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Hier et demain (RDDM)/02

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Hier et demain (RDDM)
Revue des Deux Mondes6e période, tome 58 (p. 477-499).
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{{c|[[Auteur : Docteur Emmanuel Labat|fs=140%}}


II. LE PAYSAN [1]

Ceux dont nous parlons dans ces pages ne les liront pas. Ils lisent peu, labourent beaucoup, gagnent en un an plus d’argent qu’autrefois en dix, et volontiers vous disent que, si tout devient hors de prix, ce n’est pas qu’ils ne travaillent autant et plus que jamais. D’autres vont les lire qui partagent notre souci de la terre nourricière : peut-on en ce moment n’avoir pas ce souci ?

La question de la terre, très complexe, est chargée de matérialités. Nous n’en méconnaissons aucune. Ni les statistiques, hérissées de chiffres, ne nous sont étrangères, ni le fumier, l’engrais et la machine, ni les mille détails de la tenue d’une métairie, ni les lois et usages ruraux, ni le budget du paysan en rapport étroit avec son âme. Au fond, en dépit des apparences, il s’agit d’une question morale. On va répétant que la grande richesse de la France est la fertilité de son sol : nous n’y contredisons pas, à condition de s’entendre. La fertilité agricole d’une terre doit être distinguée de sa fertilité originelle ou, si l’on veut, native : l’une n’est point séparable de l’homme qui la prépare, l’exploite et la maintient, l’autre, due à un heureux concours de circonstances géologiques et climatériques, est une richesse virtuelle et inutile tant que la main de l’homme n’intervient pas pour la rendre effective. Otez l’homme de la terre, la moisson disparait tout de suite, et peu à peu quelque chose se ruine, d’une grande importance, qui est tout l’aménagement cultural du sol. Les initiés nous entendent bien. Par une soirée radieuse de juin, la fenaison s’achève autour des grandes charrettes de foins parfumés ; mais, pour faire sortir la prairie des marécages, il fallut jadis régulariser le cours de la rivière, l’emprisonner entre deux digues, creuser un canal de secours, conduire les rigoles d’assèchement à l’écluse, niveler le terrain, le défendre contre les ruisseaux qui tombent des hauteurs voisines. La coupe de chasselas dorés, dont chaque grain semble retenir un rayon de soleil, met la joie sur votre table ; ils descendent d’une vigne, plantée sur des pentes vives et rocheuses, où l’humus fut monté à l’aide de paniers portés sur la tête. Si la moisson pousse drue, à flanc de coteau, c’est que le champ est assaini par un système ingénieux dégoûts souterrains et protégé contre le ravinement par des tranchées et des murs de soutien. L’homme ne peut rien sur les grands reliefs du sol, mais il est maître de sa surface, qu’il modifie et dispose à son gré, en vue des cultures qu’il y veut faire. Sur le dessin ferme, arrêté par l’évolution géologique, il met des traits, des hachures, des couleurs qui donnent au pays son visage, sa physionomie agricoles.

Tout cela c’est l’aménagement cultural, indispensable, d’une valeur immense. S’il s’abolissait subitement dans un cataclysme sismique, le malheur serait irréparable. Sur bien des points du champ de bataille, où le pilonnage l’a détruit, on ne songe pas à le rétablir à cause de la dépense. Il est la pensée paysanne, incorporée au sol de vive force, au prix d’une lutte longue et dure, parfois d’un corps à corps émouvant. L’homme a façonné la terre, et celle-ci le lui a rendu, le marquant de son empreinte qui varie selon que le pays est en bois ou prairies, en vignes ou labours.

Le paysan et la terre vivent en fonction l’un de l’autre, dans une sorte de symbiose, où l’homme domine et commande. Des deux valeurs, il est la première. Sur un sol déshérité le paysan vous fait vivre, et, sans lui, vous mourrez de faim sur les alluvions les plus fertiles. On dit couramment : tant vaut le laboureur, tant vaut le champ, et on entend que l’abondance du grain se mesure à l’énergie du labour. Ce n’est pas assez et il faut aller plus loin : parmi les facteurs qui déterminent la valeur vénale de la terre dans une région, — les inspecteurs du Crédit foncier ne nous démentiront pas, — il convient de mettre en première ligne l’état moral de la population paysanne qui l’habite.

En somme, et c’est là que nous en voulions venir, la grande richesse de la France est sa paysannerie. Il n’est pas question en ce moment des réserves morales qu’elle renferme : on sait le rang qu’elle a tenu dans la bataille, et que sans elle nous ne l’aurions pas gagnée. Il ne s’agit pas non plus de ce vieux fonds de l’âme paysanne où le génie français puise à pleines racines les sèves les plus vivifiantes. Pour un peuple menacé de la ruine économique, inquiet de son pain quotidien, une richesse passe avant toutes les autres : c’est celle qui se pèse et se mesure en tonnes de blé, de vin, de viande, de beurre, qui se compte en liasses de billets de banque. De cette richesse le paysan n’est-il pas le grand ouvrier ? Les billets se changeront en rouleaux d’or. De cette transmutation l’alchimiste ne sera-t-il pas encore le paysan ?

Faut-il s’étonner que tous les regards se tournent vers lui, qu’on se demande avec curiosité, peut-être avec inquiétude dans quel état la guerre nous le rend ? Pendant cinq ans, coiffé du casque et vêtu d’horizon, il a vécu de la vie la plus extraordinaire qui se puisse imaginer : n’en est-il pas resté quelque nouveauté dans son âme ?


I

Telle est la question à laquelle nous allons essayer de répondre. Comme notre pensée sort tout entière et directement de faits observés sur place, sans le secours d’aucune documentation extérieure, elle n’est rigoureusement valable que dans les limites de notre champ d’observation. ? Sous ne doutons pas cependant d’y avoir rencontré une part importante de vérité générale : l’essentiel de ce qui se passe sous nos yeux se retrouve ailleurs si l’on sait écarter la particularité des détails. Il faut faire encore deux remarques. D’abord les changements intéressants qui se sont déjà produits, et qu’on va voir, seront suivis de bien d’autres, engendrés par les premiers ; il se passera quelques années avant qu’on puisse en dresser un tableau d’ensemble. Puis, c’est l’âme collective des paysans que nous cherchons. Or, s’il est des jours d’élection pour l’observer, d’autres sont moins favorables. On la vit se manifester à l’appel du tocsin ; elle s’exalta dans l’émotion des jours suivants, où l’universel départ des hommes précisait à tous l’image du danger commun ; et pendant cinq ans, elle n’a cessé de dominer l’âme individuelle. Mais à la démobilisation, elle s’est de nouveau dispersée, chacun retrouvant sa maison, son travail, sa vie isolée et égoïste. Pour la surprendre, il faut retenir les moindres symptômes ; on nous pardonnera la minutie de certains détails.

