Histoire d’une déportée à Botany-Bay

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UNE


DEPORTEE A BOTANY-BAY.




The History of Margaret Catchpole, a Suffolk girl, with Illustrations, 2 vol., London, 1845




Une idylle populaire, prise dans la vie réelle la plus basse et la plus sauvage, commencée au bruit de l’Océan germanique, et qui va s’éteindre au murmure de la mer Pacifique, remplit ces deux petits volumes, écrits avec gaucherie et pesanteur. Les faits en sont authentiques, avérés, attestés par les journaux du temps et les registres de l’autorité judiciaire ; car la justice, qui se mêle assez volontiers des romans du peuple, a pris grande part à celui-ci. D’ailleurs la marquise de Cornwallis, aujourd’hui vivante, et le recteur actuel de Waltham, M. Richard Cobbold, ministre honorable de la communion anglicane, se portent caution du héros et de l’héroïne, si tant est que ces mots conviennent. C’étaient une villageoise de Nacton, près de la côte, et un matelot occupé de faire la contrebande. Quelque intérêt moral et même historique relève sans doute ces humbles aventures ; elles annoncent et décrivent un état de mœurs extraordinaire et inconnu ; toutefois je ne conseille ni aux dames poètes, ni aux statisticiens, ni aux savans, de perdre leur temps à lire une histoire d’amour aussi vulgaire. Ils sont avertis, et doivent se tenir sur leurs gardes ; s’ils ne rencontrent dans ces pages, qui ne valent que par la réalité, ni érudition, ni métaphysique, ni grandes vues, ils ne s’en prendront qu’à eux-mêmes de les avoir abordées et parcourues.

Le petit village de Nacton, dans le comté de Suffolk, est composé d’une seule rue qui dort sur le penchant d’une ravine obscure. Quand vous l’apercevez ainsi couché au creux de sa vallée boisée et solitaire, vous vous demandez si c’est un village vivant ou mort ; et la nuit, en traversant cette rue déserte, vous vous étonnez bien plus encore d’entendre un long et perpétuel mugissement qui vous poursuit : c’est la mer, que l’on ne voit pas, mais qui parle.

En effet, la mer n’est pas loin, et reçoit dans son sein près de là le Stour et l’Orwell, rivières qui forment à leur embouchure des alluvions dangereuses, recouvertes d’herbes et de sable. Entre l’Orwell et Nacton se trouve cette vaste étendue de terrain dont une partie est renommée aujourd’hui pour sa fécondité, et qui doit le nom de Wolfkettel (chaudron du loup) à la bataille sanglante livrée par le duc saxon Wolfkettel ou Ulfkettel contre les Danois. Il paraît que le sang des humains engraisse prodigieusement la terre, ou que Dieu veut nous payer en bienfaits les douleurs et les violences que notre race s’impose, car presque tous les champs de bataille, et celui-ci entre autres, sont devenus célèbres par l’opulente beauté de leurs moissons. Au milieu de l’aridité de cette triste grève, couverte de galets accumulés et roulés, une portion de Wolfkettel’s tract, celle qui avoisine l’Orwell, est cultivée avec succès depuis dix siècles par une population de fermiers, la plupart descendans des envahisseurs danois. Une vaste chevelure jaunâtre flotte sur les épaules de ces hommes de taille gigantesque et à la large carrure que l’on aperçoit la main appuyée sur des chevaux du Nord aussi énormes qu’eux, les dirigeant du matin au soir avec une gravité imperturbable et une dignité de héros dans le sillon parallèle au sillon voisin. Les bêtes et les hommes se ressemblent ; la crinière d’argent de la jument robuste au garrot musculeux, au vaste poitrail, à la robe bai-clair, flotte au vent de la mer avec la chevelure blonde de celui qui la conduit. Le patois de ces paysans est d’un autre temps et d’un autre monde ; lorsque le cheval a fini le sillon, le cri wourrah ! rappelle le vieil accent de guerre. Quand il en recommence un autre, le paysan crie wourrhie ! Les fortes gutturales du Nord sortent de ces poitrines colossales et rendent des sons aussi inintelligibles pour l’Anglais de Londres que le langage des îles Caraïbes. Quelquefois, sur le dos de l’un de ces chevaux, il y a quelque petite fille saxonne, blonde et transparente, avec ses petites jambes toutes nues qui vont se perdre dans les poils de la crinière. Les femmes, au surplus, montent à cru les chevaux de leurs pères, et dans les rencontres fréquentes des contrebandiers et des garde-côtes, on les voit, ou plutôt on les a vues, car ces mœurs commencent à s’éteindre, manier résolument l’épée courte du matelot et le pistolet d’abordage. Les noms comme les habitans de ces parages (North-Folk, Norfolk ; — South-Folk, Suffolk ; — East-Saxon, Essex) sont encore aujourd’hui sans mélange de race et de sang normand. Cracknell, Catchpole, Wringnell, Springtree, vrais noms roturiers, ont traversé les siècles sans déroger, sans se mêler à la noblesse des Beauclerc (Beauclerck) et des Courcy (Churchill) de Normandie.

La ville d’Ipswich, bâtie presque à l’embouchure de l’Orwell, est le centre du mouvement agricole et commercial de tout ce canton. Le voyageur l’aperçoit du haut de la Colline de l’Évêque (Bishop’s-Hill), après avoir passé Nacton, et s’il tourne le dos à la mer, il découvre et domine une vaste et gracieuse étendue de pays. Un amphithéâtre inégalement boisé, d’où s’élèvent comme par étages des forêts et des prairies semées de douze bourgades ou villes annoncées par les aiguilles de douze clochers gothiques, borne l’horizon à plusieurs milles de distance. Au loin serpente l’Orwell, qui s’élargit en se rapprochant de la mer, pénètre dans plusieurs vallées, disparaît et reparaît sous la lumière et dans l’ombre, décrit une courbe élégante, et après avoir entouré de son arc de cercle la jolie ville d’Ipswich, située au pied de la colline, forme ces marécages dangereux dont nous avons parlé, et se précipite dans le Stour. Souvent ces rives ont servi d’études favorites aux paysagistes anglais, qui recherchent curieusement le contraste assez rare du mouvement maritime et des beautés agrestes, le mélange d’une culture riante et des sauvages aspects d’une côte désolée.

Vers la fin du dernier siècle, une vieille superstition attachée à l’un des points les plus élevés et les plus stériles de la plage, qui se nomme Bawdsey Cli ff ou Pic de Bawdsey, subsistait encore et semblait même se raviver. Les garde-côtes (la plupart Irlandais), stationnés de distance en distance derrière les pyramides de pierres sèches et de débris maritimes, pour faire le guet et découvrir les embarcations des contrebandiers, toujours errantes ou cachées dans les échancrures du rivage, n’avaient pas peu contribué à entretenir cette terreur populaire ; rien n’est plus superstitieux qu’un Irlandais. Le gouvernement les employait cependant de préférence ; ils étaient braves, gais, actifs et vigilans ; leur vivacité, leur vigueur, leur amour de la bataille, cette bravoure étourdie qui les distingue, ces ruses de sauvages qu’ils emploient merveilleusement, en faisaient des adversaires redoutables pour les ennemis de la douane. Ils bravaient la pluie et le vent, l’orage et la chaleur, l’épouvantable bise qui siffle sur ces sables, et même, sans la rendre à personne, la haine violente à laquelle leur triste métier les exposait. Ils se faisaient tuer et ils tuaient avec une bonne humeur imperturbable. Les paysans, amis de la contrebande, pardonnaient à ces Irlandais, qui souvent s’asseyaient à leur table et leur contaient des histoires merveilleuses, — par exemple, que du côté de Bawdsey Cliff une légion de fantômes habitaient, que ces fantômes étaient ceux des contrebandiers d’autrefois, que leur apparition était du plus mauvais augure, qu’ils disparaissaient à volonté dans les sables, et que tout officier du gouvernement assez hardi pour les suivre était infailliblement perdu et englouti dans les régions souterraines. Voici la cause de cette croyance, qui, grace à la facilité oratoire des Irlandais et à la crédulité de leurs auditeurs, s’était répandue assez loin.

