Hernani 1889/Acte III

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Hetzel (p. 65-103).





ACTE TROISIÈME

LE VIEILLARD



LE CHÂTEAU DE SILVA

Dans les montagnes d’Aragon.

La galerie des portraits de famille de Silva ; grande salle, dont ces portraits entourés de riches bordures, et surmontés de couronnes ducales et d’écussons dorés, font la décoration. Au fond une haute porte gothique. Entre chaque portrait une panoplie complète, toutes ces armures de siècles différents.



SCÈNE PREMIÈRE

DOÑA SOL, blanche et debout près d’une table, DON RUY GOMEZ DE SILVA, assis dans un grand fauteuil ducal en bois de chêne.
don ruy gomez.

Enfin ! C’est aujourd’hui ! Dans une heure on sera
Ma duchesse ! Plus d’oncle ! et l’on m’embrassera !
Mais, m’as-tu pardonné ? J’avais tort, je l’avoue.
J’ai fait rougir ton front, j’ai fait pâlir ta joue :
J’ai soupçonné trop vite, et je n’aurais point dû
Te condamner ainsi sans avoir entendu.
Que l’apparence a tort ! Injustes que nous sommes !

Certe, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes !
C’est égal. Je devais n’en pas croire mes yeux.
Mais que veux-tu, ma pauvre enfant ? Quand on est vieux !

doña sol, immobile et grave.

Vous reparlez toujours de cela, qui vous blâme ?

don ruy gomez.

Moi ! J’eus tort. Je devais savoir qu’avec ton âme
On n’a point de galants, quand on est doña Sol,
Et qu’on a dans le cœur de bon sang espagnol.

doña sol.

Certes, il est bon et pur, monseigneur ; et peut-être
On le verra bientôt.

don ruy gomez, se levant et allant à elle.

Écoute, on n’est pas maître
De soi-même, amoureux comme je suis de toi,
Et vieux. On est jaloux, on est méchant ! Pourquoi ?
Parce que l’on est vieux. Parce que beauté, grâce,
Jeunesse, dans autrui, tout fait peur, tout menace.
Parce qu’on est jaloux des autres, et honteux
De soi. Dérision ! Que cet amour boiteux
Qui nous remet au cœur tant d’ivresse et de flamme,
Ait oublié le corps en rajeunissant l’âme !
Quand passe un jeune pâtre, — oui, c’en est là ! — souvent,
Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant,
Lui, dans son pré vert, moi dans mes noires allées,
Souvent je dis tout bas : Ô mes tours écroulées,
Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais !
Oh ! Que je donnerais mes blés et mes forêts,
Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,
Mon vieux nom, mon vieux titre et toutes mes ruines ;
Et tous mes vieux aïeux qui bientôt me verront,
Pour sa chaumière neuve, et pour son jeune front ! —
Car ses cheveux sont noirs ; car son œil reluit comme

Le tien. Tu peux le voir et dire : ce jeune homme !
Et puis, penser à moi qui suis vieux. — Je le sais !
Pourtant, j’ai nom Silva, mais ce n’est plus assez.
Oui, je me dis cela. Vois à quel point je t’aime !
Le tout, pour être jeune et beau comme toi-même !
Mais à quoi vais-je ici rêver ? Moi, jeune et beau !
Qui te dois de si loin devancer au tombeau !

doña sol.

Qui sait ?

don ruy gomez.

Mais, va, crois-moi, ces cavaliers frivoles
N’ont pas d’amour si grand qu’il ne s’use en paroles.
Qu’une fille aime et croie un de ces jouvenceaux,
Elle en meurt ; il en rit. Tous ces jeunes oiseaux,
À l’aile vive et peinte, au langoureux ramage,
Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.
Les vieux, dont l’âge éteint la voix et les couleurs,
Ont l’aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs.
Nous aimons bien. Nos pas sont lourds ? Nos yeux arides ?
Nos fronts ridés ? Au cœur on n’a jamais de rides.
Hélas ! Quand un vieillard aime, il faut l’épargner ;
Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner.
Ah ! Je t’aime en époux, en père ! Et puis encore
De cent autres façons, comme on aime l’aurore,
Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux !
De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux,
Ton front pur, le beau feu de ta douce prunelle,
Je ris, et j’ai dans l’âme une fête éternelle !

doña sol.
Hélas !
don ruy gomez.

Et puis, vois-tu ? Le monde trouve beau,
Lorsqu’un homme s’éteint, et, lambeau par lambeau
S’en va, lorsqu’il trébuche au marbre de la tombe ;
Qu’une femme, ange pur, innocente colombe,
Veille sur lui, l’abrite, et daigne encor souffrir
L’inutile vieillard qui n’est bon qu’à mourir.
C’est une œuvre sacrée, et qu’à bon droit on loue,
Que ce suprême effort d’un cœur qui se dévoue,
Qui console un mourant jusqu’à la fin du jour,
Et, sans aimer peut-être, a des semblants d’amour !
Ah ! Tu seras pour moi cet ange au cœur de femme,
Qui, du pauvre vieillard réjouit encor l’âme,
Et de ses derniers ans lui porte la moitié,
Fille par le respect et sœur par la pitié.

doña sol.

Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre,
Monseigneur ! Ce n’est pas une raison pour vivre
Que d’être jeune. Hélas ! Je vous le dis, souvent
Les vieillards sont tardifs, les jeunes vont devant,
Et leurs yeux brusquement referment leur paupière,
Comme un sépulcre ouvert dont retombe la pierre.

don ruy gomez.

