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Histoire d’un annexé/Édition 1887/14

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Hachette (p. 60-64).


XIV

Le lendemain, grâce à de tendres soins et à une longue nuit de repos, je me trouvais bien mieux. Ma mère aurait voulu me faire rester encore au lit, mais j’étais trop impatient de revoir la maison, le jardin, de causer avec ma mère sur la porte, de pouvoir répondre aux nombreuses questions que Wilhelmine m’avait faites.

Et puis la nouvelle de mon retour s’était répandue dans le village et tous les amis venaient pour me voir.

Je descendis donc dans la chambre qui donnait sur la rue. Déjà le père Frank et Wilhelmine s’y trouvaient avec ma mère.

Plusieurs voisins arrivèrent pour me serrer la main et savoir des nouvelles de la guerre. Parmi eux se trouvait le père Karcher. Je lui dis que son fils était bien portant, mais qu’il avait été fait prisonnier aux environs de Metz et qu’il aurait sans doute bientôt des nouvelles d’Allemagne.

Il fut bien surpris et affligé de tout cela, car personne dans le pays ne voulait croire aux succès des Prussiens et l’on pensait qu’ils avaient été battus autour de Metz.

Chaque fois que le canon grondait, ils disaient :

« Voilà encore Bazaine qui joue un tour aux Prussiens ! »

Et les fables circulaient : on parlait de régiments ennemis entiers jetés dans la Moselle, et les paysans se frottaient les mains de joie !

Pauvres gens, quelle déception les attendait !

Je leur racontais tout ce que j’avais vu et entendu, et ils serraient les poings, en disant :

« Quel malheur, quel malheur ! »

Et les femmes tremblaient, en pensant que les Allemands pourraient entrer bientôt au village.

« Si seulement nous avions des armes, disait le père Frank, comme on les recevrait à coups de fusil ! Mais que faire avec deux ou trois chasseurs, au pays, qui n’ont que des plombs !

— Peut-être, n’oseront-ils s’approcher si près de Thionville ; et ils n’ont pas de ponts pour passer la Moselle, disaient les autres. »

Mais ce n’étaient pas les rivières qui pouvaient les arrêter.

Ma mère et Wilhelmine pleuraient ; les hommes songeaient à leurs fils qui étaient à Thionville, et moi, j’étais triste, parce que je pensais qu’il allait falloir nous séparer encore. J’étais résolu, aussitôt reposé, à tenter l’entrée dans Thionville, avant que la place ne fût cernée par les troupes allemandes.

Ce jour-là, nous étions allés au moulin passer la soirée chez le père Frank : Wilhelmine était venue nous chercher et nous étions partis bras dessus bras dessous, causant des beaux jours écoulés et un peu de l’avenir.

Nous nous étions promenés dans le grand jardin, pour revoir les fleurs et les arbustes que nous avions plantés et quand la nuit était venue, nous avions rejoint les vieux, dans la grande chambre, où l’on se rassemblait pour les soirées d’hiver.

Le père Frank était allé chercher une cruche de son vieux vin de Guentrange et nous nous pensions revenus au bon temps.

À la nuit, le vent s’était élevé et il commençait à pleuvoir.

Tout à coup le garçon meunier entra, il était très pâle.

« Les Prussiens ! dit-il, à demi-voix, ils arrivent dans le village ! »

Nous nous levâmes tous les quatre : le père Frank courut à son fusil, suspendu au-dessus de la porte ; ma mère et Wilhelmine se serrèrent l’une contre l’autre, toutes tremblantes ; moi, j’en avais trop vu pour les craindre, et je m’élançai vers le meunier :

« Laissez cette arme, monsieur Frank, elle ne servirait qu’à vous faire égorger, avec tout le village. Que voulez-vous faire seul contre une armée. »

Il remit son fusil, car il avait oublié dans le premier mouvement de colère qu’il n’avait que des plombs de chasse.

D’abord des cavaliers passèrent au galop, puis bientôt nous vîmes par la fenêtre, dans l’ombre, une armée tout entière, qui trottait sur la route, sans s’arrêter. Le bruit lourd des pieds qui frappaient le sol avait quelque chose de lugubre.

« Ils veulent sans doute surprendre Thionville, me dit tout bas le père Frank, car leur vraie route était plutôt le long de la Moselle. Puisse le ciel les confondre ! »

Ils étaient déjà loin, lorsque quelques coups de feu retentirent.

« Les Français veillent, s’écria le père Frank, l’œil en feu. Viens voir, Christian.

— Non, dit ma mère, ne sortez pas : on va peut-être se battre dans le village. Une balle peut vous atteindre. »

Le bruit des coups de feu se rapprochait ; la route se remplissait de soldats allemands qui revenaient. Ma mère et Wilhelmine tremblaient comme des feuilles agitées par le vent.

« Montez dans ma chambre en haut, sur le jardin, leur dit le meunier, et fermez les volets. »

Je conduisis les deux pauvres femmes en lieu sûr, pendant que le père Frank fermait solidement les portes. Ensuite je montai au grenier pour tâcher de voir à travers une lucarne ce qui se passait au dehors.

À la lueur des coups de fusil, je voyais les Prussiens se rapprocher de la maison : ils se retournaient à chaque pas, pour tirer. Les uhlans déchargeaient leurs gros pistolets et se sauvaient aussitôt.

Plus loin, une fusillade bien nourrie les poursuivait et de temps à autre un uhlan tombait et son cheval se sauvait dans la rue.

En peu de temps, les Prussiens disparurent, grâce à l’obscurité, et des cavaliers vinrent se poster derrière les murs du moulin.

Après avoir attendu quelques instants, je descendis dans la chambre où se trouvaient ma mère et Wilhelmine, qui, enfermées dans les ténèbres, étaient pleines d’anxiété.

« C’est fini, leur dis-je, les Prussiens se sont sauvés. »

Elles m’embrassèrent bien fort et descendirent avec moi.

Les portes étaient ouvertes, en bas, et le père Frank causait avec les dragons français. Quelques francs-tireurs de Thionville arrivèrent bientôt et tous les gens du village se montrèrent peu à peu.

Un officier nous dit qu’on avait su que les Prussiens devaient faire une tentative sur Thionville, qu’il n’y avait eu ici qu’une rencontre de reconnaissances, mais que le gros de l’armée devait être de l’autre côté de la Moselle, sur la route d’Illange.

On entendait, en effet, le canon au loin ; mais quelques coups seulement furent tirés et nous pensâmes que les Prussiens, se voyant attendus, n’avaient pas continué l’attaque.

Les soldats restèrent sur pied toute la nuit, mais rien ne vint de nouveau troubler la tranquillité du village.