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Histoire d’Ernestine

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Tome I
Œuvres complètesFoucault, Libraire.


HISTOIRE
D’ERNESTINE.


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Une étrangère, arrivée depuis trois mois à Paris, jeune, bien faite, mais pauvre et inconnue, habitoit deux chambres basses au faubourg Saint-Antoine : elle s’occupoit à broder, et vivoit de son travail. Revenant un soir de vendre son ouvrage, elle se trouva mal en rentrant dans sa maison : on s’efforça vainement de la secourir, de la ranimer ; elle expira sans avoir repris ses sens, ni laissé apercevoir aucune marque de connoissance.

Ses voisines, effrayées de ce terrible accident, remplirent sa triste demeure de cris et d’exclamations ; elles s’appeloient les unes et les autres, et se répétoient : « Christine, hélas ! la pauvre Christine » !

Une bourgeoise, dont le jardin se terminoit au mur de la maison d’où s’élevoit ce bruit, attirée par le désir d’être utile à celles qui gémissoient si haut, fut elle-même s’informer de la cause de leurs clameurs ; on l’en instruisit. Pendant qu’on lui parloit, ses yeux se fixèrent sur une petite fille âgée de trois ou quatre ans : cette innocente créature pleuroit près de la morte, l’appeloit, la tiroit par sa robe, et lui crioit : « Ma mère, éveillez-vous ! ma mère, éveillez-vous donc » !

Le cœur de la sensible voisine s’émut à ce spectacle : elle s’avança, prit la petite dans ses bras, la caressa, essuya ses larmes. La beauté de l’enfant redoubla son attendrissement. Elle envoya chercher un homme de justice, donna de l’argent pour faire inhumer l’étrangère. Ayant rempli toutes les formalités nécessaires au dessein de se charger de la jeune orpheline, elle la prit par la main et la conduisit chez elle.

Celle dont le bon cœur éclatoit par cet acte d’humanité, se nommait madame Dufresnoi ; veuve d’un marchand peu riche, elle s’étoit arrangée avec la famille de son mari. Contente de 3,000 livres de rentes viagères, elle venoit d’abandonner à des enfants d’un premier lit, des droits assez considérables sur leur succession. Ce procédé généreux lui procura la satisfaction de voir établir convenablement les filles d’un honnête homme dont elle chérissoit la mémoire.

La petite étrangère s’appeloit Ernestine. Elle étoit allemande, et ne paroissoit pas née dans la bassesse. Elle s’exprimoit difficilement en français. À force de l’interroger, on comprit par ses discours, qu’un méchant mari avoit contraint l’infortunée Christine à quitter sa maison et sa patrie, et jamais on n’en apprit d’avantage.

Ernestine pleura sa mère, la demanda souvent dans les premiers jours qui suivirent sa mort. Elle l’oublia, grandit, se forma, devint belle : sa taille svelte et légère, des yeux noirs, pleins de feu, de beaux cheveux cendrés, des dents blanches et bien rangées, un souris doux et tendre, des grâces, un esprit naturel, la rendoient à douze ans une fille charmante. Elle reçut une éducation simple, apprit à chérir la sagesse, à regarder l’honneur comme sa loi suprême : mais vivant très-retirée, ses idées ne purent s’étendre ; elle n’acquit aucune connoissance du monde, et conserva long-temps cette tranquille et dangereuse ignorance des vices, qui, éloignant de notre esprit la crainte et la triste défiance, nous porte à juger des autres d’après nous-mêmes, et nous fait regarder tous les humains comme des créatures disposées à nous chérir et à nous obliger.

Madame Dufresnoi, tendrement attachée à cette jeune personne, songeoit avec douleur à l’état ou elle se trouveroit peut-être un jour : que feroit Ernestine, si la mort de son amie la laissoit sans secours ? Ne pouvant assurer son sort, elle voulut au moins lui donner un talent capable de lui procurer les besoins de la vie et même avec un peu d’aisance. Elle choisit la miniature, et fit venir chez elle un peintre, pour lui apprendre le dessin. Attentive, intelligente et docile, Ernestine s’appliqua, montra de grandes dispositions, les cultiva, fit des progrès, et promettoit de devenir habile, quand madame Dufresnoi, attaquée d’une fièvre maligne, fut en peu de momens réduite à la dernière extrémité : elle mourut le cinquième jour de sa maladie.

Henriette Duménil, sœur du peintre qui montroit à Ernestine, étoit liée d’amitié avec madame Dufresnoi ; elles logeoient près l’une de l’autre et se voyoient assez souvent. Henriette avoit environ trente ans ; élevée par une de ses parentes, femme riche et répandue dans le monde, elle joignoit à un naturel fort aimable, cet agrément que donne l’habitude de vivre au milieu d’un cercle poli. Point de bien, peu de beauté, beaucoup d’esprit l’éloignoient du mariage. La bonté de son caractère, l’honnêteté de ses mœurs, et sa probité connue, lui attachoient de sincères et de constans amis.

Henriette ne quitta pas madame Dufresnoi pendant sa maladie, et quand il en fut temps, elle arracha la désolée Ernestine d’auprès de son lit, la conduisit chez sa parente, et s’enferma avec elle dans son appartement. Elle laissa couler ses larmes, en répandit aussi, et lui accorda cette douceur nécessaire à un cœur affligé : cette liberté de se plaindre, de gémir, que des consolateurs insensibles ou maladroits croient devoir gêner, restreindre, nous ôter même ! ce zèle approche de la dureté : une tranquille raison, de vains discours, de froides considérations blessent une ame accablée du poids de sa douleur. Eh d’où vient, eh pourquoi vouloir persuader à un malheureux, que le trait dont il se sent déchirer, doit à peine laisser des traces de son passage !

Henriette, nommée exécutrice testamentaire par madame Dufresnoi, s’acquitta fidèlement de cet office. On vendit les meubles et les effets au profit d’Ernestine, et on plaça sur sa tête une somme de 8,000 liv., qu’ils rapportèrent. Il falloit lui chercher un asile décent et convenable ; Henriette ne pouvoit la garder : M. Duménil, attaché à son élève, engagea sa femme à la prendre chez elle. Cet honnête homme se contenta d’une très-petite pension, promit de cultiver ses dispositions et de la rendre capable de se soutenir par son talent. Ernestine accepta ses offres avec reconnoissance, et deux mois après la mort de sa bienfaitrice, Henriette la conduisit dans la maison de son frère.

La douleur d’Ernestine était plus profonde qu’on ne devoit l’attendre d’une personne de son âge : elle pleuroit madame Dufresnoi, elle la pleuroit amèrement, sans pourtant envisager toutes les conséquences de la perte qu’elle faisoit en elle. Ses larmes avoient pour objet le regret d’être à jamais séparée d’une femme douce, bonne, attentive ; d’une tendre, d’une indulgente compagne. Madame Duménil n’étoit pas d’un caractère à la dédommager de sa première amie : légère, étourdie, folle même, elle rioit de tout, ne s’intéressoit à rien ; confondoit la tristesse avec l’humeur, et ne voyoit dans une personne affligée qu’une personne ennuyeuse.

Cette femme, âgée de vingt-six ans, avait un goût décidé pour la dissipation et l’amusement : très-bornée dans ses dépenses, elle ne pouvoit se procurer les plaisirs dont elle était avide, ni consentir à s’en priver. Elle chercha les moyens de satisfaire ses désirs malgré son peu de fortune, et devint l’amie complaisante de plusieurs femmes d’une conduite peu exacte. M. Duménil, bon, simple, occupé de son talent, du soin de ménager une poitrine délicate, une santé foible et souvent languissante, laissoit vivre sa femme à sa propre fantaisie. Une gouvernante âgée et raisonnable, conduisoit la maison, avoit de grandes attentions pour son maître. Madame Duménil alloit au spectacle, à la promenade, soupoit dehors, rentroit tard, dormoit une partie du jour ; et comme son mari ne le trouvoit point mauvais, rien ne l’engageoit à se contraindre. L’élève de M. Duménil, appliquée à son étude, la rencontroit à peine deux fois en un mois ; et quand elles se parloient, c’était avec politesse, mais avec une mutuelle indifférence.

Ernestine passa trois années chez son maître, sans que rien troublât la paisible uniformité de sa vie. Parvenue au degré de perfection où M. Duménil pouvoit la conduire, un goût naturel lui fit passer de bien loin ses leçons : il s’en aperçut avec plaisir. Comme il étoit souvent malade, incapable de travailler lui-même, il pensa à faire connoître le talent de son écolière : il engagea plusieurs de ses amis à se laisser peindre par elle, et ces essais commencèrent à lui donner de la réputation.

Un jour que, seule dans le cabinet de M. Duménil, elle achevoit les ornemens d’une miniature qu’il devoit livrer incessamment, elle entendit ouvrir la porte, se tourna, vit un homme dont la parure et l’air distingué pouvoient attirer l’attention : par une suite de l’application d’Ernestine à son ouvrage, elle fut seulement frappée de trouver en lui l’original du portrait où elle travailloit. Elle le salua sans lui parler, une simple inclination, un signe de sa main l’invitèrent à s’asseoir ; il obéit en silence. Ernestine fixa ses regards sur lui, les baissa ensuite sur la miniature, et pendant assez long-temps ses yeux se promenèrent alternativement sur l’aimable cavalier et sur son image.

Cette singularité causa autant de plaisir que de surprise au marquis de Clémengis. Il venoit presser M. Duménil de lui donner ce portrait ; une Dame l’attendoit avec impatience. Il avoit cru trouver le peintre dans ce cabinet où il travailloit ordinairement : y voir à sa place une fille charmante, occupée à considérer ses traits, si parfaitement attachée à contempler son image, qu’elle sembloit se plaire à la regarder ; c’étoit une espèce d’aventure, simple, mais agréable : elle l’amusa, l’intéressa, et lui fit une impression très-vive.

Pendant qu’Ernestine continuoit à comparer l’original et la copie, le Marquis admiroit les grâces répandues sur toute sa personne. Impatient de l’entendre parler, il souhaitoit que son éducation et son esprit répondissent à une figure si séduisante. Il alloit commencer l’entretien, quand M. Duménil arriva, et lui fit de longues excuses sur ce qu’il ne pouvoit encore livrer le portrait. Le Marquis, déjà moins pressé de le donner, interrompit le peintre ; et voulant se procurer encore la douceur de voir les yeux d’Ernestine se fixer sur les siens, il feignit de n’être pas content, trouva des défauts de ressemblance, de dessin, de coloris : comme il blâmoit au hasard, la jeune élève de M. Duménil ne put s’empêcher de rire de ses observations.

Le Marquis la pria d’examiner avec attention s’il se trompoit. Elle le voulut bien. Il se plaça vis-à-vis d’elle ; et après y avoir mis toute son application, Ernestine jugea la copie parfaite. M. de Clémengis s’obstina ; elle ne céda point : le son de sa voix, la justesse de ses expressions, un peu de vivacité excitée par les fausses remarques du Marquis, achevèrent de l’enchanter. Il demanda une copie de son portrait, exigea qu’elle fût entièrement de la main d’Ernestine. Le peintre le promit. M. de Clémengis, manquant enfin de prétexte pour prolonger le plaisir de rester avec Ernestine, sortit à regret de ce cabinet ; et M. Duménil l’accompagnant jusqu’à son carosse, satisfit sa curiosité, en l’instruisant du sort de son élève.

Celui que le hasard venoit d’offrir aux yeux d’Ernestine, joignoit à mille agréments extérieurs, un caractère rare, et peut-être un peu singulier. M. de Clémengis, descendu d’une maison ancienne et distinguée, n’était pas né riche : ses espérances de fortune dépendoient de la révision d’un procès, sollicitée depuis près d’un siècle par ses pères. Son bonheur avait placé dans le ministère un de ses proches parens. Chéri de cet homme puissant, le Marquis jouissoit de tous les avantages attachés à la faveur ; mais il n’en abusoit pas. Plus sensible que vain, plus libéral que fastueux, son ame noble et délicate apprécioit la grandeur et la richesse par le pouvoir qu’elles donnent de faire des heureux. Un naturel doux et tendre le portoit à désirer des amis ; il trouvoit des flatteurs, les servoit, et les dédaignoit : il découvroit un sentiment intéressé dans tous ceux dont il se voyoit caressé. L’amour même ne lui donnoit point de plaisirs sans mélange : s’il goûtoit un instant la satisfaction de se croire choisi, préféré ; d’importunes demandes, des sollicitations pressantes et réitérées, lui laissoient bientôt apercevoir que son crédit attiroit autant que sa personne. Depuis long-temps il cherchoit en vain un cœur capable de l’aimer pour lui-même, et s’affligeoit de ne pouvoir le trouver.

Pendant qu’Ernestine s’occupoit à copier le portrait du Marquis, elle recevoit sa visite tous les matins, et n’attribuoit son assiduité qu’au motif dont il la couvroit. Rien n’avoit préparé son esprit à la défiance ; elle ignoroit le danger où la vue d’un homme aimable pouvoit l’exposer, et la simplicité de ses idées la laissoit dans une parfaite sécurité. Quand on n’a jamais senti le désir de plaire, on plaît long-temps sans s’en apercevoir ; et l’amour qui se cache, ressemble tant à l’amitié, qu’il est facile de s’y méprendre.

M. de Clémengis, chaque jour plus charmé d’Ernestine, voyoit avec chagrin que l’ouvrage avançoit : pour se conserver le plaisir d’aller souvent chez le peintre, il résolut d’apprendre un art qu’il commençoit à aimer. M. Duménil, faible alors, condamné à périr bientôt d’un mal incurable, se trouvoit rarement en état de diriger les essais du Marquis : sa charmante élève fut chargée de ce soin. Elle apprenoit à cet écolier docile à tenir, à guider ses crayons ; lui enseignoit à imiter les traits qu’elle-même formoit : souvent elle rioit de sa maladresse ; quelquefois elle le grondoit, l’accusoit de peu d’intelligence, se plaignoit de ses distractions et, lui montrant deux petites filles qui dessinoient dans la même chambre, elle lui reprochoit de profiter moins de ses leçons que ces enfans.