Une cabane de pauvre apparence, avec un petit verger entouré d’un mur en pierres sans ciment, occupait le sommet de Bawdsey Cliff. Près de la cabane, derrière le mur du verger, se trouvait un puits sans margelle, d’une structure grossière, remarquable seulement par la grosseur du table et la largeur du seau de bois qui servaient à puiser de l’eau. L’orifice de ce puits était protégé par un amas de tessons et de fragmens de bouteilles qui empêchaient d’en approcher ; ce n’était pas sans motif que l’on en avait ainsi défendu les abords ; à douze pieds environ du sol, dans la paroi du puits, bâtie des pierres ou galets qui couvrent la côte, s’ouvrait une petite arcade surbaissée ; elle servait de porte à une grotte singulière et long-temps ignorée de tout le canton, dont c’est une des curiosités naturelles.

La forme de cette grotte est circulaire, elle présente un entonnoir immense, aussi parfait que si le compas et l’équerre en eussent achevé l’exécution. Des sillons réguliers, s’élargissant et s’espaçant davantage à mesure qu’ils se rapprochent de la voûte, tracent autour de la grotte leurs cercles concentriques, et attestent le séjour d’une masse d’eau, qui, se frayant, à travers les sables, un passage vers la mer, a long-temps tourbillonné dans cette cavité, dont elle a creusé l’argile, pour en ressortir par une autre issue. Les contrebandiers de ces cantons avaient depuis long-temps mis à profit cette ressource naturelle ; ils avaient détourné le cours d’eau en lui donnant une issue vers l’Océan ; ils avaient goûté la grotte, pratiqué dans la voûte un trou qui, aboutissant à la cheminée de la chaumière, confondait la fumée de celle-ci avec la fumée du feu allumé dans le souterrain ; enfin, pour compléter le succès de tant d’inventions ingénieuses, ils avaient meublé avec quelque recherche ce domicile, où l’on ne pénétrait que par le puits, c’est-à-dire par le seau qu’une main amie, celle du paysan habitant de la chaumière, ou de sa femme, arrêtait juste devant la petite arcade servant de porte à la grotte. Le mur cachait le puits à ceux qui remontaient le Cliff du côté de la mer, de sorte que tout contrebandier vivement poursuivi tournait le mur, s’élançait dans le seau, qu’il entraînait par son poids, s’arrêtait lui-même devant la porte de la grotte, au moyen d’un grappin qu’il se tenait prêt à jeter et qui lui servait d’ancre, et s’élançait, malgré toutes les recherches, dans une chambre obscure, ronde et voûtée, étroite par le bas, large par le haut, d’ailleurs aérée et saine, où il trouvait des alimens, du feu et un abri. La disparition fantastique des contrebandiers s’était répétée si souvent, que de Nacton à Ipswich l’existence des fantômes était devenue un article de foi.

Il y eut cependant un Irlandais nommé Pat O’Brien que cette explication surnaturelle ne satisfit pas. Ce Pat était malin, et il voulut en avoir le cœur net. Il avait remarqué ce mur et ce trou, par où s’opérait régulièrement l’escamotage des contrebandiers poursuivis, et il lui prit une envie extrême de savoir ce que contenait l’intérieur du Puits des Fantômes. Il pouvait lui en coûter cher, comme on va le voir.

La cabane était habitée par la famille d’un vieux laboureur dont les contrebandiers s’étaient fait un ami fidèle. La population presque entière de ces grèves était pauvre. Plus d’un ballot de dentelles, plus d’un châle de haut prix, sans compter les barils d’eau-de-vie, de rhum, de genièvre, et les pipes d’écume de mer passaient du pont des bricks chez ces paysans, qui n’avaient point envie de prendre parti contre l’illégale industrie qui leur fournissait à très bon marché des objets précieux. La plupart fermaient les yeux lorsque les capitaines de bricks débarquaient la nuit ce qu’ils appellent encore la cargaison du clair de lune. Dans tous les pays, dès que l’homme peut attester son ancien droit à la liberté sauvage, il s’y rejette avec une grande joie, et les gens des frontières, comme les habitans des côtes, sont volontiers contre la loi pour le contrebandier de terre ou de mer. La femme du laboureur était dans ces sentimens ; elle avait reçu plus d’un cadeau des capitaines de bricks, et leur était dévouée. Pat, le garde-côte, s’adressait donc on ne peut plus mal quand il témoigna le désir de voir un peu ce qui se passait dans ce fameux puits, à la femme du laboureur, une de ces maîtresses-femmes dont j’ai parlé. Elle consentit, sans trop se faire prier, à l’y descendre, « puisqu’il avait la singulière fantaisie de le visiter ; » puis elle le laissa se placer à son aise dans le baquet, et, la chaîne se déroulant avec plus de rapidité qu’il ne s’y attendait, il se trouva précipité dans une eau assez profonde, plongé, replongé, baigné à plusieurs reprises et balancé par la main de la villageoise. En vain ses cris plaintifs essayèrent d’attendrir son bourreau féminin. Jewel ! H’angel ! d’harling ! criait-il avec son aspiration orientale !… Elle ne cessa de descendre et d’abaisser alternativement la corde que lorsqu’elle n’entendit plus rien. Pat reconnut son étourderie, se cramponna à l’anneau de fer du seau et ne bougea plus ; il espérait, en faisant le mort, échapper à sa persécutrice et grimper le long du câble avec cette agilité que les hommes de mer exercent si souvent à leur bord. Il avait affaire à des ennemis acharnés, aussi adroits, mais plus vigilans que lui. L’avantage leur appartenait.

Il lève la tête, n’entend plus de bruit, regarde, appelle, on ne lui répond pas ; il saisit la corde, s’aide des mains et des pieds et se trouve bientôt en face de l’ouverture du puits. Au moment où il s’arrête pour respirer un peu, se croyant sauvé, ses deux jambes sont saisies par une pince de fer qui les serre inhumainement ; ses mains lâchent prise, il tombe la tête en bas et se trouve attiré vers la porte de la grotte, où un matelas amortit le coup terrible qui lui aurait brisé le crâne contre la paroi du puits. Enfin, jeté dans la cave même, le pauvre Pat entendit de longs éclats de rire retentir à ses oreilles, et vit une douzaine de matelots que la mésaventure du garde-côte trop curieux jetait dans une gaîté extraordinaire et bruyante.

Pat était en effet tombé au milieu d’une réunion complète de ses mortels ennemis, et, si nous avions un roman à écrire, ce serait ici le lieu de peindre l’intérieur de la caverne, les torches flamboyantes, les moustaches des contrebandiers, l’effroi de Pat l’Irlandais, et la persuasion où il devait être que l’enfer venait de s’ouvrir pour lui ; mais nous sommes historiens : ne trouvant rien de tout cela dans les Reports et les Judiciary Documents de l’année 1790, où ces évènemens eurent lieu, nous dirons seulement, et sans empiéter sur le domaine des romanciers, que nos fraudeurs se trouvèrent aussi embarrassés de leur prise que Pat de sa personne. On ouvrit plusieurs avis ; celui qui réunit le plus grand nombre de voix fut le plus dur. Il n’allait à rien moins qu’à se défaire du pauvre Pat, seul moyen d’assurer son silence éternel et de ne plus le craindre. Pat maudissait trop tard sa curiosité excessive et aventureuse ; il avait découvert le secret de ces gens qui voyaient leur vie compromise, et qui ne reculaient devant rien. On commença par prier l’Irlandais de boire un verre de gin pour se réconforter et se préparer au grand voyage, puis on lui donna le choix de la porte par laquelle il aimerait le mieux sortir de la vie. Noyé dans le puits ou achevé à coups de sabre ? lui demanda-t-on. Il répondit qu’il aimait mieux ni l’un ni l’autre ; et comme personne ne riait, le capitaine entra, si l’on peut appeler une entrée cette descente par le seau du puits que nous avons déjà décrite. Will Laud, c’était son nom, et il paraîtra souvent dans cette histoire, était un jeune homme de vingt-cinq ans, reconnu pour chef par ces hommes. Il fit bander les yeux du pauvre Irlandais, le fit placer au fond du baquet fatal, enveloppé d’une toile à voile, et la corde du puits se mit à jouer. Pat, qui s’était recommandé à saint Patrick, et qui avait cru descendre au fond du gouffre, subissait un mouvement d’ascension ; quand il ouvrit les yeux, il se vit à bord d’un fort joli brick, celui même du capitaine Laud ; on le promena quelque temps le long des rivages, et l’on finit par le déposer sur un point désert de la côte orientale, en lui donnant quelque argent pour son voyage, et en lui recommandant le silence pour prix de la vie qu’on lui accordait.