Oh ! Les sombres discours ! Mais je vous gronderai,
Enfant ! Un pareil jour est joyeux et sacré.
Comment à ce propos, quand l’heure nous appelle,
N’êtes-vous pas encor prête pour la chapelle ?
Mais, vite ! Habillez-vous. — Je compte les instants.
La parure de noce !

doña sol.
Il sera toujours temps.
don ruy gomez.
Non pas.
Entre un page
Que veut Iaquez ?
le page.

Monseigneur, à la porte,
Un homme, un pèlerin, un mendiant, n’importe,
Est là qui vous demande asile.

don ruy gomez.

Quel qu’il soit,
Le bonheur entre avec l’étranger qu’on reçoit,
Qu’il vienne. — Du dehors a-t-on quelques nouvelles ?
Que dit-on de ce chef de bandits infidèles
Qui remplit nos forêts de sa rébellion ?

le page.

C’en est fait d’Hernani ; c’en est fait du lion
De la montagne.

doña sol, à part.
Dieu !
don ruy gomez, au page.
Quoi ?
le page.

La troupe est détruite.
Le roi, dit-on, s’est mis lui-même à leur poursuite.
La tête d’Hernani vaut mille écus du roi,
Pour l’instant ; mais on dit qu’il est mort.

doña sol, à part.

Quoi ! Sans moi,
Hernani ?

don ruy gomez.

<poem>::::Grâce au ciel ! Il est mort, le rebelle !

On peut se réjouir maintenant, chère belle !

Allez donc vous parer, mon amour, mon orgueil !
Aujourd’hui, double fête.

doña sol, à part.
Oh ! Des habits de deuil.
Elle sort.
don ruy gomez, au page.

Fais-lui vite porter l’écrin que je lui donne.

Il se rassied dans son fauteuil.

Je veux la voir parée ainsi qu’une madone,
Et, grâce à ses yeux noirs, et grâce à mon écrin,
Belle à faire à genoux tomber un pèlerin.
A propos, et celui qui nous demande un gîte ?
Dis-lui d’entrer, fais-lui mes excuses ; cours vite.

Le page salue et sort.

Laisser son hôte attendre !… ah ! C’est mal !

La porte du fond s’ouvre, Hernani paraît déguisé en pèlerin. Le duc se lève.

SCÈNE II

DON RUY GOMEZ DE SILVA, HERNANI.
Hernani s’arrête sur le seuil de la porte.

Monseigneur,
Paix et bonheur à vous !

don ruy gomez, le saluant de la main.

À toi paix et bonheur,
Mon hôte !...

Hernani entre. Le duc se rassied.
N’es-tu pas pèlerin ?
hernani, s'inclinant.
Oui.
don ruy gomez

Sans doute
Tu viens d’Armillas ?

hernani

Non, j’ai pris une autre route.
On se battait par là.

don ruy gomez

La troupe du banni,
N’est-ce pas ?

hernani
Je ne sais.
don ruy gomez.

Le chef, le Hernani,
Que devient-il ? Sais-tu ?

hernani.
Seigneur, quel est cet homme ?
don ruy gomez.

Tu ne le connais pas ? Tant pis ! La grosse somme
Ne sera point pour toi. Vois-tu, ce Hernani,
C’est un rebelle au roi, trop longtemps impuni
Si tu vas à Madrid, tu le pourras voir pendre.

hernani.

Je n’y vais pas.

don ruy gomez.
Sa tête est à qui veut la prendre.
hernani, à part.

Qu’on y vienne !

don ruy gomez.
Où vas-tu, bon pèlerin ?
hernani.

Seigneur,
Je vais à Saragosse.

don ruy gomez.

Un vœu fait en l’honneur
D’un saint ? De Notre-Dame ?

hernani.
Oui, duc, de notre-dame.
don ruy gomez.

Del Pilar ?

hernani.
Del Pilar.
don ruy gomez.

Il faut n’avoir point d’âme
Pour ne point acquitter les vœux qu’on fait aux saints.
Mais, le tien accompli, n’as-tu d’autres desseins ?
Voir le pilier, c’est là tout ce que tu désires ?

hernani.

Oui, je veux voir brûler les flambeaux et les cires,
Voir Notre-Dame au fond du sombre corridor,
Luire en sa châsse ardente, avec sa chape d’or ;
Et puis m’en retourner.

don ruy gomez.

Fort bien ! Ton nom, mon frère ?
Je suis Ruy De Silva.

hernani, hésitant.
Mon nom ?...
don ruy gomez.

Tu peux le taire
Si tu veux. Nul n’a droit de le savoir ici.
Viens-tu pas demander asile ?

hernani.
Oui, duc.
don ruy gomez.

Merci.
Sois le bienvenu. Reste, ami ! Ne te fais faute
De rien. Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte.
Qui que tu sois, c’est bien ! Et, sans être inquiet,
J’accueillerais Satan, si Dieu me l’envoyait.

La porte du fond s'ouvre à deux battants. Entre doña Sol, en parure de mariée. Derrière elle, pages, valets, et deux femmes portant sur un coussin de velours un coffret d'argent ciselé, qu'elles vont déposer sur une table, et qui renferme un riche écrin, couronne de duchesse, bracelets, colliers, perles et brillants, pêle-mêle. — Hernani, haletant et effaré, considère doña Sol avec des yeux ardents, sans écouter le duc.

SCÈNE III

Les Mêmes, DOÑA SOL, pages, valets, femmes.

don ruy gomez, continuant..

Voici ma notre-dame, à moi ! L’avoir priée
Te portera bonheur.

Il va présenter la main à doña Sol, toujours pâle et grave.

