Histoire amoureuse des Gaules/Tome 3/La France devenue italienne

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LA FRANCE DEVENUE ITALIENNE


AVEC LES AUTRES DÉSORDRES DE LA COUR[1].

La facilité de toutes les dames avoit rendu leurs charmes si méprisables à la jeunesse, qu’on ne savoit presque plus à la cour ce que c’étoit que de les regarder ; la débauche y régnoit plus qu’en lieu du monde, et quoique le Roi eût témoigné plusieurs fois une horreur inconcevable pour ces sortes de plaisirs, il n’y avoit qu’en cela qu’il ne pouvoit être obéi. Le vin et ce que je n’ose dire étoient si fort à la mode qu’on ne regardoit presque plus ceux qui recherchoient à passer leur temps plus agréablement[2] ; et quelque penchant qu’ils eussent à vivre selon l’ordre de la nature, comme le nombre étoit plus grand de ceux qui vivoient dans le désordre[3], leur exemple les pervertissoit tellement qu’ils ne demeuroient pas longtemps dans les mêmes sentiments.

La plupart des gens de qualité étoient non-seulement de ce caractère, mais il y avoit encore des princes, ce qui fâchoit extraordinairement le Roi. Ils se cachoient cependant autant qu’ils pouvoient pour ne lui pas déplaire, et cela les obligeoit à courir toute la nuit, espérant que les ténèbres leur seroient favorables. Mais le Roi (qui étoit averti de tout) sut qu’un jour après son coucher ils étoient venus à Paris[4], où ils avoient fait une telle débauche, qu’il y en avoit beaucoup qui s’en étoient retournés soûls dans leurs carrosses. Et comme cela s’étoit passé dans le cabaret[5] (car ils ne prenoient pas plus de précaution pour cacher leurs désordres), il prit sujet de là d’en faire une grande mercuriale à un jeune prince qui s’y étoit trouvé, en qui il prenoit intérêt. Il lui dit que du moins, s’il étoit assez malheureux pour être adonné au vin, il bût chez lui tout son soûl, et non pas dans un endroit comme celui-là, qui étoit de toutes façons si indigne pour une personne de sa naissance.

Le reste de la cabale n’essuya pas les mêmes reproches, parce qu’il n’y en avoit pas un qui touchât le Roi de si près ; mais, en récompense, il leur témoigna un si grand mépris qu’ils furent bien mortifiés[6]. Et, à la vérité, ils furent quelque temps sans oser rien faire qu’en cachette ; mais comme leur caractère ne leur permettoit pas de se contraindre longtemps, ils en revinrent bientôt à leur inclination, qui les portoit à faire les choses avec plus d’éclat.

Pour ne pas s’attirer néanmoins la colère du Roi, ils jugèrent à propos de faire serment, et de le faire faire à tous ceux qui entreroient dans leur confrérie, de renoncer à toutes les femmes : car ils accusoient un d’entre eux d’avoir révélé leurs mystères à une dame avec qui il étoit bien, et ils croyoient que c’étoit par là que le Roi apprenoit tout ce qu’ils faisoient. Ils résolurent même de ne le plus admettre dans leur compagnie ; mais s’étant présenté pour y être reçu, et ayant juré de ne plus voir cette femme, on lui fit grâce pour cette fois, à condition que s’il y retournoit il n’y auroit plus de miséricorde. Ce fut là la première règle de leur confrérie ; mais la plupart ayant dit que leur ordre allant devenir bientôt aussi grand que celui de Saint-François, il étoit nécessaire d’en établir de solides, et auxquelles on seroit obligé de se tenir, le reste approuva cette résolution, et il ne fut plus question que de choisir celui qui travailleroit à ce formulaire. Les avis furent partagés là-dessus, et comme on voyoit bien que c’étoit proprement déclarer chef de l’ordre celui à qui l’on donneroit ce soin, chacun brigua les voix et fit paroître de l’émulation pour un si bel emploi. Manicamp[7], le duc de Grammont[8] et le chevalier de Tilladet[9] étoient ceux qui faisoient le plus de bruit dans le chapitre, et qui prétendoient s’attribuer cet honneur, à l’exclusion l’un de l’autre : Manicamp, parce qu’il avoit plus d’expérience qu’aucun dans le métier ; le duc de Grammont, parce qu’il étoit duc et pair, et qu’il ne manquoit pas aussi d’acquit ; pour ce qui est du chevalier de Tilladet, il fondoit ses prétentions sur ce qu’étant chevalier de Malte, c’étoit une qualité si essentielle pour être parfaitement débauché, que quelque avantage qu’eussent les autres, comme ils n’avoient pas celui-là, il étoit sûr qu’il les surpasseroit de beaucoup dans la pratique des vertus.

Comme ils avoient tous trois du crédit dans le chapitre, on eut de la peine à s’accorder sur le choix ; et quelqu’un ayant été d’opinion qu’ils devoient donner des reproches les uns contre les autres, afin que l’on choisît après cela celui qui seroit le plus parfait, chacun approuva cette méthode. Et le chevalier de Tilladet, prenant la parole en même temps, dit qu’il étoit ravi qu’on eût pris cette voie, et qu’elle alloit lui faire obtenir ce qu’il désiroit ; que Manicamp auroit pu autrefois entrer en concurrence avec lui, et qu’il ne l’auroit pas trouvé étrange, parce que le bruit étoit qu’il avoit eu de grandes qualités ; mais qu’aujourd’hui que ses forces étoient énervées, c’étoit un abus que de le vouloir constituer en charge, à moins qu’on ne déclarât que ce qu’on en feroit ne tireroit à aucune conséquence pour l’avenir ; qu’en effet, il n’avoit plus rien de bon que la langue, et que toutes les autres parties de son corps étoient mortes en lui.

Manicamp ne put souffrir qu’on lui fît ainsi son procès en si bonne compagnie, et ayant peur qu’après cela personne ne le voulût plus approcher, il dit qu’il n’étoit pas encore si infirme qu’il n’eût rendu quelque service à la maréchale d’Estrées, sa sœur[10] ; qu’elle en avoit été assez contente pour ne pas chercher parti ailleurs ; que ceux qui la connoissoient savoient pourtant bien qu’elle ne se satisfaisoit pas de si peu de chose, et que puisqu’elle ne s’étoit pas plainte, c’étoit une marque qu’il valoit mieux qu’on ne disoit.

Il y en eut qui voulurent dire que cette raison n’étoit pas convaincante, et qu’une femme qui avoit pris un mari à quatre-vingt-quinze ou seize ans n’étoit pas partie capable d’en juger ; mais ceux qui connoissoient son tempérament leur imposèrent silence et soutinrent qu’elle s’y connoissoit mieux que personne.

Le chevalier de Tilladet fut un peu démonté par cette réponse ; néanmoins il dit encore beaucoup de choses pour soutenir son droit, et, entre autres, qu’il avoit eu affaire à Manicamp, et qu’il n’avoit pas éprouvé cette grande vigueur dont il faisoit tant de parade. On fut obligé de l’en croire sur sa parole, et il s’éleva un murmure dans la compagnie qui fit juger à Manicamp que son affaire n’iroit pas bien. Quand ce murmure fut apaisé, le chevalier de Tilladet reprit la parole, et dit qu’à l’égard du duc de Grammont, il y avoit un péché originel qui l’excluoit de ses prétentions : qu’il aimoit trop sa femme[11], et que, comme cela étoit incompatible avec la chose dont il s’agissoit, il n’avoit point d’autres reproches à faire contre lui.

Le duc de Grammont, qui ne s’attendoit pas à cette insulte, ne balança point un moment sur la réponse qu’il avoit à faire ; et comme il savoit qu’il n’y a rien tel que de dire la vérité, il avoua de bonne foi que cela avoit été autrefois, mais que cela n’étoit plus. La raison qu’il en rapporta fut qu’il s’étoit mépris à son tempérament ; qu’il avoit attribué les faveurs qu’il en avoit obtenues avant son mariage au penchant qu’elle avoit pour lui ; mais que, celles qu’elle avoit données depuis à son valet de chambre lui ayant fait connoître qu’il étoit impossible de répondre d’une femme, il lui avoit si bien ôté son amitié qu’il lui avoit fait succéder le mépris ; que c’étoit pour cela qu’il avoit renoncé à l’amour du beau sexe, lequel avoit eu autrefois son étoile, et qui l’auroit peut-être encore si l’on y pouvoit prendre quelque confiance ; que, quoi qu’il fût fils d’un père[12] et cadet d’un frère[13] qui avoient eu tous deux de grandes parties pour obtenir les premières dignités de l’ordre, il étoit cependant moins redevable de son mérite à ce qu’il avoit hérité d’eux[14] qu’à son dépit ; que Dieu se servoit de toutes choses pour attirer à la perfection ; qu’ainsi, bien loin de murmurer contre sa providence pour les sujets de chagrin qu’il lui envoyoit, il avouoit tous les jours qu’il lui en étoit bien redevable.

Le chevalier de Tilladet n’eut rien à répondre à cela, et chacun crut que l’humilité du duc de Grammont, jointe à une si grande sincérité, feroit faire réflexion aux avantages qu’il avoit par dessus les autres, soit pour les charmes de sa personne ou pour le rang qu’il tenoit. En effet, il alloit obtenir tout d’une voix la chose pour laquelle on étoit alors assemblé, si le comte de Tallard[15] ne se fût avisé de dire que l’ordre alloit devenir trop fameux pour n’avoir qu’un grand maître ; que tous trois étoient dignes de cette charge, et qu’à l’exemple de celui de Saint-Lazare[16], où l’on venoit d’établir plusieurs grands-prieurs, on ne pouvoit manquer de les choisir tous trois.

Chacun, qui prétendoit à son tour de parvenir à cette dignité, approuva cette opinion ; mais comme on fit réflexion que dans quelque établissement que ce soit, c’est dans les commencements où l’on a particulièrement besoin d’esprit, on résolut de faire choix d’un quatrième, parce que les trois autres n’étoient pas soupçonnés de pouvoir jamais faire une hérésie nouvelle. Le choix tomba sur le marquis de Biran[17], homme qui avoit plus d’esprit qu’il n’étoit gros ; mais dont la trop grande jeunesse l’eût exclus de cet honneur sans le besoin qu’on en avoit. D’abord que l’élection fut faite, on les pria de travailler tous quatre aux règles de l’ordre, dont le principal but consistoit de bannir les femmes de leur compagnie. Pour pouvoir vaquer à une chose si sainte, ils quittèrent non-seulement la cour, mais encore la ville de Paris, où ils craignoient de recevoir quelque distraction, et, étant enfermés dans une maison de campagne, ils donnèrent rendez-vous aux autres deux jours après, leur promettant qu’il ne leur en falloit pas davantage pour être inspirés. En effet, chacun les étant allé trouver au bout de ce temps-là, on trouva qu’ils avoient rédigé ces règles par écrit, dont voici les articles :


I.

Qu’on ne recevroit plus dorénavant dans l’ordre des personnes qui ne fussent visitées par les grands maîtres, pour voir si toutes les parties de leur corps étoient saines, afin qu’elles pussent supporter les austérités.

II.

Qu’ils feroient vœu d’obéissance et de chasteté à l’égard des femmes, et que si aucun y contrevenoit, il seroit chassé de la compagnie, sans pouvoir y rentrer sous quelque prétexte que ce fût.

III.

Que chacun seroit admis indifféremment dans l’ordre, sans distinction de qualité, laquelle n’empêcheroit point qu’on ne se soumît aux rigueurs du noviciat, qui dureroit jusqu’à ce que la barbe fût venue au menton.

IV.

Que si aucun des frères se marioit, il seroit obligé de déclarer que ce n’étoit que pour le bien de ses affaires, ou parce que ses parents l’y obligeoient, ou parce qu’il falloit laisser un héritier. Qu’il feroit serment en même temps de ne jamais aimer sa femme, de ne coucher avec elle que jusqu’à ce qu’il en eût un ; et que cependant il en demanderoit permission, laquelle ne lui pourroit être accordée que pour un jour de la semaine.

V.

Qu’on diviseroit les frères en quatre classes, afin que chaque grand prieur en eût autant l’un que l’autre. Et qu’à l’égard de ceux qui se présenteroient pour entrer dans l’ordre, les quatre grands prieurs les auroient à tour de rôle afin que la jalousie ne pût donner atteinte à leur union.

VI.

Qu’on se diroit les uns aux autres tout ce qui se seroit passé en particulier, afin que quand il viendroit une charge à vaquer, elle ne s’accordât qu’au mérite, lequel seroit reconnu par ce moyen.

VII.

Qu’à l’égard des personnes indifférentes, il ne seroit pas permis de leur révéler les mystères, et que quiconque le feroit en seroit privé lui-même pendant huit jours, et même davantage si le grand-maître dont il dépendroit le jugeoit à propos.

VIII.

Que néanmoins l’on pourroit s’ouvrir à ceux qu’on auroit espérance d’attirer dans l’ordre ; mais qu’il faudroit que ce fût avec tant de discrétion, que l’on fût sûr du succès avant que de faire cette démarche.

IX.

Que ceux qui amèneroient des frères au couvent jouiroient des mêmes prérogatives, pendant deux jours, dont les grands-maîtres jouissoient ; bien entendu néanmoins qu’ils laisseroient passer les grands-maîtres devant, et se contenteroient d’avoir ce qu’on auroit desservi de dessus leur table.

C’est ainsi que les règles de l’ordre furent dressées ; et, ayant été lues en présence de tout le monde, elles furent approuvées généralement, à la réserve que quelques-uns furent d’avis qu’on apportât quelque tempérament à l’égard des femmes, crime qu’ils vouloient n’être pas traité à la dernière rigueur, mais pour lequel ils souhaitoient qu’on pût obtenir grâce, après néanmoins qu’on l’auroit demandé en plein chapitre et observé quelque forme de pénitence. Mais tous les grands-maîtres se trouvèrent si zélés que ceux qui avoient ouvert cette opinion pensèrent être chassés sur-le-champ ; et s’ils n’avoient témoigné un grand repentir, on ne leur auroit jamais pardonné leur faute.

On célébra dans cette maison de campagne de grandes réjouissances pour être venu à bout si facilement d’une si grande entreprise ; et après bien des choses qui se passèrent, et qu’il est bon de taire, on convint que les chevaliers porteroient une croix entre la chemise et le justaucorps, où il y auroit élevé en bosse un homme qui fouleroit une femme aux pieds, à l’exemple des croix de saint Michel[18], où l’on voit que ce saint foule aux pieds le démon.

Après qu’on eut accompli ces saints mystères, chacun s’en revint à Paris, et quelqu’un n’ayant pas gardé le secret, il se répandit bientôt un bruit de tout ce qui s’étoit passé dans cette maison de campagne, de sorte que les uns excités par leur inclination, les autres par la nouveauté du fait, s’empressèrent d’entrer dans l’ordre.

Un prince, dont il ne m’est pas permis de révéler le nom, ayant eu ce désir, fut présenté au chapitre par le marquis de Biran, et ayant demandé à être relevé des cérémonies, on lui fit réponse que cela ne se pouvoit et qu’il falloit qu’il montrât exemple aux autres. Tout ce qu’on fit pour lui, c’est qu’on lui accorda qu’il choisiroit celui des grands-maîtres qui lui plairoit le plus ; et il choisit celui qui l’avoit présenté, ce qui fit grand dépit aux autres, qui le voyoient beau, jeune et bien fait.

Cette grâce fut encore suivie d’une autre qu’on lui accorda, savoir : qu’il pourroit choisir de tous les frères celui qui lui seroit le plus agréable, dont néanmoins la plupart commencèrent à murmurer, disant que, puisqu’on violoit sitôt les règles, tout seroit bientôt perverti. Mais on leur fit réponse que ces règles, quelque étroites qu’elles pussent être, pouvoient souffrir quelque modération à l’égard d’une personne de si grande qualité ; que, quoiqu’on eût dit qu’elles seroient égales pour tout le monde, c’est qu’on n’avoit pas cru qu’il se dût présenter un prince d’un si haut rang ; que comme à Malte les princes de maison souveraine étoient naturellement chevaliers grand’-croix, il étoit bien juste qu’ils eussent pareillement quelque privilége dans leur ordre ; autrement qu’ils n’y entreroient pas, ce qui ne leur apporteroit pas grand honneur.

On n’eut garde de ne se pas rendre à de si bonnes raisons, et, chacun ayant calmé sa colère, on complimenta le prince sur l’avantage qui revenoit à l’ordre d’avoir une personne de sa naissance, et il n’y en eut point qui ne s’offrît à lui donner toute sorte de contentement. Il se montra fort civil envers tout le monde et promit qu’on verroit dans peu qu’il ne seroit pas le moins zélé des chevaliers. En effet, il n’eut pas plustôt révélé les mystères à ses amis, que chacun se fit un mérite d’entrer dans l’ordre, de sorte qu’il fut bientôt rempli de toute sorte d’honnêtes gens.

Mais comme le trop grand zèle est nuisible en toutes choses, le Roi fut bientôt averti de ce qui se passoit, et que même on avoit séduit un autre prince, en qui il prenoit encore plus d’intérêt qu’en celui dont je viens de parler. Le Roi, qui haïssoit à la mort ces sortes de débauches, voulut beaucoup de mal à tous ceux qui en étoient accusés ; mais eux, qui ne croyoient pas qu’on les en pût convaincre, se présentèrent devant lui comme auparavant, jusqu’à ce que, s’étant informé plus particulièrement de la chose, il en relégua quelques-uns dans des villes éloignées de la cour, fit donner le fouet à un de ces princes en sa présence, envoya l’autre à Chantilly[19], et enfin témoigna une si grande aversion pour tous ceux qui y avoient trempé que personne n’osa parler pour eux.

Le chevalier de Tilladet, qui étoit cousin germain du marquis de Louvois[20], se servit de la faveur de ce ministre pour obtenir sa grâce, et lui protesta si bien qu’il étoit innocent qu’il en fut parler à l’heure même à Sa Majesté. Mais Elle, qui ne croyoit pas légèrement, ne s’en voulut pas rapporter à ce qu’il lui disoit, et remit à lui faire réponse quand il en seroit instruit plus particulièrement. Pour cet effet, il fit appeler le jeune prince qui avoit eu le fouet, et lui ayant commandé, en présence du marquis de Louvois, de lui dire la vérité, le marquis de Louvois fut si fâché d’entendre que le chevalier de Tilladet lui avoit menti, qu’il s’en fut du même pas lui dire tout ce que la rage et le dépit étoient capables de lui inspirer.

Il n’y eut que le duc de Grammont à qui le Roi ne parla de rien, comme s’il n’eût pas été du nombre ; ce qui donna lieu de murmurer aux parents des exilés, qui étoient fâchés de le voir rester à Paris pendant que les autres s’en alloient dans le fond des provinces. Mais le Roi, sachant leur mécontentement, dit qu’ils ne devoient pas s’en étonner ; qu’il y avoit longtemps que le duc de Grammont lui étoit devenu si méprisable, que tout ce qu’il pouvoit faire lui étoit indifférent, de sorte que ce seroit lui faire trop d’honneur que d’avoir quelque ressentiment contre lui. La cour étoit trop peste[21] pour cacher au duc une réponse comme celle-là ; et au lieu qu’il tiroit vanité auparavant d’avoir été oublié, il eut tant de sujet de s’en affliger que tout autre que lui en seroit mort de douleur.

La cabale fut dissipée par ce moyen ; mais, quelque pouvoir qu’eut le Roi, il lui fut impossible d’arracher de l’esprit de la jeunesse la semence de débauche, qui y étoit trop fortement enracinée pour être sitôt éteinte. Cependant les dames firent de grandes réjouissances de ce qui venoit d’arriver, et, quelques-unes des croix de ces chevaliers étant tombées entre leurs mains, elles les jugèrent dignes du feu, quoique ce fût une foible vengeance pour elles. Après cela, elles crurent que cette jeunesse seroit obligée de revenir à elles ; mais elle se jeta dans le vin, de sorte que tous les jours on ne faisoit qu’entendre parler de ses excès.

Cependant, quelque débauche qu’elle fît[22], pas une n’approcha de celle qui fut faite dans un honnête lieu où, après avoir traité à la mode d’Italie celles des courtisanes qui lui parurent les plus belles, elle en prit une par force, lui attacha les bras et les jambes aux quenouilles du lit, puis lui ayant mis une fusée dans un endroit que la bienséance ne me permet pas de nommer, elle y mit le feu impitoyablement, sans être touchée des cris de cette misérable, qui se désespéroit. Après une action si enragée, elle poussa sa brutalité jusqu’au dernier excès : elle courut les rues toute la nuit, brisant un nombre infini de lanternes[23] et ne s’arrêtant que sur le pont de bois qui aboutit dans l’île[24], où, pour comble de fureur, ou pour mieux dire d’impiété, elle arracha le crucifix qui étoit au milieu ; de quoi n’étant pas encore contente, elle tâcha de mettre le feu au pont, dont elle ne put venir à bout.

Un excès si abominable fit grand bruit dans Paris ; on l’attribua à des laquais, ne croyant pas que des gens de qualité fussent capables d’une chose si épouvantable ; mais la femme chez qui ils avoient fait la débauche étant venue trouver M. Colbert le lendemain, sous prétexte de lui présenter un placet, lui dit que, s’il ne lui faisoit justice de son fils le chevalier[25], qui étoit fourré des plus avant, elle alloit se jeter aux pieds du Roi et lui apprendre que ceux-là qui avoient servi de bourreaux à la fille étoient les mêmes qui avoient arraché le crucifix ; elle ajouta qu’elle les avoit suivis à la piste, dans le dessein de les faire arrêter par le guet[26], mais que malheureusement il s’étoit déjà retiré.

M. Colbert n’eut pas de peine à croire cela de son fils, qui lui avoit déjà fait d’autres pièces de cette nature ; et comme il appréhendoit sur toutes choses que cela ne vînt aux oreilles du Roi, non-seulement il prit soin de la fille, mais il empêcha encore sous main qu’on ne fît une perquisition exacte de ce qui étoit arrivé la nuit. Mais quelque précaution qu’il eût, la chose pensa éclater lorsqu’il y pensoit le moins. Un laquais de ces débauchés fut pris, deux ou trois mois après, pour vol ; et étant menacé par Deffita[27], lieutenant criminel, d’être appliqué à la question s’il ne révéloit tous les crimes qu’il pouvoit avoir commis, il avoua de bonne foi que pas un ne lui faisoit tant de peine que d’avoir aidé au chevalier Colbert à arracher le crucifix dont nous avons parlé ; qu’il en demandoit pardon à Dieu, et qu’il croyoit que c’étoit pour cela qu’il le punissoit. Mais il en arriva tout autrement, et ce fut au contraire la cause de son salut ; car Deffita, qui étoit homme à faire sa cour au préjudice de sa conscience, s’en fut trouver au même temps M. Colbert, et lui demanda ce qu’il vouloit qu’il fît du prisonnier, après lui avoir insinué toutefois, auparavant, qu’il étoit dangereux qu’il ne parlât si on le faisoit mourir. M. Colbert le remercia du soin qu’il avoit de sa famille, et, l’ayant prié de sauver ce misérable, il le rendit blanc comme neige, quoiqu’il méritât mille fois d’être roué.

Le duc de Roquelaure[28], père du marquis de Biran, étoit au désespoir de voir son fils mêlé dans toutes ces débauches ; et comme il croyoit qu’un mariage étoit capable de le retirer, il jeta les yeux sur quelque naissance, quelque bien et beaucoup de faveur : car, comme il n’étoit que duc à brevet[29], et que son fils après sa mort ne devoit pas tenir le même rang[30], il vouloit tâcher, par le moyen de la femme qu’il épouseroit, de lui procurer une si grande marque de distinction. Il trouva tout cela dans la fille du duc d’Aumont[31], qui étoit nièce de M. de Louvois du côté maternel, et, en ayant parlé à son fils, il le trouva si peu disposé à lui obéir, qu’il se mit dans une furieuse colère contre lui. Cependant il le menaça de le déshériter, s’il ne se conformoit à ses volontés ; et le marquis de Biran lui ayant demandé quinze jours pour s’y résoudre, il employa ce temps-là à voir ses amis, qui étoient revenus de leur exil.

Il se plaignit à eux de la dureté de son père, qui le contraignoit de faire une chose si éloignée de son inclination. Il leur demanda s’il ne perdroit point par là leur amitié ; mais l’ayant assuré que non, pourvu qu’il en usât si sobrement avec son épouse qu’ils n’en fussent pas tout à fait oubliés, cette réponse le satisfit tellement qu’il s’en fut trouver à l’heure même M. de Roquelaure, à qui il dit qu’il pouvoit parler d’affaires quand il voudroit, et qu’il étoit tout disposé à lui obéir. M. de Roquelaure, ayant le consentement de son fils, fut trouver M. le chancelier[32], grand-père de mademoiselle d’Aumont, à qui il proposa le mariage. M. le chancelier (dont la coutume étoit de recevoir favorablement tout le monde) n’eut garde de se démentir en cette occasion, quoique dans le fond la proposition ne lui plût pas. Mais comme il étoit sûr que les obstacles qui se rencontreroient dans la suite fourniroient assez de matière pour ne pas passer plus avant, il embrassa M. de Roquelaure, lui dit qu’il seroit au comble de la joie si, ayant toujours été amis, leur union devenoit encore plus étroite par l’alliance de leurs maisons ; et, après lui avoir fait mille autres compliments de cette nature, il lui dit qu’il n’avoit qu’à en parler au duc d’Aumont, lequel seroit aussi sensible que lui à l’honneur qu’il leur faisoit.

M. de Roquelaure, tout raffiné courtisan qu’il étoit, crut la chose faite après un accueil si favorable. Mais M. le chancelier étoit trop sage pour donner sa petite-fille à un homme aussi débauché qu’étoit le marquis de Biran, et, ayant peur que le duc d’Aumont ne se laissât surprendre par les grands biens qui sembloient ne lui pouvoir manquer, il lui envoya dire la conversation qu’il avoit eue avec le duc de Roquelaure, et qu’il insistât à ce que son fils fût duc avant que de rien conclure. Le duc de Roquelaure étant allé voir le duc d’Aumont, fut fort surpris de cette difficulté, qu’il lui mit d’abord en avant. Toutefois, espérant que M. le chancelier l’y serviroit, il s’en fut le trouver, et lui dit qu’il attendoit ce service de son amitié ; mais M. le chancelier, traitant la chose de bagatelle, lui dit qu’il n’avoit qu’à en parler lui-même au Roi, qu’il la lui accorderoit en même temps ; que s’il s’excusoit de le faire, ce n’étoit qu’à cause de toutes les grâces qu’il lui faisoit, et de peur de paroître insatiable, si, après toutes celles qu’il avoit reçues, il lui en demandoit encore de nouvelles.

C’est ainsi que le chancelier renvoya adroitement l’éteuf au duc de Roquelaure, lequel, pour un Gascon, donna si grossièrement dans le panneau, qu’il s’en fut dès le lendemain au lever du Roi. Mais ce prince, qui avoit mille sujets de ne pas vouloir de bien au marquis de Biran, lui dit, d’abord qu’il eut ouvert la bouche, qu’il étoit fâché de ne lui pouvoir accorder ce qu’il demandoit ; que la conduite de son fils en étoit cause ; que, s’il avoit de l’esprit, il ne l’employoit qu’à faire du mal ; et qu’en un mot ce n’étoit pas pour ces sortes de gens-là qu’une dignité si considérable étoit réservée.

Le duc de Roquelaure vit bien qu’il étoit pris pour dupe ; mais la faveur où étoit le chancelier et toute sa famille l’obligeant à dissimuler, il fit même semblant de croire tout ce qu’il lui dit encore d’honnête sur ce sujet, et songea à pourvoir son fils d’un autre côté. Le marquis de Biran, qui ne faisoit guère de différence entre le mariage et l’esclavage, fut ravi de se voir délivré d’un fardeau si pesant, et ayant assemblé ses amis pour leur faire part de sa joie, ils firent une débauche où rien ne manqua que les femmes. Ils s’en étoient bien passés plusieurs fois, ce qui devoit faire croire qu’ils s’en passeroient bien encore celle-là ; mais l’inconstance de la nation leur ayant fait faire réflexion qu’on n’étoit jamais heureux si on ne goûtoit de toutes choses, ils se dirent, entre la poire et le fromage, qu’il falloit qu’ils devinssent amoureux, ou du moins qu’ils feignissent de l’être. Le marquis de Biran dit que, pour lui, il vouloit aimer madame d’Aumont[33], pour se venger de son mari, et que, n’ayant pu coucher avec sa fille, il coucheroit peut-être avec elle. Les autres se choisirent des maîtresses à leur gré ; mais le chevalier de Tilladet et le comte de Roussi[34] dirent au marquis de Biran qu’étant autant de ses amis qu’ils en étoient, ils vouloient aimer le même sang qu’il aimeroit ; que la duchesse d’Aumont avoit deux sœurs, que c’étoit à elles qu’ils alloient donner leurs soins ; et, mettant en même temps dans un chapeau deux billets où le nom de ces deux dames étoit écrit, ils tirèrent au sort laquelle ils serviroient.

La duchesse de la Ferté[35], cadette des trois, échut au chevalier de Tilladet, et la duchesse de Vantadour[36] au comte de Roussi ; tellement que la fortune prit plaisir à assembler les humeurs qui pouvoient convenir ensemble, car, si la duchesse de Vantadour fût tombée au chevalier de Tilladet, il étoit trop brusque pour se donner le temps de se mettre bien dans son esprit, outre qu’elle eût peut-être fait scrupule d’en faire son ami après avoir été l’amie de son frère[37]. De même la duchesse de la Ferté, qui se peut dire folle à l’excès, auroit peut-être aussi déplu au comte de Roussi, dont l’inclination est portée à la sagesse, quoiqu’on lui ait vu faire le fou quelquefois comme les autres.

Ces trois dames sont filles de la maréchale de la Mothe[38], gouvernante des enfants de France. Leur père[39] n’étoit qu’un simple gentilhomme de Picardie ; mais, s’étant élevé par son mérite à la plus haute qualité où l’on puisse monter, les ducs d’Aumont, de Vantadour et de la Ferté n’ont pas dédaigné d’épouser ses filles, et elles sont toutes trois duchesses, quoiqu’elles n’aient pas eu grand’chose en mariage. Leur mère, qui est demeurée veuve à un âge peu avancé[40] et qui a été belle femme, a fait tout son possible pour les élever dans la vertu, sachant bien que quelque soin qu’on puisse prendre, le vice ne se glisse que trop facilement dans l’esprit. Mais elles sont venues dans un siècle trop corrompu pour profiter longtemps de ses leçons, et, quoiqu’elles aient mille défauts dans la taille, comme elles ont beaucoup d’agrément dans le visage, elles ont trouvé bientôt des gens qui ont cherché à les corrompre. En effet, on peut dire qu’elles sont bossues, et, quoique cela ne paroisse pas aux yeux de tout le monde, il est pourtant vrai que, sans un corps de fer[41] à quoi elles sont accoutumées dès leur jeunesse, il n’y auroit personne qui ne s’en aperçût. La duchesse d’Aumont, qui est l’aînée, est sans doute la plus belle, et, quoiqu’elle ne soit pas d’une taille si avantageuse que ses sœurs, elle ne parut pas plus tôt à la cour que mille gens se firent une affaire agréable de lui en conter. Mais la maréchale sa mère, qui ne songeoit qu’à lui donner un mari, écarta si bien cette foule qui l’importunoit, que même ceux à qui l’envie auroit pu prendre de l’épouser se retirèrent comme les autres. Cela ne plut pas à la duchesse d’Aumont, qu’on appeloit en ce temps-là mademoiselle de Toussi, et, comme elle commençoit à se sentir, elle eut des besoins qui lui firent juger que, si sa mère tardoit encore longtemps à lui chercher un mari, elle pourroit bien en prendre un elle-même.

Elle n’osa pas cependant lui dire ses nécessités, la connoissant trop sévère ; mais, comme elle ne pouvoit résister à la tentation, elle devint amoureuse du chevalier d’Hervieux[42], écuyer de sa mère, homme d’environ quarante ans, laid de visage, assez bien fait de taille, mais à qui c’étoit un grand agrément de pouvoir entrer à toute heure dans sa chambre. Elle prit un soin extrême de lui paroître le plus agréable qu’il lui fut possible. Pour cet effet, ayant ouï dire plusieurs fois qu’elle n’étoit jamais si belle que quand elle avoit les cheveux épars, elle prit plaisir à demeurer longtemps à sa toilette, le faisant approcher, et, sous prétexte de l’entretenir des voyages qu’il avoit faits au Levant, elle tâcha de lui donner autant d’amour qu’elle s’en sentoit pour lui.

Il falloit être corsaire en matière d’amour pour regarder tant de charmes sans en être touché ; mais, soit qu’il eût contracté une certaine insensibilité dans le séjour qu’il avoit fait chez les barbares, ou qu’il se fît une règle de son devoir, il demeura dans le respect ; tellement que, la belle voyant qu’elle perdoit son temps, elle fut sur le point mille fois de lui déclarer sa passion, à quoi elle auroit succombé indubitablement si elle n’eût appréhendé que d’Hervieux, qui étoit un homme sage, n’en eût averti sa mère.

Comme le peu de progrès qu’elle faisoit dans sa passion lui faisoit passer de mauvaises heures, elle cherchoit autant qu’elle pouvoit le moyen de charmer sa mélancolie, et, sa mère lui permettant d’aller chez madame de Bonnelle[43], qui étoit sa tante, où tout Paris alloit jouer, elle vit plusieurs gens qui ne manquèrent pas de lui conter fleurette, entre autres le duc de Caderousse[44], homme de qualité du comtat d’Avignon, qui avoit épousé la fille de M. du Plessis-Guénegaud[45], secrétaire d’État. Quoique cette qualité d’homme marié dût être fatale aux desseins de Caderousse, il avoit néanmoins le bonheur de s’insinuer par là dans le cœur de toutes les dames. En effet, c’étoit ce qui lui avoit acquis la réputation d’honnête homme, et cela parce que, ayant épousé une femme extrêmement délicate, il s’empêchoit de coucher avec elle, quoiqu’il parût l’aimer extrêmement. En effet, les médecins avoient dit qu’elle mourroit si elle mettoit jamais d’enfant au monde, et c’étoit pour cela qu’il ne l’approchoit point. Elles concluoient de là que son amitié étoit d’une autre nature que celle de la plupart des hommes, qui n’aiment les femmes que pour le plaisir qu’elles leur donnent, et qui sans cela ne les aimeroient point.

Il joignoit encore à cette bonne qualité celle d’être extrêmement discret ; ainsi, plaisant à tout le monde par tant d’endroits, il plut encore à mademoiselle de Toussi, qui n’étoit pas moins susceptible d’amour que les autres. Cette nouvelle flamme n’éteignit pas celle qu’elle avoit pour d’Hervieux, et, étant exposée à le voir à tout moment, elle se sentit un si grand cœur, qu’elle se crut capable de les aimer tous deux à la fois. Ainsi, continuant de vivre toujours avec d’Hervieux comme elle avoit commencé, elle en fit tant à la fin, qu’il se douta qu’il étoit plus heureux qu’il ne pensoit. Toutes choses le confirmèrent dans ses soupçons ; cependant, bien loin de songer à en profiter, il en fut plus retenu, de sorte qu’il falloit qu’elle l’envoyât quérir par plusieurs fois devant qu’il vînt dans sa chambre. Elle se plaignoit alors à lui du peu de considération qu’il avoit pour elle (car elle n’osoit pas dire amitié) ; mais d’Hervieux faisoit comme s’il eût été sourd, et ne lui répondoit que par de profondes révérences, qui la faisoient enrager.

