se conduire !… c’est bon pour celles qui ont tout ce qu’y leur faut… Qu’est-ce que ça peut faire que j’en aie ou que j’en aie pas, de la conduite ?… J’leur prends pas leurs hommes, aux autres !… O l’est eux qu’y me prennent !…

— Tantôt avec l’un, tantôt avec les autres… cela ne vous répugne donc pas ?… Vous êtes la bête de somme de la première rencontre !…

— Puisqu’ils aiment ça, — répondit cyniquement Quat’sous.

Hermine se tut, comprit qu’il n’y avait pas à raisonner avec un être incomplet, se croyant sur la terre seulement pour la parcourir en animal stupide.

Quat’sous restait là, avec une sorte de sourire ironique sur sa lèvre béante et baveuse. Elle balançait le corps et la tête comme une idiote, regardant ses mains sales, ses pieds chaussés de gros souliers d’homme.

Elle avait aussi quelque chose à dire :

— Mais vous non plus, madame Hermine, vous n’avez pas d’abri, puisque vous êtes là, sur la même paillasse que la pauv’Quat’sous… Qué q’vous savez, de c’qui vous arrivera ?… Vous n’êtes point méchante… et vous êtes avec des méchants… je l’sais ben, moi !… j’sais tout, à courir les chemins… On entend l’un… on entend l’autre… on comprend l’reste… Croyez-moi, madame Hermine… vous s’rez comme moi, un jour… vous finirez comme moi… j’sais ce que j’dis !…

Hermine eut une révolte, se leva :

— Plutôt mourir, — pensa-t-elle.

Elle regarda encore Quat’sous, se refusa à croire que c’était là le miroir de sa vie prochaine. Elle eut de la compatissance pour cet être resté dans les limbes de l’ignorance, et elle s’éloigna du refuge de Quat’sous, après lui avoir souhaité meilleure chance.


XXIX


Quat’sous, en effet, connut la fin de ses maux.

À quelque temps de là, au moment des labours de l’hiver, on la trouva morte, étendue sur le dos, dans le creux d’un sillon, les mains crispées, la face verte.

Harassée par la maladie, elle avait marché comme elle avait pu vers l’hôpital. Là, on refusa de la prendre. Pas de lit ! D’ailleurs, elle pourrait sortir guérie, mais non corrigée, et elle aurait volé la place d’un plus malade qu’elle.

Quat’sous partit sans répondre un mot. Pas de lit ! Elle aurait pourtant bien voulu s’étendre sur un drap frais, dans une chambre tiède. Elle avait connu ce repos une fois, à l’infirmerie de la prison. On lui avait brûlé le dos et la poitrine avec des mèches, on lui avait fait boire du sirop et de la tisane, et puis, au bout de quelques jours de bouillon et d’œufs, elle avait mangé à sa faim du pain et de la viande. Après cela, on l’avait renvoyée, avec du linge propre et des souliers aux pieds.

Cette fois-là, elle était partie sans regrets, heureuse de retrouver sa grande route. Mais, cette fois-ci, elle aurait bien voulu entrer à l’hospice, ne fût-ce qu’une heure. Elle était brûlante de fièvre dans l’air glacial. Puisqu’on ne voulait pas d’elle, autant rester où elle était : elle se laissa choir au seuil de la porte, sur le pavé.

Elle resta couchée devant la grille, inerte, n’entendant pas les paroles de ceux qui s’arrêtaient, se penchaient vers elle :

— C’est Quat’sous !

— Elle a l’air malade.

— Elle est peut-être morte !…

— Mais non, elle a bu.

— Comme tréjous !

— Si on la recevait, elle en prendrait vite l’habitude.

— Y a cinq ans, elle a eu la chance d’être soignée, guérie et nippée, ma foi ! Et deux jours après, elle était aussi pouilleuse qu’avant !

Et tout le monde passe. Quat’sous, enfin, sort de sa torpeur, se lève, s’en va, disparaît au tournant de la route. Elle est dans les champs, c’est le soir. Elle marche au hasard, trébuche dans la terre labourée, tombe, et reste là.

La dernière flamme qui vacillait encore en elle s’éteint. Personne n’est à ses côtés pour l’aider à franchir le seuil obscur de la mort. Sous le grand ciel illuminé de toutes ses étoiles, elle n’est plus qu’une chose informe qui va se confondre avec la terre et l’herbe et retourner à la grande inconscience de la nature.

On raconta cela devant Hermine, qui se souvint de la prédiction de Quat’sous : « Vous serez comme moi !… Vous finirez comme moi !… »


XXX


Hermine se refusa à cette fin. « Je n’ai pas vécu comme Quat’sous… je ne veux pas mourir comme Quat’sous », — se dit-elle.

Pourquoi donc mourrait-elle, après tout ? Pour laisser la place libre à ce criminel, qui s’était emparé du bien de ses parents et de son bien à elle, qui lui avait imposé son contact abject, le mensonge de l’amour et de la maternité, et qui attendait maintenant sa fin pour prendre définitivement possession de ses dépouilles ! Il serait bien heureux et triomphant, ce François Jarry, s’il pouvait mettre la fille dans le même trou, sous la même pierre, que son père et sa mère. Il pourrait frapper du pied la dalle où seraient écrits les noms des Gilquin, et rentrer en riant dans le domaine. La maison serait à lui, et les meubles, et les terres, et toutes les bêtes aimées d’Hermine. Il épouserait sans doute la fille de cuisine qui avait pris la place de la maîtresse du logis. Toute la domesticité ferait à la noce le cortège de sa gaieté grossière, et la petite Zélie, vêtue des vêtements de jeune fille d’Hermine, penserait à la stupide morte avec des yeux méchants et un sourire perfide. Non ! la fille des Gilquin se refusait à être ainsi vaincue !

C’était un samedi qu’elle avait appris la mort de Quat’sous. Elle décida qu’elle resterait encore là le dimanche, jour où tous ses mouvements seraient épiés et aperçus, et qu’elle s’enfuirait le lundi, quand tout le monde serait parti pour les champs.

Où irait-elle ?

Elle irait tout droit à la ville. La route était longue, le froid était venu, et les chemins seraient mauvais. Tant pis ! Elle aurait l’énergie de faire la course tout d’une traite.

Elle avait un peu d’argent, dans une cachette que sa mère lui avait montrée, et que François Jarry avait inutilement cherchée. Elle prendrait cet argent, et la petite boîte où elle avait ses souvenirs, et pas autre chose. Si elle trouvait en route une charrette de paysan, ou même une voiture de la ville, elle demanderait qu’on veuille bien lui abréger le temps de sa course et soulager sa fatigue. Elle arriverait donc là-bas, elle s’y voyait, elle était déjà haletante d’avoir touché le but qu’elle s’était assigné.

Que ferait-elle à la ville ?

Elle sonnerait à la porte de Maître Philipon, le notaire, celui qui avait toujours fait les affaires de son père et de sa mère, qui avait dressé son contrat de mariage avec Jarry.

Elle se rappelait bien qu’à ce moment, il avait prévenu Mme Gilquin et elle-même, Hermine, sur le point de devenir Mme Jarry, qu’elles faisaient peut-être une sottise en attribuant une part au nouveau venu, et qu’il vaudrait mieux attendre pour régler les affaires de meilleure façon. Mais Mme Gilquin lui avait affirmé qu’elle avait les meilleurs renseignements sur son futur gendre, que c’était un brave garçon qui assurerait la tranquillité d’Hermine, et aussi la sienne, et qu’elles étaient bien heureuses toutes deux de l’avoir rencontré.

La pauvre femme était affolée par la mort tragique de son mari, elle voyait Hermine délaissée de tous, et elle voulait absolument lui donner un protecteur dans la vie. François Jarry se présentait bien, avait un masque de franchise solidement fixé sur la vilenie de son être. Maître Philipon avait fini par s’incliner, se disant qu’après tout les deux femmes avaient probablement raison d’organiser leur vie de cette manière, et il les avait aidées à créer pour François Jarry un avoir qui lui était un don sincère de joyeux avénement. Pour Jarry, il était dans la place, c’était l’essentiel : il verrait ensuite à mettre la main sur la part que les deux femmes avaient gardée par devers elles.

Quand la révélation rapide du vrai François Jarry avait été faite à Mme Gilquin et à sa fille, elles tombèrent, la mère, dans un état de confusion et de chagrin, la fille, dans un état de stupeur, qui empêchèrent tout sursaut d’action en elles, et leur homme d’affaires, s’il avait eu quelque avertissement de leur situation par le bruit public, n’en avait rien su par ses clientes, toutes deux effondrées dans l’angoisse et le mutisme.

Il avait bien, un jour qu’il passait sur la route, fait arrêter son cabriolet à la porte de la ferme, et il avait demandé des nouvelles de ces dames, et aussi s’il pouvait être reçu par elles. Il lui avait été répondu, par la servante-maîtresse, qui, pas plus que François Jarry, n’aimait les visites des gens de loi, que précisément ces dames étaient parties pour la ville et que certainement M. le notaire les rencontrerait sur leur retour. M. le notaire n’avait pas insisté, et peut-être même n’avait-il pas eu le soupçon d’un mensonge. Il était retourné chez lui, n’avait rencontré personne, et n’avait plus pensé au résultat négatif de sa visite.

Quand sa mère mourut, Hermine avait voulu aviser le notaire de cette mort, le jour même. Elle écrivit donc à Me Philipon, en même temps qu’à ses anciennes amies de pension, et la petite Zélie, qui se montrait hypocritement empressée, avec la nuance d’émotion qui changea un instant les allures de tout le personnel de la ferme, fut chargée de mettre ces lettres à la poste.

Hermine ne vit à l’enterrement, parmi les paysans du voisinage, aucune des personnes qu’elle avait prévenues, et elle ne reçut, les jours qui suivirent, aucune réponse à ses billets de faire-part.

Elle interrogea la petite Zélie qui lui répondit sans broncher qu’elle avait bien mis à la boîte aux lettres tout ce qui lui avait été confié. Hermine dut se contenter de cette réponse, tout en voyant clairement le mensonge dans les yeux et sur les lèvres de l’enfant.

Elle commença dès lors à soupçonner quelque manigance de Jarry, et se promit de prévenir plus sûrement le notaire, d’autant qu’il lui fallait régler les intérêts mis en mouvement par la succession de sa mère.

La rencontre et la mort de Quat’sous ne firent que la confirmer dans cette résolution, qui avait un peu faibli pendant la période de calme vécue après l’enterrement de sa mère.