On peut juger, d’après le fait très réel que nous venons de rapporter, des ressources dont disposaient les fraudeurs de la côte de Suffolk, et des vastes bases sur lesquelles ils opéraient. Profitant des circonstances favorables, et surtout de l’intérêt qu’ils inspiraient à la plupart des laboureurs et des paysans, ils avaient leurs espions, leurs forteresses, leurs lieux de plaisance, leur trésor, leur marine, leurs arsenaux, et jusqu’à leurs relais préparés d’avance. Souvent il leur arrivait de saisir et d’employer pour une nuit tous les chevaux d’un propriétaire ou d’un fermier, qui ne s’inquiétait point de la disparition momentanée de ces animaux ; il savait que le lendemain matin ils seraient renvoyés à l’écurie en bon état, et accompagnés d’une rémunération généreuse.

Ainsi s’établissait une organisation complète, qui, grace à la connivence des uns et à l’audace des autres, détruisait une bonne partie des revenus de l’état. Les employés du gouvernement avaient à lutter à la fois contre les intempéries des saisons et des tempêtes, la mauvaise volonté des gens du pays, la ruse expérimentée de leurs adversaires et l’asile toujours ouvert que les flots de l’Océan leur offraient. Aussi mettaient-ils dans cette lutte inégale une sorte de point d’honneur acharné qui faisait de cette partie de la côte anglaise un des lieux les plus dramatiques de l’Europe. Ce ne fut que plus tard, lorsque la guerre permit de détourner au profit du service public l’activité des plus audacieux et des plus habiles parmi ces fraudeurs, et de les enrôler sur les vaisseaux de l’état, que le gouvernement parvint non pas à détruire, mais à renfermer la contrebande dans des bornes plus modestes et à réduire les bénéfices de ce trafic, dont les principaux résultats vinrent d’ailleurs se concentrer dans les mains d’un seul homme.

En 1841 mourut à Londres un personnage bien connu sur toute la côte de Suffolk et d’Essex, auquel la loi n’avait jamais pu adresser de reproche, et qui n’avait pas cessé de la braver. Il était maître de douze bricks et propriétaire de quatorze maisons ou magasins sur divers points. Les contrebandiers le reconnaissaient pour roi, et jamais royauté ne trouva de sujets plus fidèles. Aucune preuve suffisante ne s’élevait contre lui, rien ne prouvait ou même n’indiquait sa complicité, encore moins sa situation et son rang. Armateur et commerçant patenté, il possédait à ce titre trois navires consacrés au commerce légal, et qui servaient de couverture à la portion illégale de son trafic. Les mauvaises chances tombaient sur les gens qu’il mettait à la tète de ses expéditions ; chaque brick avait son capitaine auquel des gains considérables étaient assurés en cas de succès, des lieux de repaire et des abris ménagés en cas d’insuccès ; ces agens avaient intérêt à cacher soigneusement la main qui pouvait leur être utile en toutes circonstances. Ce capitaine Barwood mourut riche, et sans avoir affronté une seule fois la mer, qu’il ne cessait pas d’exploiter. Il était hardi, fin, rusé, sans principes, sans foi, et connaissait les hommes.

Will Laud, que nous venons de voir si généreux, un de ses principaux instrumens, avait été bercé au bruit de la lame, dans le bateau de son père, toujours debout sur un bac, devant Harwich et le fort Langer. La mer, qui pénètre fort avant dans les terres, entre la côte d’Essex et la côte de Sussex, forme là une échancrure dont l’un des bords est couronné par le fort Langer, et l’autre par la ville de Harwich ; le père de Laud, payé par le gouvernement pour le service des dépêches entre Harwich et le fort, dirigeait le bac, aidé par son jeune fils Will Laud, et c’était une rude besogne. Le capitaine Barwood remarqua ce jeune homme vigoureux et adroit, capta sa confiance, et fit de lui, à vingt-deux ans, l’un de ses capitaines, le maître de l’un de ses plus beaux bricks.

Il n’était pas étonnant que Laud, malgré le désir de son père, le batelier de Harwich, eût écouté les avis et cédé aux séductions de cet homme habile. La vie des fraudeurs passait pour une vie héroïque et glorieuse ; pendant que la mer brise ses lames sur les rochers et les sables, les journaux de Londres et de l’intérieur de l’île viennent chaque jour murmurer aux oreilles de ces paysans pauvres et ignorans des bruits de triomphe, de gloire, de combats, de guerre, de pays vaincus, de richesses bien ou mal acquises, et tout invite les habitans de ces plages à tenter la fortune et à courir la mer de leur côté, pour se créer aussi de l’illustration et de l’aisance. Un motif puissant avait surtout déterminé le jeune Laud à choisir la périlleuse carrière qu’il parcourait ; il était pauvre et amoureux. Il avait vu et il aimait la jeune Marguerite, fille d’un fermier de Nacton, nommé Catchpole, une charmante fille qu’il voulait épouser, et à laquelle il n’était pas indifférent. Comment lui assurer cette indépendance si désirée ? La route de l’industrie honnête était longue, celle de la mer lui était ouverte.

Il partit donc sans avertir Marguerite, s’empara du brick qui lui fut offert par le capitaine, et ne cessa plus d’aller et de venir de Hollande en Angleterre et d’Angleterre en Hollande. L’un des plus audacieux et des plus heureux parmi ces écumeurs de mer, il se fit une réputation dans son genre. « Will Laud, dit le révérend Richard Cobbold, qui l’a connu et qui l’excuse volontiers, était le véritable type de sa race et de son état. Grand, le front haut et droit, l’œil bleu, les cheveux blonds et bouclés, la courbe du nez impérieuse et puissante, les lèvres fortes et le menton massif, sa physionomie était celle qui convient à la résolution devant le péril, à l’amour ardent des entreprises, » à cette vie même que sans doute avaient suivie ses ancêtres, pirates venus dans ces contrées pour labourer une terre plus fertile que la leur. Marguerite Catchpole, dont le révérend a donné le portrait en pied, portrait qui sert de frontispice aux deux volumes, offrait un type absolument contraire, « le teint basané et chaud de la bohémienne, les cheveux d’un noir mat, les yeux brillans, bruns, intelligens, les joues rondes, la taille déliée. »

Tels sont les personnages de ce drame, personnages vulgaires assurément par leur condition et leur fortune, sympathiques dans leurs contrastes, et qu’un autre destin aurait pu mener à ce que les hommes appellent l’héroïsme. Il y avait de la bravoure et de la générosité chez Laud, comme sa conduite envers le pauvre Irlandais l’a prouvé ; quant à Marguerite Catchpole, qui tiendra la première place dans ce récit, sa nature était plus distinguée. Donnons leur rang et prix aux énergies, populaires ; plaçons dans leur cadre véritable chacun des fils de Dieu ; que l’ame humaine soit honorée partout où éclate sa force, et que l’individu garde sa valeur en dépit des circonstances et des accidens. Or, cette Marguerite Catchpole, fille de fermier, servante condamnée aux travaux forcés, qui est morte avec un demi-million de fortune, près de la ville de Sidney, et dont le fils est aujourd’hui un des hommes distingués de son pays, n’était point, malgré sa déportation, une heureuse ou vulgaire criminelle, mais une touchante héroïne.

J’aurais voulu que le révérend biographe ne cherchât point à grandir et à embellir ce personnage. Il lui arrive de faire de temps à autre du sentiment, dont on le dispenserait volontiers, et de semer de points d’exclamation la simplicité du récit. Margaret Catchpole ne savait pas lire, et c’est ainsi que je l’aime. A treize ans, apprenant que sa maîtresse, la fermière de Nacton, est malade, elle détache le petit poney dans l’écurie, saute à cru sur son dos, sans selle et sans bride, descend la Colline de l’Évêque au grand galop, et finit par arriver sur la grande place d’Ipswich, chez le chirurgien, tout étonné de la visite. Elle répondait, comme on le voit, au signalement que j’ai donné plus haut des femmes du pays, de leur énergie audacieuse et de leur activité passionnée.