Il n’étoit pas néanmoins insensible, et, sentant que la nature résistoit à tant de sagesse, il fit résolution de quitter plutôt la maréchale que de s’exposer davantage à une occasion si périlleuse. Pour cet effet, il chercha sous main une maison où il pût entrer en sortant de la sienne ; mais, comme cela ne se rencontre pas en un jour, il arriva que la maréchale s’aperçut de la folle passion de sa fille, à quoi elle mit ordre incontinent. Un jour donc que sa fille avoit envoyé quérir d’Hervieux, après les minauderies ordinaires, elle lui dit que, comme il étoit habile en tout, elle le prioit de lui vouloir aller chercher au Palais[46] une paire de jarretières pareille à celles qu’elle portoit. En même temps elle le fit approcher pour lui montrer les siennes ; mais, levant ses jupes jusqu’au-dessus du genou, elle lui fit voir des choses bien plus belles que tout ce que je pourrois dire, et il en fut si touché qu’il pensa oublier toutes les résolutions qu’il avoit faites.

Néanmoins, comme il se représenta dans le même moment tout ce qui pouvoit arriver s’il suivoit ses premiers mouvements ; il étouffa tout ce que le plaisir lui pouvoit promettre de plus charmant, et feignant de n’avoir pas pris garde à ce qu’elle avoit fait, il sortit pour aller à son emplette. Etant revenu du Palais, il prit son temps de lui donner ce qu’il avoit acheté en présence de sa mère, afin de n’être pas obligé d’entrer davantage dans sa chambre. Et, quoiqu’elle l’envoyât encore quérir tous les jours, il supposa des affaires à tout moment, qui lui firent éviter le péril qu’on lui préparoit : car, quoiqu’on ne puisse pas dire positivement quel étoit le dessein de mademoiselle de Toussi, après ce qui venoit d’arriver, néanmoins il est à présumer que, sa folle passion durant toujours, elle l’eût portée à d’étranges extrémités. Le refus que d’Hervieux faisoit de venir dans sa chambre l’outra extraordinairement contre lui. Cependant tout cela n’étant pas capable de la guérir de sa passion ; elle continua ses importunités, et garda si peu de mesures que sa mère s’aperçut à la fin qu’il y avoit de l’empressement à elle de le chercher. Elle en devina la cause aussitôt ; mais, étant bien aise de convertir ses soupçons en une assurance certaine, elle fit cacher dans la chambre de sa fille une femme en qui elle se confioit comme en elle-même, puis envoya d’Hervieux la trouver sous prétexte de lui dire quelque chose de sa part. D’Hervieux fut fâché de ce commandement ; mais, ne pouvant se dispenser d’obéir, il y fut, et auroit essuyé de mademoiselle de Toussi tous les reproches qu’une fille prévenue de passion comme elle étoit capable de faire si, voyant qu’elle ne demeuroit plus dans le silence, il ne l’eût interrompue en lui disant qu’il croyoit que ce qu’elle en faisoit n’étoit que pour tenter sa fidélité ; que cependant, quoi qu’il en pût être, il alloit demander son congé à madame la maréchale ; qu’après cela elle chercheroit sur qui rejetter ses railleries, mais que pour lui il n’en vouloit plus être le sujet.

Cette conversation ayant été rapportée mot à mot à la maréchale par celle qui étoit en embuscade, elle vit bien que ses soupçons n’étoient pas mal fondés ; et d’Hervieux lui ayant demandé un moment après permission de se retirer, sous prétexte de quelques affaires qu’il avoit en son pays : « Oui, lui dit-elle, je vous l’accorde volontiers, mais à condition que je reconnoîtrai auparavant, non pas comme je voudrois, mais du moins comme je pourrai, les services que vous m’avez rendus. » A ces mots, elle lui fit connoître qu’elle savoit la cause de sa retraite, et le pria de vouloir être toujours aussi secret qu’il avoit été fidèle.

D’Hervieux fit le surpris à cette ouverture, et ne voulut jamais rien lui avouer, ce qui lui donna encore plus d’estime pour lui. Cependant elle lui procura le consulat de Tunis, avec une pension de mille francs sur un évêché[47], et fit recevoir sa sœur femme de chambre d’une des filles de France.

La maréchale, jugeant, après ce qui venoit de se passer, que la garde d’une telle fille étoit dangereuse, songea à s’en défaire au plus tôt ; de sorte que, s’il fût venu quelqu’un dans ce moment, elle n’auroit pas pris garde s’il eût eu toutes les qualités qu’elle désiroit auparavant dans un gendre. Il y avoit peu de jours que le duc de Caderousse s’étoit offert à mademoiselle de Toussi lorsque tout cela arriva : elle avoit fait d’abord la réservée, et s’étoit plainte de ce qu’étant marié il osoit songer à elle. Enfin, pour paroître ce qu’elle n’étoit pas, elle s’étoit privée pendant quelque temps d’aller chez madame de Bonnelle. Mais, comme elle enrageoit plus que lui, elle y retourna bientôt, et lui dit que, s’il la voyoit, ce n’étoit que pour savoir si ses sentiments étoient raisonnables ; qu’elle avoit fait réflexion qu’on n’étoit pas le maître de son cœur, mais que du moins elle vouloit apprendre si sa passion n’avoit pour but que de l’épouser en cas que sa femme vînt à mourir.

Caderousse, à qui c’étoit un grand mérite, comme j’ai déjà dit, de paroître affectionné pour cette moribonde, lui répondit sans hésiter qu’il aimoit une maîtresse parce qu’elle lui paroissoit aimable, mais qu’à Dieu ne plût qu’il en souhaitât la mort de sa femme ; que, si cela arrivoit, il ne pouvoit pas répondre de ce qu’il feroit ; mais que toujours savoit-il bien qu’il en seroit au désespoir.

Mademoiselle de Toussi fut fort surprise de cette réponse : elle crut que, pour paroître sage, il falloit du moins faire mine de s’en fâcher ; mais, faisant réflexion qu’il étoit difficile de faire dédire un homme qui étoit en réputation d’aimer sa femme, et qui parloit de bonne foi, elle tourna les choses d’une autre manière et lui dit qu’elle étoit ravie de le voir dans ces sentiments ; que, comme elle savoit que sa femme ne pouvoit pas vivre encore longtemps, elle espéroit lui donner lieu, par sa conduite, de désirer qu’elle devînt la sienne ; et que, si cela pouvoit arriver, il l’aimeroit bien autant du moins qu’il avoit fait l’autre.

Caderousse la pria de cesser une conversation qu’il disoit l’embarrasser, et, se trouvant plus heureux qu’il n’avoit espéré, il tâcha de profiter de sa bonne fortune. Mademoiselle de Toussi avoit pour le moins autant d’impatience que lui de le satisfaire, mais elle avoit les raisons du tablier, qui est un obstacle terrible pour les amants, c’est-à-dire qu’elle appréhendoit de devenir grosse. Hors de cela, elle lui accorda, après deux ou trois conversations, tout ce qu’une fille peut accorder honnêtement à un homme, et il fut maître de ce que nous appelons en France la petite oie. Elle lui promit en outre que, d’abord qu’elle seroit en état de faire davantage pour lui, elle s’en acquitteroit avec la plus grande joie du monde, et elle lui tint parole si exactement qu’il n’eut pas sujet de s’en plaindre. Quoique ce qu’elle faisoit pour lui ne fût pas contentement pour un amant fort passionné, néanmoins il vit et toucha des choses qui étoient capables de faire mourir de joie : un visage fait au tour, une bouche charmante, des dents de même, des cheveux admirables, longs et en quantité, une gorge faite pour les amours, une peau délicate et blanche, et par-dessus tout cela un corps qui contenoit en raccourci tout ce qu’il y a de plus aimable. Il chercha plusieurs fois l’accomplissement de ses désirs dans ce qui lui étoit défendu ; mais, quoiqu’elle le souhaitât tout aussi passionnément que lui, non-seulement elle fut la maîtresse de sa passion, mais elle lui fit encore de grands reproches de ce qu’il ne l’aimoit pas tant que sa femme. Elle lui dit que, pour une crainte qui étoit peut-être mal fondée, il s’empêchoit volontiers de prendre son plaisir avec elle, au lieu qu’il le cherchoit maintenant au préjudice de son repos et de sa réputation.

Caderousse, qui, en l’état qu’il en étoit avec elle, croyoit pouvoir lui faire confidence de ce qu’il avoit de plus particulier sur le cœur, lui dit que, s’il y avoit quelque différence entre elle et sa femme, elle étoit tout à son avantage ; qu’il lui étoit aisé de se passer de l’une, qu’il n’aimoit pas, mais qu’il n’en étoit pas de même de l’autre, qu’il adoroit ; que, comme tout ce qui se passoit dans le monde ne consistoit qu’en grimaces, il lui avoit été aisé de faire accroire que ce qu’il en faisoit n’étoit que par la considération qu’il avoit pour sa femme ; mais qu’enfin il ne pouvoit s’empêcher de lui dire qu’il seroit ravi d’en être défait.

Elle lui sauta au cou après cette déclaration, et, quoiqu’ils ne fissent pas tout ce qu’il falloit faire pour goûter une joie parfaite, ils ne laissèrent pas de se pâmer sur un lit de repos où ils s’étoient jetés l’un et l’autre.

Comme l’on n’est pas heureux en toutes choses, Caderousse, qui étoit grand joueur, perdit à quelques jours de là beaucoup d’argent contre le Roi, et, ne l’ayant pas tout comptant, il donna ce qu’il avoit et demanda du temps pour le reste. Le Roi, qui étoit ponctuel en toutes choses et qui vouloit apprendre aux autres à le devenir, lui fit réponse que cela étoit bien vilain de jouer sans avoir de l’argent. C’en fut assez pour le faire résoudre à prendre la poste pour aller tout vendre chez lui ; mais auparavant il voulut prendre congé de mademoiselle de Toussi, et la conjurer de ne le pas oublier dans son absence.

Elle fut au désespoir quand elle sut un départ si précipité ; elle lui offrit ses bagues et ses pierreries pour rompre ce voyage, et même de voler celles de sa mère si les siennes ne suffisoient pas. Mais Caderousse, qui prévoyoit que cela feroit trop de bruit dans le monde, et qui d’ailleurs de son naturel n’étoit pas si escroc que la plupart des gens de la cour, la remercia de ses offres. Ils se séparèrent ainsi fort satisfaits l’un de l’autre, ou, pour mieux dire, fort contents des témoignages réciproques qu’ils s’étoient donnés de leur amitié. Il promit de revenir bientôt, et elle n’en douta point, sachant le sujet qui le faisoit partir. Mais elle eut la délicatesse de lui dire qu’elle étoit fâchée de n’avoir point un peu de part dans son retour, et que le Roi l’eût tout entière. Il lui répondit là-dessus ce que devoit dire un homme qui avoit de l’esprit et qui étoit amoureux, et elle eut lieu de s’en contenter. Comme l’argent est extrêmement rare dans les provinces, il eut de la peine à trouver celui qu’il lui falloit, et, ayant demeuré plus longtemps qu’il n’avoit cru, il arriva cependant que le duc d’Aumont se présenta pour épouser mademoiselle de Toussi.

C’étoit un homme non-seulement d’une ancienne maison, mais qui étoit encore distingué par un gouvernement de province et par une grande charge. Il étoit premier gentilhomme de la chambre, gouverneur du Boulonnois, et duc et pair ; si bien que c’eût été un parti extrêmement avantageux, s’il n’eût eu un fils de son premier lit, avec quelques filles[48]. Il avoit épousé en premières noces, comme nous avons dit, la sœur du marquis de Louvois[49], qui étoit morte bien misérablement, ce qui faisoit présumer qu’il ne se chargeroit jamais de femme. Cette dame, à qui rien ne manquoit du côté de la magnificence, avoit un chapelet de diamants de grand prix, et un jour qu’il y avoit chez elle beaucoup de personnes de qualité, on le lui prit sur une table. Ce chapelet se trouvant perdu, elle ne sut sur qui faire tomber son soupçon ; et comme elle avoit une curiosité inconcevable de savoir qui l’avoit dérobé, elle écouta volontiers quelques propositions qu’on lui fit d’aller au devin[50]. Elle y fut donc, et le devin la renvoya à un prêtre de la paroisse de Saint-Severin, qui nourrissoit des pigeons au haut de sa maison, qu’il fit parler devant elle, après qu’elle eut fait un pacte avec lui par lequel elle lui promit, dit-on, d’étranges choses. Ces pigeons lui dirent qu’elle retrouveroit son chapelet à son retour ; mais elle n’étoit guère en état de se réjouir de leurs promesses : elle avoit été tellement saisie de frayeur qu’elle se mit au lit en arrivant, et, soit que Dieu la voulût punir de sa curiosité, ou que le mal d’enfant lui prît, comme on le publia dans le monde pour empêcher qu’on ne glosât sur son aventure, elle expira dans des douleurs plus aisées à concevoir qu’à décrire.

Une catastrophe si extraordinaire fut l’entretien de tout Paris pendant quelques semaines ; mais, comme il renaît à tout moment dans cette grande ville des choses qui font oublier celles qui se sont passées peu auparavant, on ne s’en ressouvint plus que dans sa famille, à qui ce malheureux accident devoit avoir fait aussi plus d’impression. Son mari, entre autres, en fut si touché, qu’on crut qu’il alloit renoncer au monde ; mais, comme c’étoit un grand pas à faire à un homme de sa condition, il se contenta de vivre d’une autre manière qu’il n’avoit fait, et ce fut si exemplairement, que chacun en fut édifié. Cela fit présumer, comme j’ai dit ci-devant, qu’il ne songeroit point à un autre mariage, et en effet il auroit parié lui-même qu’il n’y auroit jamais songé, principalement ayant un fils pour soutenir sa maison ; mais à peine eut-il vu mademoiselle de Toussi que ses résolutions s’en allèrent en fumée. Il la fit demander en mariage aussitôt, et la maréchale de La Mothe la lui accorda volontiers, parce que la garde d’une telle marchandise est toujours dangereuse.

Ce ne fut pas pourtant par les avantages qu’elle y trouva, car, quoiqu’il eût toutes les charges dont nous avons parlé ci-dessus, elles ne regardoient que son fils aîné, et point du tout ceux qui pouvoient venir de sa fille. Mademoiselle de Toussi ne fit aucun effort pour s’opposer à ce mariage, quoiqu’elle aimât Caderousse et qu’elle se fût jusque-là flattée de l’épouser si sa femme venoit à mourir. Cependant, pour lui montrer que, toute prête à changer de condition, elle ne changeoit point de sentiment, elle lui écrivit de se hâter de venir s’il vouloit recueillir le fruit de ses promesses.

Caderousse, qui avoit fait son argent, prit la poste aussitôt avec ses lettres de change dans sa poche ; il trouva que le mariage n’étoit pas encore achevé, et la première chose qu’il fit fut de voir sa maîtresse, à qui il tâcha de persuader de lui donner la préférence par-dessus le duc d’Aumont, c’est-à-dire qu’il pût passer devant lui quand ce viendroit le moment de la posséder. Mais, soit qu’elle eût peur que, les vestiges étant encore si récents, le duc d’Aumont ne vînt à s’en apercevoir, ou qu’elle fît conscience de lui ôter en même temps et le cœur et ce que les maris sont bien aises de trouver, elle le blâma de sa délicatesse, et lui dit qu’il devoit être plus que content de ce qu’elle faisoit. Caderousse ne demeura pas sans réplique pour lui prouver que ces morceaux étoient des ragoûts d’un amant, et point du tout d’un époux ; mais tout ce qu’il put dire ne fut pas capable de la persuader, et à deux jours de là le duc d’Aumont l’épousa[51].

Le Roi leur fit l’honneur non-seulement de signer à leur contrat de mariage, en faveur duquel il fit un présent considérable à la mariée, mais assista encore à la bénédiction nuptiale. Cependant, quoique la dame eût été affamée d’homme, elle ne trouva pas avec son mari les mêmes plaisirs qu’elle avoit goûtés, quoique imparfaitement, avec Caderousse, ni même ceux qu’elle s’étoit figurés de goûter avec d’Hervieux. C’est pourquoi elle ne se vit pas plutôt en liberté, qu’elle écrivit un billet à son amant pour voir la différence qu’il y avoit de l’un à l’autre. Mais ce fut l’embarras de trouver quelqu’un à qui se pouvoir fier pour le lui remettre entre les mains. Après y avoir bien songé, elle s’avisa d’écrire à Catherine, femme de chambre de madame de Bonnelle, et lui manda qu’elle devoit de l’argent du jeu à M. de Caderousse, et qu’elle la prioit de lui donner en main propre la lettre qu’elle trouveroit dans la sienne, par laquelle elle lui faisoit excuse si elle ne le payoit pas sitôt.

Elle envoya ces deux lettres par un de ses laquais ; et Catherine, croyant de bonne foi que celle qu’elle devoit rendre ne contenoit autre chose que ce qu’elle lui mandoit, elle la donna à Caderousse, qui ne manquoit pas de venir jouer toutes les après-dînées chez madame de Bonnelle. Il fut fort surpris d’abord, ne pouvant comprendre comment la duchesse se servoit d’une personne si suspecte ; mais, ayant vu ce que la lettre contenoit, il changea son étonnement en admiration, et jugea qu’une femme qui avoit l’esprit si présent dans les commencements seroit admirable si elle pouvoit jamais joindre à un si grand naturel une expérience de quelques années. Cependant, comme cette lettre étoit conçue en termes fort amoureux, il est bon que le lecteur n’en soit pas privé.

Lettre de la duchesse d’Aumont au duc de Caderousse.


Ne vous étonnez pas si je me sers de Catherine pour vous faire savoir de mes nouvelles. Elle croit ne vous rendre qu’une lettre de compliment sur une affaire que je lui ai inventée à plaisir, au lieu qu’elle vous en rendra une où je vous ouvre tout mon cœur. Bon Dieu, la pauvre chose qu’un mari qu’on n’aime point, et qu’il y a de différence entre un homme et un homme ! Mais n’est-ce point que je m’abuse, et que ce plaisir est plus grand en imagination qu’en effet ? Car enfin, j’en ai plus seulement à me souvenir de vos folies, que de toutes les caresses qu’on a tâché de me faire depuis deux jours. Si cela est, ne m’approchez jamais de plus près que vous avez fait ; mais si vous êtes assuré du contraire, déguisez-vous ce soir, comme l’amour vous l’inspirera ; mon mari sera à Versailles, et c’est un temps trop favorable pour vous et pour moi pour ne le pas employer comme il faut.

Caderousse n’eut garde de manquer au rendez-vous. Il ne se déguisa pas autrement, sinon qu’il prit un habit fort commun, et, montant à cheval comme s’il fût revenu de Versailles, il s’en vint à l’hôtel d’Aumont[52] et dit au suisse[53] que c’étoit un des vingt-cinq violons du Roi, qui venoit de sa part trouver le duc pour quelque bagatelle qui regardoit l’Opéra. Or, c’étoit une chose assez ordinaire que ces sortes de commissions, car le duc, à cause de sa charge de premier gentilhomme de la chambre, avoit la surintendance sur tous les divertissements[54]. Le suisse lui répondit que son maître étoit allé à Versailles. De quoi feignant n’être pas content, il demanda à parler à la duchesse. On le fit monter, sans qu’on se doutât de rien, et il lui parla à l’oreille, comme s’il avoit eu quelque chose de particulier à lui dire. Après cela, il feignit de s’en retourner ; mais, au lieu de traverser la cour, il entra dans une salle basse, où il se mit à un coin jusqu’à ce que la duchesse se fût défaite adroitement de ses laquais, sous prétexte de message. Etant alors remontée en haut, elle le cacha dans un cabinet, où elle lui donna du pain et des confitures, de peur qu’il ne mourût de faim. Cependant on avoit emmené par son ordre le cheval sur lequel il étoit venu ; et le suisse, qui alloit et venoit dans la cour, s’imagina que le maître étoit sorti sans qu’il s’en fût aperçu. La duchesse eut grande impatience que la nuit fût venue pour contenter ses désirs amoureux, et encore plus le pauvre prisonnier, qui n’osoit presque se remuer. Elle arriva enfin, au grand contentement de l’un et de l’autre, et après que la duchesse fut au lit et que ses femmes se furent retirées, elle se releva pour lui aller ouvrir la porte. A peine lui donna-t-il le temps de se recoucher pour en venir aux prises ; ce qui lui plut extrêmement, étant persuadée que c’étoit là la plus grande marque d’amitié qu’un homme puisse donner à une femme.

Comme il vit que le jeu lui plaisoit, il fit tout son possible pour la contenter. Mais sur les quatre à cinq heures du matin, c’est-à-dire lorsqu’ils commençoient d’avoir envie de dormir tous deux, ils entendirent un carrosse à six chevaux s’arrêter à la porte, et l’on commença à heurter comme il faut. Elle jugea incontinent que c’étoit son mari et se crut perdue. Elle n’eut le temps que de faire rentrer Caderousse dans le cabinet, qui se crut pareillement en grand péril. Mais leur inquiétude ne fut pas de longue durée : comme elle s’étoit jetée en bas du lit pour voir ce que c’étoit au travers des vitres, elle vit aussitôt que c’étoit un ami de son mari qui venoit pour le prendre, le duc lui ayant dit qu’il n’iroit à Versailles que ce jour-là. Sa crainte s’étant évanouie par ce moyen, elle fut tirer une seconde fois son amant de prison, et le trouva tremblant d’autre chose que de froid. Il lui fallut plus de temps qu’à elle pour se rassurer, et, quoiqu’elle fît tout son possible pour le réchauffer entre ses bras, sa chaleur naturelle étoit si bien éteinte qu’elle ne put la rallumer.

Cependant comme il faisoit déjà grand jour, il fallut songer à le faire sortir ; mais ce fut la difficulté, et ils trouvèrent que ce seroit hasarder beaucoup, de sorte qu’ils aimèrent mieux attendre jusqu’à la brune. Mais le duc d’Aumont revint de Versailles une demi-heure auparavant et rompit leurs mesures. Je laisse à penser si son arrivée eut de quoi augmenter le froid du pauvre amoureux transi. Le duc d’Aumont voulut se faire un grand mérite auprès de sa femme d’être revenu sitôt, et ne manqua pas de lui dire que ce n’étoit que pour l’amour d’elle. Mais elle lui auroit bien répondu, si elle eût osé, qu’elle lui eût été bien plus obligée s’il eût demeuré où il étoit. Cependant, comme il n’y avoit que peu de jours qu’ils étoient mariés et qu’il étoit d’un bon tempérament, il se mit à la caresser ; ce qui fut un surcroît d’accablement pour le pauvre prisonnier, qui étoit justement au chevet du lit. Mais ce qui le toucha le plus, fut que la duchesse ne put s’empêcher de soupirer amoureusement dans le temps qu’il étoit aux prises avec elle ; ce qui lui fit dire en lui-même que toutes les femmes étoient des carognes, et que, quelque mine qu’elles fassent, tout leur est bon, soit d’un mari ou d’un amant. Le duc d’Aumont, qui savoit ce que c’étoit que de vivre, ne jugea pas à propos de s’enivrer de son vin, et, s’étant couché de bonne heure, il laissa sa femme en repos toute la nuit, pendant que Caderousse faisoit le pied de grue dans le cabinet, roulant dans sa tête mille imaginations que la jalousie lui inspiroit aussi bien que la peur ; car enfin, comme il étoit amoureux, ce qu’il avoit entendu lui revenoit à tout moment à la pensée, et toute la consolation qu’il avoit, c’est qu’il préparoit des reproches à la duchesse sur le peu de caresses que son mari lui faisoit, et où elle avoit néanmoins paru si sensible. Mais, quelque forte que fût sa passion, tout son sang se glaçoit quand il venoit à faire réflexion où il étoit, et le peu de chose qu’il falloit pour le perdre.

Il est aisé de concevoir que la nuit lui dura mille ans dans de si funestes pensées ; cependant, quoiqu’il n’eût mangé que des confitures et bu un doigt de vin, la faim étoit ce qui lui faisoit le moins de peine, tant il est vrai que le corps ne songe guère à ses fonctions quand l’âme se trouve abattue. Pour comble de malheur, le jour étant venu, le duc d’Aumont ne songea ni à se lever, ni à sortir, tellement que toute son espérance fut remise après dîner ; mais il survint compagnie qui arrêta le duc jusqu’au soir, et s’étant amusé ensuite à causer avec sa femme, qui n’avoit guère néanmoins l’esprit libre pour lui répondre, le temps se passa insensiblement, de sorte qu’il entendit qu’on demandoit à souper. Je ne sais si cela le fit ressouvenir qu’il y avoit deux jours qu’il faisoit une grande abstinence, mais enfin la faim commença à le presser si fort, qu’il sentit une grande foiblesse ; il lui fallut néanmoins essuyer non-seulement tout ce temps-là, mais encore tout le lendemain, le duc n’étant sorti que sur le soir pour s’en retourner à Versailles.

D’abord la duchesse vint pour se jeter à son cou ; mais il la repoussa avec un air de mépris, dont étant tout étonnée, elle lui demanda d’où venoit ce traitement, et si c’étoit la récompense de ce qu’elle faisoit pour lui. « Vous ne faites rien pour moi, répondit froidement Caderousse, que vous ne fassiez pour votre mari, qui cependant ne vous a pas donné trop de marques de son amitié. Je vous ai entendu soupirer, perfide que vous êtes, et vous n’en avez pas fait davantage lorsque je vous ai témoigné tout ce que je sentois pour vous ; mais je suis assez vengé du peu de cas qu’il faisoit de vos caresses ; et n’avez-vous point de honte d’aimer déjà qui vous aime si peu ? » La duchesse fut surprise de ces reproches, et voulut lui nier ce qu’il avoit entendu ; mais il sut bien qu’en juger, et, après en avoir été témoin lui-même, il n’eut pas la complaisance de vouloir lui accorder ce qu’elle disoit.

Cette petite querelle fit qu’il ne voulut ni boire ni manger, quoi qu’elle lui pût dire ; et, voulant s’en aller, il se laissa tomber au milieu de la chambre, soit de foiblesse, ou qu’il eût trouvé quelque chose sous les pieds qui en fût cause. Cependant, il n’auroit peut-être jamais eu la force de se relever si la duchesse ne fût accourue à son secours ; mais, s’étant jetée à son cou, elle lui demanda si, après toutes les alarmes qu’elle venoit d’avoir, il étoit encore résolu de la désespérer. « C’est vous qui me désespérez, Madame, répondit Caderousse, et je croyois que, vous ayant donné mon cœur, je ne devois pas partager le vôtre avec un mari qui, comme je vous ai déjà dit, vous aime si peu, qu’il y a deux jours tout entiers qu’il est avec vous, et cependant…. » Elle ne lui donna pas le temps d’achever, et, s’étant emportée à des caresses tout à fait touchantes, non-seulement elle le fit relever, mais elle lui fit sentir encore qu’il n’étoit pas tout à fait mort. Il voulut lui en donner des marques à l’heure même, à quoi s’opposant foiblement, sous prétexte qu’il n’étoit pas en état de cela après un si long jeûne, il la jeta sur un lit, où elle n’eut jamais tant de plaisir. Elle fit un grand nombre de soupirs, dont ce pauvre amant fut si charmé qu’il oublia ceux qu’elle avoit faits avec le duc.

Un si doux moment pensa être cependant le dernier de sa vie ; la foiblesse où il étoit le fit évanouir lorsqu’il ne pensoit être que pâmé, et la duchesse s’apercevant que cela duroit trop longtemps pour être naturel, elle se débarrassa le mieux qu’elle put pour courir au secours. Elle fut promptement chercher une bouteille d’eau de Hongrie, et lui en ayant frotté le creux des mains, les tempes et les narines, il revint enfin à lui, mais si foible qu’il avoit de la peine à se soutenir. Quoiqu’elle l’eût déjà voulu voir dehors, elle ne le voulut pas laisser sortir néanmoins qu’il n’eût pris quelque chose ; et ce qui venoit de se passer l’ayant rendu plus traitable qu’auparavant, il prit un bouillon, qui lui fit beaucoup de bien. Il mangea outre cela tout au moins pour quatre sous de pain[55], un grand pot de confitures, une douzaine de noix confites, et but une bouteille de vin. Avec ce secours il prit des forces pour pouvoir s’en aller ; mais, de peur que le suisse ne l’aperçût, il fit une station dans la salle en bas, comme il avoit fait en arrivant, pendant laquelle la duchesse d’Aumont fit monter le suisse, sous prétexte de lui dire ceux qu’elle vouloit qu’il laissât entrer et ceux qu’elle ne vouloit pas qui entrassent.

L’embarras où ils s’étoient trouvés fut cause qu’ils ne songèrent pas à prendre des mesures pour se revoir sitôt. Mais la maison de madame de Bonnelle étant un lieu propre à se donner rendez-vous, quoiqu’elle ne le crût pas, ils s’imaginèrent tous deux qu’y pouvant aller quand ils voudroient, il leur seroit aisé de se parler et de se dire tout ce qu’ils auroient sur le cœur. Cependant la femme de Caderousse, qui n’avoit point eu de ses nouvelles depuis trois jours, en étant en peine, envoya partout où il avoit coutume d’aller pour voir si on ne lui en apprendroit point ; et n’en pouvant savoir d’aucun endroit, le bruit courut à la cour et à la ville qu’il falloit qu’il se fût allé battre. S’il avoit eu la moindre affaire, c’en étoit assez pour le perdre, les ordonnances ne pouvant être plus rigoureuses qu’elles l’étoient à cet égard[56]. Mais comme on savoit qu’il étoit sage, ce bruit s’évanouit bientôt pour faire place à un autre, qui fut qu’il falloit qu’il se fût engagé au jeu. Le changement qui parut sur son visage, lorsqu’il fut revenu chez lui, donna encore plus de couleur à ce faux bruit.

On s’imagina donc qu’il avoit fait quelque perte considérable, et sa femme n’osoit presque lui demander d’où il venoit, de peur de l’affliger. Elle lui lâcha pourtant quelques paroles qui firent voir son soupçon, et cela fournit un prétexte à Caderousse, qui ne savoit presque où en trouver après une si longue absence. Il parut dès le lendemain chez madame de Bonnelle, où l’on fut surpris de le voir si changé. La marquise de Rambures[57], qui, avec la passion du jeu, avoit encore celle de l’amour jusqu’à l’excès, entendant dire à tout le monde qu’il falloit qu’il eût été bien piqué pour jouer trois jours entiers, sans que ses amis l’eussent pu voir : « C’est, dit-elle, qu’il n’avoit que faire de témoins au jeu qu’il jouoit. » Chacun se prit à rire de cette saillie ; mais Caderousse en rougit, ce qui fut remarqué particulièrement du marquis de Fervaques[58], fils de madame de Bonnelle.

Ce n’étoit pas néanmoins un homme qui fût sorcier ; au contraire, il avoit extrêmement à se plaindre de la nature, qui lui avoit donné un fort grand corps, mais un fort petit esprit. Sur ces entrefaites, la duchesse d’Aumont entra, et après que celles qui ne l’avoient pas encore été voir lui eurent fait compliment sur son mariage, Fervaques se mit auprès d’elle, lui demanda si ce n’étoit point elle qu’on devoit accuser de la disparition de Caderousse ? Comme il n’y a rien qui soit à l’épreuve de la vérité, elle ne se put empêcher de rougir, et, pour peu d’esprit qu’il eût eu, il eût bientôt reconnu qu’il l’avoit touchée sensiblement ; mais il avoit dit cela à tout hasard, tellement que, ne faisant point de réflexion à l’intérêt qu’elle y prenoit, il se contenta de lui dire que, quelque mérite qu’eut Caderousse, il seroit trop heureux si une pareille fortune lui arrivoit ; que, comme il n’y avoit personne qui en connût le prix si bien que lui, cela l’obligeoit à ne la désirer que pour lui-même ; qu’il y avoit déjà plus de deux ans qu’il en étoit amoureux, sans lui en avoir jamais osé parler ; mais que venant d’épouser un homme qui avoit beaucoup plus d’âge qu’elle, il avoit cru que, s’il manquoit ce temps-là, il manqueroit une occasion qui ne se rencontreroit peut-être jamais si favorable. La duchesse d’Aumont avoit toujours cru son cousin[59] un peu fou ; mais, comme elle ne le croyoit ni assez hardi ni assez spirituel pour lui oser faire jamais une déclaration comme celle-là, elle en fut toute surprise, et lui demanda s’il avoit appris ce qu’il lui venoit de dire depuis qu’il voyoit la comtesse d’Olonne[60]. Fervaques rougit à ce discours et se trouva bien embarrassé, car il étoit vrai qu’il sacrifioit depuis plusieurs mois à cette vieille médaille. Néanmoins, quoique la chose fût publique, il prit le parti d’abord de la nier ; mais, voyant que la duchesse étoit trop bien instruite pour prendre le change, il crut avancer grandement ses affaires en lui sacrifiant deux ou trois de ses lettres qu’il avoit dans sa poche. C’est pourquoi, ne se retranchant plus sur la négative, mais sur ce qu’il n’avoit aucun dessein en la voyant, il les lui montra aussitôt, et voulut l’obliger à les lire malgré elle. La duchesse, qui ne prenoit aucun intérêt à cette vieille idole, s’en défendit ; mais Fervaques, ne cessant de l’importuner, lui en présenta une tout ouverte, où elle ne se put empêcher de lire ces paroles :

Lettre de Madame d’Olonne au Marquis de Fervaques.


Il y a si longtemps que je suis séparée du commerce du monde, que je vaux bien une fille de ce temps-ci. Vous m’en pouvez croire sur ma parole, moi qui ai assez d’expérience pour juger de toutes choses. Cependant il ne tiendra qu’à vous de vous en éclaircir, et vous me dites hier trop de douceurs, jusqu’à m’offrir votre bourse, pour ne pas faire tous les pas qui me peuvent faire paroître reconnoissante. Ne jugez pas que ce que j’en fais soit pour avoir lieu d’accepter vos offres. Quoique vous soyez plus riche que moi, j’ai encore mille pistoles à votre service ; mais il me semble qu’entre gens comme nous on se doit aimer but à but, et qu’à moins que d’être dans le besoin, on ne doit jamais faire des démarches, ni l’un ni l’autre, qui puissent faire croire qu’on soit plus intéressé qu’amoureux.

La duchesse d’Aumont avoit voulu d’abord rendre la lettre, ne croyant pas qu’après ce qu’elle contenoit à l’ouverture, une honnête femme pût la lire sans s’attirer quelque reproche. Mais enfin la curiosité l’avoit emporté par-dessus toute sorte de considération, de sorte qu’elle ne rebuta point la seconde que Fervaques lui présenta, et qui étoit du même style. Voici ce qu’elle contenoit :

Lettre de Madame d’Olonne au Marquis de Fervaques.


Pour un homme qui va à la guerre, et qui est même capitaine dans la gendarmerie, vous avez bien peu de hardiesse. Attendez-vous que je vous aille prier, et pour vous avoir dit que j’avois des mesures à garder dans le monde, est-ce vous dire que vous n’avez rien à espérer ? J’enrage que vous m’obligiez malgré moi à faire un personnage que j’ai toujours haï, c’est-à-dire à vous morigéner comme un jeune homme. Venez pourtant tout présentement, l’on vous apprendra à vivre, puisque vous ne le savez pas ; mais apportez du moins plus de courage que vous n’en aviez hier au soir.

« Ah ! la folle ! dit en même temps la duchesse d’Aumont ; et quand prétend-elle devenir sage, si ce n’est à l’âge qu’elle a ? — Elle n’est point encore si âgée, ma cousine, dit Fervaques, et elle n’a pas plus de trente-cinq ans. — J’en suis bien ravie, mon cousin, lui répondit la duchesse, et que vous la trouviez à votre gré. — Moi ? point du tout », répliqua Fervaques, qui s’avisa, mais un peu tard, qu’il venoit de dire une sottise ; et pour lui prouver qu’il la voyoit sans attachement, il lui fit confidence qu’elle le vouloit marier avec mademoiselle de la Ferté, sa nièce, à qui elle donneroit tout son bien[61]. Cette conversation interrompit celle qu’il avoit commencée ; mais, comme il y vouloit revenir à toute heure, la duchesse lui dit qu’on voyoit bien qu’il avoit beaucoup profité sous une si bonne maîtresse, et qu’il n’étoit plus besoin de l’accuser de timidité.

