Histoire d’une famille de soldats 2/10

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Delagrave (p. 149-176).


CHAPITRE X

pierrot la flèche


Un malheur n’arrive jamais seul, dit le proverbe.

Hélas ! le proverbe a parfois raison, et la disparition du colonel Cardignac devait frapper à mort la digne compagne de sa vie.

L’affection de Lise et de Jean, née pour ainsi dire dans la fumée d’une bataille, s’était, au cours des grandes guerres de l’Empire, renforcée encore par la communauté des émotions partagées.

Ces deux cœurs s’étaient alors si intimement soudés l’un à l’autre, qu’en touchant l’un, la mort devait fatalement frapper les deux, et c’est bien, hélas ! ce qui arriva.

Le désespoir de Lise fut irrémédiable.

Ni l’affection de ses enfants, ni les soins de Lucienne, ne purent avoir raison de la morne tristesse qui envahit la pauvre femme.

Elle s’étiola, vieillit et s’affaiblit avec une désolante rapidité. Finalement, dans les premiers jours d’avril 1841, elle partit, la bonne Lise, pour rejoindre là-haut son Jean.

Elle s’éteignit doucement, sans souffrance, entre les bras de ses deux fils ; car Jean et Henri avaient tous deux quitté l’armée d’Afrique, après la mort du colonel, pour se rapprocher de leur mère.

Ce n’avait pas été du reste sans regret, surtout pour Henri qui laissait derrière lui dix belles années de guerre et aussi ce beau régiment des spahis qu’il avait vu naître.

Quant à Jean, de tempérament moins ardent, s’il regretta l’imprévu des campagnes d’Afrique, il éprouva, en revenant en France, une joie véritable à se rapprocher de ses études scientifiques, que la guerre avait forcément, sinon interrompues, du moins retardées.

Néanmoins ce retour constituait, pour les deux frères, un pieux devoir envers leur mère, et ils l’avaient rempli sans hésitation en entendant sa douloureuse prière :

— Ne me laissez plus seule, mes chers enfants, avait-elle dit ; car je veux vous avoir auprès de moi lorsque Dieu m’appellera pour me conduire près de votre père.

Et doucement elle avait ajouté :

— Vous n’attendrez pas longtemps !…

La pauvre femme ne s’était pas trompée !…

Jean, décoré par Bugeaud à son départ d’Algérie, avait été, sur sa demande, attaché comme capitaine au Bureau des Inventions, au Ministère de la Guerre ; et il allait en voir passer des inventions, à cette heure où surgissaient les premières applications sérieuses de ces deux forces qui ont bouleversé les anciennes civilisations : la vapeur et l’électricité.

Quant au capitaine Henri Cardignac, il troquait le spencer rouge contre la cuirasse d’acier poli, le képi contre le casque d’argent à crinière flottante. Notre ami passait, en effet, comme capitaine instructeur, au 9e cuirassiers, en garnison à Tours.

Ai-je besoin de vous dire, mes enfants, que Jean Cardignac, tout en entourant sa bonne mère des soins les plus tendres, s’était replongé avec ardeur dans ses recherches scientifiques, ses logarithmes et ses épures ?

Il avait repris ses anciennes relations avec l’ingénieur Normand, qui habitait Paris.

M. Normand avait recueilli chez lui une de ses nièces, la fille de son frère, orpheline et sans fortune.

Cette jeune fille, nommée Valentine, avait à cette époque vingt-huit ans. Ses cheveux, blond cendré, encadraient de leurs bandeaux ondulés son visage régulier, doux et grave, qu’éclairaient deux yeux bleus très profonds, très rêveurs.

Elle parlait peu, semblait, sinon triste, du moins très sérieuse ; et nul ne

s’en étonnait, car elle avait perdu ses parents très jeune, et quelle gaieté

Je voudrais que tu fusses marié, dit Lise.
peut se refléter dans le regard d’un enfant qui n’a pas connu les caresses du foyer paternel ? Quel sourire peut germer sur les lèvres d’une jeune fille privée des tendresses d’une mère, à l’heure où la mère devient en même temps une

amie ?

Au demeurant, Mlle Normand était une jeune fille accomplie, admirablement élevée, bonne musicienne, et presque savante, en ce sens que son esprit réfléchi l’avait amenée, sans effort, à s’intéresser aux travaux scientifiques de son oncle.

Du coup, l’ingénieur s’était mis à aimer sa nièce doublement : d’abord comme un père très tendre, et aussi comme un savant aime un élève préféré.

Bien mieux, il avait développé chez Valentine le goût des sciences, avait perfectionné chez elle les éléments de mathématiques que l’instruction élémentaire d’une jeune fille comporte ; souvent même, il se faisait aider par sa nièce dans des calculs de détail, et comme Valentine dessinait avec goût, il lui confiait des lavis de dessin, ce qui était une joie pour elle.

On conçoit qu’un tel caractère, uni à de telles aptitudes, fût de nature à plaire à Jean Cardignac. Le capitaine était donc devenu très vite l’ami de Valentine qui, de son côté, se prit à vouer à l’officier une sincère affection. Mme Cardignac, elle aussi, au cours des visites que l’ingénieur lui avait rendues, accompagné de sa nièce, s’était prise d’intérêt pour l’orpheline. Or, un soir de février, alors que déjà bien cassée, bien affaiblie, elle causait avec Jean, devant un grand feu pétillant :

— Mon enfant, lui dit-elle soudain, sais-tu à quoi je songe ?

— Non, mère.

— Je voudrais, avant de m’en aller, que tu fusses marié.

— Comment cela, petite mère ? fit Jean un peu surpris, mais souriant.

— Je sais bien, mon Jean, ce que tu vas me dire : que rien ne presse ; que tu veux te consacrer à moi toute seule… Mais, mon enfant, l’un n’empêche pas l’autre, et, bien au contraire, je n’en serais que plus heureuse ; car, si je viens à manquer, il ne faut pas oublier que nous avons charge d’âmes avec Lucienne et Pierrot.