Elle avait eu vaguement l’illusion que la vie pouvait être possible encore pour elle dans cette maison vide de ceux qui l’avaient aimée et protégée pendant son enfance et sa jeunesse.

Cette illusion avait été de courte durée, et l’horreur de sa situation, qui lui avait été dévoilée pire que jamais par les paroles de la vagabonde, ranima en elle l’énergie nécessaire à son dessein.

Elle ne se contenterait pas de voir Me Philipon : elle ne rentrerait pas chez elle. Tous ses parents avaient disparu, et elle n’avait pas d’amis sur qui compter, mais le notaire était un brave homme, de bon conseil, qui avait estimé ses parents, et qui lui avait toujours montré une paternelle affection. Certainement, Me Philipon ne l’abandonnerait pas, et il lui donnerait tous les conseils nécessaires, il prendrait ses droits et son existence en main, il lui fournirait tous les moyens de réduire et de vaincre le misérable François Jarry. La douce Hermine eut un sourire de petite fille victorieuse à cette idée de juste vengeance.

Elle irait jusqu’au bout, divorcerait, ferait un procès. On mettrait les biens sous séquestre, on vendrait la maison, et tous les pauvres animaux ! Au moins, l’intrus serait expulsé avec la servante-maîtresse, la petite Zélie et toute la séquelle des vauriens et des vauriennes qui avaient pris parti contre les anciens maîtres du logis, tous ceux qui avaient payé en ingratitude et en cruauté la bonté et la protection qui s’étaient étendues sur leur existence.

C’était décidé, — Hermine partirait lundi.


XXXI


Le dimanche matin, Hermine, toute à sa résolution pour le lendemain, voulut vivre sa dernière journée d’une manière indifférente, en apparence, pour tous les yeux qui ne manquaient jamais de l’observer, mais avec tout le recueillement, toute la tendresse qui étaient en son esprit resté ingénu, en son âme toujours enfantine.

Elle ne pouvait partir sans dire adieu à toutes choses, à ce qui avait été sa maison, à ce qui avait été sa vie, la vie des siens.

Elle dirait adieu aussi au pays, à ce pays qu’elle ne reverrait sans doute jamais, ou qu’elle ne reverrait que plus tard, quand elle serait bien vieille, que personne ne la reconnaîtrait plus, que tous ses persécuteurs seraient morts ou dispersés.

Elle pourrait alors revenir, et cette idée du retour, un jour, dans bien longtemps, lui souriait malgré tout. Elle n’habiterait pas la pleine campagne, où elle ne serait pas en sûreté, où elle risquerait d’avoir peur, mais elle trouverait un logis au village, où elle vivrait ses jours jusqu’à la fin en toute tranquillité. Au village, on n’est pas seul. On vit parmi un va-et-vient de gens, on échange des bonjours et des bonsoirs, il y a des boutiques, pas beaucoup, mais enfin il y en a quelques-unes, la boucherie, la boulangerie, l’épicerie-mercerie. C’est très gai de voir les devantures, avec de la viande, du pain, des étoffes, des bonbons. Les commerçants sont sur leurs seuils, on peut causer avec eux, écouter leurs doléances, les réjouir en leur achetant quelque chose. Et dans les autres maisons, sans boutiques, il y a aussi du monde que l’on peut fréquenter, le cordonnier, la couturière, des vieux paysans qui ne peuvent plus travailler, qui sont assis auprès de leur vitre, le rideau relevé. L’été, les fenêtres sont ouvertes, on aperçoit les meubles, le lit, la table, la cheminée, tout le nécessaire de l’existence rassemblé dans une seule pièce, avec une petite cour ou un petit jardin derrière.

Hermine choisirait, pour y demeurer, l’endroit le plus fréquenté, sur la place de l’église. Elle habiterait là une petite maison, une toute petite maison, faite d’un minuscule rez-de-chaussée. En tous cas, elle n’aurait, comme toutes les vieilles femmes du village, qu’une chambre, pour n’avoir pas de ménage compliqué à tenir, une chambre pour dormir, pour faire sa cuisine, pour manger, une embrasure de fenêtre pour se tenir, pour coudre, pour lire, pour regarder, elle aussi, les passants, à travers ses rideaux blancs. C’était tout ce qu’elle demanderait à la vie, avant de s’en aller reposer au cimetière où elle avait conduit son père et sa mère.

Elle s’aperçut qu’elle rêvassait ainsi, une fois de plus, tout éveillée, et qu’elle arrangeait à sa guise la fin de son existence, sans savoir comment elle la vivrait. Elle se gronda pour cette maudite habitude de toujours vivre à une autre date que celle des jours présents. Qui savait ce qui se passerait d’ici là ? Il y avait eu déjà, sans sortir de chez elle, tant d’imprévu dans sa destinée, qu’il était bien vain de faire des projets, alors qu’elle s’en allait, droit devant elle, sans savoir où elle allait se fixer.

N’importe, qu’elle s’en aille pour toujours, ou qu’elle doive revenir, Hermine veut traverser le village, pour lui dire adieu comme au reste, si elle doit le quitter pour jamais, pour lui dire au revoir et y choisir sa place, si sa vieillesse doit lui demander un jour son asile. C’est dimanche, le jour est bien choisi pour faire cette promenade sans éveiller de soupçons. Des servantes de la ferme vont à la messe, Hermine ira aussi. Il y a longtemps que cela lui est arrivé, et François Jarry la regarde en ricanant quand elle paraît, avec sa mante à capuchon et son paroissien.

Elle subit le ricanement, et s’en va d’un pas paisible, sur le chemin où il y a déjà d’autres femmes, en mante noire, comme elle.

Bientôt, elle s’aperçoit que l’effrontée petite Zélie l’accompagne à distance, s’arrêtant pour cueillir les dernières baies des buissons, puis courant en avant, ne perdant pas Hermine de vue, et celle-ci pense que, le lendemain, elle aura du mal à dépister cette espionne. Elle continue sa route en pensant à cela, en cherchant le meilleur moyen de s’enfuir sans éveiller l’attention de ces yeux rusés, de cette méchanceté aux aguets. Elle croit l’avoir trouvé.


XXXII


La journée de ce dimanche d’hiver s’annonçait belle.

Il faisait froid. Le vent, venant du nord, avait chassé les nuages, laissé tout l’espace libre au soleil, qui rayonnait dans le ciel d’un bleu pâle et dur, et dorait la terre, les routes, les maisons éparses, illuminait la mer.

Hermine voulut hâter le pas, toujours suivie de la petite Zélie, mais rapidement elle s’essouffla, dut s’arrêter pour chercher sa respiration. Il lui vint une douleur intolérable au sommet de la poitrine, une douleur qui gagna l’épaule, le bras, le poignet, la main gauche, jusqu’à l’extrémité du petit doigt.

Elle dut marcher plus lentement, absorbée par cette douleur, se tenant le bras gauche de la main droite, sous sa mante, dans la position d’un bras en écharpe.

La petite Zélie la regarda curieusement ralentir le pas, fermer un instant les yeux, et pâlir.

Hermine crut qu’elle allait tomber.

— Veux-tu me porter mon paroissien, Zélie ? — dit-elle d’une voix éteinte.

La fillette s’approcha, prit le livre. Hermine dut s’appuyer sur l’épaule de l’enfant, qui ne dit mot, puis elle s’assit un instant sur le talus de la route. Ce qu’elle éprouvait était, pour elle, extraordinaire. Elle ne pouvait respirer dans cette fraîche et vive atmosphère qui l’assaillait de toutes parts. Elle éprouvait la sensation d’avoir la poitrine et la bouche pleines d’ouate, elle étouffait, et plus l’étouffement s’accroissait, plus sa douleur du côté gauche devenait cruelle et tenace, lui brûlait le cœur, le bras et la main, comme si toute cette partie de son corps se trouvait dans un brasier aux flammes sans cesse ravivées. Pendant un instant, elle crut qu’elle allait tomber, paralysée ou morte. Le visage tourné vers la fraîcheur du vent, elle se ranima enfin, et, par un sursaut de volonté, se remit debout.

— Vous êtes malade ? — dit Zélie.

— Ce n’est rien, cela va passer.

Elle acheva le chemin, et cela parut passer, en effet.

Elle arriva au village, au moment où la cloche sonnait les coups de la messe. Il y avait quelques groupes sur la place, des femmes, en mantes noires, des hommes en chapeaux ronds, en courtes blouses bleues, en vestes de drap. Sous le porche de la petite église, une vieille mendiante, et deux marchandes de pommes et de sucres d’orge.

Hermine se rappela que ces sucres d’orge étaient ses délices lorsqu’elle était une toute petite fille, et qu’elle venait là, donnant la main à sa mère. Elle était seule, maintenant, et par la faute des autres. N’avait-elle pas essayé de faire sienne cette enfant ennemie qui était là avec elle ? Toute la vie d’Hermine aurait pu être changée par la rencontre d’une affection, d’un sentiment profond, d’un être doux et confiant. Si cette petite Zélie avait voulu, elle l’aurait traitée comme sa fille, elle l’aurait amenée là, en lui donnant la main. Elle la regarda, d’un regard si singulier et pénétrant, que la petite fille baissa les yeux.

« Après tout, — pensa Hermine, — elle n’est pas responsable des méchancetés qu’on lui fait faire, ni même des mauvais instincts qui sont en elle. Elle m’a porté mon livre, et m’a laissé m’appuyer sur son épaule, quand j’ai cru défaillir… Toute complaisance doit être récompensée, et j’aime mieux lui laisser le souvenir de mon pardon plutôt que de ma rancune. »

Elle prit pour quelques sous de sucres d’orge à la marchande et les donna à Zélie.

— Tiens, pour ta peine, — dit-elle simplement.

L’enfant mit en rougissant les friandises dans la poche de son tablier, puis releva vers Hermine des yeux où pouvait se lire sa pensée : « Tu veux m’acheter, — disaient ces yeux, — mais je prends tout de même tes sucres d’orge. »

Hermine répondit comme si la petite fille avait parlé à voix haute :

— Tu te trompes… je te donne les sucres d’orge pour rien… parce que cela me fait plaisir… Entrons !

Zélie rougit de nouveau.

Hermine trempa ses doigts dans l’eau bénite, les tendit à la fillette, et toutes deux allèrent s’asseoir parmi les mantes noires, Hermine un peu délivrée de la douleur de sa poitrine et de son bras, et revenant à ses pensées, Zélie la regardant en dessous.