Ma belle mariée,
Venez. — Quoi ! Pas d’anneau ! Pas de couronne encor !

hernani, d'une voix tonnante..

Qui veut gagner ici mille carolus d’or ?

Tous se retournent étonnés. Il déchire sa robe de pèlerin, la foule aux pieds et paraît en costume de montagnard..

Je suis Hernani !

doña sol, à part, avec joie..
Ciel ! Vivant !
hernani, aux valets..
Je suis cet homme

Qu’on cherche.

Au duc..

Vous vouliez savoir si je me nomme
Perez ou Diégo ? Non ! Je me nomme Hernani !
C’est un bien plus beau nom, c’est un nom de banni,
C’est un nom de proscrit. — Vous voyez cette tête ?
Elle vaut assez d’or pour payer votre fête !

Aux valets..

Je vous la donne à tous ! Vous serez bien payés !
Prenez : liez mes mains, liez mes pieds, liez !

Mais, non : c’est inutile ; une chaîne me lie

Que je ne romprai point.


DOÑA SOL, à part.

Malheureuse !


DON RUY GOMEZ.

Folie !

Ah, mon hôte est un fou !


HERNANI.

Votre hôte est un bandit.


DOÑA SOL.

Oh ! Ne l’écoutez pas.


HERNANI.

J’ai dit ce que j’ai dit.


DON RUY GOMEZ.

Mille carolus d’or, monsieur ! La somme est forte

Et je ne suis pas sûr de tous mes gens.


HERNANI.

Qu’importe ?

Livrez-moi !


DON RUY GOMEZ.

Taisez-vous.


HERNANI, aux valets.

Hernani !


DOÑ A SOL, d’une voix éteinte, à son oreille.

Oh ! Tais-toi.


HERNANI, se détournant à demi vers doña Sol.

On se marie ici ! Je veux en être, moi.

Ma fiancée aussi m’attend.

Au duc.


Elle est moins belle

Que la vôtre, seigneur ; mais n’est pas moins fidèle :

La mort ! — Aucun de vous ne fait un pas encor ?


DOÑA SOL, bas.

Par pitié…!


HERNANI, aux valets.

Mes amis, mille carolus d’or !


DON RUY GOMEZ.

C’est le démon !


HERNANI, à un jeune valet.

Viens, toi ; tu gagneras la somme.

Riche alors, de valet tu redeviendras homme !


Aux valets.


Vous aussi vous tremblez ! Ai-je assez de malheur !


DON RUY GOMEZ.

Frère, à toucher ta tête ils risqueraient la leur.

Fusses-tu Hernani, fusses-tu cent fois pire,

Pour ta vie, au lieu d’or, offrît-on un empire,

Mon hôte ! Je te dois protéger en ce lieu,

Même contre le roi, car je te tiens de Dieu !

S’il tombe un seul cheveu de ton front, que je meure !


A doña Sol.


Ma nièce, vous serez ma femme dans une heure.

Rentrez chez vous. Je vais faire armer le château,

J’en vais fermer la porte.


Il sort.


HERNANI.

Oh ! Pas même un couteau !


Doña Sol, après que le duc a disparu, fait quelques pas comme pour suivre ses femmes, puis s’arrête, et, dès qu’elles sont sorties, revient vers Hernani avec anxiété. SCENE 5



Hernani, doña Sol. Hernani, immobile, considère avec un regard froid l’écrin nuptial placé sur la table. Puis il hoche la tête, et ses yeux s’allument.


HERNANI.

Je vous fais compliment ! Plus que je ne puis dire

La parure me charme, et m’enchante, et j’admire !


Examinant le coffret.


Sans doute tout est vrai, tout est bon, tout est beau !

Il n’oserait tromper, lui, qui touche au tombeau.

Il prend l’une après l’autre toutes les pièces de l’écrin.

Rien n’y manque ! Colliers, brillants, pendants d’oreille, Couronne de duchesse, anneau d’or… — à merveille !

Grand merci de l’amour sûr, fidèle et profond !

Le précieux écrin !


Doña Sol va au coffret, y fouille et en tire un poignard.


Vous n’allez pas au fond.


Hernani pousse un cri et tombe prosterné à ses pieds.


C’est le poignard, qu’avec l’aide de ma patronne,

Je pris au roi Carlos lorsqu’il m’offrit un trône,

Et que je refusai pour vous qui m’outragez !


HERNANI, toujours à genoux.

Oh ! Laisse, qu’à genoux, dans tes yeux affligés

J’efface tous ces pleurs amers et pleins de charmes,

Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes !


DOÑA SOL attendrie.

Hernani ! Je vous aime et vous pardonne, et n’ai

Que de l’amour pour vous.


HERNANI.

Elle m’a pardonné,

Et m’aime ! Qui pourra faire aussi que moi-même,

Après ce que j’ai dit, je me pardonne et m’aime ?…

Oh ! Je voudrais savoir, ange au ciel réservé,

Où vous avez marché, pour baiser le pavé !


DONA SOL.

Ami !

HERNANI.

Non ! je dois t’être odieux ! Mais, écoute,

Dis-moi : je t’aime ! Hélas ! rassure un cœur qui doute,

Dis-le moi ! car souvent, avec ce peu de mots

La bouche d’une femme a guéri bien des maux !

DOÑA SOL.

Croire que mon amour eût si peu de mémoire ! Que jamais ils pourraient, tous ces hommes sans gloire,

Jusqu’à d’autres amours, plus nobles à leur gré,

Rapetisser un cœur où son nom est entré !