— C’est vrai, petite mère.

— Eh bien, marie-toi ! Tu me rendras bien heureuse.

Puis, après un silence :

— Je crois que Mlle Valentine Normand serait une jeune femme accomplie pour mon fils ; n’est-ce pas ton avis, mon Jean ?

Jean hésita ; ses joues s’empourprèrent, et il murmura :

— J’y avais déjà pensé, ma bonne chère maman.

— Et je crois savoir, ajouta tout bas l’excellente femme, que mon Jean ne déplaît pas à Valentine.

C’est ainsi que les fiançailles des deux jeunes gens furent décidées.

Mais Lise n’eut pas, hélas ! le temps devoir son désir réalisé : elle ne put qu’emporter dans la tombe l’assurance qu’il le serait après elle.

En effet, trois mois plus tard, en juillet 1841, le mariage avait lieu, dans la plus stricte intimité.

Ainsi l’arbre représentatif de la Famille de Soldats dont je vous raconte l’histoire, avait perdu ses rameaux les plus anciens avec Belle-Rose[1], Catherine, Jacques Bailly, Jean Tapin et Lison !… Mais du tronc toujours vigoureux jaillissaient deux rameaux pleins de vigueur, Henri et Jean Cardignac ; et à son ombre, nourrie de ses racines, une jeune pousse sortait du sol, en la personne de Pierre Bertigny, dit Pierrot.

Après son mariage, Jean Cardignac quitta définitivement la petite maison de Saint-Cyr et vint habiter à Paris, rue Bellechasse. Ses travaux et son service l’exigeaient ; ce fut dans sa demeure que Lucienne Bertigny retrouva l’intérieur que la mort de Lise lui enlevait.

Elle ne devait pas d’ailleurs y rester longtemps. Elle avait maintenant vingt ans et sa vocation religieuse s’était réveillée à la mort de sa mère adoptive : elle ne pouvait apercevoir la cornette d’une sœur de Saint-Vincent-de-Paul sans être reprise du désir d’entrer dans cet ordre admirable, sur le fronton duquel le mot Sacrifice a été gravé par la Charité.

Maintenant qu’elle n’avait plus personne à soigner, qu’elle pouvait se laisser vivre dans le bien-être et l’inaction, que son frère allait la quitter, à qui pouvait-elle se dévouer, sinon aux malades et aux déshérités de la vie ; et que d’intimes satisfactions, inconnues du vulgaire, elle devinait dans ces cœurs de femme, qu’on s’imagine à tort glacés par la pratique de règles austères.

Mais Valentine Cardignac qui éprouvait pour cette orpheline, si simple et si digne dans son éternelle robe noire, une secrète et profonde sympathie, s’était efforcée de la détourner de son projet : « Soyez ma sœur, ma sœur à moi toute seule, lui avait-elle demandé. »

Lucienne n’avait répondu que par un triste sourire, et chaque matin, avant que personne fût levé dans la maison, elle allait porter des secours et du réconfort aux malheureux du voisinage. Elle excellait à découvrir, avec une exquise ingéniosité, les infortunes qui se cachent, c’est-à-dire les pires souffrances de cet enfer qu’est Paris pour les pauvres honteux. Elle apparaissait dans les taudis noirs, comme une idéale consolatrice, et son bonheur était d’amener le sourire sur les lèvres d’enfants en larmes, ou de réveiller le courage dans le cœur des désespérés. En quelques mois, et malgré le mystère dont elle entourait ses visites, elle fut connue comme le bon ange du quartier.

Elle ne sortait de sa gravité que lorsque Henri Cardignac venait chez son frère, et, ce jour-là, les malades et les orphelins pâtissaient un peu du bonheur qu’elle éprouvait à le revoir. L’influence que le brillant officier de cavalerie exerçait sur le petit Pierre, elle la subissait, elle aussi, et elle n’avait pas été sans remarquer la fréquence de ses visites et les longs regards dont il l’enveloppait.

Mais elle se souvenait de l’avoir entendu répéter souvent :

— Moi, je ne me marierai jamais : un officier qui veut rester vraiment officier, doit toujours être prêt à marcher, c’est-à-dire à disparaître ; il ne doit donc pas laisser derrière lui une femme en larmes, dont le souvenir peut amollir son courage aux heures difficiles, et surtout risquer de faire des orphelins.

— Pourtant, lui avait objecté Jean, rappelle-toi notre père…

— D’abord, notre père a eu une chance exceptionnelle : il est revenu de loin plus d’une fois ; mais te souviens-tu des angoisses de notre mère pendant sa captivité en Allemagne, et ses longs voiles de veuve lorsqu’elle le croyait mort. Quelles heures elle a dû passer, pendant qu’insouciants, nous écoutions le récit de la bataille de Valmy, que le grand-papa Belle-Rose nous a bien refait deux cents fois !… Non, non, je ne me marierai jamais !


Et pourtant, à la vue de Lucienne, Henri Cardignac avait oublié tous ces beaux raisonnements ; son profil de camée, ses traits purs, son regard angélique lui apparaissaient partout, dans les manœuvres, au milieu des fêtes, et dans l’isolement de sa petite chambre de garçon ; si bien qu’un jour, n’y tenant plus, il pria sa belle-sœur, Valentine, de sonder la jeune fille pour connaître ses sentiments ; elle lui imposait par sa gravité sereine, et il n’eût osé aborder lui-même ce sujet avec sa petite protégée de Constantine.

La réponse fut :

« J’aime Monsieur Henri d’une profonde affection de sœur ; je lui ai voué « un véritable culte ; mais, comme lui, je ne me marierai jamais. »

Et comme Valentine, très désireuse, elle aussi, de voir se réaliser cette union, avait insisté :

— Je ne me marierai jamais, avait répété Lucienne d’une voix ferme, car, au fond de mon âme, j’ai déjà prononcé des vœux irrévocables ; mais si, en un jour de danger, il avait besoin de moi, dites-lui qu’il me trouverait à ses côtés.