Jamais le Marquis n’avoit passé des momens si agréables ; la douceur de s’entretenir familièrement avec une fille de seize ans, belle sans le savoir, modeste sans affectation, amusante, vive, enjouée ; à laquelle son rang, sa fortune, ou son crédit n’imposoient aucun égard, qui laissoit paroître une joie naturelle à son aspect, dont l’innocence et l’ingénuité rendoient tous les sentimens libres et vrais : être assis tout près d’elle, la nommer sa maîtresse, lui voir prendre une espèce d’autorité sur lui ; s’empresser à la contenter, à lui plaire sans en avouer le dessein, se flatter d’y réussir ; c’étoit pour le marquis de Clémengis une occupation si intéressante, qu’insensiblement il devint incapable de goûter tous ces vains amusemens dont l’oisiveté cherche à se faire des plaisirs.

Madame Duménil, que l’état fâcheux de son mari forçoit à rester chez elle, s’aperçut de l’amour du Marquis ; elle lui montra une humeur complaisante, eut de longs entretiens avec lui, gagna sa confiance, entra dans ses vues, et contente de sa générosité, elle commença à traiter Ernestine comme une personne dont elle se reprochoit d’avoir long-temps négligé la société. Elle lui fit de tendres caresses, voulut connoître ses besoins, ses désirs, s’empressa à les satisfaire. Chaque jour rendoit la situation d’Ernestine plus douce et plus agréable ; sa reconnoissance lui fit oublier la longue froideur de cette femme : ses bontés la touchèrent ; elle lui pardonna une légèreté d’esprit, dont, après tout, elle n’avoit jamais souffert : quand les défauts des autres ne nous nuisent pas, il est rare qu’ils nous choquent beaucoup. Comme madame Duménil étoit gaie, complaisante, et qu’un secret intérêt l’engageoit à se faire aimer d’Ernestine, elle inspira aisément de l’amitié à une fille sensible, qui croyoit tenir d’elle l’aisance dont elle commençoit à jouir.

M. Duménil touchoit à ses derniers momens ; la certitude de sa mort faisoit couler les larmes de sa tendre élève, et souvent le Marquis la trouvoit toute en pleurs. Une vive inquiétude se mêloit à son chagrin : Henriette, partie depuis deux mois pour la Bretagne, cessa tout-à-coup de lui donner de ses nouvelles ; elle lui manquoit dans un temps où ses conseils lui devenoient nécessaires. Ernestine lui écrivit plusieurs fois, et ne reçut aucune réponse. Ce silence l’affligea : son amie était-elle malade ? négligeoit-elle de l’instruire du parti qu’elle devait prendre après la mort de son maître ? Elle en parla à madame Duménil, qui la rassura sur la santé d’Henriette, et la gronda doucement de lui demander des avis dont elle n’avait pas besoin. « Me croyez-vous capable de vous abandonner, lui dit-elle d’un ton affectueux ; songez-vous à me quitter ? Non, ma chère Ernestine, nous ne nous séparerons point ; vous partagerez ma fortune, elle est peut-être assez étendue pour vous rendre heureuse. J’ai des ressources qui vous sont inconnues. Gardez le silence sur ce secret ; cessez de vous alarmer, et ne regrettez plus les avis d’Henriette ; ils ne pourroient que déranger le plan tracé pour votre bonheur ».

Ces discours, souvent répétés, dissipèrent l’inquiétude d’Ernestine ; mais son cœur fut blessé de l’oubli d’Henriette. En partant elle lui avoit promis de s’intéresser toujours à son sort, de lui procurer un asile, si son frère mouroit. Elle ne pouvoit accorder un procédé si froid avec le caractère d’Henriette : mais l’attachement qu’elle prenoit pour madame Duménil, affoiblit peu à peu ce chagrin, et sans le vouloir, le Marquis aida lui-même à l’en distraire.

Le temps approchoit où M. de Clémengis alloit s’éloigner ; le régiment qu’il commandoit venoit de passer en Italie, il falloit bientôt partir pour s’y rendre. Malgré ses efforts, Ernestine s’aperçut de sa tristesse : rêveur, inquiet, il gardoit un morne silence ; le changement de son humeur la surprit, et ses distractions la fâchèrent. Il passoit le temps de sa leçon à soupirer, à se plaindre d’une douleur intérieure, d’une peine secrète et violente. Ernestine se sentit touchée de l’état où elle le voyoit ; elle lui en demanda la cause avec intérêt, le pressa de la lui confier : mais voyant que ses questions le rendoient plus triste encore, elle cessa de l’interroger, sans cesser de s’occuper de son chagrin ; elle y pensoit à tous momens, attendoit impatiemment l’heure où le Marquis devoit venir ; portoit sur lui des regards curieux et attentifs, et le trouvant toujours sombre, elle baissoit les yeux, craignoit de rencontrer les siens, n’osoit lui parler, et se demandoit tout bas : Qu’a-t-il donc ? je le croyois si heureux ! hélas ! auroit-il cessé de l’être ?

Pendant qu’elle partageoit la douleur du Marquis, sans en connoître le principe, il s’occupoit du soin généreux de fixer pour jamais son sort, de le rendre heureux et indépendant. Madame Duménil, engagée par une grande récompense, à paroître répandre sur son amie les biens dont M. de Clémengis alloit la faire jouir, ne pouvoit comprendre l’étrange conduite d’un amant si libéral et si discret.

« Comment espérez-vous toucher le cœur d’Ernestine, lui disoit-elle, si vous lui cachez la passion qu’elle vous inspire ? Vous l’enrichissez, et vous voulez lui laisser ignorer votre amour et vos bienfaits ? — Ah ! puisse-t-elle les ignorer toujours ces bienfaits, répondit-il ! je veux lui plaire et non pas la séduire ; la rendre libre, et jamais la contraindre ou l’asservir : j’aime à la voir me montrer une innocente affection, s’attacher à moi sans dessein, sans projet, sans crainte, sans espérance ! Un tendre intérêt se peint dans ses yeux depuis qu’elle s’aperçoit de ma tristesse : elle m’aime peut-être ! imposerois-je des lois à cette fille charmante ? En excitant sa reconnoissance, je gênerois son inclination, je m’ôterois la douceur de penser que je possède un cœur qui ne prise en moi que moi-même. »

M. de Clémengis répéta alors à madame Duménil, toutes les instructions qu’il lui avoit déjà données, sur la façon dont elle se conduiroit après la mort de son mari. Elle promit de se conformer à ses intentions ; de garder fidèlement son secret, et de lui apprendre, par ses lettres, ce qu’Ernestine penseroit du changement de sa situation. Peu de jours après cet entretien, M. de Clémengis fut contraint de s’éloigner. Le lendemain de son départ, à l’heure où il se rendoit ordinairement chez Ernestine, elle reçut de sa part une boîte fort riche ; elle renfermoit le portrait que M. Duménil avoit fait du Marquis, et ce billet :

Le marquis de Clémengis, à Ernestine.

« Je vous quitte, ma charmante maîtresse ; un devoir indispensable m’arrache à la douceur de vous voir, de profiter de vos soins, de vos bontés ; mais je n’oublierai point vos leçons : pendant une longue et triste absence, ma seule consolation sera de me les rappeler. Dans vos momens de loisir, daignez vous occuper à regarder ce portrait, à le copier ; multipliez l’image d’un ami dont le cœur vous est tendrement attaché ; conservez son souvenir, et souhaitez quelquefois de le revoir ».

Ernestine sentit de l’émotion et de la douleur en lisant ce billet. Pourquoi M. de Clémengis s’éloignoit-il sans prendre congé d’elle ; sans lui dire qu’il partoit ? Elle lut plusieurs fois sa lettre, toujours révoltée du mystère de sa conduite : insensiblement elle s’attendrit, le regret succéda au dépit. Elle s’étoit fait une douce habitude de voir le Marquis, de lui parler, de passer des heures entières avec lui. Quelle privation ! Elle perdoit jusqu’au plaisir de l’attendre.

Ses yeux mouillés de quelques larmes, s’attachèrent sur le portrait ; elle le considéra long-temps, mais ne l’examinant plus en artiste, elle trouva que M. de Clémengis avoit eu raison de se plaindre de cet ouvrage. « Voilà ses traits, disoit-elle, sa physionomie ; mais où est l’ame, la vivacité de cette physionomie ? Où sont ces regards si doux, où l’amitié se peint ? Combien d’agrémens négligés ! est-ce là ce souris fin et tendre, cet air de bonté, de grandeur ? Où sont tant de grâces dont j’aperçois à peine une faible esquisse » ? En parlant, Ernestine repoussoit tous les dessins qui étoient sur sa table, cherchoit ses crayons ; et, remplie de l’idée du Marquis, elle se flattoit d’en tracer de mémoire une image plus exacte.

Ce travail intéressant fut interrompu peu de jours après, par la mort du pauvre Duménil. Ernestine, tendrement attachée à cet homme, le regretta sincèrement. Sa veuve, pressée d’abandonner un lieu propre à exciter la tristesse, sentiment qu’elle craignoit, se hâta de charger un de ses parens du soin de ses affaires, et dès que la bienséance le lui permit, elle se rendit avec Ernestine à trois lieues de Paris, dans une maison charmante. Plusieurs valets, prévenus de leur arrivée, se présentèrent pour les recevoir, et s’empressèrent à les servir.

Ernestine pleuroit encore ; elle se rappeloit sans cesse la douceur et l’amitié que son maître lui avoit toujours montrées ; cependant l’aspect riant et magnifique de ce beau séjour suspendit son chagrin : les appartemens, les jardins, la vue, l’émail et le parfum des fleurs ; tout surprit ses sens, tout charma ses regards : « Eh ! qui vous a donc prêté cette agréable demeure, dit-elle à son amie ? Ceux qui l’habitent doivent se trouver bien heureux » !

Si la liberté d’y vivre vous paraît un bonheur, répondit madame Duménil, jouissez-en, ma chère amie, et ne craignez pas de le perdre : je dispose actuellement d’une fortune assez considérable : cette jolie terre en fait partie, et vous en êtes la maîtresse. Alors elle lui conta une petite histoire, adroitement préparée pour lui persuader que son mariage, contracté malgré ses parents, l’avoit privée de ses biens pendant la vie de son mari.

Rien ne portoit Ernestine à douter de la sincérité de cette femme ; elle ne connoissoit ni les lois, ni les usages : elle la crut sans hésiter ; la félicita de l’heureux changement de sa situation, et se sentit vivement touchée des assurances que madame Duménil lui donnoit de partager avec elle toutes les douceurs de son nouvel état.

Pour contenter son amie, Ernestine fut obligée d’occuper le plus bel appartement, d’accepter de riches présens, de se prêter aux soins d’une femme de chambre destinée à la servir seule : il fallut se laisser parer. Madame Duménil dirigea l’emploi de son temps, et voulut obstinément que sa toilette en remplît une partie. On lui apprit à relever ses charmes par tout ce qui pouvoit en augmenter l’éclat : insensiblement cet art lui devint facile et agréable, elle se plut, elle s’aima même ; mais ce fut avec une modération dont son heureux naturel la rendoit capable en tout. Un maître à danser vint lui enseigner à développer les grâces de sa personne : on lui donna des leçons de musique, ses mains adroites s’accoutumèrent bientôt à parcourir les touches d’un clavecin : une oreille parfaite la conduisit en peu de temps à unir les sons de sa voix légère à leur harmonie. Le désir de plaire à madame Duménil aidoit beaucoup à ses progrès ; souvent aussi elle étoit animée par le plaisir de penser qu’à son retour le marquis de Clémengis la trouveroit plus instruite, plus aimable, plus digne de son amitié.

En s’éloignant d’Ernestine, cet amant délicat s’étoit proposé de lui écrire souvent ; mais éprouvant une extrême difficulté à le faire sans se livrer à toute la tendresse de son cœur, il se contentoit de recevoir des lettres de madame Duménil. Elles l’instruisoient chaque semaine de la santé d’Ernestine et de ses occupations : il apprit avec ravissement qu’elle employoit tous les momens dont elle disposoit, à commencer des copies de son portrait, ou à retoucher celui qu’elle s’obstinoit à faire sans modèle.

Deux personnes qui pensent différemment, ne se trouvent pas également heureuses en jouissant des mêmes avantages. Madame Duménil, gênée par ses promesses, regrettoit souvent ses anciennes amies et la vie bruyante de la ville. Ses amusemens se bornoient à de longues promenades ; une jolie voiture, un très bel attelage, lui servoient à parcourir toutes les campagnes des environs. Quelquefois elle se repentoit de s’être engagée à tenir une conduite si peu conforme à son goût : mais les avantages qu’elle retiroit de sa complaisance, et l’espoir de retourner à Paris au commencement de l’hiver, l’aidoient à supporter l’ennui de sa solitude.

Ernestine, accoutumée à la retraite, vivoit parfaitement contente. Tout dans la nature présentoit à ses yeux un spectacle agréable et intéressant : le lever de l’aurore, le soir d’un beau jour, les bois, les prés, le chant des oiseaux, les productions variées de la terre, offroient à son esprit paisible, ou des objets de plaisirs, ou le sujet d’une tendre rêverie. Son penchant pour M. de Clémengis animoit son cœur sans le troubler ; lui faisoit goûter une partie des douceurs que donne le sentiment, sans y mêler l’agitation violente qui s’élève des passions : elle souhaitoit de revoir le Marquis ; mais une impatiente ardeur ne rendoit pas ce désir un mouvement pénible. Dans cette position tranquille, qui pouvoit engager Ernestine à porter ses vues au-delà des apparences ? Une situation heureuse ne conduit point à réfléchir ; pourquoi voudroit-on approfondir la cause du bonheur dont on jouit ? Le bien-être nous paroît un état naturel ; son interruption nous trouble, nous agite ; le malheur nous instruit, étend nos idées, rend notre ame inquiète et notre esprit actif, parce que la douleur nous fait chercher en nous-mêmes des forces pour la supporter, ou des ressources pour nous en affranchir.

