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Histoire d’un cabinet minéralogique

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Histoire d’un cabinet minéralogique
Germain Bapst

Revue des Deux Mondes tome 110, 1892


Tous les enfans et beaucoup de grandes personnes considèrent le Jardin des Plantes de Paris comme une ménagerie où ils vont voir des fauves, des singes et des oiseaux au plumage multicolore. On les étonnerait fort en leur apprenant que la présence des animaux, qui constitue pour eux la seule attraction de cet établissement, est relativement récente. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, le Jardin des Plantes, comme son nom l’indique, ne fut qu’une institution de botanique, créée par Louis XIII en faveur de son médecin Hérouard sous le nom de jardin des plantes médicinales et potagères.

Lorsque Buffon fut nommé, par Louis XV, intendant du Jardin, il en augmenta les services, fonda un cours et un musée de zoologie et continua la collection de miniatures du duc d’Orléans qui devint, par ce fait, un monument unique au point de vue scientifique et artistique. Cependant, à sa mort, en 1788, le muséum d’histoire naturelle était loin d’avoir l’importance qu’il a actuellement : c’est durant la Révolution qu’il prit le rapide accroissement qui en fit l’établissement le plus complet et le plus vaste du monde en son genre.

D’abord, la ménagerie royale, conservée à Versailles dans le jardin du château, fut, un beau jour de l’année 1792, expédiée à Paris aux membres de la commune, qui, ne sachant que faire de ces nouveaux administrés, les adressèrent immédiatement au Jardin des Plantes, avec ordre à l’intendant de les y loger. Telle est l’origine de la Ménagerie, aujourd’hui si populaire.

Les autres séries furent constituées de la façon suivante. Au XVIIIe siècle, les princes et les grands seigneurs avaient l’habitude, en France, comme dans le reste de l’Europe, de s’occuper d’histoire naturelle et d’en collectionner les séries les plus diverses. Aussi, lorsque durant la Révolution, on décréta la confiscation des propriétés des émigrés, on trouva parmi les biens mobiliers pris chez un grand nombre d’entre eux des collections variées en ce genre ; on les attribua à l’État et elles furent successivement versées, en vertu de décrets et d’arrêtés, dans des dépôts publics, mais surtout, on le comprend, au Jardin des Plantes.

En même temps, nos conquêtes, à travers l’Europe, nous mettaient en possession de musées nombreux que nos généraux faisaient transporter à Paris, dans les établissemens nationaux. Ainsi deux collections importantes, celle du stathouder de Hollande, dont Pichegru s’était emparé en 1795, et celle du prince de Condé, conservée à Chantilly et dont la confiscation avait été prononcée par la Convention, vinrent, pour une large part, constituer les sections de physique et de minéralogie du Muséum.

La seconde de ces collections, celle des princes de Condé, ne quitta pas Chantilly, pour, être installée à Paris, au Jardin des Plantes, sans être en butte à bien des vicissitudes dont quelques-unes nous ont paru assez intéressantes pour être contées ici.


I

Le duc de Bourbon, premier ministre de Louis XV, après la mort du régent, avait fait, dans les opérations de Law, une fortune colossale. Disgracié et exilé dans son château, en 1726, à l’arrivée au pouvoir de son successeur, le cardinal Fleury, il se livra à l’étude de l’histoire naturelle et s’occupa à réunir une collection des plus complètes.

A peine est-il retiré à Chantilly, où il vit dans la plus grande opulence, qu’il recrute des correspondans dans toutes les parties du monde : tantôt il prie le supérieur des Récollets du Canada de lui envoyer les types des oiseaux les plus bizarres de l’Amérique du Nord ; une autre fois, il donne mission à un capitaine de vaisseau de la compagnie des Indes de lui rapporter tout ce que l’on peut acheter de coquillages dans les Indes occidentales. D’autres missionnaires, jésuites, lazaristes ou franciscains et des diplomates même, sont sans cesse chargés de lui procurer des pièces pour sa collection ; à Paris, enfin, il achète à des marchands, ou se fait céder par des amateurs, des séries d’objets déjà toutes constituées [1]. Aussi, lorsqu’il meurt, en 1740, le cabinet de Chantilly existe-t-il déjà, et son fils et héritier, le futur généralissime de l’armée émigrée, appelle pour le diriger un savant français du nom de Valmont de Bomare [2].