Le meilleur moyen de savoir ce que pense le paysan qui revient du front est de l’écouter. Encore faut-il qu’il parle ; et, contre toute attente, lui d’un pays où tout le monde passe pour un bavard, il ne parle pas. Entendons qu’il choisit ses sujets, et non pas au gré de notre curiosité. Quand on l’interroge sur la guerre, il répond sans entrain, et parfois, si l’on insiste, il apparaît qu’on l’importune.

De cette réserve, il y a plusieurs raisons, dont on voit bien la première. L’homme, ayant fait la guerre pendant cinq ans, en est excédé ; il n’y veut plus penser, encore moins en parler ; pas une ombre ne doit passer sur son bonheur immense, si longtemps attendu, d’être enfin hors de la tourmente. Il en chasse le souvenir comme un cauchemar.

Quand on s’étonne de cette réserve, il répond qu’il y a bien assez, pour parler de la guerre, de ceux qui ne l’ont pas faite. L’un d’eux m’a dit : « Nous n’en parlons qu’entre nous. » Sur certains détails de la bataille, visiblement ils se refusent.

D’ailleurs, dans l’ensemble, la bataille moderne n’est pas belle à conter, au regard de celle d’autrefois, où l’homme, sabre haut, baïonnette en avant, parfois au son des tambours et des clairons, traçait dans l’air des gestes superbes.

Ce silence n’est pas définitif. Le temps se chargera d’effacer certains détails, d’en estomper d’autres, d’éteindre les sensibilités, de porter la lumière sur des points obscurs. On mesure mal la grandeur des journées historiques parce qu’on les ramène à des précisions intimes et personnelles. La littérature et l’art aideront l’imagination populaire à dresser, dans le recul, aux lieux les plus horribles, des images de beauté. Les soldats de Napoléon ne parlaient pas tout d’abord comme plus tard, après Béranger et Victor Hugo, après le retour des cendres et toute l’envolée de la légende, quand la vieillesse leur fut venue.

La vieillesse est conteuse et on sait bien pourquoi. Elle trouve dans les récits du temps passé la revanche des humiliations journalières que l’âge lui inflige. L’homme s’appelait Jean, petit vieux alerte, avec un anneau d’or à chaque oreille. Quand quelqu’un mourait, on allait chercher Jean, qui « pliait le mort, » et le veillait la dernière nuit avec un cierge allumé, une bouteille de vin et sa tabatière pleine. Nous, les petits, que Jean effrayait un peu, nous disions qu’il n’avait pas peur des morts en ayant beaucoup vu dans la bataille. Bien qu’il ne travaillât plus guère, on le voyait s’empresser autour des charrettes, le jour de la gerbière, avec ses bras affaiblis. Alors, si quelque jeune lui disait sur un ton légèrement apitoyé : « Jean, ce n’est plus comme à Saragosse, » l’homme se redressait, et, pour peu qu’on l’écoutât, racontait l’affaire, par quoi il se sentait grandir au-dessus de tous, au-dessus des plus forts, qui là-haut coiffaient la meule de ses dernières gerbes.

Les jeunes d’aujourd’hui deviendront les vieux. Alors, si, le jour de la gerbière, quelqu’un dit : « Pierre, ce n’est plus comme à la Marne, à l’Yser et à Verdun, » le poilu, redressé sous son poil devenu blanc, partira pour la reprise de Douaumont, 11e de ligne, 1er bataillon, dépôt à Montauban, et son récit, par sa genèse psychologique, ressemblera comme un frère à celui de la prise de Saragosse.


II

Bien que les paysans ne parlent pas autant que nous l’aurions voulu, on aperçoit quelques-unes de leurs idées auxquelles il faut s’arrêter.

La première est particulièrement intéressante parce qu’elle peut être un point d’appel et de cristallisation pour l’âme collective. Ce que pensent tout d’abord les paysans, c’est qu’ils ont fait la guerre, en ont soutenu le poids principal, lui ont payé le plus dur tribut, et finalement qu’une grande part de la victoire leur revient : idée très ferme, et d’autant plus que, toutes choses mises au point, elle est vraie. Ils n’ignorent pas les chiffres donnés par les journaux : sur quatorze cent mille morts, il y a un million des leurs. Mais la réalité leur est surtout sensible sous sa forme immédiate et concrète. Ils observent que, sur les trois premiers kilomètres du chemin qui relie le village à la ville, on rencontre seize maisons dont huit sont en deuil. Ils lisent la longue liste des noms bien connus sur les petits monuments qui déjà s’élèvent partout. « Passant, incline-toi, dit une belle pierre funéraire dressée sur les bords de la Baïse, ils furent soixante-cinq de ce village, qui sont morts pour ta liberté. » Le village compte quinze cents habitants. Dans un autre de trois cents, il y a vingt-deux manquants. D’une commune un peu plus grande l’institutrice écrivait, en avril 1916 : « Ici, tous les hommes de vingt à trente ans, sauf deux, ont été tués. »

Que de fois furent entendues des phrases comme celles-ci : « Dans les tranchées, il n’y a que des paysans… Partout où l’on cogne, les pauvres b… y sont, » et, en manière de conclusion : « Voyez-vous, monsieur, la grande misère, c’est toujours le paysan qui l’attrape ! » Il y a là deux sentiments : l’un, très ancien, hérité des ataviques souffrances, tout de tristesse et de patience ; l’autre, très moderne, né de la présente guerre, tout de fierté et de revendication. Ce dernier est plus fort qu’on ne pense. S’il s’était trouvé des organisations générales pour le recueillir, l’affirmer, l’extérioriser, on en aurait vu les effets. Ces organisations sont difficiles à cause du travail des paysans en ordre dispersé, de leur individualisme forcené, des inégalités très grandes de fortune entre gens qui labourent et vivent de la même vie. L’âme paysanne est très vieille, remonte aux premières moissons, mais elle n’est pas collective au sens vrai du mot, et ne le sera qu’en prenant conscience d’elle-même, de sa force, de ses aspirations, d’un but commun. On a eu le sentiment de tout cela pendant la guerre, et le souvenir n’en est pas effacé. Du long coude à coude des tranchées il reste quelque chose dans la pensée paysanne. Voilà du nouveau, encore très discret, mais qui s’est peut-être fait sentir aux dernières élections.