XXXIII


Toutes deux se levèrent, s’agenouillèrent, se rassirent, selon les indications de la messe, pendant que le prêtre allait et venait devant l’autel, vêtu d’une vieille chasuble à demi dédorée, pareille à un dos de scarabée. Ce prêtre était un vieillard qui était depuis longtemps dans la paroisse. Il avait présidé à la première communion d’Hermine et à son mariage, et la femme blessée par la vie regarda avec curiosité ce personnage, qui lui avait paru autrefois si solennel, muni d’un pouvoir extra-humain pour diriger les consciences, consoler des peines, sauver les âmes. Elle lui trouva une physionomie ordinaire, sans rien qui inspirât le respect et la confiance. Il expédiait sa messe d’une voix monotone, avec des gestes d’habitude, ne laissait pas voir une émotion.

— Alors, pourquoi serai-je émue ? — pensa Hermine.

Il monta en chaire au milieu de l’office, dit aux paysans qu’il ne fallait pas boire, aux femmes qu’elles ne devaient pas être mauvaises langues, à tous, qu’ils devaient se résigner aux maux de la terre pour être heureux ailleurs, et Hermine s’amusa, un instant, à travers ses préoccupations, d’un Paradis où elle pourrait retrouver les gens qui étaient là, les hommes ivrognes, les femmes médisantes, confessés et communiés à temps pour connaître les félicités éternelles. Le curé descendit de chaire et reprit sa messe où il l’avait laissée. Il n’avait pas prononcé un mot pour aller au cœur d’Hermine.

Mais celle-ci, cherchant partout un espoir, pensa que ce brave homme, si simple qu’il fût, lui serait peut-être d’excellent conseil. Il pouvait avoir souffert de la vie, avoir vu souffrir sa mère, ses sœurs, se rappeler des crises de douleur. Ce qu’il n’avait pas su dire en chaire, ou ce qu’il n’avait pas pensé à dire, il le dirait à Hermine, si elle venait lui demander une parole de sagesse, de réconfort, de consolation. Elle décida que, malgré la présence de Zélie, elle irait lui demander un instant d’entretien après la messe, dans la sacristie, ou au confessionnal s’il le préférait.

Ite, missa est ! — dit enfin le prêtre, et tout le monde sortit, les hommes pour retourner au cabaret, les femmes pour échanger leurs propos d’habitude.

Hermine resta, se dirigea vers la sacristie.

— Attends-moi dans l’église, — dit-elle à Zélie d’un ton qui n’admettait pas de réplique.

La petite fille eut pourtant un mouvement comme pour suivre Hermine : elle se rappelait sans doute les ordres de François Jarry. Mais, tout de même, elle n’osa pas. Elle ne parlerait pas de cet arrêt d’Hermine dans la sacristie, voilà tout, et elle resta dans l’église comme il lui avait été commandé, n’alla pas rejoindre les servantes de la ferme sur la place. Forcément, Hermine sortirait de la sacristie, et il n’y aurait plus qu’à rentrer à la maison. Elle n’allait pas rester toute la journée avec le curé, bien sûr !


XXXIV


M. le curé avait retiré sa chasuble et son aube lorsque Hermine entra. Il la reconnut après un instant d’hésitation.

— Tiens !… Madame Jarry !…

Mais l’autre, d’une voix ferme :

— Hermine Gilquin, oui… vous vous rappelez, monsieur le curé…

— Oui… oui… je crois bien… J’ai bien connu défunt votre père… défunte votre mère… et vous aussi, je vous ai connue… mais il y a longtemps que je ne vous avais vue… Avez-vous été souffrante ?

— Oui, assez souffrante, monsieur le curé… Je viens d’avoir des douleurs violentes, — elle appuya sa main sur sa poitrine, — et j’ai des douleurs de toutes sortes…

— Moi aussi, je suis perdu de rhumatismes… Le presbytère est humide… Et je prends de l’âge !… Mais il faut accepter ce que le bon Dieu nous envoie… Il y a du bon et du mauvais dans la vie !…

— J’ai eu, en effet, un peu de bon, — dit Hermine, — mais je n’ai plus que du mauvais…

Le curé eut la mine inquiète de ceux qui n’aiment pas la confidence des maux qu’ils ne peuvent ou ne veulent soulager.

— Quoi donc ? mon enfant…

— Ma mère m’a mal mariée, et vous aussi, monsieur le curé, — dit Hermine en souriant un peu.

— Comment cela ?

— Mon mari est un méchant, un mauvais homme, un impur, un débauché…

— Oh !… Oh !…

— Il boit, il me bat… Je dois, à tout instant, me sauver hors de chez moi… oui, de chez moi !… car vous savez que François Jarry n’avait rien lorsqu’il est venu chez ma mère.

— En effet… en effet… C’est bien fâcheux tout ce que vous me racontez là, mon enfant… bien fâcheux… bien fâcheux…

— Très fâcheux, en effet !… Que faut-il faire ?

— Heu !… Ce qu’il faut faire… Il ne faut pas faire de scandale, mon enfant… Vous savez que l’Église défend le divorce…

— Alors, l’Église rendra-t-elle mon mari meilleur ?

— Mais, mon enfant, avez-vous tout essayé ?… Il faut le prendre par la douceur, par la tendresse…

Hermine eut un frisson de dégoût que le prêtre ne vit pas. Il continua :

— C’est à vous, mon enfant, de remettre ce pécheur dans le bon chemin…

— Je vois que vous ne le connaissez pas, monsieur le curé… Il n’y a que la loi qui puisse me sauver.

— Vous sauver !… vous sauver !… Il faut sauver votre âme… Voulez-vous perdre votre âme en croyant vous sauver ?

Hermine ne put pas obtenir ce qu’elle attendait, la simple parole née d’une pitié humaine pour un être qui demandait naïvement secours à un autre être revêtu d’autorité. M. le curé promit d’aller voir Hermine dans la semaine…

— Je serai loin, — pensa Hermine.

— Oui, j’irai un de ces jours… si le temps le permet à mes vieilles jambes… je parlerai à votre mari.

— Je vous remercie bien, monsieur le curé.

— Mais il faut que je vous quitte, mon enfant… Je suis bien occupé aujourd’hui… C’est dimanche… Je vais avoir les vêpres… Et mon déjeuner va brûler… On va me gronder si je suis en retard.

— Allez-vous-en vite, monsieur le curé, je reviendrai.

— C’est cela… Revenez me voir, mon enfant… Vous me direz vos fautes… et vous pourrez communier dimanche… Vous reprendrez courage avec le bon Dieu pour supporter la vie.

— Merci, monsieur le curé, au revoir !…

— Au revoir, mon enfant.

Il fit un petit geste de bénédiction et s’en alla vers son déjeuner. Le presbytère, devant lequel passa Hermine, exhalait la bonne odeur du rôti des dimanches.

— Quelles fautes pourrai-je confesser ? — songeait Hermine. — Je n’ai pas commis de fautes. C’est François Jarry qui devrait venir se confesser… Il se confessera au notaire, je l’espère bien !…

Elle reprit sa route, suivie de Zélie. Auparavant, comme elle se l’était promis, elle regarda les maisonnettes autour de l’église, se réjouit de voir les fenêtres aux rideaux blancs, les quelques boutiques. Elle songea que, si elle pouvait revenir là, un jour, elle y reviendrait. Allons, en route, pour le grand voyage qui doit finir sur cette petite place !


XXXV


Sortie du village, comme elle se sentait un peu mieux, Hermine prit un sentier, gravit un léger monticule d’où elle savait dominer la mer lointaine.

Elle était venue là autrefois avec son père, qui tenait sa petite main frêle dans sa forte main, et qui l’aidait à grimper sur la butte. Si elle était fatiguée, il l’enlevait vite dans ses bras, avec un bon rire, il la tenait solidement contre lui, tournait, virait, lui montrait le grand espace, les côtes, les phares, les bateaux, lui disait des noms qu’elle avait retenus. Cette vision si brusquement apparue derrière cette motte de terre, au bord du chemin, c’était une des grandes sensations de son enfance, la plus grande même. Il lui fallait, avant de partir, revoir la mer.

Elle la revit, en effet. Le temps était clair. La côte se dessina nettement à sa vue. Elle se réjouit d’une belle plage où de légères vagues d’émeraude venaient broder le sable d’or de leur mousseline d’argent. C’était frais et délicieux. On eût dit que le monde venait d’éclore dans la lumière. Au loin, tant que la vue pouvait s’étendre, le grand mouvement de l’eau enflait la mer vers le ciel. Il y avait sur l’Océan de grandes moires vertes et les ombres violettes de légers nuages, qui s’effilochaient bientôt sous le vent dans l’espace bleuâtre. Partout les vagues se formaient pour se défaire aussitôt, se brisant avec une légère écume étincelante. Un bateau à voile surgit, passa devant l’horizon en s’inclinant sous les injonctions impérieuses de la brise et de la houle. Mais il louvoyait, allait son chemin, et Hermine se promit de partir comme lui, et de connaître comme lui l’arrivée au port.

Cette idée enthousiasma son âme sensible, elle eut la fierté de la décision de départ qu’elle avait prise, et elle faillit parler à Zélie, lui montrer la beauté de cette nature harmonieuse, lui faire honte de la vilenie humaine. Peut-être y avait-il encore quelque chose de bon en cette enfant pervertie, et pourrait-elle faire jaillir d’elle un bon sentiment, comme l’eau d’une source d’un sol qui paraît aride ?

Elle s’appuya de nouveau sur l’épaule de Zélie, et ouvrit la bouche pour parler. Mais elle s’arrêta, une imprudence pouvait la perdre, la rejeter à l’esclavage qu’elle voulait fuir.

— Nous allons retourner chez nous, — dit-elle paisiblement.

Un dernier regard à la mer si fraîche et si joyeuse, au bateau si allègre et si habile, et Hermine s’en va vers la maison paternelle de son jeune âge, devenue la prison de son existence de femme.


XXXVI


Quand Hermine et la petite Zélie arrivèrent en vue de la ferme, il y avait un groupe devant le portail, des servantes, des journaliers, et parmi eux François Jarry.

Ces gens paraissaient assez animés, causaient et gesticulaient en regardant la route, du côté du village. Ils attendaient Hermine certainement, car, aussitôt qu’ils virent sa mante, ils se calmèrent, comme si les chuchotements succédaient aux interrogations et aux débats, comme si le silence succédait aux chuchotements. Peu à peu, ils se dispersèrent. Celle qu’ils attendaient, et qu’ils s’inquiétaient probablement de ne pas voir reparaître, revenait prendre sa place de victime. Tout était donc pour le mieux, et il n’y avait plus rien à regarder sur la route.