Dès l’ouverture de la campagne, les préliminaires de la paix étoient avancés, les armées n’avoient ordre que de s’observer ; vers le milieu de l’été elles reçurent celui de se séparer, et nos troupes repassèrent les monts. Le marquis de Clémengis, resté malade à Turin, n’arriva à Paris qu’au commencement de l’automne. Après s’être acquitté de ses devoirs les plus pressans, il céda au désir de revoir l’objet de sa tendresse, et partit pour la riante habitation que sa générosité avoit rendu le domaine d’Ernestine.

Elle était seule quand on lui annonça le Marquis ; à son nom, elle poussa un cri de joie, se leva, courut à sa rencontre, lui fit mille questions, et laissa paroître ingénuement tout le plaisir qu’elle sentoit de le revoir.

Ému, pénétré de cet accueil, M. de Clémengis resta un peu de temps sans parler : il considéroit Ernestine avec autant d’étonnement que de satisfaction. Elle s’étoit toujours offerte à ses regards dans un négligé propre, mais simple, devant son éclat à sa fraîcheur, à la régularité de ses traits, à ses agrémens naturels : ses charmes relevés par mille grâces nouvelles, l’aisance de ses mouvemens, la noblesse de sa figure, cette dignité imposante, dont l’innocence décore la beauté, inspirèrent autant de respect que de surprise à M. de Clémengis. Il crut voir cette charmante fille pour la première fois ; elle lui parut née dans l’état où sa générosité l’avoit placée. Parée de ses dons, environnée de ses bienfaits, elle ne lui devoit point de reconnaissance, elle ignoroit ses obligations ; rien ne l’asservissoit, rien ne l’humilioit aux yeux d’un homme qui, loin d’oser lui vanter ses soins, craignoit de les laisser paroître, et s’interrogeoit souvent pour s’assurer s’il ne se trompoit pas lui-même au motif qui le portoit à les prendre.

Pendant plusieurs jours, le Marquis conserva un air timide et embarrassé auprès d’Ernestine ; il hésitoit en la nommant sa maîtresse, il avoit peine à reprendre avec elle ce ton familier et gai de leurs premiers entretiens : peu à peu sa position devint gênante. Avant son départ, occupé seulement du désir de plaire, incertain des sentiments qu’il inspiroit, le doute lui laissoit la force de cacher les siens : mais voir Ernestine sensible, et n’oser le paroître lui-même ; lire dans ses yeux attendris, les plus douces expressions de l’amour, et se taire ! quelle contrainte, quel supplice pour un amant passionné, qui goûtoit enfin un bien si long-temps souhaité, celui d’être aimé, véritablement aimé !

Sa fortune dépendant encore d’une contestation difficile à terminer, la nécessité de ménager la faveur d’un parent dont l’amitié méritoit sa reconnoissance, le monde, les préjugés reçus, tout élevoit une barrière insurmontable entre Ernestine et lui. Il ne songeoit point à la franchir : l’honnêteté de son cœur, la noblesse de ses principes, ne lui permettoient pas non plus d’avilir une fille estimable, de mettre un prix honteux à des dons qu’elle n’avoit point exigés. S’arracher au plaisir de la voir, c’étoit un moyen de recouvrer sa tranquillité : mais la dureté de ce moyen le révoltoit. Si quelquefois il consentoit à s’affliger lui-même, à s’éloigner, la certitude d’être aimé l’arrêtoit : comment se résoudre à chagriner l’aimable, la sensible Ernestine ! L’éviter, la fuir ; elle ! qui, dans la simplicité de son cœur, s’attachoit tous les jours plus fortement à lui ; que penseroit-elle d’un ami bizarre et cruel ? quelles seroient ses idées ? Mépriseroit-elle son inconstance, en seroit-elle touchée ? Oui sans doute : il ne pouvoit se dissimuler que sa présence n’excitât la joie d’Ernestine ; ah ! comment l’en priver, quand elle étoit peut-être devenue nécessaire au bonheur de sa vie ?

Cette dernière considération fut si puissante sur l’esprit de M. de Clémengis, qu’elle fixa ses résolutions. Il ne changea point de conduite avec Ernestine ; elle n’aperçut en lui qu’un ami sincère, assidu, complaisant ; empressé à lui préparer des amusemens, et content d’être admis à les partager.

Les moments qu’ils passoient ensemble, s’échappoient avec rapidité : amans secrets, amis avoués, le désir de se plaire, de tendres soins, de délicates attentions, entretenoient le charme inexprimable de ce commerce intime et délicieux. Ernestine en goûtoit les douceurs sans crainte et sans inquiétude ; mais un bonheur si grand devoit être cruellement troublé, et le temps approchoit où la perte de l’heureuse ignorance qui le lui procuroit, alloit le détruire.

Madame Duménil, peu capable de distinguer les caractères, ne connoissoit ni les sentimens, ni les véritables intentions de M. de Clémengis : en s’engageant à seconder ses desseins, elle espéroit jouir des plaisirs qu’un amant prodigue rassembleroit autour de sa maîtresse. Une maison ouverte, un cercle nombreux, d’amusans soupers, des fêtes continuelles, offroient à son idée la plus brillante perspective : trompée dans son attente, elle prit de l’humeur, se plaignit au Marquis de l’ennuyeuse retraite où elle vivoit ; l’avertit qu’elle ne pouvoit la supporter plus long-temps et menaça de quitter Ernestine, si elle passoit l’hiver à la campagne.

Le dessein de M. de Clémengis n’étoit pas de l’y laisser ; il avoit fait meubler une maison à Paris, pour elle : mais ne voulant point répandre sa jeune amie dans le monde, il se repentoit de s’être confié à une femme si peu raisonnable. Il falloit, ou la contenter, ou la séparer d’Ernestine. De nouvelles libéralités et beaucoup de condescendance appaisèrent madame Duménil : elle revint à Paris, et conduisit Ernestine au faubourg Saint-Germain, dans une maison peu spacieuse, mais fort ornée. Deux jours après leur arrivée, elle lui porta à sa toilette plusieurs bijoux à son usage, et un écrin rempli de pierreries.

Ce présent toucha Ernestine comme une nouvelle preuve de l’attentive amitié de madame Duménil ; mais sa magnificence ne l’éblouit point : elle commençoit à s’accoutumer à la richesse, à l’éclat ; et comme elle ne souhaitoit pas d’exciter l’envie, elle étoit bien éloignée de mettre à la possession de ces brillantes bagatelles, le prix que le commun des femmes y attachent.

Madame Duménil la pressa de s’en parer ; et se rappelant que le Marquis étoit à Versailles, elle se hâta de profiter de son absence pour mener Ernestine à l’opéra. Son projet étoit de lui inspirer le goût des plaisirs qu’elle-même préféroit, et de contraindre M. de Clémengis à lui laisser la liberté d’en jouir.

La nouveauté des objets attira toute l’attention d’Ernestine ; elle ne s’aperçut point qu’elle fixoit les regards d’une foule de spectateurs, charmés de la voir et surpris de ne pas la connoître. Une riche parure, peu de rouge, beaucoup de modestie ; la figure décente de madame Duménil, l’air noble de sa jeune compagne, les firent passer pour des femmes nouvellement arrivées de province. Tous les yeux s’attachèrent sur Ernestine. En sortant de sa loge, elle se vit entourée et presque pressée par l’indiscrète curiosité d’un essaim de ces importuns enfans, abandonnés trop tôt à leur propre conduite, souvent embarrassés d’eux-mêmes, et toujours incommodes aux autres.

Parvenue au pied de l’escalier, où plusieurs femmes attendoient leurs voitures, Ernestine reconnut parmi elles mademoiselle Duménil, qu’elle croyoit encore en Bretagne : la voir, s’écrier, percer la foule, courir à elle, l’embrasser, répéter Henriette, ma chère Henriette ! ce fut l’effet d’un mouvement si rapide, que sa compagne ne put ni le prévenir, ni l’arrêter.

Henriette, embarrassée, loin de répondre aux caresses d’Ernestine, paroissoit vouloir s’en défendre, la repoussoit doucement : « Y songez-vous, Mademoiselle, est-ce le temps, le lieu, lui disoit-elle ? eh ! pourquoi ce feint empressement après un si long oubli ? Retirez-vous, je vous en prie ; tout nous sépare à présent, et vous ne devez pas regretter la perte d’une inutile amie. »

« La perte d’une amie ! répéta Ernestine ; eh ! d’où vient ? eh ! comment l’ai-je perdue ? Quoi, ma chère Henriette, vous ne m’aimez plus ? Vous avouez que vous ne m’aimez plus ! — Je vous plains, Mademoiselle, dit Henriette, c’est vous aimer encore, c’est vous aimer autant que la différence actuelle de nos sentiments peut me le permettre ». Et la regardant d’un air attendri : » Aimable et malheureuse fille, ajouta-t-elle fort bas, est-ce bien vous ? quel éclat ! mais quel foible dédommagement de celui dont brilloit la simple, l’innocente élève de mon frère ! " Une Dame qui l’accompagnoit, l’appelant alors pour sortir, elle la suivit, et laissa Ernestine étonnée, confuse et presqu’immobile.

Madame Duménil n’avoit osé s’approcher de sa belle-sœur. En retournant chez elle, un peu d’inquiétude lui faisoit garder le silence : elle attendoit qu’Ernestine parlât, et vouloit juger par ses discours de ceux d’Henriette. Il lui paroissoit impossible qu’un entretien si court eût produit de grands éclaircissemens : mais son amie se taisoit, soupiroit ; et la consternation où elle la voyoit, lui causoit un véritable embarras.

Occupée à se répéter les expressions d’Henriette, à en pénétrer le sens, Ernestine s’abîmoit dans cette rêverie pénible où la foule des idées ne permet pas d’en apercevoir une distincte et de s’y arrêter. « Henriette me plaint, dit-elle enfin, tout nous sépare ! les bienfaits dont vous m’avez comblée ont blessé ses regards ; leur éclat ne convient point à l’élève de son frère ! Malheureuse fille, s’est-elle écriée ! Eh ! d’où naît cette compassion si différente de celle que je lui inspirois autrefois ? Hélas ! j’ai toujours excité la pitié ; pourquoi ce sentiment m’humilie-t-il aujourd’hui ? Dès mes plus jeunes ans, abandonnée au soin de la Providence, recueillie par des mains bienfaisantes, j’ai dû ma subsistance et mon éducation à la généreuse amitié de madame Dufresnoi : Henriette, dépositaire de ses dernières bontés, n’a pas cessé de m’estimer en me les assurant ; pourquoi vos dons m’abaissent-ils à ses yeux ? En les recevant ai-je mal fait ? Oui sans doute : le faste et la richesse ne me conviennent point ; cet éclat emprunté peut fixer les regards sur moi, rappeler ma première situation, porter l’envie à me la reprocher : que sais-je ? peut-être n’est-il pas permis au pauvre de s’élever ; l’obscurité, la vie simple et active est peut-être son unique partage : en subsistant des bienfaits d’un ami, tout ce qu’on accepte au-delà de ses besoins, rend peut-être ridicule et méprisable ».

« Eh ! que vous importe les idées d’Henriette ? répondit madame Duménil ; dépendez-vous d’elle ? cette fille hautaine et sévère a-t-elle des droits sur vous ? Comment oseroit-t-elle vous blâmer d’accepter mes dons, quand elle-même doit tout à l’affection d’une parente éloignée ? Vous m’avez extrêmement désobligée en courant à sa rencontre : elle m’a toujours haïe ; mais depuis la mort de son frère, j’ai eu le plaisir de la chagriner. Elle vouloit se mêler de ma conduite, régler la vôtre ; mais en lui fermant ma porte, j’ai su m’affranchir de sa tyrannie. Elle est irritée contre moi, je le sais : comment me pardonneroit-elle de vous avoir rendue heureuse, sans la consulter sur les moyens d’assurer votre sort, sans lui confier des arrangemens, que l’austérité de ses principes lui auroit fait rejeter » ?

« Vous avez fermé votre porte à Henriette ! s’écria Ernestine surprise ; eh ! bon Dieu, que m’apprenez-vous ? — D’où vient vous montrer si fâchée, reprit madame Duménil ? qu’avez-vous donc à regretter ? si je vous prive d’une amie, ne la retrouvez-vous pas en moi ? Après ce que j’ai fait pour vous, je m’étonne de vous voir si attachée à une autre. Jouissez sans inquiétude de cette aisance qui blesse les regards de mademoiselle Duménil : et si le hasard offre encore à vos yeux une personne si désagréable aux miens, évitez de lui parler ; vous me devez cette légère condescendance, et je l’exige de votre amitié. »

Ernestine n’osa insister sur des explications qu’elle désiroit. Elle fut triste, agitée tout le soir : la nuit augmenta son inquiétude ; mille réflexions s’élevoient dans son esprit. Pourquoi madame Duménil l’avoit-elle toujours assurée que sa belle-sœur était absente ? d’où naissoit une haine si décidée, si forte ? Pendant la vie de M. Duménil, elles ne se cherchoient pas, mais elles se voyoient assez souvent. Comment Henriette se seroit-elle opposée à des arrangemens avantageux pour son amie, elle qui avoit tant de fois souhaité d’être riche, et de partager sa fortune avec sa chère pupille ! On la traitoit de sévère, de hautaine ; ces épithètes convenoient-elles au naturel indulgent, à l’humeur douce de mademoiselle Duménil ! Ernestine entrevit du mystère dans la conduite de sa compagne ; un soupçon vague éleva sa défiance et lui inspira une sorte de crainte : cependant elle essaya de se calmer, de perdre le souvenir de cette rencontre, de donner à madame Duménil une preuve de son attachement et de sa reconnoissance, en se conformant à sa volonté. Mais comment supporter le doute où elle resteroit ? elle avoit cru voir du mépris, de l’indignation dans les yeux de mademoiselle Duménil. Trompée par un faux rapport, son amie l’accusoit peut-être d’entretenir la mésintelligence entre sa sœur et elle. Cette dernière pensée ranima le désir de faire expliquer Henriette ; et comme Ernestine ne s’étoit point accoutumée à résister aux mouvements de son âme, elle s’y abandonna, attendit le jour avec impatience, se leva dès qu’il parut, s’habilla simplement, et déjà prête quand on entra chez elle, après s’être encore consultée, avoir hésité un peu de temps, elle demanda des porteurs, sortit seule, et se rendit chez Henriette.