Non-seulement nos deux personnages étaient merveilleusement préparés pour ce qu’il y a de plus fatal au bonheur, et même à la vertu, pour le roman dans la vie réelle, mais, par une singulière harmonie, le paysage qui les entourait, et que j’ai déjà indiqué, était digne des acteurs par la singularité pittoresque. Aucun des poètes paysagistes anglais n’en a parlé, ni Thompson, ni Spencer, ni Cowper, ni Shenstone, pas même Crabbe, qui a séjourné sur un autre point de la côte d’Angleterre, côte plus stérile, moins fréquentée, et qui ne vit pas de contrebande ; il en a décrit les mœurs sauvages avec une minutieuse énergie. Les localités méridionales, dont parle M. Cobbold, et qu’il décrit assez mal d’ailleurs, seraient plus dignes d’un poète et d’un peintre ; quelques paysages ravissans se dérobent dans les replis de ces collines situées à quelques lieues de la mer.

Une ferme nommée Alneshbourne, par exemple, réfugiée et comme recluse dans les ruines d’un vieux couvent de frères augustins, eût fait les délices de Gray ou de Cowper. Le fossé est détruit, l’eau qui le remplissait en baignant les murs du monastère, continue de bruire librement autour de la ferme ; la tour est renversée, le clocher abattu, la charpente de la toiture à nu, et les armes féodales de Michel de la, Pole, tué par nos Français à la bataille d’Agincourt, apparaissent massivement sculptées au-dessus d’une porte gothique, arche triomphale qui ne puisse plus passer que des meules de foin et des gerbes de blé. A droite, une pente douce et insensible, couverte du tapis le plus fin et le plus vert que puisse fournir le gazon anglais, descend de la colline qui domine la mer, et aboutit à l’ancien fossé ; à gauche, un petit bois de chênes nains remonte doucement la pente opposée, et boise la colline parallèle ; d’énormes chênes, contemporains des moines, favorisés par l’humidité de ce terrain creux, s’élèvent comme de gigantesques colonnades, étendent leurs bras noirs et noueux par-dessus les eaux murmurantes, et, se courbant en voûte au-dessus de la ferme qu’ils semblent protéger, vont rejeter l’extrémité de leurs rameaux noirs de l’autre côté de l’édifice en ruine. Dans les interstices de leurs feuillages, et entre les deux collines, vous apercevez une clairière étroite et lointaine, et tout au fond de cette perspective sans bornes une étincelle bleue qui est la mer. C’était dans la ferme d’Alneshbourne que la jeune villageoise était en service.

La résolution de William avait été blâmée vivement par elle ; elle s’était même refusée à recevoir les présens de rubans et de dentelles que le contrebandier de temps à autre avait essayé de lui faire parvenir. Le cours des choses ne tarda pas à justifier les prévisions de la jeune fille et ses conseils, car le métier choisi par William n’était pas sans dangers. Un jour, le passeur de Harwich, son père, que le gouvernement venait de priver de sa petite place pour le punir des déportemens de son fils, le rapporta sur ses épaules, le crâne horriblement fracturé dans une rencontre. Édouard Barry, chef des garde-côtes sur la plage de Bawdsey, s’était battu corps à corps avec le jeune contrebandier. Marguerite le veilla pendant un mois entier, guérit sa blessure, et lui fit promettre qu’il ne jouerait plus désormais un jeu si terrible et si dangereux ; mais William avait donné une promesse difficile ou impossible à tenir. Une fois que l’on a goûté de la vie bohème sur la terre ou sur les eaux, on est attiré sans cesse vers la volupté âpre de cette indépendance sauvage. Aussi William, après avoir quitté la cabane de Nacton et les soins de Marguerite, n’eut-il rien de plus pressé que de remonter sur son brick, de prendre le nom inconnu de capitaine Hudson, et de continuer le cours de ses exploits. Il trouvait à cette ruse l’avantage de passer pour mort et de tromper la recherche d’Édouard Barry, le garde-côte, celui-là même qui lui avait porté cette terrible blessure.

Les Barry, et cela peut charmer les esprits systématiques qui tiennent à la théorie des races, ne ressemblaient en rien à William Laud ; on sait que le nom de Barry n’est autre que celui des Barré normands, métamorphosé par leur séjour en Angleterre, et provenant des moines barrés, c’est-à-dire de certains ordres qui portaient des manteaux bariolés de blanc et de noir. Les Barry étaient braves, mais parfaitement soumis à la loi du pays, ennemis jurés des fraudeurs et de la contrebande, sévères dans leurs transactions et méthodiques dans leurs habitudes. Édouard Barry, lieutenant des garde-côtes, avait eu avec le jeune homme cette altercation violente dont nous avons vu le sanglant résultat. Son frère, John Barry, plus doux de caractère et plus paisible de mœurs, était employé chez le fermier d’Alneshbourne, à côté de Marguerite, dont il s’éprit. Le caractère de Ralph, si merveilleusement imaginé et dessiné par Mme Sand dans son roman d'Indiana, rappelle celui de Jean Barry, dont nous verrons plus tard s’accomplir la destinée singulière. Il savait quel sentiment remplissait le cœur de la jeune fille et se gardait bien de lui demander un amour qu’il ne pouvait obtenir ; mais il restait près d’elle comme le héros dont nous avons parlé, silencieux, fertile en attentions délicates, triste et résigné. Le bruit de la mort de Laud s’étant répandu, il eut un moment d’espoir, et l’exprima naïvement. Marguerite, qui avait foi dans son fiancé, le croyant au service légal d’un capitaine de vaisseau hollandais, répondit à Barry qu’elle était engagée, que William vivait encore, et notre Ralph, dont la figure douce, les traits délicats et le teint rose n’avaient pu vaincre chez Marguerite l’idée fixe d’une résolution antérieure, reprit sans se plaindre la position douloureuse que le sort lui assignait.

Cependant le capitaine Hudson, dont Marguerite ne soupçonnait pas l’identité avec William, faisait grand bruit sur la côte. C’était le plus hardi et le plus heureux parmi les lieutenans du roi de la mer, le capitaine Barwood. Lorsqu’un attelage de huit chevaux vigoureux emportait vers l’intérieur des terres, sous le coup de fusil des douaniers, auxquels l’équipage des fraudeurs répondait, ces cargaisons « du clair de lune » qui se transformaient en bank-notes et en guinées, c’était à William qu’elles appartenaient. Toutes sortes de ruses étaient employées pour mettre sur une autre piste et pour décevoir le garde-côte Edward Barry, et l’on y réussissait souvent, grace aux efforts combinés de William et de son contre-maître Luff, un homme de fer que le chef, selon son habitude politique d’avoir un homme à lui, dévoué et sans scrupule, qui surveillait et dirigeait, sans en avoir l’air, les actions du capitaine nominal, avait placé auprès du jeune William. Luff ne craignait rien, ne respectait rien, et ne s’arrêtait devant aucune difficulté. C’était moins un homme qu’une bête de proie nourrie et élevée sur la mer. William lui avait dit souvent que tout son désir, quelque bonne capture une fois accomplie, était d’épouser Marguerite, et le nom de la jeune fille, qui se représentait à travers les expéditions, les périls et les plaisirs de ces deux hommes, fatiguait l’oreille de Luff. « Parbleu ! dit-il à son capitaine, vous voilà bien embarrassé. Puisque vous voulez cette fille, mettons-la à bord du brick, et tout sera dit. — Luff, je veux qu’elle soit ma femme. — Votre femme, soit. Il y a des églises en Hollande et partout. »

Les deux hommes s’entendirent pour qu’un rendez-vous fût donné à Marguerite sur les bords de l’Orwell, près de l’embouchure, à côté des derniers chênes de ce grand parc de Wolwerhampton, dont les racines noueuses apparaissent sous le gazon velouté qui leur sert de lit et vont se baigner après de longues sinuosités dans le flux et le reflux de la mer. Le brick à quelque distance, une chaloupe qui devait remonter avec le flux et emporter Marguerite avec le reflux, tout fut préparé par les deux contrebandiers ; et Luff se présentant au prieuré d’Alneshbourne comme un matelot hollandais, parlant patois afin de mieux tromper la servante, la prévint que son fiancé, qui n’avait que deux heures à passer à terre, l’attendait au lieu indiqué. Il était cinq heures du soir. Il y avait huit mois que Marguerite n’avait entendu parler de William ; on peut imaginer sa joie.