La seconde idée, qui s’apparente à la précédente, est celle que les paysans gardent de l’ennemi qu’ils ont vaincu. Ils l’appellent Boches, et jamais autrement même en patois. Précédés de l’article, qui varie suivant la région, los, lous, lés, Bochos, sont roulés dans la phrase par l’accent du terroir. La nuance mérite d’être retenue. En 1871, après le désastre, les hommes rentraient au village, convaincus de la supériorité du Prussien sur le Français. Pauvres « moblots, » des armées de la Loire et de l’Est, transis sous vos vareuses fripées, peut-on vous en vouloir d’avoir cru que votre défaite était l’expression d’un ordre de valeurs implacable ? D’autres le crurent aussi qui n’avaient pas, comme vous, l’excuse de l’ignorance. Mandarins de tout rang humilièrent la pensée française devant celle de l’Allemagne qu’ils nous pressèrent de prendre pour modèle et pour guide. Sous prétexte de dérober à l’ennemi ses armes, ils précisèrent et aggravèrent notre accablement. L’humiliation dura longtemps dont nous reçûmes grand dommage. Vers la fin, grâce aux jeunes, on s’en était relevé. Mais, en août 1914, la supériorité native des Allemands, folie qui leur fut offerte par notre compatriote Gobineau, était encore un dogme pour certains attardés de chez nous, qui ne croyaient pas l’être, et il a nourri pendant la guerre leur défaitisme secret.

Dès les premiers combats, nos soldats éprouvèrent la haute valeur de l’organisation ennemie, mais ils eurent nettement l’impression de valoir, homme pour homme, autant que les Allemands. Bientôt, quand sur les différents champs de bataille de la Marne le mot de victoire passa du bouche en bouche, il leur fut raisonnable de penser qu’ils valaient même un peu plus. Pendant l’interminable et énervante guerre de tranchées, ils ont dit bien souvent : « Qu’ils sortent donc et on verra. » Si, par un retour aux temps fabuleux, les deux armées avaient décidé de s’en remettre au sort d’un combat singulier entre deux troupes choisies, les nôtres seraient parties avec une foi superbe dans la victoire. En somme, au cours de cette guerre, jamais le soldat allemand n’a pris d’ascendant sur le soldat français, et, dans le combat lui-même, tout se réduit en dernière analyse à ce point de psychologie.

Et ce point ne laisse pas d’avoir grande importance pour l’avenir. On ne pense pas seulement à la possibilité d’une guerre nouvelle, — éloignons ce présage, — mais à toutes les luttes qui vont s’ouvrir avec la paix. Désormais quand on nous parlera de quelque prodige allemand, à propos de machines agricoles ou de procédés culturaux, le moindre paysan répondra : « Ce que les Allemands ont fait les Français le peuvent faire, puisque dans la guerre, qui est leur partie, nous avons été plus forts qu’eux. » Une semblable tonicité est bonne, bienfaisante dans la pensée commune.

A ces deux idées, flatteuses pour l’âme, une autre se vient joindre qui ne l’est guère moins, amenée, non par la guerre elle-même, mais par un des premiers troubles qu’elle a fait naître. Le paysan est l’homme le plus laborieux qui soit, il n’arrête jamais, « allant, comme il dit, d’une chose à l’autre ; » si l’orage interrompt le labour, a peine rentré dans la grange, il se met à botteler du foin ou battre une récolte de « menus grains ». S’il va garder les vaches à la prairie, il emporte la pelle pour récurer un fossé, la serpe pour émonder un arbre. Sa vaillance à la besogne lui semble si naturelle, est si bien née avec lui, qu’il n’en tirait aucun orgueil par comparaison. Mais voilà qu’on le force à comparer. Depuis que la guerre est finie, une vague de paresse s’est levée et roule sur le monde des travailleurs, épargnant celui des campagnes. Le paysan s’étonne qu’on veuille travailler moins, alors qu’il le faudrait faire beaucoup plus. Lui, qui généralement, et par prudence, parle peu de politique, cette fois parle beaucoup de la journée de huit heures, qui représente précisément la durée de son repos pendant les travaux de l’été. Bien des gens, dit-il, auraient la ration réduite si l’on ne se tenait que huit heures par jour dans les champs.

Ce n’est pas que les paysans ne soient partisans de diminuer leur peine, et c’est pourquoi ils accueillent avec joie la machine, si secourable. Mais de raccourcir la journée agricole ils voient avec leur sens pratique toutes les difficultés. Elles tiennent à la nature même du travail, étroitement commandé par « le temps qu’il fait, » et à son organisation sous forme d’ateliers familiaux.

Les psychologues du socialisme ne s’embarrassent pas de ces difficultés, sachant qu’une idée n’a pas besoin d’être réalisable pour entraîner l’imagination des hommes : il suffit qu’elle soit simple, grande, belle, surtout image de bonheur, vision de terre promise. N’y a-t-il pas tout cela dans le paradisiaque tableau des moissons blondes, chargées de pain, mûrissant sur des sillons qui ne demandent plus à l’homme que le tiers de son temps entre deux soleils ? Abolie l’antique condamnation qui pesait sur la race d’Adam : ses fils ne mangeront plus leur pain à la sueur de leur front ! Solennelle libération, annonciatrice de bien d’autres !

Laissons cet avenir tout embelli de rêve pour rester dans le présent tel qu’il est sous nos yeux. Les paysans acceptent la dureté de leur vie, très fiers de leur vaillance au milieu du relâchement général, nullement disposés à réduire leur effort au moment où des bénéfices extraordinaires les invitent à le redoubler. Lame paysanne reste égale à elle-même et toujours première, aujourd’hui dans le pacifique labeur qui refait le pays, comme naguère dans les sanglantes besognes qui l’ont sauvé.


III

On vient d’examiner trois idées que la guerre a mises en branle. Que sont devenues quelques autres, très anciennes dans l’âme des paysans, par exemple celle de patrie ? Certains qui se piquent de les bien connaître, vous disent que cette idée leur fut toujours étrangère et que d’ailleurs ils ne s’en tourmentent pas. Ce second point peut être accordé, mais sur le premier l’erreur est manifeste. Il faut savoir écarter les apparences grossières, ne pas s’arrêter au langage parfois si décourageant. Prenons le paysan moyen d’avant-guerre, qui n’a peut-être pas le certificat d’études, mais « sait lire, écrire et compter suffisamment pour lui, » voit clair dans ses affaires, leur donne tous ses soins. Le mot de patrie n’éveille guère en lui qu’une image géographique, souvenir du tracé qu’il en a fait au tableau noir ou sur le cahier. Or, le même mot éveille la même image chez le plus cultivé d’entre nous, mais, au lieu que chez ce dernier l’image géographique s’associe à d’autres qui ne le sont pas, et finalement aboutit à un groupe d’idées jouant ensemble, à toute une pensée complexe, riche et chaude, chez le paysan l’image reste en l’air, sans soutien et sans complément. C’est une notion chétive et inefficace dans la zone claire de l’âme ; mais descendue dans les profondeurs de la subconscience, elle s’y mêle à des survivances lointaines, à des sensibilités ataviques et devient une force cachée, mais redoutable pour les jours de branle-bas, comme au mois d’août 1914.