Chacun s’en fut à ses occupations qui étaient, à cette heure, presque midi, les derniers préparatifs du déjeuner. La vivacité de gestes de tout à l’heure avait disparu, et les gens semblaient des désœuvrés n’ayant plus rien à penser. Cette différence d’attitudes n’échappa pas à Hermine.

Pendant que la petite Zélie allait vers la cuisine, elle monta à sa chambre déposer son livre de messe et ses vêtements de sortie, entr’ouvrit doucement sa fenêtre, prêta l’oreille aux voix qui pouvaient venir du rez-de-chaussée.

Elle entendit bien les voix, mais ne put distinguer les paroles, la voix pressée de Zélie, désireuse de plaire, la voix sourde et bougonnante de François Jarry, se renseignant sans doute et morigénant la fillette. Celle-ci, à n’en pas douter, racontait les incidents de la route, comment Hermine avait été souffrante, avait dû s’arrêter pour retrouver sa respiration et achever sa course. Peut-être disait-elle aussi au maître comment Hermine l’avait laissée seule dans l’église pour aller converser avec le curé dans la sacristie, car elle entendit la voix de François Jarry s’élever et s’encolérer :

— Je t’avais dit… Je t’avais dit…

Elle n’en comprit pas davantage. La porte de la cuisine, restée ouverte, fut fermée violemment, et ce ne fut qu’un grondement sourd, le bruit d’une gifle, et des pleurs, qui vinrent jusqu’à Hermine.

— Cette Zélie ! — pensa Hermine, — elle n’avait qu’à se taire. Elle est sotte !… Mais, après tout, cela prouve que tout n’est pas encore gâté en elle, puisqu’elle dit la vérité au risque d’une gifle… Je suis étonnée que cette petite fille ait mal tourné… Elle a une jolie figure, des beaux yeux… mais c’est un masque trompeur, puisque la méchanceté habite déjà cette âme toute neuve… La méchanceté ! C’est peut-être seulement la peur… et c’est la misère qui a rendu cette petite fille peureuse… Quoi qu’il en soit, j’ai bien fait de ne pas me fier à elle… Elle m’aurait vendue… mais je puis toujours, sans rien lui dire de mes projets, lui parler, lui faire honte de sa conduite avec moi… Ce sera toujours un peu de bonne semence pour plus tard !…

Elle descendit. Tout le monde était attablé. Il n’y avait plus qu’une place vide, parmi les servantes. Hermine s’y assit fièrement.


XXXVII


Les conversations, qui s’étaient arrêtées un instant, à son entrée, recommencèrent, conversations paysannes, avec des rudesses, des éclats de rire, des propos madrés et gouailleurs.

François Jarry, cette fois, ne dit rien à sa femme, se contenta de la transpercer, de temps à autre, de regards mauvais. Ces regards-là, Hermine, si courageuse qu’elle fût, ne savait pas les supporter. Elle baissait la tête, elle sentait son dos se rétrécir, et le souffle lui manquer. Elle n’avait jamais vu, à personne, des yeux pareils, aussi chargés de haine et de cruauté. C’était de l’acier bleui que cet homme avait dans les prunelles, et lorsqu’il dardait cet acier dans les regards innocents d’Hermine, celle-ci avait la sensation de coups de couteau qui entraient dans ses yeux, à elle.

Sûrement, il y avait le désir et la volonté du mal chez le bandit qui s’était embusqué dans la ferme des Gilquin, il y avait la froide résolution de tuer, puis de dépouiller sa victime. Hermine, qui avait subi les terribles coups de poing et coups de pied de cette brute, frappant un jour sur elle avec une fureur inassouvie, jusqu’à la laisser sur place, — Hermine qui avait dû, ce jour-là, se traîner au dehors comme elle avait pu, geignante et sanglante, s’attendait toujours à voir cet ennemi effrayant se lever de table, bondir sur elle, la terrasser et l’achever. Elle avait connu l’assaut meurtrier de cette bête féroce, et elle s’étonnait qu’elle n’eût pas encore achevé de dépecer sa proie.

Se rappelant tout cela, elle comprit, avec une pitié accrue, la frayeur qui devait être celle de la petite Zélie, et même elle frissonna en songeant à ce qu’il adviendrait de l’enfant lorsqu’on s’apercevrait de l’évasion de la prisonnière. Zélie n’était-elle pas sa gardienne, et ne serait-elle pas rendue responsable de ce départ ? Hermine ne pouvait tout de même tarder davantage, sous peine de succomber elle-même. Il arriverait ce qu’il arriverait ! Si la petite Zélie, plus tard, se souvenait de ce temps de sa vie, elle reconnaîtrait qu’Hermine ne pouvait agir autrement qu’elle n’avait fait, et elle garderait d’elle une image de bonté et de malheur.

Hermine regarda Zélie, placée en face d’elle, à l’autre bout de la table. Mais la petite fille ne la regarda pas, le front penché vers son assiette. Elle avait les yeux rouges, la gorge encore gonflée de sanglots. Elle avait été injuriée et battue, pour avoir laissé Hermine se confier à M. le curé sans assister à l’entretien. Il serait difficile, le lendemain, de tromper la surveillance de l’enfant terrorisée.

Mais Hermine eut alors, de nouveau, la pensée qu’elle avait eue en route : elle emmènerait Pyrame avec elle, et si Zélie la suivait, elle la laisserait venir assez loin pour empêcher toute poursuite, puis lui ordonnerait de rentrer à la ferme, la menaçant de la bête dévouée qui obéissait à son moindre signe. Devant les yeux et les crocs du chien, la petite fille se sauverait, viendrait prévenir François Jarry, — mais trop tard !


XXXVIII


Ce point réglé dans son esprit, Hermine oublia tout ce qui l’entourait. Ainsi que cela lui arrivait sans cesse, de même qu’elle partait à l’aventure sur les houles de l’avenir, elle se réfugia dans les bonnes rades du passé.

Elle ne voyait plus les gens qui étaient attablés auprès d’elle. Elle se reportait à quelques années en arrière, alors que les réunions pareilles à celle-ci, dans la même salle, à la même table, ne s’accomplissaient pas comme de grossières mangeailles, dans une atmosphère de haine, parmi les propos d’une domesticité rampante devant un maître.

Hermine évoquait l’ancien maître : son père, présidant, lui aussi, deux fois par jour, les repas de ses serviteurs. Il était là, Hermine le revoyait à travers la brume du temps, il se tenait avec simplicité au milieu de tous, tranquille, souriant, la face rasée, sauf de petits favoris gris régulièrement dessinés sur ses joues, des boucles d’or aux oreilles. Il servait la soupe, découpait la viande, donnait à chacun sa part, avait l’œil à tout, ne laissait manquer de rien les nouveaux venus et les timides. Aucune gêne, d’ailleurs, en sa présence. Pierre Gilquin était un homme juste, chez lequel s’était formée d’elle-même l’idée de partager son bien-être avec ceux qui le produisaient. Le père d’Hermine était paternel avec tous.

Mme Gilquin, d’un caractère plus atténué, tranquille et fidèle collaboratrice de son mari, le secondait sans cesse, attentive à toutes les intentions de ses paroles, de ses gestes, de sa physionomie.

Hermine, quand elle vint se fixer au logis, après ses années de pensionnat, était la servante des serviteurs, servante empressée et gracieuse, naturellement encline à donner à ceux qui l’entouraient le bonheur d’exister qui ravissait son être. Elle avait une nature aimante, émue par toutes choses, fraternelle à tous. C’était une joie pour elle de voir vivre et d’aider à vivre.

Aussi, ces repas de la ferme, dans l’immense cuisine, étaient-ils pour la jeune fille comme des fêtes de la nature, sans cesse recommencées, et toujours nouvelles. C’était elle qui mettait le couvert, qui disposait le pain et le vin, qui veillait à la blancheur de la nappe de grosse toile étendue sur la table de chêne.

Elle avait voulu ce luxe, elle se réjouissait de voir entrer les ouvriers de la terre au visage hâlé, rougi et bruni par l’air des champs, les bergères et les filles d’étable. Tous et toutes, en ce temps-là, lui étaient reconnaissants de cette belle nappe, blanche comme une nappe de communion, de ces verres brillants, de ces fleurs qu’elle plaçait au milieu de la table, de l’air de fête qu’avait toujours le repas. Pas un et pas une n’auraient manqué, avant d’entrer, de se laver les mains à l’eau fraîche de la fontaine dont on entendait le murmure dans la cour, et le « Bonjour, mam’zelle Hermine » dont on la saluait particulièrement, voulait dire ce qui était en eux de camaraderie et de remerciement pour cette charmante jeune fille, tout amour pour ce qui l’entourait.

Il pouvait y avoir, il y avait certainement de mauvais caractères, des méchants, des violents, parmi ces assemblées de paysans. Quelle réunion peut être indemne des tares habituelles ? Il y avait aussi des gouailleurs qui se moquaient lorsque les Gilquin ne pouvaient les entendre. Mais l’autorité du maître de la ferme était grande, et la bonne grâce d’Hermine en imposait tout autant.

Oui, c’étaient de belles fêtes, à cette époque à jamais enfouie dans les temps révolus !

Et c’étaient des fêtes de toutes les saisons, de tous les jours.

L’hiver, comme l’été, la joie était la même.

L’été, il n’y avait pas de déjeuner avec tout le personnel de la ferme, parti aux champs dès l’aube pour ne rentrer qu’au crépuscule. Le soir, il y avait deux tables, pour tous les moissonneurs, puis, plus tard, pour toutes les faneuses, et Hermine présidait une de ces tables, celle des ouvriers et des ouvrières de passage, qui auraient bien voulu rester leur vie entière avec elle. On ouvrait les fenêtres, et le parfum enivrant de la campagne chauffée par le soleil entrait dans la salle, apportant confondues les odeurs de la terre et des arbres, des fleurs et des fruits, et l’odeur des herbes marines quand le vent du sud-ouest traversait l’espace.

L’hiver, les fenêtres fermées, les visages étaient éclairés par la lumière dorée des lampes, par la haute flamme rougeoyante qui dansait et se tordait dans l’âtre comme le démon du foyer. Les figures étaient réjouies par la chaleur, par la bonne nourriture, par la sécurité du logis autour duquel se battaient les mauvais génies de la dure saison, les vents glacés, les pluies cinglantes, les lourdes neiges.

Hermine songea tout à coup que, parmi ces faces réjouies du temps passé, il y avait eu sans doute celle du petit Jean, qu’elle essayait en vain de se rappeler, du petit Jean qui était entré avec les autres, après s’être lavé les mains à la fontaine comme les autres, et qui avait dû dire, lui aussi, un « Bonjour, mam’zelle Hermine » où il avait mis tout son cœur, tout l’espoir insensé et tout le désespoir certain de sa pauvre et naïve existence.

