Hernani 1889/Acte II

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Hetzel (p. 37-61).

SCÈNE IV

HERNANI, seul.

Oui, de ta suite, ô roi ! De ta suite ! — j’en suis.
Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis !
Un poignard à la main, l’œil fixé sur ta trace,
Je vais ! Ma race en moi poursuit en toi ta race !
Et puis, te voilà donc mon rival ! Un instant,
Entre aimer et haïr je suis resté flottant,
Mon cœur pour elle et toi n’était point assez large,
J’oubliais en l’aimant ta haine qui me charge ;
Mais puisque tu le veux, puisque c’est toi qui viens
Me faire souvenir, c’est bon, je me souviens !
Mon amour fait pencher la balance incertaine,
Et tombe tout entier du côté de ma haine.
Oui, je suis de ta suite, et c’est toi qui l’as dit !
Va, jamais courtisan de ton lever maudit,
Jamais seigneur baisant ton ombre, ou majordome
Ayant à te servir abjuré son cœur d’homme,
Jamais chiens de palais dressés à suivre un roi,
Ne seront sur tes pas plus assidus que moi !
Ce qu’ils veulent de toi, tous ces grands de Castille,
C’est quelque titre creux, quelque hochet qui brille,
C’est quelque mouton d’or qu’on se va pendre au cou ;
Moi, pour vouloir si peu je ne suis pas si fou !
Ce que je veux de toi, ce n’est point faveurs vaines,
C’est l’âme de ton corps, c’est le sang de tes veines,
C’est tout ce qu’un poignard, furieux et vainqueur,
En y fouillant long-temps peut prendre au fond d’un cœur.
Va devant, je te suis. Ma vengeance qui veille

Avec moi, toujours marche et me parle à l’oreille !
Va, marche, je suis là, je te pousse, et sans bruit
Mon pas cherche ton pas, et le presse et le suit !
Le jour tu ne pourras, ô roi, tourner la tête,
Sans me voir immobile et sombre dans ta fête ;
La nuit tu ne pourras tourner les yeux, ô roi,
Sans voir mes yeux ardents luire derrière toi !

Il sort par la petite porte.





ACTE DEUXIÈME

LE BANDIT

SARAGOSSE

Un patio du palais de Silva. À gauche, les grands murs du palais, avec une fenêtre à balcon. Au-dessous de la fenêtre, une petite porte. À droite et au fond, des maisons et des rues. — Il est nuit. On voit briller çà et là, aux façades des édifices, quelques

fenêtres encore éclairées[1].


SCÈNE PREMIÈRE

DON CARLOS, DON SANCHO SANCHEZ DE ZUNIGA, comte de Monterey, DON MATIAS CENTURION, marquis d’Almuñan, DON RICARDO DE ROXAS, seigneur de Casapalma.
Ils arrivent tous quatre, don Carlos en tête.
Ils sont enveloppés de longs manteaux dont leurs épées soulèvent le bord inférieur.
don carlos, examinant le balcon.

Voilà bien le balcon, la porte… mon sang bout.

Montrant la fenêtre qui n’est pas éclairée.

Pas de lumière encor !

Il promène ses yeux sur les croisées éclairées.
Des lumières partout

Où je n’en voudrais pas, hors à cette fenêtre
Où j’en voudrais.

don sancho.

Seigneur, reparlons de ce traître.
Et vous l’avez laissé partir !...

don carlos.
Comme tu dis.
don matias.

Et peut-être c’était le major des bandits !

don carlos.

Qu’il en soit le major ou bien le capitaine,
Jamais roi couronné n’eut mine plus hautaine.

don sancho.

Son nom, seigneur ?...

don carlos, les yeux sur la fenêtre.
Muñoz... Fernan...
Avec le geste d’un homme qui se rappelle tout à coup.
un nom en i.
don sancho.

Hernani, peut-être?

don carlos.
Oui.
don sancho.
C’est lui.
don matias.