Il y a du changement dans tout cela du fait de la guerre ; la schématique image s’est transformée : une foule de vocables, vides de sens, que l’écolier y inscrivait, Verdun, Reims, Soissons, Arras, où il s’est battu, Paris, qu’il a si souvent traversé, Lyon et Nantes, où il a été soigné de ses blessures, sont devenus des réalités concrètes, présentes à ses yeux et à son cœur.

De tout cela désormais l’idée de patrie sera faite, de cela et de bien autre chose, de toute la guerre, dont la durée se mesure par cinq moissons que l’homme n’a pas ensemencées, de fatigues, dangers et souffrances sans nombre, combats, batailles, scènes d’horreur, permissions suivies de douloureux départs, et puis la fin, la victoire, le retour définitif, après les journées inoubliables de Metz et de Strasbourg, après avoir poussé jusqu’à Mayence, où l’on a laissé les jeunes pour monter la garde sur le Rhin. Voilà le prodigieux enrichissement de l’idée de patrie, clairement pensée et même formulée. En 1ç14, les paysans sont partis, héritiers d’une richesse morale, patriotique et guerrière, qu’ils ne soupçonnaient pas : que dire de l’héritage qu’ils vont laisser à leurs successeurs ? L’idée de patrie peut être vulnérable, en tant qu’idée claire ; elle ne l’est pas dans les profondeurs de l’âme, où elle se lie à tout le jeu de l’instinct de vie. Celui-ci, qui a besoin d’elle, prend ses précautions pour la mettre à l’abri des entreprises de l’idéologie. On peut être rassuré sur son avenir.

L’idée de patrie est donc en progrès. Peut-on en dire autant de l’idée religieuse. Elle ne fut jamais ici profonde, souveraine comme ailleurs, et cela tient à la race elle-même, pratique, réaliste, éloignée du rêve, prompte à fronder. N’empêche qu’il y a soixante ans à peine, la religion donnait aux âmes une armature extérieure protectrice, une discipline intérieure bienfaisante. Le sentiment religieux s’est affaibli peu à peu, pour des raisons diverses, se retirant de la surface au point de n’être plus senti dans le train journalier de la vie, y laissant à sa place une croûte épaisse d’indifférence, parfois hostile. Sur tout cela soufflait un vent auquel on savait le Prince favorable. Les paysans sont ici très sensibles à la pensée du Prince.

La guerre éclate, et, à la violence du choc, la croûte craque et se fissure ; la vieille imprégnation religieuse, remontée des profondeurs, apparaît sur une foule de points. Dans une commune, réputée pour ses opinions avancées, le dimanche 3 août 1914, le curé monte en chaire et dit : « Demain matin, je pars à sept heures avec les camarades. Mais, à l’aube, je dirai la messe pour les partants, qui vous sera annoncée par la sonnerie de l’Angélus. Je les prie d’y venir avec leurs parents et amis. » L’église fut comble. Dans la première année de la guerre, la plupart des paysans marquèrent dans leurs lettres la préoccupation religieuse, même alors qu’on s’y pouvait le moins attendre. « Ça me revient souvent, dit l’un, que notre dernier drôle ne soit pas baptisé ; je veux qu’on le baptise. » Femmes et enfants portent tous des emblèmes religieux qu’on ne voyait pas avant. Les tout petits vous montrent leur médaille, en disant : papa, papa. Une femme tombe malade et on apprend qu’à l’insu des siens elle passe les nuits à genoux. « Vous allez me gronder, mais quand je prie, il me semble que mon pauvre enfant ne risque rien. Et qu’est-ce que ma fatigue à côté de la sienne ? » Pendant les mois d’août et de septembre 1914, sous l’émotion des premières nouvelles, beaucoup de malades montrèrent plus de courage devant la souffrance, plus de sérénité devant la mort. Ne faut-il pas dans ce redressement héroïque de l’âme faire sa part au sentiment religieux ?

On en aurait vu certainement une magnifique explosion si la guerre s’était terminée par une rapide victoire. Il fut très sensible au cours des deux premières années ; puis, sa manifestation alla décroissant pendant les suivantes, et peu à peu « tout se remit comme avant. » La guerre étant devenue chronique, on s’y adaptait, beaucoup d’adaptations ne furent pas favorables au sentiment religieux. Celui-ci s’accommode mal du désordre familial que la guerre moderne entraîne. On peut noter aujourd’hui que l’assistance aux offices du dimanche est moindre qu’autrefois, et d’autres symptômes inquiètent ceux qui par leur caractère et leurs fonctions y sont le plus attentifs. Certains concluent que la guerre a fait perdre aux paysans le peu de religion qui leur restait.

La conclusion, psychologiquement et a priori, nous semble bien contestable, Peut-on admettre que ce qu’il y a d’essentiel dans l’âme paysanne, qui est proprement traditionaliste et mystique, avec quoi elle a toujours fait les grandes choses, et vient une fois de plus de sauver la France, va disparaître épuisé, et comme dissous, par un effort de cinq années ? Cette force profonde et obscure ne s’est-elle pas au contraire confirmée dans l’épreuve ? D’autres observateurs, avec plus de finesse, discernent une sensibilité religieuse, qui se cache peut-être, mais en fait augmentée, non sans quelque nouveauté, si bien que tous les anciens modes de sollicitation ne seront peut-être pas valables. Pour atteindre et toucher l’âme des paysans, passés par la guerre, « qui ne s’en font pas et détestent les bourreurs de crâne, » il faudra de la vertu comme autrefois, le don de soi plus que jamais et aussi du talent. Il faudra la manière : des prêtres l’auront dont la pensée d’apostolat s’est étendue et enrichie aux rudes contacts de la réalité dans les hôpitaux, les tranchées et la bataille. Deux paroisses rurales limitrophes, avec même population et mêmes ressources, veulent élever un monument à leurs morts. Dans l’une, le curé réunit péniblement cinq cents francs, dans l’autre, six mille. Le premier est un vieillard respecté, très pieux, qui ne sort pas de ses formules mystiques ; le second, parti sergent, est revenu capitaine et chevalier de la Légion d’honneur. La guerre a tout changé. Le fond de la vieille chanson doit rester immuable, mais il y faudra mettre une musique et quelques paroles nouvelles, si l’on veut qu’elle soit entendue. N’est-ce pas déjà du nouveau que, dans certaines cérémonies commémoratives, les chants sacrés alternent avec la Marseillaise !