Elle eut un tressaillement, en évoquant cette figure du petit Jean parmi les figures d’autrefois. Elle s’acharnait à le voir, et elle le voyait, mais comme une ombre presque indistincte, dont elle ne pouvait fixer le visage, ni entendre la voix. Elle s’obstinait, croyait retrouver une silhouette, une expression dans sa mémoire, et puis, c’était fini, tout ce qu’elle avait cru évoquer de Jean disparaissait comme une vapeur. Il n’y était plus ! Et beaucoup des autres avaient, comme lui, disparu. Les meilleurs étaient partis, il ne restait que les mauvais, et maintenant, autour de la table sans nappe blanche, tachée de graisse et de vin, la réunion était une réunion de cabaret, avec ses propos cyniques et ses voix querelleuses.


XXXIX


Pendant que le dégoût du présent et la douceur du passé se mélangeaient ainsi dans l’esprit d’Hermine, comme une eau boueuse tout à coup déversée dans une source claire, on se leva de table, et Hermine, la dernière, se leva aussi. Des hommes et des femmes s’en retournaient aux champs ou au village, d’autres allaient dormir. Hors la cuisine, emplie du bavardage et du bruit des laveuses de vaisselle, le silence pacifiant des dimanches allait régner sur la maison des Gilquin.

Hermine remonta d’abord à sa chambre. Comme elle tournait, pour prendre l’escalier, un angle obscur du couloir, une petite ombre bougea dans cette obscurité, et une voix oppressée et tremblante murmura tout près d’elle :

— Y m’a battue… parce que je n’voulais ren dire !…

La femme prudente qu’était devenue Hermine comprit qu’il n’y avait pas à manifester de surprise ni à engager de conversation avec cette petite Zélie, qui osait un tel acte, à se faire assommer sans délai, si elle avait été surprise par François Jarry.

Elle passa donc comme si elle n’avait pas entendu, et ses yeux seuls remercièrent l’ombre chétive.

En haut, elle s’enfouit pendant quelques instants dans la vieille bergère de velours rouge fané où sa mère avait passé les derniers mois de sa vie, et elle réfléchit à ce qui pouvait bien se passer autour d’elle. Elle se méfiait bien, elle se méfiait toujours : elle n’avait payé que trop cher sa naïveté d’ignorante de la vie, puisqu’elle l’avait peut-être payée de sa vie entière. À présent, avec l’idée de sauvegarder ce qui pouvait lui rester de jours tranquilles, elle exagérait peut-être ses craintes et ses précautions. Mais il était certain qu’un nouveau péril, qu’elle ne pouvait encore définir, la menaçait. Que pouvait-on bien tramer encore contre elle ? Quelle cruauté allait de nouveau l’assaillir ?

Ses projets de départ avaient-ils été éventés, devinés ? Une volonté brutale allait-elle s’opposer à la sienne ? C’était impossible ! Hermine n’avait dit son intention de partir à personne. Tout son plan était dans sa tête, et François Jarry n’était pas un devin, ne pouvait pas soupçonner qu’elle avait l’intention, le lendemain, d’aller trouver Me Philipon, le notaire, pour se libérer d’un martyre qui finirait par avoir raison d’elle.

Peut-être Zélie avait-elle été contrainte de dire qu’Hermine avait eu un entretien avec M. le curé, et François Jarry était capable d’être parti se renseigner au presbytère, avec toute l’adresse qui était en son cerveau pervers. C’était probablement cette visite d’Hermine au prêtre qui avait valu à Zélie des menaces et des coups, et si elle avait fini par avouer, du moins, elle avait résisté aux premières injonctions brutales.

Qu’il y eût cela ou autre chose, et si anxieuse et si effrayée qu’elle pût être, Hermine éprouvait une certaine satisfaction du revirement qui paraissait s’opérer, elle ne savait comment, dans l’esprit de Zélie. Le fond de cette petite nature n’était-il donc pas tout à fait gâté ? Un combat se livrait-il dans cette conscience qui paraissait inexistante ? La flamme du devoir s’était-elle allumée, commençait-elle à éclairer les ténèbres de cette intelligence ? Alors, c’est que tout n’était pas absolument mauvais dans l’humanité, pour qu’une petite fille de ce genre, qui avait certainement peur, comme Hermine, des yeux d’acier et des regards en coups de couteau de François Jarry, et de ses poings effrayants, capables d’assommer un bœuf, fût capable d’une audace aussi grande. C’est peut-être aussi, — pensa Hermine, — parce qu’il l’a battue et qu’elle croit se venger de lui. Le malheur avait ainsi fait une clairvoyante de cette Hermine autrefois ingénue.

Elle se leva de sa bergère, qui aurait bientôt changé sa songerie en sommeil, pour achever la promenade à travers son passé qu’elle avait décidée la veille dans son esprit. Cette calme journée de dimanche lui paraissait propice à son dessein. Elle descendit pour parcourir ce qui avait été son chez elle, pour se séparer de tout ce qu’elle avait connu et aimé.


XL


La ferme paraissait inhabitée. Elle n’entendit dans l’escalier et le vestibule que le bruit de son pas léger effleurant les vieilles marches et les vieilles dalles. Elle poussa la porte de la cuisine, ne vit qu’une servante, la vieille Agathe, qui achevait sa besogne, dans l’angle de l’âtre, en chantonnant une chanson de sa jeunesse. Hermine eut la sensation qu’elle était dans une maison enchantée, où cette vieille femme seule était vivante, cherchait à retrouver dans les cendres le secret du logis.

Elle s’éloigna, traversa la cour. Le portail était fermé. Il faisait froid à l’ombre, mais le soleil chauffait tout un côté de la cour. Les oiseaux s’étaient rassemblés là pour passer leur dimanche. Poules noires, blanches, rousses, dindons noirs aux caroncules rouges et bleues, pintades au plumage perlé, oies blanches, canards verdâtres, paons resplendissants de soie et de pierres précieuses, de saphirs et d’émeraudes, ils étaient tous là, accroupis sur la terre tiède, comme des dévotes autour d’une bouche de chaleur, vivant l’heure de la digestion en attendant l’heure du sommeil. Quand Hermine parut, cet amas de plumes s’agita, les coqs s’étirèrent sur leurs pattes, lancèrent leur cri rauque, et toutes les autres voix parlèrent aussi, glous-glous des dindons, coins-coins des canards, sifflements des oies, appels déchirants des paons et des pintades, auxquels vinrent bientôt se joindre les roucoulements des pigeons qui se précipitèrent du haut de leur tour, et vinrent s’abattre et tourner en se rengorgeant autour d’Hermine.

Pyrame sortit de sa niche où il cacha l’os qu’il rongeait, et vint auprès de sa maîtresse, levant vers elle ses yeux d’or, demandant la caresse de sa main frêle. Hermine se pencha vers le bon chien et l’embrassa.

— Tu viendras avec moi demain, — lui dit-elle à l’oreille, — c’est toi seul que je puis emmener où je vais… Je voudrais bien vous emmener tous ! — dit-elle aux autres animaux.

Elle se mit à genoux sur le sol, et les oiseaux vinrent vers elle, l’assaillirent, volèrent sur ses genoux, sur ses épaules. Elle les prenait de ses mains délicates, les reposait à terre après un baiser sur leurs plumes.

— Adieu tous !… Demain, je n’aurai pas le temps !…

Elle entra dans les écuries, dans les étables.

— Meu !… firent les bœufs et les vaches.

— Bée !… geignirent les moutons.

— Hein ?… interrogèrent les chevaux.

Hermine parla à toutes ces bonnes bêtes, qui ne lui avaient jamais fait de mal, caressa leurs flancs rebondis et leurs fronts durs d’herbivores, se mira dans leurs yeux de velours. C’était son monde qu’elle quittait, le monde des êtres auxquels elle prêtait ses sentiments, disait ce quelque chose de tendre et de touchant qu’est un adieu, et desquels elle croyait entendre la plainte d’une réponse. Elle resta un instant dans cette atmosphère chaude, parmi toutes ces bêtes aux têtes tournées vers elle, respirant l’odeur de pelage et de fumier dont elle garderait le souvenir nostalgique.

Elle sortit enfin, alla, toujours suivie de Pyrame, vers une petite porte verte qui donnait accès au jardin, poussa cette porte, pénétra dans l’enclos. Ç’avait été là, autrefois, un endroit de délices, jardin et verger, toutes les fleurs et tous les fruits. Le soleil commençait à baisser, ne franchissait plus la muraille. Tout était morne en ce jour d’hiver, les allées envahies de feuilles mortes, les arbres aux branches noires, les parterres dévastés par le vent et le froid. Aux branches des rosiers restaient encore quelques roses d’automne, pourries et rouillées. Des chrysanthèmes exhalaient leur odeur amère. Des arbres verts, presque noirs, dressaient leur forme géométrique et leur feuillage perpétuellement funèbre. Le lierre des murailles et le buis des allées gardaient aussi leur verdure tenace.

Hermine alla s’asseoir sur le banc d’où son père et sa mère, par les soirs de printemps et d’été, regardaient neiger les fleurs des cerisiers ou mûrir les pêches et les pommes des arbres en espalier. Jamais plus ne reviendraient, parce qu’ils étaient morts, ceux qui s’étaient assis là. Et jamais plus elle ne reviendrait, elle qui était vivante, parce que le malheur la chassait de chez elle. Elle fut pendant un moment désespérée par cette idée. Pourquoi s’en aller ? Ce jardin abandonné, ravagé par l’hiver, lui faisait l’effet d’un cimetière où elle aurait dû rester. Elle regarda les ifs, les buis, les roses rouillées, tout ce paysage fait pour garder des tombes, et pleura.

L’obscur désir de revanche qui était en elle la ranima. Son courage la remit debout.


XLI


Par une autre porte, au fond du jardin, on sortait sur les champs. Hermine ouvrit cette porte, mais resta sur le seuil. Elle se sentait fatiguée, et elle aurait besoin de toutes ses forces le lendemain. Elle se contenta donc de regarder le vaste paysage qui s’étendait devant elle, — les terres des Gilquin.

Ce paysage d’hiver était nu et splendide, un océan de terres labourées dont les sillons se suivaient et se pressaient comme des vagues, une ligne d’horizon de forme convexe qui indiquait nettement la forme de la planète.

Là, les grains avaient germé, le blé avait poussé, les brises de l’été avaient agité dans tous les sens des champs d’avoine, d’orge, de seigle, de froment, dont le mouvement s’accompagnait d’un indicible murmure. Quelle richesse et quelle beauté dormaient dans cette terre brune, sur laquelle en ce moment sautelaient des bandes de corbeaux croassants ! Tout semblait mort, mais tout promettait de revivre.