Elle devait tenir parole.


Quant à son jeune frère, son entrée au Prytanée militaire de la Flèche avait été décidée, il doit vous en souvenir, par le colonel Cardignac. Frappé à mort en revenant de Sainte-Hélène, le vieux soldat n’avait pu l’y conduire lui-même comme il l’avait promis ; mais son vœu devait être promptement réalisé, et, à la rentrée d’octobre, le petit diable endossa la tunique du « Brution ».

C’est en effet de cette appellation (qui semble tout d’abord un peu bizarre), que les Fléchois se qualifient entre eux.

D’où vient-elle ? me direz-vous. En voici l’explication :

Le Prytanée, réorganisé en 1808 par Napoléon ier, recevait — pour les préparer à Saint-Cyr — des fils d’officiers sans fortune. Or, sous la Restauration, Saint-Cyr était composé en grande partie de jeunes gens de familles nobles qui affectaient de considérer les Fléchois, entrant à l’École militaire, comme étant d’une éducation inférieure.

— Ce sont des sauvages du Brutium, disaient-ils, non sans dédain, évoquant ainsi le souvenir classique des habitants d’une ancienne province romaine (aujourd’hui la Calabre), habitants que leurs contemporains regardaient comme des êtres rebelles à la civilisation et aux belles manières.

De Brutium on tira Brution.

Loin de s’en effaroucher, les Fléchois s’en enorgueillirent, se solidarisèrent davantage et se soutinrent unguibus et rostro contre toute tentative de vexations.

Il en résulta, et il en résulte encore aujourd’hui, une fraternité d’origine, une solidarité pleine et entière, qui subsiste sans défaillance, à tous les degrés de l’échelle sociale, et qui durera tant qu’il y aura un Prytanée — par suite des « Brutions ».

Je n’en puis parler par moi-même, ne connaissant la Flèche que par des amis qui me l’ont dépeinte ; mais tous s’accordent à affirmer que — toute rude que soit la discipline au Prytanée — ils gardent de cette école le meilleur des souvenirs. Peut-être même est-ce cette rudesse, tempérée par la paternelle intelligence des officiers, qui donne à la vie prytanéenne ce je ne sais quoi que ne possèdent pas les lycées et les collèges où le régime militaire est inconnu.

Tous, fils de soldats, vêtus, équipés uniformément, à la fois écoliers et militaires, ne sortant qu’aux vacances, vivent à l’ombre des grandioses bâtiments du collège fondé par Henri iv et d’où sont sortis Descartes et La Tour d’Auvergne ; ils y vivent comme les enfants d’une grande famille où tout est réglé sans passe-droit, ayant tous au cœur une idée et un but communs : entrer à Saint-Cyr, ou, en tout cas, au Régiment, s’ils échouent aux examens.

Les exercices violents, gymnastique, escrime, marches militaires, alternent avec les études scientifiques ; les élèves ne sortent de l’étude ou de la classe que pour redevenir, sous la surveillance des officiers ou des adjudants, de véritables soldats, qui manœuvrent, je vous l’assure, comme des vétérans.

Somme toute, le vieux colonel Cardignac avait vu juste en songeant au Prytanée pour Pierre Bertigny.

Il fallait en effet cette discipline de fer pour mater ce tempérament de fer.

Pierrot était donc venu en vacances à Tours, chez son protecteur Henri Cardignac ; et ce fut le capitaine de cuirassiers qui conduisit lui-même son pupille à La Flèche.

Mais, au moment de franchir la grande porte surchargée de sculptures, Pierrot s’arrêta.

Une révolte venait soudain de surgir dans son cœur ; et il contemplait la façade avec des yeux qui en disaient long.

— Eh bien ? Qu’est-ce qui te prend ? demanda Henri. Tu avais l’air si enchanté, ces jours derniers, d’enfiler une culotte rouge ?

— Oui, mon capitaine, seulement…

— Seulement quoi ?

— Je vais être enfermé, et puis… vous… vous allez vous en aller.


Driant, Histoire d’une famille de soldats 2, 1899 (page 167 crop).jpg
Ce fut sans un sourire qu’il se laissa coiffer du haut képi rigide, en drap rouge.

— Voyons, mon petit Pierre, il faut avoir de la raison. Tu penses bien qu’à mon âge, je ne vais pas recommencer mes classes pour le plaisir de m’asseoir à côté de toi : j’ai autre chose à faire. Tu veux entrer dans l’armée : ce n’est pourtant pas pour y rester trompette de cuirassiers, comme tu le disais étant tout petit : il faut arriver officier, et pour cela faire ses études… Songe d’ailleurs que c’est par faveur qu’on t’a admis ici… Donc, sois brave ! Tours n’est pas loin… Si tu es sage, comme tu me l’as promis, je viendrai te voir. Allons !…

L’officier prit l’enfant par la main. Triste, Pierrot franchit le seuil de l’école comme un prisonnier passe la porte de la geôle… et, cette fois, des larmes jaillirent de ses yeux.

Attendri au fond, Henri Cardignac ne voulait rien en laisser paraître. Mais l’âme de l’enfant était profondément bouleversée, et on ne put tirer de lui que des monosyllabes pendant la présentation au Général commandant.

Pierre avait pourtant renfoncé ses larmes parce que Henri lui avait déclaré « qu’un soldat ne doit pas pleurer » ; mais la joie qu’il avait manifestée à la pensée d’endosser un uniforme tomba devant l’imminence de la séparation. Ce fut sans un sourire qu’il se coiffa du haut képi rigide, en drap rouge.

Pourtant il s’étonna de ne pas avoir d’épaulettes.

— Ah ! mais c’est aller vite en besogne ! lui dit le capitaine-major ; on n’a pas comme ça de belles épaulettes rouges sans les gagner. Si, à la fin du mois, tu as de bonnes notes, tu les auras tes épaulettes, et tu prendras le nom d’« élite », quitte à reperdre nom et épaulettes situ te fais mettre aux arrêts ou si tu ne sais pas tes leçons.