C’est Hernani ?
Le chef !

don sancho, au roi.

De ses propos vous reste-t-il mémoire ?

don carlos, qui ne quitte pas la fenêtre des yeux.

Hé ! Je n’entendais rien dans leur maudite armoire !

don sancho.

Mais pourquoi le lâcher lorsque vous le tenez ?

Don Carlos se détourne gravement et le regarde en face.
don carlos.

Comte de Monterey, vous me questionnez.

Les seigneurs reculent et se taisent.

Et d’ailleurs ce n’est point le souci qui m’arrête.
J’en veux à sa maîtresse et non point à sa tête[2].
J’en suis amoureux fou ! Les yeux noirs les plus beaux.
Mes amis ! deux miroirs ! deux rayons ! deux flambeaux !
Je n’ai bien entendu de toute leur histoire
Que ces trois mots : — Demain, venez à la nuit noire !
Mais c’est l’essentiel. Est-ce pas excellent ?
Pendant que ce bandit, à mine de galant.
S’attarde à quelque meurtre, à creuser quelque tombe.
Je viens tout doucement dénicher sa colombe.

don ricardo.

Altesse, il eût fallu, pour compléter le tour.
Dénicher la colombe en tuant le vautour.

don carlos, à don Ricardo.

Comte ! un digne conseil ! vous avez la main prompte î

don ricardo, s’inclinant profondément.

Sous quel titre plaît-il au roi que je sois comte ?

DON RICARDO, s’inclinant.

Sous quel titre plaît-il au roi que je sois comte ?

don sancho.

C’est méprise !

don ricardo, à don Sancho.
Le roi m’a nommé comte.
don carlos.

Assez !
Bien !

À Ricardo.

J’ai laissé tomber ce titre. Ramassez.

don ricardo, s’inclinant.

Merci, seigneur.

don sancho, à don Matias.
Beau comte ! Un comte de surprise !
Don Carlos se promène au fond du théâtre, examinant avec impatience les fenêtres éclairées..
don matias, à don Sanchez, sur le devant du théâtre.

Mais que fera le roi, la belle une fois prise ?

don sancho, regardant Ricardo de travers.

Il la fera comtesse, et puis dame d’honneur ;
Puis, qu’il en ait un fils, il sera roi.

don matias.

Seigneur,
Allons donc ! Un bâtard ! Comte, fût-on altesse,
On ne saurait tirer un roi d’une comtesse !

don sancho.

Il la fera marquise alors, mon cher marquis.

don matias.

On garde les bâtards pour les pays conquis,
On les fait vice-rois. C’est à cela qu’ils servent.

Don Carlos revient.

don carlos, regardant avec colère toutes les fenêtres éclairées.

Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent ?
Enfin, en voilà deux qui s’éteignent ! allons !
Messieurs, que les instants de l’attente sont longs !
Qui fera marcher l’heure avec plus de vitesse ?

don sancho.

C’est ce que nous disons souvent chez votre altesse.

don carlos.

Cependant que chez vous mon peuple le redit.

La dernière fenêtre éclairée s’éteint.

— La dernière est éteinte.

Tourné vers le balcon de doña Sol, toujours noir.

Ô vitrage maudit !
Quand t’allumeras-tu? Cette nuit est bien sombre.
Doña Sol ! Viens briller comme un astre dans l’ombre !

À don Ricardo.

Est-il minuit ?

don ricardo.
Minuit bientôt.
don carlos.

Il faut finir
Pourtant! à tout moment l’autre peut survenir.

La fenêtre de doña Sol s’éclaire, on voit son ombre se dessiner sur les vitraux lumineux.