Mademoiselle Duménil venoit de s’éveiller, quand on lui annonça une visite qu’elle étoit fort éloignée d’attendre. « Eh ! bon Dieu ! cria-t-elle à Ernestine d’un air surpris, vous voir ici, vous, Mademoiselle ! quelle affaire si pressante peut donc vous y attirer » ?

« La plus intéressante de ma vie, répondit-elle. Je viens savoir si vous êtes encore cette amie, autrefois si sensible à mon malheur, dont le cœur s’ouvroit à mes peines, dont la main essuyoit mes larmes ! Si vous n’êtes point changée, pourquoi m’avez-vous affligée et presque offensée hier ? Si vous cessez de m’aimer, apprenez-moi comment j’ai perdu votre affection. Je me plaignois d’une longue négligence, d’un oubli surprenant, me plaindrai-je à présent de votre injustice » ? Et passant ses bras autour de son amie, la pressant tendrement : « Parlez, ma chère Henriette, dites-moi ce qui nous sépare, et pourquoi mon heureuse situation semble vous inspirer de la pitié ».

« Votre heureuse situation ! répéta mademoiselle Duménil ? si elle vous paroît heureuse, un léger reproche peut-il en troubler la douceur ? Mais quel dessein vous engage à me chercher ? pourquoi me presser de parler, ne m’avez-vous pas entendue » ?

« Non, dit Ernestine ; que me reprochez-vous ? qu’ai-je fait, en quoi nos sentimens diffèrent-ils ? ma conduite vous paroît-elle blâmable ? — Cette question m’étonne, reprit mademoiselle. Duménil » : Et la regardant fixement « Osez-vous m’interroger avec cet air paisible sur un sujet si révoltant, lui dit-elle ? En vous écartant de vos devoirs, avez-vous perdu le souvenir des obligations qu’ils vous imposoient ? ne vous en reste-t-il aucune idée ? Vous rougissez, ajouta-t-elle, vous baissez les yeux : la pudeur brille encore sur le front noble et modeste d’Ernestine ; ah ! comment a-t-elle pu la bannir de son cœur » ?

« Je rougis de vos expressions, et non pas de mes fautes, dit Ernestine ; exacte à remplir les devoirs qu’on m’apprit à suivre, je ne me reproche rien : cependant vous m’accusez. Je me suis écartée de ces devoirs, j’en ai perdu l’idée ? qui vous l’a dit, sur quoi le jugez-vous » ?

« Je ne vous aurois jamais soupçonnée de cette surprenante assurance, dit Henriette : mais cessons cet entretien ; ne me forcez point à m’expliquer sur les sentimens qu’il peut m’inspirer. Ah ! Mademoiselle, vous avez fait à la richesse un sacrifice bien volontaire, bien entier, s’il ne vous reste pas même assez de décence pour rougir de l’état méprisable que vous avez choisi ».

« Eh, mon Dieu ! s’écria Ernestine toute en pleurs, est-ce une amie, est-ce Henriette, qui me traite avec tant de dureté ? Un état méprisable ! j’ai choisi cet état ! j’ai renoncé à la décence ! je l’ai sacrifiée à la richesse ! moi, comment ? en quel temps ? en quelle occasion ? Quoi ! Mademoiselle, vous osez m’insulter si cruellement ! vous osez m’imputer des crimes » !

Mademoiselle Duménil, émue des larmes d’une jeune personne si long-temps chère à son cœur, ne put exciter sa douleur sans la partager : son indulgence naturelle la portoit à excuser Ernestine, à rejeter sur sa belle-sœur, l’égarement d’une fille simple et facile à séduire. Elle rêva un moment, et prenant la main de son amie : « Soyez vraie, lui dit-elle : répondez sans hésiter à mes demandes. Quand je vous écrivis de Bretagne, pourquoi ne me donnâtes-vous point de vos nouvelles ? comment négligeâtes-vous mes avis pendant la maladie de mon frère ? je vous offrois après sa mort un asile décent et agréable, pourquoi le refusâtes-vous ? enfin pourquoi m’écrivit-on de votre part de ne plus m’inquiéter de votre conduite » ?

En satisfaisant à ces questions, Ernestine découvrit à mademoiselle Duménil, qu’elle-même se croyoit en droit de l’accuser de négligence. Henriette vit qu’on avoit tendu des piéges à son amie ; elle ne douta point que, d’intelligence avec le marquis de Clémengis, madame Duménil n’eût soustrait à la connoissance d’Ernestine, des lettres capables de l’éclairer sur les dangers de sa situation : elle soupira, s’attendrit. « On nous a trompées l’une et l’autre, dit-elle ; deux perfides ont rendu ma prévoyance inutile ; ils ont bassement profité des circonstances, de mon éloignement, de votre crédulité ! Mais où nous conduit cette triste certitude ? Vous vous trouvez heureuse ! quelle apparence de vous ramener à vos premiers principes ? après avoir goûté les douceurs de l’opulence, est-il facile de s’en priver ? Pourriez-vous renoncer au marquis de Clémengis, à ses bienfaits intéressés ; fuir, mépriser, haïr cet homme vil… — Renoncer à lui ! le fuir ! le mépriser ! s’écria Ernestine ; quels noms osez-vous lui donner ? eh ! pourquoi le fuir ? qu’a-t-il fait ? par où mérite-t-il d’exciter l’horreur qu’il vous inspire » ?

« Vous m’embarrassez, reprit Henriette ; comment mes discours vous causent-ils tant de surprise ? ne recevez-vous pas les visites de cet homme ? ne passe-t-il pas une partie du jour dans votre appartement ? d’autres personnes y sont-elles admises ? êtes-vous déterminée à continuer ce commerce déshonorant ? Si vous aimez le marquis de Clémengis, si la seule idée de vous séparer de lui vous révolte, vous arrache un cri de douleur, que venez-vous donc faire ici ? Apprenez-moi le sujet de cette étrange démarche : prétendez-vous excuser votre conduite, me contraindre à l’approuver ? que voulez-vous ? que me demandez-vous ? pourquoi me cherchez-vous » ?

« Un commerce déshonorant, répéta Ernestine ! Eh ! depuis quand l’amitié déshonore-t-elle l’objet qui la fait naître, l’excite et la partage ? Personne n’est admis dans mon appartement. Eh ! qui chercheroit à me voir ? Le marquis de Clémengis est ma seule connoissance, mon unique ami. Élevée loin du monde, accoutumée à m’occuper, je n’ai point encore senti le besoin de me distraire, de me fuir moi-même, ni le désir de former des liaisons. Madame Duménil, autrefois si répandue, depuis l’instant où elle est rentrée dans ses biens, s’est éloignée de ses amis, n’a plus songé… — Rentrée dans ses biens, elle ! interrompit Henriette ; de quels biens me parlez-vous » ?

Ernestine conta alors l’histoire que madame Duménil lui avoit faite à la campagne ; et sans s’apercevoir de la surprise d’Henriette : « Vous me reprochez mon affection pour le marquis de Clémengis, ajouta-t-elle ; s’il vous étoit connu, vous l’approuveriez : oui, l’idée de ne plus le voir me révolte, elle blesse mon cœur ; une douce intimité s’est établie entre nous, elle fait mon bonheur, et sans doute le sien ! La présence de cet homme aimable, inspire je ne sais quel sentiment délicieux dont le charme est inexprimable : dès qu’il est près de moi je me trouve heureuse ; je lis dans ses yeux qu’il est content aussi, et j’aime à penser qu’un même mouvement cause ses plaisirs et les miens ».

Henriette joignit les mains, leva les yeux au ciel. « Mon Dieu, s’écria-t-elle, ai-je bien entendu ! quelle espérance s’élève dans mon cœur ! cet aveu, son ingénuité… ô ma chère Ernestine, es-tu encore innocente » ? Dans le transport vif et tendre de sa joie, elle pressoit sa charmante amie contre son sein. « Non, disoit-elle, non, Ernestine n’avoueroit point un coupable attachement avec cette liberté ; elle est trompée, elle n’est pas séduite ; il est temps, il est encore temps de la sauver du danger où sa crédulité l’expose ».

Des questions suivies, des réponses positives, amenèrent enfin l’éclaircissement que toutes deux désiroient. La conduite du Marquis étonnoit mademoiselle Dumenil, elle lui paroissoit singulière ; mais elle connoissoit trop le monde pour la juger favorablement. Que devint Ernestine en apprenant d’elle où cette conduite pouvoit la guider ? Eh quoi ! des soins si tendres, des bienfaits si grands, répandus sur elle’avec tant de profusion et de secret, tendoient à lui ravir un bien, dont la richesse et la grandeur ne pourroient jamais réparer la perte.

Mademoiselle Dumenil, entrant alors dans des détails nécessaires à ses desseins, s’étendit sur la façon de penser libre et inconséquente des hommes ; sur la contrariété sensible de leurs principes et de leurs mœurs. « Ô ma chère amie, vous ne les connoissez pas, lui disoit-elle ; ils se prétendent formés pour guider, soutenir, protéger un sexe timide et foible : cependant eux seuls l’attaquent, entretiennent sa timidité, et profitent de sa foiblesse : ils ont fait entre eux d’injustes conventions pour asservir les femmes, les soumettre à un dur empire ; ils leur ont imposé des devoirs, ils leur donnent des lois, et par une bizarrerie révoltante, née de l’amour d’eux-mêmes, ils les pressent de les enfreindre, et tendent continuellement des piéges à ce sexe foible, timide, dont ils osent se dire le conseil et l’appui. »

« Ah ! ne comparez pas le marquis de Clémengis à ces hommes insensés, s’écria Ernestine ; ne lui supposez point de cruelles intentions ; jamais il n’a formé l’horrible projet de me séduire, de me rendre méprisable et malheureuse : non, son affection est aussi pure que la mienne. Ah ! si vous le voyiez, si vous lui parliez… — Eh bien, interrompit mademoiselle Dumenil, je le verrai, je lui parlerai ; je souhaite que son amitié soit innocente et désintéressée : mais en le supposant, comment excuser l’imprudence de sa conduite ? En vous engageant à vivre dans une terre dont il venoit de faire l’acquisition, ne vous a-t-il pas exposée à paroître dépendante de lui ? En vous dérobant à tous les regards, ne laissoit-il pas croire que vous existiez pour lui seul ? Il vous cachoit ses bienfaits ; mais pouvoit-il les cacher aux autres ? Madame Duménil est-elle inconnue ? ignore-t-on ses facultés ? Ses anciennes amies, surprises de ne plus la voir, ont voulu pénétrer le mystère de sa retraite, elles l’ont découvert, elles ont parlé. Depuis le retour du Marquis, quelles idées se seront élevées dans l’esprit de vos valets, des siens ? idées grossières, mais malignes, étendues, et dont la communication est prompte. Moi-même, ne vous ai-je pas crue coupable ! M. de Clémengis est votre ami, dites-vous ? non, Ernestine, non, il ne l’est pas : l’homme qui sacrifie notre réputation à son amusement, à ses plaisirs, est-il donc un ami ? a-t-il donc une affection pure ? Mais vous pleurez, continua-t-elle, vous gémissez, vous ne m’écoutez point. »

« Je ne vous ai que trop entendue, dit Ernestine ; vous venez de détruire la paix de mon âme, tout le bonheur de ma vie ! Ah ! pourquoi dissipez-vous une si flatteuse illusion » ? Et cachant son visage inondé de pleurs, dans le sein de son amie : « Ô ma chère Henriette, pardonnez-moi, lui crioit-elle, pardonnez ma douleur, souffrez qu’elle éclate : je ne puis applaudir à votre raison ; je ne puis être reconnoissante de vos bontés. Ah ! falloit-il m’éclairer ! mon erreur me rendoit si heureuse ! Que je hais le monde, ses usages, ses préjugés, ses malignes observations ! Que dois-je à ce monde où je ne vis point ? quoi ! faudra-t-il immoler mon bonheur à ses fausses opinions ? eh ! que m’importe ses vains, ses téméraires jugemens, quand je suis innocente, quand mon cœur ne se reproche rien » ?

« Vous me troublez, vous m’affligez, reprit mademoiselle Duménil ; que vous êtes attachée à M. de Clémengis ! ne puis-je essayer de vous rendre à vous-même, qu’en perçant votre cœur de mille traits douloureux ? Mais cessez de pénétrer le mien par ces cris, ces gémissements dont je suis trop touchée ; pourquoi ces larmes ? vous êtes libre, Ernestine ; eh ! bon Dieu ! ai-je le droit de vous contraindre, de vous arracher avec violence ce bonheur dont vous regrettez si vivement la perte ? vous pouvez le goûter encore, rien ne s’oppose à vos désirs. Oubliez que vous m’avez vue, perdez le souvenir de mon amitié, de mes vains efforts. Allez, retournez avec la vile complaisante qui s’est bassement prêtée à vous faire connaître cette félicité passagère ; ce n’est pas de moi, c’est d’elle que vous devez vous plaindre ; cette femme inconsidérée est la véritable cause de vos peines ; puisse-t-elle ne l’être pas un jour de votre honte et de vos remords » !

« Que je suis malheureuse, s’écria Ernestine ! qu’un instant a répandu de trouble et d’amertume dans mon cœur ! on craint pour moi la honte et les remords ! Ô ma chère Henriette ! ne méprisez pas votre amie ; ne vous offensez pas de mes plaintes : je suis foible, et peut-être injuste ; la douleur oppresse mon âme, abat mes esprits, je ne me connois plus. Ne me dites point de retourner chez celle qui m’a trompée ; je me livre à vous, à vos conseils, à vos lumières, à votre amitié ! Ah ! je ne regrette point l’aisance où je vivois, la fortune que j’abandonne ! mais cet aimable ami, si tendre, si sincère ; imprudent à vos yeux, mais respectable aux miens ; cet ami, dont la main généreuse me combloit de biens sans se laisser apercevoir, sans rien exiger de ma reconnoissance ; cet ami si cher, si digne de mon estime, de mon attachement, qui s’est fait une douce habitude de me voir, de me parler, d’être avec moi ! faut-il l’affliger, le fuir, le quitter durement, l’inquiéter, lui causer les mêmes peines que je sens » !