John Luff tombait au milieu de l’une de ces vieilles coutumes saxonnes qui se maintiennent obstinément dans cette partie de l’Angleterre. Tels sont l’yule-log, ou bûche de Noël, sur laquelle les antiquaires disputent encore, et l’harvest-home, dernier jour de la moisson, dont le nom même remonte à plus de mille ans. L’harvest-home, dont on s’occupait au moment que je signale, est accompagné, dans ces parages, du hallow-largess, qui appartient exclusivement aux provinces du midi de l’Angleterre, et offre un mélange singulier de deux souvenirs du moyen-âge ; le cri chevaleresque largesse ! s’y joint à la clameur joyeuse du hallow des Saxons. John Barry assistait au repas, et, au milieu de la gaieté rustique que les brocs d’ale entretenaient, son amour secret pour Marguerite était l’objet de plaisanteries qui blessèrent cette ame délicate. Il se hâta donc de fuir pour aller se coucher chez son père, pendant que Marguerite, le cœur palpitant et tout embarrassée de trouver un prétexte ou une occasion de sortie, plaçait sur sa tête à la hâte le petit chapeau de paille, et sur ses épaules le petit châle rouge, sans lesquels la plus humble fille d’Angleterre ne se croirait pas respectable.

C’était le 29 septembre 1792, car M. Cobbold, dont la famille a eu de grands rapports avec les Catchpole, a soin de marquer les dates avec la minutie d’un historiographe ; la lune commençait à paraître à travers les chênes du prieuré, et les paysans continuaient leur harvest-home à grands renforts de chansons et de rasades, lorsque deux hommes, dirigeant une petite barque à voile latine, remontaient l’Orwell avec la marée montante en s’encourageant mutuellement. Ils côtoyaient le rivage et semblaient se cacher, pendant qu’une embarcation étrange, plate, oblongue, et plus semblable à une boîte ou à un cercueil qu’à un bateau, les suivait à la piste. Elle était surmontée d’une draperie flottante et de couleurs variées, et conduite par un être bizarre que certes aucun romancier n’eût fait éclore de son cerveau, et dont presque tous les ports de mer possèdent l’analogue en Angleterre. C’était un vieillard à peu près idiot, qui vivait sur l’Orwell dans une vieille barque trouée et rapiécée, ornée d’une voile de toutes couleurs. Son grand bonnet pointu, fait d’un manchon usé de vieille femme, sa longue perche, au moyen de laquelle il dirigeait sa pauvre embarcation chancelante, et les fragmens de calicot rouge, de velours vert et de soie fanée qui formaient sa voile d’arlequin, le signalaient moins encore à la risée des petits enfans et à l’étonnement du peuple que les amulettes innombrables dont sa personne était surchargée. On le nommait Robinson, et peu s’en fallait qu’on ne le prît pour un sorcier de la mer. Il passait sa vie à recueillir des crabes et de petits poissons qu’il vendait ; ce n’était pas sans une sorte de terreur superstitieuse que la population des côtes regardait ce pauvre vieillard. Il semblait épier la direction du bateau et les actions des deux hommes qui le montaient, auxquels il adressait de temps à autre des paroles incohérentes.

Dans ce même moment, le mélancolique et doux Jean Barry, le Céladon du village, passait tristement la planche jetée sur le vieux fossé du prieuré, et Marguerite, dont le cœur battait fort, descendait vers la mer, sur laquelle une ligne rouge signalait à l’horizon le départ du soleil. Son entrevue avec William fut longue et passionnée, très longue surtout au sentiment de Jean Luff, couché dans la barque et immobile, selon les ordres du capitaine, en attendant le coup de sifflet qui devait préluder à l’enlèvement. L’échancrure circulaire que forme la mer sur ce rivage, bordée d’un sable fin régulièrement accumulé par le reflux, et couronnée d’un épais diadème de chênes noirs et touffus, donnait un intérêt nouveau et une couleur toute romanesque à la situation de ces trois embarcations diverses : le brick, qui en occupait la pointe occidentale, le canot plat de l’idiot, amarré au centre, et dans lequel Robinson se tenait debout comme pour observer, et enfin la chaloupe qui renfermait John Luff. Une petite maison de briques rouges, celle de Barry le père, garde-forestier, apparaissait à demi ensevelie sous les arbres, au-dessus desquels la lune dans son plein brillait de tout son éclat.

Marguerite aimait William de toute son ame, et on le verra bien plus tard ; mais il n’y avait pas de volonté plus obstinée que la sienne dans les résolutions qu’elle jugeait bonnes. La résistance de la jeune fille, que William engageait à le suivre, était donc énergique et invincible ; elle alléguait qu’il serait facile à William, devenu, comme il le prétendait, un honnête matelot, de se faire sur la terre ferme une situation au moins équivalente à celle qu’il occupait à son bord ; elle ne lui cachait pas son amour, mais elle ne voulait point céder. William crut la déterminer en lui avouant qu’il n’avait pas changé de vie, qu’il était le fameux capitaine Hudson, et qu’il fallait ou le suivre ou renoncer à lui. Cet aveu, au lieu de triompher des résistances de Marguerite, les rendit plus vives. Alors elle parla d’un jeune homme qui l’aimait, et dont les propositions pourraient être écoutées par elle, si William ne voulait pas renoncer à la contrebande. La pauvre enfant essayait, par ce moyen violent, d’attirer à elle son fiancé, et de briser ses habitudes dangereuses ; elle ne faisait qu’allumer chez lui une irritation ardente, qui augmenta lorsque le nom de Jean Barry fut prononcé. Laud avait gardé la plus profonde rancune contre son frère le garde-côte, Édouard Barry, après ce combat singulier qui l’avait laissé étendu baigné dans son sang.

On s’était donc promené sur la rive pendant une heure de cette conversation pénible et passionnée, et la lune montait dans le ciel, lorsque William, décidé par les derniers mots de l’imprudente Marguerite, porta la main à ses lèvres, et le long sifflet de manœuvre, retentissant le long de la côte, fit sortir de leur cachette deux hommes, le musculeux John Luff, qui s’avança à grands pas vers son capitaine, et le vieux maniaque de l’Orwell, qui resta debout dans son bateau ; puis, la perche à la main, longeant les derniers chênes du parc dont l’ombre le cachait, ce dernier marcha lentement, l’œil fixé sur l’endroit où Marguerite, les deux mains dans celles de son fiancé, repoussait une dernière fois ses prières.

Certes Walter Scott, Crabbe ou Godwin n’eussent pas dédaigné cette figure originale que nous n’inventons pas ; on peut lire sa biographie complète dans une feuille périodique du comté de Suffolk, à la date du 8 novembre 1811 [1], et tous les faits de cette narration, il faut bien le répéter, n’ont d’intérêt que par l’authenticité même de leur bizarrerie.

Ce maniaque de l’Orwell était comme poussé d’une secrète divination des évènemens funestes ; les passions l’attiraient, ainsi que les catastrophes ; il les pressentait, il accourait, il était là, sans malveillance, sans rapacité, sans méchanceté, uniquement pour assister à l’incendie, au naufrage, aux scènes de violence ; il disait, en secouant ses amulettes, qu’il voyait le démon sur la figure du meurtrier, ou dans la flamme qui dévorait les poutres. Robinson Crusoë arrivait à temps, car John Luff ayant saisi à bras le corps, sur un signe de William, la pauvre Marguerite, cette dernière se débattait avec une énergie furieuse entre les mains de ces deux hommes, et poussa un de ces cris aigus de l’extrême détresse qu’on entend à plusieurs milles de distance. Cependant Luff l’emportait vers la chaloupe, et William essayait de la calmer, pendant qu’un homme, attiré par cette longue clameur, débouchait du plus épais du bois, et franchissait en courant tout l’espace qui séparait le parc du rivage. C’était Jean Barry, que ses camarades avaient banni de la table de l'harvest-home par leurs plaisanteries rustiques, et qui s’était dirigé, comme nous l’avons vu, du côté du parc de Wolverhampton, dont son père était garde-forestier. Ce cri de désespoir vient jusqu’à lui ; il s’élance, s’arme d’un des pieux fichés dans le sable pour marquer la ligne de la marée, et se précipite vers le point où se trouvaient Marguerite et ses ravisseurs. Alors commença un combat inégal et plein de fureur entre Jean Barry, le contre-maître Luff et William Laud, armé de deux pistolets.