La minéralogie était de beaucoup la partie la plus importante de ce cabinet. Or, au milieu du XVIIIe siècle, cette science était encore fort peu avancée, quand un savant suédois, Wallerius, professeur à l’université d’Upsal, inventa une classification nouvelle, qui, pour l’époque, fut considérée comme des plus pratiques, et adoptée dans tous les milieux scientifiques ; il divisait le règne minéral d’après les apparences physiques et extérieures des corps, en quatre classes ; les pierres, les terres, les minerais et les concrétions. On était encore bien loin du classement minéralogique moderne fondé sur deux sciences premières, la chimie et la cristallographie, par l’étude desquelles on détermine la composition et la formation des matières, pour leur appliquer leur famille et leur espèce.

En France, Valmont de Bomare se fit le propagateur le plus ardent du système de Wallerius ; il traduisit ses principaux mémoires en français et, mettant ses principes en pratique, il classa le cabinet minéralogique de Chantilly suivant les règles qu’il avait données.

Lorsqu’en 1783 le roi Gustave III vint en France, il reçut à Chantilly une hospitalité grandiose ; les chasses, les fêtes, les bals et les festins se multiplièrent en son honneur. De retour dans ses États, il voulut témoigner au prince de Condé sa reconnaissance d’une façon qui fût agréable à son hôte, et, comme il avait été frappé de l’importance de son cabinet minéralogique, et que, d’autre part, on n’avait pas manqué de faire valoir que le classement en était inspiré par l’une des illustrations de son pays, il commanda au plus célèbre ébéniste de Suède, Gustave Haupt, qui avait été longtemps apprenti dans les ateliers parisiens, un meuble d’une forme bizarre, destiné à contenir les types des minéraux du nord de l’Europe classés dans des casiers multiples, suivant les principes de Wallerius.

Ce meuble est un des plus extraordinaires chefs-d’œuvre de l’ébénisterie. De forme rectangulaire et monté sur pied, sa charpente est en bois de rose et ses côtés décorés de marqueterie, en peuplier ou sapin colorié (c’est ainsi, du moins, que l’a décrit Bernardin de Saint-Pierre). La partie supérieure formée en piédestal, avec gorge et frise en bronze doré, supporte une pyramide de cristaux constituant une masse considérable et quelque peu informe pour l’œil. Au centre de l’entablement sur lequel repose la partie supérieure du meuble avec cette masse de minéraux, sont en relief les armes de Gondé en bronze fondu, ciselé et doré, surmontées de la couronne fleurdelisée de prince français, avec les bâtons de grand maître et les colliers des ordres. Le centre du devant du meuble s’abat quand on l’ouvre, comme une table de secrétaire, et sert de pupitre. Quand il est fermé, il présente une grande surface verticale, décorée d’une marqueterie de bois de diverses couleurs rehaussés de mastics également polychromes, représentant des guirlandes de fleurs et de lauriers, avec des torches allumées, symbole du flambeau de la science, des marteaux et autres outils nécessaires aux arts et à l’industrie.

A l’intérieur se trouvent vingt-quatre petits tiroirs de même forme, contenant chacun un grand nombre de cases dans lesquelles le roi de Suède avait fait mettre les échantillons minéralogiques.

En arrivant, ce présent royal reçut une place d’honneur, dans la première des quatre salles de la galerie d’histoire naturelle qui existaient au moment de la Révolution.

La première était le cabinet de physique ; on y pénétrait par une galerie célèbre dans l’histoire du château, nommée galerie « des Conquêtes » ou des « Actions de M. le Prince [3], » parce que les victoires du grand Condé y étaient représentées en douze grands tableaux. Tout porte à croire que ce salon de Chantilly donna au roi Louis-Philippe, lorsqu’il créa le musée historique de Versailles, l’idée de la grande galerie de l’histoire de France, où sont peintes les batailles célèbres de notre pays.