« Maintenant, si tu travailles bien, tu peux, outre les épaulettes, gagner les galons de caporal, voire de sergent ou même le double galon de major ; mais, pour cela, il faut être le mieux noté de sa classe… Allons ! fais tes adieux au capitaine Cardignac, mon enfant ! Le sergent de service va te mener au 3e bataillon. »

Par un effort de volonté, Pierrot embrassa sans pleurer son protecteur et disparut derrière la porte à petit grillage, sous la voûte d’entrée.

Il faut vous dire, mes enfants, qu’à cette époque, existait à Saint-Cyr et à La Flèche une bien vilaine coutume, heureusement disparue aujourd’hui, et qui se nommait « la brimade ». Cela consistait à imposer aux nouveaux, qu’on baptisait du vocable peu élégant de « melons », toutes sortes de vexations.

Par exemple, dans la cour de récréation, le « melon » devait circuler suivant un pourtour bien réglé, bien défini, sans jamais avoir le droit de rebrousser chemin ou de traverser la cour en biais.

Or, Pierrot venait de pénétrer dans la cour des petits, et, tout en considérant, un peu interloqué, ses nouveaux camarades, il s’avança jusqu’au milieu du préau.

Immédiatement, un « grand » — ou soi-disant tel, en tout cas un « ancien » d’une douzaine d’années — vint à lui.

— Comment t’appelles-tu ? lui demanda-t-il en le toisant dédaigneusement.

— Pierre Bertigny.

— Quel est ton numéro matricule ?

— 1239.

— Eh bien, 1239, fais-moi le plaisir de faire demi-tour et de prendre la file… Les melons n’ont pas le droit de traverser.

— Pourquoi ça ?

— Comment !… pourquoi ça ?… Parce que tu es melon… et que c’est comme ça !

Pierre, déjà fort mal disposé, fronça les sourcils. Il regarda son nouveau camarade bien en face.

— Je traverserai si ça me plaît ! articula-t-il.

La physionomie de l’autre gamin exprima une stupéfaction profonde.

Entrer à La Flèche et ne pas reconnaître les droits établis d’un « ancien », cela lui sembla tout bonnement monstrueux. Il n’en revenait pas !… et, comme un groupe s’était formé, il voulut en avoir le dernier mot.

— Tu refuses ? dit-il.

— Oui !

— Tu refuses ?

— Oui !

Un murmure s’éleva.

— On va bien t’y forcer, reprit le premier interlocuteur de Pierre, en le saisissant par le bras.

Mais notre petit camarade était devenu très rouge.

— Lâche-moi ! dit-il rageur.

— Oh ! par exemple ! c’est trop fort ! Tu ne veux pas obéir ?

— Non !

Et en même temps, Pierre impatienté donnait une bourrade à son camarade. Celui-ci riposta. Un pugilat s’ensuivit, et, au milieu du cercle qui s’était formé, les deux adversaires roulèrent par terre, se bourrant de taloches et de coups de poings.

Mais ce fut court ! L’adjudant, qui avait aperçu la scène, accourut et sépara les combattants.

L’ancien avait un œil poché et saignait du nez. Pierrot était sain et sauf.

— Delnoue, dit le sous-officier, vous avez voulu « brimer » un nouveau : vous aurez deux jours d’arrêts. Allez trouver le sergent de semaine pour qu’il vous conduise chez « Jacques » [2].

Il prit ensuite Pierrot par la main et le mit en rapport avec d’autres Brûtions auxquels il le confia.

La connaissance fut rapide. Mis au courant des coutumes, Pierrot consentit à s’y conformer ; néanmoins, il avait tout de même, dès son entrée, récolté un ennemi dans la personne de l’ancien, Delnoue.

Il est juste de dire que la rancune des autres ne dura pas, et que les anciens estimèrent que, le 1239 s’étant bien battu et n’étant pas encore fait aux usages, on devait lui tenir compte de son ignorance et lui pardonner.

Tout aurait donc été pour le mieux en ce qui concernait les rapports de Pierrot avec ses camarades, à part quelques disputes et pugilats de temps à autre, si la vie de La Flèche ne se fût composée que de récréations ; mais il y avait aussi les études et les classes. Elles remplissaient même la plus grande partie de la journée, et les relations de Pierrot avec ses professeurs se ressentirent vite de sa paresse naturelle ; aussi ce fut une déception pour Henri Cardignac lorsque, à la fin du premier trimestre, il reçut du Général commandant le Prytanée, les notes de son petit protégé.

Je les copie pour vous, mes enfants, et vous jugerez si le capitaine dut être satisfait :

Conduite 
Très médiocre.
Application en classe 
Nulle.
Langue française 
Médiocre.
Langue latine 
Nulle.
Arithmétique 
Très médiocre.
Assez bien.
Instruction militaire 
Très bien.
Gymnastique 
Plus que parfait.

Observations :

L’élève Bertigny semble dédaigner complètement ses études classiques ; de plus, il fait preuve d’un caractère emporté, est enclin à la désobéissance, et va même parfois jusqu’à répondre aux observations de ses professeurs. D’un tempérament violent, il s’est plusieurs fois battu avec certains de ses camarades et a été puni pour ce motif.

Par contre, se plaît aux exercices militaires, a pour la gymnastique des dispositions remarquables et montre de grandes dispositions pour le dessin d’imitation.

Santé : Excellente.

Privé de congé du jour de l’an.


Du coup, Henri Cardignac sauta en diligence et arriva furieux au Prytanée.

Mandé dans le bureau du Général, Pierrot, apercevant le capitaine, eut un sourire de bonheur et courut à lui.

Mais sec, cassant :

— Restez là, monsieur ! lui dit l’officier ; et prenez une attitude militaire.