William avait reconnu dès le premier moment le frère du garde-côte, celui qui prétendait à la main de sa fiancée ; Luff savait bien qu’il y allait pour lui de la vie et du gibet ; des motifs plus généreux, mais non moins violens, précipitaient les coups de Barry, qui avait affaire à deux hommes déterminés. Ainsi les passions les plus terribles animaient ce combat, et Luff, renversé d’un coup de pieu que Barry lui asséna sur la tête, tomba sans mouvement, pendant que le corps presque inanimé de Marguerite tombait avec lui, et, glissant sur le sable, allait se baigner dans les dernières vagues de la grève. Cet incident accrut la fureur de William, qui, voyant Luff hors de combat, visa son adversaire au bras gauche, et le renversa complètement désarmé. Cependant le vieux Robinson accourait, sa perche à la main, et la jeune fille, revenue de sa première frayeur, se relevait pour fuir du côté de la forêt, où les deux ravisseurs, inquiets de leur propre sort, ne pensèrent plus à la suivre. Ils ne tardèrent pas à faire force de rames vers le brick, mécontens de leur soirée, et comprenant bien qu’il n’y avait pour eux de sûreté que dans un prompt départ.

Barry, transporté dans la petite maison de son père et ensuite dans la ferme d’Alneshbourne, devint l’objet des soins assidus de Marguerite ; ainsi la pauvre fille, après avoir été la garde-malade de son amant, devenait celle du rival de Laud. La blessure était grave et dangereuse ; il semblait à Marguerite que son devoir fût de sauver celui dont la fureur de Laud avait mis la vie en danger : elle ressentait tout ce combat de la passion et de la raison si souvent exploité par l’art dramatique ; mais elle ne dit à personne l’angoisse qu’elle ressentait, et fut seulement, comme il arrive aux êtres passionnés, plus silencieuse, plus concentrée et plus distraite que jamais. On commençait à rire d’elle parmi ses égaux, et ceux dont elle avait repoussé les offres de mariage se vengeaient. Barry revint peu à peu à la vie sous les yeux de Marguerite, et seul il eut la générosité de la défendre ; il avait failli perdre la vie pour elle, et c’est une grande raison d’aimer davantage que de s’être sacrifié. Cependant il se tramait sur la plage une conspiration des Barry et de leurs amis contre William, et des fraudeurs contre les Barry. L’identité du capitaine Hudson et de Laud se trouvait ébruitée, et celui qui l’attestait de la manière la plus positive était Robinson, que sa curiosité idiote avait attiré sur la scène du drame que nous venons de raconter. Force fut encore à William de renoncer au nom de Hudson pour y substituer celui de Cook ; un voyage au Canada, entrepris pour s’emparer d’une portion du commerce des fourrures, devait effacer le souvenir de ces tragiques violences et dépister ses ennemis. Laud devint donc un véritable corsaire, la destinée inévitable de ces sortes de vies étant de se précipiter, sans pouvoir s’arrêter, sur la pente même de leurs propres fautes.

Marguerite ressentit bientôt les effets de sa liaison avec Laud. Les protecteurs qu’elle avait rencontrés dans sa jeunesse se retirèrent ; la misère, la faim, le froid et le désespoir pénétrèrent dans la chaumière de Nacton. On n’entendit plus parler de Laud, dont les expéditions lointaines bronzèrent l’audace déjà si énergique et si violente. Un jour, la jeune fille vit entrer dans sa cabane Jean Barry, prêt à s’embarquer, et qui, regardant William comme à jamais perdu pour elle, renouvela sa proposition de mariage. Elle refusa, disant qu’elle avait promis sa main à un autre. La tête de Laud était mise à prix ; une proclamation offrait cent guipées de récompense à qui le livrerait mort ou vif. Le hardi corsaire reparut cependant, et, dans une entrevue qu’il trouva moyen de se ménager avec Marguerite, voyant que la détermination de la jeune fille était inébranlable et qu’elle n’épouserait jamais le contrebandier, il promit de s’engager dans la marine royale, exécuta sa promesse, obtint sa grace et se distingua.

Tout allait bien alors ; l’espérance renaissait avec l’honneur, et une famille d’Ipswich, celle même à laquelle appartient le révérend Richard Cobbold, prenant en pitié la détresse des Catchpole, accueillit la jeune fille, qui mérita l’estime et l’affection de mistriss Cobbold. Un jour que le second fils de cette dame, muni de son fusil de chasse, de poudre et de plomb, était monté sur un bateau appartenant à son père, pour faire la guerre aux sarcelles et aux canards sauvages, dont ces parages abondent, le ciel se couvrit, l’orage s’annonça, et sept heures du soir avaient sonné, la pluie tombait à torrens, sans qu’on le vit revenir. Ce fut une grande désolation dans la famille. Sur un espace de plus d’un quart de mille, le confluent du Stour et de l’Orwell est bordé de ces alluvions de boue et de sable que recouvrent des plantes marines. Rien n’est plus dangereux que ces rivages, où viennent s’enfoncer et se perdre dans les gros temps les petites embarcations. — A la nuit qui tombait se joignait l’obscurité de la tempête. On s’arma de torches, on courut sur le rivage, on héla à grands cris le jeune homme, dont aucune trace ne s’offrait. Le vieux maniaque pêcheur, qui n’avait pas manqué cette occasion de se trouver à son poste, rapporta qu’il avait vu le jeune homme (aujourd’hui le révérend Richard Cobbold, le narrateur même de cette histoire) côtoyer le rivage dans un bateau pendant une partie de la journée ; puis il secoua la tête en homme convaincu non-seulement du danger, mais de la perte certaine du bateau et de celui qui le montait. Plusieurs matelots stationnés dans le port prirent part aux recherches malgré le péril, car la mer était terrible et remontait en mugissant jusqu’à l’Orwell, qu’elle refoulait dans son lit. Laud, qui venait d’arriver après une campagne heureuse, était l’un de ces matelots ; ces plages, si souvent visitées et reconnues par lui lorsqu’il était le capitaine Hudson, ne recélaient pas un seul bas-fond, une seule crique, dont les abords ne lui fussent familiers. Il monte sur un canot, armé d’une longue perche, le seul instrument qui pût lui servir à se diriger, et pénètre lentement dans cette boue profonde que l’orage et la marée achevaient de détremper. La quille d’un bateau enfoncé dans cette vase lui indique l’endroit où le jeune homme avait disparu, et d’où il parvient à le tirer, privé de connaissance, défiguré, mais vivant encore. On imagine aisément la joie de la mère, celle de Marguerite, et les liens de tendre reconnaissance qui attachèrent désormais la famille au sort de Laud et de sa fiancée. Laud n’avait que quelques jours de congé ; il lui fallut repartir, mais il promit à Marguerite de l’épouser à son retour, lorsque sa paie de matelot et l’argent de ses prises (prize-money) lui permettraient de s’établir avec elle à Ipswich ou à Nacton.

Pendant les huit mois qui suivirent cet évènement, plusieurs matelots, chargés par William d’apporter à Marguerite des nouvelles de son fiancé, frappèrent à la porte des Cobbold, et furent accueillis avec une bienveillance qu’il est facile de comprendre. Cette hospitalité n’était pas sans inconvénient : le bruit se répandit parmi les marins de la côte qu’on se procurait aisément un bon repas et un broc d’ale, pourvu qu’une veste de matelot et le nom de William Laud servissent de recommandation à celui qui se présentait. Mistriss Cobbold fut obligée d’opposer une digue à cette invasion maritime, et de supprimer dorénavant des visites importunes et dangereuses. La jeune fille en ressentit un profond chagrin.