Quittons ces plans profonds, où les documents manquent, pour des choses plus accessibles. Comment ce paysan, qui s’est si bien battu et ne va pas à la messe, accueillerait-il une campagne de politique antireligieuse ? Des hommes compétents, et de tous les partis, ont été consultés : ils sont unanimes à croire qu’en ce moment, à moins de fautes lourdes de la part du clergé, une pareille campagne dans nos villages « ne ferait pas ses frais » Décidément l’affaire est usée et les regards tournés ailleurs. L’idée se répand de plus en plus que chacun doit pouvoir faire ce qu’il lui plait. La pensée moyenne, courante, très simple, des paysans pourrait se traduire ainsi : à quoi bon « embêter les curés qui ne vous embêtent pas », gens pauvres et sans pouvoir, dont on a besoin à la naissance, au mariage, et surtout pour se faire enterrer. Rien ne choque l’âme paysanne comme un enterrement civil, survivance de la primitive horreur de l’homme pour le trépas sans sépulture, sans l’apaisement des rites funéraires que les morts à travers les âges n’ont cessé d’attendre de la piété de leurs parents. Et puis, les curés sont allés à la guerre et y ont fait bonne figure. Les hommes ont été soignés par beaucoup d’infirmières, dont ils parlent avec reconnaissance ; mais toutes les fois que la comparaison a été possible, ils ne cachent pas leur préférence pour les « sœurs. » Menus propos, choses de rien, légers indices d’un certain courant de pensée.

Les paysans ont voté volontiers pour les partisans du maintien des lois laïques, mais toute la laïcité se réduit pour eux à ce seul point très ferme que les curés ne soient pas maîtres au village comme autrefois, et ils se moquent du reste. Que demain, par exemple, on décide d’appuyer l’enseignement de la morale à l’école sur l’idée religieuse, loin de protester, ils s’en réjouiront, à la pensée que, l’instituteur et le curé s’étant mis d’accord pour « enseigner les enfants, » ceux-ci seront plus sages. Ils songent toujours au parti qu’on peut tirer des choses telles qu’elles sont.

Ils ne se tourmentent guère ni de la morale, ni de l’école, ni de l’église : tout chez eux en ce moment disparaît sous la poussée débordante d’un matérialisme pratique, plein de joie. Il est alimenté par l’argent dont la guerre gonfle leurs poches. Son abondance met une telle plénitude dans l’âme qu’il n’y a pas place pour autre chose. Il nous faut insister ici sur le rôle de l’argent : on va voir qu’il est à la fois nocif et bienfaisant.


IV

Si bien des gens s’intéressent à la pensée religieuse des paysans, tout le monde s’inquiète de leurs dispositions à l’égard de la terre. Bonnes, elles ne peuvent manquer d’adoucir le prix de nos déjeuners ; les difficultés continueront dans le cas contraire. Si le problème est là tout entier, qu’on se rassure. A peine démobilisés, les hommes ont repris la charrue et tout le monde laboure avec un entrain superbe.

Les craintes étaient permises. L’argent a tout arrangé. C’est lui, l’incomparable magicien, qui a donné du courage aux femmes pour maintenir les chantiers et protégé les hommes contre toute tentation de ne s’y point remettre. A qui sait et veut labourer fort, la fortune arrive vite maintenant, et si belle qu’on serait fou de vouloir faire autre chose. L’enrichissement a commencé dès la seconde année de la guerre, et il n’a cessé de progresser. Les paysans sont riches ; il suffit de lire les mercuriales pour s’en douter.

On a dix mille francs de revenu net, en fruits, légumes et primeurs, sur cinq hectares de terre, bien travaillés, dans les alluvions de la Garonne ou du Lot ; vingt-cinq mille, en céréales, vins et bestiaux, sur une métairie de trente hectares, dans le coteau, intelligemment conduite ; si la vigne y remplace les céréales, il faut doubler ou tripler le chiffre [2]. Voici des paysans qui plantèrent quinze hectares d« vignes, sur une terre incomplètement payée ; trois années de grêle coup sur coup amenèrent la ruine ; on était découragé, prêt à tout lâcher ; la maladie survenant, on se fit inscrire à l’Assistance médicale gratuite. Depuis trois ans, ces vignerons n’ont pas moins de soixante mille francs de rente. Il y a d’ailleurs de l’ébranlement, et le trouble morbide n’est pas loin. L’homme a mis des pneus à toutes ses carrioles, et il en veut mettre à sa charrette à bœufs. Si la cellule nerveuse était tarée par l’hérédité, l’alcool, autre chose, nous eé répondrions de rien.

Tout cela s’entend pour des paysans propriétaires. Mais la prospérité des fermiers, dont les fermages sont ici très bas, n’est guère moindre, et les métayers sont riches, beaucoup quittant le métayage pour réaliser les bénéfices importants que leur donne la plus-value des cheptels. Il reste les autres, les salariés, maîtres-valets, domestiques, ouvriers, dont les salaires oui quadruplé. Ils se divisent en deux catégories : les uns, énergiques, économes, ambitieux, vont très vite devenir propriétaires ; les autres, quoiqu’on fasse pour eux, ne s’élèveront pas au-dessus de leur condition, qui est celle de leur insuffisance.

Les paysans reçoivent tout cet argent sous la forme de symboliques papiers pour lesquels ils ont héréditairement peu de goût. Un souvenir les hante, celui des assignats ; la Révolution n’en a pas laissé de plus vivace dans l’âme paysanne. Que faire de ces billets, sinon les employer ? On en fait deux emplois. Le premier, immédiat, de tous les jours, donne satisfaction à des besoins de bien-être et de luxe. Pour le manger et le boire, les habits, les bijoux, les meubles, les fêtes et plaisirs, on n’y regarde pas. La main s’ouvre sans regret sur les billets bleus qui s’envolent, au lieu qu’elle se fermerait d’une étreinte crochue sur la moindre pièce d’or. Aucun doute n’est possible : les paysans dépenseraient deux fois moins s’ils maniaient de l’argent monnayé. Beaucoup de leurs dépenses sont peu justifiées, d’autres fâcheuses. Ce sont de « nouveaux riches, » forcément inexpérimentés, et la fortune leur est subitement venue au lendemain d’une longue et terrible guerre, à ce moment trouble, bien connu des historiens, où l’homme, délivré de l’angoisse, est emporté par la frénésie de vivre et de jouir.

Le second emploi que les paysans font de leur argent est plus intéressant et de tous points louable. Ils achètent la terre autour d’eux. Les transactions rurales, tombées ici à presque rien avant la guerre, ont subitement rebondi. Telle étude de petit bourg, dont le tabellion pouvait lire des romans toute la journée, dépassera cette année six cent mille francs d’affaires, à s’en tenir aux seuls achats faits par les paysans. On a déjà quelques documents : dans un arrondissement pauvre, les paysans ont acheté en 1919 dix millions de terre, dix-neuf millions dans un autre, Il n’est pas téméraire d’évaluer à trois milliards-les sommes consacrées à la terre par les paysans, au cours de la première année qui a suivi l’armistice.