Figé par cette entrée en matière, Pierre essuya une verte semonce qui se termina par l’ultimatum suivant :

« Si un mieux ne se manifeste pas dans ton travail, je te traite en mauvais sujet et je t’embarque comme mousse. Te voilà prévenu ! »

Pierre avait bon cœur : il sentit qu’il avait manqué à son devoir en mécontentant celui qui l’avait sauvé et avait assumé la lourde charge de son éducation.

— Mon capitaine, dit-il avec des larmes, j’étudierai bien, je vous le jure. Mais… embrassez-moi.

— Soit ! mais tu sais… n’y reviens pas !

Rendons à Pierrot cette justice qu’il fit sur lui-même un effort, et réussit à ne plus être dans les cinq derniers en composition.

Je ne prétends pas qu’il fut dans les dix premiers. Non ! C’eût été pour lui un travail d’Hercule, incompatible avec sa paresse native. Mais enfin, il oscilla du no 15 au no 25 sur les trente élèves de sa classe.

Il devait, malheureusement, continuer ainsi pendant tout le cours de ses études.

À l’approche des vacances, il prenait son courage à deux mains et finissait par gagner son épaulette d’élite. De la sorte il pouvait aller en congé à Tours et à Paris pour embrasser ses amis et sa sœur Lucienne. Mais, dès la rentrée, il se reprenait à rêvasser pendant les études et les classes, se battait de temps en temps pour n’en pas perdre l’habitude, et, par suite, encaissait des jours d’arrêts. Ces jours-là surtout lui paraissaient interminables, car c’était pour lui l’inaction, c’est-à-dire la privation de gymnastique et d’escrime, où il excellait.

Par exemple, il était étonnamment doué pour le dessin. À quatorze ans, il avait dans cette branche un très réel talent, non point acquis par l’étude, mais tout instinctif ; et son ce Potasse » était célèbre parmi ses camarades.

Vous ne savez pas, mes enfants, ce que c’est qu’un « Potasse de Brution » ?

On me l’a expliqué et je vais vous le dire :

C’est un cahier où chaque élève note, au jour le jour, ses pensées, un fait intéressant, une chose drôle, une pièce de vers qui l’a impressionné ; le tout orné de dessins et de caricatures, plus ou moins remarquables, selon le talent du propriétaire. Le Brution nomme ce mémento un « Potasse », parce que la couverture porte uniformément cette rubrique :

« S + KO. »

C’est la devise du Brution, empruntée à la chimie, ainsi que vos professeurs vous l’apprendront, et qui signifie : « Soufre et Potasse. »

« Souffrir et travailler », la devise n’est pas laide et assez bien trouvée dans l’à-peu-près de ses deux mots, potasser signifiant, dans le langage écolier : travailler.

Le « Potasse » de Pierrot était donc remarquable : il y avait, comme page de début, une caricature du Général commandant tout à fait réussie, et qui avait fait bien rire le brave et digne officier lui-même.

Car Pierrot ne se contentait pas de dessiner sur son « Potasse ». Les tableaux noirs des salles d’école formaient pour lui un salon d’exposition toujours ouvert ; et c’est ainsi qu’un jour, le Général s’était trouvé nez à nez avec son propre portrait, dessiné à la craie. Derrière le Général, le lieutenant-colonel, commandant en second, avait pincé les lèvres à la vue du « chef-d’œuvre » ; et derrière le lieutenant-colonel, le lieutenant de semaine avait fait la grimace.


Le Général s’était trouvé nez à nez avec son portrait.

Mais, bon homme, le Général s’était retourné en riant :

— A-t-il un coup de crayon tout de même, ce petit coquin-là ! avait-il déclaré. C’est que c’est moi ! C’est bien moi tout craché !

Un autre jour, ç’avait été le tour du lieutenant-colonel, puis des autres officiers, des adjudants, et jusqu’au caporal-tambour ; et tout le monde en riait. On avait baptisé Pierrot « le Rapin ».

S’il s’était contenté de ces inoffensives facéties, personne ne se fût plaint de lui ; mais Pierrot éprouvait le besoin constant de se livrer à des farces du plus mauvais goût. Alors l’autorité était obligée de sévir, et en avant les arrêts et même la prison.

Au cours des huit années qu’il passa au Prytanée, il fut un diable à quatre, indomptable, qu’on aimait cependant parce qu’il avait bon cœur, mais qu’on était forcé de punir quand même.

Ce fut surtout lors de son passage au 1er bataillon (alors qu’il entrait dans la classe du baccalauréat) que ses mauvaises farces devinrent légendaires.

Et il faut bien que je vous raconte l’une d’elles, pour que vous connaissiez à fond le mauvais galopin qui, bien malgré moi, commence à prendre beaucoup de place dans l’histoire de cette famille où il n’était entré qu’à titre adoptif.

J’espère d’ailleurs que vous ne vous inspirerez pas de ce récit, raconté à un ami commun par Pierrot lui-même, pour rééditer à quelqu’un de vos maîtres une aussi déplorable plaisanterie.

Pierrot avait, pour professeur de mathématiques, un excellent homme, qui se nommait M. Laluot.

Or, Pierrot avait pris en aversion M. Laluot, d’abord parce que le maître voulait forcer l’élève au travail, ensuite parce que les mathématiques inspiraient au gamin une répulsion particulière.

Or il faut vous dire, mes enfants, que le superbe parc où ont lieu les récréations, est longé par une petite rivière qu’on a baptisée « la Douve » et qui se trouve enserrée dans des murailles d’environ trois mètres.

Sur la Douve, naviguaient en liberté de superbes canards, appartenant au Général.

Ces braves palmipèdes vivaient heureux et tranquilles ; les canes pondaient dans les roseaux du rivage, et se promenaient ensuite avec majesté, suivies d’une escadre de petits canetons au duvet tout vert.

C’était l’âge d’or pour ces heureux volatiles.

Ils avaient compté sans Pierrot !

Pour le malin plaisir d’être désagréable à son professeur de mathématiques, notre mauvais plaisant n’hésita pas à porter le trouble chez ces honnêtes oiseaux.