« Non, ma chère Ernestine, il ne le faut pas, reprit mademoiselle Duménil ; il faut au contraire le voir, lui parler, lui faire agréer la résolution que vous prenez de quitter madame Duménil. Eh ! qui vous dit de renoncer aux douceurs d’un commerce innocent, de vous priver avec effort du plaisir de recevoir les visites de M. de Clémengis ? Ne vivant plus de ses bienfaits, retirée dans un asile décent, il vous sera facile et permis de cultiver cette amitié si chère à votre cœur. Écrivez au Marquis, priez-le de se rendre à l’instant ici : vous préviendrez l’inquiétude où vous craignez qu’il ne se livre : un moment d’entretien me fera connaître sa façon de penser ; il ne désapprouvera pas mes conseils, je l’espère : mais s’il les rejette, ne serez-vous pas maîtresse de suivre les siens » ?

Ernestine prit une plume, et d’une main tremblante, elle traça ces mots :

« On vient de m’apprendre que je ne dois à madame Duménil ni égards, ni reconnoissance : ne me cherchez plus chez cette femme ; je la quitte pour jamais. Vous, qui depuis un an, jouissez de mon amitié, de mon estime, de ma plus tendre affection, êtes-vous un homme perfide ? Si vous pouvez justifier vos intentions aux yeux d’une fille respectable, venez chez mademoiselle Duménil ; je vous y attends avec crainte, avec impatience ; je désire, j’espère, je crois que vous êtes digne de mes sentimens : ah ! venez le prouver à mon amie, à ma seule amie, si vous m’avez trompée » !

M. de Clémengis arrivoit de Versailles et se proposoit d’aller chez Ernestine, quand le laquais de mademoiselle Duménil lui remit ce billet. Il obéit sans hésiter, et parut bientôt devant Henriette, avec cette noble assurance que donne la certitude de n’avoir jamais enfreint les lois de l’honneur.

En entrant, il parut surpris de la voir seule. Ernestine venait de passer dans un cabinet d’où elle pouvoit l’entendre. Pour la première fois, éprouvant à l’approche du Marquis, une émotion où le plaisir ne se mêloit pas, elle craignit sa présence, et sentit le désir de lui cacher les mouvements de son cœur.

En jetant les yeux sur M. de Clémengis, mademoiselle Duménil devint plus indulgente encore pour la tendre foiblesse de son amie. Comment une figure si charmante n’auroit-elle pas fait la plus vive impression sur une personne si jeune, si peu en garde contre les passions, si accoutumée à suivre les seules inspirations de son cœur ? Henriette admira le Marquis, et souhaita qu’un heureux naturel répondît à cet aimable extérieur. « Me pardonnerez-vous, Monsieur, lui dit-elle, d’entrer malgré vous dans votre confidence, de chercher à pénétrer vos secrets, d’oser vous demander compte d’une conduite, dont l’apparente irrégularité est sans doute autorisée par le motif caché de vos démarches : refuserez-vous de m’instruire de vos desseins sur Ernestine ? »

« En vérité, Mademoiselle, je n’en ai point, dit le Marquis, et vous ne sauriez croire combien vous m’embarrassez par une question que je me suis faite mille fois, sans pouvoir me donner à moi-même une réponse satisfaisante. Je désire la tranquillité, le bonheur d’Ernestine ; je me suis occupé des moyens de la rendre heureuse, mon cœur s’est avoué ces intentions, je ne m’en connois point d’autres. Oserois-je à mon tour vous demander, Mademoiselle, ce qui vous paroît irrégulier dans mes démarches, et pourquoi vous semblez blâmer ma conduite » ?

« Je suis fâchée, Monsieur, vraiment fâchée, reprit Henriette, que vous puissiez vous croire à l’abri du reproche en exposant la réputation d’une jeune personne dont la sagesse est l’unique bien. Aviez-vous le droit de la soustraire à ma vue, de la priver de mes conseils, de l’engager à quitter un état simple, mais paisible, pour lui faire goûter les douceurs d’une opulence passagère, l’accoutumer à en jouir, et peut-être la conduire à se les assurer par le sacrifice de l’honnêteté de ses mœurs ? Eh quoi ! Monsieur, vous ne vous reprochez rien, quand vous vous êtes plu à lui inspirer une passion qui la met dans la cruelle necessité d’être coupable ou malheureuse » !

« Ce dernier reproche me touche, reprit le Marquis, je le mérite, je me le fais souvent à moi-même. Dans la position d’Ernestine, dans la mienne, je ne devois, ni nourrir mon penchant, ni exciter en elle une passion qui ne pouvoit devenir heureuse sans qu’un de nous ne fît à l’autre un trop grand sacrifice. Mais ai-je tenté de la séduire ? l’ai-je trompée par d’éblouissantes promesses ? lui ai-je donné de fausses espérances ? ai-je abusé de sa crédulité ? enfin, ai-je échauffé son cœur par des discours passionnés ? me suis-je seulement permis l’aveu de mes sentimens ? Content du plaisir d’aimer, charmé de la douceur de plaire, je jouissois d’un bonheur inconnu, peut-être, au commun des hommes ; Ernestine le partageoit ! Ah ! Mademoiselle, de quel bien vous nous privez tous deux, par le fatal éclaircissement que vous venez de lui donner » !

Mademoiselle Duménil, un peu embarrassée de cette espèce de reproche, ne voulut pas laisser penser à M. de Clémengis, qu’un zèle officieux ou indiscret l’eût engagée à pénétrer le fond d’une intrigue où il étoit intéressé. Elle lui apprit la rencontre qu’elle avoit faite la veille, et ne cacha rien de ce qui venait de se passer entre Ernestine et elle.

« Je consens à vous laisser connoître tous mes secrets, Mademoiselle, reprit le Marquis ; je ne conteste pas vos droits sur une jeune personne dont vous avez pris soin pendant plusieurs années. En la retirant d’un état au-dessous de la médiocrité, j’ai voulu faire pour la beauté modeste et sans appui, ce que mes pareils font tous les jours en faveur de la bassesse, du vice et de l’impudence. Votre amie ne jouit point d’une opulence passagère ; elle est riche, libre et indépendante. Ayant joué tout l’hiver d’un bonheur constant, tenté la fortune sans pouvoir la lasser, avant de partir pour l’Italie, je me trouvois une somme considérable, dont rien ne m’empêchoit de disposer ; je la destinai à changer le sort de l’aimable élève de votre frère : mon dessein était de vous la remettre, mais votre départ me força à prendre d’autres mesures. Dirigé par madame Duménil, je déposai une partie de la fortune d’Ernestine, chez l’homme public, où vous-même, Mademoiselle, aviez placé ses premiers fonds ; la terre qu’elle habitoit lui appartient ; elle est acquise sous son nom et par les soins de cet honnête homme : si j’ai caché les miens à votre jeune amie, c’est par un sentiment dont vous ne pouvez me blâmer. Vous savez tout à présent, jugez-moi, Mademoiselle, et daignez me dire si le mystère de ma conduite vous paroît criminel, si j’ai mérité qu’Ernestine me demande : Êtes-vous un homme perfide » ?

Henriette rêva un moment ; la noble franchise de M. de Clémengis, sa générosité, un amour si tendre, si désintéressé, lui paroissoit un sentiment nouveau ; le grand monde où elle vivoit depuis son enfance, ne lui en avoit jamais donné l’idée. Elle commençoit à regarder l’ami d’Ernestine avec une sorte de vénération ; mais cherchant encore à s’assurer si elle ne se trompoit point : « Consentiriez-vous, Monsieur, lui dit-elle, à laisser jouir Ernestine de vos biendans le couvent où j’ai dessein de la conduire ce soir » ?

« Ah ! qu’elle en jouisse partout où ils la rendront heureuse ! s’écria M. de Clémengis ; l’ai-je obligée pour la contraindre ? non, Mademoiselle, non, je vous le répète, elle est libre, elle est indépendante et je me mépriserois si j’osois me croire des droits sur elle ».

Mademoiselle Duménil se leva avec vivacité, courut dans son cabinet, prit Ernestine par la main, et la conduisant auprès de M. de Clémengis : « Remerciez votre aimable, votre généreux protecteur, lui dit-elle, vous ne devez pas rougir de ses bienfaits, vous n’en avez rien à craindre : peut-être n’étiez-vous pas née pour en accepter, mais les dons de l’amitié n’avilissent jamais. Par une reconnoissance vive et constante, méritez l’ami que votre heureux sort vous donne ».

Ernestine avoit tout entendu ; pénétrée d’un tendre sentiment qu’elle n’osoit faire éclater, ses larmes furent assez long-temps la seule expression de son cœur. « Mademoiselle Duménil prévient de peu de jours, lui dit le Marquis, une proposition que je m’apprêtois à vous faire : les plaintes continuelles de madame Duménil, son obstination à vouloir vous répandre dans le monde, alloient me forcer à vous prier de la quitter ; votre amie m’épargne une explication dont je me sentois embarrassé ; je redoutois l’instant où je vous parlerois, et plus encore les suites d’un éclaircissement que je balançois à vous donner. Mais, pourquoi pleurez-vous ? lui demanda-t-il d’un ton tendre ; auriez-vous de la répugnance pour l’asile qu’on vous propose » ?

« Eh ! Monsieur, dit Ernestine, pourrois-je ne pas aimer l’asile que vous me choisissez : je suivrai les conseils de Mademoiselle, je me soumettrai aux lois que vous daignerez m’imposer ; elles feront à jamais la règle de ma vie. — Vous imposer des lois, moi, ma chère Ernestine ! s’écria le Marquis, quel langage ! puis-je l’entendre sans douleur » ? Et s’adressant à Henriette : « Je vous en prie, Mademoiselle, lui dit-il d’un air touché, triste même ; eh ! je vous en prie, engagez votre amie à me traiter avec plus de bonté ».

Ernestine lui tendit la main, voulut parler ; mais la crainte de voir le Marquis pour la dernière fois, serroit son cœur, et lioit sa langue ; quelques mots coupés par ses soupirs, découvrirent sa pensée à M. de Clémengis. Il en fut ému, attendri ; il prit sa main, la pressa doucement, la baisa : « Nous ne nous séparons point, lui disait-il, je vous visiterai souvent, vous me serez toujours chère, vous m’occuperez sans cesse ; séchez vos pleurs, levez ces yeux charmans sur deux personnes dont vous êtes si véritablement aimée ; accordez-moi la douceur de m’applaudir à ceux de votre amie, de n’avoir rien permis à mes désirs qui vous oblige à les baisser devant elle ».

Mademoiselle Duménil se joignit au Marquis pour consoler Ernestine : ils prirent, de concert, toutes les mesures capables de rendre la nouvelle situation de cette aimable fille aussi agréable que paisible. Elle-même choisit l’abbaye de Montmartre, et demanda à s’y retirer. Le Marquis se chargea de lui envoyer à l’instant sa femme de chambre, le seul domestique qu’elle vouloit garder, et la débarrassa du soin d’avertir madame Duménil d’une si brusque séparation. À sa prière, Henriette consentit à recevoir chez elle les effets les plus précieux d’Ernestine, d’où on les transporteroit ensuite à l’abbaye. Elle accepta la régie des biens de son amie, et l’offre que lui fit le Marquis d’en remettre les titres entre ses mains.

En se prêtant à ces arrangemens, qui allaient lui ravir la liberté de voir Ernestine à tous les moments du jour, M. de Clémengis s’efforçoit de paraître tranquille ; mais peu accoutumé à déguiser les mouvements de son âme, ses regards découvroient le trouble et l’agitation d’une passion inquiète. Il prit les mains d’Ernestine ; et la regardant avec une tendresse inexprimable : « Ô ma charmante amie ! lui dit-il, n’oubliez jamais un homme qui a pu passer tant d’heures auprès de vous et réprimer une ardeur dont l’objet et la vivacité lui offroient une excuse si naturelle. Je vous aime ! vous l’ignoriez ; il m’est doux de vous le dire, de vous le répéter ! Oui, je vous aime, je vous adore ! combien il m’en a coûté pour vous le taire si longtemps ! je m’applaudis de vous avoir respectée : plus mes désirs étaient grands, plus l’innocence et la sensibilité de votre cœur me présentoient l’idée flatteuse d’un triomphe assuré ; plus la victoire que j’ai remportée sur moi-même est satisfaisante : si vous croyez devoir quelque retour à ma tendre, à ma solide amitié, accordez-moi la récompense d’un effort si difficile, d’une retenue si constante ; cessez de vous affliger, dissipez cette tristesse cruelle où vous vous livrez, que je n’en aperçoive plus de traces dans ces yeux chéris. Ah ! vous le savez, tout mon bonheur dépend d’être sûr de celui d’Ernestine » !

Sans attendre sa réponse, le Marquis prit alors congé de mademoiselle Duménil : il sortoit, quand, revenant à elle, il lui demanda, d’un ton timide, s’il lui serait permis de la revoir. Henriette, douce, sensible, vertueuse sans rudesse, dédaignoit une sévérité, souvent affectée, toujours rebutante, propre à rendre la sagesse plus incommode que respectable ; elle ne croyoit pas devoir priver le Marquis de la vue d’Ernestine : elle lui répondit d’un air riant, qu’elle recevroit ses visites avec plaisir.

Obligée de descendre à l’heure du dîner, Henriette ne contraignit point Ernestine à paroître chez sa cousine ; quand elle remonta, on lui dit que son amie n’avoit pu se forcer à rien prendre : elle la vit abattue, baignée de larmes, la tête baissée sur son sein, son visage à demi-caché sous un mouchoir inondé de ses pleurs. « Eh ! d’où naît ce redoublement de douleur ? s’écria Henriette : quel sujet, quelles réflexions vous arrachent ces larmes amères » ?