Grâce à ces achats, la terre est autour de nous facilement vendable, alors qu’elle ne l’était pas. La hausse est du double, parfois du triple pour les petites propriétés au-dessous de quinze hectares fort recherchées, et aussi pour quelques-unes très grandes, qui, ne trouvant pas preneur avant la guerre, étaient offertes à des prix dérisoires. Pour les autres, la plus-value varie entre cinquante et vingt pour cent. Cette hausse n’est d’ailleurs qu’apparente, les payements étant faits avec des billets dont le pouvoir d’achat a diminué des deux tiers ; elle ne deviendra réelle que lorsque les prix auront dépassé le triple de ce qu’ils étaient avant. Le cours de la terre dépend des demandes faites par les paysans, seuls acheteurs, si l’on excepte quelques capitalistes de fraîche date, recherchant les domaines avec châteaux. En somme, la propriété paysanne s’accroît aux dépens de la propriété bourgeoise : nous assistons à l’expropriation, depuis longtemps prévue, des rentiers de la terre par ceux qui la travaillent.

C’est un fait considérable, riche de conséquences heureuses. Il mérite d’être énergiquement encouragé. On a parlé de créer des organismes qui, sous le contrôle de l’Etat, travailleraient au remembrement de la propriété quand elle est trop divisée, à son lotissement quand elle ne l’est pas assez. On donnerait un appui financier à certaines catégories de paysans, des conseils à tous. Il y a des régions où les paysans ne peuvent acheter suffisamment de terre pour y occuper leur famille parce qu’elle est trop chère : il les faudrait conduire dans celles où, par suite d’une insuffisante natalité, comme les bords de la Garonne et de ses affluents, les métairies les plus fertiles sont vendues à des prix très abordables.

Bien des gens croient que, la terre passant entre les mains des paysans, la production agricole de la France en sera notablement augmentée. Il ne faut pas sur ce point se faire trop d’illusions. La petite propriété reste avantageuse pour certaines cultures, la grande pour d’autres. Celle-ci d’ailleurs mérite d’être conservée : les frais généraux y sont moindres, et, grâce aux avances dont le propriétaire dispose, elle permet les expériences auxquelles le progrès agricole est lié. D’autre part, le fermier, acquéreur de la terre sur laquelle il s’est enrichi, ne la cultivera pas mieux après qu’avant. Sous nos yeux, les bons métayers quittent les métairies, réalisant un gros bénéfice sur le cheptel, pour acheter des propriétés négligées ou abandonnées qu’ils auront tôt fait de remettre en état ; mais les chantiers, par eux laissés, la main-d’œuvre étant insuffisante, resteront en souffrance. Un grand domaine qui ne donne presque rien, très vite devient productif si on le vend par petits lots à de bons ouvriers agricoles, mais le travail de ceux-ci va manquer ailleurs.

Le grand bienfait de l’accession des paysans à la propriété est d’un autre ordre, un bienfait de consolidation sociale. Le paysan, devenu propriétaire, est essentiellement conservateur. Sa pensée est désormais très favorable à un ordre social dans lequel il a la place depuis si longtemps convoitée. Quelques signatures au bas d’un papier barbouillé par un notaire et tout est changé dans son esprit : l’erreur devient vérité. Il n’entend pas raillerie sur la valeur de son titre, insensible à certaines chansons. Il exige que ce titre, obtenu contre remise de son argent, soit sans précarité et à plein effet : il sera maître de cultiver son champ à sa guise, de le laisser en pâture, de le louer, bailler à moitié fruits, mettre en viager, de l’hypothéquer et de le vendre. Il veut posséder la terre contre les autres comme on l’a longtemps possédée contre lui. Il réalise un vieux rêve, celui de la race, rêve farouche.

La Révolution bolchéviste n’a pas rencontré de paysans comme celui-là. Le paysan russe est en retard de mille ans sur le nôtre. Devenu propriétaire par la distribution des terres, il a laissé son âme plongée dans le communisme. L’histoire du paysan français n’est qu’un long effort pour en dégager la sienne. La Révolution acheva sa libération, et le Code civil l’a consacrée : il les porte l’un et l’autre dans son cœur. Il efface partout les dernières traces du passé. Dans un hameau, hier de dix feux, aujourd’hui réduit à trois, avec fontaine et mare communes, chacun veut posséder son puits et son abreuvoir. Partout où les « communaux » sont fertiles, la vente en est demandée ; et grouper en syndicat une demi-douzaine de vrais paysans pour l’achat d’un tracteur est une entreprise délicate. Ils se méfient de l’association. La famille nombreuse, à type communautaire, que leurs ancêtres ont connue, ne leur dit rien qui vaille ; ce fut une des raisons pour lesquelles ils laissèrent tomber leur natalité. Dès que dans une famille il y a trois enfants, les deux cadets à quinze ans demandent à être gagés comme domestiques. L’idéal de vie est autour de nous un individualisme résolu avec concept sévère de la propriété.

En somme, l’âme paysanne répugne aux idées où se résoudrait cet individualisme, et qui lui rappellent un long passé, très douloureux. Ce n’est pas qu’elle ne puisse être entamée, partiellement et provisoirement, à l’aide de compromis, sophismes et mirages. L’homme ne se pique pas de logique, quand il est passionné, et le paysan a la passion de la terre. On peut le conduire sur la limite de son champ, lui montrer le vaste domaine bourgeois qui s’étend tout autour, et lui dire comme le Tentateur : « Voilà le royaume que je te donnerai en échange de ton âme. » Le paysan est toujours prêt à recevoir, et très capable dans une tractation de promettre son âme : il l’aurait vite reprise cette âme héréditaire de possesseur intransigeant, terrible, prompt à saisir la fourche si l’on passe sur ses sillons malgré sa défense.

L’achat de la terre par les paysans nous apporte un autre bienfait en les confirmant dans leur métier. On se plaint de la désertion dont souffrent les campagnes ; il arrive trop souvent qu’un laboureur, méconnaissant son bonheur comme au temps de Virgile, abandonne la charrue : l’accident est surtout à redouter avec ceux qui labourent la terre, à des titres divers, sans la posséder. La possession du sol a grande vertu de fixation pour l’âme paysanne.


V

Rien ne fixe un homme dans son métier comme la fierté qu’il en tire. On dira que bien des gens ne restent dans le leur qu’à cause de l’argent qu’ils y gagnent, mais de cela même les plus avaricieux sont encore très tiers. Trois fiertés en ce moment travaillent pour la terre dans l’âme du paysan. La plus puissante, et la moins noble, est précisément celle de l’argent. Qu’ils l’appliquent à leurs besoins de bien-être et de luxe, ou le mettent en achat de terres, ils en triomphent, et à leur manière, qui est grossière. On ne peut attendre d’eux certaines élégances. Dans leur estime on est très bas avec la bourse plate, très haut quand elle est pleine. Suivez-les dans les magasins, ils parlent fort, demandent le plus cher, ne marchandent pas devant des bourgeois qui lésinent. Ah ! comme On est aise d’être riche devant ceux qui ne le sont plus !

