Histoire comique/XX

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Calmann-Lévy (p. 311-324).



XX


A Pâques, un événement considérable accrut sa joie. Elle fut engagée à la Comédie-Française. Depuis quelque temps, sans le dire, elle sollicitait pour cela. Sa mère l’avait aidée dans ses démarches. Madame Nanteuil était aimable, depuis qu’elle était aimée. Maintenant elle portait des corsets droits et avait des jupons qu’elle pouvait montrer partout. Elle fréquenta les bureaux du ministère, et l’on croit que, sollicitée par un sous-chef aux beaux-arts, elle céda de très bonne grâce. Du moins, Pradel l’affirmait.

Il s’écriait tout réjoui :

— On ne la reconnaît plus, la maman Nanteuil ! Elle est devenue très désirable, et je l’aime mieux que sa petite rosse de fille. Elle a meilleur caractère.

Comme les autres, Félicie Nanteuil avait dédaigné, méprisé, dénigré la Comédie-Française. Elle avait dit comme les autres : « Je n’ai guère envie d’entrer dans cette maison-là. » Et quand elle fut de la maison, elle exulta de joie et d’orgueil. Ce qui doublait son plaisir, c’est qu’elle devait débuter dans l’École des Femmes. Déjà elle travaillait le rôle d’Agnès avec un vieux professeur obscur qu’elle estimait parce qu’il avait toutes les traditions, M. Maxime. Elle jouait, le soir, Cécile de la Grille et vivait dans une fièvre de travail, quand elle reçut une lettre par laquelle Robert de Ligny lui annonçait qu’il revenait à Paris.

Durant son séjour à La Haye, il avait fait quelques expériences qui lui avaient démontré la force de son amour pour Félicie. Il avait eu des femmes qui passaient pour agréables et jolies. Mais ni madame Boumdernoot, de Bruxelles, grande et fraîche, ni les sœurs van Cruysen, modistes sur le Vyver, ni Suzette Berger, des Folies-Marigny, alors en tournée par l’Europe septentrionale, ne lui avaient donné dans le plaisir un sentiment de plénitude. Près d’elles, il avait regretté Félicie et découvert que, de toutes les femmes, il ne désirait que celle-là. Sans madame Boumdernoot, les sœurs van Cruysen et Suzette Berger, il n’aurait jamais connu tout le prix qu’avait pour lui Félicie Nanteuil. Si l’on s’en tient aux mots, on dira qu’il l’avait trompée. C’est le terme propre. Il y en a d’autres qui reviennent à celui-là et sont d’un moins bon usage. Mais si l’on y regarde de plus près, il ne l’avait pas trompée. Il l’avait cherchée, il l’avait cherchée hors d’elle et avait appris qu’il ne la trouverait qu’en elle. Dans son inutile sagesse, il en éprouvait presque de la colère et de l’effroi, inquiet de mettre désormais la multitude de ses désirs sur si peu de substance et dans un endroit unique et fragile. Et il aimait d’autant plus Félicie qu’il l’aimait avec quelque rage et quelque haine.

Le jour même de son arrivée, il lui donna rendez-vous dans une garçonnière qu’un collègue riche du ministère des Affaires étrangères lui avait prêtée. C’était, sur l’avenue de l’Alma, au rez-de-chaussée d’une maison avenante, deux petites pièces tendues de soleils aux cœurs bruns, aux pétales d’or, qui montaient égaux, tranquilles et sans ombre, sur le mur réjoui. Modernes de style, les meubles d’un vert pâle, décorés de tiges fleuries, suivaient dans leurs contours les courbes molles des liliacées et prenaient la douceur des végétations humides. La psyché s’inclinait légèrement dans son cadre de plantes bulbeuses aux formes souples, terminées par des corolles closes, et, dans ce cadre, la glace avait la fraîcheur de l’eau. Une peau d’ours blanc s’allongeait, au pied du lit.

— Toi ! toi !… C’est toi !…

Elle ne pouvait dire autre chose.

Elle lui voyait des prunelles luisantes et lourdes de désir, et, tandis qu’elle le regardait, un nuage s’épaississait sur ses yeux, le feu subtil de son sang, la brûlure de ses reins, le souffle chaud de sa poitrine, l’ardeur fumeuse de son front lui vinrent ensemble à la bouche, et elle appuya longuement sur les lèvres de son amant un baiser rempli de toutes ces flammes et frais comme une fleur dans la rosée.