En entrant par la galerie « des Conquêtes » dans ce cabinet de physique, qui était à l’un des angles du château, on trouvait à gauche et en face des fenêtres qui éclairaient la pièce, des séries d’armoires ou vitrines murales renfermant des instrumens de physique.

Entre les croisées, il y avait d’autres vitrines et, dans le fond, au milieu du panneau, on voyait le fameux meuble minéralogique, ayant, devant lui, au centre, divers objets de dimension assez grande tels qu’un planétaire, des télescopes, une balance romaine, etc.

Par un passage étroit, dont les murs étaient entièrement couverts de panoplies, d’armes et de vêtemens de sauvages [4], on pénétrait dans trois autres pièces consacrées au cabinet d’histoire naturelle proprement dit. Elles étaient, comme la première, garnies tout autour d’armoires et de gradins au centre. Dans les armoires se trouvaient des bocaux, des oiseaux et des animaux empaillés, et sur les gradins, des coquillages et d’autres objets qui n’avaient rien à redouter des injures de l’air ni de la poussière. Au plafond et au-dessus des portes étaient accrochés des crocodiles empaillés, des lézards, des cornes de cerfs et de rennes, des fanons de baleines, des noix de coco et d’autres objets analogues, qui aujourd’hui nous paraîtraient d’une ornementation un peu bizarre [5].

Dès les premiers mouvemens de la Révolution, les Condé émigrèrent, laissant leurs collections intactes dans leurs diverses demeures et, au mois de juin 1792, les scellés étaient mis au château de Chantilly où tout était demeuré tel quel. Mais, au lendemain du 10 août, comme la destruction des emblèmes de la féodalité et des effigies des conspirateurs avait été décidée, un bataillon de la garde nationale parisienne, celui des Récollets, après avoir touché un certain nombre de cartouches, se mit en campagne, traînant à sa suite trois pièces de canon avec leurs caissons, sous le commandement du chef de bataillon Douay et d’officiers municipaux revêtus de leurs insignes. Ils se dirigèrent d’abord sur Ecouen, où ils détruisirent quelques armoiries et brisèrent deux ou trois statues des princes de la famille de Condé [6], puis sur Chantilly, où ils enlevèrent les pièces de canon ou plutôt les petits modèles d’artillerie du système Vallières, que l’on voit encore au musée d’artillerie, et mutilèrent aussi quelques marbres [7].

Heureusement, sauf des matelas, des couvertures et des draps ou autres effets de logement, rien des collections ou des meubles de valeur ne fut pillé. Le cabinet d’histoire naturelle entre autres n’eut pas à souffrir de cette expédition, mais comme il avait une très grande réputation, le directoire du district de Senlis craignit qu’on ne le dilapidât en en distrayant quelques-uns des objets qu’il renfermait, principalement des pépites ou échantillons d’or représentés au nombre de cent vingt, et qu’il était facile de dissimuler et de réaliser ensuite. Par une série de lettres, il insista auprès du ministre de l’intérieur et de la commission d’instruction publique de la Convention nationale pour qu’on le débarrassât de la responsabilité qui lui incombait, en faisant transporter à Paris cette collection [8].

A la fin de l’année 1792, les administrateurs du district de Senlis firent un récolement sommaire et constatèrent que rien n’avait été détourné ou dérangé, « sauf le catalogue qu’avait dressé Valmont de Bomare et qu’il fut impossible de retrouver. » Cela aurait été d’autant plus difficile que ce catalogue n’avait jamais existé et que Valmont de Bomare s’était contenté d’étiqueter chacun des objets sans en faire un inventaire raisonné [9].

Le 27 mars 1793, la Convention nationale rendit un décret chargeant deux membres de la commission des monumens et les citoyens Bernardin de Saint-Pierre et Daubenton [10] d’aller prendre possession des objets du cabinet d’histoire naturelle et de les faire transporter au Jardin des Plantes de Paris. Daubenton, à cause de son grand âge et de ses infirmités, refusa cette mission ; il fut remplacé par un autre professeur du Muséum, Valentiennes, auquel on adjoignit le citoyen Gaillard, marchand d’histoire naturelle, c’est-à-dire empailleur d’animaux.