Ils se plaignent toujours, par habitude, mais la joie éclate sous la fausseté de leurs plaintes. « Il ne faudrait pas, monsieur, que notre voisine se marie tous les jours : pour aller à sa noce ma femme et ma fille se sont mis sur le dos quinze cents francs. » Un autre mariage a eu lieu, avec cent cinquante convives, chez des paysans aisés, en pays de vignes. Les gens vous disent sur un ton d’hypocrite regret : « A quoi songe-t-on ? Cette noce aux inviteurs et aux invités a coûté plus de cent mille francs. » Entre eux ils font le compte de leur argent en images significatives : « S’il te fallait porter en écus la valeur de ton étable tu pourrais atteler le cheval au tombereau ». — « Va, tu tires bien de ta vigne autant d’argent que notre défunt voisin, le premier président, en tirait de sa charge. » Qui pourrait vouloir quitter un métier d’où partent de si belles bouffées d’orgueil ?

La seconde fierté, d’un autre ordre, plus relevé, vient aux paysans des nouvelles méthodes de travail, que la machine transforme. Grave question, et même capitale, que celle de la machine ! Elle est appelée à suppléer, et déjà supplée, la main-d’œuvre qui manque. Elle nous rend un autre service, plus discret, fort intéressant.

Les paysans autour de nous sont acquis à la machine et depuis plusieurs années. Ce que les uns ont vu dans les fermes du Nord, les autres en Allemagne, confirme leurs bonnes dispositions. Ils sont très attentifs aux expériences de motoculture qui se multiplient. Sans doute ils regardent la chose comme un peu lointaine pour eux, mais plus d’un qui là-bas était dans les autos ou les tanks, se dit à lui-même : si les tracteurs étaient à point, et d’un prix abordable, je ne serais guère embarrassé pour m’en servir. Ce qu’ils veulent en ce moment, à quoi il les faut encourager, et qu’ils vont avoir, c’est le petit machinisme complet, soit pour une métairie de trente hectares, à polyculture, du type gascon : trois charrues Brabant, dont une lourde, deux charrues vigneronnes dont une décavaillonneuse, pulvériseur à disques, herse et cultivateur canadien, faucheuse, faneuse lieuse, une sulfateuse sur roues, le tout avant la guerre valant cinq mille francs, et maintenant beaucoup plus. Avec cela, comme ils disent, on est armé.

Du maniement de la machine, qui, docile à son geste, multiplie infiniment sa puissance, l’homme tire un sentiment très tonique, tout de joie, de fierté, de triomphe. Il y a de l’impérialisme dans le coup de manette du mécanicien qui fait démarrer un train immense, dans celui du docker dont la grue enlève comme plume dans les airs une masse métallique que cent bras ne pourraient ébranler. Le paysan qui, sur sa lieuse, abat seul, sans fatigue, autant de besogne que trente moissonneurs, éprouve le même sentiment, mais qui chez lui s’attendrit au souvenir de ce travail qu’il faisait naguère à la main, sans le secours des animaux, avec des journées de quinze heures, sous un soleil ardent, le corps en sueur réclamant sans cesse à boire, d’où l’on sortait le soir moulu, anéanti. Ah ! la belle revanche de la misère d’hier !

En septembre dernier un de nos amis, à qui les livres des philosophes sont plus familiers que les travaux de la campagne, s’intéressa si fort à ces idées que nous le conduisîmes sur un champ où deux laboureurs « rompaient » un chaume très dur. L’un, vieillard encore vigoureux, fidèle à la charrue ancestrale, la tenait fortement de la main gauche, parfois s’y mettait avec les deux, se couchant sur le mancheron pour enfoncer le soc, traîné, secoué, presque renversé quand la terre était maligne, d’ailleurs obligé d’arrêter l’attelage pour répondre à nos questions ; l’autre, son fils, âgé de quarante ans, suivait une Brabant, l’aiguillon sous le bras, les mains derrière le dos, causant librement des mérites de l’instrument. « D’ailleurs, monsieur, dit-il à notre ami, prenez ma place ; voilà l’aiguillon ; vous labourerez aussi bien que moi ; touchez de temps en temps la bête de gauche un peu molle. » Et l’homme, qui n’avait jamais conduit que sa pensée à travers les disputes des philosophes, conduisit jusqu’au bout un superbe sillon. Il aurait conduit le suivant avec le même succès tout en poursuivant quelque spéculation métaphysique. Cette petite scène de labour était révélatrice : d’une part, le travail ancien prenant l’homme tout entier pour torturer son corps, abrutir son esprit ; d’autre part, le nouveau qui vous laisse en pleine euphorie physique, en pleine liberté d’esprit, avec le sentiment de dignité que donne la pensée qui règle tout, cependant que des moteurs serviles lui obéissent.

Les nouvelles méthodes de travail agricole donnent au paysan une autre fierté, encore plus distinguée. Elles ont un caractère scientifique et le paysan en est averti, non pas qu’il soit savant, ni puisse même donner l’explication des pratiques qu’il emploie, mais il sait que cette explication existe, et, dans l’espèce, cela suffit. Qu’il pulvérise le sol au temps chaud, mette une légumineuse sur la sole où doit venir le blé, établisse un pied de cuve avec ses raisins les plus fins pour rendre le vin meilleur, il sait que de tout cela les savants s’occupent. Il le sait par lui-même s’il est assez jeune pour avoir profité de renseignement agricole de l’école primaire, par son fils, si cet enseignement n’existait pas encore, du temps qu’il était écolier. Les enfants racontent chaque soir dans les maisons ce qu’on a dit à l’école sur les travaux des champs, humble source, dont on peut sourire, mais qui, coulant goutte à goutte, finit par imprégner l’âme paysanne.

La presse, dont les chroniques agricoles sont très lues, aide puissamment l’école à répandre, non seulement des notions précises, — plaise au ciel que l’une et l’autre en répandent chaque jour davantage ! — mais surtout cette idée bienfaisante que l’agriculture est une science.