Le cœur de paysanne d’Hermine s’exalta et se navra en même temps. Ce qui était là, sous ses yeux, dans la clarté du soleil d’hiver, c’était le travail et la fortune des siens. Mais qu’est-ce que cela allait devenir, elle partie ? Il lui fallut encore faire effort pour s’arracher à sa contemplation et à ses pensées. Pyrame la regardait.

— Viens, mon chien, — lui dit-elle.

Elle referma la porte qui donnait sur les champs, traversa de nouveau le jardin en donnant aux choses ce dernier regard appuyé et profond, qui voudrait s’emparer de tout à jamais, rouvrit la seconde porte, la referma, traversa la cour en frissonnant un peu du froid. Le jour tombait, le soleil était maintenant caché par les murs et les bâtiments de la ferme, tout était gris, les oiseaux étaient rentrés, les étables étaient silencieuses.

Hermine s’arrêta à la cuisine, demanda à la servante un bol de lait chaud, qu’elle attendit, et qui lui fut servi sans mot dire. Elle le but, dit qu’elle ne descendrait pas dîner, et remonta dans sa chambre. Il lui sembla de nouveau qu’elle se trouvait seule dans une maison abandonnée depuis longtemps. L’écho de ses pas se prolongeait mystérieusement dans le couloir et dans la cage de l’escalier. Sa chambre lui parut aussi muette et délaissée. Elle laissa entrer Pyrame, et la bête se blottit auprès d’elle, pendant qu’elle restait assise, songeuse, dans son fauteuil auprès de la fenêtre, attendant la nuit plus noire pour se mettre au lit.


XLII


Le lendemain, qui était le lundi fixé pour son départ, elle fit ses préparatifs, — des préparatifs invisibles. Hermine ne pouvait songer à rien emporter qui aurait trahi son projet. Elle se vêtit comme d’habitude, mit de bons souliers, prit sa mante, l’argent qui lui restait dans la cachette, et pour tout bagage, le petit coffret où elle avait ses souvenirs, des portraits, quelques lettres d’amies, le billet de Jean, les cahiers où elle écrivait ses impressions, son encrier, sa plume. Cette frêle créature surmontait, à cet instant, la fatigue et la souffrance, l’état de douleur physique qui l’obsédait depuis sa course de la veille. Elle était résolue et intrépide comme un être qui a fait le sacrifice de tout, et qui va tenter le sort dans une suprême bataille.

Lorsqu’elle eut mis son coffret sous son bras, et bien ramené sa mante sur elle, Hermine fit un geste d’adieu vers le lit où étaient nés et où étaient morts les Gilquin.

Pyrame la regardait avec cette physionomie particulière des chiens qui devinent un projet, et qui demandent s’ils vont y être associés. Il allait et venait autour d’Hermine, levant vers elle ses yeux interrogateurs.

— Oui… promener… — répondit-elle en mettant un doigt sur sa bouche.

Il gambada silencieusement.

Elle descendit, ne rencontra personne, ne vit pas même la petite Zélie, toujours prête à l’accompagner de près ou de loin.

Elle s’arrêta au milieu de la cour, regarda autour d’elle, et tout à coup tressaillit.

Ses yeux s’étaient portés vers le grenier où le petit Jean était mort. Il lui sembla qu’une voix plaintive s’exhalait dans l’air glacé, par la porte ouverte.

C’était vrai ! À lui seul, elle n’avait pas dit son départ. Une peine enfantine gonfla son cœur. Elle voulut emplir sa vue et sa mémoire une dernière fois de ce lieu tragique où sa destinée s’était jouée, où elle avait perdu l’enjeu de sa vie.

Elle monta péniblement les échelons, fut obligée de s’arrêter au milieu de la courte ascension. Elle suffoquait un peu. Enfin, elle fit un effort, retrouva un peu de respiration, parvint en haut, pénétra dans le grenier, revit les murs, le foin, la poulie.

— Adieu ! adieu à tout, — murmura-t-elle.

Elle entendit alors dans le silence, non loin d’elle, une respiration rauque, le ronflement d’un dormeur fatigué. Elle voulut fuir, mais non sans regarder autour d’elle, et en se dirigeant vers la porte, elle aperçut un des vieux ouvriers de la ferme, le père Caillère, étendu parmi le foin et faisant un somme.

Elle se hâta, entendant Pyrame grogner, au bas des échelons, mais elle se trouva face à face avec la petite Zélie, qui était l’éclaireur de toute une bande : François Jarry, la servante maîtresse, et les domestiques. Tous firent irruption dans le grenier.

— Ah ! j’ t’y prends, vieille saleté ! — lui dit François Jarry. — O l’est pour ça qu’tu passes tout ton temps au grenier !… O l’est pour y retrouver le père Caillère !… Voyez-vous ça ?… Eh bé ! restez-y toute vot’ vie, au grenier, pisqu’o vous fait plaisir à tous deux !… Et que je n’te voie plus fiche les pieds à la maison !…

D’un coup de poing, il l’envoya rouler dans le foin, auprès du père Caillère. Elle poussa un cri, auquel répondit dans la cour un hurlement de Pyrame.

Le père Caillère s’était relevé, ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, et se frottant les yeux, sous les bourrades et les quolibets, il était redescendu avec les autres.

Naturellement, l’affaire fit son chemin dans les conversations hypocrites de la ferme.

— O l’est-y possible ? — disait-on. — Jarry est un peu brusque, c’est vrai… mais o l’est un rude travailleur !…

— Et puis, Hermine a été bé contente de l’trouver, quand personne ne voulait d’elle !…

Le père Caillère, montré au doigt après une telle algarade, honteux des sarcasmes décochés sans cesse, des blagues qui l’assaillaient à tout instant, essaya de s’expliquer, mais le maître n’écouta même pas deux mots de son histoire. Le vieux quitta donc la ferme pour aller se replacer ailleurs.


XLIII


Quand Hermine revint à elle, elle ressentait les mêmes douleurs dont elle avait souffert si cruellement la veille, sur la route, en allant à la messe, des douleurs intolérables qui s’étaient emparées de tout le côté gauche de son corps, de sa poitrine, de son bras, de sa main.

Une fièvre intense la brûlait. Elle se tournait et se retournait sur le foin, sans pouvoir trouver une position possible. Elle se leva, se tenant le bras, lourd comme un bras de plomb.

Il lui fallut aller et venir à travers le grenier pour tenter de dissiper cette douleur où il y avait à la fois, intérieurement, avec de l’engourdissement, la brûlure d’une flamme et la morsure d’une dent cruelle. Elle allait et venait, lentement parfois, puis vite, avec l’allure d’une bête enfermée dans une cage, les traits contractés, la bouche plaintive et grondante, n’ayant plus qu’une idée en tête : qu’il était impossible de vivre ainsi. Elle dut s’arrêter, reprise par une suffocation terrible.

Elle s’approcha de l’ouverture du grenier pour se rafraîchir à l’air glacé du dehors. Elle respira mieux, mais les douleurs ne la quittèrent pas.

Elle aperçut la traîtresse petite Zélie, faillit l’appeler, puis sa fierté protesta, elle ferma la porte du grenier, se dit qu’elle mourrait là, ou qu’elle se sauverait, si elle retrouvait ses forces.

Elle cacha son coffret et son argent sous le foin, et attendit.

Vers le soir, elle perçut du bruit dans la cour : on lui montait une couchette, une table, de la soupe, une cruche d’eau. Elle ne put manger, et but à longs traits.

Elle se coucha, se releva cent fois, marcha encore d’un bout à l’autre du grenier, sans pouvoir trouver le repos. Il lui restait un peu d’eau : avec son mouchoir, elle mouilla, de cette eau glacée, sa main, son bras, sa poitrine, et connut enfin un répit à ses souffrances.

La fatigue eut raison d’elle. Abattue sur le foin, sa douleur apaisée, elle s’endormit, ne fut réveillée que par un cauchemar, lorsqu’après avoir rêvé paisiblement de Jean, se voyant heureuse avec lui, elle jeta un cri d’angoisse en l’apercevant suspendu aux solives et se balançant, le visage livide, dans la clarté verte du clair de lune.


XLIV


Hermine ne quitta plus le grenier, vécut là en séquestrée.

L’espoir revenait parfois en elle, quand ses douleurs s’apaisaient sous l’eau glacée. Elle décidait alors qu’elle allait profiter de cette accalmie pour s’enfuir, mais toujours surgissait quelqu’un pouvant mettre l’interdit sur son entreprise, ou bien l’échelle était retirée. Elle mesurait l’espace qui la séparait du sol, avait l’idée de sauter, puis se disait qu’elle resterait à terre, les jambes brisées.

Ainsi, elle put apprendre quelles petites causes jouent des rôles décisifs pour précipiter ou empêcher l’avenir. Il n’y a plus qu’un pas à faire, la main va toucher le but marqué, et brusquement, le pied trébuche sur un caillou invisible, la main recule devant un souffle hostile. Il est trop tard, l’occasion qui existait tout à l’heure n’existe plus.

La prisonnière eut souvent un compagnon. Pyrame s’élança un jour en deux bonds jusqu’à elle. Il refusa de descendre, montra des crocs terribles à la servante qui voulait le forcer à s’en venir avec elle. Celle-ci, Agathe, la vieille bonne, oubliée là, qui avait connu le père et la mère Gilquin, montait deux fois par jour sa soupe et sa cruche d’eau à la recluse, faisait sa couchette. Peut-être avait-elle gardé le souvenir des jours anciens, et avait-elle pitié de cette femme fanée et vaincue avant l’âge, qu’elle avait vue petite fille. Toujours est-il que dans la mesure de son humble pouvoir, elle cherchait à alléger son malheur. Elle facilita les rentrées au grenier de Pyrame, le détachant lorsqu’il geignait à la chaîne.

Quand le mal ne torturait pas trop Hermine, elle s’accommodait de cette vie, entre le chien qui la regardait comme si elle avait été pour lui tout l’univers, et cette servante qui ne lui disait jamais rien, et chez laquelle elle apercevait une bonté complaisante. Surtout la pensée de Jean la faisait vivre avec héroïsme et joie cette existence de solitaire et de martyre.

Pendant les jours qui se passèrent ainsi, sa sensibilité alla s’exaltant. Elle devint une possédée de l’idée fixe, perdue dans le songe, écrivant parfois, pensant à Jean. Son mari, qui avait voulu la mortifier et la torturer, ne se douta pas que les heures qu’elle vivait là étaient les plus chers instants de sa vie de femme.