Bernardin de Saint-Pierre et ses collègues allèrent à Chantilly et dressèrent un inventaire des plus complets. Ils étaient partis sans avoir touché aucuns fonds pour leurs frais de voyage et leur déplacement. Tout le temps que dura leur séjour, Bernardin de Saint-Pierre réclama de quoi subvenir à ses besoins les plus usuels et à ceux de ses compagnons ; mais ses demandes restèrent vaines et, le travail terminé, il rentra à Paris sans avoir rien acquitté de ses dépenses, mais non sans rapporter les pièces justificatives de ses débours et même le menu de chacun de ses repas qu’un psychologue amoureux d’analyses et de recherches physiologiques peut encore étudier dans les papiers du comité de l’instruction publique de la Convention [11].

Rentré à Paris, Bernardin de Saint-Pierre, conformément au décret de la Convention qui ordonnait le transport du cabinet de Chantilly, fit le compte de ce que coûteraient l’emballage, le voyage et l’installation, et l’évalua à la somme de 86,000 livres.

C’était non-seulement une grosse somme pour l’époque, mais la pénurie d’argent était telle, puisque les commissaires n’avaient même pas reçu leurs frais de déplacement, que Bernardin de Saint-Pierre crut qu’il ne l’aurait jamais à sa disposition.

Il avait la direction du Jardin des Plantes depuis la veille du 10 août, date de sa nomination, la dernière qu’eût faite Louis XVI. En l’investissant de sa charge, le roi lui avait adressé quelques mots : « J’ai lu vos ouvrages, ils sont d’un honnête homme, et j’ai cru nommer en vous un digne successeur de Buffon. » Or Bernardin de Saint-Pierre, littérateur inimitable dans ses peintures de la nature, était loin d’être un savant au sens exact du mot [12], et encore plus éloigné d’être un administrateur. Si sa direction se fût prolongée, les choses seraient sans doute restées en l’état, et jamais les objets de Chantilly n’auraient même été emballés. Aussi, sentant par suite de l’impossibilité où il était de réussir, combien sa situation était fausse, il céda la place, et Daubenton fut élu directeur à l’unanimité par l’assemblée des professeurs du Muséum.

Aussitôt en fonction, ce savant, quoique fort vieux et surtout très usé physiquement, prend en main les affaires du Muséum et tire des événemens un excellent parti ; il s’occupe tout de suite de réduire les frais de transport et d’installation des objets qu’il avait à recevoir : d’abord il demande à l’administration des subsistances soixante tonneaux de farine vides, qu’il fait envoyer à Chantilly et qui servent à emballer les objets de la collection, économisant la confection des caisses. Il insiste aussi pour qu’on lui délivre les parquets des principales pièces du couvent du Val-de-Grâce qu’on vient de séculariser [13], et, les ayant obtenus, les amène dans les salles du deuxième étage de la grande galerie du Muséum, que Buffon avait fait élever, mais qui n’est pas encore aménagée [14].

Puis il donne l’ordre au menuisier du Muséum, le sieur Lasseigne, et à l’entrepreneur des transports Sellier, de se rendre à Chantilly, de procéder à l’emballage des collections, et de les conduire par bateaux jusqu’à Paris.

Le travail d’emballage fut long. Comme la Convention n’avait répondu aux objurgations de Daubenton qu’en accordant un crédit de quinze mille francs, cette somme fut bientôt absorbée, et les ouvriers refusèrent de continuer leur besogne si on ne les payait pas. Il fallut obtenir successivement, par les moyens les plus détournés, la délivrance réitérée de petites sommes qui permirent de ne pas laisser abandonner les travaux en cours. Enfin, après bien des difficultés, les soixante barils, les vitrines, les tables, ainsi que le fameux meuble de Gustave III, qui avait fait l’admiration des commissaires et qu’ils estimaient cinq mille francs, arrivèrent au Muséum par les flotteurs de l’Oise et de la Seine.