<poem>Mes amis ! un flambeau ! son ombre à la fenêtre ! Jamais jour ne me fut plus charmant à voir naître. Hâtons-nous ! Faisons-lui le signal qu’elle attend : Il faut frapper des mains trois fois. Dans un instant, Mes amis, vous allez la voir ! Mais notre nombre Va l’effrayer peut-être... allez tous trois dans l’ombre

Là-bas, épier l’autre. Amis, partageons-nous

Les deux amants ; tenez, à moi la dame, à vous
Le brigand.

don ricardo.
Grand merci.
don carlos.

S’il vient, de l’embuscade
Sortez vite, et poussez au drôle une estocade.
Pendant qu’il reprendra ses esprits sur le grès,
J’emporterai la belle et nous rirons après.
N’allez pas cependant le tuer ! C’est un brave
Après tout ; et la mort d’un homme est chose grave.

Les seigneurs s’inclinent et sortent. Don Carlos les laisse s’éloigner, puis frappe des mains à trois reprises ; à la troisième la fenêtre s’ouvre, et Doña Sol paraît sur le balcon.

SCÈNE II

DON CARLOS, DOÑA SOL.
doña sol, au balcon.

Est-ce vous, Hernani ?

don carlos, à part.
Diable ! Ne parlons pas !
Il frappe de nouveau des mains.
doña sol.

Je descends.

Elle referme la fenêtre, dont la lumière disparaît. Un moment après la petite porte s’ouvre, et doña Sol en sort, une lampe à la main, sa mante sur les épaules.
doña sol.
Hernani !
Don Carlos rabat son chapeau sur son visage, et s’avance précipitamment vers elle.
doña sol, laissant tomber sa lampe.
Dieu ! Ce n’est point son pas !
Elle veut rentrer. Don Carlos court à elle et la retient par le bras.
don carlos.

Doña Sol !

doña sol.
Ce n’est point sa voix ! Ah ! Malheureuse !
don carlos.

Eh ! Quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse ?
C’est toujours un amant, et c’est un amant roi !

doña sol.

Le roi !

don carlos.

Souhaite, ordonne. Un royaume est à toi !
Car celui dont tu veux briser la douce entrave
C’est le roi ton seigneur! C’est Carlos ton esclave !

doña sol, cherchant à se dégager de ses bras.

Au secours, Hernani !

don carlos.

Le juste et digne effroi !
Ce n’est pas ton bandit qui te tient ; c’est le roi !

doña sol.

Non ! Le bandit, c’est vous ! N’avez-vous pas de honte !
Ah ! Pour vous au visage une rougeur me monte !
Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit ?
Venir ravir de force une femme, la nuit !
Que mon bandit [3] vaut mieux cent fois ! Roi, je proclame
Que si l’homme naissait où le place son âme,
Si Dieu faisaiy le rang à la hauteur du cœur,
Certe, il serait le roi, prince, et vous le voleur ![4]

don carlos, essayant de l’attirer.

Madame...

doña sol.
Oubliez-vous que mon père était comte ?
don carlos.

Je vous ferai duchesse.

doña sol, le repoussant.
Allez ! c’est une honte !
Elle recule de quelques pas.

ne peut être rien entre nous, don Carlos.
Mon vieux père a pour vous versé son sang à flots.
Moi, je suis fille noble, et, de ce sang jalouse.
Trop pour la favorite et trop peu pour l’épouse !

don carlos.

Princesse ?

doña sol.

Roi Carlos, à des filles de rien
Portez votre amourette, ou je pourrais fort bien,
Si vous m'osez traiter d'une façon infâme,
Vous montrer que je suis dame, et que je suis femme !

don carlos.

Hé bien, partagez donc et mon trône et mon nom.
Venez. — Vous serez reine, impératrice...

doña sol.

Non.
C’est un piège. Et d’ailleurs, altesse, avec franchise,
S’agit-il pas de vous? S’il faut que je le dise,
J’aime mieux avec lui, mon Hernani, mon roi,
Vivre errante, en dehors du monde et de la loi,
Ayant faim, ayant soif, fuyant toute l’année,
Partageant jour à jour sa pauvre destinée,
Abandon, guerre, exil, deuil, misère et terreur,
Que d’être impératrice avec un empereur.

don carlos.