« Je ne sais, répondit-elle ; j’ignore pourquoi mon âme est si cruellement oppressée ; je ne sentois point de désirs, je ne concevois pas des espérances, ma félicité me paroissoit le bonheur suprême ; elle remplissoit tout mon cœur, elle ne me permettoit pas de former des vœux : jamais je n’entrevis dans l’avenir un bien au-dessus de celui dont je jouissois, et cependant, ma chère Henriette, il me semble que j’ai fait une perte immense ; on vient de me ravir, de m’enlever… quoi ? Pas même des souhaits ! ah ! quelle triste lumière les paroles du Marquis ont portée dans mon esprit ! la position d’Ernestine, la mienne, ne nous permettent point d’être heureux, si l’un de nous ne fait à l’autre un trop grand sacrifice ! Elle s’arrêta, soupira, détourna les yeux dans la crainte de rencontrer ceux d’Henriette. « Cher Clémengis ! dit-elle, tu ne feras point un trop grand sacrifice pour rendre Ernestine heureuse ! elle ne l’exige pas ; elle ne désire point un bonheur qui porteroit atteinte à ta gloire : mes yeux sont ouverts, je vois tout ce qui nous sépare : mais comment, mais d’où vient… éprouve-t-on une douleur si vive en renonçant à un espoir qu’on n’avoit pas » ?

Les caresses de mademoiselle Duménil, les visites du Marquis, le temps, la raison, dissipèrent un peu le chagrin d’Ernestine : mais une douce mélancolie devint son humeur habituelle. Après un mois de séjour chez Henriette, elle entra dans le couvent : on lui avoit préparé un appartement commode et agréable, elle y découvrit partout les soins de son amant : une petite bibliothèque composée de livres choisis par le Marquis, lui offrit un amusement utile, et la facilité d’acquérir des connoissances. Elle continua de prendre des leçons de musique, s’occupa de la lecture, et ne négligea point un talent devenu précieux pour elle, par le plaisir qu’il lui donnoit de multiplier l’image de M. de Clémengis ; des traits si chéris, se trouvoient retracés dans tous les sujets qui se présentoient à son imagination, et son cabinet se remplissoit des portraits de son amant.

Mademoiselle Duménil la visitoit souvent ; le Marquis l’accompagnoit quelquefois, mais il se permettoit rarement d’aller seul à l’abbaye. Depuis l’instant où il s’étoit déterminé à remettre Ernestine sous la conduite d’Henriette, il s’attachoit à combattre sa passion ; dans ses principes, il ne pouvoit la rendre heureuse, sans risquer le renversement de sa fortune, manquer aux égards dus à son oncle, même à une grande famille dont il lui ménageoit l’alliance. On examinoit alors l’affaire ancienne et importante d’où ses espérances dépendoient, le jugement en étoit encore incertain. Si M. de Clémengis perdoit à la fois son procès et la faveur de son oncle, réduit à un revenu médiocre, forcé de quitter le service, d’abandonner la cour, de vivre loin du monde, savoit-il si ses désirs, affoiblis par la possession, ne s’éteindroient pas ? si la constance de ses sentimens rendroit ses plaisirs durables ? si les douceurs de son mariage effaceroient le souvenir amer de tant de sacrifices faits à l’amour ? Qui l’assuroit de penser long-temps comme il pensoit alors ? peut-être un jour, injuste dans ses regrets, cesseroit-il d’aimer l’innocente cause de sa ruine ; peut-être oseroit-il l’accuser de sa propre imprudence, rejeter sur elle l’amertume de ses chagrins, la rendre malheureuse, et lui ravir jamais cette paix, ce bonheur que lui-même s’était plu à lui assurer.

Ces réflexions l’affermissoient dans la résolution de résister à son amour, de ne plus se permettre des chagrins qui l’entretenoient : il essayoit ses forces, se faisoit une violence extrême pour laisser passer plusieurs jours sans voir Ernestine, sans lui écrire ; mais se reprochant bientôt cette apparente négligence, il couroit la chercher, s’enivroit du plaisir de la regarder, et lui trouvant un air triste, abattu, il s’accusoit de cruauté, se demandoit comment il avoit pu l’affliger, élever un mouvement de douleur dans cette âme sensible.

La tendre fille n’osait se plaindre de lui ; devenue timide, elle rougissoit de son trouble et s’efforçoit de le cacher ; mais ses regards languissans, ses soupirs, ses questions inquiètes, découvroient la crainte de n’être plus aimée. Perdant de vue tous ses projets, le Marquis s’occupoit uniquement du soin de la rassurer ; il s’abandonnoit à la douceur de lui parler de ses sentimens : et lui rappelant ces temps où, libres de s’entretenir, ils passoient ensemble des heures si délicieuses, il sembloit lui reprocher d’avoir cherché des lumières inutiles à son bonheur : « Ah ! pourquoi, lui disait-il, avez-vous appris à me craindre, à vous défier de vous-même » ?

Touchée de ces discours, attendrie par ses propres idées, Ernestine se taisoit, pleuroit, et regrettoit peut-être sa première simplicité. Trois mois s’écoulèrent sans apporter aucun changement dans sa situation : au retour du printemps, le Marquis se disposa à la quitter, pour se rendre à son régiment ; l’un et l’autre sentirent vivement l’approche de cette séparation ; leurs adieux furent longs et tendres, ils pleurèrent tous deux ; et loin de s’exhorter mutuellement à s’aimer moins, ils se répétèrent mille fois qu’ils s’aimeroient toujours.

Peu de temps après le départ de M. de Clémengis, Ernestine éprouva de l’ennui dans sa retraite : elle désira d’aller à la campagne, de revoir, d’habiter cette agréable demeure, présent de son amant, préparée, embellie par ses soins. Henriette lui représentait qu’elle ne devoit pas y vivre seule ; cette difficulté chagrinoit Ernestine, le hasard la leva, un événement où son bon cœur l’intéressa, lui fit trouver une compagne.

Madame de Ranci, âgée de trente-six ans, belle encore, aimable et malheureuse, retirée depuis trois ans à l’abbaye, s’étoit attachée à montrer de la complaisance et de l’amitié à la jeune Ernestine : veuve, et réduite à la plus grande médiocrité, par des accidens fâcheux, il lui restoit seulement une petite rente sur un particulier ; cet homme, manquant de bonheur ou de conduite, dérangea ses affaires ; pressé par ses créanciers, il prit la fuite, passa en Hollande, et livra madame de Ranci à toutes les horreurs de l’extrême pauvreté.

Ernestine, élevée, soutenue, enrichie par la tendre compassion de ses amis, se plaisoit à répandre sa libéralité sur tous ceux qui lui offroient l’image de son premier état ; son cœur, toujours ouvert aux cris de l’indigent, cherchait à rendre à l’humanité les secours qu’elle-même en avoit reçus.

Pénétrée du malheur de madame de Ranci, elle prit des mesures avec mademoiselle Duménil, pour faire passer sur la tête de cette femme désolée, le petit héritage de madame Dufresnoi, et ce qu’elle y ajouta, remplaça sa perte, et même étendit un peu son revenu. La reconnoissance se joignant à l’amitié dans le cœur d’une femme honnête et sensible, elle sentit bientôt pour Ernestine les sentimens d’une tendre mère, reçut avec joie la proposition de s’attacher à son sort, de vivre toujours avec elle, et de l’accompagner dans sa terre, où elles se rendirent un mois après le départ de M. de Clémengis.

Ernestine revit avec transport ces lieux chers à son cœur ; elle ne cachoit point à madame de Ranci la cause du plaisir qu’elle sentoit de les habiter, elle lui montroit les lettres du Marquis, ses réponses, l’entretenoit de ses sentimens pour cet homme aimable, lui parloit de ses obligations, de sa reconnoissance, de sa tendresse, de la douceur qu’elle éprouvoit en pensant à lui ; et quand son amie lui demandoit où devoit la conduire un amour si vif, quand elle l’interrogeoit sur ses espérances, des soupirs, des larmes, interrompoient les effusions de son cœur, elle avouoit qu’elle n’en avoit point : sans rejeter les conseils prudens de madame de Ranci, sans se révolter contre ses réflexions, elle l’écoutoit, convenoit de la justesse de ses observations, et lui laissoit voir qu’elles ne la persuadoient point ; rien ne pouvoit l’engager à oublier le Marquis, à renoncer au plaisir de l’aimer, à la certitude de lui plaire.

Vers la fin de l’été, mademoiselle Duménil, prête à retourner en Bretagne, voulut, avant de partir, passer quelques jours chez Ernestine ; en la quittant, elle lui recommanda de ne pas attendre M. de Clémengis dans cette belle solitude, et ne l’y laissa qu’après avoir obtenu d’elle une promesse de rentrer bientôt au couvent.

Cette parole, donnée à mademoiselle Duménil, embarrassa bientôt l’aimable et tendre Ernestine. Le Marquis alloit revenir ; il la conjuroit de rester chez elle, de passer l’automne à la campagne, de lui permettre de la revoir encore avec une liberté dont elle ne devoit pas craindre qu’il abusât ; la présence de madame de Ranci suffisoit, disoit-il, pour la rassurer contre de malignes observations ; la même prière se renouveloit dans toutes ses lettres, il la pressoit avec ardeur, il sembloit que tout son bonheur dépendît d’obtenir d’elle cette grâce.

La faible Ernestine ne put se défendre de lui accorder une faveur si vivement demandée : « Je lui dois tout, disoit-elle à madame de Ranci, ne ferai-je rien pour lui ? en résistant à ses désirs, je m’accuse d’ingratitude : est-ce à moi de l’affliger ? Ah ! dans tout ce que l’honneur ne me défend pas, pourquoi ne céderois-je point à ses volontés ? pourquoi sacrifierois-je à la crainte d’être injustement soupçonnée, la douceur véritable de lui causer de la joie ? Vous me soutiendrez contre moi-même, vous daignerez remplir à mon égard les devoirs d’une mère tendre et vigilante, vous ne me quitterez point ; témoin de ma conduite, vous me justifierez auprès d’Henriette : eh ! que m’importe le reste du monde ? l’estime de mes amis, la mienne, suffisent à ma tranquillité ». Madame de Ranci combattit en vain une résolution déterminée, et M. de Clémengis eut le plaisir de retrouver Ernestine à la campagne, et de s’assurer qu’il devoit sa complaisance à l’amour.

Il en jouit pendant plusieurs jours, sans paroître porter ses idées au-delà du bonheur qu’il s’étoit promis : mais un amour avoué peut-il se contenir dans les bornes étroites que l’amitié prescrit ? Un désir satisfait élève un désir plus ardent encore ; les souhaits se multiplient, les vœux s’étendent ; une grâce reçue ouvre le cœur à l’espérance d’une grâce plus grande ; l’espace immense qui sembloit éloigner un point à peine aperçu, disparoît insensiblement, et la pensée se fixe sur l’objet qu’on n’osoit même entrevoir.

Libre de prolonger ses visites, de passer une partie du jour auprès d’Ernestine, le marquis de Clémengis montra de l’humeur. La présence continuelle de madame de Ranci le gênoit et son attention à ne pas quitter sa jeune amie, la rendoit insupportable à ses yeux. « Falloit-il accoutumer cette femme à vous suivre avec tant d’affectation, disoit-il à Ernestine, à ne jamais vous perdre de vue ? exigez-vous d’elle cette importune assiduité ? me craignez-vous ? avez-vous cessé de m’estimer ! quoi ! des précautions contre moi ! est-ce vous, est-ce Ernestine qui me laisse voir une défiance injurieuse ? Que de froideur ! de réserve ! non, votre amitié n’est plus aussi tendre. Ah ! qu’est devenu ce temps, cet heureux temps, où, dans ces mêmes lieux, vous accouriez au-devant de mes pas avec une joie si vive ! où votre bras s’appuyoit sur le mien, où nous parcourions ensemble toutes les routes de ce bois où vous vous plaisiez tant ! Ô ma chère amie, il est donc vrai que vous êtes changée » ?

Ces reproches touchoient Ernestine, pénétroient son cœur, lui arrachoient des larmes et jamais la plus légère plainte : elle supportoit la triste uniformité de ces entretiens, avec une patiente indulgence. Les chagrins du Marquis, sa pâleur, son abattement, élevoient des craintes dans son âme ; elle trembloit pour des jours si précieux. « Je ne vous importunerai bientôt plus, lui disoit-il, les yeux baignés de pleurs ». Elle commença à se repentir d’une complaisance dont elle n’avoit point prévu les suites. « Mon imprudence vient d’irriter une passion si long-temps réprimée, répétoit-elle à madame de Ranci, je n’en connoissois encore que les douceurs, j’en éprouve à présent toutes les amertumes ». Cette femme, alarmée du danger de sa jeune amie, la pressoit de retourner à Montmartre. Ernestine y consentit : mais avant de partir elle écrivit à M. de Clémengis, et lui envoya sa lettre par un exprès, à l’instant même où elle rentroit au couvent ; il l’ouvrit avec empressement, et sa surprise fut extrême d’y trouver ces paroles :

Lettre d’Ernestine.

« Quelle douleur pour moi, Monsieur, d’exciter vos plaintes, de m’accuser de toutes vos peines, de me reprocher l’état affreux où vous êtes ! Eh quoi ! c’est donc moi qui vous afflige ? puis-je le croire, puis je m’en assurer, quand votre bonheur est l’objet, l’unique objet de tous les vœux de mon cœur ? Hélas ! par quelle fatalité ce bonheur semble-t-il dépendre aujourd’hui de l’égarement d’une fille que vous respectiez autrefois ! Soyez juge dans votre propre cause, dans la sienne, et prononcez entre votre cœur et le mien.