Daubenton n’était pas encore à la fin de ses peines : une fois en possession de la collection et des divers matériaux destinés à l’exposer, il n’avait plus un sou en caisse, et il se trouvait dans l’impossibilité d’aménager les salles, de poser les parquets du Val-de-Grâce, de monter les armoires et les vitrines et d’y installer les objets. Il avait beau renouveler ses instances auprès de la Convention, aucune réponse favorable ne lui arrivait, et il n’y avait pas de raison pour que les objets et les vitrines ne demeurassent à jamais relégués sous un hangar, lorsqu’une circonstance des plus fortuites permit de procéder à l’installation des collections et assura au muséum d’histoire naturelle une importance considérable.
II

Marat venait d’être tué, et sa popularité, accrue par l’apothéose de son martyre, avait pris auprès du peuple et du gouvernement les proportions d’une déification. Il avait laissé, vivant modestement, sinon même précairement, à Genève, un frère du nom d’Olivier qui se livrait à des travaux d’histoire naturelle, s’occupant particulièrement de la conservation d’insectes. Olivier Marat avait acquis en ce métier une certaine réputation, et il était passé maître en l’art de collectionner, en les maintenant intactes, des araignées et des chenilles soufflées. Pour préparer ces dernières, il introduisait dans leur orifice antérieur ou postérieur un chalumeau ; puis, en soufflant, il expulsait de leur enveloppe extérieure toutes les matières qu’elle contenait. Les chenilles ainsi vidées étaient piquées ensuite dans des boîtes.

Au lieu de végéter tristement en Suisse, Olivier Marat crut pouvoir s’autoriser de son habileté et aussi de la déification dont son frère était l’objet à Paris, pour solliciter un emploi qui lui assurerait, sans grand’peine, l’aisance pour le reste de ses jours. Il alla trouver le ministre plénipotentiaire de la république française à Genève, le citoyen Soulavie, ancien gazetier, auteur de plusieurs mémoires apocryphes des grands hommes du XVIIIe siècle, et il le pria de le recommander chaudement, tant au ministre de l’intérieur qu’à Daubenton, directeur du Muséum, à l’effet d’obtenir une place d’aide-naturaliste, et surtout un logement dans les bâtimens du Muséum.

Soulavie n’eut garde de perdre une occasion d’exercer son style épistolaire. Il remit à la femme d’Olivier Marat deux lettres, l’une pour le ministre, l’autre pour Daubenton. Dans cette dernière, il demandait au « Nestor de l’histoire naturelle » de faire valoir auprès des professeurs du Muséum les talens d’Olivier Marat et terminait en lui rappelant des souvenirs personnels. « Peut-être, te ressouviendras-tu, citoyen Daubenton, qu’il y a seize années que je m’occupay de quelques descriptions de basaltes et objets de cette nature. Je retrouve ici des sçavans qui me parlent de toy ; je retrouve des vues et des tableaux sublimes de la nature, et, en outre, des patriotes qui, par une révolution, viennent d’établir les droits de la nature et de l’homme. Je te souhaite les jours de Nestor [15]. » Daubenton n’avait rien à répondre à la lettre de Soulavie ; mais il recevait en même temps une autre missive, celle-là officielle, et signée du ministre de l’intérieur qui lui disait : «… Je t’invite, citoyen, à prendre avec les professeurs du Muséum une délibération sur l’admission d’Olivier Marat… En attachant ce naturaliste à ton établissement, ce sera, à la fois, récompenser les talens, servir les sciences et acquitter dans le parent du défenseur des droits du peuple une partie de ce que la république devra toujours à sa mémoire. Je t’engage à destiner, en même temps, un logement à Olivier Marat dans les bâtimens du Muséum et à en mettre sa femme immédiatement en possession ; elle le disposera en attendant l’arrivée de son mari [16]. »

Daubenton réunit l’assemblée des professeurs pour examiner les pièces envoyées à Genève pour prouver les talens de naturaliste d’Olivier Marat et pour décider de son admission comme employé logé au Muséum. On voit d’ici le vénérable Daubenton, âgé de près de quatre-vingts ans, dont la figure si souvent reproduite, le montre entièrement voûté avec le visage imberbe, la bouche souriante et la physionomie béate d’un bon vieillard, le dessus du crâne entièrement chauve et de longues mèches de cheveux blancs pendant sur le dos et les épaules et encadrant ses traits ; autour de lui, Antoine-Laurent de Jussieu, Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, tous l’honneur et la gloire de la science française, examinant les chenilles soufflées et les araignées piquées par Olivier Marat, et déclarant que les insectes qui leur sont présentés sont dans l’état le plus avantageux ; qu’ils remarquent surtout des chenilles soufflées et une araignée très bien conservée, « objets rares dans les collections d’histoire naturelle, disent-ils, à cause des difficultés qu’on rencontre en les préparant, » et ils constatent u qu’une collection soignée et disposée de la sorte serait du plus grand intérêt pour l’étude de l’histoire naturelle [17]. »