Que cet homme est heureux !

doña sol.
Quoi ! Pauvre, proscrit même !...
don carlos.

Qu’il fait bien d’être pauvre et proscrit, puisqu’on l’aime !

Moi je suis seul ! Un ange accompagne ses pas !
Donc vous me haïssez ?

doña sol.
Je ne vous aime pas.
don carlos, la saisissant avec violence.

Eh bien, que vous m’aimiez ou non, cela m’importe !
Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte.
Vous viendrez ! je vous veux ! Pardieu, nous verrons bien
Si je suis roi d'Espagne et des Indes pour rien[5] !

doña sol.

Seigneur ! oh ! par pitié ! Quoi ! Vous êtes altesse,
Vous êtes roi ! Duchesse, ou marquise, ou comtesse,
Vous n’avez qu’à choisir. Les femmes de la cour
Ont toujours un amour tout prêt pour votre amour ;
Mais mon proscrit ! Qu’a-t-il reçu du ciel avare ?
Ah ! Vous avez Castille, Aragon et Navarre,
Et Murcie et Léon, dix royaumes encor,
Et les Flamands, et l’Inde avec les mines d’or !
Vous avez un empire auquel nul roi ne touche,
Si vaste que jamais le soleil ne s’y couche !
Et quand vous avez tout, voudrez-vous, vous, le roi,
Me prendre, pauvre fille, à lui qui n’a que moi ?

Elle se jette à ses genoux ; il cherche à l’entraîner.
don carlos.

Viens, je n’écoute rien, viens ! Si tu m’accompagnes,
Je te donne, choisis, quatre de mes Espagnes !
Dis, lesquelles veux-tu ? Choisis !

Elle se débat dans ses bras.
doña sol.

Pour mon honneur
Je ne veux rien de vous, que ce poignard, seigneur !

Elle lui arrache le poignard de sa ceinture. Il la lâche et recule.

Avancez maintenant ! faites un pas !

don carlos.

La belle !
Je ne m’étonne plus si l’on aime un rebelle.

Il veut faire un pas. Doña Sol lève le poignard.
doña sol.

Pour un pas je vous tue et me tue...

Il recule. Elle se détourne et crie avec force

Hernani !
Hernani !

don carlos.
Taisez-vous.
doña sol, le poignard levé.
Un pas, tout est fini.
don carlos.

Madame, à cet excès ma douceur est réduite !
J’ai là pour vous forcer trois hommes de ma suite.

hernani, surgissant tout-à-coup derrière lui.

Vous en oubliez un !

Le roi se retourne, et voit Hernani immobile derrière lui, dans l’ombre, les bras croisés, sous le long manteau qui l’enveloppe et le large bord de son chapeau relevé. Doña Sol pousse un cri, court à lui et l’entoure de ses bras.

SCÈNE III

DON CARLOS, DOÑA SOL, HERNANI.

hernani, immobile, ses yeux étincelants fixés sur le roi.

Ah ! Le ciel m’est témoin
Que volontiers je l’eusse été chercher plus loin !

doña sol.

Hernani ! Sauvez-moi de lui !

hernani.

Soyez tranquille,
Mon amour ![6]

don carlos.

Que font donc mes amis par la ville ?
Avoir laissé passer ce chef de bohémiens !

Appelant.

Monterey !

hernani.

Vos amis sont au pouvoir des miens.
Et ne réclamez pas leur épée impuissante :
Pour trois qui vous viendraient, il m’en viendrait soixante.
Soixante dont un seul vous vaut tous quatre. Ainsi,
Vidons entre nous deux notre querelle ici.
Quoi ! Vous portiez la main sur cette noble fille !
C’était d’un imprudent, seigneur roi de Castille,
Et d’un lâche !

don carlos, souriant avec dédain.

Seigneur bandit, de vous à moi
Pas de reproche !

hernani.

