Histoire d’un ruisseau/XVIII

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J. Hetzel (p. 284-297).


CHAPITRE XVIII

L’EAU DANS LA CITÉ


Dans nos pays de l’Europe civilisée où l’homme intervient partout pour modifier la nature à son gré, le petit cours d’eau cesse d’être libre et devient la chose de ses riverains. Ils l’utilisent à leur guise, soit pour en arroser leurs terres, soit pour moudre leur blé ; mais souvent aussi, ils ne savent point l’employer utilement ; ils l’emprisonnent entre des murailles mal construites que le courant démolit ; ils en dérivent les eaux vers des bas-fonds où elles séjournent en flaques pestilentielles ; ils l’emplissent d’ordures qui devraient servir d’engrais à leurs champs ; transforment le gai ruisseau en un immonde égout.

En approchant de la grande ville industrielle, le ruisseau se souille de plus en plus. Les eaux ménagères des maisons qui le bordent se mêlent à son courant ; des viscosités de toutes les couleurs en altèrent la transparence, d’impurs débris recouvrent ses plages vaseuses, et lorsque le soleil les dessèche, une odeur fétide se répand dans l’atmosphère. Enfin, le ruisseau, devenu cloaque, entre dans la cité, où son premier affluent est un hideux égout, à l’énorme bouche ovale, fermée de grilles. Presque sans courant, à cause du manque de pente, la masse boueuse roule lentement entre deux rangées de maisons aux murailles recouvertes d’algues verdâtres, aux boiseries à demi rongées par l’humidité, aux enduits tombant par écailles. Pour ces maisons, usines malsaines où travaillent les mégissiers, les tanneurs et autres industriels, le courant vaseux est encore une richesse, et sans cesse les ouvriers y vont puiser l’eau nauséabonde. Les berges ont perdu toute forme naturelle ; ce sont maintenant des murailles perpendiculaires où sont ménagées çà et là quelques marches d’escaliers ; les rivages sont pavés de dalles glissantes ; les méandres sont remplacés par de brusque tournants ; au lieu de branches et de feuillages, des vêtements sordides suspendus à des perches se balancent au-dessus de la fosse, et des barrières en planches, jetées d’un quai à l’autre quai, marquent les limites des propriétés au-dessus du flot noirâtre. Enfin, la masse boueuse pénètre sous une sinistre arcade. Le ruisseau que j’ai vu jaillir à la lumière, si limpide et joyeux, hors de la source natale, n’est plus désormais qu’un égout dans lequel toute une ville déverse ses ordures.

À quelques kilomètres d’intervalle, le contraste est absolu. Là-haut, dans la libre campagne, l’eau scintille au soleil, et transparente, malgré sa profondeur, laisse voir les cailloux blancs, le sable et les herbes frémissantes de son lit ; elle murmure doucement entre les roseaux ; les poissons s’élancent à travers le flot comme des flèches d’argent et les oiseaux le rasent de leurs ailes. Des fleurs naissent en touffes sur ses bords, des arbres pleins de sève étalent au loin leur branchage, et le promeneur qui suit la rive peut à son aise se repose à leur ombre en contemplant le gracieux tableau qui s’étend entre deux méandres. Combien différent est le ruisseau sous le pavé retentissant des villes ! L’eau est bien la même en substance, mais seulement pour le chimiste ; elle est mélangée de tant d’immondices qu’elle en est devenue visqueuse. Plus de lumière dans la sombre avenue, si ce n’est de distance en distance un rayon qui passe entre deux barreaux de fer et se répercute sur la paroi gluante. La vie semble absente de ces ténèbres ; elle existe pourtant : des champignons, nourris de pourriture, se blottissent dans les coins ; des rats se cachent dans les trous, entre les pierres descellées. Les seuls promeneurs qui s’aventurent dans ce triste séjour sont les égoutiers chargés de rétablir le courant en enlevant les amas de fange, et les «ravageurs», faméliques industriels, qui, perchés sur le bourbier fétide, le remuent de leurs mains pour y trouver quelque menue monnaie ou d’autres objets tombés de la rue par les soupiraux.