Ce premier examen terminé, Daubenton, d’accord avec ses collègues, rédigea une lettre conçue avec tant d’habileté qu’il est impossible encore aujourd’hui, cent ans après qu’elle a été écrite, de savoir si les termes en sont sérieux ou s’il ne faut les prendre que pour un persiflage de l’esprit le plus délicat. « Les professeurs, écrit le vieux savant au ministre, ont partagé unanimement les sentimens que t’a inspirés le frère de l’ami du peuple, de l’homme qui a défendu ses droits avec tant de courage et qui a si bien servi la cause de la liberté. Nous sommes prêts à faire tout ce qui sera en notre pouvoir pour remplir ton vœu à l’égard d’Olivier Marat et à te donner cette preuve de notre dévoûment et de notre patriotisme. — Mais, — et c’est ici que commence la malice, — pour y réussir, citoyen ministre, il est nécessaire que tu nous appuies auprès de la Convention nationale. Nous t’adressâmes vers la fin de frimaire le devis des dépenses qu’exige la nouvelle organisation de l’établissement pour 1794… et cependant rien n’a encore été statué sur le devis en question. Les fonds pour l’année courante ne sont point encore décrétés, de sorte que l’établissement est sur le point d’en manquer dans un moment où il en a le besoin le plus urgent… Toutes ces circonstances nous mettent pour l’instant dans l’impossibilité de suivre le vœu si ardent de notre cœur à l’égard d’Olivier Marat, et de lui procurer la place que tu nous demandes parce que nous n’avons aucuns fonds dont nous soyons sûrs de pouvoir disposer. Mais si le devis pour l’année 1794 est agréé par la Convention nationale, alors Olivier Marat pourra avoir une place d’aide-naturaliste. Mais il est indispensable avant tout que les traitemens à accorder aux personnes qui rempliront lesdites places soient décrétés. En les obtenant de la Convention nationale, tu nous mettras en état de donner une preuve du patriotisme qui nous anime, en accordant au frère et à la belle-sœur de l’ami du peuple la place que tu réclames en leur faveur [18]. »

Le ministre de l’intérieur lut quelque peu embarrassé, mais il ne pouvait hésiter, et il dut plaider la cause du Muséum devant la commission d’instruction publique de la Convention nationale. En mettant en avant le nom du frère de l’ami du peuple et en invoquant les argumens que lui fournit l’arrivée inopinée de ce personnage dans la question, il obtint le vote des fonds demandés. On put alors organiser les salles et mettre en place les collections.

En même temps, les professeurs s’occupèrent de préparer un logement pour Olivier Marat et son épouse et de lui conférer un emploi quelconque dans cet établissement lorsque le 9 thermidor survint : Daubenton et ses collaborateurs n’avaient probablement pour l’ami du peuple qu’un enthousiasme et un amour de circonstance, que la fin de la Terreur devait singulièrement modérer ; aussi profitèrent-ils du changement de l’opinion publique pour ne pas donner à Olivier Marat ce qu’on leur avait demandé pour lui, et il est probable que le frère de l’ami du peuple, éconduit du Jardin des Plantes, continua à végéter à Genève en soufflant des chenilles avec un chalumeau ou en piquant des araignées sur un bouchon.