HERNANI.

Hélas ! J’ai blasphémé !… si j’étais à ta place,

Doña Sol, j’en aurais assez ; je serais lasse

De ce fou furieux, de ce sombre insensé

Qui ne sait caresser qu’après qu’il a blessé !

Je lui dirais : Va-t-en ! Repousse-moi, repousse !

Et je te bénirai, car tu fus bonne et douce,

Car tu m’as supporté trop longtemps, car je suis

Mauvais, je noircirais tes jours avec mes nuits !

Car c’en est trop, enfin, ton âme est belle et haute

Et pure, et si je suis méchant, est-ce ta faute ?

Epouse le vieux duc ! Il est bon, noble, il a

Par sa mère Olmedo, par son père Alcala.

Encore un coup, sois riche avec lui, sois heureuse !

Moi, sais-tu ce que peut cette main généreuse

T’offrir de magnifique ? une dot de douleurs.

Tu pourras y choisir ou du sang ou des pleurs.

L’exil, les fers, la mort, l’effroi qui m’environne,

C’est la ton collier d’or, c’est ta belle couronne,

Et jamais à l’épouse un époux plein d’orgueil

N’offrit plus riche écrin de misère et de deuil.

Epouse le vieillard, te dis-je ; il te mérite !

Eh ! qui jamais croira que ma tête proscrite

Aille avec ton front pur ? qui, nous voyant tous deux,

Toi, calme et belle, moi, violent, hasardeux,

Toi, paisible et croissant comme une fleur à l’ombre,

Moi, heurté dans l’orage à des écueils sans nombre,

Qui dira que nos sorts suivent la même loi ?

Non. Dieu qui fait tout bien ne te fit pas pour moi.

Je n’ai nul droit d’en haut sur toi, je me résigne !

J’ai ton cœur, c’est un vol ! je le rends au plus digne.

Jamais à nos amours le ciel n’a consenti. Si j’ai dit que c’était ton destin, j’ai menti !

D’ailleurs, vengeance, amour, adieu ! mon jour s’achève.

Je m’en vais, inutile, avec mon double rêve,

Honteux de n’avoir pu ni punir, ni charmer,

Qu’on m’ait fait pour haïr, moi qui n’ai su qu’aimer !

Pardonne-moi ! fuis-moi ! ce sont mes deux prières.

Ne les rejette pas, car ce sont les dernières !

Tu vis, et je suis mort. Je ne vois pas pourquoi

Tu te ferais murer dans ma tombe avec moi !


DONA SOL.

Ingrat !


HERNANI.

Monts d’Aragon ! Galice ! Estramadoure !

Oh ! je porte malheur à tout ce qui m’entoure !

J’ai pris vos meilleurs fils ; pour mes droits, sans remords,

Je les ai fait combattre, et voilà qu’ils sont morts !

C’étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne !

Ils sont morts ! ils sont tous tombés dans la montagne,

Tous sur le dos couchés, en justes, devant Dieu,

Et s’ils ouvraient les yeux, ils verraient le ciel bleu !

Voilà ce que je fais de tout ce qui m’épouse !

Est-ce une destinée à te rendre jalouse ?

Dona Sol, prends le duc, prends l’enfer, prends le roi !

C’est bien. Tout ce qui n’est pas moi vaut mieux que moi !

Je n’ai plus un ami qui de moi se souvienne,

Tout me quitte, il est temps qu’à la fin ton tour vienne,

Car je dois être seul. Fuis ma contagion.

Ne te fais pas d’aimer une religion !

Oh ! par pitié pour toi, fuis ! Tu me crois peut-être

Un homme comme sont tous les autres, un être

Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.

Détrompe-toi ! je suis une force qui va !

Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !

Une âme de malheur faite avec des ténèbres !

Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.

Je descends, je descends, et jamais ne m’arrête.

Si parfois, haletant, j’ose tourner la tête,

Une voix me dit : Marche ! et l’abîme et profond,

Et de flamme et de sang je le vois rouge au fond !

Cependant, à l’entour de ma course farouche,

Tout se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche !

Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal.

Hélas ! sans le vouloir, je te ferais du mal !


DONA SOL.

Grand Dieu !


HERNANI.

C’est un démon redoutable, te dis-je,

Que le mien. Mon bonheur, voilà le seul prodige

Qui lui soit impossible. Et toi, c’est le bonheur !

Tu n’es donc pas pour moi, cherche un autre seigneur !

Va, si jamais le ciel à mon sort qu’il renie

Souriait… n’y crois pas ! ce serait ironie.

Epouse le duc !


DOÑA SOL.

Donc ce n’était pas assez !

Vous aviez déchiré mon cœur, vous le brisez !

Ah ! Vous ne m’aimez plus !


HERNANI.

Oh ! Mon cœur et mon âme

C’est toi ! L’ardent foyer d’où me vient toute flamme,

C’est toi ! Ne m’en veux pas de fuir, être adoré !…


DOÑA SOL.

Je ne vous en veux pas, seulement j’en mourrai.


HERNANI.

Mourir ! pour qui ? Pour moi ? se peut-il que tu meures

Pour si peu ?


DOÑ A SOL, pleurant et tombant dans un fauteuil.

Voilà tout.


HERNANI, s’asseyant près d’elle.

Oh ! Tu pleures ! Tu pleures !

Et c’est encor ma faute ! Et qui me punira ?

Car tu pardonneras encor ! Qui te dira

Ce que je souffre au moins, lorsqu’une larme noie

La flamme de tes yeux, dont l’éclair est ma joie !