Enfin, la masse infecte, aidée soit par le râteau des ouvriers, soit par de soudains orages, arrive à la rivière et s’y déverse lourdement. Noire ou violacée, elle rampe le long des quais, et reste distincte de l’eau relativement pure du courant par une ligne sinueuse nettement tracée. Longtemps on la suit du regard, s’écoulant à côté de la rivière et refusant de se mêler avec elle ; mais les tourbillons, les remous, les reflux de toute espèce causés par les inégalités de fond et les sinuosités des rives ont pour résultat de mélanger les eaux ; la ligne de séparation s’efface peu à peu, de gros bouillons transparents surgissent du fond à travers la masse boueuse ; les impures alluvions, plus pesantes que l’eau qui les entraîne, se déposent sur les plages et dans les dépressions du lit. Le ruisseau se purifie de plus en plus ; mais en même temps, il cesse d’être lui-même et se perd dans la puissante masse liquide de la rivière qui l’emporte vers l’océan. Son courant se divise en filets, ceux-ci sont partagés à leur tour en gouttes et en gouttelettes, toutes les molécules se confondent. L’histoire du ruisseau vient de finir, du moins en apparence.

Cependant la bouche du grand égout n’a point vomi dans le fleuve toute la masse d’eau qui roulait entre les berges ombreuses en amont de la ville et de ses fabriques. Tandis qu’une partie du courant continue de suivre le lit naturel, transformé en fossé, puis en canal souterrain par la main de l’homme, et va se traîner lourdement le long des quais, une autre partie du ruisseau, détournée de son cours normal, est entrée dans un large aqueduc et s’est dirigée vers la cité en suivant le flanc des collines et en passant par d’énormes siphons au-dessous des ravins. L’eau, protégée contre l’évaporation par les parois de pierre ou de métal qui l’entourent, emplit à son entrée dans la ville un vaste réservoir maçonné, sorte de lac artificiel où le liquide se repose et s’épure. C’est le là qu’il s’échappe pour se distribuer, de quartier en quartier, de rue en rue, de maison en maison, d’étage en étage, par des conduites ramifiées à l’infini, sur l’immense surface habitée. L’eau est partout indispensable ; il en faut pour nettoyer les pavés et les demeures ; il en faut pour abreuver tous les êtres vivants, depuis l’homme et les animaux qui le servent jusqu’à la fleur modeste qui s’épanouit à la fenêtre des mansardes et un gazon qu’arrose le brouillard irisé des fontaines. Par ses millions et ses milliards de bouches et de pores absorbant incessamment veinules, gouttelettes ou simple humidité dérivées du ruisseau, la cité devient comme un immense organisme, un monstre prodigieux engloutissant des torrents d’un seul trait. Il est des villes qui ne se contentent pas d’un ruisseau et qui en boivent à la fois plusieurs, accourant de tous les côtés par des aqueducs convergents. Une capitale, — il est vrai que cette capitale est Londres, la cité la plus populeuse du monde entier, — ne boit pas moins d’un demi-million de mètres cubes par jour, assez pour emplir un lac où flotteraient à l’aise cent navires de haut bord.

Après s’être ramifiée à l’infini dans les rues et les maisons, l’eau des aqueducs, désormais salie par l’usage et mélangée aux impuretés de toute sorte, doit reprendre son chemin pour s’enfuir de la ville où elle engendrerait la peste. Chaque dalle, comme une bouche immonde, vomit des eaux ménagères ; chaque rigole coule son petit torrent nauséabond ; à chaque angle de rue, une cascade rouge ou noirâtre se précipite dans un puisard. Ce flot impur, seul ruisseau que puisse étudier le gamin de nos cités, contribue, plus qu’on ne pense, à lui faire aimer la nature. Il m’en souvient encore : lorsque des averses abondantes avaient enlevé la vase de la rigole et rempli le lit jusqu’aux bords, nous construisions nos barrages, nous enserrions le courant dans un défilé, nous le faisions se précipiter en rapides, nous formions à volonté des îles ou des péninsules. Devenus hommes, les petits ingénieurs qui pataugeaient avec tant de jubilation dans la rigole ne peuvent se rappeler sans plaisir leurs jeux d’enfance ; malgré eux ils regardent avec une certaine émotion le filet d’eau bourbeuse qui se traîne le long du trottoir. Depuis leurs jeunes années, dans l’espace d’une génération, que de débris entraînés sur ce courant visqueux ont trouvé leur chemin vers la mer ! Jusqu’au sang des citoyens qui s’est mêlé à cette boue !