Le meuble de Wallerius eut, au contraire, tous les honneurs que l’on refusa à Olivier Marat et fut placé au centre de la galerie du Muséum. Mais les armoiries de la famille de Gondé qui le décoraient avaient offusqué les patriotes, et Bernardin de Saint-Pierre, tout en faisant valoir dans son rapport combien la collection contenue dans ce meuble était importante, tant au point de vue scientifique qu’au point de vue historique, et tout en insistant pour le conserver avec les minéraux qu’il contenait sans en changer le classement, avait proposé de retirer ces armoiries et d’y substituer le médaillon de Wallerius ou une inscription à sa louange [19]. Nous ne savons si cette substitution eut lieu ou si dans le sanctuaire de la science le meuble minéralogique de Chantilly demeura tel que le roi de Suède l’avait fait taire : cette dernière hypothèse nous paraît la plus vraisemblable. On se contenta, sans doute, de retirer l’inscription qui rappelait qu’il avait été donné au prince de Condé par le roi de Suède, inscription qui était au moins inutile dans le cabinet national d’histoire naturelle.

La possession de ce meuble de valeur, si apprécié des connaisseurs alors employés au Muséum, avait mis les conservateurs de cet établissement en goût d’obtenir d’autres objets d’art de la même provenance. Les professeurs qui avaient été envoyés à Chantilly pour y examiner le cabinet d’histoire naturelle ne s’étaient pas lassés, durant leur séjour, d’admirer certaines statues qui ornaient la demeure de Condé, en particulier, celles d’une Ariane, d’une Hébé et de deux Vénus, dont l’une, dans leurs notes, est qualifiée d’impudique. Le 3 brumaire an IV, ils demandèrent au ministre de l’intérieur que ces objets d’art leur fussent concédés pour servir à l’ornementation du musée ou de ses jardins, prétextant qu’à Chantilly elles avaient la même destination [20]. Comme ils ne recevaient pas de réponse, ils réitérèrent leur demande. Mais les ministres ne crurent pas devoir y acquiescer. D’autres vieillards vénérables profitèrent des œuvres d’art, objets d’une si vive convoitise ; car les statues furent attribuées au conseil des anciens et placées au Luxembourg, où, successivement, les sénateurs et les pairs de France en eurent la jouissance jusqu’en 1820, époque où elles rentrèrent à Chantilly.

Quant aux différens objets du cabinet d’histoire naturelle des princes de Condé, comme beaucoup d’entre eux faisaient double emploi avec ceux de collections déjà existantes ou d’autres collections également confisquées à des émigrés, on les répartit entre les musées et cabinets des écoles centrales des départemens que fonda la Convention. Ceux que l’on conserva à Paris furent mélangés, classés au mieux suivant le système fameux de Wallerius, encore en usage à cette époque, sans souci de leur provenance. Depuis le commencement du siècle, ces classemens, devenus à leur tour trop anciens, ont été abandonnés et chaque échantillon a été de nouveau placé et replacé conformément aux principes nouveaux de la science.

Quand le prince de Condé revint en France en 1814, un des premiers soins de ses mandataires fut de réclamer les objets de ses collections. Le ministre de l’intérieur d’alors, l’abbé de Montesquiou, donna l’ordre au directeur du Muséum de rendre ce qu’il en restait. On fit comme d’habitude quelques difficultés, l’administration répondit qu’il était impossible de retrouver les minéraux du roi de Suède, puisqu’on en avait disposé, en partie, pour des établissemens de province et qu’on ignorait l’identité de ceux qui pouvaient encore subsister à Paris. Le prince de Condé, qui attachait plus d’importance au meuble qu’aux minéraux, ne réclama plus que celui-ci, sans souci du reste. On le lui rendit en 1816 [21], et une fois rentré à Chantilly, on le remit en état, on y rétablit l’ancienne inscription relatant la donation, et aujourd’hui il se trouve dans l’une des salles du château, entouré d’objets d’art et d’histoire.

La plupart de ceux qui le voient dans le salon où il est ne se doutent pas qu’il vint, il y a un siècle, en même temps que les rhinocéros, les girafes et les cacatoès de la ménagerie de Versailles, contribuer à la création du Jardin des Plantes, et tandis que depuis ces animaux sont morts, il subsiste et rappelle les généreux efforts de la Révolution française pour la création d’établissemens scientifiques, et témoigne davantage encore de la munificence d’un prince de la maison de France, qui, agissant dans le même dessein, a mis, par un don splendide, son pays en possession d’une des collections les plus belles qui existent au monde.


GERMAIN BAPST.