Marguerite était après tout une admirable sauvage, chez laquelle un instinct de générosité et de grandeur se développait par saillies ; il lui manquait cette réflexion des actes honnêtes que donne la culture civilisée, qui les perpétue par le raisonnement, et qui en fait la règle générale de la vie. L’absence prolongée de William lui fit perdre sa bonne humeur, on la vit inquiète, ennuyée, distraite. Le lendemain même de cette injonction qui la désolait, sur les neuf heures du soir, on ouvrit la porte de la blanchisserie, et une petite fille cria : « Marguerite, encore un matelot qui vous demande ! » Marguerite, d’un ton vif et mécontent, se hâta de répondre : « Dites à cet homme que l’on ne veut point de matelots ici, et qu’il s’en aille ! » Alors un paquet assez gros, enveloppé d’une toile à voile, vint tomber aux pieds de Marguerite. La main halée qui l’avait lancé par la porte entr’ouverte la referma avec violence, et l’homme disparut. Cet homme était Laud lui-même ; Laud revenait apporter à Marguerite le prize-money, tout ce qu’il avait gagné sur mer.

Elle regarda la suscription du paquet : elle ne savait pas lire ; mais un pressentiment secret lui apprit que quelque évènement fatal s’annonçait, et elle sortit précipitamment, cherchant du regard homme qui s’était enfui. La nuit était obscure. Au détour d’une rue, elle reconnaît le costume d’un matelot debout et qui paraît attendre. Elle s’approche, il saisit la main de Marguerite sans prononcer un mot ; ce n’était point Laud, mais son ancien contre-maître John Luff, qui, mécontent de la nouvelle vie embrassée par son capitaine, et voulant le retrouver à tout prix, exigeait de la jeune fille qu’elle lui révélât ce qu’elle ignorait, la retraite de William. Une scène de violence eut lieu alors, Luff essayant d’étouffer les cris de la jeune fille, et celle-ci se débattant sous les étreintes du contre-maître, jusqu’à ce que les habitans des maisons voisines accourussent à son secours. Le coupable avait disparu.

Cependant le mauvais accueil de Marguerite avait ébranlé d’un seul coup et transformé les résolutions de William, qui se crut oublié. Il reprit son ancien métier, pendant que le désespoir le plus sombre et le plus vif remords s’emparaient de Marguerite. Le bruit de toutes ces aventures s’était répandu dans le comté, renommé, comme nous l’avons dit, pour l’élève des chevaux, et où le vol de ces animaux s’était organisé à côté du braconnage et de la contrebande. Un des hommes du nouvel équipage de William, nommé Jean Cook, avait jeté un œil de convoitise sur un des plus beaux chevaux de M. Cobbold, et imagina un singulier moyen de s’en emparer. Il parvint jusqu’à Marguerite et lui lut une prétendue lettre de William, dans laquelle ce dernier lui donnait rendez-vous à Londres à une heure fixe et dans un délai très bref. « William était, disait-il, sur le point de repartir. La voiture publique eût été trop lente, et Marguerite, bonne écuyère, comme nous l’avons vu, devait se servir de la jument bai-brun de M. Cobbold, revêtir les habits d’écurie du groom, et partir à l’instant même. » Elle n’hésita pas, et partit au grand trot sous ce costume, ne s’arrêtant qu’à l’auberge du Taureau, dans Aldgate, à Londres, où John Cook espérait bien se saisir de sa proie. Mais la police était déjà instruite ; Marguerite fut prise, enfermée dans Newgate, puis transférée à Bury, jugée aux assises, et, selon la cruelle loi du temps, condamnée à mort pour vol domestique. Elle se défendit à peine et écouta la sentence avec humilité. L’influence de la famille Cobbold fit commuer la peine en sept années de déportation ; mais, comme il fallait attendre le départ du prochain vaisseau, elle passa trois mois dans la prison de Bury, où, aimée et respectée de ceux qui l’approchaient, elle fut chargée du soin de la lingerie.

William désespéré avait affronté le péril et bravé la loi avec plus de témérité que jamais ; enfin, les douaniers le saisirent, et on le conduisit dans la prison de Bury, où se trouvait la condamnée, et où ces deux personnes si long-temps séparées se reconnurent. Les bons services qu’il avait rendus à bord des vaisseaux de l’état militèrent en faveur de William ; sa grace lui fut accordée, et, malgré la sévérité du régime de la prison, il trouva moyen d’avertir Marguerite que le lendemain à midi son écrou serait levé, et que le soir à dix heures il l’attendrait derrière l’église, si elle pouvait effectuer son évasion. Les longues résistances soutenues par la jeune fille contre son amour avaient vaincu sa force ; elle avait déjà donné une fois sa vie pour William ; peu lui coûtait de la hasarder une fois encore. Elle trama donc sa fuite avec une adresse et un sang-froid extraordinaires, et parvint à exécuter son entreprise de la manière la plus étrange et la plus hardie. Des chevaux de frise plantés dans un rouleau de bois horizontal couronnaient la muraille de briques de la prison. L’une des pointes de fer était brisée. Au moyen d’une longue corde et d’un nœud coulant qu’elle fixa à l’une de ces pointes, elle se hissa la nuit jusqu’au sommet de la muraille, et se cramponnant aux pointes de fer, tourna sur elle-même, saisit de nouveau la corde, et glissa jusqu’à terre les mains en sang. Elle alla retrouver Laud, et tous deux se dirigèrent vers le rivage. Les anciens amis de Laud lui avaient promis de sauver Marguerite, et de les conduire en Hollande l’un et l’autre. La chaloupe se fit trop long-temps attendre, et au moment où les contrebandiers accouraient, il s’engagea entre eux et les garde-côtes un combat qui coûta la vie à William. Frappé de deux coups de feu, il tomba sur le corps de Marguerite, qui, restée sans connaissance sur la plage et ramenée dans la prison, fut définitivement condamnée à la déportation pour la vie.

Marguerite avait vu la mort de près ; l’homme sur lequel elle avait fondé toutes ses espérances n’existait plus ; elle était résignée. Elle partit paisiblement pour Botany-Bay, lieu d’exil et de honte qui devait lui donner la considération et la fortune. L’apaisement de son unique passion la rendait à elle-même. Elle arriva au port Jackson le 20 décembre 1801, et le capitaine de vaisseau qui l’y avait conduite, touché de la modestie et de la douceur de la jeune fille, la recommanda particulièrement au gouverneur. Elle ne travailla que deux journées dans les ateliers du gouvernement, et fut demandée, comme c’est la coutume des colonies pénales, par un M. John Palmer, colon fort riche, dont la femme venait de fonder un asile pour les orphelins du pays. Cette dernière trouva dans Marguerite Catchpole, à qui elle apprit à lire et à écrire, une habile ouvrière et une bonne surintendante pour cet établissement de bienfaisance. Une femme à qui une autre femme inspire de l’intérêt veut toujours la marier. Mistriss Palmer y pensa pour Marguerite, qui n’avait jamais été belle dans la véritable acception de ce mot, mais dont la vivacité, la grace et l’élégance naturelle fleurissaient dans cette vie libre d’orages intérieurs. L’occasion faisait quelquefois reparaître l’héroïne des côtes de Suffolk ; dans une inondation violente, comme le sont celles de la Nouvelle-Galles, elle sauva plusieurs enfans qui allaient périr, en dirigeant elle-même le bateau, et ne fit pas le moindre bruit de son dévouement. En dépit de cette réserve ingénue, elle devenait un personnage dans l’Australie.

La pauvre Marguerite n’était pas fière de ses aventures, et son roman ne l’enorgueillissait pas ; elle avait supplié sa maîtresse de cacher son nom, qu’elle lui avait avoué, ses antécédens, qu’elle lui avait brièvement contés, et elle gardait son humble rang sans s’informer de ce qui se passait dans la colonie. L’asile même dont elle était l’inspectrice comptait, sans qu’elle le sût, parmi ses fondateurs un des hommes qui s’étaient trouvés mêlés aux incidens de sa vie. C’était ce même Jean Barry, frère d’Édouard et rival de Laud. Une fois guéri de sa blessure, il avait compris que l’amour obstiné de Marguerite ne céderait jamais, et s’était fait nommer inspecteur du cadastre à Botany-Bay, chargé de la répartition des terres entre les colons. Débarqué à Sidney à la fin de 1794, sur la frégate de transport la Bellone, cette exactitude dans les relations et cette douceur de caractère qui ne l’abandonnèrent pas assurèrent sa fortune et lui valurent une estime méritée dans ce pays de brigandage et de châtiment, où notre civilisation corrompue de l’Europe se montre plus sauvage que la vie sauvage des forêts.

