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Histoire d’un annexé/Édition 1887/12

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Hachette (p. 54-55).


XII

Je suivais depuis deux heures les bords de la Moselle, assez occupé de savoir comment je pourrais traverser la rivière, pour atteindre Daspich, situé à deux kilomètres, de l’autre côté.

On m’avait dit partout que les bateaux avaient été brûlés ou emmenés à Thionville, parce que les Prussiens pourraient s’en servir.

Comment faire ? Traverser la Moselle à la nage était impossible, les eaux étaient hautes, le lit large et je n’étais pas assez habile.

Et pourtant je voyais de l’autre côté les maisons blanches de Daspich, avec leurs toits rouges dans les arbres et les jardins !

À quelques kilomètres était tout ce que j’aimais ! J’avais bien souffert pour arriver là, et près d’atteindre le but, il fallait m’arrêter !

C’est en proie à ces tristes réflexions que j’entrai dans le village de Guénange, où je savais qu’il y avait autrefois un bac.

Que de fois j’étais venu dans ce village, à la fête, avec tous mes parents et ceux de Wilhelmine. Que de fois nous avions couru dans la grande prairie, le long de la rivière, en regagnant ce bac, qui nous reconduisait sur la rive gauche !

Aussi je descendis machinalement la rue qui conduisait à l’eau. Tout le village était sur pied : les gens causaient par groupes, sur leurs portes, ou au milieu de la rue, regardant vers la route, dans la direction de Metz. Tous semblaient être dans un grand état de surexcitation. On me regardait de travers, car j’avais la figure bien noire et bien maigrie, les vêtements déchirés et blancs de poussière.

Comme je passais près d’un groupe d’hommes, l’un d’eux m’arrêta.

« Où allez-vous, me dit-il ?

— À Daspich.

— Vous ? À Daspich ! Qui êtes-vous de Daspich ?

— Christian Pfeffel, le fils de votre ancien médecin.

— Suivez-moi à la mairie, il y a trop d’espions, il faut que vous prouviez que vous êtes bien Christian Pfeffel. »

J’allais le suivre quand un bruit s’éleva dans le village.

Un dragon prussien arrivait au galop.

« Le bourgmestre, le bourgmestre, criait-il.

— C’est moi, » dit l’homme qui m’avait interrogé.

La foule entoura le maire et le Prussien et personne ne pensait plus à moi, lorsque j’aperçus l’instituteur, que j’avais vu plusieurs fois chez mon père.

Il me reconnut aussitôt et m’emmena chez lui :

« Venez, me dit-il, je vous ferai passer la rivière. Une barque est cachée dans les saules, pour que les Prussiens ne puissent la prendre.

Nous nous attendions continuellement à leur présence, car on les voyait rôder aux environs. Voilà le premier qui soit entré chez nous, et c’est ce qui vous explique le trouble qui régnait ici. Si vous n’aviez pu prouver votre identité, on vous aurait fait un mauvais parti, car tout le pays est plein d’espions, et la population, énervée par une tension d’esprit continuelle, croit voir des traîtres partout. »

Dix minutes après, la petite barque m’avait conduit sur l’autre rive. Daspich était à peu de distance : tous les obstacles étaient rompus, je n’avais plus qu’à voler vers ceux que j’aimais.