Il avait jeté son dévolu sur une mère cane, qui avait fait son nid au pied de la muraille et y avait déposé, la veille même, six œuf superbes. Avec une patience de Peau-Rouge, aidé par un de ses camarades qui surveillait l’adjudant, il guetta le moment où ce dernier avait le dos tourné, et dégringolant du mur avec prestesse, (vous savez, du reste, qu’il était un gymnaste expérimenté) il s’empara de la cane et des œufs ; puis, serrant le bec de la malheureuse bête pour étouffer ses cris, il se sauva le long du bord, se cacha sous le petit pont, attendit le moment propice, et réussit à emporter l’animal.

Il enferma la pauvre mère cane dans l’armoire-bibliothèque de sa classe, mais en ayant soin de lui rendre deux

Pierrot s’empara de la cane.
œufs pour qu’elle se tînt provisoirement tranquille ; quant aux autres, il les

cacha dans son pupitre.

Puis, satisfait, il rejoignit le préau où il s’enfila sans être remarqué. Il raconta alors la chose en confidence à quelques bons drilles, mauvais sujets comme lui, qui se promirent de l’agrément pour tout à l’heure.

Cinq minutes plus tard, le tambour annonçait la fin de la récréation et l’entrée en classe. Là, tous les camarades de Pierrot, prévenus maintenant, attendaient les événements, non sans se mordre vigoureusement les lèvres pour ne pas rire.

M. Laluot avait, comme d’habitude, déposé son chapeau haut de forme sur une chaise, contre le pupitre de Pierre Bertigny, dont la place se trouvait juste à côté de la chaire ; puis le professeur, se dirigeant vers le tableau noir :

— Messieurs ! annonça-t-il, nous allons voir si ma dernière leçon sur les triangles semblables a été bien comprise. M. Cousturier, venez au tableau.

L’élève désigné obéit ; et pendant que l’attention du professeur se portait sur lui, la classe vit avec stupeur Pierre Bertigny soulever sans bruit son pupitre, en tirer un œuf, le casser délicatement avec son pouce, et en vider le contenu dans le chapeau placé à ses côtés.

Devant cet acte extraordinaire, le rire secoua la classe, rire qui, du reste, cessa immédiatement quand on vit M. Laluot se retourner brusquement et froncer les sourcils.

— Qu’est-ce à dire, Messieurs ? — articula-t-il, non sans une certaine emphase. — Vous croyez-vous au théâtre ? J’ignorais, vraiment, que la géométrie plane eût le don de soulever l’hilarité, et je n’entends pas…

— Coin ! coin !… coin ! ! coin ! !…

C’était la cane, la cane prisonnière, qui protestait contre le manque de lumière.

Un silence suivit, lourd d’orages.

— Messieurs ! reprit avec calme M. Laluot, que celui qui se permet de pousser ici des cris d’animaux aussi déplacés se déclare immédiatement, ou je vais prendre au hasard quatre responsables.

Personne ne souffla. Tous les nez étaient penchés sur les cahiers. La classe entière avait l’air d’étudier avec une ardeur étonnante… Et soudain, dans le grand silence, la cane protesta de nouveau.

— Coin !… Coin ! Coin ! Coin !

Cette fois le regard du professeur, passant par dessus le verre de ses lunettes, se porta, plein d’un juste courroux, vers la bibliothèque ; puis, méthodique comme il l’était toujours, M. Laluot se dirigea vers l’armoire et l’ouvrit… Mais en même temps il fit un saut de côté, les yeux écarquillés, perdant ses lunettes, car la cane, en revoyant la lumière, s’était élancée battant des ailes et des pattes, avait passé entre les jambes du professeur, et voletait affolée à travers la salle, en poussant des cris d’épouvante.

Maintenant, la classe entière était debout, et chacun faisait semblant de vouloir saisir l’animal qu’on laissait au contraire — ai-je besoin de le dire ? — soigneusement échapper, et qu’on affolait davantage.

Une confusion, un brouhaha indescriptibles s’ensuivirent.

M. Laluot ne savait plus où donner de la tête. Il prit le parti de courir lui-même chercher l’officier de service et sortit nu-tête, pendant que ce scélérat de Pierrot, utilisant rapidement les trois œufs qui lui restaient, en cassait un second dans le chapeau de M. Laluot et en lançait un au plafond où il s’écrabouilla. Quant au dernier, il voulut l’envoyer sur le tableau noir, mais rata son coup. Ce fut Cousturier qui le reçut en plein dans le dos, où il s’étoila, formant un soleil d’or sur le bleu de roi de la veste.

Les coquins de Brutions se tordaient de rire.

La cane, trouvant la porte ouverte, s’était élancée dans la cour, où l’adjudant de service, aidé de garçons de salle, se livrait à son égard à une chasse en règle.

Déjà quelques élèves s’échappaient pour les aider dans cette besogne et toute la classe allait suivre, quand, soudain, le lieutenant Corlieu, suivi de M. Laluot, apparut… Droits comme des I, le petit doigt sur la couture du pantalon, les futurs bacheliers s’immobilisèrent.

— C’est bien ! dit simplement l’officier. Asseyez-vous ! Repos !

Puis, à M. Laluot :

— Monsieur le Professeur, dit-il, vous pouvez vous retirer : la classe ne peut avoir lieu dans ces conditions. Je reste ici en attendant M. le Général et M. l’Inspecteur des études que j’ai fait prévenir. Veuillez vous rendre à mon cabinet pour rédiger un rapport.

M. Laluot, très grave, prit son chapeau et s’en coiffa… Ah ! le pauvre


Driant, Histoire d’une famille de soldats 2, 1899 (page 179 crop).jpg
La classe entière était debout et chacun cherchait à saisir l’animal.

cher homme !… Jamais, non jamais dans toute son existence, il n’avait

éprouvé pareille émotion !

Quelle sensation impressionnante en effet dut-il ressentir au contact d’une masse froide et visqueuse, qui s’aplatissait sur son crâne où, justement, les cheveux brillaient par leur absence !