La paisible carrière de Barry se couronnait déjà d’honneur et de fortune, quand il vint à perdre sa sœur cadette, appelée par lui d’Angleterre, et qui s’était chargée du gouvernement de sa maison. Resté seul et accablé des détails d’une grande administration, ce fut à mistriss Palmer qu’il s’adressa pour trouver une personne de confiance entre les mains de laquelle les soins de son ménage pussent être remis. En recommandant la condamnée Marguerite Catchpole, mistriss Palmer se crut obligée de ne cacher à M. Barry aucun des faits relatifs à la vie antérieure de sa protégée. Là, M. Barry reconnut à la fois ses propres aventures, les douleurs de sa jeunesse, et celles de la femme qu’il avait si inutilement aimée. Sa conduite fut belle et simple. Il alla droit au gouverneur, avec lequel il était dans des termes d’intimité, demanda la liberté complète de Marguerite, sa radiation définitive des registres des condamnés, et obtint l’un et l’autre. Le free pardon de la pauvre fille, acte qui lui rendait tous les droits civils, fut donc la première nouvelle et la première parole que Jean Barry eut à porter à Marguerite dans l’entrevue que lui avait ménagée mistriss Palmer.

A l’époque où, dans la ferme d’Alneshbourne, Marguerite veillait les nuits du blessé, il lui avait juré de ne pas avoir d’autre femme qu’elle, et il avait tenu parole. Maintenant la déportée recevait de Jean Barry plus que la vie, et restait ainsi maîtresse de refuser ou d’accepter l’offre qui lui était faite de partager son sort et de porter le nom de Barry. Elle accepta, et devint mistriss Barry de Windsor près les Collines vertes d’Hawskesbury, une des plus riches propriétés de ce nouveau monde, passa quinze années dans cette situation, eut de son mari deux filles et un fils, et reçut les derniers soupirs de Jean Barry, qui mourut, le 9 septembre 1827, entre ses bras. Elle-même expira le 10 septembre 1841, à soixante-huit ans, léguant au révérend Richard Cobbold, dont Laud avait sauvé la vie, le soin de recueillir quelques faits sur son aventureuse jeunesse.

Le révérend s’en est acquitté assez mal, il faut le dire ; il a inventé des dialogues, poussé des soupirs et prodigué de très inutiles détails, laissant de côté la portion réelle et poétique de cette pastorale singulière ; la plupart des hommes laissent passer sans les voir les élémens de poésie qui abondent dans la vie réelle. Le révérend n’a compris ni la sensibilité silencieuse et profonde de la jeune fille, ni l’ardente témérité du jeune homme, ni cette sympathie invincible qui les enchaînait par un de ces liens redoutables dont il faut bien avouer la puissance. Les évènemens qui suivirent ne furent que la conséquence nécessaire de mœurs et de caractères sur lesquels nous avons dû arrêter l’attention du lecteur, pour constater non pas la vérité, mais la possibilité et la vraisemblance des faits. Il est étrange sans doute qu’un membre de l’église anglicane ait pris tout exprès la plume pour les raconter ; ceux-là s’en étonneront moins qui savent combien le protestantisme est essentiellement une foi individuelle, une croyance du foyer domestique, et combien il lui est facile d’abuser de sa mission.

Nous avons fait grace à ceux qui nous ont lu de bien des passages dignes des plus vulgaires et des plus microscopiques parmi les peintres flamands ; il y a des pages où le révérend parle des cuillers avec un respect poétique, des fourchettes avec une vénération mystique, et descend avec un imperturbable sérieux jusqu’au panégyrique des skewers, tea pots, iron-spoons, washed and wiped, saucepans, gridirons (jusqu’au gril) placed in their proper places [2].

En 1842, il y a trois ans, deux hommes, l’un vêtu de noir et jeune, l’autre portant les insignes d’une misère qui veut se dérober aux regards, entrèrent dans le musée d’Ipswich. L’un, le plus jeune, se rendait à Kentwell-Hall, beau domaine du comté qu’il voulait acheter : c’était le fils aîné de Marguerite ; l’autre, dont la figure était pâle, la chevelure rare et blanche, l’œil vif encore et triste, le front ridé, le teint jaune, avait couru des chances de vie aussi diverses et aussi bizarres que Marguerite elle-même, dont il était le frère. A l’époque où les rapports de sa sœur avec Laud faisaient le plus de bruit dans le comté, ce jeune homme avait disparu, mécontent sans doute de la notoriété que sa famille avait à subir. Il s’était engagé, était parti pour l’Hindoustan, où il avait servi dans les troupes anglaises, et où le marquis de Cornwallis l’avait distingué. Une rare souplesse d’organes et une extrême facilité à apprendre les langues et à se conformer aux mœurs des populations l’avaient fait employer comme espion, et il avait réussi dans plusieurs entreprises difficiles. Une de ces aventures communes aux Européens qui visitent ces contrées l’avait rapproché d’une fille de nabab qu’on lui avait donnée en mariage, et qui bientôt, animée contre lui de je ne sais quelle jalousie féminine, le força de fuir le pays. Sous le nom de Collins Jaun, il traversa la péninsule à pied, et reparut à Calcutta, que son protecteur, lord Cornwallis, avait quitté peu de jours auparavant ; puis il revint en Angleterre, où, rencontrant le fils de Margaret Catchpole, sa sœur, il obtint une petite place du gouvernement. Le frère et le fils de Marguerite, après avoir parcouru le musée, s’arrêtèrent devant une des curiosités qui le décorent et la contemplèrent long-temps en silence ; c’est un magnifique faisan doré, dont la queue chatoyante se développe et s’arrondit au-dessus de sa tête en forme de lyre. Au-dessous on lit ces mots :


MANURA SUPERBA, LYRA, FAISAN DE BOTANY-BAY,


« donné par Marguerite Catchpole, convaincue, en 1797, à Bury, du vol d’un cheval, condamnée à mort, et, par commutation de la sentence, à sept années de déportation. Une tentative d’évasion la fit condamner de nouveau à la déportation pour la vie. »

Le fils et le frère de Marguerite essayèrent inutilement de racheter ce singulier monument de la condamnation et de l’exil de leur mère et de leur soeur. Les directeurs du musée s’obstinèrent à garder le faisan doré que le musée d’Ipswich conserve encore, et grace aux deux volumes avec planches (que M. Richard Cobbold a pris la peine de dessiner et de graver lui-même), les erreurs de Marguerite et ses souffrances se dirigent aujourd’hui vers cet horizon obscur et inconnu qu’on appelle la postérité.

Telle est la trace vive et singulière laissée en deux pays éloignés par cette personne remarquable, dont la condition était humble. De l’aveu de ceux qui l’ont connue, elle n’eut d’autres torts que ceux de sa passion, rendue plus énergique par cette puissance de caractère qui la distinguait. Il est certain que l’amour, chez nos plus délicates héroïnes, est égalé ou dépassé par les sacrifices de Margaret. Elle ne fait pas une faute, elle ne se départ pas de la droite ligne, si ce n’est pour celui qu’elle aime. C’est la fille la plus pure, c’est l’esprit le plus juste, c’est le cœur le plus honnête ; seulement, dès qu’il paraît, tout est dérangé, tout est renversé. Il lui a jeté un sort, disent les paysans. Une attraction positive s’opère, celle du fer vers l’aimant, de la fleur vers la lumière, et Marguerite est emportée loin d’elle-même.

Il est curieux d’étudier ainsi sur nature et dans une condition de vie toute naïve, chez Jean Barry et chez Marguerite, cette portion de l’amour étrangère à l’esprit, au raisonnement, à la naissance, force profondément cachée dans les secrets mêmes de Dieu et de la création, — analysée dans sa nudité corrompue par l’auteur de Manon Lescaut, que Racine a révélée et voilée par tant de délicatesses et de traits enflammés dans Bérénice et Phèdre, dont les énervés ont fait une vertu, les dévots un vice ; — ce pouvoir enfin adoré comme une force démoniaque et invincible, par les anciens, qui ne se trompaient pas.


F. DE LAGENEVAIS.

  1. The ancient fisherman whose character is here portrayed is not a mere creature of the imagination, but an eccentric being, once resident in the parish of Saint-Clement, Ipswich, by name Thomas Colson, but better known by the appellation of Robinson Crusoe…, etc. Suffolk Garland, 8 9 ber 1811. Harwich.
  2. Tom. II, p. 32.