Cependant Caderousse s’étoit mis au jeu ; mais, voyant que leur conversation duroit si longtemps, il étoit sur les épines, et faisoit mille fautes qu’il n’avoit pas accoutumé de faire. La marquise de Rambures, qui étoit auprès de lui, y prit garde, et que de temps en temps il jetoit des œillades à l’endroit où étoit la duchesse. Quand elle eut remarqué cela deux ou trois fois : « Voulez-vous parier, lui dit-elle à l’oreille, que je vous dis maintenant pourquoi nous ne vous avons point vu depuis trois jours, et pourquoi vous ne prenez pas garde à votre jeu ? » Il ne fit que sourire à ce discours, comme s’il eût voulu dire qu’elle y seroit bien empêchée ; mais elle se rapprocha en même temps de lui, et lui dit que la duchesse d’Aumont en étoit cause. Cela le déconcerta encore plus qu’auparavant ; il ne sut que lui répondre, et c’en fut assez à cette dame, qui étoit habile dans le métier, pour lui faire juger que ce qu’elle en pensoit étoit véritable. « Vous voyez, lui dit-elle en même temps, que je suis mieux informée que vous ne pensez ; mais que cela ne vous alarme pas ; j’en userai bien, et je veux commencer à vous rendre service. » En même temps, elle dit à la duchesse d’Aumont que cela étoit bien vilain de quitter la compagnie pour être si longtemps tête à tête avec un homme ; qu’elle s’en scandalisoit toute la première, et que, si elle ne venoit auprès d’elle, elle ne lui pardonneroit jamais.

Cela défraya la conversation quelques moments, et la duchesse ne pouvant plus demeurer auprès de Fervaques après ce reproche, elle se vint mettre à côté d’elle, c’est-à-dire auprès de Caderousse. S’il eût osé, il lui eût dit de n’en rien faire après ce qui venoit de se passer ; mais, comme c’eût été donner trop de marques de leur intelligence, il se contenta de garder un certain sérieux, qui fit encore juger à la marquise de Rambures que leurs affaires étoient en meilleur état qu’elle ne croyoit. La duchesse d’Aumont, qui ne savoit point ce qui s’étoit dit tout bas, fut surprise du peu d’accueil que lui faisoit Caderousse, et s’en trouva si piquée, qu’elle s’en alla beaucoup plus tôt qu’elle n’auroit fait. Cependant, elle avoit trop de choses sur le cœur pour en rien témoigner, de sorte qu’elle lui écrivit un billet. Mais, faisant réflexion que si elle se servoit encore de Catherine, elle pourroit se douter à la fin de la vérité, elle le mit dans sa poche, résolue de le mettre elle-même le lendemain dans celle de son amant, quand elle le trouveroit chez sa tante. En effet, elle le fit si adroitement que personne ne s’en seroit aperçu, si la marquise de Rambures, qui avoit quelque dessein sur Caderousse, ne les eût observés de si près, qu’il étoit impossible que rien lui échappât. Elle vit donc tout ce manége ; mais, devant que Caderousse sut ce qui étoit arrivé, elle fouilla dans sa poche sous prétexte de prendre son peigne, et prit la lettre qu’elle cherchoit. Par malheur pour la duchesse, elle étoit alors dans un coin avec Fervaques, qui lui contoit des folies et ne put prendre garde à ce qui se passoit. Elle affectoit même de ne pas regarder de ce côté-là, et d’être fort attachée à la conversation, pour se venger de Caderousse, qui, en effet, s’en désespéroit. Enfin, le jeu étant fini, chacun prit de son côté, et Caderousse s’étant offert à ramener les dames, elles le prirent au mot, si bien que la marquise de Rambures, qui ne s’en étoit pas encore allée de peur que ces deux amants ne se parlassent, n’ayant plus rien qui l’arrêtât, monta promptement en carrosse, et ne fut pas plus tôt arrivée chez elle qu’elle ouvrit sa lettre. Elle étoit conçue en ces termes :

Lettre de la Duchesse d’Aumont au Duc de Caderousse.


Je ne croyois pas être si dégoûtante qu’on se dût rebuter de moi dès la première fois ; mais je sais ce que j’en dois croire après votre procédé, et me fuir comme vous me fuyez est assez m’en dire pour me repentir toute ma vie d’avoir été folle, et pour me rendre sage à l’avenir. Dans le dépit où je suis, je croirois que je ne vous aime plus, si je n’avois un peu trop de penchant à la vengeance. Je n’ai jamais tant souhaité d’être aimable que je le fais maintenant, pour vous donner un peu de jalousie. Mais, hélas ! que je suis simple ! on n’est jaloux que de ce qu’on aime, et, si je ne m’abuse, vous me verriez entre les bras de toute la terre sans en avoir aucun chagrin.

Cette lettre parloit trop bon françois pour laisser aucun lieu de douter de la vérité. Ainsi, la marquise de Rambures, voyant tout ce qui en étoit, conçut fort peu d’espérance de son dessein, ayant à brouiller des gens qui étoient si bien ensemble ; néanmoins, comme elle étoit malicieuse jusqu’à être méchante, elle résolut d’y faire tout de son mieux, quand même elle n’en devroit pas profiter. Pour cet effet, elle fit écrire une lettre comme si c’eût été Caderousse, et, ayant travesti un de ses laquais, qu’elle employoit dans ses affaires les plus secrètes, elle l’envoya à l’hôtel d’Aumont, avec ordre de rendre cette lettre en main propre à la duchesse. Le laquais s’acquitta fort bien de sa commission, et la duchesse, qui n’avoit jamais vu de l’écriture de Caderousse, s’étant méprise aisément au caractère, elle y lut ces paroles, qui l’accablèrent de désespoir :

Lettre du Duc de Caderousse à la Duchesse d’Aumont.


Je vous ai aimée parce que j’ai eu de l’estime pour vous ; mais je ne vous aime plus maintenant parce que je cesse de vous estimer. Cela ne vous doit pas surprendre dans le procédé que vous tenez aujourd’hui. Tout vous est bon, jusqu’à votre cousin Fervaques, et il vous importe peu que vous trouviez de l’esprit, pourvu que vous trouviez un corps qui vous rende service. Prenez garde néanmoins à vous méprendre, quoique ce soit parler contre moi que de vous parler contre les gens de grande taille : la sienne ne promet pas qu’il puisse durer longtemps ; d’ailleurs, c’est avoir trop d’affaires que d’être obligé de contenter en même temps la comtesse d’Olonne et une femme de votre appétit.

Il est aisé de concevoir quel fut le désespoir de la duchesse à la lecture d’une lettre si crue, et, ne doutant point qu’elle ne vînt de Caderousse, non-seulement elle le haït mortellement, mais, si elle en eût cru sa passion, elle auroit été encore de ce pas lui arracher le cœur. Elle n’eut garde, avec des sentiments si envenimés, de se trouver à son ordinaire chez madame de Bonnelle ; et Caderousse, n’y voyant point Fervaques, s’imagina qu’ils étoient ensemble, ce qui le jeta dans une jalousie inconcevable. Pour achever son désespoir, il arriva que le duc d’Aumont, qui étoit revenu de la cour, voyant sa femme dans une mélancolie surprenante, crut la divertir en la menant lui-même à l’Opéra[62], et, le hasard ayant voulu que Fervaques s’y fût trouvé, il se mit dans sa loge, où il lui dit mille pauvretés. Tout cela fut rapporté le soir même à Caderousse, ce qui fut suffisant pour lui persuader que ces soupçons n’étoient que trop véritables. Epris de dépit et de jalousie, il la chercha partout pour lui pouvoir dire ce qu’il avoit sur le cœur ; mais, comme elle le fuyoit avec beaucoup de précaution, il lui fut difficile de trouver ce qu’il cherchoit ; il la rencontra néanmoins un jour chez la Reine, et se préparoit à lui faire tous les reproches qu’il croyoit être en droit de lui faire, quand la duchesse, le regardant avec un mépris et une colère qui étoient capables de glacer l’homme du monde le plus amoureux : « Ne m’approchez jamais, lui dit-elle, si vous ne voulez que je vous dévisage. » Elle s’esquiva au même temps, et il ne la put jamais joindre, parce qu’elle avoit pris tout exprès la duchesse de Créqui[63] par-dessous le bras, avec qui elle s’en alloit.

Un traitement si extraordinaire eut de quoi le surprendre, lui qui croyoit que tous les sujets de plainte étoient de son côté. Cependant la marquise de Rambures, après avoir si bien réussi dans le projet qu’elle avoit fait de les brouiller ensemble, fit son possible pour venir à bout du reste : c’est pourquoi elle le pria de venir chez elle, où on devoit jouer, et, afin qu’il y fût attiré par la bonne compagnie, elle dit la même chose à tous les gens de la cour. L’assemblée fut bientôt des plus nombreuses, mais non pas des mieux choisies. La marquise de Rambures, qui s’encanailloit aisément, y souffrit de certaines gens qui n’avoient point d’autre caractère que celui de joueurs, et à qui l’on imputoit même de savoir jouer avec adresse. Cela rebuta bien d’honnêtes gens d’y aller, et à plus forte raison d’avoir quelque pensée pour elle : car, d’ailleurs, bien loin d’avoir quelques charmes, on pouvoit dire qu’elle étoit des plus laides ; avec toutes ces méchantes qualités, elle avoit encore celle d’être déjà vieille[64], ce qui n’étoit pas un ragoût pour un homme qui venoit tâter d’une jolie femme comme étoit la duchesse d’Aumont. Aussi Caderousse étoit bien éloigné de songer à ce qu’elle songeoit, et si ce n’est que madame de Bonnelle s’en étoit allée en Normandie après avoir perdu tout son argent, et qu’il n’y avoit point d’autre endroit où l’on jouât à Paris, il n’auroit pas seulement mis le pied chez elle.

Comme il n’en venoit point à ce qu’elle vouloit, qu’elle étoit impatiente de son naturel, elle lui dit un soir, comme il venoit de quitter le jeu, qu’il vînt dîner le lendemain avec elle et qu’elle avoit quelque chose à lui dire. Il le lui promit, ne se doutant point de la vérité, et il trouva qu’elle s’étoit parée extraordinairement, ce qui l’obligea à lui demander si c’est qu’elle se marioit ce jour-là. « Je n’en sais rien, lui dit-elle. Je ne suis pas une si méchante fortune que vous croyez : j’ai eu quatre cent mille francs en mariage, j’ai un bon douaire, et, quelque dégoûté que vous soyez, il y en a bien qui voudroient m’avoir qui ne m’auront pas. Je ne dis pas cela pour vous, continua-t-elle, en faisant encore plus de minauderies qu’elle n’en avoit fait auparavant. Je voudrois avoir dix millions ; ils seroient à votre service, aussi bien que tout ce que j’ai. » Et se jetant à son cou en même temps, pour lui montrer qu’elle étoit de bonne foi, elle le surprit assez pour être quelques moments sans lui rien dire.

Cependant, comme il n’étoit pas un de ces héros de roman qui se font un scrupule de regarder seulement une autre personne que leur maîtresse, il reçut ses caresses avec dessein d’y répondre ; mais, ayant à l’heure même repassé en son esprit qu’il n’alloit avoir que les restes d’une infinité de monde, les forces qu’il sentoit un moment auparavant commencèrent à l’abandonner. Il fit ce qu’il put pour rappeler sa vigueur ; mais, quoiqu’il se dît qu’il y alloit de son honneur à ne pas demeurer en si beau chemin, tout ce qu’il se put dire fut inutile. Il se crut obligé, dans un si grand abandonnement de la nature, de faire des excuses proportionnées à la faute qu’il commettoit malgré lui ; mais, ne sachant par où s’y prendre, il se fut jeter de désespoir sur un lit de repos. La marquise de Rambures, qui, bien loin de se défier de son malheur, croyoit toucher au doux moment qu’elle désiroit depuis si longtemps, s’y en fut en même temps avec lui, et, le prenant entre ses bras, elle lui fit connoître qu’elle ne vouloit rien lui refuser ; mais, comme elle vit qu’il ne répondoit que par des baisers languissants à l’ardeur qui la consumoit, le cœur lui dit qu’elle étoit encore éloignée de ses espérances, et, pour en être plus sûre, elle chercha à s’en éclaircir par un attouchement qui lui fût sensible. D’abord qu’elle eut porté la main où elle vouloit, elle se repentit d’avoir été si curieuse, et n’y trouvant rien qui ne lui fit connoître son malheur : « A quoi dois-je attribuer ce que je vois ? lui dit-elle, et êtes-vous insensible pour moi, pendant que vous êtes si sensible pour les autres ? Ne sortez-vous point d’avec la duchesse d’Aumont, et faut-il qu’elle vous réduise au pitoyable état où vous êtes ? » Ce discours le surprit, lui qui ne savoit pas qu’elle fût si bien instruite de ses affaires. Aussi, étant bien éloigné de croire qu’elle en pût parler si affirmativement : « Vous avez tort, lui dit-il, de m’accuser de penser à d’autres qu’à vous. Si la duchesse d’Aumont a quelque intrigue, ce n’est pas moi, et tout ce que je vous puis dire, c’est que, si vous me voyez en l’état où je suis, c’est vous qui en êtes cause, et qui… » Elle ne lui laissa pas le temps d’achever, et reprenant la parole avec véhémence, et même avec quelque sorte d’aigreur : « Quoi donc ! lui dit-elle, ce n’est pas assez de l’outrage que vous me faites si vous n’y joignez le plus sanglant reproche qui se puisse faire à une femme ? Enfin, c’est donc manque de charmes que vous vous trouvez aujourd’hui impuissant, et vous avez si peu de considération pour moi que de me l’oser dire à moi-même ? — C’est mal expliquer ma pensée, répondit Caderousse, et ce que j’ai voulu dire n’est pas ce que vous dites. C’est la jalousie qui fait l’effet que vous voyez, et vous n’auriez pas à l’heure qu’il est à me reprocher mon impuissance, si, lorsque je me sentois prêt à vous donner des marques d’un assez bon tempérament, je ne me fusse ressouvenu d’une certaine robe de chambre qu’on m’a montrée à l’armée, et que le prince de Courtenay[65] m’a fait voir comme venant de vous. — Que voulez-vous dire par là ? interrompit la marquise de Rambures. — Qu’en amour comme en ambition, répondit Caderousse, on ne souffre pas volontiers de concurrent. Vous ne lui avez fait présent de cette robe de chambre que parce que vous l’aimiez ; et le moyen de croire que vous l’ayez oublié, lui qui a de si belles parties pour les dames ? Gros, large, robuste, bien fait ; au lieu que je suis menu, effilé, foible, et enfin n’ayant aucune de ses belles et bonnes qualités. » Il ne voulut pas encore conter mille histoires qu’il savoit bien, de peur que le grand nombre ne lui fît connoître qu’on ne pouvoit estimer une femme qui en avoit tant. Cependant, la marquise ne voulant pas tomber d’accord de cette vérité, elle lui nia tout ce qu’il disoit ; mais lui n’en voulut rien rabattre. Elle fut obligée de lui dire que quand même cela seroit, qu’est-ce que cela concluoit si fort contre elle ? qu’à l’âge qu’elle avoit, et ayant toujours été du monde, ce n’étoit pas une chose extraordinaire qu’elle eût été aimée d’un honnête homme et d’un homme de qualité : que le prince de Courtenay étoit tel, et que, quand elle auroit eu quelque reconnoissance pour lui, c’étoit une chose trop vieille pour en garder encore le souvenir ; que, si cette intrigue se passoit de son temps, elle ne trouveroit pas à redire à sa délicatesse ; mais que, ne le connoissant pas seulement dans le temps dont il vouloit parler, c’étoit proprement lui vouloir faire une querelle d’Allemand.

La raison étoit fort bonne, et tout ce qu’il eut à dire fut qu’il en convenoit, mais que, comme on n’étoit pas maître de ses réflexions, ce n’étoit pas sa faute si elles avoient produit un accident si funeste. Au même temps, pour lui faire connoître qu’il ne tenoit pas à lui que les choses n’allassent mieux, il se remit à la caresser ; ce qui faisant croire à la marquise qu’il falloit qu’il se sentît, elle oublia la querelle, pour ne pas perdre une si bonne occasion. Mais, quelque aide qu’elle lui donnât, elle ne put jamais faire passer une partie de sa vigueur dans le corps de ce pauvre paralytique. Cependant, le voyant de bonne volonté, elle chercha à l’encourager, lui disant qu’il ne falloit pas chercher à forcer la nature ; que toutes choses avoient leurs temps ; qu’il se porteroit peut-être mieux après dîner, et pour le réchauffer elle fut chercher des truffes, dont son cabinet étoit toujours rempli, quoiqu’elle en eût moins besoin que personne du monde. Il en mangea plutôt par complaisance que pour croire qu’elles pussent produire l’effet qu’elle espéroit.

Cependant, la marquise ayant ouï dire que d’agréables idées rappeloient souvent un homme de mort à vie, elle lui parla des charmes de la duchesse d’Aumont, lui disant qu’elle avoit cru qu’il en avoit été touché. Il s’en défendit comme de beau meurtre ; à quoi elle ne voulut pas contredire, quoiqu’elle en fût si bien instruite. Ainsi elle ne continua cette conversation qu’en tant qu’elle lui pouvoit être utile ; elle lui fit donc un détail de tout ce que cette aimable personne avoit de beau, et s’arrêta longtemps sur sa gorge et sur le reste de son corps, qu’elle disoit avoir vu plusieurs fois à découvert. Cette conversation ne manqua pas de ressusciter le pauvre défunt, de quoi il ne se fut pas plus tôt aperçu qu’il s’approcha d’elle pour tâcher de réparer sa réputation. Quoiqu’il n’y eût rien de plus outrageant que cela pour la marquise, elle résolut néanmoins de n’y pas prendre garde de si près, et, pour se faire faire l’application du mérite de la duchesse, elle embrassa de nouveau ce pauvre convalescent ; mais, son imagination n’étant pas assez forte pour soutenir à la réalité d’un squelette l’idée du plus beau corps du monde, son feu s’éteignit en même temps, et, quoiqu’elle y mît la main pour le rattiser, les cendres étoient déjà si froides, qu’on eût dit qu’il n’y en avoit point eu depuis huit jours. Si elle n’avoit espéré quelque changement après le dîner, elle avoit assez de sujet de se mettre en colère pour lui dire bien des choses ; mais, ne voulant rien précipiter, elle résolut de se donner patience jusque-là.

Cependant l’on servit à manger, et elle prit soin de lui mettre sur son assiette tout ce qu’il y avoit de meilleur. Elle eut soin aussi de ne l’entretenir que de choses agréables, ne sachant néanmoins si tout cela seroit capable de produire un bon effet. Et, à la vérité, quoiqu’il parût réjoui de la conversation, et que d’ailleurs il mît quantité de bons morceaux dans son ventre, il n’y avoit que lui qui s’enflât, et le reste étoit toujours si languissant que c’étoit grand’pitié.

Comme on étoit près d’apporter le dessert, et qu’il étoit plus embarrassé que jamais par la conclusion du repas qui s’approchoit, un de ses laquais entra, qui lui dit que sa femme étoit extrêmement mal, et que, s’il la vouloit voir encore avant de mourir, il se devoit hâter de venir au logis. Quoique cette nouvelle l’affligeât, comme elle le tiroit d’un grand embarras, il n’y fut pas si sensible qu’il l’auroit été le matin. Il se leva en même temps, et, priant la marquise de l’excuser s’il la quittoit si brusquement, il monta en carrosse et s’en fut chez lui, où il trouva que les choses n’étoient pas tout à fait si désespérées que le laquais les avoit faites. Sa femme, qui avoit eu une grande foiblesse, en étoit revenue, et son mal, qui étoit à proprement parler une certaine langueur, que les médecins appellent phthisie, donnant lieu de croire que son heure n’étoit pas encore si proche, il eut de quoi se consoler. Je ne saurois dire au vrai s’il en rendit grâces au Ciel ; mais toujours le remercia-t-il de ce que cet accident avoit servi à le tirer d’affaire. Cependant, comme il se doutoit bien que la marquise ne manqueroit pas d’envoyer savoir des nouvelles de sa femme, il donna ordre non-seulement qu’on dît à ceux qui viendroient de sa part qu’elle étoit toujours bien malade, mais qu’il l’étoit aussi lui-même. Pour cet effet, il s’empêcha de sortir de quelques jours, pendant lesquels elle l’envoya visiter, et elle y seroit encore venue elle-même si elle n’eût craint d’apprêter un peu trop à parler dans le monde.

Un contre-temps si fâcheux donna beaucoup de chagrin à cette dame, qui étoit pleine de vivacité, comme je crois déjà l’avoir dit, et qui de plus n’avoit point de repos jusqu’à ce qu’elle eût exécuté le dessein qu’elle pouvoit avoir conçu une fois. Elle se dit néanmoins, pour se consoler, que l’abattement où elle avoit vu Caderousse étoit un commencement de la maladie qui venoit de le saisir, et cela servit à lui ôter quelque soupçon qu’elle avoit eu que c’étoit peut-être par quelque dégoût qu’il avoit pris pour sa personne.

Tels étoient les sentiments de l’un et de l’autre, lorsque la maladie de la duchesse de Caderousse, empirant tout d’un coup, fit songer sérieusement à son mari qu’il en seroit délivré avant deux jours. En effet, elle rendit l’esprit vingt-quatre heures après[66], entre ses bras, le priant, s’il l’avoit jamais aimée, d’avoir soin de leurs enfants[67], et de ne se jamais remarier. Il le lui promit, résolu de lui tenir parole, et il fut même bien aise qu’elle eût exigé cela de lui, prévoyant que la marquise de Rambures, se fondant sur son bien plutôt que sur son mérite, pourroit le solliciter de l’épouser.

D’abord que le grand deuil fut passé, ou, pour mieux dire, qu’il se fut écoulé quelques jours, pendant lesquels c’est la coutume de contrefaire l’affligé d’une chose dont on a souvent beaucoup de joie, il parut dans le monde comme auparavant, et tâcha d’avoir quelque conversation avec la duchesse d’Aumont, pour savoir d’où venoit sa colère. Mais elle eut encore plus de soin de le fuir qu’il n’en eut de la chercher, tellement que ses peines furent inutiles. Il retourna aussi chez madame de Rambures, qui le reçut plus froidement qu’à l’ordinaire ; de quoi il ne s’étonna pas grandement, parce qu’il la savoit bizarre et fantasque. Il alla donc toujours son chemin, c’est-à-dire que, se sentant plus homme qu’il n’avoit fait l’autre fois, il voulut lui en donner des marques à l’heure même. C’étoit quelque chose de bien touchant pour une femme de son humeur, et peut-être qu’elle ne s’étoit jamais fait violence que cette fois-là sur l’article ; mais, s’étant mise en tête de l’épouser, elle lui dit que ce n’étoit plus le temps ; « que la force de l’amitié qu’elle avoit pour lui lui avoit fait passer autrefois par-dessus toute sorte de considération ; mais que, si ses feux étoient aussi ardents qu’il le vouloit faire paroître, il en pouvoit chercher l’accomplissement par des désirs légitimes, et non pas par où il en vouloit venir. » Ce retour auroit eu de quoi l’affliger, s’il eût été fort amoureux ; mais, y ayant plus de débauche à son fait que de passion, il prit la chose en raillerie, et lui dit qu’il étoit sûr que ce qu’elle en faisoit n’étoit que pour l’éprouver ; qu’elle savoit à quoi sa femme l’avoit obligé en mourant, et qu’elle vouloit voir, sans doute, s’il seroit homme de parole. « A quoi vous a-t-elle donc obligé, Monsieur ? lui répliqua-t-elle. — A ne me jamais remarier, Madame, lui répondit-il, et vous ne voudriez pas que je faussasse mon serment. » Je ne sais si elle avoit connoissance ou non de cette circonstance ; quoi qu’il en soit, elle traita cela de bagatelle, et, pour lui rendre le change, elle lui dit que M. de Rambures l’avoit priée de même, en mourant, d’être sage ; que son exemple la remettoit dans le bon chemin, dont elle n’étoit sortie que pour l’amour de lui, et qu’elle lui en auroit obligation toute sa vie.

Elle disoit tout cela d’un si grand sang-froid, que son air valoit encore mieux que ses paroles ; cependant Caderousse ne la pressa qu’autant qu’il se crut obligé de le faire pour son honneur, et il fut même ravi de son refus quand il fit réflexion que cela l’eût mis en concurrence avec plusieurs gens d’épée, un conseiller, deux hommes de finance, et même quelques bourgeois. La marquise, qui avoit coutume de succomber à la première tentation, se fit un grand mérite en elle-même de sa résistance ; elle crut que cela lui feroit faire réflexion à ce qu’il auroit à faire, et que vingt-cinq mille livres de rente, jointes à une si grande vertu, étoient capables de le rembarquer, quelque répugnance qu’il eût à un second mariage. Sur ce pied-là, elle alla tête levée partout, et, pour commencer à faire la réformée, elle se mit à médire de tout le monde.

Cependant l’on continuoit toujours à jouer chez elle, et Caderousse ne laissoit pas d’y venir ; mais il ne lui disoit plus rien, ce qui la faisoit enrager. Elle n’étoit pas plus heureuse au jeu qu’en amour, et, si elle gagnoit une fois, elle en perdoit quatre, ce qui la désespéroit pareillement. Tous ces sujets de chagrin la rendoient plus bizarre qu’à l’ordinaire, et par conséquent encore plus désagréable ; tellement que, bien loin que Caderousse songeât à se mettre bien avec elle, tout son but ne fut que de lui gagner son argent. Le jeu de la bassette[68] étoit alors extrêmement en vogue à Paris ; les femmes voloient leurs maris pour y jouer, les enfants leur père, et jusques aux valets : ils venoient regarder par-dessus l’épaule des joueurs, et les prioient de mettre une année de leurs gages sur une carte. Madame de Rambures y étoit encore plus chaude que tous les autres, et, quoiqu’on lui vînt donner tous les matins des leçons pour savoir la suite des cartes, ou elle ne l’avoit pas bien retenue jusque-là, ou son malheur étoit plus grand que sa science.

Un jour donc que Caderousse étoit venu de meilleure heure que les autres, comme la saison n’étoit plus de parler d’amour, elle lui parla de jouer, et, en étant tombé d’accord, elle se mit à tailler tête à tête. D’abord elle gagna quelque chose ; mais, la fortune changeant tout à coup, il lui fit un nombre infini d’Alpiou et de Va-tout, tellement qu’en moins de rien il lui gagna non-seulement tout l’argent comptant qu’elle avoit, mais encore trois mille pistoles sur sa parole. Une si grosse perte lui ôta le mot pour rire, qu’elle avoit au commencement du jeu ; et, entendant venir du monde, elle n’eut le temps que de dire à Caderousse qu’elle le paieroit le lendemain, et qu’elle le prioit seulement de n’en point parler.

La compagnie étant entrée, et tous les joueurs étant venus les uns après les autres, on demanda des cartes ; mais la marquise, qui n’avoit plus d’argent, s’excusa de jouer sur un grand mal de tête. Le chevalier Cabre[69], petit homme de Marseille, qu’on avoit vu arriver à Paris sans chausses et sans souliers, mais qui par son savoir-faire étoit alors plus opulent que les autres, s’offrit de tailler à sa place. Chacun le prit au mot, et, ayant choisi des croupiers, l’après-dînée se passa dans l’exercice ordinaire.

Comme Caderousse sortoit, la marquise l’arrêta et lui dit qu’il trouveroit le lendemain son argent prêt, mais qu’il vînt de bonne heure, parce qu’elle vouloit avoir sa revanche. Il lui répondit que la chose ne pressoit pas, et qu’elle ne devoit pas s’incommoder ; mais elle lui fit promettre qu’il viendroit à deux heures, et, pour lui tenir parole, elle sortit dès huit heures du matin et fut mettre des pierreries et de la vaisselle d’argent en gage chez Alvarès[70], fameux joaillier, pour quatre mille pistoles. Caderousse ne manqua pas au rendez-vous, et fut payé d’abord ; après quoi elle se fit apporter des cartes, et mit les mille pistoles qui lui restoient dans la banque. Elles ne lui durèrent pas longtemps : la fortune ayant continué de favoriser Caderousse, il les lui gagna en deux ou trois tailles ; et, lui demandant à jouer sur sa parole, elle perdit encore vingt mille écus.

Ce fut alors qu’elle commença à faire réflexion sur sa folie, et, les cartes lui tombant des mains, elle s’assit, se mit à pleurer, et enfin à faire toutes les grimaces qu’une femme extrêmement affligée est capable de faire. Caderousse la regardoit de tous ses yeux, pour voir à quoi cela aboutiroit, car, enfin, il prétendoit n’avoir pas joué pour rien ; aussi, après avoir serré l’argent qu’il avoit déjà touché : « Au moins, Madame, lui dit-il, il vous souviendra, s’il vous plaît, que vous me devez vingt mille écus. — Je le sais bien, Monsieur, lui répondit-elle, mais je ne suis pas en état de vous les payer de sitôt. L’argent que vous emportez vient de ma vaisselle d’argent et de mes pierreries ; et, à moins que nous ne nous accommodions, je ne sais que devenir. Quoi ! Madame, lui repartit Caderousse, est-ce que vous prétendez quelque diminution ? — Ce n’est pas ce à quoi je pense, répliqua la marquise : entre gens comme nous, cela n’est guère en usage ; mais, si vous vouliez écouter une proposition, j’ai ma fille aînée[71], qui sera un bon parti : je me lierai les mains, et vous y trouverez bien autant votre compte qu’à vous faire payer de ce que je vous dois. » Caderousse, qui ne se souvenoit de ce qu’il avoit promis à sa femme qu’à l’égard de madame de Rambures, c’est-à-dire qu’à l’égard de sa personne, qui étoit perdue de réputation, étant bien éloigné d’être dans les mêmes sentiments pour sa fille, qui n’avoit pas encore été en état de se laisser corrompre, lui répondit que c’étoit une chose à quoi il falloit qu’elle pensât plus sérieusement, et à quoi il devoit penser aussi lui-même ; que la nuit leur porteroit conseil à l’un et à l’autre, et qu’il la verroit le lendemain. Elle eut de la peine à le laisser aller, ou plutôt à lui laisser emporter son argent.

Aussi lui dit-elle que, s’il se résolvoit d’accepter la proposition, il se donnât bien de garde d’en faire un méchant usage ; qu’elle s’attendoit qu’il le lui rendît, et qu’à moins que de cela il n’y auroit rien à faire. — Caderousse lui dit qu’elle dormît en repos là-dessus, et, faisant réflexion à la chose, il la trouva si avantageuse, qu’il fut dès le lendemain matin dire à madame de Rambures que, si elle avoit parlé de bonne foi, il étoit prêt de passer le contrat.

Madame de Rambures, qui n’avoit pas dormi de toute la nuit, de crainte qu’il ne la rebattît encore de la dernière volonté de sa femme, fut ravie de se voir à la veille de ravoir son argent, et, envoyant quérir à l’heure même son notaire, le contrat fut dressé sans y appeler aucuns parents. En effet, il n’y avoit guère d’apparence qu’ils eussent consenti à une chose si désavantageuse pour mademoiselle de Rambures, laquelle étoit une grosse héritière et d’une des meilleures maisons de Picardie.

La chose étant arrêtée de la sorte, madame de Rambures lui dit que c’étoit au moins à condition qu’il seroit fidèle à sa fille, et qu’il ne reverroit plus la duchesse d’Aumont. Et comme il vouloit toujours lui nier qu’il eût jamais été bien avec elle, elle lui dit qu’elle ne parloit point sans savoir ; que, sans rappeler le passé, elle avoit pris assez d’intérêt en lui pour s’éclaircir de leur intrigue ; et là-dessus, lui contant tout ce que nous avons rapporté ci-devant, elle le mit dans un si grand étonnement qu’il eut peine à croire ce qu’il entendoit.

Il falloit qu’elle prît ce temps-là pour lui faire un tel aveu, car dans un autre il ne lui auroit jamais pardonné cette tromperie. Cependant il lui demanda si elle avoit encore la lettre de la duchesse, et, ayant su que oui, il la pria de la lui rendre, lui promettant, moyennant cela, et moyennant aussi qu’elle gardât le secret, de ne lui en jamais rien témoigner.

La marquise lui promit l’un et l’autre, et, lui ayant rendu la lettre, il s’en fut trouver la duchesse d’Aumont, à qui, après avoir fait un récit sincère de tout ce qui s’étoit passé, il dit qu’il étoit sur le point d’épouser mademoiselle de Rambures, qui étoit un mariage avantageux ; que néanmoins le procédé de la mère étoit si cruel, qu’il romproit toutes choses, si cela la satisfaisoit ; qu’elle venoit de lui rendre sa lettre, qu’il lui rapportoit avec protestation qu’il n’avoit jamais été homme à lui faire une réponse pareille à celle qu’elle avoit reçue, que, bien loin de là, il l’avoit toujours autant aimée et autant estimée que quand elle avoit eu de la bonté pour lui ; qu’il ne disoit point cela par intérêt, étant à la veille d’épouser une femme avec laquelle il s’efforceroit de bien vivre, mais pour lui faire seulement connoître la vérité. Madame d’Aumont trouva ce procédé fort sincère, mais fort peu galant. Faisant mine néanmoins d’en être la plus contente du monde, elle lui répondit qu’elle seroit au désespoir de s’opposer à son bonheur ; qu’elle souhaitoit qu’il eût toute sorte de contentement dans son mariage ; qu’elle le prioit seulement d’épargner la réputation de celles qui avoient eu de la considération pour lui.

Madame d’Aumont étoit en l’état que nous venons de dire quand le marquis de Biran fit dessein de l’aimer. Son entreprise n’étoit pas difficile dans le fond, puisqu’elle avoit déjà été sensible ; cependant, à bien examiner toutes choses, elle l’étoit plus qu’on ne pensoit : car, soit que cette dame eût du chagrin de l’affaire de Caderousse, ou qu’elle voulût plaire à son mari, qui continuoit dans sa dévotion, elle s’y étoit jetée elle-même, ou du moins elle en faisoit semblant ; de sorte que les dames de la Cour la citoient à leurs filles, les maris à leurs femmes, comme un exemple de vertu. Biran, qui avoit eu plusieurs commerces qui lui avoient appris qu’il n’y avoit rien si de trompeur que les apparences, ne s’étonna point des discours qu’elle lui tint à la première entrevue, non plus que de lui voir un habit à grandes manches[72], tel qu’en portent toutes les femmes qui sont bien aises de faire accroire qu’elles sont dévotes. Elle lui dit qu’elle ne savoit si elle le devoit voir, lui qui étoit perdu de réputation dans le monde ; qu’il aimoit également le vin et les femmes, et que, pour un homme de condition, il menoit une vie si débordée, qu’il n’y en avoit point de pareille ; qu’elle avoit ouï faire mille histoires de lui, mais toutes si désavantageuses, qu’elle ne pouvoit s’en ressouvenir sans horreur ; que c’étoit dommage qu’il employât si mal son esprit, lui qui en avoit tant, et qui auroit pu se procurer quelque bonne fortune ; que toutes les dames le devoient fuir comme la peste, lui qui n’en voyoit pas une qu’il n’allât dire aussitôt tout ce qu’il savoit et tout ce qu’il ne savoit pas ; que l’indiscrétion étoit la plus méchante qualité qu’un homme pût avoir, et que tous ceux, comme lui, qui en étoient entachés, n’étoient bons qu’à pendre.