Il ne se gêna plus, installa définitivement la servante qui avait toute autorité dans la maison, et qui fut alors, pour tout le monde, Mme Jarry. Hermine, elle, était devenue la « mère Caillère ».


XLV


Un matin, après une nuit d’insomnie, Hermine eut de la peine à se lever, à s’habiller. Elle fut forcée de s’y reprendre à plusieurs fois pour mettre ses bas, ses jupes, pour se laver le visage. Il lui fallut fréquemment s’asseoir, puis s’approcher de la porte pour retrouver sa respiration. Elle eut recours à son remède ordinaire, les compresses d’eau froide, se trouva comme toujours soulagée, mais elle dut reconnaître que ses forces diminuaient.

Elle se pencha vers un petit miroir qui était au fond de son coffret, vit un visage vieilli, ravagé, qu’elle ne reconnaissait pas. Des sillons s’étaient creusés sous ses yeux, de noires cernures de fièvre, et d’autres coupaient ses joues, abaissaient les coins de ses lèvres. Il y avait toujours, pourtant, dans son regard, sa douceur pensive de jeune fille, cette expression profonde et charmante qui la faisait si jolie. La poésie des yeux est celle qui s’en va la dernière. Et sa bouche avait toujours le trait pur qui s’animait délicieusement pour le sourire et pour la parole. Mais cela était perdu dans la chair grise, envahie par la cendre du temps : il n’y avait plus là-dessous que des étincelles difficiles à raviver.

Il y avait encore autre chose, malgré tant de désarroi. Il y avait une pensée qui veillait à travers tout, la pensée de sauver sa maison, son bien, ce qui avait été la vie des siens et sa vie à elle, la pensée d’enlever cela à ce François Jarry, qui était venu camper là en conquérant, pour faire sa fortune du malheur d’Hermine.

Elle prit son encrier, son papier, écrivit longtemps. Elle avait encore une enveloppe, des timbres. Elle inscrivit l’adresse de Me Philipon, notaire.

Il restait maintenant à faire partir la lettre.

Qui se chargerait de cela ?

La petite Zélie ? Il n’y fallait pas penser. Elle n’avait pas osé revenir auprès d’Hermine, après sa dernière mauvaise action, elle se contentait de regarder le grenier de loin. Ou elle était foncièrement mauvaise, ou elle était terrorisée. Pour Hermine, le résultat était le même. Si la lettre lui était confiée, elle irait la porter à Jarry pour se faire valoir, ou bien elle la détruirait, si elle n’osait pas aborder ce féroce.

La vieille servante ? Peut-être ! Pourtant, Agathe était bien débile, ne comprendrait pas, était capable, sans malice aucune, de laisser voir la lettre entre ses mains. Sa bonté machinale se bornait à soigner Hermine comme elle aurait soigné une bête à l’étable, il y avait en elle de l’habitude, un reste de l’ancien respect pour la demoiselle Gilquin. Enfin ! Hermine essaierait de lui expliquer ce qu’elle attendait d’elle. Elle n’allait pas tarder à venir : il était onze heures du matin.


XLVI


Ce fut un hasard très ordinaire qui vint à la place de la vieille servante. Comme Hermine regardait par la lucarne du grenier, elle vit le facteur du village entrer dans la cour, une lettre à la main. Il s’approcha de la cuisine, ouvrit, et ne trouvant personne, revint dans la cour, regarda de tous côtés, fit un mouvement comme pour retourner à la cuisine. Personne ne se montra, ni Jarry ni Zélie, embusquée sans doute dans quelque coin. La vieille servante, gardienne de la maison, était occupée au cellier, ou près des animaux.

Prompte comme aux jours de sa jeunesse, Hermine comprit qu’il fallait profiter de la circonstance. Elle ouvrit la porte du grenier, appela le facteur. Elle le connaissait bien, et il la connaissait bien aussi. C’était un vieux, le père Moutier, ami du père Gilquin, et il n’était pas entré une fois à la ferme, dans ce temps-là ! sans avoir à déjeuner, du pain, de la viande froide, un verre de vin pour continuer sa route.

Il leva la tête, reconnut Hermine, vint vers l’échelle.

— Montez vite, Moutier, — dit-elle d’une voix basse et brève.

Il monta.

— C’est une lettre pour M. Jarry, — dit-il d’abord.

— Bien, vous la poserez sur la fenêtre de la cuisine… mais c’est pour autre chose… Voici une lettre que je vous prie de mettre à la poste… pour M. Philipon… le notaire…

— Bien !

Il ouvrit son sac, y mit la lettre.

— Le diab’ ne l’en retirerait pas ! — dit-il.

Il regarda Hermine de ses yeux finauds de brave homme, et ajouta :

— Vous pouvez être tranquille, madame Hermine !

— Je le suis, mon bon Moutier…

— Ça ne va donc pas, madame Hermine ?… Je vous trouve un p’tit changée, à c’t’heure !

— Ça ne va guère, en effet… mais ça ira mieux, j’espère… N’oubliez pas ma lettre… et sauvez-vous vite.

Elle lui donna un louis d’or qu’elle avait enveloppé dans du papier, tout en causant avec lui.

— Tenez, Moutier, voilà vos étrennes… C’est demain le premier janvier… Faites un bon repas chez vous, à ma santé !

— Merci, madame Hermine…Mais j’avais pas besoin de ça pour mettre votre lettre… O l’est mon métier… — ajouta-t-il en descendant les échelons.

— Allez vite !

Hermine le suivit des yeux. Il déposa la lettre pour Jarry sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, assujettit son sac, tapa son bâton sur le sol, franchit le portail en se retournant vers Hermine, anxieuse et souriante.

Il était temps. François Jarry rentrait.

— Y a une lettre pour vous sur la fenêtre, — dit le père Moutier.

— C’est bon ! — dit rudement l’homme.

Le facteur s’éloigna. Hermine se recula, mais sans perdre de vue François Jarry, qui vint prendre sa lettre, une lettre d’affaires quelconque, qu’il lut, mit dans sa poche, au moment où la petite Zélie, se décachant on ne sait d’où, vint vers lui, lui parla à voix basse, toute pâle.

Il écarta l’enfant, se précipita vers le portail, prit sa course. Hermine frémit, tomba sur sa couchette, le cœur battant à toute volée dans sa frêle poitrine.

François Jarry ne tarda pas à revenir, la fureur sur le visage.

Il bondit vers l’échelle, monta :

— À qui as-tu écrit ?

Il prit Hermine par les poignets, mais n’eut pas d’autre réponse que celle des yeux méprisants et mourants, qui s’ouvrirent dans le blême visage.

— À qui ?… à qui ?… — répéta-t-il, se demandant s’il n’allait pas écraser cet être, qui le narguait de son silence et de sa faiblesse.

Elle ne répondait toujours pas. Il dit sa déconvenue malgré lui, en paroles entrecoupées :

— La vieille canaille de facteur !… qui n’a rien voulu me dire !… J’lui aurais arraché son sac !… Et toi ?… et toi ?… à qui as-tu écrit ?…

Hermine referma les yeux, en proie à une joie indicible. Jarry crut qu’elle se trouvait mal, s’enfuit avec un juron, retira l’échelle, envoya un coup de soulier à Pyrame, qui gronda, les yeux mauvais, et resta au bas du grenier, les yeux fixés obstinément sur l’ouverture.


XLVII


Mais Hermine ne parut pas. Longtemps, elle resta inanimée, brisée par ces péripéties. Lorsqu’elle revint à elle, elle était heureuse et résignée. On avait cru la réduire à l’impuissance, et elle avait tout de même lancé sa vengeance, l’éclair, puis la foudre ! Jarry serait vaincu à son tour. Il méritait un châtiment, et il l’aurait par Hermine !

Pour elle, elle sentait que c’était fini. L’état singulier où elle se trouvait, d’une faiblesse extraordinaire, d’une lucidité parfaite, lui fut comme un avertissement de sa mort prochaine, et elle s’en réjouit. C’était maintenant le seul bonheur qu’elle pouvait attendre du sort. Elle se traîna vers l’ouverture du grenier, contempla encore une fois la maison où elle était née, essaya de sourire à Pyrame. Puis, ses regards errèrent autour d’elle. Ces amoncellements de fourrage, c’était tout ce qu’elle voyait au dernier moment de la vie nourricière de la terre, cette terre qu’elle avait adorée comme une divinité. Elle entendit le mugissement des bœufs dans l’étable, le hennissement d’un cheval, puis la nuit venue, l’aboi perdu d’un chien, au loin, dans la campagne. Le ciel était bleu et pur, criblé d’étoiles. Subitement la lune monta dans le silence, emplit le grenier de sa clarté d’argent.

Hermine vit distinctement l’endroit où elle allait s’évanouir à jamais. Elle regarda la poulie, et ses yeux se voilèrent encore une fois de larmes. Les murs blanchis à la chaux étaient couleur de suaire. Elle aperçut quelques traces de crayon sur cette muraille éclairée par la lune, et se traîna péniblement pour les déchiffrer. Elle n’avait jamais remarqué jusqu’alors ces caractères presque effacés qu’elle voyait si nettement ce soir, par une acuité singulière de ses sens, et qui semblaient avoir été tracés à l’instant par une main invisible. Elle épela les syllabes :


« Mam’zelle Hermine est la plus belle fille du village et de tous les autres villages. »


Puis, plus loin, un cœur dessiné entre ces deux noms : « Hermine et Jean ».


— Après si longtemps, lire cela ! — pensa-t-elle ! — trop tard ! quel passé dans le présent !

Elle effaça de ses faibles mains ces dernières traces, pour détruire à jamais le seul souvenir qui aurait pu rester d’elle.

— Pauvre garçon ! — dit-elle encore. — C’est demain son anniversaire… l’anniversaire de sa mort !… le premier janvier !… Il est mort pour moi !… Je peux bien mourir pour lui !…

Elle relut alors, à la lumière de la lune, le billet de Jean : « Je m’en vais parce que Mam’zelle Hermine est trop haute pour moi et qu’elle ne m’aimera jamais. » Elle déchira le papier, ouvrit une lucarne, fit s’envoler les fragments au dehors. Un vent frais s’élevait à ce moment, emporta ce vol de papillons blancs du côté de la mer. Hermine les suivit longtemps, des yeux et de la pensée. Puis la poitrine secouée de spasmes, la respiration coupée par les étouffements, cette fille de campagne, stoïque et résignée, accepta sa fin, s’étendit sur son humble couche pour attendre la mort.


