Histoire d’un casse-noisette/Chapitre 6

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Michel Lévy Frères (p. 83-91).


LA MALADIE.


Lorsque Marie se réveilla de son sommeil léthargique, elle était couchée dans son petit lit, et le soleil pénétrait radieux et brillant à travers ses carreaux couverts de givre. À côté d’elle était assis un étranger qu’elle reconnut bientôt pour le chirurgien Vandelstern, et qui dit tout bas, aussitôt qu’elle eut ouvert les yeux :

— Elle est éveillée !

Alors la présidente s’avança et considéra sa fille d’un regard inquiet et effrayé.

— Ah ! chère maman, s’écria la petite Marie en l’apercevant, toutes ces affreuses souris sont-elles parties, et mon pauvre Casse-Noisette est-il sauvé ?

— Pour l’amour-du ciel ! ma chère Marie, ne dis plus ces sottises. Qu’est-ce que les souris, je te le demande, ont à faire avec le casse-noisette ? mais toi, méchante enfant, tu nous as fait à tous grand’peur. Et tout cela arrive cependant quand les enfants sont volontaires et ne veulent pas obéir à leurs parents. Tu as joué hier fort avant dans la nuit avec tes poupées ; tu t’es probablement endormie, et il est possible qu’une petite souris t’ait effrayée ; enfin, dans ta terreur, tu as donné du coude dans l’armoire à glace, et tu t’es tellement coupé le bras, que M. Wandelstern, qui vient de retirer les fragments de verre qui étaient restés dans ta blessure, prétend que tu as couru risque de te trancher l’artère et de mourir de la perte du sang. Dieu soit béni que je me sois réveillée, je ne sais à quelle heure, et que, me rappelant que je t’avais laissée au salon, j’y sois rentrée. Pauvre enfant, tu étais étendue par terre, près de l’armoire, et tout autour de toi, en désordre, les poupées, les pantins, les polichinelles, les soldats de plomb, les bonshommes de pain d’épice et les hussards de Fritz étendus pêle-méle ; tandis que, sur ton bras sanglant, tu tenais Casse-Noisette. Mais, d’où vient que tu étais déchaussée du pied gauche, et que ton soulier était à trois ou quatre pas de toi ?

— Ah ! petite mère, petite mère, répondit Marie en frissonnant encore à ce souvenir, c’était, vous le voyez bien, les traces de la grande bataille qui avait eu lieu entre les poupées et les souris ; et, ce qui m’a tant effrayée, c’est de voir que les souris, victorieuses, allaient faire prisonnier le pauvre Casse-Noisette, qui commandait l’armée des poupées. C’est alors que je lançai mon soulier au roi des souris ; puis je ne sais plus ce qui s’est passé.

Le chirurgien fit des yeux un signe à la présidente, et celle-ci dit doucement à Marie :

— Oublie tout cela, mon enfant, et tranquillise-toi. Toutes les souris sont parties, et le petit Casse-Noisette est dans l’armoire vitrée, joyeux et bien portant.

Alors le président entra à son tour dans la chambre, et causa longtemps avec le chirurgien. Mais, de toutes ses paroles, Marie ne put entendre que celles-ci :

— C’est du délire.

A ces mots, Marie devina que l’on doutait de son récit, et comme, elle-même, maintenant que le jour était revenu, comprenait parfaitement que l’on prit tout ce qui lui était arrivé pour une fable, elle n’insista pas davantage, se soumettant à tout ce qu’on voulait ; car elle avait hâte de se lever pour faire une visite à son pauvre Casse-Noisette ; mais elle savait qu’il s’était retiré sain et sauf de la bagarre, et, pour le moment, c’était tout ce qu’elle désirait savoir.

Cependant Marie s’ennuyait beaucoup : elle ne pouvait pas jouer, à cause de son bras blessé, et, quand elle voulait lire ou feuilleter ses livres d’images, tout tournait si bien devant ses yeux, qu’il fallait bientôt qu’elle renonçât à cette distraction. Le temps lui paraissait donc horriblement long, et elle attendait avec impatience le soir, parce que, le soir, sa mère venait s’asseoir près de son lit et lui racontait ou lui lisait des histoires.