Ils se demandaient l’un à l’autre vingt choses à la fois et entremêlaient leurs questions.

— Est-ce que tu t’ennuyais loin de moi, Robert ?

— Alors, tu débutes à la Comédie ?

— Est-ce que c’est joli, La Haye ?

— Oui, une petite ville paisible. Des maisons rouges, grises, jaunes, avec des pignons en escalier, des volets verts, des géraniums aux fenêtres.

— Qu’est-ce que tu faisais là dedans ?

— Pas grand’chose… Je faisais le tour du Vyver.

— Tu n’allais pas avec des femmes, au moins ?

— Ah ! ma foi, non… Comme tu es jolie, ma chérie ! Tu es guérie maintenant ?

— Oui, oui, je suis guérie.

Et, tout à coup suppliante :

— Robert, je t’aime. Ne me quitte pas. Si tu me quittais, bien sûr que je n’en prendrais pas un autre. Et qu’est-ce que je deviendrais ? Tu sais que je ne peux pas me passer d’amour.

Il lui répondit brusquement, d’un ton rude, qu’il ne l’aimait que trop, qu’il ne pensait qu’à elle.

— J’en deviens stupide !

Cette rudesse la ravit et la rassura mieux que n’eût fait la molle douceur des serments et des promesses. Elle sourit et commença à se déshabiller généreusement.

— Quand débutes-tu à la Comédie ?

— Ce mois-ci.

Elle ouvrit son petit sac et en tira, avec sa poudre de riz, son bulletin de répétition, qu’elle tendit à Robert. Ce qu’elle ne se lassait pas d’admirer dans ce papier, c’était qu’il portait l’en-tête de la Comédie, avec la date lointaine, auguste, de la fondation.

— Tu vois. Je débute dans Agnès de l’École des Femmes.

— C’est un joli rôle.

— Je te crois !

Et, en se déshabillant, des vers lui venaient aux lèvres, et elle les murmurait :

« Moi, j’ai blessé quelqu’un ? fis-je tout étonnée.

Oui, dit-elle, blessé ; mais blessé tout de bon ;

Et c’est l’homme qu’hier vous vîtes du balcon.

Las ! qui pourrait, lui dis-je, en avoir été cause ?

Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose ?… »

Tu vois, je n’ai pas maigri…

« Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal,

Et c’est de leurs regards qu’est venu tout son mal… »

J’ai plutôt engraissé, mais pas trop.

« Hé, mon Dieu ! ma surprise est, fis-je, sans seconde ;

Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde ? »

Il écoutait ces vers avec plaisir. S’il n’avait pas beaucoup plus de lettres antiques ni de tradition française que ses jeunes contemporains, il avait plus de goût et des curiosités plus vives. Et, comme tous les Français, il aimait Molière, le comprenait, le sentait profondément.

— C’est délicieux, dit-il. Maintenant viens.

Elle laissa couler sa chemise avec une grâce tranquille et bienfaisante. Mais, parce qu’elle voulait se faire désirer, et pour l’amour de la comédie, elle commença le récit d’Agnès :

« J’étais sur le balcon à travailler au frais,

Lorsque je vis passer sous les arbres d’auprès

Un jeune homme bien fait qui, rencontrant ma vue… »

Il l’appela, l’attira à lui. Elle lui glissa des bras, et, s’approchant de la psyché, elle continua de réciter et de jouer devant la glace :

« D’une humble révérence aussitôt me salue. »

Elle fléchit le genou, une première fois légèrement, ensuite un peu plus bas, puis, la jambe gauche en avant, et rejetant la jambe droite en arrière, elle salua profondément :

« Moi, pour ne point manquer à la civilité,

Je fis la révérence aussi de mon côté… »

Il l’appela, plus pressant. Mais elle fit une seconde révérence, dont elle marqua les temps avec une amusante précision. Et elle ne s’arrêta plus de réciter ni de faire des révérences aux endroits où le texte et la tradition les indiquent.