Combien dut-il être horrifié, en sentant couler dans son cou, sur ses tempes, le gélatineux blanc d’œuf !

Le pauvre professeur poussa un cri comme si un serpent l’avait mordu… Précipitamment il rejeta son chapeau… et, sur le sommet de sa tête, une omelette en préparation apparut.

Des sourires, aussitôt figés, passèrent sur les lèvres des méchants galopins ; je crois même que le lieutenant Corlieu en esquissa un malgré lui ; mais, sentant qu’il allait perdre toute autorité si l’esquisse se transformait en dessin, il sortit et entraîna M. Laluot dans la cour.

Peu après, le Général arrivait.

Ah ! dame il n’était pas content, et il avait joliment raison !

— Messieurs, dit-il, si le ou les auteurs de tous ces désordres ne se déclarent pas à l’instant, la classe en entier sera punie de prison et privée intégralement des grandes vacances.

C’est pour le coup que les figures s’allongèrent ! Et vous m’avouerez que la punition n’était pas volée.

Néanmoins, une solidarité étroite et ferme existait entre tous ces enfants à un tel degré, que pas un n’eût récriminé, et que tous, en bloc, eussent accepté la punition promise.

Mais notre Pierrot avait le cœur assez bien placé pour ne pas laisser endosser aux autres la responsabilité d’une faute commise — à vrai dire, d’accord avec tous — mais dont l’exécution, et surtout la conception, étaient son œuvre à-lui seul.

Il sortit de sa place et dit simplement :

— C’est moi, mon Général.

— Ça ne m’étonne pas !

La conclusion s’impose d’elle-même, n’est-il pas vrai ?

— Quinze jours de prison payèrent l’incartade, vraiment déplacée, du mauvais sujet. Encore dut-il s’estimer bien heureux d’en être quitte à si bon compte, car le Général voulait demander au Ministre son renvoi de l’École. Jean Cardignac d’une part et Henri de l’autre durent intercéder pour lui et obtinrent son maintien au Prytanée ; mais avec privation totale des vacances annuelles.

Cette punition lui fut particulièrement sensible et pour cause.

En effet, son protecteur venait de quitter les cuirassiers pour être nommé écuyer à l’École de cavalerie de Saumur. C’est donc là que Pierre devait passer ses deux mois de congé.

Or, vous le savez déjà, Pierrot n’avait qu’un rêve, qu’un désir : entrer dans la cavalerie. Il avait pour le cheval une vraie passion ; passion qu’il n’avait pas été encore à même de satisfaire, et il avait compté qu’au cours de ces vacances-là, le capitaine lui donnerait ses premières leçons sérieuses d’équitation.

Il en aurait ainsi reçu les premiers principes de main de maître : car vous savez tous, mes enfants, que notre célèbre École de cavalerie de Saumur est non seulement sans rivale, mais sans égale au monde.

Tous ceux qui y ont été instructeurs s’en font gloire, et ils ont raison ; car ils peuvent se dire non seulement des cavaliers parfaits, ce qui est déjà fort beau, mais encore des dresseurs — ce qui est mieux. S’il est, en effet, fort joli de savoir bien manier un cheval tout dressé, combien est plus difficile et plus délicat le dressage même du jeune cheval et sa transformation en animal de service !

Cette courte explication vous fera comprendre que notre ami Henri était un cavalier hors de pair, puisqu’il avait été désigné comme écuyer à Saumur.

Il avait ainsi endossé son troisième uniforme ; il portait maintenant la tenue riche et sévère, noir et or, à aiguillettes, avec le petit chapeau dit : chapeau en bataille.

Pierrot, navré, dut donc rester à la Flèche et faire pénitence du mauvais tour joué, non seulement à son professeur, mais à la cane du Général.

Eh bien, vous n’allez peut-être pas me croire, mes enfants, mais c’est pourtant la vérité : Pierre n’en fut point corrigé !

Au reste, pour tout dire, le travail lui pesait, et une idée tenace prenait corps dans son esprit : il voulait à tout prix quitter l’École, ne plus se sentir enserré pendant des mois dans le même endroit, ne plus tourner constamment dans le même cercle.

Bien qu’ayant fortement négligé ses études, il n’était pas absolument nul, grâce à son intelligence très vive.

— Ma foi ! se dit-il, tant pis ! Si je rate mes examens, je m’engagerai… J’arriverai aussi bien à l’épaulette, et je ne serai pas le premier qui sortira du rang.

Je ne saurais trop réprouver ce raisonnement, mes enfants, et pour deux causes : premièrement, prévoir un échec, c’est courir au devant. On n’arrive à rien sans travail, ni sans ténacité dans le travail, et, en s’en remettant à la destinée du soin de le faire entrer à Saint-Cyr, Pierrot se donnait tout simplement à lui-même la faculté de ne rien faire.

En second lieu, il reconnaissait ainsi bien mal les soins dont ses bienfaiteurs l’avaient entouré. Combien d’enfants, arrivés à l’âge d’homme, se disent au contraire :

« Oh ! si j’avais pu suivre des cours supérieurs, si j’avais eu le bonheur d’avoir une bourse dans un lycée, comme j’aurais bien travaillé pour me créer une situation ! »

Pierre au contraire n’utilisait pas les facilités qu’on lui donnait.

Il est vrai qu’on arrive aussi à l’épaulette en sortant du rang, et les officiers qui ont cette origine peuvent parvenir aux plus hauts grades. (On en connaît, en effet, de beaux et nombreux exemples.) Mais cette filière est. naturellement longue, si les chances de guerre ne l’abrègent pas ; en outre, on est obligé, quand même, d’acquérir par la suite ; — et avec plus de peine — les connaissances qu’on aurait eues en passant par Saint-Cyr. C’est donc un retard sans profit. Quoi qu’il en soit, Pierre était buté à cette idée fausse.

Sa seule excuse est qu’au cours des dernières années écoulées, les récits des militaires étaient remplis par les succès de la campagne d’Algérie.