Oh ! Mes amis sont morts ! Oh ! Je suis insensé !

Pardonne ! Je voudrais aimer, je ne le sai.

Hélas ! J’aime pourtant d’une amour bien profonde !

Ne pleure pas ; mourons plutôt ! Que n’ai-je un monde !

Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux !


DOÑA SOL, se jetant à son cou.

Vous êtes mon lion, superbe et généreux !

Je vous aime.


HERNANI.

Ah ! L’amour serait un bien suprême

Si l’on pouvait mourir de trop aimer !


DOÑA SOL.

Je t’aime !

Monseigneur ! Je vous aime, et je suis toute à vous.


Hernani laisse tomber sa tête sur son épaule.


HERNANI.

Oh ! Qu’un coup de poignard de toi me serait doux !


DOÑA SOL, suppliante.

Ah ! Ne craignez-vous pas que Dieu ne vous punisse

De parler de la sorte ?


HERNANI.

Eh bien ! Qu’il nous unisse,

Tu le veux !… qu’il en soit ainsi ! J’ai résisté !


Tous deux dans les bras l’un de l’autre se regardent avec extase, sans voir, sans entendre, et comme absorbés dans leurs regards. Don Ruy Gomez entre, et s’arrête comme pétrifié sur le seuil. SCENE 6



Hernani, don Ruy Gomez, doña Sol.


DON RUY GOMEZ, immobile et croisant les bras.

Voilà donc le paiement de l’hospitalité !

Voilà ce que céans notre hôte nous apporte !


Tous deux se détournent comme réveillés en sursaut.


Bon seigneur, va-t’en voir si ta muraille est forte,

Si la porte est bien close et l’archer dans sa tour ;

De ton château pour nous, fais et refais le tour ;

Cherche en ton arsenal une armure à ta taille ;

Ressaie, à soixante ans, ton harnais de bataille !

Voici la loyauté dont nous paierons ta foi !

Tu fais cela pour nous, et nous, ceci pour toi.

Saints du ciel ! J’ai vécu plus de soixante années ;

J’ai vu bien des bandits aux mains empoisonnées,

J’en ai vu qui mouraient sans croix et sans pater ;

J’ai vu Sforce, j’ai vu Borgia, je vois Luther ;

Mais je n’ai jamais vu perversité si haute

Qui n’eût craint le tonnerre en trahissant son hôte ! Ce n’est pas de mon temps ! — Si noire trahison

Pétrifie un vieillard au seuil de sa maison,

Et fait que le vieux maître, en attendant qu’il tombe,

A l’air d’une statue à mettre sur sa tombe !

Maures et castillans ! Quel est cet homme-ci ?


Il lève les yeux et les promène sur les portraits qui entourent la salle.


O vous ! Tous les Silva qui m’écoutez ici,

Pardon si devant vous, pardon si ma colère

Dit l’hospitalité mauvaise conseillère !

— Oh ! Je me vengerai ! HERNANI.

Ruy Gomez De Silva,

Si jamais vers le ciel noble front s’éleva,

Si jamais cœur fut grand, si jamais âme haute,

C’est la vôtre, seigneur ! C’est la tienne, ô mon hôte !

Moi qui te parle ici, je suis coupable, et n’ai

Rien à dire, sinon que je suis bien damné !

Oui, j’ai voulu te prendre et t’enlever ta femme ;

Oui, j’ai voulu souiller ton lit ; oui, c’est infâme !

J’ai du sang ; tu feras très bien de le verser,

D’essuyer ton épée, et de n’y plus penser.


DOÑA SOL.

Seigneur, ce n’est pas lui ! Ne frappez que moi-même !…


HERNANI.

Attendez, doña Sol ; car cette heure est suprême.

Cette heure m’appartient. Je n’ai plus qu’elle. Ainsi,

Laissez-moi m’expliquer avec le duc ici.

Duc ! Crois aux derniers mots de ma bouche : j’en jure,

Je suis coupable ; mais sois tranquille, — elle est pure.


DOÑA SOL.

Ah ! Moi seule ai tout fait ; car je l’aime.


A ce mot, Ruy Gomez se détourne en tressaillant, et fixe sur doña Sol un regard terrible.


DOÑA SOL, à genoux.

Oui. Pardon !

Je l’aime, monseigneur !


DON RUY GOMEZ.

Vous l’aimez ! A Hernani.


Tremble donc.


Bruit de trompettes au dehors. Au page qui entre.


Qu’est ce bruit ?


LE PAGE.

C’est le roi, monseigneur, en personne,

Avec un gros d’archers et son héraut qui sonne.


DOÑA SOL.

Dieu ! Le roi ! Dernier coup !


LE PAGE, au duc.

Il demande pourquoi

La porte est close, et veut qu’on ouvre.


DON RUY GOMEZ.

Ouvrez au roi !


Le page s’incline et sort.


DOÑA SOL.

Il est perdu !


Don Ruy Gomez va à l’un des tableaux, qui est son propre portrait, et le dernier à gauche. Il presse un ressort ; le portrait s’ouvre comme une porte, et laisse voir une cachette pratiquée dans le mur. Le duc se tourne vers Hernani.


DON RUY GOMEZ.

Monsieur, entrez ici.


HERNANI.

Ma tête

Est à toi, livre-la, seigneur, je la tiens prête.

Je suis ton prisonnier.


Il entre dans la cachette. Don Ruy Gomez presse le ressort, tout se referme, et le portrait revient à sa place.


DOÑA SOL, au duc.

Seigneur, pitié pour lui.


LE PAGE entrant.

Son altesse le roi !