Or, un soir, la présidente venait justement de raconter la délicieuse histoire du prince Facardin, quand la porte s’ouvrit, et que le parrain Drosselmayer passa sa tête en disant :

— Il faut pourtant que je voie par mes yeux comment va la pauvre malade.

Mais, dès que Marie aperçut le parrain Drosselmayer avec sa perruque de verre, son emplâtre sur l’œil et sa redingote jaune, le souvenir de cette nuit, où Casse-Noisette perdit la fameuse bataille contre les souris, se présenta si vivement à son esprit, qu’involontairement elle cria au conseiller de médecine :

— Oh ! parrain Drosselmayer, tu as été horrible ! je t’ai bien vu, va, quand tu étais à cheval sur la pendule, et que tu la couvrais de tes ailes pour que l’heure ne pût pas sonner ; car le bruit de l’heure aurait fait fuir les souris. Je t’ai bien entendu appeler le roi aux sept têtes. Pourquoi n’es-tu pas venu au secours de mon pauvre Casse-Noisette, affreux parrain Drosselmayer ? Hélas ! en ne venant pas, tu es cause que je suis blessée et dans mon lit !

La présidente écoutait tout cela avec de grands yeux effarés ; car elle croyait que la pauvre enfant retombait dans le délire. Aussi elle lui demanda tout épouvantée :

— Mais que dis-tu donc là, chère Marie ? redeviens-tu folle ?

— Oh ! que non, reprit Marie ; et le parrain Drosselmayer sait bien que je dis la vérité, lui.

Mais le parrain, sans rien répondre, faisait d’affreuses grimaces, comme un homme qui eût été sur des charbons ardents ; puis, tout à coup, il se mit à dire d’une voix nasillarde et monotone :

 Perpendicule
Doit faire ronron.
Avance et recule,
Brillant escadron !
L’horloge plaintive
Va sonner minuit ;
La chouette arrive
Et le roi s’enfuit.
 Perpendicule
Doit faire ronron.
Avance et recule,
Brillant escadron !

Marie regardait le parrain Drosselmayer avec des yeux de plus en plus hagards ; car il lui semblait encore plus hideux que d’habitude. Elle aurait eu une peur atroce du parrain, si sa mère n’eût été présente, et si Fritz, qui venait d’entrer, n’eût interrompu cette étrange chanson par un éclat de rire.

— Sais-tu bien, parrain Drosselmayer, lui dit Fritz, que tu es extrêmement bouffon aujourd’hui ? Tu fais des gestes comme un vieux polichinelle, que j’ai jeté derrière le poêle, sans compter ta chanson, qui n’a pas le sens commun.

Mais la présidente demeura fort sérieuse.

— Cher monsieur le conseiller de médecine, dit-elle, voilà une singulière plaisanterie que celle que vous nous faites là, et qui me semble n’avoir d’autre but que de rendre Marie plus malade encore qu’elle ne l’est.

— Bah ! répondit le parrain Drosselmayer, ne reconnaissez-vous pas, chère présidente, cette petite chanson de l’horloger que j’ai l’habitude de chanter quand je viens raccommoder vos pendules ?

Et, en même temps, il s’assit tout contre le lit de Marie, et lui dit précipitamment :

— Ne sois pas en colère, chère enfant, de ce que je n’ai pas arraché de mes propres mains les quatorze yeux du roi des souris ; mais je savais ce que je faisais, et aujourd’hui, comme je veux me raccommoder avec toi, je vais te raconter une histoire.

— Quelle histoire ? demanda Marie.

— Celle de la noix Krakatuk et de la princesse Pirlipate. La connais-tu ?

— Non, mon cher petit parrain, répondit la jeune fille, que cette offre raccommodait à l’instant même avec le mécanicien. Raconte donc, raconte.

— Cher conseiller, dit la présidente, j’espère que votre histoire ne sera pas aussi lugubre que votre chanson ?

— Oh ! non, chère présidente, répondit le parrain Drosselmayer ; elle est, au contraire, extrêmement plaisante.

— Raconte donc, crièrent les enfants, raconte donc.

Et le parrain Drosselmayer commença ainsi :