Les prouesses des chasseurs d’Afrique, pendant cette période de définitive conquête ; étaient chantées par tous.

Tout ce qui était soldat rêvait de Mazagran, de la Mouzaia, de charges épiques, de colonnes terribles dans le Sud.

La prise de la Smala d’Abd-el-Kader surtout (1843), grande ville ambulante qu’on pouvait considérer comme la capitale de l’empire arabe, avait excité en France un ardent enthousiasme et révélé au monde le nom du duc d’Aumale, qui vient de mourir, il y a peu de temps, laissant la mémoire la plus pure et la plus respectée. Puis ce fut la bataille de Isly, gagnée par Bugeaud en 1844 sur quarante mille Marocains ; enfin la prise d’Abd-el-Kader lui-même par le général Lamoricière, en 1847, et chaque succès remporté en Afrique, et lu à l’ordre à la Flèche, faisait tressaillir le cœur du petit Africain qu’était Pierre Bertigny.

Ce fut avec ces rêves de gloire qu’il vécut cette année 1849, au lieu de s’occuper de préparer son baccalauréat d’abord, et son examen de Saint-Cyr ensuite.

Il se présenta pourtant au « bachot » en mai ; échoua et, dépité, écrivit à Henri Cardignac une lettre de supplications :

« Je vous en prie, mon capitaine, laissez-moi m’engager ! Vous verrez comme on sera content de moi au régiment. Au moins, je pourrai me donner du mouvement, monter à cheval, vivre dans l’action, et je vous jure que j’arriverai quand même.

« Si je pouvais aller de suite aux spahis ou aux chasseurs d’Afrique et faire campagne, vous verriez !… Oui, vous verriez ! »

Mais le capitaine n’y consentit pas tout d’abord.

Ce ne fut qu’au cours des vacances de 1849 qu’il se décida à accéder au désir de Pierrot.

Quant à la cavalerie d’Afrique, il n’y fallait pas songer. D’abord on n’y recevait alors que des soldats ayant au moins un an de service. De plus, Cardignac ne voulait pas lâcher dans la vie ce tempérament de poulain échappé, sans l’avoir maté lui-même.

Justement il venait de recevoir, après son stage de capitaine écuyer, son quatrième galon ; il repassait, en qualité de chef d’escadrons, à son régiment de cuirassiers, à Tours.

Pierrot avait dix-huit ans, la taille réglementaire, car il s’était développé physiquement d’une façon extraordinaire ; et ce fut à son régiment même et dans l’un de ses escadrons, que le commandant Henri voulut conserver son protégé.

— Seulement, ne compte pas trop sur moi, mon garçon ! lui dit-il. Je vais te coller au peloton des élèves-brigadiers et je t’aurai à l’œil. Inutile de spéculer sur mon indulgence, car, bien au contraire, j’exigerai de toi deux fois plus que je n’exigerais d’un autre. Tu es averti : si tu persistes à t’engager, je te prends avec moi pour pouvoir te serrer la vis s’il en est besoin. Réfléchis et vois ce que tu veux faire.

— C’est tout réfléchi, mon commandant. Je vais avec vous, dit nettement Bertigny.

— Entendu ! Tu vas aller passer quelques jours à Paris. À ton retour, tu contracteras un engagement volontaire pour sept ans… et attention à toi !


On pouvait le voir étriller sa jument, Flatteuse.
Henri aurait donné à Pierrot une fortune que celui-ci n’eût pas été plus heureux.

Le lendemain il bouclait sa valise et partait pour Paris, annoncer à tous la bonne nouvelle… — Il fut, vous le pensez, bien accueilli. Car si on lui savait mauvais gré de ses défauts, on aimait son cœur qui était bon, et sa nature, droite comme une lame de sabre.

Pourtant Jean lui fit des reproches. Lui surtout, le savant, le mathématicien, l’homme des sciences exactes et du raisonnement, avait peine à comprendre le tempérament de cet enfant.

Quant à sa sœur qui eût peut-être pu avoir à la longue sur lui une influence bienfaisante par son angélique douceur, elle n’était plus là. Deux ans auparavant, elle avait réalisé son rêve, en entrant comme novice dans la congrégation des Sœurs de Charité. Elle était à la maison mère de la rue du Bac, et Pierre, très ému, pendant la courte visite qu’il fut autorisé à lui faire, la reconnut à peine sous la cornette blanche aux larges ailes.

Elle lui parla de ses devoirs envers ses bienfaiteurs et des obligations de la vie nouvelle qu’il avait choisie ; elle le pria, le sermonna.

Il promit tout ce qu’elle voulut.

Mais il promettait plus qu’il ne pouvait tenir : il y avait, chez cette nature, une ardeur bouillonnante, un besoin d’expansion violente, un désir perpétuel d’action et surtout de mouvement.

Peut-être eût-il mieux valu pour lui qu’il partît de suite pour l’Algérie faire campagne : après l’éruption ardente, le volcan se calme ; et quelques bons coups de sabre, donnés ou reçus, eussent probablement réglé, plus vite que toute autre méthode, les élans de cet impétueux… Mais la destinée est la destinée ; ce qui est écrit est écrit ! disent les Arabes. Pierre, après un mois passé auprès de Valentine et de Jean, laissant le capitaine d’artillerie à des études très captivantes sur les canons rayés, repartait pour Tours.

Et deux jours après son arrivée, on pouvait le voir, en veste et en calot d’écurie, étriller sa jument, Flatteuse ; sous l’œil vigilant du commandant Cardignac.


Mais ce que vous verrez aussi dans quelque temps, mes enfants, c’est que les écarts de caractère et l’esprit d’indiscipline, s’ils n’entraînent, dans le jeune âge et sur les bancs de l’école, que des corrections passagères, deviennent, dans l’armée, la source de durs mécomptes et provoquent tôt ou tard de terribles châtiments.

  1. Voir Jean Tapin.
  2. On nommait ainsi les arrêts, du nom du garçon de salle qui était chargé de leur entretien.