Il raille ! Oh ! Je ne suis pas roi ;
Mais quand un roi m’insulte et pour surcroît me raille,
Ma colère va haut et me monte à sa taille !
Et prenez garde ! On craint, lorsqu’on me fait affront,
Plus qu’un cimier de roi la rougeur de mon front !
Vous êtes insensé si quelque espoir vous leurre.

Il lui saisit le bras.

Savez-vous quelle main vous étreint à cette heure ?
Écoutez : votre père a fait mourir le mien,
Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien,
Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme,
Je vous hais, je vous hais ; oui, je te hais dans l’âme.

don carlos.

C’est bien[7].

hernani.

Ce soir pourtant, toute haine avait fui !
Tout ce que je cherchais, c’est elle… ah dieu ! c’est lui !
Don Carlos, te voilà pris à ton propre piège,
Ni fuite ni secours : je te tiens et t’assiège !
Seul, entouré partout d’ennemis acharnés,
Que vas-tu faire ?

don carlos, fièrement.
Allons ! Vous me questionnez !
hernani.

Va, va, je ne veux pas qu’un bras obscur te frappe.

Il ne sied pas qu’ainsi ma vengeance m’échappe.
Tu ne seras touché par un autre que moi.
Défends-toi donc.

Il tire son épée.
don carlos.

Je suis votre seigneur le roi.
Frappez : mais pas de duel.

hernani.

Seigneur, qu’il te souvienne
Qu’hier encor ta dague a rencontré la mienne.

don carlos.

Je le pouvais hier. J’ignorais votre nom,
Vous ignoriez mon titre. Aujourd’hui, compagnon,
Vous savez qui je suis et je sais qui vous êtes.

hernani.

Peut-être.

don carlos.
Pas de duel. Assassinez-moi : faites !
hernani.

Crois-tu donc que pour nous il soit des noms sacrés ?
Ah, te défendras-tu ?

don carlos.
Vous m’assassinerez !
Hernani recule. Don Carlos fixe des yeux d’aigle sur lui.

Ah ! Vous croyez, bandits, que vos brigades viles
Pourrons impunément s’épandre dans mes villes ?
Que teint de sangs, chargés de meurtres, malheureux !
Vous pourrez, après tout, faire les généreux !
Et que nous daignerons, nous, victimes trompées,
Anoblir vos poignards du choc de nos épées ?

Non, Le crime vous tient. Partout vous le traînez.
Nous, des duels avec vous ! arrière ! assassinez.

Hernani, sombre et pensif, tourmente quelques instants de la main la poignée de son épée, puis se retourne brusquement vers le roi, et brise la lame sur le pavé.
hernani.

Va-t’en donc.

Le roi se tourne à demi vers lui et le regarde avec hauteur.

Nous aurons des rencontres meilleures.
Va-t’en.

don carlos.

C’est bien, monsieur. Je vais dans quelques heures[8]
Je serai, moi le roi, dans le palais ducal.
Mon premier soin sera de mander le fiscal.
A-t-on fait mettre à prix votre tête ?

hernani.
Oui.
don carlos.

Mon maître,
Je vous tiens de ce jour sujet rebelle et traître.
Je vous en avertis. Partout je vous poursuis,
Je vous fais mettre au ban du royaume.

hernani.

J’y suis
Déjà.

don carlos.
Bien !
hernani.

Mais la France est auprès de l’Espagne,
C’est un port.

don carlos.

Je vais être empereur d’Allemagne.
Je vous fais mettre au ban de l’empire.

hernani.

À ton gré.
J’ai le reste du monde, où je te braverai.
Il est plus d’un asile où ta puissance tombe.

don carlos.

Et quand j’aurai le monde?

hernani.
Alors j’aurai la tombe.
don carlos.

Je saurai déjouer vos complots insolents.

hernani.

La vengeance est boiteuse, elle vient à pas lents,
Mais elle vient.

don carlos, riant avec dédain.