XLVIII


Le lendemain, premier janvier, dans la matinée, des ouvriers de la ferme, pour achever de se mettre en gaieté, montèrent au grenier pour souhaiter la bonne année à la « mère Caillère » !

Hermine était étendue, rigide et froide, sur sa couchette. Des larmes qu’elle n’avait pas eu la force de sécher traçaient des sillons glacés sur son pâle visage, mais sa bouche entr’ouverte souriait au repos éternel. Elle était redevenue la jeune fille d’autrefois, au pur ovale, au visage candide.

Les hommes, subitement dégrisés, appelèrent à voix basse François Jarry, qui vint les rejoindre. Il resta comme eux silencieux et immobile devant cette petite vierge, qui surgissait à la place de la vieille femme bafouée. Entrevit-il, à cette seule minute, l’être que la vie lui avait confié ? Nul ne le sut. Mais il fut hébété, frappé de stupeur, pour la première fois déférent, troublé par la mystérieuse et tardive leçon que la mort donne sans cesse aux vivants.


XLIX


Tout ne fut pas terminé avec le dernier soupir d’Hermine. Ce premier janvier se passa avec les démarches nécessaires pour l’enterrement. Le corps d’Hermine fut rapporté dans sa chambre, escorté par les hurlements de douleur de Pyrame, auxquels répondirent les cris et les gémissements des écuries, des étables, des volières, comme si le même frisson avait passé sur toutes choses.

La morte fut veillée par la vieille servante. La petite Zélie vint, de la porte, regarder ce doux visage, si terrible aussi. Le médecin prononça que le décès était dû à une angine de poitrine. Le curé parut, geignant, récita les prières funèbres, partit après avoir serré la main de François Jarry, en prenant une physionomie compatissante.

Le service et le convoi furent décidés pour le lendemain, mais les menuisiers et les ensevelisseurs chôment le premier janvier, et il fallut bien attendre pour la mise en bière au matin des obsèques.

François Jarry passa la fin de la journée à fouiller la chambre et le grenier.

Il se doutait bien que la « vieille canaille de facteur » avait dû mettre à la poste une lettre que lui avait confiée Hermine. Pourquoi n’avait-il pas obéi à son mouvement instinctif qui était d’arracher au bonhomme sa boîte ? Mais, si violent qu’il fût, Jarry avait en lui du calcul et de la peur. Il avait craint de voir apparaître sur la route les chevaux et les bicornes des gendarmes en tournée, et sans connaître avec précision les articles du code qui punissent les voies de fait sur un fonctionnaire, il se doutait bien qu’il aurait risqué gros en attaquant et en dépouillant un facteur sur une route. Tout de même, si Hermine n’avait pas eu le temps de confier sa lettre à Moutier ! Il accomplit donc fiévreusement ses recherches. Il trouva le coffret, des lettres insignifiantes, les portraits, des fleurettes, des carnets où il essaya de lire des histoires auxquelles il ne comprit rien, ces petites narrations des Saisons, qui célébraient pourtant les spectacles habituels aux paysans, le charme des biens de la terre, les changements de beauté de l’éternelle nature, et d’autres écrits encore, des pensées, des confidences qu’il épelait, bouche béante. Aucun papier d’affaires, rien qui parlât d’intérêt et d’argent.

Il refourra toutes ces paperasses et tous ces objets dans le coffret qu’il laissa là, et continua ses recherches. Il découvrit un peu d’or, quelques billets de banque, immédiatement enfouis dans le portefeuille qui était toujours dans sa poche, qu’il mettait sous son traversin la nuit.

Il fut mieux renseigné, le lendemain matin.


L


À la première heure, maître Philipon se présentait, accompagné du juge de paix, d’un huissier et d’un troisième personnage.

— Monsieur Jarry, voici M. le juge de paix qui vient apposer les scellés pour permettre l’inventaire de la ferme, et voici M. l’huissier et M. le gardien des scellés et des biens à liquider… Mais auparavant, je dois vous lire le testament de Mme Jarry, née Hermine Gilquin.

La colère sauvage envahit l’âme de Jarry, mais il se contint devant les hommes de la loi, si sûrs d’eux-mêmes, le notaire, vieux et ferme, le regard acéré derrière ses lunettes d’or, le juge de paix, l’huissier, solides, paisibles, vêtus de noir comme le notaire.

Me Philipon ajouta :

— J’ai appris la mort de Mme Jarry presque aussitôt que je recevais son testament… Puis-je saluer ce qui reste d’elle ?

On lui ouvrait le passage. Il monta, regarda longuement la femme dont le silence lui disait tant de choses, s’inclina :

— Pauvre enfant ! — dit le vieux homme, prévenu trop tard et devinant trop tard.

Et tout de suite, le tabellion, essuyant ses lunettes un peu embuées, signifia de sa voix d’étude, de sa voix grave :

— Monsieur Jarry, je désire vous lire ici même, devant témoins (tout le monde était monté), le testament d’Hermine Gilquin, femme Jarry… C’est ainsi qu’il est signé, écrit tout entier de sa main, daté du 31 décembre, et parfaitement en règle. Je dois tout vous lire.

Il débuta ainsi :


« Au moment de disparaître, et pour me séparer de toutes choses, je commence mon testament par mes adieux à la vie :


« Je remercie le hasard, toutes les circonstances, bonnes ou mauvaises, qui m’ont fait assister au spectacle de la vie.

» Malgré les douleurs que j’y ai rencontrées, je suis fière de m’être assise au banquet de l’humanité.

» Adieu donc au Soleil, père de la vie.

» Adieu à la Terre, mère de la vie.

» Adieu à la Lune, énigme de ma jeunesse.

» Adieu aux Étoiles, regards de l’espace.

» Adieu aux Nuages, fugitifs comme la vie.

» Adieu aux Forêts, oasis de la vie.

» Adieu aux Champs, nourriciers de la vie.

» Adieu aux Saisons, féerie magnifique de la vie.

» Adieu à l’Océan, miroir des cieux.

» Adieu aux Animaux, serviteurs de la vie.

» Adieu à la Jeunesse, espoir de la vie.

» Adieu à la Vieillesse, science de la vie.

» Adieu à l’Amour, fleur de la vie.

» Adieu à l’Amitié, compagne de la vie.

» Adieu aux Méchants, ignorants de la vie.

» Adieu à la Bonté, douceur de la vie.

» Adieu aux Joies, ombres passagères de la vie.

» Adieu aux Douleurs, conséquences de la vie.

» Adieu aux Malheureux, parias de la vie.

» Adieu à tout ce que je ne reverrai plus.

» Salut à la Mort, récompense de la vie.

» Je ne suis plus rien, mais j’ai été. »


Maître Philipon s’arrêta. François Jarry crut qu’il avait terminé, et son visage massif et bestial exprima la plus basse satisfaction. C’était là, cette ritournelle de litanies, ce que cette folle appelait son testament ! Il faillit crier cela tout haut malgré la présence d’Hermine, de sa forme raidie, de son visage énigmatique.

— Je continue, — dit le notaire.

Tout le monde se regarda.

Maître Philipon reprit sa lecture :


« Je pardonne à tout le monde, à tous ceux qui m’ont raillée et insultée, à tous ceux qui m’ont méconnue, à tous ceux qui m’ont trahie. Je pardonne à la petite Zélie son vilain espionnage. »


La petite Zélie devint rouge, regarda ses souliers, se cacha derrière les servantes.

Maître Philipon, après un coup d’œil :


« Je ne pardonne pas à François Jarry. C’est un méchant homme qui a été mon bourreau, qui m’a martyrisée et séquestrée. »


Le bourreau essaya de ricaner, mais son ricanement s’arrêta devant le froid et implacable visage d’Hermine, cependant que le notaire lui portait le coup final :


« Je lègue tout ce qui me revient de mes biens à la commune où je suis née, pour qu’elle construise une école pour les enfants, un asile pour les pauvres, qu’elle serve une rente viagère de trois cents francs à la vieille Olympe, du village de La Roche, une autre rente viagère de trois cents francs à Agathe, qui m’a donné les derniers soins, et qu’elle place mille francs, dont le capital et les intérêts seront remis à la petite Zélie, au jour de sa majorité.

» Je désire être enterrée dans mon jardin : c’est la seule condition que je fasse pour la donation de mes biens.

» Je suis bien mal de corps, mais saine d’esprit en écrivant ces lignes, que je confie à l’honneur de maître Philipon, pour qu’il assure mes dernières volontés.

» Fait dans ma maison, le 31 décembre 19… Signé : Hermine Gilquin, femme Jarry. »


Il y eut après cette lecture un silence formidable. Puis cette parole tomba sèchement :

— Nous allons procéder à la pose des scellés.

François Jarry flageolait sur ses jambes.

— Que va-t-il se passer ? — demanda-t-il en bégayant au notaire.

— Vous désirez le savoir, monsieur Jarry. Les biens seront vendus… Votre part vous sera naturellement comptée.

— Ma part !… ma part !… Mais le reste ?…

— Serez-vous assez riche pour l’acheter ?… Il y aura de la concurrence, je vous en avertis.

Et le notaire asséna à Jarry cette dernière phrase :

— D’ailleurs, je suis obligé de communiquer le testament de Mme Jarry au Procureur de la République. Il contient une accusation sur laquelle vous aurez à vous expliquer… et qui sera appuyée de témoignages, j’ai quelques raisons de le croire !


LI


Pendant les jours qui suivirent l’enterrement, François Jarry erra comme un fou à travers la cour, les écuries, les champs, évitant le jardin, où reposait maintenant Hermine, désespéré de ce qu’il allait perdre, cherchant sur qui passer sa fureur, la face incendiée d’alcool.

Les gens n’osaient lui parler. Il avait rudoyé Agathe, battu Zélie, et il regardait ceux qu’il rencontrait avec une expression de visage épouvantable. Tous tremblaient, réclamaient le moment où ils seraient débarrassés de ce terrible maître. Le moment vint plus vite qu’on ne l’espérait. François Jarry, ivre, vociférant, entra un soir dans les étables, frappa de son bâton ces animaux qui ne lui appartenaient déjà plus. Tous s’agitèrent, beuglèrent, hennirent. Un taureau, mal attaché peut-être, rompit son licol, se retourna sur l’homme, le cloua d’un coup de cornes contre la porte, s’acharna, fit de son corps une bouillie sanglante.


LII


La ferme des Gilquin est à vendre, elle attend le printemps pour renaître, une autre voix jeune pour l’animer, une autre Hermine qui connaîtra peut-être la joie, où celle qui est partie a connu la douleur.




(Avril-Juillet 1906.)