  1. Voir les papiers (quittances, inventaires, notes, etc.), concernant la composition des différentes parties de cette collection. Papiers confisqués au moment de la Révolution, envoyés à Paris et conservés dans les archives du muséum d’histoire naturelle de Paris, carton n° 1. — Nous devons à cette occasion remercier particulièrement M. Chaizal, chargé de la conservation des archives du Muséum, pour l’amabilité avec laquelle il nous a accueilli et pour tous les renseignemens qu’il a bien voulu nous donner et qui ont considérablement facilité nos recherches.
  2. Valmont de Bomare, né à Rouen en 1731, mort à Paris en 1807, naturaliste, auteur de nombreux ouvrages dont les principaux sont : Traité de minéralogie ou Nouvelle exposition du règne minéral, avec un Dictionnaire nomenclateur et des tables synoptiques, 1772, 2 vol. in-8° ; Dictionnaire raisonné universel d’histoire naturelle, dont cinq éditions, variant de 5 à 10 volumes, parurent successivement de 1765 à 1800.
  3. Voir la disposition de cette partie du château qui n’a pas été détruite, dans Blondel, Traité d’architecture. — Dulaure, Histoire des environs de Paris ; Paris, Fume, 1838, 6 vol. in-8°. — Mérigot, Promenades et itinéraires des jardins de Chantilly ; Paris, 1791, p. 24.
  4. Ces pièces, transportées pendant la Révolution au musée du Louvre, furent rendues au prince de Condé en 1816. Elles sont aujourd’hui, en partie, montées en panoplies dans la salle à manger du château, de chaque côté de la porte d’entrée. Archives nationales, F17 10934.
  5. Extrait des inventaires dressés les 13-14 et 15 juin 1792 par les commissaires chargés d’apposer les scellés, et le 18 mai 1793 par Lamarck, Bernardin de Saint-Pierre et Valentiennes. (Archives nationales F° 1131.)
  6. Voir le rapport conservé aux Archives de Seine-et-Oise ; pièces révolutionnaires concernant la commune d’Écouen.
  7. Rapport du directoire du district de Senlis. (Archives nationales F17 1131.)
  8. Archives nationales F17 1131.
  9. Voyez la lettre de Valmont de Bomare au ministre de l’intérieur du 17 décembre 1792. (Archives de Condé.)
  10. Lettre du 4 avril 1793 adressée par le ministre de l’intérieur au président de la Convention nationale. (Archives nationales F17 1131.)
  11. Archives nationales, F17 1131.
  12. Comme il se plaignait un jour à Bonaparte du silence des savans à l’égard des études qu’il avait consacrées à la théorie des marées, qu’il attribuait à la fonte des glaces polaires, le premier consul lui répondit : — « Savez-vous le calcul différentiel ? — Non. — Eh bien ! allez l’apprendre, vous vous répondrez à vous-même. »
  13. Toutes ces ressources extraordinaires auxquelles eut recours Daubenton amenèrent dans le devis une économie totale de 25,275 livres ; rien que l’emploi des parquets du Val-de-Grâce substituait une dépense de 3,250 francs à une dépense primitive de 13,850 francs.
  14. Cette galerie qui existe encore aujourd’hui, mais qui ne sert plus que de magasin, se trouve en bordure de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire (ancienne rue du Jardin-du-Roi). Jusque vers 1833, elle fut la seule dont se composa le musée, et elle n’avait primitivement qu’un seul étage.
  15. Archives du muséum d’histoire naturelle (lettre du 29 pluviôse an II).
  16. Archives nationales F-17 1131 (lettre du 19 ventôse an II).
  17. Lettre des professeurs du Muséum au citoyen Paré, ministre de l’intérieur, 19 ventôse an II. (Archives nationales F17 1131.)
  18. Lettre du 23 ventôse an II. (Archives nationales F17-1131.)
  19. Catalogue des livres de la Bibliothèque du château de Chantilly, dressé par Bernardin de Saint-Pierre. (Archives nationales F17-1131.)
  20. Archives nationales F17-1192 4.
  21. Voir, aux archives du Muséum (carton de la correspondance), les lettres en date des 7-8 juillet, 13-17 août 1814, échangées à cet effet.