Toucher à la dame qu’adore
Ce bandit !

hernani, dont les yeux s’allument.

Songes-tu que je te tiens encore ?
Ne me rappelle pas, futur César romain,
Que je t’ai là, chétif et petit dans ma main,
Et que si je serrais cette main trop loyale,
J’écraserais dans l’œuf ton aigle impériale !

don carlos.

Faites.

hernani.
Va-t’en, va-t’en ;
Il ôte son manteau et le jette sur les épaules du roi.

Fuis, et prends ce manteau ;
Car, dans nos rangs, pour toi, je crains quelque couteau.

Le roi s’enveloppe du manteau.

Pars tranquille à présent. Ma vengeance altérée
Pour tout autre que moi fait ta tête sacrée.

don carlos.

Monsieur, vous qui venez de me parler ainsi,
Ne demandez un jour ni grâce, ni merci.

SCÈNE IV

HERNANI, DOÑA SOL.
doña sol, saisissant la main d’Hernani.

Maintenant, fuyons vite.

hernani, la repoussant avec une douceur grave.

Il vous sied, mon amie,
D’être dans mon malheur toujours plus raffermie,
De n’y point renoncer, et de vouloir toujours
Jusqu’au fond, jusqu’au bout, accompagner mes jours.
C’est un noble dessein, digne d’un cœur fidèle !
Mais, tu le vois, mon dieu, pour tant accepter d’elle,
Pour l’entraîner, sans honte encore et sans regrets,
Il n’est plus temps ! Je vois l’échafaud de trop près !

doña sol.

Que dites-vous ?

hernani.

Ce roi que je bravais en face,
Va me punir d’avoir osé lui faire grâce.
Il fuit ; déjà peut-être il est dans son palais ;
Il appelle ses gens, ses gardes, ses valets,
Ses seigneurs, ses bourreaux...

doña sol.

Hernani ! Dieu ! Je tremble !
Eh bien ! Hâtons-nous donc alors, fuyons ensemble !

hernani.

Ensemble! Non, non ; l’heure en est passée ! Hélas !
Doña Sol, à mes yeux quand tu te révélas,
Bonne, et daignant m’aimer d’un amour secourable,
J’ai bien pu vous offrir, moi, pauvre misérable,
Ma montagne, mon bois, mon torrent ; — ta pitié
M’enhardissait, — mon pain de proscrit, la moitié
Du lit vert et touffu que la forêt me donne ;
Mais t’offrir la moitié de l’échafaud ! Pardonne,
Doña Sol ! L’échafaud, — c’est à moi seul !

doña sol.

Pourtant
Vous me l’aviez promis !

hernani, tombant à ses genoux.

Ange ! Ah ! Dans cet instant
Où la mort vient peut-être, où s’approche dans l’ombre
Un sombre dénouement pour un destin bien sombre,
Je le déclare ici, proscrit, traînant au flanc
Un souci profond, né dans un berceau sanglant,
Si noir que soit le deuil qui s’épand sur ma vie,
Je suis un homme heureux et je veux qu’on m’envie !
Car vous m’avez aimé ! Car vous me l’avez dit !
Car vous avez tout bas béni mon front maudit.

doña sol.

Hernani !

hernani.

Loué soit le sort doux et propice
Qui me mit cette fleur au bord du précipice !

Il se relève.

Et ce n'est pas pour vous que je parle en ce lieu,
Je parle pour le ciel qui m'écoute, et pour Dieu.

doña sol.

Souffre que je te suive.

hernani.

Ah ! Ce serait un crime
Que d’arracher la fleur en tombant dans l’abîme !
Va ; j’en ai respiré le parfum ! C’est assez !
Renoue à d’autres jours tes jours par moi froissés !
épouse ce vieillard ! C’est moi qui te délie ;
Je rentre dans ma nuit. Toi, sois heureuse, oublie !

doña sol.