Biran la laissa dire tout ce qu’elle voulut ; mais, après qu’elle eut déchargé son petit cœur, il lui dit qu’il ne s’étonnoit pas que la médisance l’eût si peu épargné ; qu’il ne vouloit pas nier qu’il eût fait de petits tours de jeunesse ; mais que ce qui les avoit fait éclater, c’est qu’il étoit en compagnie de gens qui faisoient trophée de leurs débauches ; que, s’ils l’eussent voulu croire, elles n’auroient pas passé les murailles où elles avoient été faites ; mais que, pour son malheur, ils ne s’étoient pas trouvés de son sentiment ; qu’il vouloit dorénavant se séparer d’eux, et mener une vie plus conforme à son inclination ; qu’il lui avouoit que son penchant étoit pour les dames, et même pour la pluralité ; mais qu’il ne vouloit plus avoir d’attache que pour une seule personne, c’est pourquoi il la choisiroit telle qu’elle en vaudroit la peine.

Biran crut en avoir assez dit de ce premier coup, et, la retournant voir fort souvent, il l’accoutuma peu à peu à la laideur de son visage : car, pour être fils d’une femme qui avoit passé en son temps pour une fort belle personne[73], et d’un père qui avoit eu bonne mine, il avoit un nez si épouvantable, qu’un chien de Boulogne[74] qui en auroit un pareil seroit regardé avec admiration. Quoi qu’il en soit, son esprit suppléa bientôt à ce défaut[75]. La duchesse, qui se faisoit un plaisir merveilleux de ses saillies, oublia dans un moment sa dévotion, et, quoiqu’elle se fût fait un grand mérite auprès de son mari de courre souvent les églises, elle n’eut plus de soin de lui donner ce contentement. Comme Biran étoit homme à découvrir bientôt les sentiments d’une femme, il s’aperçut dans un moment de ce qui se passoit dans son cœur, et, ne voulant pas être longtemps sans voir ce qu’il avoit à espérer de ses services, il lui écrivit cette lettre :

Lettre du Marquis de Biran à la Duchesse d’Aumont.


Il vous doit être bien glorieux d’avoir réduit un débauché à la raison. Je n’avois jamais aimé que je n’en eusse fait une déclaration à la même heure : l’on avoit beau me dire que cela marquoit peu d’amitié, je ne suivois que mon penchant, et je le suivrois peut-être encore, si je n’étois tombé entre vos mains. Cependant, quelque considération qu’on ait pour les gens, on n’est point obligé à un silence perpétuel. Il y a un mois que je vous vois sans vous l’avoir osé dire : et vous devez être si contente de ce triomphe, que vous n’en devez pas exiger un plus grand.

La duchesse d’Aumont, malgré toute sa dévotion, avoit bien reconnu que Biran n’étoit pas insensible. Pour faire la prude, elle s’étoit demandé plusieurs fois à elle-même comment elle en useroit quand il viendroit à se découvrir ; mais, quoiqu’elle eût fait résolution de l’éprouver longtemps devant que de lui faire connoître la moindre chose, elle ne se put empêcher de lui faire cette réponse :

Réponse de la Duchesse d’Aumont au Marquis de Biran.


Je ne sais à quoi attribuer les sentiments que j’ai pour vous. Je sais bien que je ne vous aime pas assez pour dire que votre déclaration me plaît ; mais aussi je ne vous hais pas assez pour m’en offenser. Après m’être bien examinée, je ne puis croire autre chose sinon qu’il entre un peu de vanité dans mon fait. Je sens que je serois ravie de faire dire que vous seriez devenu honnête homme auprès de moi. C’est donc à vous à voir si vous voulez changer de vie, car sans cela je ne saurois me résoudre à vous voir, et je vous dirois franchement que vous pouvez prendre parti ailleurs.

C’en étoit assez dire à un homme intelligent pour lui faire voir qu’il étoit heureux. Aussi Biran ne manqua pas de lui aller assurer à l’heure même qu’il ne vouloit plus vivre que de la manière qu’elle lui ordonneroit. Cependant, comme il étoit jeune, et qu’auprès d’une belle femme son tempérament le rendoit toujours amoureux, il s’exprima avec tant d’agrément, qu’après qu’elle eut tiré promesse qu’il seroit plus discret qu’il n’avoit été avec les autres, elle lui permit d’espérer. Biran lui baisa la main en signe de remerciement ; mais elle s’approcha si près de lui, pour voir peut-être s’il ne puoit point[76], qu’elle lui donna si belle, qu’il la baisa. Elle y trouva tant de plaisir, qu’elle ne se souvint pas que, pour soutenir son caractère de prude, il falloit faire semblant, du moins, de se retirer ; et Biran, de son côté, ayant trouvé une haleine admirable, se sentit transporter : de sorte, en un instant, que la force de son tempérament lui fit faire une chose qui arrive assez souvent aux jeunes gens. Quand la duchesse n’auroit pas été assez habile pour s’en apercevoir, sa jupe, qui étoit toute gâtée, ne lui permettoit pas d’en douter. Elle ne sut dans ce moment quel parti prendre, ou de la sévérité, ou de la douceur : car, si, d’un côté, elle n’étoit pas fâchée de le voir si sensible, elle n’étoit pas bien aise, de l’autre, que cet accident l’eût remis dans un état plus modéré, et qui lui donnoit moins de plaisir. Ainsi, comme, toute dévote qu’elle vouloit paroître, elle étoit personne à se laisser maîtriser par ses sens, elle se fâcha de ce qui venoit d’arriver, et lui dit qu’elle étoit ravie qu’il n’eût pas tardé plus longtemps à se faire connoître ; qu’il étoit sans façon du moins, s’il étoit peu respectueux, mais que cela suffisoit pour la rendre sage.

Biran, qui avoit peur qu’elle ne prît l’autre parti pour n’être pas en état de lui rendre service si tôt, lui répondit qu’il s’étonneroit de se voir quereller, s’il ne savoit que toutes les dames étoient injustes ; que c’étoit à lui à se plaindre de ce qu’elle l’obligeoit à tant de respect ; qu’il se voyoit contraint de prendre des plaisirs qu’elle auroit pu rendre plus grands si elle avoit voulu ; qu’il ne pouvoit que faire si la jupe étoit gâtée ; qu’elle savoit comment cela arrivoit ; qu’il n’y avoit qu’à en avoir une autre, et que, si elle en vouloit une toute semblable, il n’y avoit pas si longtemps qu’elle l’avoit achetée que le marchand n’en eût encore de quoi en faire une à la pièce. Cette petite dispute se termina bientôt : Biran, qui avoit de grandes ressources, fut dans un moment ressuscité, et, voulant faire un meilleur usage de ses forces qu’il n’avoit fait l’autre fois, il chercha à faire sa paix par des caresses. La dame, qui n’avoit pas vu renaître les plaisirs si promptement, ni avec Caderousse, ni avec son mari, fut touchée d’un si grand témoignage d’amour ; et, comme elle étoit encore échauffée de ses premiers mouvements, elle ne fit qu’une résistance si médiocre, que Biran la jeta sur un lit. Elle éprouva là que ceux qui ont dit qu’il ne falloit jamais mesurer un homme à la taille ont raison : car, quoique Biran ne fût qu’un demi-homme en comparaison des deux dont elle avoit tâté, il en fit autant lui seul qu’ils en faisoient tous deux ensemble. Comme elle le vit si emporté, elle le pria de se modérer un peu, lui faisant entendre que les choses violentes n’étoient pas de longue durée. Mais il lui dit qu’elle verroit encore tout autre chose quand il seroit en haleine ; ce qui l’auroit beaucoup réjouie, si elle n’eût su qu’il étoit Gascon.

Ils avoient pris tous deux tant de goût au métier, qu’ils ne s’étoient pas aperçus qu’il y avoit un juste-au-corps[77] du duc d’Aumont sur le lit, que les valets de chambre avoient oublié par mégarde. Après le premier acte, Biran le remarqua et dit à la duchesse qu’il le falloit ôter. Mais elle, pour lui faire voir le mépris qu’elle avoit pour son époux, lui dit qu’elle voudroit qu’il y fût aussi, et qu’elle le feroit servir lui-même de matelas. Cette réponse ne plut pas à Biran, tout débauché qu’il étoit, et il crut qu’une femme qui étoit capable de dire une chose comme celle-là l’étoit encore de tout faire sans rougir. Néanmoins elle lui recommanda le secret, s’il vouloit que leur commerce durât longtemps. Cependant, pour faire accroire au monde que sa dévotion n’étoit pas ralentie, elle fut le même jour à l’Hôtel-Dieu, où, de la même main dont elle avoit touché ce que je n’ose dire, elle ensevelit un mort.

Cette entrevue fut suivie de beaucoup d’autres, mais de moindre rapport pour la dame que n’avoit été celle-là ; ce qui lui fit dire à Biran qu’elle ne s’étoit pas méprise quand elle avoit dit qu’il étoit Gascon. Le duc ne s’aperçut nullement de ce commerce, et fut au contraire si infatué de sa femme, qu’il commença à prôner lui-même sa vertu. Cependant les trois amis se demandoient souvent des nouvelles de leurs maîtresses ; en quoi il n’y eut que le chevalier de Tilladet qui fut de bonne foi : car il dit tout d’un coup, sans se laisser donner la gêne, que la duchesse de la Ferté étoit la meilleure femme du monde et de la meilleure composition ; que cependant il ne croyoit pas qu’elle l’obligeât à être constant ; qu’elle étoit d’un appétit désordonné, et qu’il faudroit avoir d’autres forces que les siennes pour ne pas tomber sur les dents. Biran et Roussi lui répondirent que c’étoit peut-être sa faute ; que, quand on s’attachoit auprès des dames, il falloit renoncer à tous ses amis, et qu’il n’avoit peut-être pas encore quitté le comte de Tallard. Il leur avoua qu’il le voyoit bien quelquefois, mais que, depuis que Tallard s’étoit mis en tête de faire monsieur le duc cocu, j’entends à l’égard de la comtesse de Maré[78], sa maîtresse, il n’avoit plus de considération pour lui ; qu’il s’étonnoit comment le plaisir d’avoir le reste d’un prince du sang étoit si grand qu’il en fît oublier d’autres où l’on avoit paru si sensible ; que pour lui, bien loin d’en être de même, il étoit tout prêt à retourner à ses anciennes inclinations ; qu’il y trouvoit quelque chose de plus solide et de plus touchant qu’avec les femmes ; qu’elles avoient toutes des défauts dont il ne se pouvoit accommoder, et qu’en un mot il n’en avoit point trouvé, depuis qu’il étoit au monde, qui ne fussent comme si elles venoient d’accoucher ; que, petites et grandes, elles étoient toutes de même taille à un certain endroit de leur corps ; que pour lui la nature lui avoit été assez ingrate pour ne pas avoir sujet de s’en louer ; qu’une des plus belles qualités étoit de se connoître, et que, grâce à Dieu, celle-là ne lui manquoit pas.

Biran et Roussi trouvèrent qu’il avoit raison en beaucoup de choses, et peu s’en fallut qu’il ne les dégoûtât de leurs maîtresses. Cependant, comme elles récompensoient ces défauts par quelque chose d’assez engageant, ils ne voulurent pas tout à fait se régler sur lui. On demanda à Roussi en quels termes il en étoit avec la sienne, à quoi il répondit qu’il étoit assez malheureux pour en être mal traité. Le chevalier de Tilladet s’écria, là-dessus, que cela étoit impossible, qu’elle étoit de trop bonne race, et qu’il leur vouloit donner le change. En effet, la dame n’étoit pas si cruelle qu’il le vouloit faire accroire, et, quoiqu’il n’en eût pas encore tiré les dernières faveurs, elle lui avoit fait comprendre qu’il ne tenoit pas à elle, et qu’elle ne manqueroit pas dès qu’elle le pourroit.

Cette dame, qui étoit de belle taille, au corps de fer près, qu’elle portoit comme ses deux sœurs, et dont le visage étoit d’ailleurs extrêmement agréable, avoit un mari le plus contrefait de tous les hommes. Esope, qu’on nous représente comme un magot, étoit un ange auprès de lui ; car il étoit de la taille d’un nain, avoit le nez et les lèvres horribles, et, pour achever de le peindre, il lui sortoit de l’un une écume perpétuelle, pendant qu’il couloit de l’autre une matière dont on reprend souvent les petits enfants. Si l’on examine le reste, c’est encore pis, si cela peut se dire : il est bossu devant et derrière, a les bras plus courts l’un que l’autre, et, jusqu’aux jambes, on ne voit rien qui ne fasse peur. Cependant, ayant tant sujet de se plaindre de la nature, elle l’a récompensé d’une belle qualité : il a de grands talents pour les dames ; et si sa figure ne rendoit tout ce qui vient de lui désagréable, il pourroit suffire à toutes celles qui en voudroient tâter. Cela est cause qu’il se rabat sur la première venue, et il en a souvent des faveurs qui l’obligent d’avoir recours au chirurgien.

Une aventure comme celle-là l’avoit brouillé avec sa femme, à qui il avoit déjà fait le même présent plusieurs fois. Ainsi, comme elle ne couchoit plus avec lui, elle fit entendre au comte de Roussi qu’elle avoit assez d’estime pour lui accorder toutes choses, mais que la conjoncture demandoit qu’il se donnât patience. Cependant, pour entretenir chalandise, elle lui dit qu’il pouvoit toujours prendre d’avance ce qu’elle lui pouvoit accorder, et il se trouva si heureux de ces accessoires qu’il jugea que sa fortune n’auroit point de pareille s’il en pouvoit jamais venir plus avant.

La querelle du duc et de la duchesse avoit fait grand bruit dans le monde, et, comme le duc avoit récidivé plusieurs fois et que la duchesse avoit juré qu’elle ne le lui pardonneroit plus, on n’osoit presque s’entremettre de les réconcilier. Si le comte de Roussi se fût déclaré auparavant, il auroit empêché cet éclat, et l’envie qu’elle auroit eue de tâter de l’amant lui auroit fait souffrir le mari avec tous ses défauts. Mais par malheur il n’étoit venu qu’après la querelle, si bien qu’il eut le temps de s’ennuyer. Pour ce qui est de la duchesse, quoiqu’elle ne manquât pas d’appétit, elle prenoit son mal en patience, d’autant plus qu’elle voyoit son amant devenir tous les jours de plus en plus amoureux. Elle croyoit donc le lier par des chaînes si fortes qu’elle les rendroit éternelles ; et, comme elle espéroit que le temps amèneroit toutes choses, elle vivoit, comme on dit, d’espérance.

La duchesse de La Ferté étoit la plus mécontente des trois. Le chevalier de Tilladet tâchoit à faire comprendre à Tallard que la comtesse de Maré ne lui donneroit jamais les plaisirs qu’ils avoient eus ensemble, et sur ce pied-là il prétendoit le réchauffer. Mais lui, qui se faisoit un plaisir de débusquer le fils du premier prince du sang, bien loin de l’écouter, persistoit dans son entreprise, où il eut un si heureux succès que le duc d’Enghien[79], jaloux de se voir en concurrence avec lui, résolut de quitter la comtesse.

Comme, selon ce qu’en dit Bussy, qui est un excellent auteur en ces sortes de choses, le nombre touche beaucoup une femme, celle-ci fit ce qu’elle put pour le retenir ; mais le duc d’Enghien, sachant qu’elle avoit envoyé la nuit même un courrier à Tallard, à qui elle mandoit des choses extrêmement tendres, il s’en fut chez elle, où, ajoutant à l’air chagrin qu’il a naturellement celui qu’il avoit par accident, il lui dit qu’elle étoit indigne de l’amour d’un prince comme lui ; qu’elle savoit que, depuis qu’il l’aimoit, il avoit eu autant de complaisance pour elle que si c’eût été une reine ; qu’il s’en étoit brouillé avec la duchesse[80], qui étoit la meilleure femme du monde ; que Monsieur le prince son père[81] n’en avoit pas été plus content ; qu’il lui avoit prédit plusieurs fois ce qui lui arrivoit aujourd’hui, mais qu’il avoit toujours été si aveuglé qu’il n’en avoit voulu rien croire ; qu’elle verroit si Tallard feroit pour elle ce qu’il avoit fait ; que ce n’étoit pas pour lui reprocher, mais que les marques de son amour avoient paru si éclatantes que Corneille le jeune avoit pris sujet de là de faire la pièce de l’Inconnu. En effet, c’étoit ce duc qui lui avoit fourni une partie de sa matière, par les fêtes qu’il lui avoit données, et il n’y avoit ajouté qu’un peu d’intrigue[82].

La comtesse nia fortement le commerce qu’elle avoit avec Tallard, et, prenant le parti de la dissimulation, parti assez ordinaire aux femmes, elle lui dit que c’étoit comme cela qu’en usoient ceux qui vouloient se dégager ; que les prétextes ne manquoient jamais, mais que la difficulté étoit de justifier ce qu’on disoit. Elle en alloit dire bien davantage, si le duc d’Enghien, perdant patience, n’eût tiré une lettre de sa poche, que ses bienfaits lui avoient fait recouvrer des mains de ceux qu’elle employoit dans ses amours, et, la lui faisant voir, il lui demanda, tout en colère, si c’étoit là un prétexte ou une vérité. Il est aisé de juger de sa confusion à cette vue : elle demeura un quart-d’heure comme s’il lui eût coupé la langue, pendant quoi le duc ne discontinua point ses reproches. Enfin, étant las de tant parler, il passa aux effets, qui fut de casser des porcelaines dont il lui avoit fait présent. Elle se jeta sur lui pour l’empêcher de faire un plus grand désordre, ce qui l’irrita encore davantage. En effet, il fit réflexion, dans ce moment, qu’une femme qui avoit été si insensible à tout ce qu’il lui avoit dit, et qui l’étoit si fort à une perte de si petite conséquence, ne l’avoit jamais aimé que par intérêt.

Ainsi il recommença à se venger sur ce qu’il lui avoit donné, et ce fut un si grand fracas qu’on n’en avoit jamais vu de pareil. La comtesse, voyant tant d’emportement, lui dit qu’elle s’en plaindroit au Roi, et qu’il n’entendoit pas qu’on traitât de la sorte une femme de sa qualité. Mais lui, qui étoit fier au delà de l’imagination, lui fit réponse qu’il ne savoit à quoi il tenoit qu’il ne lui fît couper la jupe. Si elle eût eu autant de force que de courage, elle l’auroit dévisagé après ces paroles. Aussi se jeta-t-elle sur lui toute furieuse, et le duc fut obligé de lui donner un soufflet pour se dégager de ses mains.

Il sortit ensuite, pour n’être pas obligé de recommencer un combat si indécent. Mais à peine fut-il hors de sa chambre, que, presque aussi tranquille que si de rien n’eût été, elle ne songea qu’à faire tirer les meubles d’un logis au cul-de-sac de Saint-Thomas du Louvre qu’il lui avoit meublé, et où ils se voyoient souvent. Elle monta donc promptement en carrosse ; mais le duc, après s’en être allé à l’hôtel de Condé, ayant fait réflexion qu’elle aimoit assez son profit pour se les vouloir approprier, s’y en fut lui-même et la trouva déjà qui déménageoit. Ce fut un sujet de nouvelle querelle, mais elle ne dura pas tout à fait tant que l’autre, car la comtesse, ne se tenant pas si forte en cet endroit qu’elle faisoit chez le maréchal son père[83], fut obligée de filer doux, bien fâchée néanmoins qu’une si bonne proie lui échappât.

Ce fut ainsi que finit l’intrigue du duc d’Enghien et de la comtesse de Maré : ce qui obligea le maréchal de Grancey de retrancher une partie de ses domestiques, pour l’entretien desquels le duc fournissoit à l’appointement ; car ce bonhomme, qui n’avoit pas l’esprit trop bien timbré, s’étoit mis en tête que le duc d’Orléans[84], qui aimoit sa cadette[85], l’épouseroit, et que le duc d’Enghien feroit la même chose s’il pouvoit devenir veuf. Sur ce pied-là, c’étoit quelque chose à voir que sa maison : rien n’y manquoit, que d’avoir des officiers par quartier[86] ; et, hors de cela, l’on y faisoit tout aussi bonne chère qu’on pouvoit faire chez le Roi.

Quoi qu’il en soit, cette affaire s’étant terminée de la sorte, Tallard prit la place du duc d’Enghien, ce qui fit perdre espérance au chevalier de Tilladet de le posséder entièrement. La duchesse de La Ferté, qui savoit que c’étoit là la raison pour laquelle il n’en usoit pas avec elle comme elle l’y croyoit obligé, fut ravie de cet obstacle ; et, comme elle étoit plus emportée que sa sœur de Vantadour, elle lui continua ses faveurs, quoiqu’elle eût autant de lieu qu’elle de les lui refuser. En effet, elle s’étoit brouillée avec son mari, qui étoit un bon ivrogne, et qui, sans prendre garde qu’il ne pouvoit rien dire contre elle qui ne rejaillît sur lui, étoit le premier à en faire des médisances.

Tilladet, faute de mieux, entretint cette intrigue pendant quelque temps, et, le hasard ayant voulu qu’elle devînt grosse de son fait, ce fut une étrange alarme. Comme Tilladet n’avoit pas pour elle cet amour délicat qui fait qu’on craint pour la personne aimée, il lui dit, quand elle lui fit confidence de cet accident, qu’elle avoit tort de s’en mettre en peine ; que son mari n’étoit pas plus à craindre pour elle que le maréchal[87] son père ne l’avoit été pour sa femme ; qu’elle avoit eu un enfant du duc de Longueville dans le temps qu’elle ne couchoit point avec lui ; qu’elle ne s’en portoit point plus mal pour cela, ni qu’elle n’en alloit pas moins la tête levée.

Ces raisons ne satisfirent point la duchesse de La Ferté ; au contraire, elle se scandalisa de lui voir des sentiments si indifférents, et, ayant pleuré et gémi pendant une heure, elle trouva moyen de l’attendrir, ce qui étoit une chose fort extraordinaire pour lui. Cependant, comme il n’étoit pas un homme de grand expédient, il lui avoua franchement qu’il ne savoit quel emplâtre y mettre ; mais que, si elle vouloit, il avoit des amis qui étoient assez éveillés pour l’assister au besoin. D’abord que la duchesse l’entendit parler de la sorte, elle fit encore plus de cris qu’elle n’avoit fait auparavant ; elle lui demanda s’il étoit fou de vouloir dire ces sortes de choses à personne, et si ce n’étoit pas proprement la vouloir perdre.

Tilladet, pour lui faire quitter tout d’un coup ces vaines frayeurs, crut qu’il n’étoit pas besoin de finesses avec elle, et, lui avouant ingénuement que son amour n’étoit point un coup de l’étoile, mais une chose préméditée entre Biran, Roussi et lui, il la fit trembler quand elle vint à faire réflexion que son secret étoit entre les mains de gens accoutumés à ne céler que ce qu’ils ne savoient pas. Elle en fit de grands reproches à Tilladet, qui, bien loin de lui dire quelque chose pour la consoler, lui soutint que le seul moyen de la tirer d’affaire étoit de leur faire part encore de ce qui se passoit. Enfin, après bien des paroles de part et d’autre, la duchesse, qui ne pouvoit être dans un pire état que celui où elle se trouvoit, consentit à tout ; si bien que Tilladet dit à Biran et à Roussi dans quel embarras ils se trouvoient.

Toute l’affaire roula sur Biran, qui étoit plus intrigant que l’autre. Aussi Tilladet ne lui eut pas plutôt fait son rapport, qu’il lui dit qu’il y trouveroit bientôt remède. Celui qu’il y trouva fut de faire une partie de débauche avec le duc de La Ferté, qui étoit de ses amis ; c’est-à-dire ami de cour, car je ne prétends pas que ce mot signifie ce qu’il devroit signifier. La Ferté, qui étoit toujours prêt pour ces sortes de choses, accepta le rendez-vous, qui étoit à l’Alliance[88], dans la rue des Fossés, au faubourg Saint-Germain. Roussi fut de la débauche avec le duc de Ventadour et Biran, qui alloit à ses fins et qui en auroit joué une douzaine comme eux ; il leur dit, quand il les vit en pointe de vin, que leur exemple ne lui donnoit point d’envie de se marier ; que leurs femmes portoient le haut de chausse, et qu’il ne leur étoit pas permis de coucher avec elles quand ils vouloient.

Ventadour, écumant de la bouche comme un cheval qui se joue de son mors, se trouva choqué de ces paroles, et lui répliqua que, s’il ne couchoit pas avec sa femme, c’étoit parce qu’il en avoit de plus belles. Mais Biran lui contredisant tout exprès, il le mit tellement en colère, qu’il jura qu’il ne seroit pas plutôt chez lui qu’il lui passeroit son épée au travers du corps, ou qu’elle lui obéiroit. Pour ce qui est du duc de La Ferté, il n’avoit pas été si longtemps sans faire paroître son extravagance ; il avoit déjà tiré tout ce qu’il portoit, et, l’ayant montré à la compagnie, il dit qu’il vouloit qu’on le lui coupât s’il ne faisoit son devoir dès qu’il seroit arrivé à sa maison. C’étoit un plaisir de voir la passion de ces deux hommes, qui étoient aussi fous l’un que l’autre ; mais ce qui étoit encore plus plaisant, c’est que Biran et Roussi faisoient mine de n’en vouloir rien croire. En quoi celui-ci jouoit d’autant mieux son personnage qu’il espéroit qu’une pareille action l’alloit mettre au comble de la joie.

Ils quittèrent ces deux ducs en leur faisant ainsi la guerre, de quoi ceux-ci étant encore tout remplis en arrivant chez eux, ils montèrent d’abord dans la chambre de leurs femmes, où ils débutèrent par des juremens. La duchesse de La Ferté, qui, en conséquence des avis que Biran avoit donnés à Tilladet, avoit été avertie par lui de tout le manège, fit semblant de trembler à sa voix, et, quoique son ordinaire fût de parler plus haut que lui, elle ne sonna mot en cette occasion. La Ferté, qui se faisoit un point d’honneur de tenir parole à Biran et à Roussi, la voyant si souple, se coucha auprès d’elle, où il tâcha de se mettre en état de la caresser. La duchesse, qui savoit jouer son rôle, fit la pleureuse, se plaignit qu’il ne la recherchoit que lorsqu’il revenoit de débauche, et par de petites résistances elle l’anima tellement, qu’elle crut qu’il pourroit accomplir l’œuvre dont il n’avoit auparavant que la volonté. En effet, toutes choses se passèrent selon son désir ; après quoi, son mari ne demandant qu’à dormir, il passa toute la nuit d’une pièce, pendant que de son côté elle eut sujet d’avoir plus de repos. Quand La Ferté eut cuvé son vin, elle voulut le lendemain matin le faire retourner à l’ouvrage, soit que le métier lui plût ou qu’elle eût peur qu’il ne se ressouvint pas de ce qui s’étoit passé ; mais il se trouva si pesant, qu’après avoir essayé d’en venir à bout, il fut obligé de faire retraite.

Cependant Roussi étoit aux écoutes pour savoir ce qu’il avoit à espérer de ses petits soins ; mais il avoit manqué à une chose, qui étoit d’avertir sa maîtresse ; tellement que, le duc de Ventandour s’y étant pris aussi brutalement avec elle que La Ferté avoit pu faire avec sa femme, elle ne voulut jamais le souffrir. Le petit bossu jura et pesta de bonne sorte ; mais, s’étant aguerrie à tout cela depuis qu’elle étoit avec lui, elle le laissa dire et ne fit que ce qu’elle voulut.

Roussi, sachant de quelle manière la chose s’étoit passée, lui en sut non-seulement mauvais gré, mais pensa encore se brouiller avec elle. Il lui reprocha que c’étoit le considérer bien peu que d’avoir trouvé une si belle occasion et ne s’en être pas servie. Elle ne put disconvenir de l’un, mais nia l’autre fortement, rejetant sur lui toute la faute, dans laquelle elle lui assura qu’elle ne seroit jamais tombée s’il lui eût fait part de ce qui se passoit. Il fallut bien qu’il s’en contentât, et de la petite oie, qu’elle lui continua en attendant mieux. Cependant, quoi que ce fût quelque chose de beau que ce qu’elle lui donnoit, y ayant peu de corps semblables au sien, si ce n’est celui de la duchesse d’Aumont sa sœur, comme l’appétit croît en mangeant, il se sentoit excité tous les jours de plus en plus à la consommation du plaisir entier. La duchesse de même ne pouvoit sentir de telles amorces sans désirer la même chose. Ainsi leurs désirs étant communs, ils s’émancipèrent à de petites libertés qui les firent tomber insensiblement dans le précipice qu’ils avoient évité depuis si longtemps. La duchesse, qui avoit peur des suites, n’eut pas plutôt commis la faute qu’elle s’en repentit. Elle s’en prit à ses yeux ; mais Roussi, lui remontrant qu’elle retrouveroit l’occasion qu’elle avoit perdue avec son mari, la consola tellement, qu’elle se résolut de s’abandonner à la Providence. Il eut donc tout ce qu’il souhaita ce jour-là, et quelques autres suivans. Mais le duc de Ventadour, qui avoit passé sa fantaisie ailleurs, ne lui ayant rien dit, la crainte du tablier fit qu’elle se priva d’un plaisir où elle étoit encore plus sensible qu’une autre.

Ce fut de grandes alarmes jusqu’au temps qu’elle put avoir des marques de sa stérilité. Mais enfin, ayant vu ce qu’elle désiroit de voir, tout se calma, à la réserve de son amour. En effet, comme elle avoit éprouvé des forces qui n’étoient pas ordinaires, la privation d’un tel plaisir lui fit tant de peine, que pour avoir une couverture, elle témoigna à tout le monde que, puisque Dieu lui avoit donné un mari, elle seroit bien aise de vivre dorénavant avec lui en meilleure intelligence. Quoiqu’on ait toujours du penchant à juger mal de son prochain, on crut qu’une si grande résignation étoit l’effet des conversations fréquentes qu’elle avoit avec la duchesse d’Aumont, car celle-ci étoit toujours regardée comme une béate[89], et Biran, qui avoit accoutumé d’être indiscret, avoit été si sage à son égard, que personne ne se doutoit de leur intrigue. En effet, il eût été difficile de la soupçonner sans passer pour médisant ; car elle ne se contentoit plus d’ensevelir les morts, elle alloit encore les mettre en terre : ce qui lui donnoit une si grande réputation, que, si elle fût morte dans ce moment, on l’auroit sans doute canonisée.

L’Avocat, dont il a été parlé dans la première partie de cet ouvrage[90], sachant que la duchesse de Ventadour faisoit tant d’avances pour se raccommoder avec son mari, voulut en avoir le mérite. Il les vit séparément l’un et l’autre, et, leur ayant fait trouver bon qu’il leur donnât à manger, il emprunta une maison à un village au-dessous de Montmartre, où il leur fit bonne chère. Plusieurs autres personnes s’y trouvèrent aussi et le louèrent fort de son repas, qui avoit été mieux apprêté qu’il ne fut payé ; car au bout de six mois le traiteur fut obligé de lui faire donner assignation, et, s’il ne l’eût menacé de lui faire arrêter son carrosse[91], il ne l’auroit pas contenté sitôt.

La suite de ce repas eut le succès pour lequel il avoit été fait. Le duc et la duchesse couchèrent ensemble, ensuite de quoi elle songea à faire venir son amant, avec qui il lui étoit permis maintenant de se divertir tout à son aise. Par malheur pour elle il étoit allé à la Ferté-sur-Joire, terre qu’a son père aux environs de la ville de Meaux[92]. Ainsi elle fut obligée de presser son retour par une lettre dont voici la copie :

Lettre de la Duchesse de Ventadour au Comte de Roussi.


Vous ne me direz plus que je ne vous aime pas. Je me viens de raccommoder avec mon magot pour l’amour de vous, et, comme je crois être entre les bras d’un singe quand je suis obligée de le souffrir, je crains à tous moments qu’il ne m’étouffe. Jugez s’il est sacrifice plus sanglant que le mien. Cependant vous m’abandonnez lorsque j’ai le plus besoin de consolation, et de plus vous m’abandonnez sans me le dire ; si vous ne revenez bientôt, je vais mourir. Mais qu’importe ? aussi bien n’ai-je plus guère à vivre, et je sens bien que, si je ne meurs de tristesse, je mourrai du moins de joie quand je vous tiendrai entre mes bras.

La fin de cette lettre étoit trop touchante pour ne pas monter promptement à cheval. Roussi prit la poste, et trouva la dame si affamée qu’il lui fut impossible de la contenter. Enfin, en étant sorti le mieux qu’il put, elle ne lui donna point de repos qu’il ne lui eût accordé une nouvelle entrevue, et, celle-ci étant suivie de plusieurs autres, elle le mit si bien sur les dents, qu’il fut obligé d’avouer que l’excès nuit en toutes choses.

Les affaires de ces trois amans étoient en cet état quand Biran se brouilla avec la duchesse d’Aumont. Comme il avoit un régiment de cavalerie, et qu’en temps de paix comme en temps de guerre, le Roi n’exemptoit personne de son devoir, il fut obligé d’aller faire un tour à la garnison, où ayant vu la femme de La Grange, intendant des troupes[93], il en devint amoureux, ou, pour mieux dire, il chercha à passer son temps avec elle. Cette petite femme, à qui mille officiers avoient inspiré la vanité, ne se vit pas plutôt un amant de la trempe de Biran, qu’elle méprisa tous les autres ; et, ayant peur qu’un homme de la cour ne se rebutât si elle le faisoit languir, elle ne le fit attendre que jusqu’à ce qu’il lui demandât quelques faveurs.

La duchesse d’Aumont, qui avoit admiré plusieurs fois la constance qu’il avoit eue pour elle, n’en étoit pas si bien assurée qu’elle n’eût pris des mesures pour être avertie s’il retournoit à son penchant. Ainsi, ayant su peu de jours après ce qui se passoit, elle entra dans une jalousie qui ne lui laissa plus de repos. Elle lui écrivit donc en des termes qui témoignoient son ressentiment ; mais, quoique Biran l’aimât, elle avoit tort d’être absente, et, toute charmante qu’elle étoit, il se contenta de lui donner de belles paroles, pendant qu’il continua avec l’autre son petit commerce, qui dura tant qu’il fut obligé d’être à la garnison.

Ainsi, n’ayant point changé de conduite, il outra tellement la duchesse que, quand il fut de retour, elle ne le voulut plus voir. Ce fut alors qu’il reconnut le tort qu’il avoit eu de préférer une petite bourgeoise, plus laide que belle, à une femme de qualité toute charmante. Cependant son repentir ne fut pas capable de lui faire obtenir sa grâce, si bien qu’il lui prit fantaisie de retourner à la garnison pour insulter celle qui étoit cause de son malheur. Voilà sans doute une résolution bien bizarre pour un homme d’esprit, et qui venoit de témoigner tant de tendresse à une femme ; mais, ne croyant que ce moyen-là pour regagner la confidence de l’autre, il arriva auprès de la petite La Grange, à qui pour premier compliment il débuta que, ne pouvant pas être toujours à son régiment et étant obligé d’en laisser le soin au lieutenant de sa compagnie, il prétendoit qu’il veillât aussi bien sur sa conduite que sur celle de ses cavaliers ; que pour l’engager à le faire avec plus d’affection il vouloit qu’il partageât ses faveurs avec lui ; que, du tempérament dont il la connoissoit, il savoit qu’elle ne se pouvoit passer d’homme, et qu’il aimoit mieux lui en donner un de sa main que de s’en rapporter à son choix.