Doña Sol baisse précipitamment son voile. La porte s’ouvre à deux battants. Entre don Carlos en habit de guerre, suivi d’une foule de gentilshommes également armés, de pertuisaniers, d’arquebusiers, d’arbalétriers ; il s’avance à pas lents, la main gauche sur le pommeau de son épée, la droite dans sa poitrine, et fixe sur le vieux duc un œil de défiance et de colère. Le duc va au-devant du roi et le salue profondément. Silence, attente et terreur à l’entour. Enfin le roi, arrivé en face du duc, lève brusquement la tête.





SCENE 7



Don Ruy Gomez, doña Sol voilée, don Carlos, suite.


DON CARLOS.

D’où vient donc aujourd’hui,

Mon cousin, que ta porte est si bien verrouillée ?

Par les saints ! Je croyais ta dague plus rouillée !

Et je ne savais pas qu’elle eût hâte à ce point,

Quand nous te venons voir, de reluire à ton poing !


Don Ruy Gomez veut parler, le roi poursuit avec un geste impérieux.


C’est s’y prendre un peu tard pour faire le jeune homme !

Avons-nous des turbans ? Serait-ce qu’on me nomme

Mahom ou Boabdil, et non Carlos, répond !

Pour nous baisser la herse et nous lever le pont ?


DON RUY GOMEZ, s’inclinant.

Seigneur !…


DON CARLOS, à ses gentilshommes.

Prenez les clés ! Saisissez-vous des portes !


Deux officiers sortent, plusieurs autres rangent les soldats en triple haie dans la salle. Don Carlos se tourne vers le duc.


Ah ! Vous réveillez donc les rébellions mortes !

Pardieu ! Si vous prenez de ces airs avec moi,

Messieurs les ducs, le roi prendra des airs de roi !

Et j’irai par les monts, de mes mains aguerries,

Dans leurs nids crénelés, tuer les seigneuries !


DON RUY GOMEZ, se redressant.

Altesse, les Silva sont loyaux…


DON CARLOS, avec colère.

Sans détours,

Réponds, duc, ou je fais raser tes onze tours !

De l’incendie éteint il reste une étincelle,

Des bandits morts il reste un chef : qui le recèle ?

C’est toi ! Ce Hernani, rebelle empoisonneur,

Ici, dans ton château, tu le caches !


DON RUY GOMEZ.Seigneur,

C’est vrai.


DON CARLOS.

Fort bien ! Je veux sa tête ou bien la tienne.

Entends-tu, mon cousin ?


DON RUY GOMEZ, s’inclinant.

Mais qu’à cela ne tienne !

Vous serez satisfait.


Doña Sol se cache la tête dans ses mains et tombe sur un fauteuil.


DON CARLOS radouci.

Ah ! Tu t’amendes !… va

Chercher mon prisonnier.


Le duc croise les bras, baisse la tête et reste un instant rêveur. Le roi et doña Sol l’observent en silence, et agités d’émotions contraires, enfin le duc relève son front, prend la main du roi, le mène devant le plus ancien des portraits, celui qui commence la galerie à droite du spectateur.


DON RUY GOMEZ, montrant le vieux portrait.

Écoutez ! des Silva

C’est l’aîné, c’est l’aïeul, l’ancêtre, le grand homme !

Don Silvins, qui fut trois fois consul de Rome.


Mouvement d’impatience de Carlos.


DON RUY GOMEZ, à un autre portrait.

Écoutez-moi : voici Ruy Gomez De Silva,

Grand-maître de Saint-Jacque et de Calatrava.

Son armure géante irait mal à nos tailles.

Il prit trois cents drapeaux, gagna trente batailles,

Conquit au roi Motril, Antequera, Suez,

Nijar ; et mourut pauvre. Altesse, saluez.


Il s’incline, se découvre et passe à un autre. Le roi l’écoute avec une impatience et une colère toujours croissantes.


Près de lui Juan, son fils, cher aux âmes loyales.

Sa main pour un serment valait les mains royales.


A un autre.


Don Gaspar, de Mendoce et de Silva l’honneur !

Toute noble maison tient à Silva, seigneur.

Sandoval tour à tour nous craint ou nous épouse.

Manrique nous envie et Lara nous jalouse.

Alencastre nous hait. Nous touchons à la fois

Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois !

Vasquez, qui soixante ans garda la foi jurée…


Geste d’impatience du roi.


J’en passe, et des meilleurs ! — cette tête sacrée,

C’est mon père ; il fut grand, quoiqu’il vînt le dernier.

Les maures de Grenade avaient fait prisonnier

Le comte Alvar Giron son ami ; mais mon père

Prit pour l’aller chercher six cents hommes de guerre,

Il fit tailler en pierre un comte Alvar Giron,

Qu’à sa suite il traîna, jurant par son patron

De ne point reculer que le comte de pierre

Ne tournât front lui-même et n’allât en arrière ;

Il combattit, puis vint au comte, et le sauva.


DON CARLOS, hors de lui.

Mon prisonnier !


DON RUY GOMEZ.

C’était un Gomez De Silva.

Voilà donc ce qu’on dit, quand dans cette demeure

On voit tous ces héros…


DON CARLOS, frappant du pied.

Mon prisonnier, sur l’heure !


Don Ruy Gomez s’incline devant le roi, lui prend la main et le mène devant le dernier portrait, derrière lequel est caché Hernani. Doña Sol le suit des yeux avec anxiété.


Ce portrait, c’est le mien. Roi don Carlos, merci !