De toutes les rigoles latérales les impuretés vont rejoindre le grand égout, qui souvent est le lit de l’ancien ruisseau lui-même, de sorte que la ville ressemble à ces polypes dont l’unique orifice s’ouvre à la fois à la nourriture et aux déjections. Toutefois, dans la plupart des avenues souterraines de nos cités, on a eu soin d’établir une certaine séparation entre les deux courants. Des tubes de fer juxtaposés servent de lit à deux ruisselets coulant en sens inverse : l’un est le flot d’eau pure qui va se ramifier dans les maison, l’autre est la masse d’eau souillée qui s’en échappe. Comme dans le corps de l’animal, les artères et les veines s’accompagnent ; un cercle non interrompu se forme entre le courant qui porte la vie et celui qui donnerait la mort.

Malheureusement, l’organisme artificiel des cités est encore bien loin de ressembler pour la perfection aux organes naturels des corps vivants. Le sang veineux, chassé du cœur dans le poumon, s’y renouvelle au contact de l’air : il se débarrasse de tous les produits impurs de la combustion intérieure et, recevant du dehors l’aliment de sa propre flamme, il peut recommencer son voyage du cœur aux extrémités, et rouler la chaleur et la vie d’artère en artériole. Dans nos cités, au contraire, corps informes où s’ébauche l’organisation, l’eau souillée continue de couler dans les égouts et va polluer les fleuves, où elle ne se purifie que lentement, sans être reprise par l’industrie humaine pour alimenter la ville en entrant dans la circulation souterraine. Mais cette épuration, que la science de l’homme a le tort de ne pas accomplir, les forces de la nature y travaillent de concert avec les habitants des eaux. À toutes les bouches d’égout où ne plonge pas sans cesse l’avide hameçon du pêcheur à la ligne, des multitudes de poissons, entassés parfois en véritables bancs comme les harengs de la mer, se repaissent avec volupté des restes de festins apportés par le torrent boueux ; les limons des murailles et des berges, les herbes frémissantes du fond retiennent aussi et font entrer dans leur subsistance les molécules de fange qui les baignent ; les débris les plus lourds descendent et se mêlent au gravier, les épaves sont rejetées sur le bord ou s’arrêtent sur les bancs de sable ; peu à peu, l’eau se clarifie ; grâce à sa faune et à sa flore, elle se débarrasse même des substances dissoutes qui la dénaturaient, et si dans son cours elle n’était pas souillée de nouveau par d’autres impuretés découlant des cités riveraines, elle finirait par reprendre sa pureté première avant d’atteindre l’océan.

Dans la ville future, ce que la science conseille sera aussi ce que feront les hommes. Déjà nombre de cités, surtout dans l’intelligente Angleterre, essayent de se créer un système artériel et veineux fonctionnant avec une régularité parfaite et se rattachant l’un à l’autre, de manière à compléter un petit circuit des eaux, analogue à celui qui se produit dans la grande nature entre les montagnes et la mer par les sources et les nuages. Au sortir de la ville, les eaux d’égout, aspirées par des machines, comme le sang l’est par le jeu des muscles, se dirigeront vers un large réservoir voûté où les ordures entraînées se mêleront en un liquide fangeux. Là, d’autres machines s’empareront de la masse fétide et la lanceront par jets dans les conduits rayonnant en diverses directions sous le sol des campagnes. Des ouvertures pratiquées de distance en distance sur les aqueducs permettront d’en déverser le trop-plein en quantités mesurées sur tous les champs appauvris qu’il faut régénérer par les engrais. Cette fange coulante, qui serait la mort des populations, si elle devait séjourner dans les villes ou se traîner dans les fleuves le long des rivages, devient au contraire la vie même des nations, puisqu’elle se transforme en nourriture pour l’homme. Le sol le plus infertile et jusqu’au sable pur donnent naissance à une végétation luxuriante lorsqu’ils sont abreuvés de ces liquides ; de son côté, l’eau, qui servait de véhicule à toutes les souillures de l’égout, se trouve désormais nettoyée par les opérations chimiques des racines et des radicelles ; recueillie souterrainement dans les conduits parallèles aux aqueducs d’eau sale, elle peut rentrer dans la ville pour la nettoyer et l’approvisionner, ou bien couler dans le fleuve sans en ternir le courant limpide. Tandis qu’autrefois, au dessous de la première ville dont elle baignait les quais, la rivière n’était plus jusqu’à l’océan qu’un immense canal d’égout, elle reprend de nos jours sa beauté des temps anciens ; les édifices des cités et les arches des ponts, qui pendant des siècles ne se sont reflétés que sur une onde troublée, recommencent à se mirer dans un flot transparent.