» Ma réserve vous blesse ? Eh Monsieur ! m’est-il permis de vous traiter encore avec une familiarité dont mon ignorance étoit l’excuse ? Pendant long-temps j’osai vous regarder comme un frère chéri : l’extrême différence de nos fortunes ne me frappoit point ; dans ces temps heureux, rien n’arrêtoit les témoignages de mon innocente affection. Je ne suis point changée ; ah ! pourquoi vous obstinez-vous à penser que je le suis ? ce n’est pas vous, Monsieur, c’est moi-même que je crains. Je suis jeune, je vous dois tout ; je vous aime ; oui, Monsieur, je vous aime, je le dis, je le répète avec plaisir ; je ne rougis pas de vous aimer. Le premier instant où vous parûtes à mes yeux fit naître cette tendresse que le temps a rendue si vive. Sentiment cher à mon cœur, le seul qui m’attache à la vie. Tant de bienfaits, si généreusement répandus sur moi, m’assuroient un sort paisible ; mais l’amour que vous m’inspiriez faisoit mon bonheur, mon souverain bonheur ! Penser sans cesse à vous, m’occuper du soin de conserver votre amitié, de mériter l’estime de mon respectable ami ; vous voir quelquefois, lire dans vos yeux que ma présence excitoit votre joie, c’étoit pour moi le bien suprême ! Une félicité si grande est-elle à jamais détruite ? Ne me la rendrez-vous point ? Non, il n’est plus en votre pouvoir de me la rendre !

» Vous ne m’importunerez pas long-temps ? quelle cruelle expression ! je ne puis supporter la certitude de faire votre malheur ; elle pénètre mon âme, elle déchire mon cœur. En me retirant, en abandonnant les lieux où je vous voyois sans contrainte, j’ai suivi des conseils prudens : mais je ne vous fuis point, je ne prétends pas élever une barrière entre vous et moi ; prête à quitter cet asile, si vous le voulez, je soumets ma conduite à votre décision. Si, pour sauver vos jours, il faut me rendre méprisable, renoncer à mes principes, à ma propre estime, peut-être à la vôtre ! je ne balance point entre un intérêt si cher et mon seul intérêt. Ordonnez, Monsieur, du destin d’une fille disposée, déterminée à tout immoler à votre bonheur : mais avant d’accepter un si grand sacrifice, permettez-moi de remettre dans vos mains tous les dons que vous m’avez faits : les garder, en jouir, ce seroit laisser croire que vous m’aviez enrichie pour me perdre, sauvons au moins votre honneur, une légère partie du mien : qu’on ne m’impute jamais la bassesse d’avoir reçu le prix de mon innocence. À ces conditions, Monsieur, la tendre, la malheureuse Ernestine tiendra la conduite que votre réponse lui prescrira. »

« Ah ! grand Dieu ! s’écria le Marquis en finissant de lire, ai-je pu porter cette charmante fille à m’écrire ainsi ? quelle étrange proposition ? mais que de bonté, de tendresse, de générosité dans cet abandon de ses principes, d’elle-même ! Aimable Ernestine ! qui, moi, je t’avilirois ? j’abuserois de ton amour, de ta noble confiance… ah ! tu n’as rien à craindre de ton amant, de ton ami, de ton reconnoissant ami. Périsse l’homme injuste et cruel, qui ose fonder son bonheur sur la condescendance d’une douce, d’une sensible créature, capable de s’oublier elle-même, pour le rendre heureux. »

M. de Clémengis se hâta de répondre à l’inquiète Ernestine. L’agitation de ses esprits, l’attendrissement de son cœur, ne lui permirent pas de mettre beaucoup d’ordre dans sa lettre. Il la remerciait d’une preuve si extraordinaire de ses sentimens ; il s’en plaignoit aussi, lui reprochoit doucement de l’avoir soupçonné d’un dessein qu’il ne formoit pas. « Ah ! comment avez-vous pu croire, lui disoit-il, que votre ami voulût être votre tyran ». Il terminoit sa lettre par des expressions tristes et vagues ; elles sembloient annoncer sa visite pour le soir ; il promettoit une confidence, elle expliqueroit ce qu’il n’osoit lui dire en ce moment, ce qu’il se trouvoit malheureux, bien malheureux de devoir lui apprendre.

Ernestine étoit avec madame de Ranci, quand on lui apporta la lettre de monsieur de Clémengis ; elle la prit en tremblant, la tint long-temps sans oser l’ouvrir ; une pâleur mortelle se répandit sur son visage. « Voilà l’arrêt de mon destin, dit-elle ; ô madame de Ranci ! si vous saviez… qu’ai-je fait ! que me dit-il ? Je suis perdue » !

Cette femme, ignorant le sujet de sa terreur, s’étonnoit de la consternation où elle la voyoit. Ernestine rompit enfin le cachet, et portant des regards timides sur ces caractères chéris, des larmes de joie inondèrent bientôt cette lettre consolante, elle la pressa contre son cœur, la baisa mille fois. « Ô mon respectable ami ! pardonne-moi, répétoit-elle, non, je ne devois pas te soupçonner ». Découvrant alors à madame de Ranci la cause de son effroi, elle fit passer dans l’âme de son amie, une partie des mouvemens qui affectoient la sienne.

En relisant la lettre du Marquis, Ernestine recommença à s’inquiéter. « Eh ! que doit-il donc m’apprendre ? demandoit-elle à madame de Ranci ; il veut me quitter peut-être, renoncer à me voir, tout m’annonce une triste séparation. Que signifient ces expressions » : Quand je vous disois, je ne vous importunerai plus, j’étois bien éloigné de vouloir élever dans votre esprit ces idées funestes où je vois trop qu’il s’abandonnoit ? J’ai cherché, j’ai fui l’occasion de vous dévoiler le sens de ces paroles. Hélas ! ma chère Ernestine, quelle triste confidence ai-je à vous faire ? quel sacrifice mon devoir exige ! il ne m’est plus permis de vivre pour moi-même ; il ne m’est plus permis d’espérer d’être heureux. "Ah ! je vais le perdre, s’écrioit-elle, mon cœur me le dit ! eh ! d’où vient ne peut-il vivre heureux, et me voir, et m’aimer ? Comment un même sentiment produit-il de si différents effets ? mon amour est un bonheur si grand pour moi ! faut-il que le sien trouble la douceur de sa vie !

Elle attendit impatiemment l’heure où elle croyoit recevoir la visite de M. de Clémengis. Le temps s’écouloit lentement au gré de ses désirs, le jour finit, et son inquiétude augmenta. Le lendemain, à son réveil, on lui présenta une lettre du Marquis : elle déchira l’enveloppe avec précipitation, et cherchant avidement la confirmation de ses craintes, elle la trouva dans ces paroles :

Lettre de M. de Clémengis.

« Ô ma chère Ernestine ! après la preuve touchante que vous venez de me donner de vos sentimens, puis-je, sans expirer de douleur, vous annoncer mon départ, et l’événement qui doit le suivre ! Faut-il vous quitter, vous dire un éternel adieu ! faut-il percer votre cœur du même trait dont le mien se sent déchirer ! »

» Fille aimable ! née pour le bonheur de ma vie, digne du sort le plus brillant ; ah ! que le mien ne dépend-il de moi ! Le devoir, la reconnoissance, des engagemens pris depuis long-temps, renversent toutes mes espérances : mais en avois-je ? comment me suis-je flatté… Ah ! falloit-il vous conduire à partager une passion inutile ! que d’amertume, que de regrets se mêlent à des peines si vives ! me pardonnerez-vous ? ne me mépriserez-vous point ? ne me haïrez-vous jamais ? ma chère, ma tendre amie, daignez me rassurer sur mes craintes, dites-moi que vous me pardonnez ; ne me refusez pas une consolation si nécessaire à mon cœur, à mon cœur affligé.

» Le malheur de ma vie est enfin déterminé. Mon oncle a levé tous les obstacles qui éloignoient encore mon mariage ; il me contraint, il me force d’aller rendre des soins à mademoiselle de Saint-André. Dans une heure je pars avec son père ; il me mène à une terre où la maréchale de Saint-André nous attend. Sa fille sort demain du couvent ; on va nous présenter l’un à l’autre ; on nous unira bientôt, sans nous consulter, sans s’embarrasser si nos cœurs sont disposés à se donner. Quoi, ma chère Ernestine, je vais me lier, me lier à jamais ! et ce n’est point à vous…

» Je croyois jouir plus long-temps de ma liberté. On devoit attendre la décision du parlement. L’incertitude de mes droits sur une riche succession, sur d’immenses arrérages, retardoit le consentement du maréchal de Saint-André. La libéralité de mon oncle me désole en ce moment ; une donation m’assure tous ses biens, je n’ai plus d’espoir.

» Vous prierai-je de m’oublier ? non, oh ! non, je ne puis souhaiter d’être oublié de vous, je ne puis désirer de vous oublier ! vous serez toujours présente à mon idée, toujours chère à mon cœur ; je penserai sans cesse à vous : je vous écrirai ; je vous entretiendrai de mon estime, de mon amitié, et malgré moi, peut-être, de ma tendresse ; je ne vous la rappelerai point pour vous presser de la partager encore, mais pour vous prouver que le temps ne peut ni l’affoiblir ni l’éteindre.

» Vivez paisible, vivez heureuse ; que le souvenir d’un sincère, d’un véritable, d’un constant ami, vous arrache quelquefois un soupir : mais que ce soupir soit tendre et non pas douloureux… Je ne puis retenir mes larmes ; elles s’échappent de mes yeux, elles effacent ce que j’écris. Ô ma généreuse amie ! vous en répandrez sans doute ; puissent-elles n’être pas aussi amères que les miennes ! Je vous aime, je vous adore, je vous fuis, je vous perds, je suis le plus infortuné de tous les hommes. »

De quels mouvemens cette lecture agita le cœur de la sensible Ernestine ! Elle l’interrompit cent fois pour laisser un libre cours à ses pleurs, à ses soupirs, à ses gémissemens. « Il part, disoit-elle, il me fuit, je ne le verrai plus ! Il va s’unir à l’heureuse épouse qu’on lui destine. Il me dit de vivre paisible, heureuse ; ah ! comment serai-je paisible loin de lui, heureuse sans lui » ? Elle passa tout le jour à s’affliger, à se plaindre du Marquis. « Quelle dureté, s’écrioit-elle ! A-t-il pu partir sans me voir, sans me parler, sans mêler ses larmes avec les miennes » ! Elle pleuroit, elle écrivoit, déchiroit ses lettres commencées, s’abîmoit dans sa douleur, reprenoit sa plume et la quittoit encore. Son agitation, la violence de ses transports l’accablèrent enfin ; elle fut malade, abattue, languissante pendant plusieurs jours : mais les lettres du Marquis, les représentations de madame de Ranci, le retour de mademoiselle Duménil, ses soins, son amitié, ramenèrent un peu de calme dans son ame. Elle s’accoutuma à se dire, à se répéter que jamais elle n’avait rien espéré ; elle cessa de se plaindre de son sort ; elle voulut s’y soumettre, et chercha dans sa raison la force de supporter ses peines avec résignation.

Deux mois s’écoulèrent, pendant lesquels le marquis de Clémengis écrivoit régulièrement à son aimable amie. Il ne lui disoit point si ses nœuds étoient serrés ; elle n’osoit le demander : elle craignoit de l’apprendre ; mais elle devoit bientôt être éclaircie du destin de monsieur de Clémeogis, et sentir par une triste expérience, combien on éprouve de douleur pendant le cours de ces attachemens trop tendres, où le cœur se livre avec tant de plaisir, qui lui paroissent la source d’un bonheur si vif et si constant.

Une parente de mademoiselle Duménil se marioit à la campagne, environ à dix lieues de Paris. Elle épousoit un homme fort riche : comme il avoit long-temps désiré l’heureux moment d’être à elle, cet amant comblé de joie vouloit rendre ses noces brillantes et préparoit des fêtes pour les célébrer. Henriette, invitée à partager les plaisirs qu’on se promettoit de goûter dans des lieux consacrés à l’amusement, exigea de la complaisance d’Ernestine qu’elle l’accompagnât dans ce court et agréable voyage. Elle s’en défendit, mais elle céda enfin aux instances de son amie. Avant de partir, elle chargea madame de Ranci de lui envoyer ses lettres par un exprès : mais plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’Ernestine reçût aucunes nouvelles ni d’elle ni du Marquis.

En menant son amie à la campagne, mademoiselle Duménil n’avoit pas songé que de toutes les dissipations, la moins capable de la distraire était le spectacle dont elle la rendoit témoin. « On donne peut-être les mêmes fêtes chez le maréchal de Saint-André, disoit Ernestine en soupirant ; mais une joie si douce ne remplit pas le cœur du Marquis ; il n’aime point, il ne jouit pas des plaisirs où se livrent ces heureux amants. Cependant il ne m’écrit plus ! Croyez-vous, demandoit-elle à Henriette, qu’il cesse de m’écrire ? me privera-t-il de la seule consolation qui me reste ; ah ! sans doute il m’en privera ? il ne pensera plus à moi, il ne s’informera seulement pas si j’existe encore : n’importe, il me sera toujours cher ; mes sentimens pour lui m’occuperont sans cesse ; jamais, jamais je ne perdrai l’idée du marquis de Clémengis ; et si le temps peut faire que je songe à lui sans douleur, je suis bien sûre de n’y songer jamais sans interêt ». Henriette s’efforçoit d’adoucir ses chagrins, de calmer ses inquiétudes : mais la situation d’Ernestine alloit devenir si fâcheuse, que les conseils et les soins de l’amitié ne pourroient plus rien sur son cœur.

M. de Maugis, ami des maîtres de la maison, arriva le matin du jour où tout le monde se disposoit à revenir à Paris. On lui reprocha de ne s’être point rendu à des invitations pressantes, on lui rappela sa promesse. Il répondit que l’événement, dont on devoit être instruit, l’excusoit assez. Tout le monde l’environnant alors, dix personnes l’interrogèrent à la fois. « Quoi, dit-il, d’un air surpris, vous ignorez le malheur du comte de Saint-Servains, celui de mon frère, et l’exil du marquis de Clémengis » ?

Ernestine entroit dans le salon ; ces paroles la glacèrent, elle resta debout près de la porte, s’appuya contre un lambris, et recueillit toutes les forces que lui laissoit le saisissement de son cœur, pour écouter M. de Maugis. « Oui, poursuivit-il, le comte de Saint-Servains est étroitement gardé, ses papiers sont enlevés, ses effets saisis. Mon frère avoit sa confiance, on s’est assuré de lui : un secret impénétrable dérobe la connoissance du crime qu’on leur suppose. Un homme, dont le génie et l’application rendoient l’administration si heureuse, dont le désintéressement est connu, dont l’affabilité gagnoit tous les cœurs, est noirci par l’envie : puisse-t-il confondre la calomnie, et revoir à ses pieds ses vils accusateurs » !