Non, je te suis, je veux ma part de ton linceul !
Je m’attache à tes pas.

hernani, la serrant dans ses bras.
Oh ! Laisse-moi fuir seul.
Il la quitte avec un mouvement convulsif.
doña sol, douloureusement et joignant les mains.

Hernani ! Tu me fuis. — Ainsi donc, insensée,
Avoir donné sa vie et se voir repoussée !
Et n’avoir, après tant d’amour et tant d’ennui,
Pas même le bonheur de mourir près de lui !

hernani, hésitant.

Je suis banni, je suis proscrit! Je suis funeste!

doña sol.

Ah ! Vous êtes ingrat !

hernani, revenant sur ses pas.

Eh bien! Non, non, je reste.
Tu le veux ; me voici. Viens ! Oh viens dans mes bras !

Je reste et resterai tant que tu le voudras !
Oublions-les : restons. Sieds-toi sur cette pierre.

Il se place à ses pieds.

Des flammes de tes yeux inonde ma paupière :
Chante-moi quelque chant comme parfois le soir
Tu m'en chantais, avec des pleurs dans ton œil noir.
Soyons heureux ! buvons, car la coupe est remplie,
Car cette heure est à nous et le reste est folie.
Parle-moi ! Ravis-moi. N’est-ce pas qu’il est doux
D’aimer et de sentir qu’on vous aime à genoux ?
D’être deux? D’être seuls? Et que c’est douce chose
De se parler d’amour, la nuit quand tout repose ?
Oh! Laisse-moi dormir et rêver sur ton sein,
Doña Sol ! Mon amour ! ma beauté !

Bruit de cloches au loin.
doña sol, se levant.

Le tocsin!
Entends-tu ? Le tocsin !

hernani, toujours assis à ses genoux.

Eh ! Non, c’est notre noce
Qu’on sonne.

Le bruit de cloches augmente. Cris confus, flambeaux et lumières à toutes les fenêtres, sur tous les toits, dans toutes les rues.
doña sol.

Lève-toi ! Fuis ! Grand Dieu ! Saragosse
S’allume !

hernani, se soulevant à demi.
Nous aurons une noce aux flambeaux !
doña sol.

C’est la noce des morts ! La noce des tombeaux !

Bruit d’épées, cris.

  1. Dans certaines éditions, autre didascalie : Une cour ouverte. À gauche les grands murs de l’hôtel de Silva, avec une fenêtre à balcon ; au-dessous de la fenêtre, une petite porte ; à droite et au fond, des maisons et des rues. Il est nuit. On voit briller çà et là, aux façades des édifices, quelques fenêtres encore éclairées
  2. Certaines éditions proposent le texte suivant :
    …à sa tête.
    Rien de plus.

    don ricardo.

    Pourquoi pas à toutes deux, seigneur ?
    don carlos.

    Comte, un digne conseil, et qui vous fait honneur !
    Vous allez droit au but ! Vous avez la main prompte !
  3. Certaines éditions remplacent Que mon bandit par Ah ! Qu’Hernani
  4. Dans certaines éditions, les deux derniers vers sont remplacés par :
    Si le cœur seul faisait le brigand et le roi,

    À lui serait le sceptre et le poignard à toi.
  5. Dans d'autres éditions, la tirade de donc Carlos et le début de celle de doña Sol diffèrent :
    don carlos, la saisissant avec violence.

    Hé bien ! Qu’importe ?
    doña sol.

    Ô ciel! Quoi! Vous êtes altesse, ...

  6. Dans certaines éditions, Mon amour est remplacé par Monterey dit par Don Carlos
  7. Dans certaines éditions, ces trois mots sont remplacés par Monsieur !
  8. D'autres éditions présentent un texte légèrement différent :
    Va-t’en.


    doña sol.


    Mon Hernani !

    don carlos.


    C’est bien : dans quelques heures...
    Rentrer, moi votre roi...