Il est aisé de juger l’effet que fit ce compliment sur une personne qui se ressouvenoit d’avoir été traitée, il n’y avoit pas encore longtemps, comme si elle eût été aimée. Elle s’en trouva si surprise qu’elle auroit cru que c’eût été un songe, si Biran, pour ne lui laisser aucun lieu de douter de la vérité, n’eût lâché en même temps son lieutenant après elle. Comme ce procédé étoit extrêmement choquant, elle voulut prendre son sérieux ; mais Biran, prenant le sien, lui dit qu’il n’y avoit point d’autre parti à prendre, sinon qu’il révéleroit à son mari tout ce qui s’étoit passé entre eux. Ce fut bien pour la faire tomber de fièvre en chaud mal, s’il m’est permis de parler de la sorte. Elle lui demanda s’il étoit fou ou ivre ; mais, voyant qu’il n’étoit ni l’un ni l’autre, et qu’il continuoit toujours sur le même ton, elle eut recours aux pleurs, qui ne le touchèrent guère. Cependant, comme il crut que c’étoit vouloir exiger trop d’elle tout en un moment, il se relâcha à lui accorder un délai de vingt-quatre heures, pendant lesquelles il dit au lieutenant de faire ses affaires.

Jamais on n’avoit ouï parler d’une conduite comme celle-là, et c’étoit ce qui désespéroit la petite La Grange ; mais, se voyant entre ses mains, la crainte qu’il n’exécutât ses menaces la fit résoudre, non pas à faire ce qu’il disoit, mais à tâcher de gagner le lieutenant, afin qu’il lui fît accroire tout ce qu’elle voudroit. Elle lui promit pour cela non-seulement la protection de son mari, mais encore une assez bonne somme. Mais celui-ci, qui étoit pitoyable comme un homme de guerre, lui fit réponse qu’elle se trompoit si elle le croyoit capable de mentir à son colonel ; et, comme il avoit pris ses manières depuis le temps qu’il le hantoit, il ajouta qu’elle avoit tort de faire la réservée ; qu’elle avoit peut-être accordé des faveurs à gens qui ne le valoient pas, et qu’il lui conseilloit d’en user plus honnêtement, si elle vouloit qu’on en usât bien avec elle.

S’il est vrai ce que la médisance rapporte, il faut croire qu’elle fit réflexion à un discours si pressant. Quoi qu’il en soit, le lieutenant se vanta, après être sorti d’avec elle, qu’elle s’étoit rendue à la raison ; et on y ajouta d’autant plus de foi qu’il dit de certaines circonstances de ses beautés cachées dont on ne pouvoit parler si assurément à moins que de les avoir vues. Elle crut après cela qu’elle étoit en repos du côté de son mari ; mais Biran poussant les choses jusqu’à l’extrémité, il lui envoya un homme exprès à un endroit où il étoit allé, pour l’avertir que, s’il vouloit sauver l’honneur de sa femme, il falloit qu’il revînt en diligence ; autrement qu’il alloit faire naufrage dans un rendez-vous qu’elle avoit donné. La Grange quitta les affaires du Roi pour les siennes, mais ce fut pour essuyer mille railleries piquantes qu’il lui fit ; de sorte que, comme il n’étoit pas d’ailleurs trop prévenu de la vertu de sa moitié, il commença à faire méchant ménage avec elle, et la renvoya peu de temps après chez ses parens ou dans une religion.

Biran, ayant fait cette belle manœuvre, s’en retourna en poste à Paris, où il prouva à la duchesse d’Aumont la violence de son amour par le tour scélérat qu’il venoit de faire. La duchesse, qui n’étoit pas différente de la plupart des femmes, qui aiment le sacrifice, fut ravie de celui-ci, et, après s’être fait prier quelques moments, elle le remit enfin dans ses bonnes grâces.

En ce temps-là l’on continuoit toujours à jouer chez la marquise de Rambures, où le chevalier Cabre s’étoit si bien introduit qu’il étoit devenu le tenant. Caderousse, qui connoissoit le tempérament de la dame, en étoit au désespoir, par l’intérêt qu’il étoit obligé de prendre à sa conduite, après être entré dans sa famille. Cependant il n’y pouvoit que faire, la marquise étant d’un âge à faire plutôt des réprimandes aux autres qu’à souffrir qu’on lui en fît. En effet, elle n’étoit pas à ignorer qu’un commerce si honteux la ruinoit de réputation ; mais sa folie, qui alloit jusqu’à l’excès, fut enfin au-delà de toute sorte d’imagination. Elle devint jalouse de ce petit homme, qui voyoit une certaine madame Sallé[94], femme d’un maître des comptes, et encore quelques autres femmes. Elle s’emporta extraordinairement contre lui, lui reprocha sa naissance et l’honneur qu’elle lui faisoit. Mais lui, qui, depuis qu’il avoit de l’argent, commençoit à se donner des airs de qualité, la traitant mal à son tour, lui dit qu’un homme tel qu’il étoit, quand il avoit de l’honneur, valoit mille fois mieux qu’une femme de qualité qui n’en avoit point ; qu’il ne s’étoit pas loué à elle pour faire le métier de porteur de chaise ; qu’il ne l’avoit que trop caressée et qu’il étoit temps qu’il en caressât d’autres qui lui fissent moins de peine.

C’en étoit assez dire pour faire mourir de douleur une femme amoureuse. Aussi le prit-elle à cœur tellement qu’elle devint sèche comme un bâton, et, le chagrin rongeant tous les jours son esprit de plus en plus, enfin elle acheva ses jours, qu’elle ne pouvoit plus passer aussi bien dans le monde avec honneur. Quand elle se vit à l’extrémité, elle envoya chercher Cabre, et, sachant qu’il refusoit de venir, elle y renvoya une seconde fois, le priant de ne lui pas refuser cette grâce. La petite Sallé, qui ne l’aimoit que parce qu’il se laissoit voler quand il tailloit à la bassette, lui dit que cela étoit vilain de refuser une femme en l’état où elle étoit, et, l’ayant obligé à monter en carrosse, elle y entra avec lui, résolue de l’attendre à la porte.

Caderousse étoit dans la maison, et, le voyant venir, il crut que son dessein étoit d’achever de la piller ; à quoi il n’avoit pas perdu de temps pendant qu’il l’avoit vue, si l’on en croit la renommée. Quoi qu’il en soit, comme l’intérêt rend tout le monde ardent, lui qui n’aimoit point à dégainer fit le brave, et, se postant sur une porte, lui demanda à qui il en vouloit. Cabre lui dit nettement : « A madame de Rambures. » A quoi l’autre ayant répondu un peu en colère qu’il ne l’avoit que trop vue, et que ce n’étoit plus le temps, le discours s’échauffa de sorte que, s’il ne fût survenu des valets, ils auroient peut-être tiré l’épée. Cabre jugea à propos de ne pas avoir affaire à cette populace ; mais, quelque sage que fût ce conseil, on le poursuivit jusques à son carrosse, où la vue de madame Sallé, qui étoit connue pour ce qu’elle étoit, excita plutôt les injures que de les apaiser.

Pendant que cela se passoit, le duc de Roquelaure vint à mourir de chagrin[95], et l’on voulut que ce fût pour avoir fait une méchante affaire en achetant le comté d’Astarac, qui appartenoit à la maison d’Epernon, et pour avoir perdu cinquante mille écus au jeu. Comme néanmoins il étoit gouverneur de Guyenne, et que ce gouvernement lui avoit beaucoup valu, ses affaires se trouvèrent encore en assez bon état pour faire désirer à plusieurs filles des plus huppées de la cour de pouvoir épouser le marquis de Biran. Mais c’étoit au roi à le marier, et il ne sut pas plus tôt la mort de son père qu’il lui fit proposer que, s’il vouloit songer à mademoiselle de Laval[96], fille d’honneur de madame la Dauphine, il lui donneroit deux cent mille francs et le brevet de duc. Ces offres étoient trop avantageuses pour les refuser. La demoiselle étoit d’une des premières maisons de France, aimable de sa personne, ayant de l’esprit infiniment, et enfin revêtue de toutes les bonnes qualités que l’on pouvoit désirer. Aussi le duc du Lude[97], oncle de Biran, et qui lui tenoit lieu de père, remercia d’abord le roi des bontés qu’il avoit pour lui, et, sans le consulter, l’assura qu’il seroit disposé à lui obéir ; mais, l’ayant trouvé, il fut surpris de ne lui pas voir pour cette affaire toute la chaleur qu’il dût avoir, et lui en ayant demandé la raison : « Parce, lui répondit Biran, que le Roi prend trop de soin de mademoiselle de Laval. » Ce peu de paroles fit comprendre au duc du Lude qu’il falloit qu’il eût ouï quelque chose de certains discours qui s’étoient faits à la cour sur ce sujet ; mais, comme ce duc ne voyoit rien d’égal au brevet qui étoit proposé par ce mariage, il fit ce qu’il put pour lui insinuer l’ambition qui le tourmentoit lui-même. Biran voulut encore lui contredire ; mais lui, se fâchant aussitôt, lui répliqua qu’il ne falloit point couvrir d’un prétexte comme celui-là un refus qui ne procédoit que d’une autre passion ; qu’il étoit averti de bonne part qu’il voyoit mademoiselle de Bois-franc[98] avec assiduité ; s’il n’avoit point de honte de songer à entrer dans la famille d’un homme qui ne devoit son bien qu’à ses rapines et à ses usures ; qu’il ne le vouloit plus voir après cela, et que, s’il ne venoit avec lui tout de ce pas remercier le Roi, il n’avoit que faire de compter jamais ni sur son amitié ni sur sa succession[99].

Ce qu’avoit dit le duc du Lude de mademoiselle de Bois-franc étoit vrai ; Biran l’aimoit depuis un mois ou deux. La duchesse d’Aumont en avoit été si jalouse qu’elle n’avoit pas craint d’éclater. Cependant Biran, se voyant pressé de la sorte par son oncle, résolut de se faire un mérite auprès de la duchesse du mariage qu’on lui proposoit. C’est pourquoi, comme ce qu’il avoit dit du Roi n’étoit pas capable de l’arrêter, il prit le parti de contenter son oncle, et s’en fut avec lui remercier ce prince. Il se retira ensuite dans sa chambre, où s’étant fait donner du papier et de l’encre, il écrivit en ces termes à la duchesse :

Lettre du Marquis de Biran à la Duchesse d’Aumont.


Je viens de remercier le Roi de ce qu’il m’a choisi pour épouser une demoiselle qu’il n’a pas haïe. C’est vous en dire assez pour vous apprendre que je ne l’aimerai jamais, et que vous serez toujours maîtresse de mon cœur. Si vous vous étonnez que je fasse un pas comme celui-là, prenez-vous en à vous-même, et non pas à moi, qui ne crois pas manquer d’honneur pour cela. Je veux vous témoigner que, bien loin d’aimer mademoiselle de Bois-Franc, comme vous vous êtes imaginée, je ne me marie que parce qu’on le veut, ou plutôt parce que j’épouse une personne qui ne pourra jamais vous donner de jalousie.

La duchesse d’Aumont trouva dans cette lettre des consolations merveilleuses. « Ah ! le pauvre garçon ! s’écria-t-elle aussitôt, qui eût cru qu’il eût été de si bonne foi que de vouloir être cocu pour l’amour de moi ! » Et, après plusieurs exclamations de cette sorte, elle eut la malice de lui demander un rendez-vous pour le lendemain, sachant que le jour d’après il devoit être marié. Biran, que je nommerai dorénavant le duc de Roquelaure, puisqu’il devoit être déclaré tel par le Roi, n’eut garde de refuser le cartel, et, pour lui faire voir qu’il ne vouloit vivre que pour elle, il se ménagea si peu que jamais il n’avoit fait paroître tant de courage. La paix s’étant faite aisément de cette manière, elle lui dit qu’au moins il se ressouvînt qu’il n’alloit avoir que les restes d’un autre, et qu’il songeât à se conserver. Il le lui promit formellement, et, comme elle avoit pris toutes ses précautions là-dessus, elle crut qu’il lui garderoit parole. Néanmoins, comme c’étoit du fruit nouveau pour lui, et que les jeunes gens ne font pas toujours ce qu’ils promettent, il n’eut pas plutôt mademoiselle de Laval entre ses bras, qu’il la traita, non pas comme sa femme, mais comme une maîtresse. Si elle eût voulu dire tout ce qu’elle savoit, peut-être eut-elle avoué que ce n’est pas toujours les plus grands hommes qui sont les plus vigoureux ; mais, comme elle avoit plus d’un jour à vivre avec lui, et qu’elle ne vouloit pas en user si franchement avant que de le connoître, elle fit toutes les grimaces que ses parents lui avoient dit de faire, pour lui faire accroire qu’il en avoit eu les gants.

Biran étoit trop habile pour s’y méprendre ; néanmoins, comme il étoit aussi bien instruit qu’elle qu’il falloit garder le secret, il feignit d’en être le plus content du monde, principalement aux gens qui venoient lui faire compliment sur son mariage[100].

En effet, pour insinuer mieux qu’il avoit l’esprit libre, il se fit coiffer avec des cornettes et des fontanges, et, tenant la place de sa femme, il reçut les dames qui la venoient voir. Si bien que, comme il n’y avoit pas grande clarté dans la chambre, elles s’en seroient retournées sans prendre garde à la supercherie, s’il ne les eût désabusées par un attouchement qui leur étoit sensible.

Ces folies ne pouvant pas toujours durer, sa femme, qui n’étoit pas d’humeur à se passer de la cour, le fit ressouvenir qu’il y avoit quatre jours qu’il n’y avoit été. Il fut ravi que cela vînt d’elle, pour plus d’une raison : car, outre qu’il n’étoit pas toujours en état de lui rendre service, il étoit bien aise de se conserver pour la duchesse d’Aumont, avec qui il avoit résolu d’entretenir commerce. Il trouva qu’il y avoit bal ce jour-là à Saint-Germain ; mais la plupart de ceux qui y dansoient ayant oublié à sa vue qu’ils étoient obligés de se ménager, ils l’amenèrent boire à une lieue de là, si bien qu’ils n’étoient pas encore revenus quand le Roi dit qu’il étoit temps de commencer. On fut chercher les danseurs, et, ceux qui y étoient allés leur ayant annoncé la volonté du Roi, ce fut la chose du monde la plus pitoyable quand ils vinrent à paroître devant lui. Le Roi, voyant ce qui en étoit cause, s’en alla plus tôt que de coutume, et Biran n’osa paroître, de peur qu’il ne l’accusât d’avoir été l’auteur de la débauche. D’ailleurs il n’étoit pas plus en état de se montrer que les autres, principalement devant un prince qui, étant extrêmement sage de lui-même, s’apercevoit aussitôt des moindres excès. La nuit ayant dissipé toutes les exhalaisons vineuses qu’il pouvoit avoir, il se trouva le matin au lever du Roi, qui lui demanda fort obligeamment de ses nouvelles et de celles de sa femme. Il lui répondit, en goguenardant, qu’il faudroit bien d’autres fatigues à l’un et à l’autre pour les faire mourir. Cependant ce qu’il avoit dit au Roi n’étoit rien en comparaison de ce qu’il dit à sa femme. Etant revenu à Paris, elle lui demanda quel accueil il avoit reçu ; sur quoi prenant un grand sérieux, il lui répondit qu’il avoit tout lieu imaginable de se louer de Sa Majesté ; qu’elle ne l’avoit pas plus tôt vu qu’elle lui avoit dit fort obligeamment qu’elle ne vouloit plus se ressouvenir de ce qu’avoit fait monsieur de Biran, et que ce ne seroit plus que de ce que feroit monsieur de Roquelaure.

La dame fut ravie de ce qu’il paroissoit si content, et, ne se doutant en aucune façon pourquoi il avoit dit ces paroles, elle lui exagéra la bonté du Roi, lui demanda si l’on pouvoit dire les choses avec plus d’esprit et plus de bonté. Biran avoua que cela étoit impossible, et, après avoir encore renchéri par dessus, il lui dit qu’il trouvoit cette pensée si juste qu’il vouloit s’en servir à son égard ; qu’il lui promettoit donc qu’il avoit oublié tout ce qu’avoit fait mademoiselle de Laval, et qu’il ne se mettroit jamais en peine que de ce que feroit madame de Roquelaure. Si la duchesse avoit pu retenir sa langue après ce reproche, elle l’eût fait sans doute aux dépens d’une partie de son sang ; mais, n’y ayant plus de remède, elle tâcha de cacher la confusion où elle étoit.

Le commerce qu’il avoit avec madame d’Aumont dura encore quelque temps ; mais, ayant une jeune femme tous les jours auprès de lui, quelque abstinence qu’il pût faire, la duchesse s’aperçut devant peu qu’une femme étoit plutôt capable de servir à trente hommes qu’un homme à deux femmes. Comme elle étoit gourmande sur l’article, elle chercha quelqu’un qui la pût consoler de la perte qu’elle avoit faite, et, comme l’archevêque de Reims[101], frère du marquis de Louvois, se radoucissoit auprès d’elle depuis quelque temps, elle fit un jugement avantageux de mille apparences heureuses qui se trouvoient en lui. En effet, il étoit marqué à la marque que Caderousse estimoit si essentielle pour être habile homme en amour, et qu’il avoit spécifiée quand il avoit parlé du prince de Courtenay à la marquise de Rambures. Ce prélat aussi ne faisoit aucune abstinence qui pût diminuer son embonpoint, et, s’il avoit à craindre quelque maladie, ce n’étoit que parce qu’il en usoit quelquefois en homme qui croyoit que rien ne pouvoit nuire à sa santé.

Cet endroit étoit fort touchant pour la duchesse, qui aimoit l’excès en beaucoup de choses ; néanmoins, il avoit encore une autre qualité qui servit autant à la gagner : ce fut qu’étant homme d’église et elle dévote, elle crut qu’on leur verroit tout faire, s’il faut parler de la sorte, sans qu’on y trouvât à redire. Elle étoit en cette pensée quand l’archevêque, qui croyoit qu’une lettre faisoit autant d’effet que la parole, lui envoya celle-ci :

Lettre de l’Archevêque de Reimsa la Duchesse d’Aumont.


Je vois bien des femmes, mais je n’en vois point qui me plaisent tant que vous. J’enrage que je ne sois du monde pour vous le pouvoir dire ouvertement : l’on me verroit à vos pieds sans me soucier ni de l’alliance que j’ai avec votre mari, ni des jaloux que je pourrois faire ; mais il faut déférer quelque chose au rang que je tiens, qui n’empêchera point pourtant que je m’y rende si vous l’avez agréable. Songez, cependant, que l’intérêt que les gens comme moi ont d’être discrets assure la réputation d’une femme, laquelle court grand risque avec les galants de profession.

La duchesse n’étoit pas fâchée que l’archevêque l’aimât, mais elle trouva cette déclaration trop cavalière, et elle eût voulu que, comme elle faisoit profession de piété, il lui en eût fait quelque mention, c’est-à-dire qu’il lui eût témoigné moins de confiance dans son entreprise. C’est ainsi qu’elle cherchoit les apparences de vertu quand elle y avoit renoncé absolument. Mais l’archevêque n’étoit pas un homme à s’amuser à ces bagatelles, lui qui alloit droit au fait et dont la coutume étoit de ne ménager personne ; aussi, voyant qu’il n’avoit point de réponse de son billet, il s’en fut chez elle, où, le visage rouge comme un chérubin : « Vous me jugez donc bien indigne, Madame, lui dit-il, de votre amitié, puisque vous ne daignez pas seulement m’apprendre quelque chose de ma destinée ? — Moi, je ne sais que vous répondre, lui dit la duchesse ; cependant, vous devriez bien vous dire vous même que qui se plaît à écrire des choses qui ne sont point, mérite bien qu’on ne lui fasse point de réponse. »

L’archevêque, qui s’étoit attendu à un traitement plus rigoureux, fut ravi qu’elle ne le payât que d’incrédulité. En effet, il sentoit des choses qui lui permettoient de croire qu’il ne seroit pas longtemps sans la convaincre. Ainsi, tout rempli d’espérance : « Madame, lui dit-il, je ne sais à quoi servent toutes ces façons entre gens comme nous, qui ne manquent pas d’expérience. Pourquoi vous dirois-je que je vous aime, si je ne vous aimois pas ? Dois-je souhaiter de perdre mon temps dans le siècle où nous sommes, où on peut si bien l’employer, et ne le devrois-je pas compter pour perdu si je recherchois des faveurs où je me trouverois peu sensible ? Je vous aime, premièrement, parce que vous êtes tout aimable ; mais j’ajouterai à cela que vous êtes belle sans être coquette, ce qui me plaît encore plus que tout le reste. Je vous dirai aussi que c’est parce que vous êtes vertueuse, et que toutes les autres ne le sont pas ; mais prenez garde de ne pas interpréter ce mot au pied de la lettre : la vertu ne consiste pas à être farouche, mais à savoir goûter les plaisirs sans que les apparences nous découvrent. Pour vous, vous pouvez avoir cette qualité au suprême degré quand il vous plaira, et l’on vous verroit faire toutes choses, qu’on n’en auroit pas seulement le moindre soupçon. »

La duchesse pensa se fâcher, lui entendant dire que les apparences étoient belles en elle ; elle crut que c’étoit l’accuser tacitement de galanterie, et, comme le soupçon règne toujours parmi le crime, elle le pria, mais d’un ton qui marquoit quelque ressentiment, de vouloir s’expliquer mieux. Il lui accorda volontiers sa demande, et lui dit qu’il ne doutoit point qu’elle n’eût été vertueuse, mais qu’il seroit fort fâché qu’elle la fût toujours ; qu’il n’étoit pas homme à aimer sans espérance, et que, comme un feu s’éteint faute de matière, de même un homme se retiroit bientôt d’auprès d’une femme quand il voyoit qu’il n’y avoit rien à faire.

Il lui expliqua ainsi les mystères amoureux, en quoi il avoit meilleure grâce que dans la chaire ; aussi y étoit-il entré plusieurs fois sans sentir ce qu’il disoit, au lieu qu’alors il étoit si ému qu’il ne l’avoit jamais été davantage. Aussi voulut-il voir tout d’un coup ce qu’il avoit à espérer : c’est pourquoi il se mit à vouloir caresser la dame, qui se défendit quelque temps ; mais, feignant de ne pouvoir résister à un homme de sa force, elle se laissa enfin coucher sur un lit, où la trop grande ardeur de l’archevêque fut cause qu’elle ne prit point de part au plaisir qu’il avoit goûté. Comme il étoit homme à retourner toutes choses à son avantage, il lui dit que, pour avoir quarante ans passés, c’étoit encore être assez prêt à rendre service aux dames ; que devant qu’il fût un moment il n’y auroit rien de perdu pour elle, et qu’il se méconnoîtroit bien s’il demeuroit court dans l’affaire dont il s’agissoit. En effet, il se sentit bientôt une nouvelle vigueur, et, se mettant à la caresser, il fut fort surpris de voir qu’elle tâchoit de se dérober de dessous lui. Il crut d’abord que c’étoit des façons ; mais, les efforts qu’elle faisoit continuellement ne le tenant pas incertain davantage de la vérité, il ne voulut pas faire davantage le coup de poing avec elle, et lui demanda froidement d’où venoit tant de changement ? « Comment ! lui dit-elle tout en colère, vraiment vous m’alliez faire de belles affaires ! j’allois commettre un inceste, si je n’y eusse fait réflexion : vous êtes parent de mon mari, et il auroit fallu que j’eusse été à Rome. »

Il fut impossible à l’archevêque de s’empêcher de rire à ce discours. Il lui dit cependant qu’elle étoit bien simple de dire ce qu’elle disoit ; qu’il n’étoit nullement parent du duc d’Aumont, et qu’une marque de cela, c’est que, si lui, qui parloit, étoit à marier, et que le duc eût une sœur, rien ne l’empêcheroit de l’épouser. La duchesse n’avoit pas la conception prompte en matière de cas de conscience ; ainsi il lui fallut expliquer celui-là plus au long, et c’étoit quelque chose sans doute de plaisant de voir qu’une femme qui venoit de faire un adultère voulût faire la scrupuleuse. Aussi tout cela n’étoit que pure grimace ; mais comme, depuis qu’elle étoit dévote, elle s’étoit accoutumée à en faire beaucoup, elle ne prit pas garde qu’il y avoit des rencontres où elles n’étoient nullement de saison.

L’archevêque appréhendoit après cela qu’elle ne lui fît quelque difficulté sur son caractère ; mais l’exemple de tant d’évêques qui avoient des maîtresses avoit tellement frappé l’esprit de cette dame, qu’elle ne pensa pas seulement à lui en parler. Ainsi les choses allèrent le mieux du monde, et dans peu il prit dans son cœur la place que Roquelaure y avoit tenue. La raison en étoit plausible : c’est qu’il n’avoit point de femme avec qui il couchât tous les jours, raison qui, comme nous avons dit ci-devant, avoit arraché l’autre de son cœur. Roquelaure avoit trop d’esprit pour être longtemps sans s’apercevoir de ce commerce, et, comme la chose lui tenoit au cœur, il fut chez la duchesse, qu’il accabla de reproches. Elle se retrancha sur la négative, l’appela mille fois impertinent ; mais, toutes ces injures ne lui ayant pu faire prendre le change, il sortit outré, la menaçant de la perdre.

La duchesse en avertit aussitôt l’archevêque, qui, ne voulant pas donner le temps à Roquelaure de faire quelque folie, le fut trouver, et lui dit qu’ayant toujours été de ses amis, il espéroit qu’il lui accorderoit une prière ; qu’il ne s’amuseroit donc point à finasser avec lui, qu’il lui avouoit de bonne foi qu’il étoit bien avec madame d’Aumont, laquelle il savoit l’avoir aimé ; qu’il ne falloit prendre des femmes que ce qu’elles vouloient, et non pas prétendre les retenir par force ; qu’à ce qu’il pouvoit connoître, il étoit cause lui-même de ce changement ; qu’il ne devoit pas se marier ; qu’une belle femme comme madame d’Aumont n’aimoit pas à partager les caresses d’un homme avec une autre ; qu’enfin, il ne lui diroit autre chose sinon qu’il lui auroit une obligation infinie de se faire un peu de violence pour l’amour de lui, et qu’en revanche il pouvoit compter sur ses services et sur son amitié.

Biran étoit des amis de l’archevêque ; mais, ayant peine à digérer un morceau comme celui-là, il lui fit réponse qu’il s’étonnoit qu’il lui demandât d’avoir quelque égard pour une femme qu’il avoit tant de sujet de haïr, surtout après la déclaration qu’il venoit de lui faire lui-même ; qu’il falloit du moins le laisser dans l’incertitude, et non pas l’accabler par un aveu si choquant ; qu’il tomboit d’accord que les dames n’étoient pas obligées d’aimer toujours, mais que, si elles vouloient qu’on en usât honnêtement avec elles, il falloit que de leur côté elles en usassent bien aussi avec ceux à qui elles avoient donné leur amitié ; que, si la duchesse d’Aumont vouloit rompre avec lui, elle devoit du moins l’en avertir auparavant ; mais de n’apprendre les choses, comme il venoit de faire, que quand elles étoient faites, c’étoit le pousser un peu trop pour qu’il pût répondre de sa discrétion.

C’étoit quelque chose de surprenant que de voir deux rivaux raisonner ainsi ensemble sur leur bonne fortune ; mais la différence de profession de l’un et de l’autre faisoit qu’il n’y avoit rien à craindre ; outre que l’archevêque étoit en possession, à cause du crédit de son frère, de se faire porter respect. En effet, cela fut cause que Roquelaure se modéra plus qu’il n’auroit fait avec un autre. Cependant il ne lui voulut rien promettre, et, l’archevêque étant allé rendre compte de son message à la duchesse, elle fut extrêmement en peine.

L’archevêque résolut d’y retourner une seconde fois, et, deux visites si près l’une de l’autre ayant donné quelque curiosité à la duchesse de Roquelaure, elle en demanda le sujet à son mari, qui n’avoit pas donné au prélat plus de contentement qu’il n’avoit fait l’autre fois. Comme il étoit encore tout bouffi de colère et qu’il ne cherchoit qu’à décharger son cœur : « C’est, Madame, lui dit-il, qu’il me vient parler pour sa maîtresse, qui a été la mienne, et il désire que je n’en dise point de mal, ce que je n’ai garde de lui promettre. — Pourquoi donc, Monsieur ? lui répondit la duchesse. C’est une chose à quoi la considération vous engage ; outre qu’il est toujours honnête à un homme d’en bien user avec une femme qu’il a aimée. Mais ne sauroit-on savoir qui c’est ? et vaut-elle assez la peine de vous mettre dans l’inquiétude où je vous vois ? — Non, Madame, elle ne le mérite pas. C’est la duchesse d’Aumont, puisque vous le voulez savoir, et elle ne vaut pas mieux que ses sœurs, qui s’en font donner par Roussi et par le chevalier de Tilladet. — Ah ! Monsieur, s’écria en même temps la duchesse, trève de raillerie, et ne m’épargnerez-vous pas plus que les autres ? La duchesse d’Aumont ! un exemple de vertu et de sainteté, et à qui il seroit à désirer que toutes les femmes ressemblassent. — Dites, Madame, plutôt un exemple de tromperie et de perfidie : je la ferai connoître devant qu’il soit peu, et, puisque l’archevêque de Reims en use si mal avec moi, je ne vois pas que je sois obligé d’en user mieux avec lui. »

Roquelaure, tout spirituel qu’il étoit, lâcha ces paroles un peu légèrement : car, quoiqu’il ne se souciât pas de faire connoître à sa femme qu’il avoit été bien avec la duchesse, c’étoit néanmoins lui faire voir que sa passion duroit encore ; ce qu’il étoit obligé de cacher. Aussi la duchesse ne doutant point de la chose, elle se prit à pleurer, et lui dit que, s’il ne l’aimoit pas, du moins devoit-il avoir la discrétion de ne la pas prendre pour confidente de ses amours ; qu’elle avouoit qu’elle n’avoit ni la beauté ni le mérite de la duchesse d’Aumont, mais que c’étoit moins sa faute que la sienne de ne l’avoir pas choisie plus à son gré. Roquelaure, qui étoit meilleur mari qu’on n’avoit cru et qu’il n’auroit cru lui-même, voyant cette nouvelle querelle, fut obligé de ne plus songer à l’autre, pour apaiser celle-ci. Il lui en coûta quelques caresses, et, n’y ayant rien qui aide plus à remettre une femme de belle humeur, elle voulut s’enquérir encore plus particulièrement qu’elle n’avoit fait des circonstances de son intrigue. Il lui en avoit trop dit pour ne pas achever ; ainsi il lui apprit en peu de mots tout ce qu’elle vouloit savoir, lui promettant néanmoins qu’il lui seroit si fidèle qu’elle n’auroit point sujet de s’en alarmer. La duchesse, qui aimoit la cour et tout ce qui étoit de la faveur, lui dit alors que, s’il parloit de bonne foi, il ne lui refuseroit pas une grâce qu’elle avoit à lui demander, qu’elle le prioit pour l’amour d’elle que la chose n’allât pas plus avant avec l’archevêque de Reims ; qu’autrement ce seroit lui faire voir qu’elle lui tenoit encore au cœur ; ce qu’elle ne vouloit pas croire de lui, après tous les témoignages qu’il venoit de lui donner de son amitié. Roquelaure se crut obligé de le lui promettre, et la dame, toute ravie de sa victoire, écrivit en même temps un billet de sa main à l’archevêque de Reims pour l’avertir qu’elle avoit obtenu ce que son mari lui avoit refusé. Voici ce qu’il contenoit :

Lettre de la Duchesse de Roquelaure a l’Archevêque de Reims.


Le soin que je prends de la réputation de mon mari et de celle de madame d’Aumont m’a fait le tant prier de ne pas écouter son ressentiment, qu’il m’a accordé ce que je lui demandois. Comme je sais que vous prenez part à la dame, vous pouvez l’en avertir, et même lui montrer ce que je vous mande. Elle sera peut-être fâchée que j’aie tant de connoissance de ses affaires ; mais les miennes m’obligent à lui faire voir que je sais tout, afin qu’elle en use bien avec moi. Belle et aimable comme elle est, je craindrois toujours que mon mari ne l’aimât ; et je suis obligée, étant si éloignée d’avoir tant de mérite, de lui faire connoître que, quoique je ne sois pas méchante naturellement, il est dangereux néanmoins d’offenser une personne qui a son secret entre les mains.

Cette lettre, qui avoit été écrite sans la participation du duc de Roquelaure, ayant été envoyée pareillement sans qu’il en eût connoissance, réjouit extrêmement l’archevêque. Il n’étoit pas besoin néanmoins de lui mander de la montrer : il n’y auroit pas manqué, quand même on ne lui en eût pas donné l’ordre. En effet, il prétendoit que cela achèveroit de chasser Roquelaure du cœur de la duchesse, dont il auroit par conséquent l’entière possession. Aussi lui dit-il, en lui faisant voir qu’elle alloit connoître le peu de fonds qu’il y avoit à faire sur la discrétion de ces sortes de gens, qu’il falloit être folle pour s’y confier, et qu’il ne comprenoit pas comment il y avoit tant de femmes qui y faisoient si peu de réflexion. La duchesse, étant si bien prévenue, n’eut garde de ne pas sentir quelque ressentiment à la lecture de cette lettre ; cependant elle fut plus sensible à la joie de savoir que Roquelaure s’étoit radouci qu’à la crainte de se voir à la discrétion de sa femme. L’archevêque, qui alloit à ses fins, fut fâché de lui voir tant de tranquillité là-dessus ; et ils alloient peut-être commencer déjà à se quereller, si elle ne lui eût fait connoître que l’état où elle étoit ne procédoit que des assurances que la duchesse de Roquelaure sembloit donner qu’elle en useroit toujours bien tant qu’elle n’attireroit point son mari ; que, son dessein étant de ne le jamais voir, il étoit donc inutile de se faire des craintes mal à propos.

Roquelaure, n’ayant plus tant de sujet de se louer de l’amour, chercha à s’en consoler dans une autre sorte de plaisir qui étoit toujours à la mode, je veux parler du vin, à quoi tous les jeunes gens qui venoient à la cour étoient obligés de s’adonner, s’ils vouloient faire coterie avec ceux qui s’appellent petits-maîtres[102]. Et ce qui rendoit ce désordre plus commun, c’est que, quelque réprimande qu’en eût faite le Roi, il n’avoit pas été à son pouvoir de se faire obéir. Cependant on auroit eu lieu d’espérer que l’âge les auroit fait rentrer en eux-mêmes, si l’on n’eût vu que les barbons comme les autres commençoient à s’en mêler. Entre ceux-là il n’y en avoit point qui les mît plus en humeur que le marquis de Termes[103], homme dans un désordre épouvantable, et qui avoit quitté sa femme pour vivre avec la marquise de Castelnau[104], laquelle avoit si bien renoncé à la pudeur, que, quoique son mari, qui lui avoit servi un temps de couverture, fût mort, elle ne laissoit pas de paroître publiquement le ventre plein. Ils étoient ordinairement dans une maison en Brie, appelée Fontenay, et il ne venoit à la cour qu’à la dérobée ; mais il y faisoit toujours parler de lui. Au reste le désordre où il vivoit lui avoit attiré plusieurs affaires, et une entre autres où personne n’avoit jamais pu voir clair. Comme il étoit un soir dans cette maison, il vint descendre un homme dans une hôtellerie du village, lequel pria qu’on le menât au château. Or, c’étoit la coutume que, tant que le marquis de Termes y étoit, le pont-levis étoit levé, ce qui faisoit dire qu’il travailloit à la fausse monnoie[105]. Mais, celui-ci s’étant fait connoître à un signal, on l’abaissa incontinent, et il lui fit fort bonne chère. Le lendemain matin cet homme s’en retourna à son hôtellerie, où il trouva huit cavaliers qui étoient aussi arrivés la veille, et, montant à cheval avec eux, ils s’en vinrent tous de compagnie du côté du château, dont le marquis de Termes étoit sorti avec un gentilhomme de ses amis et avec tous ses domestiques, à qui il avoit fait prendre les armes. Ce marquis rangea tout cela en un gros, et, les autres s’étant rangés de même, l’on commença à combattre de part et d’autre à bons coups de mousqueton et de fusil. Il y en eut quatre ou cinq d’estropiés, et, après que le combat eut duré près d’un demi-quart d’heure, tout d’un coup quatre cavaliers de ces étrangers se détachèrent des autres et vinrent embrasser le marquis de Termes, qui les mena dans le château, où il y avoit un grand déjeuner.