« Que je plains votre frère, dit alors le chevalier d’Elmont, que je plains l’aimable marquis de Clémengis ! il alloit épouser mademoiselle de Saint-André ; ce mariage ne se fera plus. — Non assurément, reprit M. de Maugis ; il a reçu cette accablante nouvelle et l’ordre d’aller à Clémengis, deux heures avant la signature des articles, et s’est hâté de prévenir le maréchal, en rompant lui-même leurs mutuels engagemens ».

« Eh ! mon Dieu, dit encore le chevalier d’Elmont, une circonstance bien cruelle fait que la disgrâce de son oncle devient un double malheur pour lui ; son procès ne se juge-t-il pas incessamment ? — Oui, répondit M. de Maugis, et tout Paris croit qu’il le perdra ».

Pendant ces discours, Henriette s’approcha insensiblement d’Ernestine, et passant un bras autour d’elle, l’entraînant hors du salon, elle l’aida à marcher, et la conduisit dans sa chambre.

Pâle, froide, inanimée, Ernestine sembloit insensible à cette nouvelle terrible et imprévue ; elle promenoit autour d’elle des regards stupides, elle ne pouvoit parler, elle ne pouvoit respirer. Mademoiselle Duménil l’invitoit en vain à répandre des larmes, en la baignant des siennes ; le serrement de son cœur ne lui permettoit pas d’en verser. Fixant enfin les yeux sur son amie, elle la regarda long-temps, et levant au ciel ses mains foibles et tremblantes : « Que ne suis-je morte, dit-elle, ah ! que ne suis-je morte, avant d’avoir appris que M. de Clémengis est malheureux » !

Ses pleurs, coulant alors avec abondance, soulagèrent un peu l’oppression de son âme, rappelèrent ses esprits : mais quelle agitation, quels cris de douleur succédèrent à son accablement ! « Exilé, ruiné, perdu, répétoit-elle ! lui, le marquis de Clémengis » !

Paroissant tout-à-coup se calmer, elle essuya ses pleurs, prit les mains d’Henriette, et la considérant un moment, baissant les yeux, les relevant sur elle, poussant de profonds soupirs, elle sembloit hésiter à lui découvrir sa pensée.

« Je vous afflige, lui dit-elle ; hélas ! je vais peut-être vous révolter ; mais au nom de notre amitié, ne vous opposez point à mes desseins : j’ai un projet, ne le combattez par aucune raison, par aucun discours. Ô ma chère Henriette ! je n’abandonnerai point M. de Clémengis ; il est exilé, son mariage est rompu, sa fortune détruite, il va perdre le reste de ses espérances ! il est affligé, malheureux ! je veux partir, aller le trouver, ma vue sera peut-être un adoucissement à ses peines ; si je ne puis le consoler, je partagerai ses maux ; je veux gémir, souffrir, mourir avec lui ! Ne me dites rien, non, ne me dites rien ; ne me parlez ni du monde, ni de ses cruelles bienséances ; je les rejette si la dureté les accompagne : est-il des lois plus saintes que celles de l’amitié ? des devoirs plus sacrés que ceux de la reconnoissance ? À qui dois-je des égards ? je ne tiens à personne ; si ma démarche est une faute, j’en rougirai seule. Je veux dénaturer tout ce que je possède, je veux rendre en secret à M. de Clémengis tous les biens que j’ai reçus de lui ; ah ! pourrois-je en jouir à présent ! heureuse aux yeux des autres, ingrate aux miens, comment supporterois-je la vie » ?

Mademoiselle Duménil pensoit trop noblement, pour ne pas approuver une partie du dessein de son amie ; et dans celle qui lui paroissoit mériter plus de considération, elle la voyoit si attachée à ses propres idées, qu’entreprendre de la détourner d’aller à Clémengis, c’était l’affliger beaucoup, sans pouvoir s’assurer de changer sa résolution : elle ne lui dit donc rien, la laissa maîtresse d’interpréter son silence, et toutes deux se hâtèrent de revenir à Paris.

Pendant la route, Ernestine se souvint d’un honnête vieillard qui prenoit soin des affaires de M. de Clémengis, et lui étoit extrêmement attaché ; il s’appeloit Lefranc. Pendant son séjour chez M. Duménil, elle le voyoit souvent avec lui. Le Marquis avoit employé le peintre sur la parole de M. Lefranc, qui vantoit sans cesse son talent. Elle se rappela qu’il logeoit dans le voisinage, et son premier soin en arrivant à Montmartre, où elle voulut descendre, fut d’inviter cet homme, par un billet pressant, à venir lui parler le lendemain de grand matin ; une affaire importante, où il pouvoit l’obliger, l’engageoit, lui disoit-elle, à l’entretenir et à le consulter. Il se rendit à l’abbaye à l’heure indiquée.

La présence d’un homme qui aimoit M. de Clémengis, qui tenoit à lui, excita la plus vive émotion dans le cœur d’Ernestine. Elle voulut s’expliquer, commença à parler, mais ses pleurs la forcèrent de s’arrêter.

Le bon vieillard, charmé de revoir la belle élève de son ancien ami, l’assuroit de son empressement à la servir, et lui faisoit mille protestations de suivre exactement les ordres qu’elle alloit lui donner. Il n’ignoroit pas combien elle étoit chère au Marquis, et pensoit lui devoir les mêmes égards qu’il auroit eus pour la sœur de M. de Clémengis.

Ernestine accepta ses offres de service, elle lui ouvrit son cœur, s’étendit sur les bontés du Marquis, sur la reconnoissance qu’elle en conserveroit toujours ; et remettant entre les mains de M. Lefranc, ses bijoux, ses pierreries, et plusieurs effets commerçables, elle le chargea de les vendre et d’en faire toucher l’argent à M. de Clémengis, sans jamais lui découvrir d’où il venoit. Ensuite elle le pria de s’arranger avec mademoiselle Duménil, pour emprunter sur sa terre, afin de grossir la somme, et lui recommanda la diligence et le secret.

M. Lefranc savoit qu’Ernestine devoit sa fortune à M. de Clémengis ; mais il ne savoit point de quels moyens il s’étoit servi en l’obligeant. Son billet lui persuadoit que cette fortune dépendoit du Marquis ; et son premier mouvement, en la voyant si affligée, avoit été de penser que, dans la circonstance présente, elle vouloit prendre des mesures avec lui sur ses intérêts.

Une surprise mêlée d’admiration, le rendit muet pendant quelques instans ; il regardoit Ernestine, portoit les yeux sur le dépôt qu’elle lui confioit, la regardoit encore, sembloit douter s’il ne se trompoit point. « Hésitez-vous à me servir, lui demanda-t-elle d’un air inquiet ! — Non, Mademoiselle, non, lui dit-il, je remplirai vos désirs, je les surpasserai peut-être ; soyez tranquille, je m’acquitterai fidèlement de l’emploi dont vous daignez me charger. Monsieur le Marquis a bien placé les affections de son cœur ; je souhaite que le ciel lui rende le comté de Saint-Servains, sa fortune, sa santé, et lui conserve une amie aussi tendre, aussi respectable que vous… »

« Sa santé ! interrompit vivement Ernestine ; ah, mon Dieu ! seroit-il malade ? — Ne vous effrayez pas, Mademoiselle, reprit M. Lefranc, il l’a été, il l’a beaucoup été, mais il se trouve mieux ; j’espère le voir avant peu ; si le succès ne trompe point mon attente, je serai à Clémengis avant la fin de la semaine. Calmez-vous, Mademoiselle, je ne partirai pas sans envoyer prendre vos ordres ; je vous écrirai peut-être ce que la crainte d’élever de fausses espérances dans votre cœur, m’oblige de vous taire à présent. » En achevant ces mots, il la salua respectueusement et prit congé d’elle.

Quelle nouvelle amertume pénétra l’âme d’Ernestine ! Le marquis de Clémengis malheureux, le Marquis de Clémengis malade, en danger peut-être ! comment soutenir cette cruelle idée ? Si le silence d’Henriette montroit qu’elle condamnoit sa démarche, si la crainte de déplaire à cette véritable amie mêloit un peu d’indécision à ses desseins, l’état du Marquis l’emporta sur toutes les considérations qui pouvoient l’arrêter encore. Elle écrivit à mademoiselle Duménil. Sa lettre détermina Henriette à lui prêter une chaise, un de ses gens pour courir devant elle, et à lui envoyer des chevaux de poste, comme elle l’en pressoit. À midi, madame de Ranci et elle partirent.

Que d’impatience pendant la route, que de soupirs, de larmes ! « Ah ! si je ne le voyois plus, disoit-elle à madame de Ranci, si le ciel me privoit de lui, si j’étois condamnée à pleurer sa mort ? ah ! pourrois-je vivre et me dire, et me répéter, il n’est plus » ?

Une nuit passée à gémir, tant de trouble, d’agitation, et la fatigue du voyage épuisèrent ses forces ; dès le second jour de sa marche, elle fut obligée de s’arrêter dans un petit village : elle ne pouvoit supporter le mouvement de la chaise, elle s’évanouissait à tous momens. Madame de Ranci obtint enfin de sa raison, de sa complaisance, de son amitié, qu’elle prendroit de la nourriture et du repos. Un sommeil long et paisible la rafraîchit, la mit en état de continuer sa route le lendemain, et d’arriver à Clémengis le soir du second jour.

Plusieurs des gens du Marquis connoissoient Ernestine ; les premiers qui l’aperçoivent, courent l’annoncer à leur maître ; il ne peut les croire. Elle entre. Il la voit, il doute encore si c’est elle. Elle avance en tremblant, tombe à genoux devant son lit, reçoit la main qu’il lui tend, la serre faiblement dans les siennes, la baise, l’inonde de ses pleurs.

« Est-ce elle ? est-ce Ernestine, répétoit le Marquis, en l’obligeant à se lever, à s’asseoir près de lui : Quoi ! ma charmante amie daigne me chercher ! chère Ernestine ! quelle douce, quelle agréable surprise ! Ah ! je n’attendois point cette faveur précieuse ».

« Eh ! pourquoi, Monsieur, pourquoi ne l’attendiez-vous pas, lui demanda-t-elle du ton le plus touchant ? Me mettiez-vous au rang de ces amies que la disgrâce éloigne ? me croyiez-vous insensible, ingrate ? avez-vous oublié que vous êtes tout pour moi dans l’univers. Ah ! si ma présence, si mes soins, si les plus fortes preuves de ma tendresse peuvent adoucir vos peines, parlez, Monsieur, parlez, je ne vous quitte plus ; tous les instans de ma vie seront heureux, s’il en est un seul dans le jour où ma vue, où mon empressement à vous plaire, dissipent le souvenir de vos pertes, portent un rayon de joie dans votre ame ».

Le visage de M, de Clémengis se couvrit de rougeur ; il prit les mains d’Ernestine, il les arrosa de larmes brûlantes. « Ah ! comment, s’écria-t-il, ai-je immolé le plus grand bonheur à de vains égards ! mes plus ardens désirs à de bizarres préjugés ! Est-ce Ernestine, est-ce l’aimable fille que je sacrifiois à l’avide ambition, au fol orgueil, qui conserve pour moi des sentimens si tendres ? Elle cherche un malheureux, un proscrit peut-être ! sa généreuse compassion l’attire dans ce désert, elle vient me consoler : ah ! je sens déjà moins des peines qu’elle daigne partager ; tout cède à présent dans mon cœur, au regret de ne pouvoir reconnoître ses bontés ».

Ernestine alloit parler, quand des voix confuses se firent entendre ; on ouvrit brusquement ; M. Lefranc, plutôt porté qu’introduit par les gens du Marquis, entra en criant : « Votre procès est gagné tout d’une voix, Monsieur ; on parle au comte de Saint-Servains, ses accusateurs sont arrêtés ; je n’ai pas voulu qu’un autre vous apportât ces heureuses nouvelles ».

« Mon oncle justifié, mon procès gagné ! s’écria le Marquis ; ah ! je pourrai donc suivre les inspirations de mon cœur, payer tant d’amour, de noblesse, de vertus. Viens, ma chère Ernestine, viens, répéta-t-il, transporté de plaisir ; viens dans les bras de ton époux : Mes enfans, dit-il à ses gens qui versoient des larmes de joie, mes chers enfants, voilà votre maîtresse ; et tendant la main à M. Lefranc : Et vous, mon zélé, mon honnête ami, soyez le premier à féliciter la Marquise de Clémengis.

Des cris d’allégresse s’élevèrent alors dans la chambre. Ernestine étoit aimée, elle étoit respectée, elle méritoit le bonheur dont elle alloit jouir. Madame de Ranci levoit les mains au ciel, lui rendoit grâce, embrassoit Ernestine, prononçoit de tendres bénédictions sur le Marquis et sur elle. M. Lefranc, trahissant le secret qu’on lui avoit confié, racontoit à M. de Clémengis l’action généreuse d’Ernestine. Elle seule, craignant encore pour des jours si chers, n’osoit se livrer à la joie. On la rassura ; le Marquis étoit foible, mais il étoit convalescent et le plaisir alloit lui rendre la santé…

Mais épargnons au lecteur fatigué, peut-être, des détails plus longs qu’intéressans. Il peut aisément se peindre le bonheur de deux amants si tendres. Le comte de Saint-Servains, vengé de ses ennemis, rentra dans les fonctions de son ministère ; il pardonna à son neveu un mariage qui le rendoit heureux. Henriette partagea la félicité de son amie. Madame de Ranci retourna dans sa retraite, où les soins attentifs de madame de Clémengis prévinrent ses désirs : et moi, qui n’ai plus rien à dire de cette douce et sensible Ernestine, je vais peut-être m’occuper des inquiétudes et des embarras d’une autre.


FIN DE L’HISTOIRE D’ERNESTINE.