L’idée flotte maintenant un peu partout, représentée par quelques mots assez vides de sens pour ceux qui les prononcent, mais tout de même efficaces. Ce n’est pas leur plénitude qui donne le plus de force aux mots, mais leur sonorité. Celui de science, même aux champs, devient sonore. Les paysans ne peuvent plus dire comme autrefois : « notre métier est le plus bête de tous, » ou encore : « la charrue est un instrument que deux bêtes tirent et une autre pousse. »

Comment les paysans n’auraient-ils pas eu très basse opinion de leur métier puisque cette opinion était générale ? Voyez la place humiliée du paysan dans notre littérature, surtout au théâtre. On injuriait un homme en lui disant tout court : vous êtes un paysan. L’emploi du mot, même aujourd’hui, demande, quelques précautions. Pour avoir dit dans un pays agricole que presque toute la bourgeoisie locale est d’origine paysanne, un conférencier éprouve quelques ennuis. Un médecin, chargé d’examiner l’aptitude physique des jeunes filles qui se présentent à l’école normale, demande à toutes celles dont les parents travaillent la terre si elles n’y ont pas elles-mêmes travaillé, par exemple sarclé, fané. Toutes de répondre vivement par la négative. Visiblement elles croient qu’une réponse contraire leur serait défavorable dans la maison où elles veulent entrer. Mais les idées évoluent, entraînent tout le monde. Le paysan se relève de sa longue et héréditaire humiliation ; l’homme et le mot prennent de la dignité. Il est possible qu’à l’avenir les jeunes maîtresses qui sortiront de l’école revendiqueront comme un honneur d’avoir sarclé et fané.


VI

Voilà donc les trois fiertés — richesse, machine, science, — qui donnent à l’âme paysanne une haute estime d’elle-même. La conscience d’avoir tenu le premier rang dans la bataille ne diminue pas cette estime. En somme, au lendemain de la guerre, nous avons une paysannerie plus attachée que jamais à la terre et à son métier. Elle est, hélas ! cruellement réduite dans sa force vive, décapitée dans sa fleur. Si l’on compte les morts, les mutilés, les malades, tous ceux que la longueur de la guerre aura conduits à la défection, il lui manque peut-être deux millions de travailleurs. La machine, nous dit-on, les remplacera. Soit : que deviendrions-nous sans elle ? Mais la machine ne peut pas tout faire. Il nous faut des paysans, de vrais paysans. Plus nous en aurons, et plus la culture s’étendra sur les terres délaissées, s’intensifiera sur les autres. A ce prix la vie deviendra facile pour tous, notre change se relèvera, la France rétablira sa fortune et sa prospérité. Dans la concurrence effrénée, qui va se déchaîner entre les peuples, amis ou ennemis d’hier, la terre reste notre premier instrument de lutte, notre grande ressource.

Que faire donc ? D’abord appeler et fixer les jeunes à la terre, faire naître et exalter la vocation paysanne. Nous avons par deux fois ici même étudié la question, la posant où il faut qu’elle soit posée, devant la petite école du village. Cette école nous rend déjà de précieux services : elle ne fait pas à la terre tout le bien qu’elle lui pourrait faire et qu’elle lui fera le jour où, selon notre formule, dans chaque commune agricole de France il y aura une école paysanne tenue par un maître paysan. L’un et l’autre sortiront grandis de cette réforme, dont nous ne méconnaissons pas la difficulté. Elle n’est pas au-dessus des courages que la victoire anime à refaire la France.

La partie ne sera d’ailleurs véritablement gagnée que par le relèvement de notre natalité paysanne. C’est là qu’est le problème. Ce relèvement sera le salut de la terre et aussi de la race. C’est aux champs que notre race s’est formée et par eux qu’elle se maintiendra. Elle en tire ses muscles, son endurance, son courage, sa modération, son bon sens, une partie de ce qui compose le charme de l’esprit français. Il n’entre pas dans notre sujet de parler de la natalité, encore qu’au lendemain de la catastrophe on n’échappe pas à deux obsessions. Sans la faiblesse de notre natalité l’Allemagne n’aurait pas osé préméditer et commettre son crime. Cette faiblesse reste le point noir pour l’avenir, le point d’appel à de nouveaux malheurs.

De même, quelles que soient les épreuves d’un peuple, si longues et si dures qu’on les suppose, tous les espoirs lui sont permis s’il garde une belle natalité, témoin la Pologne qui ressuscite cent cinquante ans après sa mise au tombeau, témoin l’Alsace-Lorraine résistant au colossal effort de germanisation d’un demi-siècle. On frémit à la pensée de ce qui serait arrivé si trois de nos départements à basse natalité avaient dû supporter la même épreuve. Strasbourg fut bien choisi par M. Clemenceau pour en faire partir son solennel avertissement : le plus grand souci de la France doit être sa natalité, et c’est une question morale.

Hygiénistes, médecins, économistes, financiers, sociologues, juristes, législateurs s’empressent à la résoudre, et ont raison de s’y employer ; car, si morale qu’elle soit, une question est toujours tributaire d’une foule de contingences qui ne le sont pas. Nous voudrions voir se joindre à eux tous les éducateurs, animés d’un beau pragmatisme, prêts à tout sacrifier, idées et doctrines, au succès de l’entreprise. L’éducation a pour fin la vie qui reste son critère. La vie est tout dans l’être vivant, l’homme comme l’amibe. Vivre, pour l’homme, n’est-ce pas réaliser la plus haute possibilité de vie physique, intellectuelle et morale, inscrite en lui ? Oui, sans doute. Mais quelque chose passe avant tout cela, qui véritablement est premier. Pascal a écrit : il faut faire le propre de tout. Or, le propre de la vie est d’être durée, de se continuer, de se transmettre et finalement de nous conduire devant un berceau. Dans le magnifique effort d’éducation moderne, où l’on voit tant de belles choses, et si nouvelles, pense-t-on suffisamment au propre de la vie ? Pense-t-on suffisamment à ce qu’il faut mettre ou laisser dans le cœur de l’homme pour multiplier les berceaux ?

Et cela s’appelle de différents noms, étant tout à la fois instinct, goût du risque, optimisme, courage, simplicité de pensée, sentiment obscur et enchanteur de la durée, ambition de vie, foi dans cette ambition, en somme une spiritualité où rien ne relève de l’esprit de géométrie et qui cependant ne connaît pas le doute.

C’est à développer cette spiritualité de vie qu’on doit travailler si l’on veut rétablir la paysannerie française, saignée à blanc par la guerre. La question de la terre se ramène donc à une question morale, et la plus délicate qui soit. Le problème de la terre et celui de la natalité, liés ensemble étroitement, dominés par une spiritualité, sont un problème de l’âme. Tous les appuis matériels ne valent que pour obtenir son consentement, seul décisif. La responsabilité de l’éducateur est ici complètement engagée. Si, pour réussir, l’esprit de science ne suffit pas, qu’il y joigne l’autre et tout ce qu’il faudra. On ne le chicanera pas sur les moyens pourvu que soit sauvé l’avenir de la France, car en définitive il ne s’agit pas d’autre chose.


DOCTEUR EMMANUEL LABAT.

  1. Voyez la Revue du 1er mai.
  2. Il s’agit d’exploitations dans lesquelles tout le travail est fait par la famille, avec peu ou point de main-d’œuvre salariée.