Cette affaire fit grand bruit à la cour, et le Roi donna ordre qu’il fût arrêté ; mais madame de Montespan, qui, à cause de son mari[106], étoit de ses proches parentes, et qui étoit encore alors fort bien auprès du Roi, empêcha qu’il ne reçût cet affront. Cependant on lui fit demander ce que tout cela vouloit dire, car ce n’étoit ni duel, ni assassinat, puisque c’étoit de l’infanterie contre de la cavalerie, et que les choses s’étoient passées ainsi que je les viens de rapporter ; mais n’en ayant pas voulu dire la vérité, on écrivit au président Robert[107], qui a une maison dans le voisinage, où il étoit alors, de mander ce qu’il en savoit. Ce président, pour satisfaire aux ordres de la cour, fit ce qu’il put pour éclaircir ce mystère ; mais, après bien des perquisitions, il ne put mander autre chose que ce que je viens de dire, dont le Roi fut obligé de se contenter.

Après cette affaire, il lui en arriva bientôt une autre, pour laquelle le Roi n’auroit eu garde d’écouter madame de Montespan, quand même elle auroit eu si peu d’esprit que de vouloir s’entremettre en sa faveur. Il fut soupçonné de poison, crime alors fort en usage en France[108], et qui avoit envoyé en l’autre monde beaucoup de gens qui se portoient bien. Ce qui le fit soupçonner fut qu’une femme qui avoit été condamnée à la mort pour le même sujet l’accusa d’être venu chez elle sous prétexte de se faire dire sa bonne aventure, et chargea en même temps un homme qui avoit été son écuyer de lui être venu demander du poison. Or, on craignoit qu’il n’eût envie de faire un grand crime, car il y avoit longtemps qu’il étoit mécontent, d’autant que le Roi avoit pris tout le bien de sa femme, qui étoit fille d’un partisan ; et comme on ne pouvoit avoir trop de précaution là-dessus, on jugea à propos de s’assurer de sa personne. Il est difficile de dire au vrai s’il étoit coupable ou non, car on tâcha autant qu’on put de dérober au public la connoissance de son affaire. On dit même qu’on fit passer son écuyer par les oubliettes, d’autres disent qu’il fut empoisonné. Quoi qu’il en soit, cet homme n’ayant pu déposer contre lui, il revint à la Cour, où, trouvant la jeunesse si disposée, comme nous avons dit, à faire la débauche, il se mit non-seulement de la partie, mais devint encore un des chefs.

Le duc de La Ferté, qui s’étoit séparé tout à fait d’avec sa femme, fit grande amitié avec lui par la sympathie qu’ils avoient à cet égard. Roquelaure, quoiqu’il fît un peu le sage depuis qu’il étoit marié, ne put refuser néanmoins à ses anciens amis de se trouver à leurs parties de plaisir ; si bien que, s’y fourrant encore avec un grand nombre d’autres débauchés, ce fut de quoi donner matière à bien des nouveautés. On n’eut garde d’épargner là le prochain, et, après avoir médit de tous les gens de la cour, de Termes dit que, comme Noël approchoit, il falloit faire des paroles qu’on pût chanter au lieu de noëls. On trouva sa pensée fort juste ; et, comme l’on savoit qu’il se mêloit de faire des vers, on lui donna de l’encre, du papier et une plume, pour voir comme il s’en acquitteroit. Son dessein étoit de travailler sur eux-mêmes, sur leurs femmes et sur toutes celles qui faisoient parler d’elles. Mais restant encore un peu de jugement à Roquelaure, il lui dit qu’il n’étoit pas de bon sens d’apprêter aux autres matière de rire à leurs dépens, et que d’ailleurs il alloit entreprendre une chose impossible, le nombre en étant trop grand. Il se rendit à de si bonnes raisons, et, changeant ainsi de pensée, il résolut de faire quelque chose sur la maison royale. Roquelaure, sachant son dessein, l’approuva, moyennant que son style ne fût pas trop peste[109] : car il le fit ressouvenir que le Roi n’aimoit pas les railleurs, et qu’il étoit bien aise de ne se point faire d’affaire. Cela fut cause que de Termes, qui avoit déjà fort bien débuté, raya ce qu’il avoit écrit, et il mit à la place les noëls que voici :


Noels nouveaux.

messager fidèle
Qui reviens de la cour,
Apprends-nous des nouvelles ;
Qu’y fait-on chaque jour ?
Chacun à l’ordinaire
Y passe mal son temps ;
Les gens du ministère
Y sont les seuls contens.
Que fait le grand Alcandre
Au milieu de la paix ?
N’a-t-il plus le cœur tendre ?
N’aimera-t-il jamais ?
L’on ne sait plus qu’en dire,
Ou l’on n’ose en parler ;
Si ce grand cœur soupire,
Il sait dissimuler.
Est-il vrai qu’il s’ennuie
Partout, hors en un lieu[110] ;
Qu’il y passe la vie
Sans chercher le milieu ?
Si nous en voulons croire
Au moins ce qu’on en dit,
Il y fait son histoire ;
Mais sa plume est son v…
Sa superbe maîtresse[111]

En est-elle d’accord ?
Voit-elle avec tristesse
La rigueur de son sort ?
L’on dit qu’elle en murmure
Et que, sans ses enfans,
Elle feroit figure
Avec les mécontens.
Que fait dans son bel âge,
Monseigneur le Dauphin ?
Est-il toujours si sage ?
Va-t-il son même train ?
Il n’aime que la chasse,
Cela lui coûte peu ;
Quand ce plaisir le lasse
Il revient à son feu.
Madame la Dauphine
A-t-elle du pouvoir,
Comme l’on s’imagine
Qu’elle en devroit avoir ?
Son pouvoir se publie ;
Mais l’on s’aperçoit bien
Que sans la comédie
Elle ne pourroit rien.
La divine princesse,
La charmante Conti,
A-t-elle la tendresse
Toujours de son parti ?
Elle en a de son père
Et peu de son époux ;
Mais pour monsieur son frère,
Il en a pour eux tous.

La princesse de Nante[112]
Fait-elle du fracas ?
Est-elle bien contente
De ses tendres appas ?
Elle a sujet de l’être,
Si le duc de Bourbon[113],
Qui commence à paroître,
Lui fait changer de nom.
Du colonel des Suisses[114]
Ne nous direz-vous rien ?
Fait-il ses exercices,
Y réussit-il bien ?
Il a beaucoup d’adresse,
Grand esprit et grand cœur,
Fierté, beauté, jeunesse,
Et de la belle humeur.
Que fait-on chez les dames[115]
Dans ce charmant séjour ?
Le commerce des flammes
Y règne-t-il toujours ?
Les amans sans ressource
Font voir, pour leur malheur,
Peu d’argent dans leur bourse,
Peu d’amour dans leur cœur.
Des dames renommées[116]

Ne dit-on que cela ?
Sont-elles réformées ?
Ont-elles dit holà ?
Chez les aventurières
L’amour règne toujours :
Ainsi que les rivières
Celles-là vont leur cours.
En est-il d’assez fières
Pour se faire prier ?
D’autres assez sévères
Pour ne rien octroyer ?
Dans toutes les ruelles
De différens états,
L’on a vu les plus belles
Faire le premier pas.
Comment font les coquettes
Qui n’ont point d’agrément.
Et qui comme allumettes
Brûlent pour un amant ?
Dans le siècle où nous sommes,
Chacun est indigent :
Elles trouvent des hommes
Quand elles ont de l’argent.

De Termes ayant fait ce que vous venez de lire, il y en eut qui le trouvèrent bien, d’autres mal, disant que cela étoit trop sérieux. Il répondit qu’on ne s’en prît pas à lui, mais à Roquelaure, qui avoit voulu, comme ils savoient, qu’il fît quelque chose de moins libre que ce qu’il avoit envie de faire. La Ferté dit que Roquelaure étoit un sot ; dont tout le monde convint, et lui-même tout le premier, quoique ce ne fût que sous cape. C’est pourquoi il jura qu’il ne chanteroit que les couplets de la princesse de Conti et de madame de Maintenon. Chacun savoit aussi bien que lui que c’étoient les meilleurs ; mais, comme on commença à entonner depuis le premier jusqu’au dernier, il fut obligé de faire comme les autres. On eut bientôt appris par cœur ces noëls nouveaux, et ils coururent bientôt dans les meilleures compagnies. Le prince de Condé, qui, contre son ordinaire, avoit quitté sa maison de Chantilly pour venir passer une partie de l’hiver à Paris, étant curieux de toutes sortes de nouveautés, on le régala de celle-ci, dont on avoit supprimé néanmoins l’article de la princesse de Conti[117]. Il demanda à celui qui lui faisoit ce présent d’où vient que le duc d’Orléans, lui, son fils[118], le prince de Conti[119] et le prince de La Roche-sur-Yon[120] n’y étoient pas. A quoi l’autre ayant répondu que l’auteur n’avoit voulu parler que du Roi et de ses enfans : « Donnez-moi donc, lui dit-il, celui de la princesse de Conti, car elle est aussi bien sa fille que mademoiselle de Nantes. » L’autre se trouva embarrassé de cette réponse et vouloit chercher quelque détour ; mais le prince de Condé lui commanda de lui obéir. Ainsi il vit celui qu’on vouloit cacher ; de quoi ayant averti le prince de Conti, son neveu, il lui conseilla de se venger de l’auteur, qui n’étoit pas encore connu. Cependant on ne manqua pas d’attribuer cela à la cabale, comme étant capable de toutes sortes de sottises ; et, s’y trouvant un faux frère, de Termes fut décelé et abandonné au ressentiment du prince de Conti, qui, sans attendre le conseil du prince de Condé, s’étoit déjà déterminé, sur la connoissance qu’il en avoit eue, à le récompenser de ses peines. En effet, il lui fit donner des coups de bâton, et le duc de La Ferté en auroit eu sa part, pour l’approbation qu’il avoit donnée à ce couplet, s’il ne se fût allé jeter à ses pieds et lui demander pardon[121]. Quoique la punition fût un peu rude pour de Termes, personne ne le plaignit, et l’on trouva qu’il la méritoit bien, puisqu’à l’âge qu’il avoit il étoit assez fou pour oser médire d’une fille qui appartenoit de si près au Roi, et qui d’ailleurs étoit mariée à un prince du sang.

Si les noëls étoient devenus publics en peu de temps, l’affront qu’avoit reçu l’auteur ne fut pas davantage à se publier. Ainsi, comme les hommes ont coutume d’estimer une personne selon le bien ou le mal qui lui arrive, on vit que le marquis de Termes devint bientôt le mépris de tous les honnêtes gens. Ses amis lui conseillèrent de s’en retourner à Fontenay ; mais, par malheur pour lui, sa femme, à qui appartenoit cette terre, l’avoit obligé d’en sortir, tellement qu’à moins que d’aller dans le fond de la Gascogne il n’avoit point de retraite. Il ne laissoit pas cependant de se montrer encore à la cour, et le prince de Conti, voulant se moquer de lui, lui dit un jour, en présence de tout le monde, qu’il falloit qu’il eût des ennemis ; qu’on faisoit courir le bruit qu’il lui avoit fait donner des coups de bâton ; que cela n’étoit pas vrai, et qu’il l’appeloit à témoin si ce n’étoit pas une imposture.

Cette aventure défraya la conversation pendant quelques jours ; mais, comme tout s’oublie avec le temps, on n’en parla plus au bout de trois semaines, et il n’y eut que ceux qui y prenoient intérêt qui s’en ressouvinssent. Cependant il étoit arrivé du changement dans les amours du comte de Roussi et du chevalier de Tilladet, aussi bien que dans celles du marquis de Biran. Roussi s’étoit rebuté de sa maîtresse pour un méchant présent qu’elle lui avoit fait, et, quoiqu’ elle l’eût reçu de son mari, il ne voulut pas s’exposer davantage à acheter ses faveurs à un tel prix. La duchesse de Vantadour, qui avoit filé doux sur la débauche de son mari pour la couverture qu’elle en avoit, n’en ayant plus de besoin, se mit à pester contre lui et ses parens lui conseillèrent de suivre l’exemple de la duchesse de La Ferté, sa sœur, qui s’étoit séparée du sien[122]. Mais elle n’en voulut rien faire, espérant que Roussi reviendroit à elle, et qu’ainsi elle en auroit encore besoin. Elle fit valoir ce refus au petit bossu, qui n’en usa pas plus honnêtement. Au contraire, continuant toujours dans ses débauches, non seulement il entretint la réputation où il étoit d’être parfaitement débauché, mais il eut encore bientôt celle de grand fripon. Le chemin pris pour y parvenir fut de se transformer dans le sentiment des p…… qu’il voyoit, et, étant tombé entre les mains d’une, qui joignoit à son métier celui de savoir filouter, il lui aida à tromper de pauvres dupes, qui étoient assez fous pour attribuer le tout au hasard[123]. Cependant, comme il est difficile qu’en continuant toujours le même métier l’on ne soit à la fin reconnu, il arriva qu’un homme d’Angers perdit mille écus, ce qui fit que toutes choses furent découvertes. Cela se passa de cette manière : Cet homme, qui étoit riche, aimoit les femmes, et un filou, ayant reconnu son inclination, le mena en voir une à petit couvent au faubourg Saint-Jacques, qui sert ordinairement de retraite à toutes les filles qui ont eu quelque affaire et à toutes les femmes qui sont mal avec leurs maris pour quelque galanterie. Il lui fit accroire que c’étoit une femme de qualité, et celui-ci, qui ne connoissoit pas encore Paris, la trouva si à son gré que, pendant un mois entier, il ne fut point de jour sans lui rendre visite.

La dame ne manqua pas de lui témoigner de la reconnoissance, et, cela l’ayant rendu encore plus amoureux, il la pria de vouloir sortir de ce couvent, où il ne la pouvoit voir si commodément qu’il vouloit. La dame, le voyant tout à fait engagé, feignit de se rendre à ses raisons, et, étant allée chez une de ses amies, qui ne valoit pas mieux qu’elle, elle lui fit valoir pour une grande grâce la permission qu’elle lui donnoit de l’y venir visiter. Dès la seconde fois il y trouva le duc de Vantadour et deux ou trois autres dames, l’une desquelles ayant proposé de jouer à la bête[124] en attendant qu’il fût heure d’aller à la comédie, on fit si bien qu’on l’y engagea. Cependant, pour lui faire croire que ce n’étoit que pour passer le temps, on ne fit valoir les marques que fort peu de chose ; mais le duc, deux de ces dames, qui étoient du jeu, faisant bête sur bête, et les mettant toujours l’une sur l’autre, enfin il se trouva mille écus sur le jeu, et ce fut alors qu’avec des cartes apprêtées tout exprès on donna si beau jeu à cette pauvre dupe qu’il crut que la fortune le favorisoit. Il fit donc jouer, mais ce fut pareillement pour faire la bête, tellement qu’il fallut mettre tout ce qu’il avoit d’argent devant lui et faire bon du reste. On ne joua plus guère après cela ; on donna avec de pareilles cartes la vole au duc, et il demanda à cet homme de lui faire un billet de ce qu’il lui devoit. Il fallut qu’il en passât par là, quelque soupçon qu’il eût que cela n’étoit pas arrivé naturellement ; mais, après être sorti (car il n’étoit plus question de comédie), il s’informa plus particulièrement qui étoient ces femmes, et, sans qu’il lui fût besoin de faire de grandes enquêtes, il en apprit tout autant qu’il en vouloit savoir.

Il fut au conseil après cela, et, les avocats lui ayant dit de faire informer contre la maîtresse de la maison, sans désigner le duc autrement que sous le nom d’une personne de qualité, il obtint décret de prise de corps contre elle. Cet homme crut qu’il falloit le lui faire savoir devant que de l’exécuter, afin que, si elle vouloit lui faire rendre son billet d’amitié, on ne lui fît point cet affront. Cet avis lui donna l’alarme : elle en fut parler au duc de Vantadour ; mais le petit bossu lui dit de ne point avoir de peur, et qu’il la garantiroit de tout. L’homme dont il étoit question, n’ayant pas reçu une réponse conforme à sa demande, mit les archers en campagne, et, la dame ne voulant pas toujours demeurer cachée, elle envoya dire au duc qu’elle alloit tout dire s’il ne la sortoit d’affaire promptement. C’en fut assez pour le mettre en colère, lui qui s’y mettoit de peu de chose. Il s’en fut dans la maison, la maltraita de paroles et de la main, et la menaça de lui faire donner les étrivières par ses laquais. Il se trouva par hasard que cette femme étoit demoiselle[125], et, quelqu’un lui ayant conseillé de le faire venir devant les maréchaux de France[126], elle en obtint l’ordre au grand étonnement du duc. Cette affaire ne pouvoit qu’elle ne fît grand bruit, l’homme qui avoit été dupé la contoit à tout le monde ; ainsi chacun en étant abreuvé, ses amis lui dirent que, pour l’assoupir entièrement, il falloit qu’il rendît le billet. Il écuma extraordinairement à cette proposition ; mais L’Avocat, qui se mêloit de tout, comme nous croyons déjà l’avoir dit, lui disant d’un ton de juge qu’il n’en falloit point appeler, il en convint, pourvu qu’on lui donnât soixante pistoles. Ainsi un homme qui avoit deux cent mille livres de rente en fonds de terre faisoit des bassesses inconcevables pour si peu de chose.

Il est aisé de juger qu’une conduite si misérable n’étoit guère agréable pour la duchesse sa femme, laquelle, étant déjà de méchante humeur pour la perte de son amant, ne se pouvoit consoler de sa destinée. Cependant il lui fut force de prendre patience. Le petit homme n’étoit pas d’humeur à prendre un autre train de vie, et en effet, quinze jours après ou environ, il lui arriva encore une autre affaire, non pas si vilaine à la vérité, mais qui étoit toujours fort honteuse pour un duc et pair. Etant entré dans un honnête lieu, au faubourg Saint-Germain, dans la rue des Boucheries, il vint des sergents qui saisirent son carrosse[127] à la requête d’un marchand qu’il ne vouloit point payer. Il descendit aussitôt pour en tuer quelqu’un ; mais, les sergents étant déjà bien loin avec le carrosse, il entra dans la boutique d’un chirurgien qui étoit devant, où on lui avoit dit qu’un de ces sergents s’étoit sauvé. Il le demanda au maître de la maison, qui, ne voulant point qu’il arrivât de meurtre chez lui, lui dit qu’il n’y avoit personne, de quoi il se mit si fort en colère qu’il cassa toutes les vitres de la boutique ; puis, étant monté en haut, il donna vingt coups d’épée dans les matelas, et fit ainsi plusieurs actions extravagantes.

L’Avocat, non celui dont je viens de parler, mais le maître des requêtes dont on a fait mention si honorablement dans la première histoire contenue en ce volume[128], ayant su ce qui lui étoit arrivé, vint le voir aussitôt. Il lui dit qu’il eût à se consoler, et qu’il feroit mettre le sergent en prison ; qu’il tenoit l’ordonnance entre les mains, par laquelle il étoit défendu de saisir les meubles et les carrosses des officiers de la couronne, et que pour une pareille chose il y en avoit eu un qui avoit été trois mois dans le cachot. Le duc, l’ayant remercié, le pria de songer à cela, et il n’eut garde d’y manquer, quoiqu’il eût bien mieux fait de juger de pauvres parties dont il y avoit deux ans que le procès lui étoit distribué. Mais c’étoit le caractère de l’homme d’être le solliciteur banal de tout le monde, pendant qu’il ne pouvoit pas faire une panse d’a touchant ce qui le regardoit. Aussi ses affaires étoient en si bon état qu’il y avoit déjà deux ou trois ans que ses gages étoient saisis, et lui qui parloit de faire donner main-levée aux autres laissoit crier tout le monde après lui, sans se remuer non plus qu’une pierre.

Il avoit été de même le solliciteur touchant la séparation de la duchesse de La Ferté, laquelle, ayant employé sous main le crédit que son galant avoit auprès du ministre, avoit si bien accommodé son mari, qu’elle l’avoit dépouillé de tout son bien. Cependant le chevalier de Tilladet n’avoit pas laissé de la voir encore quelque temps ; mais, étant devenu amoureux d’une petite bourgeoise, laquelle étoit bien autrement tournée, il la quitta brusquement et sans garder aucunes mesures. Elle en eut tant de chagrin qu’elle demeura six mois sans vouloir écouter personne ; de quoi tout le monde s’étonna, croyant qu’elle étoit d’un tempérament à ne s’en pouvoir passer un jour seulement. Madame de Bonnelle, qui étoit la meilleure femme du monde, et qui avoit porté impatiemment tous les contes qu’elle avoit entendu faire d’elle, la loua beaucoup du parti qu’elle prenoit. Cette pauvre femme se tuoit de dire qu’on voyoit bien que tout ce qu’on avoit dit étoit médisance, ce qu’elle assure encore aujourd’hui, se fondant sur ce qu’une femme qui a été féconde pendant son mariage le seroit encore s’il étoit vrai qu’elle eût tant de penchant à la galanterie. Quoi qu’il en soit, il n’y avoit plus des trois sœurs que la duchesse d’Aumont qui eût encore son compte, et l’archevêque s’en acquittoit si bien qu’elle avouoit qu’il n’y a rien de tel que les gens d’église pour faire les choses comme il faut. Son mari, qui étoit toujours à la cour, et qui d’ailleurs n’avoit garde de se défier d’une femme qui continuoit de porter de grandes manches et de visiter les hôpitaux, disoit aussi à tout le monde qu’il avoit sujet de se louer de son choix ; que dans le siècle où l’on étoit il n’y avoit rien de plus rare que d’avoir une femme vertueuse, et que c’étoit une grâce dont il avoit à rendre grâces au ciel particulièrement. Personne n’avoit garde de lui contredire ; la duchesse avoit si bien joué son rôle qu’elle étoit encore regardée comme une sainte ; mais, lorsqu’elle y pensoit le moins, il arriva un accident qui fit tout découvrir, et ce qui la désespéra davantage, c’est que ce malheur arriva par son beau-fils.

Le duc d’Aumont en avoit un, comme nous avons dit, de son premier lit ; et comme il étoit déjà assez grand, il l’avoit envoyé en Italie, afin que les pays étrangers pussent aider à le rendre encore plus honnête homme. Au retour de son voyage, ce jeune homme, qui étoit vigoureux et plein de santé, trouvant chez sa belle-mère une femme de chambre fort jolie, en devint amoureux ; ayant trouvé moyen de la séduire, il commença avec elle le métier qui est si fort en usage à la cour. Cette fille trouva cela le meilleur du monde ; et, quoiqu’elle fût plus âgée que lui, et qu’elle dût par conséquent prendre plus de précaution pour cacher ses affaires, néanmoins, comme c’est le propre de l’amour d’ôter la raison, ils en manquèrent tellement l’un et l’autre que la duchesse s’aperçut bientôt de ce petit commerce. Elle prit le parti ordinaire des dévots et des dévotes, qui est de faire grand bruit des défauts de son prochain. Peu s’en fallut même qu’elle ne mît la main sur cette fille ; mais enfin, faisant réflexion que cela ne seroit pas bien à une femme de qualité, elle se contenta, après lui avoir dit mille injures, de lui faire commandement de sortir de sa maison. Il est aisé de juger de l’affliction de la fille à un commandement si funeste à son amour ; elle se fondit toute en larmes, et le marquis de Villequier, c’est ainsi que s’appelle le fils aîné du duc d’Aumont, l’ayant trouvée en cet état, se mit aussi à pleurer, voyant qu’il alloit être privé de sa présence. La fille se sentit en quelque façon consolée de voir qu’il prenoit tant de part dans son affliction, et le regardant tendrement : « Madame a grand tort, lui dit-elle, d’en user avec tant de rigueur ; elle n’est pas plus sage que les autres, et si M. le duc savoit ce que je sais, il n’auroit garde d’en être si content. » C’en étoit assez dire à un jeune homme, et surtout à un beau-fils, qui a toujours la haine dans le cœur pour une belle-mère. Pour contenter sa curiosité, il lui demanda avec empressement ce qu’elle vouloit dire, et, voyant que la crainte de s’exposer à quelque traitement fâcheux la rendoit plus retenue, il lui protesta non seulement qu’il ne prenoit point de part à ce qu’elle lui diroit, mais même qu’il en seroit ravi. Avec de telles assurances, elle ne balança plus à lui ouvrir son cœur ; elle lui dit que le duc de Roquelaure avoit été bien avec la duchesse, mais que, depuis son mariage, leur commerce s’étant beaucoup ralenti, l’archevêque de Reims avoit pris sa place. « Quoi ! mon oncle ! s’écria en même temps le marquis de Villequier, tout étonné ; ah ! j’ai peine à le croire, et tu n’es assurément qu’une médisante — Il faut vous le faire voir, lui dit-elle, puisque vous êtes incrédule, et ce sera aussitôt que monsieur le duc ira à Versailles. » Le marquis de Villequier n’eut rien à dire après des offres si raisonnables, et, l’ayant voulu questionner, elle lui répondit que, puisque tout ce qu’elle lui pouvoit dire étoit inutile, il falloit qu’il se donnât patience. Cependant, comme elle craignoit que la duchesse ne l’obligeât à sortir devant que l’occasion s’en présentât, elle lui fit demander pour toute grâce qu’elle voulût bien qu’elle demeurât encore deux jours seulement dans la maison.

Si la duchesse eût su pourquoi, elle se seroit bien donné de garde de le lui permettre ; mais, ne se défiant de rien, elle ne voulut pas pousser à bout une fille qui pouvoit avoir quelque connoissance de ses affaires. En effet, quoiqu’elle en eût usé en habile femme, c’est-à-dire qu’elle eût conduit ses intrigues sans le secours d’une confidente, néanmoins elle se souvenoit que cette fille avoit trouvé une fois le duc de Roquelaure qui sortoit de sa chambre à une heure indue ; et, comme elle savoit qu’elle ne manquoit pas d’esprit, elle eut peur qu’elle n’eût été personne à vouloir savoir ce qu’il y venoit faire si souvent. Elle ne se méprenoit pas à son calcul. Cette fille, qui étoit curieuse comme le sont toutes celles de son sexe, n’avoit pas voulu en demeurer au soupçon après cette circonstance, elle avoit cherché à s’éclaircir. Elle avoit remarqué d’ailleurs que souvent il y avoit eu deux places de foulées dans le lit, tellement qu’elle s’étoit mise en embuscade. Elle n’y avoit pas été longtemps inutilement. Elle avoit vu entrer et sortir le duc de Roquelaure, et, voyant qu’il n’étoit plus en grâce, elle avoit fait la même chose à l’égard de l’archevêque de Reims, dont les fréquentes visites lui avoient été suspectes. Ce prélat avoit cru conduire ses affaires si habilement, qu’il ne s’imaginoit pas que personne les eût pu découvrir. Il avoit gagné un nommé du Plessis, qui a été valet de chambre du duc, et qui occupe le petit hôtel d’Aumont, sous promesse de lui faire continuer toute sa vie la permission qu’il a de donner à jouer. De ce petit hôtel il y a communication au grand, et ce bon prélat y entroit toutes les nuits en gros manteau, dès qu’il savoit que le duc étoit à Versailles. Cette fille étoit trop éclairée pour ne pas guetter de tous côtés, d’autant plus qu’elle trouvoit toujours le lit en l’état qu’il devoit être quand le duc avoit couché chez lui ; c’est-à-dire, en bon françois, qu’il paroissoit que la dame n’avoit pas couché toute seule. Elle croyoit néanmoins que c’étoit le duc de Roquelaure qui étoit toujours l’heureux ; mais enfin le prélat lui apparut un jour avec une lanterne sourde à la main, et le nez dans son manteau, ce qui servit à la détromper. Depuis cela elle le vit encore assez souvent faire le même personnage, de sorte qu’elle crut qu’il n’y avoit qu’à poster le marquis de Villequier dès que son père seroit parti. Et en effet, étant allé le même jour à Versailles, il vit entrer l’archevêque en habit décent, ce qui ne lui permit plus de douter de ce qu’on lui avoit dit.

Ce jeune homme n’étoit pas d’un autre caractère que la plupart des gens de la cour, quoiqu’il n’y eût pas longtemps qu’il y parût. Les autres l’avoient formé sur leur modèle, et il étoit si fou qu’il y en avoit aux Petites-Maisons qui ne l’étoient pas tant. Il en auroit donné des marques dans le même moment, sans la nuit qui l’empêcha de sortir, et lui ayant duré mille ans, tant il avoit d’impatience de faire une sottise, le matin ne fut pas plus tôt venu qu’il s’en fut à Versailles, où ayant assemblé un tas de fous comme lui, il leur conta tout ce qu’il avoit vu et comment cela s’étoit fait. En même temps cette grande nouvelle se répandit bientôt par toute la cour. Le marquis de Louvois ne voulut jamais croire qu’elle vînt de son neveu ; mais, n’en pouvant plus douter après le témoignage de tant de personnes différentes, il lui lava la tête autant que son imprudence le méritoit. Le Roi étoit trop sage de même pour approuver tant d’indiscrétion ; ainsi, sachant qu’il ne laissoit pas que de vouloir se présenter devant lui, il lui fit dire qu’il ne fût pas si hardi, et qu’il ne le vouloit jamais voir.

Le marquis de Villequier n’avoit jamais cru que les choses se passeroient de cette manière ; au contraire, il s’étoit mis en tête que ses parents, devant ne pas aimer davantage sa belle-mère que lui, le féliciteroient de sa découverte ; mais voyant combien il étoit loin de ses espérances, il prit le parti de s’en revenir à Paris. Cependant, quand il vint à demander son carrosse, on lui dit qu’il n’y en avoit plus pour lui, et que son père l’abandonnoit. Chacun en fit de même, de peur de déplaire à son oncle, qui s’étoit déclaré contre lui, et il se vit contraint à s’en revenir à pied jusques auprès de Saint-Cloud, où quelqu’un le reconnoissant et en ayant pitié, on le voitura jusques à Paris[129].

Ce fut une grande joie pour toutes les dames galantes que cette gorge-chaude, et elles se virent délivrées par-là de cent reproches qu’on leur faisoit tous les jours, qu’elles devoient ressembler à la duchesse. Cependant la jeunesse, ne se souciant guère que le Roi et le ministre se fussent déclarés contre le marquis de Villequier, fut en foule chez lui pour lui offrir service. Le prince de Turenne[130], fils aîné du duc de Bouillon[131], se montra des plus échauffés ; et, comme c’étoit un jeune étourdi qui s’étoit déjà fait mille affaires, non-seulement il résolut de le voir contre vent et marée, mais il lui applaudit encore partout, soutenant qu’il avoit eu raison. Le Roi, l’ayant su, lui fit fort mauvaise mine ; mais, cela ne l’ayant pas empêché de se présenter toujours devant lui, le Roi prit son temps pour lui faire une mercuriale. Un jour qu’il lui donnoit sa chemise, en qualité de grand chambellan, dont il avoit la survivance[132], il toucha, de la frange qu’il avoit à des gants, le visage de ce prince[133] ; et Sa Majesté, perdant le sang-froid qui est si admirable en lui, qu’on ne l’a jamais vu se mettre en colère, lui dit d’un ton furieux qu’il devoit prendre garde un peu mieux à ce qu’il faisoit ; qu’il sembloit, quand il étoit auprès de lui, qu’il fît toutes choses par nonchalance ; qu’il apprît que c’étoit le plus grand honneur qui lui pût arriver, et que sans la considération de son père et de son oncle[134] dont il portoit le nom et dont il révéroit la mémoire, il le rendroit si petit gentilhomme, qu’il y en auroit mille en France qui le vaudroient bien.

Ce fut une grande mortification pour ce jeune seigneur. Il voulut s’excuser ; mais, le Roi lui avant tourné le dos, il fut obligé d’aller chercher ailleurs de la consolation ; et ce fut dans la débauche qu’il fut faire avec le comte de Briosne[135], fils du comte d’Armagnac[136], grand écuyer de France, avec le prince de Tingry[137], fils du duc de Luxembourg, et avec quelques autres seigneurs de son âge. Comme ils avoient, si j’ose parler de la sorte, le diable dans le corps, ils voulurent fumer après être saouls, non pas pour le plaisir qu’ils y prenoient, mais parce qu’ils savoient que cela déplaisoit au Roi. Ils furent de là prendre des courtisanes chez une appareilleuse, et, les ayant fait masquer, ils s’en furent courre le bal[138], où ils firent mille désordres. Tout cela fut rapporté au Roi, qui avoit dans Paris des gens exprès pour l’avertir de tout ce qui se passoit ; et il est aisé de juger combien cela augmenta l’estime qu’il avoit pour eux. Néanmoins, comme il aimoit M. le Grand[139], il lui dit qu’il veillât un peu mieux à la conduite de son fils ; qu’il seroit fâché, pour l’amour de lui, qu’il continuât dans ses débauches. Mais, quoi que pût faire M. le Grand, c’étoit vouloir s’opposer au cours de la rivière, que de prétendre le retenir[140].

Les dames étoient alors bien inutiles : non-seulement nos trois sœurs voyoient leurs intrigues décousues, mais les autres n’étoient pas plus heureuses qu’elles, toute cette jeunesse naissante faisant gloire de les mépriser. Cependant il lui arriva un petit désordre : étant allé dans un honnête lieu, il y vint des mousquetaires qui lui firent quitter la partie ; et, comme elle n’avoit que de petits couteaux à son côté, il fallut filer doux. Le lendemain chacun prit une grande épée, et le Roi fut tout étonné de voir un si grand changement. Il en demanda la raison, et il ne la sut que trop tôt pour sa satisfaction. Ils retournèrent le lendemain dans le même lieu, mais les mousquetaires, qui avoient su qui ils étoient, ne s’y trouvèrent pas ; en quoi ils se montrèrent plus sages qu’ils n’avoient jamais été : car c’étoit encore une autre jeunesse qui ne faisoit pas moins de folies, et, si l’on n’en parloit pas tant que de l’autre, c’est qu’elle n’étoit ni de son sang, ni de sa qualité.

Les[141] dames, se voyant alors à louer, prirent le parti de se divertir entre elles ; mais comme, sans les chapeaux, les coëffes passent mal leur temps, leurs plaisirs furent si fades qu’elles s’en ennuyèrent bientôt. Ce qui étoit cause qu’on les abandonnoit ainsi, c’est que M. le Dauphin n’avoit nulle inclination pour le beau sexe ; il n’aimoit que la chasse, comme le disoit fort bien de Termes[142], et tous les jeunes gens se régloient sur lui. Toutes les dames qui prétendoient en beauté étoient fâchées de n’avoir pas été du temps du père, ou qu’il ne lui ressemblât pas[143]. [Ce n’est pas que le roi n’aimât encore son plaisir, mais l’âge avoit tempéré ces grands feux de jeunesse, de sorte qu’il ne lui en falloit plus tant.[144]] Enfin[145], comme elles étoient prêtes de se désespérer, M. le Dauphin[146] s’évertua, et, ayant trouvé une certaine femme de chambre de madame la Dauphine à son gré, il se leva fort honnêtement d’auprès de sa femme pour aller coucher avec elle, lui ayant fait dire auparavant par un valet de chambre les sentiments qu’il avoit pour elle. La dame étoit trop sensible à l’honneur qu’il lui faisoit pour le refuser. Elle tâta du beau prince dans la chambre même de madame la Dauphine, où elle étoit couchée ; mais Joyeuse, valet de chambre, qui y couchoit pareillement, s’étant aperçu du commerce, et fâché que Monseigneur y eût employé un autre que lui, en avertit le Roi, si bien que la femme de chambre fut chassée. Quoique toutes les dames fussent fâchées que cela eût si peu duré, comme elles croyoient qu’un si bon exemple alloit ramener pour elles le siècle d’or, elles se consolèrent bientôt. Madame la Dauphine ne le fut pas sitôt de cette aventure ; elle en eut quelques paroles avec Monseigneur, et cela donna lieu à un couplet de chanson qu’on fit sur l’air d’un vaudeville qui a couru sur le milieu de l’hiver, et qui court même encore présentement. Voici donc quel est ce couplet :

Notre Dauphine est en courroux
Contre monseigneur son époux,
Qui commence de faire,
Eh bien,
Comme le roi son père,
Vous m’entendez bien.