Car vous voulez qu’on dise en le voyant ici :

« Ce dernier, digne fils d’une race si haute,

Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! »


Le roi, déconcerté, s’éloigne avec colère, et reste un instant silencieux, les lèvres tremblantes et l’œil enflammé.


DON CARLOS.

Duc, ton château me gêne, et je le mettrai bas !


DON RUY GOMEZ.

Car, vous me la paieriez, altesse, n’est-ce pas ?


DON CARLOS.

Duc, j’en ferai raser les tours pour tant d’audace,

Et je ferai semer du chanvre sur la place.


DON RUY GOMEZ.

Mieux voir croître du chanvre où ma tour s’éleva,

Qu’une tache ronger le vieux nom de Silva.


Aux portraits.


N’est-il pas vrai, vous tous ? Duc ! Cette tête est nôtre,

Et tu m’avais promis…


DON RUY GOMEZ.

J’ai promis l’une ou l’autre.


Se découvrant. Je donne celle-ci. Prenez-la.


DON CARLOS.

Ma bonté

Est à bout ! Livre-moi cet homme !


DON RUY GOMEZ.

En vérité,

J’ai dit.


DON CARLOS, à sa suite.

Fouillez partout ! Et qu’il ne soit point d’aile,

De cave, ni de tour…


DON RUY GOMEZ.

Mon donjon est fidèle

Comme moi. Seul il sait le secret avec moi.

Nous le garderons bien tous deux.


DON CARLOS.

Je suis le roi.


DON RUY GOMEZ.

A moins de démolir le château pierre à pierre,

D’assassiner le maître, on n’aura rien ! DON CARLOS.

Prière,

Menace, tout est vain ! Livre-moi le bandit,

Duc ! Ou, tête et château, j’abattrai tout.


DON RUY GOMEZ.

J’ai dit.


DON CARLOS.

Hé bien donc ! Au lieu d’une, alors j’aurai deux têtes.


Au duc d’Alcala.


Jorge, arrêtez le duc.


DOÑA SOL, arrache son voile, et se jette entre le roi, le duc et les gardes.

Roi don Carlos, vous êtes

Un mauvais roi !


DON CARLOS, se détournant avec un cri de surprise.

Grand dieu ! Que vois-je ?

Doña Sol !


DOÑA SOL.

Altesse, tu n’as pas le cœur d’un espagnol !


DON CARLOS, troublé et chancelant.

Madame, pour le roi, vous êtes bien sévère.


Il s’approche de doña Sol. A voix basse :


C’est vous qui m’avez mis au cœur cette colère.

Un homme devient ange ou monstre en vous touchant.

Ah ! Quand on est haï, que vite on est méchant !

Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille,

J’étais grand ! J’eusse été le lion de Castille ;

Vous m’en faites le tigre avec votre courroux.

Le voilà qui rugit, madame ! Taisez-vous !


Doña Sol lui jette un regard impérieux, il s’incline.


Pourtant, j’obéirai.


Se tournant vers le duc.


Mon cousin, je t’estime.

Ton scrupule, après tout, peut sembler légitime. Sois fidèle à ton hôte, infidèle à ton roi ;

C’est bien ; je te fais grâce et suis meilleur que toi.

J’emmène seulement ta nièce comme otage.


DON RUY GOMEZ.

Seulement !


DOÑA SOL, interdite.

Moi ! Seigneur !


DON CARLOS.

Oui, vous.


DON RUY GOMEZ.

Pas davantage !

Oh ! La grande clémence ! ô généreux vainqueur,

Qui ménage la tête et torture le cœur !!

Belle grâce !


DON CARLOS.

Choisis : doña Sol, ou le traître.

Il me faut l’un des deux.


DON RUY GOMEZ.

Ah ! Vous êtes le maître !

Le roi s’approche de doña Sol ; elle se réfugie vers

Don Ruy Gomez.


DOÑA SOL.

Sauvez-moi, monseigneur !


Elle s’arrête tout-à-coup. à part.


Malheureuse, il le faut !

La tête de mon oncle ou l’autre !… moi plutôt !


Au roi.


Je vous suis.


DON CARLOS, à part.

Par les saints ! L’idée est triomphante !

Il faudra bien enfin s’adoucir, mon infante !

Doña Sol va au coffret, l’ouvre, et y prend le

Poignard, qu’elle cache dans son sein.


DON CARLOS va à elle, et lui présente la main. Qu’emportez-vous là ?


DOÑA SOL.

Prince, un joyau précieux.


DON CARLOS, souriant.

Ah ! Voyons.


DOÑA SOL.

Vous verrez.


Elle donne la main à Carlos et se dispose à le suivre. Don Ruy Gomez, qui est resté profondément absorbé dans sa douleur, se retourne et fait quelques pas en criant.


DON RUY GOMEZ.

Doña Sol !… terre et cieux !

Doña Sol !… puisque l’homme ici n’a point d’entrailles,

A mon aide ! Croulez ! Armures et murailles !


Il court au roi.


Laisse-moi mon enfant ! Je n’ai qu’elle, ô mon roi !


DON CARLOS, lâchant la main de doña Sol.

Alors… mon prisonnier !


Le duc baisse la tête et semble en proie à une horrible agitation ; il se relève, regarde les portraits en joignant les mains vers eux.


DON RUY GOMEZ.

… Ayez pitié de moi,

Vous tous !


Il fait un pas vers la porte masquée.


DOÑA SOL le suit des yeux ; il se retourne encore vers les portraits.

Ah ! Voilez-vous ! Votre regard m’arrête.


Il s’avance lentement vers son portrait, puis se tourne de nouveau vers le roi.