« Soudain il me refait une autre révérence ;

Moi, j’en refais de même une autre en diligence ;

Et lui, d’une troisième aussitôt repartant,

D’une troisième aussi j’y repars à l’instant… »

Elle exécutait tous les jeux de scène sérieusement, avec conscience et le soin de bien faire. Ses attitudes, dont quelques-unes déconcertaient parce qu’il eût fallu une jupe pour les expliquer, étaient presque toutes jolies et toutes intéressantes, en ce qu’elles accusaient dans un corps jeune des muscles fermes sous leur molle enveloppe, et révélaient, à chaque mouvement, des correspondances et des harmonies qu’on n’observe pas d’ordinaire.

En revêtant sa nudité de la bienséance des attitudes et de l’ingénuité des expressions, elle réalisait par fortune et caprice un joyau d’art, une allégorie de l’Innocence dans le goût d’Allegrain ou de Clodion. Et, dans cette figurine animée résonnait avec une pureté délicieuse le grand vers comique. Robert, charmé malgré lui, la laissa aller jusqu’au bout. Ce qui l’amusait surtout, c’était que la chose la plus publique de toutes, une scène de théâtre, lui fût offerte ainsi d’une façon privée et secrète. Et, en observant les façons cérémonieuses de cette fille toute nue, il se donnait aussi le plaisir philosophique de découvrir avec quoi l’on fait de la dignité dans les meilleures compagnies.

« Il passe, vient, repasse et toujours de plus belle

Me fait à chaque fois révérence nouvelle ;

Et moi, qui tous ses tours fixement regardais,

Nouvelle révérence aussi je lui rendais… »

Cependant elle admirait dans la glace ses seins fraîchement éclos, sa taille agile, ses bras un peu minces, ronds et fuselés, ses jambes fines, ses beaux genoux polis, et, voyant tout cela servir au bel art de la comédie, elle s’animait, s’exaltait ; une légère rougeur, comme un fard, colorait ses joues.

« Tant que si sur ce point la nuit ne fût venue,

Toujours comme cela je me serais tenue,

Ne voulant point céder, ni recevoir l’ennui

Qu’il me pût estimer moins civile que lui… »

Il lui cria, du lit, où il était accoudé :

— Maintenant, viens !

Alors, tout animée et empourprée :

— Et moi, tu crois donc que je ne t’aime pas !…

Elle se jeta au côté de son ami. Abandonnée et souple, elle renversa la tête, offrant aux baisers ses yeux voilés de cils ombreux et sa bouche entr’ouverte où luisait un humide éclair.

Tout à coup elle se dressa sur ses genoux. Ses prunelles fixes étaient pleines d’une horreur indicible. De sa gorge sortit un cri rauque, suivi d’une plainte douce et longue comme un son d’orgue. Elle montra du doigt, en détournant la tête, la fourrure blanche étendue au pied du lit.

— Là ! là !… Il est couché en chien de fusil, la tête trouée… Il me regarde en riant avec du sang au coin de la bouche…

Ses yeux, grands ouverts, roulèrent tout blancs. Son corps se tendit en arc, et quand il eut repris sa souplesse, elle tomba comme morte.

Il lui mouilla les tempes d’eau froide et la ranima. D’une voix enfantine, elle se plaignit d’être brisée à toutes les jointures. Sentant une brûlure au creux de ses mains, elle regarda et vit que la paume était coupée et saignait.

Elle dit :

— C’est mes ongles qui sont entrés dans ma main. Ils sont pleins de sang, mes ongles, vois !

Elle le remercia tendrement des soins qu’il lui avait donnés, et s’excusa avec douceur de lui causer tous ces ennuis.

— C’est pas pour ça que tu étais venu, hein ?

Elle essaya de sourire et regarda autour d’elle.

— C’est joli, ici.

Son regard rencontra le bulletin de répétition ouvert sur la table de nuit, et elle soupira :

— Qu’est-ce que ça fait que je sois une grande artiste, si je ne suis pas heureuse ?

Sans le savoir, elle répétait mot pour mot ce que Chevalier avait dit quand elle l’avait repoussé.

Puis, soulevant sa tête encore lourde au-dessus de l’oreiller qu’elle avait creusé, elle tourna vers son amant ses yeux tristes et lui dit avec résignation :

— Nous nous aimions bien, nous deux. C’est fini. Nous ne serons plus jamais l’un à l’autre, plus jamais… Il ne veut pas !

FIN