Les dames ne s’étoient point flattées mal à propos. L’exemple de Monseigneur fit des merveilles pour elles. Chacun crut qu’elles alloient devenir à la mode, et on s’empressa de leur témoigner de la passion. Elles n’eurent garde de faire les cruelles : car, comme elles avoient été quelque temps à louer, elles voulurent profiter du bon temps. Cependant Monseigneur s’étant mis en rut par ce que je viens de dire, il regarda des mêmes yeux qu’il venoit de faire la femme de chambre une des filles d’honneur de madame la Dauphine, qui étoit sœur de la duchesse de Caderousse[147]. Ce n’étoit pas pourtant une de ces beautés qui engagent malgré que l’on en ait, au contraire elle étoit plus laide que belle ; mais, la facilité qu’il avoit à la voir tous les jours l’enflammant tout de même que si c’eût été le plus bel objet du monde, il ne la trouva point qu’il ne lui dît quelques douceurs en passant. Il s’y seroit arrêté bien davantage, sans la crainte qu’il eut que cela ne vînt aux oreilles du Roi. C’est pourquoi, pour se dérober à la contrainte où il étoit obligé de vivre, il jeta les yeux sur un confident qui pût dire non-seulement à la demoiselle le mal dont il étoit atteint, mais qui pût encore par lui-même insinuer au public qu’il en étoit amoureux. Le marquis de Créqui[148] lui sembla tout propre pour cela. C’étoit le gentilhomme le mieux fait de la cour, et il n’y avoit qu’une seule difficulté qui paroissoit, savoir que, comme il étoit marié nouvellement[149], cela ne portât préjudice à la réputation de la demoiselle. Il en dit son sentiment à ce marquis, en même temps qu’il lui fit confidence de son amour ; mais lui, qui mouroit d’envie de rendre service au jeune prince, lui dit que cette difficulté ne devoit point arrêter, puisque, s’il ne considéroit que le qu’en dira-t-on, on parloit tout aussi bien d’une fille qui avoit un galant qui n’étoit pas marié comme quand elle en avoit un qui l’étoit ; du reste, qu’on sauroit tôt ou tard dans le monde que si elle l’avoit écouté, ce n’étoit qu’en faveur du plus beau prince de l’Europe ; ce qui lui rendroit sa réputation, quand même elle l’auroit perdue. Ces raisons n’étoient pas trop convaincantes, puisqu’il est sûr que, cette intrigue étant mise entre les mains d’un homme qui n’eût pas été marié, on eût pu croire à la cour qu’il auroit eu dessein pour elle ; mais le jeune prince ayant passé par dessus toute sorte de considération, il chargea le marquis de dire à la belle tout ce qu’il se sentoit pour elle de pressant.

Comme on vit à la cour dans une grande liberté, il ne lui fallut point prendre de grands détours pour s’acquitter de sa commission : il vit la demoiselle dès le même jour, et, lui ayant conté quelques douceurs sans lui dire de quelle part elles venoient, il en fut écouté si favorablement que, quand c’eût été pour lui qu’il eût parlé, il n’en auroit pu concevoir de plus grandes espérances. Cependant, ne jugeant pas à propos de lui faire un secret davantage de ce qui se passoit : « Je vous viens de dire bien des choses, Mademoiselle, lui dit-il, qu’il est impossible de ne pas sentir quand on vous voit ; mais que direz-vous quand je vous apprendrai qu’il me faut cependant étouffer tout cela en faveur d’un prince qui me charge de la plus difficile commission qui fut jamais, puisqu’il devroit savoir qu’on n’est pas plus insensible que lui ? »

La demoiselle, qui se douta dans ce moment que le prince dont il vouloit parler étoit monseigneur le Dauphin, se consola du changement, dont elle ne se seroit pas consolée facilement si c’eût été pour un autre. Elle lui demanda en même temps qui étoit ce prince, et, ayant su que c’étoit celui qu’elle soupçonnoit, elle lui dit sans faire beaucoup de façons qu’elle s’étoit déjà aperçue qu’il ne la haïssoit pas ; mais qu’il lui paroissoit dangereux de s’embarquer avec lui, parce que madame la Dauphine ne seroit pas d’humeur à le souffrir, ni le Roi non plus, qui avoit assez témoigné, de la manière qu’il avoit pris l’affaire de la femme de chambre, qu’il ne vouloit pas que ce prince eût des maîtresses. Le marquis répondit à cela que, si le Roi avoit été un peu rigoureux dans l’affaire dont il s’agissoit, ce n’étoit qu’à cause que l’objet n’en valoit pas la peine ; qu’il ne falloit pas qu’un grand prince aimât une femme de rien ; qu’il y en avoit assez de condition dans le royaume sans s’aller ainsi encanailler, tellement que quand le Roi le verroit dans les sentiments où il devoit être, il ne falloit pas croire qu’il y trouvât à redire, lui qui avoit éprouvé tant de fois combien il est difficile de se savoir commander.

La demoiselle, qui ne demandoit pas mieux que d’aider à se tromper elle-même, se paya de ces raisons ; elle fit une réponse aussi favorable que monsieur le Dauphin la pouvoit désirer, et ce jeune prince en étant devenu encore plus amoureux, il chercha quelque occasion pour lui parler autrement que par procureur. Il lui fut assez difficile de la trouver ; on l’éclairoit[150] de près depuis l’affaire de la femme de chambre, et le marquis de Créqui lui fit accroire qu’on l’éclairoit encore davantage, afin de se rendre plus nécessaire. Tout le secret fut donc déposé entre ses mains pendant quelque temps, et il y eut beaucoup de gens qui crurent que c’étoit lui qui en étoit amoureux.

Il avoit épousé une des filles du duc d’Aumont, du premier lit. C’étoit une jeune dame qui, dans une médiocre beauté, avoit beaucoup d’agrément. Elle aimoit son mari, et il lui eût été fâcheux d’apprendre cette nouvelle ; mais l’archevêque de Reims, qui n’avoit plus osé retourner chez la duchesse d’Aumont depuis l’éclat qu’avoit fait le marquis de Villequier, l’ayant trouvée à son gré, il résolut de s’établir auprès d’elle sur les ruines de son mari.

La facilité qu’il avoit de la voir en qualité d’oncle ayant encore augmenté son amour, il chercha à s’insinuer dans l’esprit du marquis, sous les plus beaux prétextes du monde. Il lui fit beaucoup de bien, et non content de l’avoir gagné par-là, il lui fit espérer que ce seroit lui qu’il feroit son héritier. Cependant, pour pouvoir voir la marquise à toute heure, il loua l’hôtel de Longueville[151], dont le derrière répondoit à l’hôtel de Créqui[152], et, ayant fait faire une porte de communication, le bon prélat étoit auprès d’elle depuis le matin jusques au soir. Il prit son temps pour lui apprendre que son mari étoit amoureux ailleurs, et ayant jeté le trouble dans son esprit par cette nouvelle : « Que vous êtes folle, Madame, lui dit-il, de vous en fâcher, comme si vous n’aviez pas à lui rendre le change ! S’il a fait une maîtresse, vous n’avez qu’à faire un galant, l’un vaudra bien l’autre ; et je crois que c’est là le meilleur conseil qu’on puisse vous donner. »

La marquise ne topa pas à la chose ; au contraire, elle fut fort surprise de le voir dans ces sentiments, lui qui devoit l’en détourner si elle eût été de cet avis-là. Ainsi n’ayant pas trouvé son compte avec elle, il prit le parti de s’expliquer mieux, ce qu’il fit en termes si intelligibles qu’elle ne douta point qu’il ne voulût être de moitié de la vengeance. Elle trouva cela horrible pour un archevêque et pour un oncle ; cependant, comme elle en recevoit du bien et qu’elle en espéroit encore davantage à l’avenir, elle ne jugea pas à propos de le mortifier, comme elle auroit fait sans cette considération. Cela le rendit encore plus amoureux, s’imaginant qu’il y avoit de l’espérance pour lui ; et, pour boucher les yeux tout à fait au mari, il parla de le défrayer, lui et toute sa maison.

Le marquis, qui rapportoit toutes ces bontés à la qualité d’oncle, et non à celle d’amant, en fut si touché qu’il en témoigna partout sa reconnoissance ; mais le maréchal son père[153], qui n’étoit pas tout à fait si dupe que lui, approfondissant les choses un peu mieux, il reconnut bientôt d’où partoient toutes ces libéralités. Il étoit assez fier pour en parler lui-même à l’archevêque, et pour lui faire honte de sa turpitude ; mais, considérant qu’il avoit affaire à un homme qui ne se payoit pas de raison, il en parla au marquis de Louvois, et lui demanda justice. Ce ministre lui dit qu’il étoit bien fâché de ne pouvoir rien faire là-dessus ; que son frère n’écoutoit que sa passion ; c’est pourquoi, d’abord qu’il lui en parleroit, il croyoit en être quitte pour nier toutes choses ; qu’il le feroit cependant ; mais que, s’il ne pouvoit rien gagner sur lui, comme il y avoit beaucoup d’apparence, il lui conseilloit de s’en plaindre au Roi.

Le maréchal trouva qu’il parloit de bon sens ; cependant, lui ayant fait connoître que toute la famille avoit intérêt que la chose ne se répandît pas dans le monde, il le conjura non-seulement de faire tous ses efforts pour le faire rentrer en lui-même, mais encore d’y travailler promptement. Le marquis de Louvois le fut trouver aussitôt ; mais d’abord qu’il eut ouvert la bouche, l’archevêque lui reprocha que ce qu’il en faisoit n’étoit que par jalousie, et que, tout riche qu’il étoit, il étoit encore assez intéressé pour craindre que sa succession ne lui échappât. Le marquis de Louvois, sachant que tout ce qu’il lui pourroit répliquer seroit inutile, le laissa là, et fut redire au maréchal la conversation qu’il avoit eue avec lui. Il étoit cependant si outré que, sans considérer le tort qu’il lui feroit, il consentit que le maréchal en parlât au Roi. Cela fut fait à l’heure même. Le maréchal ayant demandé un moment d’audience à ce prince, il se jeta à ses pieds et le pria de ne pas souffrir que l’archevêque déshonorât sa famille. Le Roi, qui n’avoit pas dit tout ce qu’il pensoit de l’intrigue du prélat avec la duchesse d’Aumont, fut fort fâché qu’il fît encore des siennes. Il fit appeler le marquis de Louvois, et, lui ayant demandé si son frère vouloit toujours ainsi donner du scandale, il lui commanda d’aller à l’heure même lui dire de sa part qu’il eût à s’en aller dans son archevêché. Le marquis lui répliqua qu’il étoit tout prêt d’obéir ; mais, comme il avoit affaire à un homme difficile à mener, il le supplioit d’en faire expédier l’ordre en bonne forme. Le Roi y consentit, et, une lettre de cachet ayant été faite sur-le-champ, le marquis fut trouver l’archevêque, et le salua d’abord de quelques plaintes bien fondées, l’accusant que pour l’amour de lui il falloit que le Roi se mît en colère ; mais, l’archevêque croyant qu’il avançoit cela de son crû, il se mit de son côté à lui reprocher ce qu’il avoit fait dans sa jeunesse ; tellement que c’eût été une affaire à ne pas finir si tôt, si le marquis de Louvois, tout en colère, n’eût coupé court à toutes choses en lui montrant la lettre de cachet[154]. Il fut fort surpris, et, n’ayant plus alors le mot à dire, il promit d’obéir. Le marquis de Louvois, ravi de l’avoir si bien mortifié, sortit après cela ; et le prélat, prenant le temps qu’on accommodoit toutes choses pour son départ, fut dire adieu à la marquise, qu’il conjura de se souvenir que c’étoit pour l’amour d’elle qu’il alloit souffrir l’exil.

Le marquis de Créqui fut délivré de cette manière des cornes que le bon prélat lui préparoit. Cependant, sans songer qu’il avoit peut-être été menacé de ce malheur à cause de l’intrigue dont il se mêloit lui-même, il la continua et ménagea quelques entrevues secrètes entre monseigneur et mademoiselle de Rambures. Comme toutes choses se savent à la longue, quelqu’un s’en aperçut, et, pour faire sa cour au Roi, il lui fit part de sa découverte. Le Roi, pour prévenir toutes les suites, résolut de la marier. Le marquis de Polignac[155], gentilhomme riche et distingué entre la noblesse d’Auvergne, lui faisoit les doux yeux : l’on sut l’engager adroitement à l’épouser, de sorte qu’il se déclara, au grand regret de madame sa mère, qui prétendoit le marier plus avantageusement. Elle lui en parla et fit tous ses efforts pour l’en détourner ; mais la cour, qui redoubloit les siens à mesure qu’elle en avoit plus de besoin, prévalut enfin dans son esprit. Mademoiselle de Rambures qui, nonobstant qu’un si grand prince lui en coûtât, étoit bien aise d’être mariée, donna les mains sans l’en consulter ; et monseigneur le Dauphin, ayant appris cette nouvelle, en fut si touché, qu’il dit au marquis de Créqui qu’il ne la vouloit plus voir. — Pourquoi donc ? lui répliqua-t-il. Est-ce que vous êtes fâché qu’avec le plaisir que vous aurez d’être bien avec elle, vous ayez encore celui de faire un mari cocu ? Je ne sais pas, mon prince, ajouta-t-il, de quelle manière vous êtes fait ; mais, pour moi, j’y trouve tant de ragoût, que je préférerois toujours les bonnes grâces d’une femme médiocrement belle à celles d’une fille tout à fait accomplie de corps et d’esprit.

Il dit mille choses pour prouver son dire, et le prince se rendit à ses raisons, à condition toutefois qu’il feroit des reproches de sa part à mademoiselle de Rambures de ce qu’elle s’étoit engagée sans lui en parler. Elle s’excusa sur ce que le Roi le lui avoit commandé, et, pour abréger matière, le mariage se fit et fut consommé chez la princesse de Montauban[156], la tante, femme de grand appétit et digne sœur de madame de Rambures. Elle avoit épousé en premières noces le marquis de Rannes[157], fort honnête homme de sa personne, et qui avoit été tué en Allemagne, où il étoit lieutenant-général. Elle lui en avoit fait porter durant sa vie ; et, dès le lendemain de sa mort, elle avoit jugé à propos de ne pas demeurer veuve longtemps, parce qu’elle appréhendoit que, parmi les plaisirs dont elle ne se pouvoit passer, il ne lui arrivât quelque accident qui la scandalisât[158] dans le monde. Enfin, après s’être offerte au tiers et au quart sans que pas un n’en voulût, le prince de Montauban[159], cadet du prince de Guimené[160] et fils du duc de Montbazon[161], ce fameux fou que l’on auroit enfermé dans les Petites-Maisons, si ce n’est qu’on n’a pas voulu déshonorer le nom de Rohan, dont il est le chef, se présenta.

Devant que de parler du bonheur qu’il eut d’emporter sa femme[162], je veux dire un mot de son père, à qui il ressemble tout à fait par la tête. Ce duc, après la mort du bonhomme le prince de Guimené[163], n’ayant pu avoir la charge de grand veneur qu’il avoit, et qui fut donnée au chevalier de Rohan, son frère[164], eut encore le dégoût que le Roi ne le voulut pas faire recevoir duc et pair, ce qui lui appartenoit pourtant comme aîné d’une maison qui jouissoit de cette prérogative. Le refus du Roi étoit fondé sur sa folie ; mais lui, ne se rendant point de justice, il dit au Roi cent pauvretés qui dans la bouche d’un autre auroient été fort outrageantes ; mais le Roi ayant pris le tout de la part d’où cela venoit, il se contenta d’envoyer quérir la princesse de Guimené, sa mère[165], avec qui il convint de le faire enfermer à la Bastille. Au bout de quelque temps sa prison ayant été changée en un ordre de s’en aller à une de ses terres, il se sauva en Flandres. Les Espagnols, qui connoissoient mieux son nom que sa tête, lui donnèrent de l’emploi avec une pension considérable. Cependant la campagne de Lille survint, et, le Roi s’étant approché d’Andermonde, les Espagnols lâchèrent les écluses et l’obligèrent de se retirer[166]. Le duc étoit dedans, et, voyant la retraite de notre armée, il se mit sur le rempart et cria à gorge déployée : Le Roi boit ! Beaucoup d’autres folies jointes à celles-là obligèrent les Espagnols de le congédier. Il se retira je ne sais où, jusqu’à ce que ses parents l’eussent fait enfermer.

Voilà quel est le père du prince de Montauban, et à qui ressemblant l’on ne peut pas mieux, l’on tâcha d’en détourner la marquise de Rannes. On lui dit tout ce qu’on pouvoit dire là-dessus, à quoi l’on ajouta beaucoup de choses de sa gueuserie ; mais l’envie qu’elle avoit d’être appelée princesse et d’avoir le tabouret fit qu’elle aima mieux être la femme d’un rejeton de fou et d’un gueux, que de ne le pas prendre.

Si c’étoit ici son histoire que j’écrivisse, je ferois voir comment elle n’a pas été longtemps sans s’en repentir ; mais, n’en voulant plus parler qu’en tant qu’elle a du rapport avec le sujet que je traite, l’on saura que le lendemain des noces elle demanda à sa nièce si le marquis de Polignac valoit autant que Monseigneur le Dauphin. Elle fut scandalisée de cette demande, et, tout en colère, elle lui fit réponse qu’elle lui rendroit raison là-dessus volontiers, pourvu que de son côté elle lui voulût dire si le prince de Montauban valoit mieux que mille autres à qui elle avoit eu affaire. Elles se brouillèrent ainsi toutes deux, et la princesse de Montauban eut tellement la vengeance en tête, qu’elle fut avertir le marquis de Polignac qu’il devoit envoyer sa femme à la campagne. Cela lui donna lieu d’observer sa conduite, et il reconnut bientôt qu’il avoit un rival du premier rang.

Le Roi s’en aperçut de même, aussi bien que madame la Dauphine ; et, sachant tous deux que la marquise de Polignac ne s’éloigneroit point de la cour sans un ordre exprès, il lui fut envoyé en forme. Elle en fut inconsolable, aussi bien que monseigneur le Dauphin ; et s’étant vus, elle lui demanda s’il ne vouloit point agir auprès du Roi pour détourner un coup si fatal à l’un et à l’autre. Monseigneur le Dauphin parut mou, et, la marquise s’en étant plainte au marquis de Créqui, il lui promit qu’il alloit faire de son mieux pour lui donner du courage. Et de fait, il lui dit qu’il étoit bien simple d’en user comme il faisoit ; que le maréchal de Créqui étoit tout aussi fier que le pouvoit être le Roi, à la réserve qu’il n’avoit pas la souveraine puissance entre ses mains ; cependant qu’il l’avoit mis sur le bon pied ; qu’il suivît son exemple, et qu’il s’en trouveroit mieux devant qu’il fût peu de temps. Cette conversation n’ayant rien fait sur l’esprit de ce jeune prince[167], la marquise de Polignac lui renvoya les présens qu’elle en avoit reçus, et il les donna au marquis de Créqui. Elle s’en alla ainsi en exil, et le marquis de Créqui eut le même sort, le Roi ayant su par monseigneur le Dauphin les conseils qu’il lui avoit donnés[168]. L’archevêque de Reims, ayant appris cette nouvelle, en fut au désespoir, parce qu’il vit bien que cela alloit justifier ce marquis dans l’esprit de sa femme, à qui il avoit tâché d’insinuer que c’étoit pour son compte qu’il étoit si souvent auprès de la marquise de Polignac[169].


FIN DU TROISIÈME VOLUME.
  1. Ce pamphlet embrasse une période de plusieurs années, de 1670 à 1686 environ. On en verra diverses preuves dans les notes que nous joindrons aux récits de l’auteur.
  2. Var. 1754 : innocemment.
  3. Var. 1754 : le désordre le plus infâme.
  4. La cour se tenoit alors tantôt à Fontainebleau, tantôt à Saint-Germain, tantôt à Versailles.
  5. La faute étoit d’autant plus grande qu’ils étoient entrés la nuit dans un cabaret. Or, par un règlement de 1666, les cabarets devoient être fermés à six heures depuis le 1er novembre jusqu’à Pâques, et à neuf heures dans les autres temps. Plus tard on toléra que les cabarets fussent ouverts, du 1er avril au 1er novembre, jusqu’à dix heures, et, dans les autres temps, jusqu’à huit heures seulement. En 1700, une ordonnance rendue par M. d’Argenson, lieutenant général de police, parle d’un cabaretier chez qui furent saisis six jeunes gens mangeant de la viande en carême, à dix heures du soir. Procès-verbal fut dressé de ce délit. Mais le commissaire ne prit pas les noms des jeunes gens, et le cabaretier s’excusa en disant qu’il n’avoit pas fourni la viande, « ajoutant que, ces six jeunes gens, qu’il n’a voulu nommer, étant des personnes de considération, il n’a pas osé leur résister. » Ainsi, quand des personnes de considération étoient surprises, même en faute, dans des cabarets, la police fermoit volontiers les yeux pour ne pas les connoître et ne pressoit pas trop les cabaretiers de révéler leurs noms.
  6. Cf. t. 2, p. 425.
  7. Voy. t. 1, p. 68.
  8. Le duc de Grammont, fils du maréchal et frère du comte de Guiche, dont il a été plusieurs fois parlé dans ces volumes, ne reçut le titre de duc de Grammont qu’après la mort de son père, qui mourut en 1678, six ans après la mort de son fils aîné, tué au passage du Rhin. Le duc dont il est parlé ici, connu auparavant sous le nom de comte de Louvigny, avoit épousé, le 15 mai 1668, Marie-Charlotte de Castelnau, fille du maréchal de ce nom.
  9. Une sœur du chancelier fut mariée avec le marquis de Tilladet, qui fut chassé de la cour après le supplice de Cinq-Mars : celui-ci eut plusieurs enfants, entr’autres Gabriel de Cassagnet, dit le chevalier de Tilladet, chevalier de Malte en 1646, lieutenant-général des armées du Roi comme l’avoit été son père et comme le fut un de ses frères, et gouverneur d’Aire, etc. Il mourut le 11 juillet 1702.
  10. Gabrielle de Longueval, sœur du marquis de Manicamp, étoit la troisième femme du maréchal d’Estrées ; elle avoit épousé, en 1663, le vieux duc, qui mourut en 1670, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans. (Voy. madame de Sévigné, Lettre du 24 avril 1672. — Voy. aussi ce volume, p. 252.)
  11. Marie-Charlotte de Castelnau, fille du maréchal de ce nom, étoit née en 1648. Mariée en 1668, elle mourut le 29 janvier 1694.
  12. Sur le maréchal de Grammont, voyez ci-dessus passim, et surtout t. 1, p. 135.
  13. Sur le comte de Guiche, voyez ci-dessus passim, et surtout t. 1, p. 65.
  14. Le marquis de Louvigny hérita de son père en 1678 ; le comte de Guiche, nous l’avons vu plus haut, étoit mort depuis 1672.
  15. Voy. ci-dessus, p. 228.
  16. Le marquis de Nérestang, restaurateur de l’ordre presque éteint de Saint-Lazare, se décida, en 1666, à user d’un droit qui lui étoit accordé par les bulles des papes Pie V et Paul V : il nomma des titulaires aux cinq grands-prieurés de l’ordre. A la date du 4 juin de cette année, « il fit : 1º grand-prieur, bailli et son vicaire général, tant par terre que par mer, dans la langue d’Aquitaine, le chevalier César Brossin, marquis de Méré ; 2º grand-prieur et bailli des provinces de Dauphiné et de Lyonnois, le commandeur Loras de Chamanieu ; 3º grand-prieur et bailli de la langue des Belges, le chevalier Le Picard, marquis de Sévigny ; 4º grand-prieur et bailli de la langue de France, le commandeur François de Bernières ; 5º grand-prieur et bailli du Languedoc, le chevalier de Solas, président à la Chambre des comptes et Cour des aides de Montpellier ; tous avec le titre de vicaire général du grand-maître dans leur grand-prieuré. » (Gautier de Sibert, Hist. de l’ordre de Saint-Lazare, 1772, 2 vol. in-12, t. 2, p. 103.)
  17. Sur le marquis de Biran, plus tard duc de Roquelaure, voyez ci-dessus passim, et surtout t. 1, p. 165, la fin de la note consacrée à son père, et t. 2, p. 423.
  18. L’ordre de Saint-Michel fut institué par Louis XI, à Amboise, le 1er août 1469. Les chevaliers portoient un collier d’or fait à coquilles lacées l’une avec l’autre, et posées sur une chaînette d’or d’où pendoit une médaille de l’archange saint Michel. Tous les chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit prenoient l’ordre de Saint-Michel la veille du jour où ils recevoient l’ordre du Saint-Esprit, et c’est pour ce motif que leurs armes étoient entourées d’un double collier et qu’on les appeloit chevaliers des ordres du Roi.
  19. Chantilly appartenoit au prince de Condé.
  20. Voy. plus haut la filiation, note 274, p. 348.
  21. Peste, mot du temps, équivalent de mauvaise langue. Déjà Tallemant l’employoit dans ce sens.
  22. Que fît cette jeunesse.
  23. Ces désordres étoient dans l’esprit du temps. (Voy. Edouard Fournier, Les Lanternes, histoire de l’éclairage de Paris.)
  24. Ce pont de bois étoit celui qui servoit de communication entre la cité et l’île Notre-Dame. Il fut commencé en 1614 par le sieur Marie. On l’appeloit Pont-Rouge, à cause de la couleur dont il étoit peint, et Pont-Marie, du nom de l’entrepreneur chargé de le construire.
  25. Voy. t. 2, p. 426.
  26. Le guet étoit composé de cent archers à pied, trente-neuf à cheval, quatre lieutenants, un guidon, huit exempts, un greffier, un contrôleur et un trésorier, sous le commandement d’un chevalier du guet. La charge de chevalier du guet constituoit à celui qui l’exerçoit quelques priviléges utiles, comme d’avoir le droit de committimus, l’exemption de gens de guerre, etc. ; — ou flatteurs : tel le droit d’entrer chez le Roi à toute heure, et même en bottes. Le chevalier du guet, après la suppression de l’ordre de l’Etoile, sous Charles VIII, continua à en porter les insignes.

    Le guet prenoit son service à la nuit et le quittoit à la pointe du jour.

    Au dix-huitième siècle, d’autres compagnies se formèrent, sous d’autres noms et avec différents uniformes, pour la sûreté de Paris. C’est de là qu’est sortie la garde municipale, garde de Paris, etc.

  27. Le lieutenant criminel présidoit à tous les jugements criminels, et c’étoit à lui d’en faire l’instruction. Le lieutenant criminel Tardieu, si connu par les satires de Boileau, qui le désigne sans le nommer, étoit prédécesseur de M. Deffita. — M. Deffita, dès son entrée en charge, se montra d’une rigueur inouïe ; sa justice étoit toujours fort sommaire. Voy. Guy Patin, Lettres, passim.
  28. Voy. t. 1, p. 163 et suiv.
  29. Le duc à brevet jouissoit de presque toutes les prérogatives dont jouissoient les autres gentilshommes chez lesquels ce titre étoit héréditaire, mais il n’en jouissoit que par une faveur toute personnelle, et qui ne se pouvoit transmettre que par suite d’un nouveau brevet.
  30. Le marquis de Biran devint duc de Roquelaure et fut même fait maréchal de France. Le crédit de sa femme, mademoiselle de Laval, lui servit.
  31. Louis-Marie d’Aumont de Rochebaron, duc et pair de France, étoit chef du nom et des armes depuis le 14 février 1669. Le 12 mars 1669, il céda au marquis de Rochefort sa charge de capitaine des gardes du corps et prêta serment de premier gentilhomme de la chambre. Il avoit épousé Madelaine-Fare Le Tellier, qu’il perdit le 22 juin 1668. Plus tard il sera parlé de son second mariage.

    La fille du duc d’Aumont, Magdelaine-Elisabeth-Fare, ne fut mariée qu’en 1677. Du reste, avant le second mariage de son père (1669), elle étoit bien jeune encore, puisque le duc avoit épousé la sœur du marquis de Louvois en 1660, quand elle avoit à peine quatorze ans.

  32. Le chancelier Le Tellier, père du marquis de Louvois et de la première femme du duc d’Aumont.
  33. La seconde femme du duc d’Aumont, qu’il épousa le 28 novembre 1669, étoit Françoise-Angélique de la Mothe, fille du maréchal de la Mothe-Houdancourt et de Louise de Prie, gouvernante des enfants de France.
  34. François de Roye de la Rochefoucauld, deuxième du nom, comte de Roucy, né en 1658, mort en novembre 1721 à l’âge de soixante-trois ans, étoit fils de Frédéric-Charles de la Rochefoucauld-Roucy et d’Isabelle de Duras. Il fut lieutenant général des armées du Roi, capitaine lieutenant des gendarmes écossois, et, après M. de Pradel, gouverneur de Bapaume. Il se maria le 8 février 1689, avec mademoiselle d’Arpajon.

    Cette branche des La Rochefoucauld avoit pris le nom de Roucy par suite du mariage de François III de la Rochefoucauld avec la dernière héritière des comtes de Roucy, famille célèbre où l’on connoît surtout ces deux frères jumeaux, ménechmes identiques, dont Pasquier a raconté l’histoire (Recherches, liv. VI).

  35. Voy. ci-dessus, passim. Henri de Senneterre, duc de la Ferté, fils du maréchal, épousa, le 13 mars 1675, Marie-Isabelle-Gabrielle-Angélique de la Mothe-Houdancourt.
  36. Louis-Charles de Lévis, duc de Ventadour, épousa, le 14 mars 1671, Charlotte-Eléonore de la Mothe-Houdancourt.
  37. Le frère du chevalier de Tilladet dont il est question ici, étoit Jean-Baptiste de Cassagnet, marquis de Tilladet, mort le 22 août 1692, des suites des blessures qu’il reçut à la bataille de Steinkerque.
  38. Louise de Prie, duchesse de Cardonne, gouvernante du dauphin. Elle étoit veuve alors du maréchal de la Mothe et recevoit de la cour une pension de 3,600 livres. Fille puînée et héritière de Louis de Prie, marquis de Toussy, et de Françoise de Saint-Gelais-Lusignan, elle avoit été, avant son mariage, fille d’honneur de la Reine. Voy. ci-dessus, t. 2, p. 422.
  39. La famille du maréchal de la Mothe fut en effet fort peu illustre avant lui, fort peu illustre après lui.
  40. Louise de Prie épousa, le 21 novembre 1650, le maréchal de la Mothe. Née en 1614, elle avoit alors trente-six ans, soit quarante-trois en 1657, date de la mort de son mari.
  41. Un corset de fer.
  42. Guy Patin, dans une lettre du 8 mars 1670, parle d’un jeune homme de ce nom, qu’il soignoit.
  43. Voy. ci-dessus, passim.
  44. Le duc de Caderousse n’appartenoit pas à la noblesse françoise ; il étoit du comtat d’Avignon.
  45. Claire-Bénédictine du Plessis-Guénegaud étoit fille de Henri du Plessis-Guénegaud, secrétaire d’État, et d’Isabelle de Choiseul-Praslin. Née en 1646, mariée en 1665, la duchesse de Caderousse mourut en décembre 1675.
  46. On a mille descriptions de cette galerie du Palais, où se trouvoient tant de libraires, de merciers, d’orfèvres, de promeneurs, d’acheteurs ; une des plus curieuses est assurément celle de Corneille, dans une de ses premières pièces, La Galerie du Palais.
  47. Les pensions étoient accordées par le Roi, qui les faisoit assigner tantôt sur un revenu, tantôt sur un autre. Nous avons vu des pensions assises sur des fermes, sur l’épargne, sur des prieurés, des évêchés, etc.
  48. Le duc d’Aumont, outre la fille dont nous avons parlé, qui fut mariée au marquis de Beringhen, eut une autre fille, Anne-Charlotte d’Aumont, qui, née en 1666, épousa, le 4 février 1683, le marquis de Créqui ; le fils du duc d’Aumont, marquis de Villequier, fut reçu premier gentilhomme de la chambre en survivance, et prêta serment le 7 avril 1683 en cette qualité.
  49. Voy. ci-dessus note 296, p. 363.
  50. La croyance aux devins et aux sorciers étoit générale au XVIIe siècle, et il n’est pas rare de voir des écrivains sérieux trahir la crainte qu’ils ont des sorciers.
  51. Ce second mariage eut lieu le 28 novembre 1669.
  52. L’hôtel d’Aumont étoit situé dans la rue de Jouy. Il avoit été bâti sur les dessins de Mansart, et l’on admiroit surtout les belles proportions de la façade sur le jardin. Le Brun avoit peint sur l’un des plafonds l’apothéose de Romulus.
  53. Les cent-Suisses faisoient le service des châteaux royaux ; dix d’entre eux étoient détachés chez la Reine et un chez le chancelier. Mais dans un temps où, comme dit La Fontaine, tout marquis vouloit avoir des pages, tout grand seigneur voulut avoir son Suisse. A défaut de vrais Suisses, on se contenta, comme chez Chicaneau, de Petit-Jean venus de toutes les parties de la France :
    On m’avoit fait venir d’Amiens pour être Suisse.

    Cet usage est consacré par Furetière, qui, au mot portier, donne cet exemple : Les Suisses sont les portiers des grands seigneurs.

  54. Il y avoit quatre premiers gentilshommes de la chambre, et ils servoient chacun pendant une année. Ils étoient logés au Louvre et entroient dans le carrosse du Roi. « C’est aux premiers gentilshommes de la chambre, dit l’État de la France, à faire faire tous les habits de deuil, tous les habits de masques et comédies, et pour les autres divertissements de Sa Majesté. »
  55. L’auteur nous donne, pour ainsi dire, la mesure de l’appétit du duc de Caderousse après son jeûne prolongé. Quelques années après l’époque qui nous occupe, le pain continuoit à être divisé en deux catégories : le gros pain et le petit pain.

    Quand le blé étoit vendu vingt livres le septier, ce qui étoit un prix moyen, le gros pain blanc valoit deux sous six deniers la livre ; le pain bis-blanc ou bourgeois, deux sous deux deniers ; le pain bis, un sou six deniers.

    Le petit pain étoit alors vendu un sou ou deux sous : le prix ne varioit pas, mais le poids varioit selon le prix du blé. Quand le blé valoit vingt livres le septier, le pain façon de Gonesse de deux sous pesoit neuf onces, ou, d’un sou, quatre onces et demie ; le pain de chapitre d’un sou pesoit quatre onces et demie ; le pain mollet, le pain à la reine, le pain à la sigovie, le pain à la mode et le pain cornu ne pesoient que trois onces et demie.