Tu le veux ?… DON CARLOS.

Oui.


Le duc lève en tremblant la main vers le ressort.


DOÑA SOL.

Dieu !


DON RUY GOMEZ, tombant aux genoux du roi.

Non ! Par pitié, prends ma tête !


DON CARLOS.

Ta nièce !


DON RUY GOMEZ, se relevant.

Prends-la donc, et laisse-moi l’honneur.


DON CARLOS, reprenant la main de doña Sol tremblante.

Adieu, duc !


DON RUY GOMEZ.

Au revoir !

Il suit de l’œil le roi qui se retire avec doña

Sol, puis il met la main sur son poignard.

Dieu vous garde, seigneur !


Il revient sur le devant du théâtre, haletant, immobile, sans plus rien voir ni entendre. L’œil fixe, les bras croisés sur la poitrine. Cependant le roi sort avec doña Sol. Basse entre eux. Dès qu’ils sont sortis, don Ruy Gomez lève les yeux, les promène autour de lui et voit qu’il est seul. Il court à la muraille, détache deux épées d’une panoplie, les mesure toutes deux, et les dépose sur une table ; puis il va au portrait, presse le ressort ; la porte se rouvre.





SCENE 8



Don Ruy Gomez, Hernani. DON RUY GOMEZ.

Sors.


Hernani paraît, don Ruy lui montre les deux épées sur la table.


Choisis. Don Carlos est hors de la maison,

Il s’agit maintenant de me rendre raison.

Choisis, et faisons vite. Allons donc, ta main tremble !


HERNANI.

Un duel ! Nous ne pouvons, vieillard, combattre ensemble.


DON RUY GOMEZ.

Pourquoi donc ? As-tu peur ? N’es-tu point noble ? Enfer !

Noble ou non, pour croiser le fer avec le fer,

Tout homme qui m’outrage est assez gentilhomme.


HERNANI.

Vieillard !


DON RUY GOMEZ.

Viens me tuer, ou viens mourir, jeune homme !


HERNANI.

Mourir, oui. Vous m’avez sauvé malgré mes vœux ;

Donc, ma vie est à vous. Reprenez-la.


DON RUY GOMEZ.

Tu veux ?

Ne t’en prends qu’à toi seul ! — c’est bon ! Fais ta prière.


HERNANI.

Oh ! C’est à toi, seigneur, que je fais la dernière.


DON RUY GOMEZ.

Parle à l’autre seigneur.


HERNANI.

Non, non, à toi ! Vieillard,

Frappe-moi. Tout m’est bon, dague, épée ou poignard !

Mais fais-moi, par pitié, cette suprême joie !

Duc ! Avant de mourir, permets que je la voie !


DON RUY GOMEZ.

La voir !


HERNANI.

Au moins permets que j’entende sa voix,

Une dernière fois ! Rien qu’une seule fois !


DON RUY GOMEZ

L’entendre !


HERNANI

Oh ! je comprends, seigneur, ta jalousie.

Mais déjà par la mort ma jeunesse est saisie.

Pardonne-moi. Veux-tu, dis-moi, que, sans le vouloir,

S’il le faut, je l’entende ? Et je mourrai ce soir.

L’entendre seulement ! Contente mon envie !

Mais, Oh ! qu’avec douceur j’exhalerais ma vie,

Si tu daignais vouloir qu’avant de fuir aux cieux

Mon âme allât revoir la sienne dans ses yeux !

— Je ne lui dirai rien. Tu seras là, mon père.

Tu me prendras après. DON RUY GOMEZ montrant la porte masquée.

Saints du ciel ! Ce repaire

Est-il donc si profond, si sourd et si perdu,

Qu’il n’ait entendu rien !


HERNANI.

Je n’ai rien entendu.


DON RUY GOMEZ.

Il a fallu livrer doña Sol, ou toi-même.


HERNANI.

A qui livrée ?


DON RUY GOMEZ.

Au roi.


HERNANI.

Vieillard stupide ! Il l’aime !


DON RUY GOMEZ.

Il l’aime !!


HERNANI.

Il nous l’enlève ! Il est notre rival.


DON RUY GOMEZ.

Ô malédiction ! Mes vassaux, à cheval,

A cheval ! Poursuivons le ravisseur !


HERNANI.

Écoute.

La vengeance au pied sûr fait moins de bruit en route.

Je t’appartiens, tu peux me tuer. Mais veux-tu

M’employer à venger ta nièce et sa vertu ?

Ma part dans ta vengeance ! Oh ! Fais-moi cette grâce !

Et s’il faut embrasser tes pieds, je les embrasse !

Suivons le roi tous deux ! Viens, je serai ton bras,

Je te vengerai, duc ; après, tu me tueras. DON RUY GOMEZ.

Alors, comme aujourd’hui, te laisseras-tu faire ?


HERNANI.

Oui, duc.


DON RUY GOMEZ.

Qu’en jures-tu ?


HERNANI.

La tête de mon père.


DON RUY GOMEZ.

Voudras-tu de toi-même un jour t’en souvenir ?


HERNANI, lui présentant le cor qu’il ôte de sa ceinture.

Écoute, prends ce cor. Quoi qu’il puisse advenir,

Quand tu voudras, seigneur, quel que soit le lieu, l’heure,

S’il te passe à l’esprit qu’il est temps que je meure,

Viens, sonne de ce cor, et ne prends d’autres soins ;

Tout sera fait.


DON RUY GOMEZ lui tendant la main.

Ta main ?

Ils se serrent la main.


Aux portraits.


Vous tous, soyez témoins.

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