  56. Les ordonnances et édits sur les duels étoient toujours observés avec une grande rigueur. Pour les empêcher même, Louis XIV avoit eu la pensée, au dire de Guy Patin, de retirer l’épée aux gentilshommes et de leur faire porter au cou une médaille comme marque de leur qualité.
  57. Marie Bautru, fille de Nicolas Bautru, comte de Nogent et de Marie Coulon, étoit sœur du comte de Nogent, qui avoit épousé la sœur de Lauzun. Elle épousa, à la date du 5 avril 1656, René de Rambures, qu’elle perdit le 11 mai 1671. Elle-même mourut en mars 1683.
  58. Voy. ci-dessus, passim.
  59. Madame d’Aumont étoit en effet cousine de Fervaques, par sa mère, Charlotte de Prie, qui avoit épousé Noël de Bullion, seigneur de Bonnelles, par contrat du 24 février 1639. Charlotte de Prie, madame de Bonnelles, étoit sœur de Louise de Prie, maréchale de la Mothe-Houdancourt.
  60. Voy. ci-dessus, p. 302.
  61. Voy. ci-dessus, p. 302.
  62. Les opéras en vogue à cette époque étoient : Alceste, de 1674 ; Thésée, de 1675 ; puis vint Atys en 1676.
  63. La duchesse de Créqui étoit Armande de Saint-Gelais-Lusignan de Lansac ; son père étoit oncle de la maréchale de La Mothe. La duchesse de Créqui étoit donc cousine-germaine de la maréchale de La Mothe, tante, à la mode de Bretagne, de la duchesse d’Aumont. (Cf. ci-dessus, note 303.)
  64. Nous ne saurions préciser l’âge de madame de Rambures ; mais, mariée en 1656, mère seulement en 1661 d’un fils, aîné de la famille, qui mourut en 1679, elle ne pouvoit guère avoir moins de trente-six à trente-sept ans à l’époque qui nous occupe.
  65. Voy. t. 2, p. 88.
  66. Sur la première femme du duc de Caderousse, voy. ci-dessus, p. 371.
  67. De son premier mariage le duc de Caderousse eut un seul fils, Jacques-Louis d’Ancezune de Cadart de Tournon, duc de Caderousse, qui épousa, avant 1700, Madeleine, fille du marquis d’Oraison.
  68. La bassette étoit un jeu de cartes, un jeu de hasard, comme le hoc ou hocca et le lansquenet. L’abus de ces jeux devint tel que de nombreux arrêts du Parlement, plusieurs édits du Roi et ordonnances de police essayèrent de le combattre.

    En 1661, le Parlement porte deux arrêts contre le jeu du hocca ; en 1663, contre les académies de jeux en général ; en 1666, le Roi lance un édit dans le même but ; en 1680, la bassette, introduite en 1674 ou 1675 par l’ambassadeur de Venise Justiniani, est mise en cause pour la première fois devant le Parlement. L’arrêt, daté du 16 septembre, porte : « Comme, outre tous ces jeux de hazard cy-devant défendus, on en a introduit un depuis quelque temps, appelé la bassette, où l’on assure que ceux qui le tiennent ont une certitude entière de gagner avec le temps, et que les pertes faites audit jeu par plusieurs enfants de famille les ont engagez emprunter de l’argent à tel denier que lesdits particuliers accusez d’usure ont voulu exiger d’eux, ledit procureur général estime estre obligé d’avoir recours à l’autorité de la cour pour faire renouveler les défenses générales prononcées contre tous les jeux de hazard, et encore plus grandes contre ceux qui donneront à jouer chez eux audit jeu de la bassette, et contre ceux qui y joueront. »

    D’année en année les mêmes mesures sont renouvelées. Enfin, le 5 janvier 1685, «Sa Majesté, estant en son conseil, a défendu et défend très expressément à tous ses sujets, de quelque qualité et condition qu’ils soient, de plus continuer à jouer audit jeu de la bassette, soit ès assemblées publiques, dans leurs maisons en particulier, et sous quelque nom et prétexte que ce soit, à peine de trois mille livres d’amende, au payement de laquelle Sa Majesté veut que les contrevenants soient contraints par toutes voies, mesme par saisie et exécution de leurs biens, meubles, chevaux et carrosses. »

    On changea le nom du jeu. Le hocca s’appela pharaon ou barbacolle ; la bassette devint le pour et contre. Sous ces nouveaux noms les poursuites vinrent encore chercher les joueurs.

    En 1679, le Journal des Savants produisit une théorie de probabilité pour le jeu de la bassette : on y voit clairement combien de chances étoient réservées à la friponnerie.

    Disons maintenant comment se jouoit le jeu de la bassette : nous expliquerons ainsi différents mots qu’on lira plus loin. « Celui qui taille, lit-on dans le Dictionnaire de Trévoux, se nomme banquier ou tailleur. Il a en main cinquante-deux cartes ; ceux qui jouent contre lui ont chacun treize cartes d’une couleur : on les appelle le livre. Après que le tailleur a battu ses cartes, les joueurs découvrent devant eux telles cartes de leur livre qu’ils veulent, sur lesquelles ils couchent de l’argent à discrétion ; ensuite le tailleur tourne son jeu de cartes, en sorte qu’il voit la première qui étoit dessous. Après cela, il tire ses cartes deux à deux jusqu’à la fin du jeu : la première de chaque couple ou main est toujours pour lui, et la seconde ordinairement pour le joueur ; de sorte que, si la première est, par exemple, un roi, le banquier gagne tout ce qui a été couché sur les rois ; mais si la seconde est un roi, le banquier donne aux joueurs autant qu’ils ont couché sur les rois. »

    L’alpiou (de l’italien al più) étoit, dit M. Fr. Michel, dans son Dict. d’argot, la marque que l’on faisoit à sa carte pour indiquer qu’on doubloit son jeu après avoir gagné.

    On connoît le petit livret publié à cette époque sous le titre de : Les désordres de la bassette.

  69. Le chevalier Louis de Cabre, qui fut chambellan du duc d’Orléans, régent, étoit fils de Louis de Cabre et de Marie d’Antoine. Il mourut sans alliance. Il appartenoit à une famille consulaire de Marseille dont les différentes branches furent maintenues dans leur noblesse par les commissaires vérificateurs en 1667.
  70. On lit dans le Livre commode des adresses, par le sieur de Pradel, astrologue lyonnois, 1691, in-8, p. 26 : « Les garnitures de perles et de pierres fines sont commercées par les sieurs Alvarez et Maçon, rue Thibault-aux-Dez. »
  71. La fille aînée de madame de Rambures, Marie-Renée de Rambures, sœur du marquis de Rambures qui fut tué en 1679, en Alsace, par accident, étoit alors un parti considérable ; elle n’avoit pas d’autre frère, et, de ses deux sœurs, l’une fut religieuse, l’autre épousa, en 1686, le marquis de Polignac. — Marie-Renée de Rambures fut en effet la seconde femme du duc de Caderousse.
  72. Les robes des femmes avoient habituellement des manches d’ange, et ces manches ne passoient guère le coude. Les ecclésiastiques et les personnes en deuil portoient des bouts de manches, sortes de manchettes qui se cousoient au bout des manches du pourpoint. Pour les femmes mêmes, la manche longue devint ainsi une marque de piété ou de deuil.
  73. La mère du marquis de Biran étoit Charlotte-Marie de Daillon, fille de Timoléon de Daillon, comte du Lude. Elle mourut à vingt et un ans, le 15 décembre 1657. (Voy. ci-dessus, t. 2, p. 425.)
  74. Les chiens de Boulogne, comme les chiens d’Artois, les bichons, les barbets, les chiens de Barbarie, étoient des chiens de chambre ou de manchon. Le chien de Boulogne venoit d’Italie, de Bologne, que l’on prononçoit Boulogne, comme Tolose se prononçoit Toulouse ; Rome, Roume ; homme, houme, etc. A Bologne, dit-on, on les empêchoit de croître en les frottant, pendant les jours qui suivoient leur naissance, à toutes les jointures du corps, avec de l’esprit de vin. La vogue des chiens de Bologne avoit succédé à la mode des doguins, qui avoient, de même, le nez camus.
  75. C’est ce marquis de Biran, devenu duc de Roquelaure, qui est le héros du Momus françois, recueil de contes et de mots d’un goût plus ou moins équivoque, publié en 1718, in-12.
  76. On se rappelle les reproches faits à Louis XIV par madame de Montespan. Louis XIII, dit Tallemant, pensant faire le bon compagnon, disoit : « Je tiens de mon père, moi ; je sens le gousset. » Et quant à Henri IV, madame de Verneuil ne craignit pas de lui dire un jour que bien lui prenoit d’être roi ; que sans cela on ne le pourroit souffrir, et qu’il puoit comme charogne. A ce compte-là, le baron de Fæneste étoit noble comme le Roi.
  77. Le juste-au-corps étoit une partie de l’habillement, sorte de veste qui tomboit jusqu’aux genoux, serrant le corps et montrant la taille. Le juste-au-corps, autrefois uniquement réservé aux gens de guerre, étoit alors à la mode dans toutes les classes, et on le portoit en drap, en velours, etc.
  78. Voy. ci-dessus, p. 240.
  79. Le duc d’Enghien, fils du grand Condé, connu sous le nom de M. le prince Henri-Jules, étoit né le 29 juillet 1643.
  80. Le prince Henri-Jules épousa, le 11 décembre 1663, Anne de Bavière, fille d’Edouard de Bavière, prince palatin du Rhin, et d’Anne de Gonzague, laquelle étoit sœur de la reine de Pologne et fut adoptée par le Roi son beau-frère.
  81. Voy., sur le grand Condé, une note importante de M. Boiteau dans cet ouvrage, t. 1, p. 198.
  82. La comédie de l’Inconnu, par Thomas Corneille, est de l’année 1675. Le titre porte qu’elle est « mêlée d’ornements et de musique ». Dans son Avis au lecteur, l’auteur dit : « Dans le sujet de l’Inconnu vous ne trouverez point ces grandes intrigues qui ont accoutumé de faire le nœud des comédies de cette nature, parce que les ornements qu’on m’a prêtés, demandant beaucoup de temps, n’ont pu souffrir que j’aie poussé ce sujet dans toute son étendue. » — D’après l’indication fournie par le pamphlet que nous annotons, le marquis de la pièce, toujours occupé à faire de galantes surprises à la comtesse, ne seroit autre que le duc d’Enghien.
  83. Le maréchal de Grancey.
  84. Philippe de France, duc d’Orléans, frère de Louis XIV, né le 22 septembre 1640. Il étoit veuf alors de madame Henriette, dont il a été tant parlé dans le second volume de cet ouvrage. (Voy. ci-dessus, p. 239, et lisez duc d’Orléans, et non duc d’Anjou.)
  85. Elisabeth de Grancey, dame d’atours de Marie-Louise d’Orléans, reine d’Espagne. Elle mourut en 1711 (26 novembre), à l’âge de cinquante-huit ans, sans avoir été mariée. Toute la famille de Grancey avoit une grande influence chez le duc d’Orléans, et l’illusion que se faisoit le maréchal avoit bien son excuse. Ainsi Hardouin de Grancey, docteur de Sorbonne, abbé de Rebec, de Beaugency, de Reuilly et de Saint-Benoît sur Loire, fut premier aumônier de Monsieur ; et la comtesse de Maré fut, après la mort de sa mère, gouvernante de Mademoiselle, depuis duchesse de Lorraine, et des princesses filles du duc d’Orléans.
  86. Les charges étoient très multipliées chez le Roi et chez le duc d’Orléans, et nombre d’officiers y servoient par quartier, c’est-à-dire par trimestre.
  87. Voy. dans ce volume, p. 230 et 234.
  88. C’est-à-dire : à l’enseigne de l’Alliance. Avant l’usage de numéroter les maisons, on les désignoit et on les reconnoissoit par leurs enseignes, enseignes parlantes généralement, formées de sujets allégoriques ou autres, taillés dans la pierre, incrustés dans la façade des maisons, ou peints et formant tableaux.
  89. Le béat, c’est le saint qui n’est pas encore canonisé.
  90. Voy. t. 2, p. 429.
  91. Il n’étoit pas rare qu’un créancier fît arrêter le carrosse même d’un grand seigneur. Segrais raconte, entre autres vicissitudes du comte d’Elbène, qu’un créancier étant parvenu à l’attirer jusque dans la rue à la suite d’une visite qu’il lui avoit faite, osa, de son autorité privée, le faire saisir par quatre hommes, jeter dans un carrosse de louage, et conduire, de son chef, dans une prison, où le comte resta trois jours.
  92. Nous écrivons autrement le nom de cette ville, appelée aujourd’hui La Ferté-sous-Jouarre.
  93. L’intendant des troupes étoit chargé de veiller à l’approvisionnement des objets nécessaires à l’armée. Dangeau (Journal, t. 1, p. 314, à la date du 22 mars 1686) parle de M. de La Grange, intendant d’Alsace.
  94. M. Jacques Sallé, précédemment auditeur des comptes, fut nommé maître des comptes en 1674. Il servoit, comme M. Ladvocat, non le maître des requêtes, mais le maître des comptes, pendant le semestre d’hiver.
  95. Le duc de Roquelaure mourut le 11 mars 1683. Cf. t. 1, p. 163.
  96. Voy. t. 2, p. 426, 448.
  97. Le duc du Lude étoit, comme Roquelaure, un duc à brevet. Ses lettres de duché-pairie furent commandées le 31 juillet 1675. Il mourut en septembre 1685.
  98. L’État de la France pour 1669 indique comme trésorier général des maison et finances de Monsieur, duc d’Orléans, aux gages de 4,800 livres par an, M. Joachim Seiglière, sieur de Boisfranc. Sa fille, Marie-Magdeleine-Louise de Seiglière de Boisfranc, née en 1664, épousa, le 15 juin 1690, Bernard-François Potier, duc de Gèvres, et mourut le 3 avril 1702. — Madame de Caylus, dans ses Souvenirs, assure que M. de Roquelaure avoit pensé à l’épouser elle-même. (Edit. Michaud, Paris, Didier, p. 494.)
  99. La succession du duc du Lude devoit en effet revenir à Roquelaure, puisque le duc n’avoit eu d’enfants ni de sa première femme, Eléonore de Bouillé, ni de la seconde, Marguerite-Louise de Béthune, veuve du comte de Guiche.
  100. Dans les éclaircissements dont il a fait suivre le second volume de ses Mémoires sur madame de Sévigné, M. Walckenaër a donné, sur l’usage qu’on avoit de visiter les jeunes mariés le lendemain de leurs noces, une longue et très curieuse note, à laquelle nous renvoyons le lecteur. (Voy. son ouvrage, t. 2, p. 390-392.)
  101. Charles-Maurice Le Tellier, archevêque et duc de Reims, maître de la chapelle de musique du Roi, intermédiaire de Sa Majesté vis-à-vis des gens de lettres et des artistes depuis la mort de Colbert, étoit frère du marquis de Louvois. Né en 1642, il mourut le 22 février 1710. (Voy., dans cette collection, les notes de M. Ed. Fournier sur un pamphlet, le Cochon mitré, qui attaque le galant archevêque. — Variétés historiques, t. 6, p. 209.)
  102. On prétend que ce nom de petits-maîtres commença à s’établir en France lorsque le duc de Mazarin, fils du maréchal de La Meilleraie, fut reçu grand-maître de l’artillerie en survivance de son père : on appela petits-maîtres les jeunes seigneurs de son âge. On donna ensuite ce nom aux jeunes gens qui prétendoient briller plus que les autres ; et Saint-Evremont nous montre déjà cette qualification tombée dans le discrédit parce qu’on l’appliquoit à la bourgeoisie.
  103. « M. De Termes étoit de la même maison que M. de Montespan et n’avoit de noble que de la naissance et de la valeur. Il étoit pauvre, et si bas qu’il fit l’impossible pour être premier valet de chambre du Roi. » (Saint-Simon, Comment. sur le Journal de Dangeau, t. 1, p. 81.) — M. de Montespan ne tenoit à l’illustre maison de Saint-Lary, d’où le duc de Bellegarde et son frère le marquis de Termes, que par les femmes. La sœur du duc de Bellegarde avoit en effet épousé le bisaïeul du marquis de Montespan, dont la femme fut aimée de Louis XIV, et l’aïeul du marquis épousa aussi une Saint-Lary.
  104. Louise Marie Foucault, fille du maréchal de ce nom, étoit veuve, depuis le 2 déc. 1672, de Michel II de Castelnau, fils lui-même d’un maréchal de France. La marquise avoit aimé, paroît-il, le duc de Longueville, qui se moquoit d’elle. Quand il mourut, madame de Castelnau apprit vite les vrais sentiments du duc, et, le 8 juillet 1672, madame de Sévigné écrivoit : « La Castelnau est consolée. »
  105. Nombre de gentilshommes en province se mêloient de fabriquer de la monnoie : on a vu que le père de madame de Maintenon avoit été accusé de ce crime. Les Grands jours d’Auvergne, par Fléchier, donnent des renseignements curieux sur ce sujet.
  106. Voy. la note 368 ci-dessus, p. 465.
  107. Louis Robert, président en la Cour des Comptes depuis 1679. Il avoit été d’abord intendant en Flandres.
  108. Les mémoires de la Fare ne parlent pas autrement : « Ce qui donna l’idée de ce crime, qui étoit alors fort commun en France, fut l’affaire de madame de Brinvilliers, fille du lieutenant-civil d’Aubray. » Nous ne rappellerons pas les scandaleuses affaires de ce temps, portées à la trop fameuse chambre des poisons, etc.
  109. Nous avons déjà vu ce mot employé plus haut.
  110. Maintenon. (Note du texte.)
  111. Montespan. (Id.)
  112. Fille de madame de Montespan et du Roi. (Ibid.) — Elle épousa le duc de Bourbon.
  113. Petit-fils du prince de Condé. (Ibid.)
  114. C’étoit le duc du Maine.
  115. Sur les dames en général. (Ibid.)
  116. D’Olonne, Meklebourg, de Fiesque. (Ibid.)
  117. Marie Anne de Bourbon, fille de Louis XIV et de mademoiselle de La Vallière, mariée, le 16 janvier 1680, à Louis Armand de Bourbon, prince de Conti. Voy. ci-dessous.
  118. Le prince Henri-Jules, fils du grand Condé. Nous avons déjà rencontré son nom.
  119. Louis Armand de Bourbon, prince de Conti, né le 4 avril 1661, fils d’Armand de Bourbon, prince de Conti, et d’Anne Marie Martinozzi. — Il mourut le 9 nov. 1685. — Voy. la note 382, ci-dessus.
  120. François-Louis de Bourbon, prince de la Roche sur Yon, frère d’Armand de Bourbon, prince de Conti, naquit le 30 avril 1664. Il devint lui-même prince de Conti, en nov. 1685, après la mort de son aîné, et épousa sa cousine, fille du prince Henri-Jules et petite-fille du grand Condé.

    Le prince de Conti et le prince de la Roche sur Yon firent en 1685 la campagne de Hongrie. On connoît les emportements du Roi à leur égard.

  121. Le bâton n’étoit pas seulement l’arme des vengeances quand il s’agissoit de châtier un poëte ou quelque bourgeois. Les gentilshommes ne se l’épargnoient pas. Ainsi le cardinal de Sourdis fut bâtonné par le duc d’Epernon, et il eut l’honneur, dit Tallemant, d’être le prélat le plus battu de France. Le comte de Bautru passa aussi par le bois, ce qui fournit un bon mot à sa verve intarissable. — Dans la hiérarchie des offenses dont connoissoit le tribunal des maréchaux de France, la bastonnade venoit entre le démenti et le soufflet. — Le traitement dont fut l’objet le marquis de Termes n’a donc rien d’étonnant. Dangeau, à la date du 17 déc., assez près de Noël, comme on voit, 1686, confirme le rapport de notre texte, et Saint-Simon, dans son commentaire, entre, sur ce fait, dans d’assez longs détails. (Journal de Dangeau, I, 81.)
  122. Le Journal de Dangeau, et surtout le commentaire de Saint-Simon, font bien connoître le ménage du duc de Ventadour : « Madame de Ventadour étoit fort belle et fort agréable, son mari très laid et très contrefait. Ils étoient très mal ensemble, et les choses étoient allées souvent fort loin… On se soucioit peu du mari, dont la débauche et une absence continuelle de la cour ne lui donnoient pas grande considération….. » (Journal de Dangeau, t. 23.)
  123. La démoralisation même des classes élevées étoit alors arrivée à un point que les pamphlets ne sont pas seuls à signaler. Le jeu, dont la mode, ou plutôt la fureur, avoit été apportée d’Italie, étoit une des principales causes de cette corruption incroyable. On, — je dis les gens qui sembloient devoir être le moins susceptibles de succomber à la tentation, — on ne se faisoit aucun scrupule d’aider un peu ou de corriger la fortune. L’abus ne cessa pas entre Mazarin et la marquise de Parolignac, un des personnages de Candide.
  124. Le jeu de la bête ou de l’homme étoit un jeu où le perdant payoit, non sa mise, mais celle de tous les joueurs.
  125. Nous rappelons que la demoiselle étoit la bourgeoise mariée ou la fille noble. — Une des premières règles du tribunal des maréchaux de France étoit celle-ci : « Il ne suffit pas que l’une des parties soit justiciable du tribunal pour le rendre compétent : elles doivent l’être toutes les deux. » Or, le tribunal ne jugeoit que les nobles. « Les femmes ou les veuves des gentilshommes, des militaires ou des nobles, ont toujours eu le droit de recourir à la justice de MM. les maréchaux de France pour obtenir des réparations. » (De Beaufort, Recueil concernant le tribunal de Nosseigneurs les maréchaux de France. Paris, 1785, 2 vol. in-8, t. I, p. 72 et p. 73.).
  126. Les maréchaux de France étoient compétents dans les affaires relatives aux « billets ou promesses stipulées d’honneur, lorsque les deux parties sont gentilshommes, militaires ou nobles. » (Ibid. p. 80.) Ce débat étoit d’autant plus fâcheux pour le duc de Ventadour qu’il y avoit eu déjà une affaire entre le duc d’Aumont et lui devant le tribunal des maréchaux.
  127. Voy. ci-dessus, p. 440, note 356.
  128. Voy. t. 2, p. 429.
  129. Le duc d’Aumont, sa femme, son fils et l’archevêque de Reims se trouvent face à face dans ce curieux passage de Dangeau : « M. de Villequier obtint de M. le duc d’Aumont, son père, la permission de le voir, et on le présenta ensuite à la duchesse d’Aumont, sa belle-mère. Il avoit été raccommodé quelques jours auparavant avec son oncle l’archevêque de Reims, et ce fut lui qui le présenta à M. et madame d’Aumont. » — En rapportant et rapprochant toutes ces circonstances, Dangeau donne une singulière portée à ces lignes qui paroissent d’abord si inoffensives.
  130. Le prince de Turenne, dont madame de Sévigné disoit : « Comment vous fait ce nom ? » et : « C’est pour dégrader ce nom que je ne dis pas monsieur de Turenne tout court. » (Lett. du 21 déc. 1689 et du 8 janv. 1690.) — Le prince de Turenne étoit fils du duc de Bouillon et de Marie Anne Mancini. Marié, le 21 fév. 1691, avec Anne Geneviève de Lévis-Ventadour, fille du duc de Ventadour et de sa femme, trop connue par ce pamphlet, le prince de Turenne mourut, le 5 août 1692, des suites d’une blessure reçue à Steinkerque. — Voy. ci-dessus, p. 194.
  131. Godefroy-Maurice de La Tour, duc de Bouillon, neveu du grand Turenne.
  132. De tous les grands officiers de la maison du Roi, le grand chambellan est celui qui approchoit le plus de S. M. — Dans les lits de justice, le grand chambellan avoit sa place aux pieds du Roi, sur un carreau de velours violet, semé de fleurs de lys d’or ; aux audiences des ambassadeurs, il avoit sa place derrière le fauteuil du Roi, entre le premier gentilhomme de la chambre et le maître de la garde-robe ; le jour du sacre, il recevoit des mains de l’abbé de Saint-Denis les bottines du Roi et les lui chaussoit ; il lui vêtoit la dalmatique bleue et le manteau royal. « Quand le roy s’habille, il luy donne sa chemise, et ne cède cet honneur qu’aux enfants de France et au premier prince du sang. Lorsque le Roy déjeune ou qu’il mange dans sa chambre, c’est à luy ou aux premiers gentilshommes de la chambre à qui il appartient de le servir et luy donner la serviette. Le garçon de la chambre ou le porte-chaise porte aussi au sermon un siége de la chambre du Roi pour le grand chambellan. » (État de la France.)
  133. Ce fait, rapporté par Dangeau, est confirmé par Saint-Simon. — Dangeau : « Jeudi 30 nov. 1684… Après le petit coucher, le Roi appela M. de Turenne et lui fit une forte réprimande sur ce qu’il le servoit peu respectueusement. » — Saint-Simon : « M. de Turenne, fils aîné de M. de Bouillon et grand chambellan en survivance, profita mal de cette correction et se fit enfin exiler. Un matin, en donnant la chemise au Roi, il ne se donna pas la peine d’ôter des gants à frange, de laquelle il donna par le nez au Roi fort rudement, qui le trouva aussi mauvais qu’il est possible de le croire. » — Journal de Dangeau, t. I, p. 75.
  134. Son père étoit le duc de Bouillon ; Turenne étoit l’oncle de celui-ci, grand-oncle par conséquent du jeune prince.
  135. Henri de Lorraine, comte de Briosne, fils de Louis de Lorraine, comte d’Armagnac, et de Catherine de Neufville, fille du maréchal de Villeroi, né le 15 nov. 1661, grand écuyer en survivance depuis le 25 fév. 1677.
  136. Louis de Lorraine, comte d’Armagnac, gouverneur de la province d’Anjou et des châteaux d’Angers et des Ponts-de-Cé, étoit né en 1641. De son mariage avec mademoiselle de Villeroy il eut neuf enfants, une fille, entre autres, mariée au duc de Cadaval, Portugais, et une autre mariée au duc de Valentinois.
  137. Charles François Frédéric de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, né le 28 février 1662, étoit fils de François Henri de Montmorency et de Madeleine Claire de Clermont-Luxembourg. Le prince de Tingry épousa le 28 août 1686 Marie Thérèse d’Albert, fille aînée du duc de Chevreuse. Il mourut jeune, et son plus jeune frère, connu jusque-là sous le nom de chevalier de Luxembourg, et né en 1675, prit le titre de prince de Tingry, bien que son aîné eut laissé un fils.
  138. On voit à chaque instant de ces sortes de parties de plaisir improvisées. Tantôt des jeunes gens apprennent qu’un bal se donne quelque part, et ils entrent en passant, sans frais de toilette ; tantôt, surtout en temps de carnaval, on se masque, on se déguise, et l’on va, par bandes, sans y être invités, dans toutes les maisons où l’on sait qu’il y a bal.
  139. M. le Grand, c’est le grand écuyer ; on disoit de même M. le Premier pour le premier écuyer de la petite écurie.
  140. Ici, dans certaines éditions, est intercalé un long passage que nous avons donné nous-même, d’après les textes les plus anciens, dans notre second volume, p. 421-454.
  141. Ici commence, dans l’édition de 1754, un nouveau pamphlet, sous le titre de : Amours de monseigneur le Dauphin avec la comtesse du Roure. — Nous en avons donné un autre texte (p. 185).
  142. Dans le noël cité plus haut. — Cf. ci-dessus le pamphlet des Amours du Dauphin.
  143. L’édition de 1754 intercale ici un passage qui fait le début de notre texte.
  144. La phrase qui précède ne se trouve que dans cette édition.
  145. Ici recommence, dans l’édition de 1754, le texte des Amours du Dauphin, différent de celui que nous avons donné ci-dessus.
  146. Sur ces premiers amours du Dauphin, voyez les souvenirs de madame de Caylus, édit. Michaud (Paris, Didier), p. 496 ; — Journal de Dangeau, texte et notes, pp. 327, 336, 428, 437, etc., etc.
  147. Entre les divers passages de Dangeau, commenté par Saint-Simon, que nous venons de citer, celui-ci nous a paru d’un intérêt particulier pour le pamphlet que nous annotons : « Monseigneur étoit amoureux de madame de Polignac, et cela avoit hâté son mariage. Elle étoit mademoiselle de Rambures, fille de madame la Dauphine, robine plaisante, bien de l’esprit et point du tout bonne. Cela dura toujours avec Monseigneur, jusqu’à ce qu’il découvrît que le marquis de Créqui, qui étoit dans cette intrigue, étoit pour le moins aussi bien traité que lui ; c’est ce qui fit l’éclat. Ils furent chassés, et madame de Polignac n’est pas revenue à la Cour depuis, seulement à la fin de sa vie, des moments, se montrer une fois ou deux l’année. Elle n’en fut pas moins galante, sans que son mari le trouvât mauvais. Elle joua tant qu’elle se ruina, et s’en alla en Auvergne, où elle mourut assez étrangement, ce dit-on, et fort lasse de vivre. » (Comment. de Saint-Simon sur le Journal de Dangeau. T. I, p. 428.)
  148. François Joseph, marquis de Créqui, étoit fils du maréchal de Créqui et de Catherine de Rougé, laquelle étoit fille de ce Du Plessis Bellière dont la femme, Suzanne de Bruc, fut si compromise dans l’affaire de Fouquet ; né en 1662, le marquis de Créqui fut tué au combat de Luzzara, en Italie, le 13 août 1702. Il ne laissa que des filles, qui moururent sans avoir été mariées.
  149. Le marquis de Créqui épousa, à la date du 4 février 1683, Anne Charlotte d’Aumont, fille du duc d’Aumont et de sa première femme. — Voy. ci-dessus.
  150. Epier, surveiller secrètement. Furetière donne comme exemple du mot éclairer dans ce sens : « Les princes sont plus esclairez que les autres hommes. »
  151. L’hôtel de Longueville, voisin de l’hôtel de Rambouillet et de l’enclos des Quinze-Vingts, étoit situé dans la rue Saint-Thomas du Louvre. Il avoit porté successivement, d’après ses propriétaires, les noms d’hôtel de la Vieuville, de Luynes, de Chevreuse, et enfin d’Epernon. Bâti par Metezeau, décoré par Mignard, l’hôtel de Longueville finit par devenir, en 1749, un magasin de tabacs.
  152. L’hôtel de Créqui étoit dans la rue des Poulies. Il fut bâti pour Charles de Créqui, l’année où celui-ci fut fait maréchal de France, en 1622.
  153. François de Créqui, maréchal de France, arrière-petit-fils du premier maréchal de Créqui, nommé dans la note précédente. François, maréchal de Créqui, mourut le 4 fév. 1687.
  154. On lit à ce sujet dans le Journal de Dangeau, sous la date du mercredi 22 mai 1686 : « Je sus que M. l’archevesque de Reims avoit fait sortir de chez lui le marquis et la marquise de Créqui, sa nièce, qu’il y avoit fait loger avec tous leurs domestiques et leurs chevaux, qu’il nourrissoit. La marquise s’est retirée chez le maréchal de Créqui, qui l’a très bien reçue, et qui l’emmènera à Nancy. » (T. I, p. 338.)
  155. Voy. la note précédente. — Dangeau, à la date du 1er mars 1686, parle ainsi de ces mariages : « Madame de Polignac, qui avoit un décret de prise de corps contre elle depuis long temps, avoit cru pouvoir demeurer à Paris en sûreté et qu’on ne songeoit plus à ces affaires-là. Elle y est donc venue, et a fait proposer des mariages pour son fils ; d’un côté elle a fait parler au comte de Grammont pour sa fille aînée, et de l’autre aux parents de mademoiselle de Rambures. Il y a eu des pourparlers sur tout cela, qui ont fait savoir au Roi que madame de Polignac étoit dans Paris, et on lui a envoyé ordre d’en sortir et de se retirer chez elle. » — On voit que notre pamphlet, qui parle de la répugnance qu’avoit la marquise de Polignac à marier son fils avec mademoiselle de Rambures, est dans l’erreur, puisque madame de Polignac fit elle-même toutes les démarches nécessaires au mariage.
  156. Charlotte Bautru, fille de Nicolas Bautru, comte de Nogent, et de Marie Coulon, fille d’un conseiller au Parlement. Mariée d’abord au marquis de Rannes, et devenue veuve, elle épousa Jean Baptiste Armand de Rohan, prince de Montauban, deuxième fils de Charles de Rohan, duc de Montbazon, comte de Rochefort et de Montauban, et de Jeanne Armande de Schomberg.
  157. Nicolas d’Argouges, marquis de Rannes, colonel-général des dragons et lieutenant général des armées du Roi.
  158. Scandalisée, c’est-à-dire donnée en scandale, déchirée, perdue de réputation.
  159. Charles de Rohan, prince de Guéméné, duc de Montbazon, dit le prince de Montauban, étoit fils aîné de Charles de Rohan, duc de Montbazon, et de Jeanne Armande de Schomberg. Son fils, archevêque-duc de Reims, eut l’honneur de sacrer le Roi Louis XV.
  160. Le duc de Montbazon, père du prince de Guéméné et du prince de Montauban, dont nous avons parlé dans les notes précédentes, étoit fils de Louis de Rohan VII, prince de Guéméné, grand veneur de France, mort le 19 fév. 1667, et de sa cousine germaine, Anne de Rohan, princesse de Guéméné. Le duc de Montbazon mourut fou et enfermé, à Liége. (Saint-Simon, Comment. sur Dangeau, t. I, p. 136.)
  161. Voy. la note précédente.
  162. Var., édit. 1754 : « Avant que de parler du bonheur qu’il eut d’avoir sa femme. »
  163. Voy. les notes 424 et 425, à la page précédente.
  164. Louis, chevalier de Rohan, frère du duc de Montbazon le fou, avoit été reçu en 1656 grand veneur, en survivance de son père ; celui-ci étant mort en 1667, le chevalier de Rohan exerça sa charge jusqu’en 1670, qu’il s’en démit en faveur de Maximilien de Belleforière, marquis de Soyecourt. On connoît sa trahison : il fut décapité le 27 nov. 1674.
  165. Journal de Dangeau : « Mercredi, 14 mars 1685 : Madame la princesse de Guéméné mourut à Rochefort ; elle laisse 200,000 liv. de rentes en fonds de terre ; elle est morte à 80 ans passés. » Saint-Simon ajoute : « Cette princesse est la belle-sœur de la célèbre madame de Chevreuse… Elle avoit beaucoup d’esprit, de beauté et d’agrément, dont tout usage lui étoit bon (à son mari) pourvu qu’il y trouvât profit, considération et grandeur. » (Journal de Dangeau, t. I, p. 135-136.)
  166. Cette campagne, qui est de 1667, coïncide avec la date de la mort du prince de Guéméné, le grand veneur, dont le duc de Montbazon se montra si mécontent de n’avoir pas la survivance.
  167. « Vendredi 13 déc. 1686 : « On croit que le marquis de Créqui ira voyager, et que la Cour a conseillé à son père de lui faire prendre ce parti-là. On dit aussi que madame de Polignac ne paraîtra pas sitôt à la Cour. Monseigneur lui a fait dire par…. qu’il ne vouloit plus avoir de commerce avec elle. » (Journal de Dangeau, I, 428.).
  168. Voy. la note précédente, et ajoutez ce qui suit : « Le Roi dit au duc d’Aumont que son gendre, le marquis de Créqui, avoit envie de lui déplaire, puisqu’il demeuroit toujours ici, quoiqu’il lui eût fait conseiller par sa famille de s’absenter. Ainsi, apparemment, il partira demain. » (Journal de Dangeau, t. I, p. 437.) — Les Mémoires du Marquis de Sourches ajoutent quelques détails : « Le Roi fit voir à Monseigneur les lettres qu’on avoit trouvées dans la cassette, dans lesquelles le marquis de Créqui et cette dame (madame de Polignac) ne le traitoient pas avec tout le respect qu’ils devoient, ce qui ayant achevé d’aliéner son esprit contre cette dame, il consentit sans peine que le Roi exilât le marquis hors du royaume….. Le maréchal de Créqui fit tous ses efforts pour obtenir le pardon de son fils, mais le Roi demeura ferme dans sa résolution, et toute la grâce qu’il lui accorda fut de trouver bon que le marquis vînt prendre congé de lui publiquement, comme pour s’en aller voyager en Italie. » (Mémoires, t. II, pp. 229-233.)
  169. L’édition de 1754 continue ce pamphlet, sous le titre de : Amours de Monseigneur le Dauphin avec la comtesse Du Roure, et son texte, presque entièrement différent de celui que nous avons donné, tantôt supprime, tantôt y ajoute de longs passages.