Histoire de France (Jacques Bainville)/Chapitre XVI

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Nouvelle Librairie nationale (p. 549-590).


CHAPITRE XVI

LA RÉVOLUTION


Le sens des journées d’octobre, dont on ne punit même pas les excès, fut compris : cent vingt députés, estimant que l’Assemblée n’était plus libre, se retirèrent. Parmi eux était Mounier, l’homme du programme de Vizille. Dès le mois de juin, l’émigration avait d’ailleurs commencé. De la fraternité on allait à la guerre civile comme de l’amour du genre humain on irait à la guerre étrangère.

La première émigration n’eut pas seulement pour conséquence d’affaiblir à l’intérieur les éléments de résistance au désordre. Pour la plupart, ces émigrés étaient non pas des timides qui avaient peur de la révolution, mais des hommes énergiques qui voulaient la combattre et qui trouvaient aussi naturel de passer à l’étranger que, sous la Fronde, l’avaient trouvé Condé et Turenne. Ils furent ainsi amenés à prendre les armes contre leur pays et s’aperçurent trop tard que les monarchies européennes n’étaient disposées à aucun sacrifice pour restaurer la monarchie française. La première émigration entraîna de graves conséquences à l’intérieur. Elle causa de redoutables embarras à la royauté à laquelle les émigrés ne pardonnaient pas ses concessions au mouvement révolutionnaire et qui fut prise entre deux feux. Les députés du tiers qui, comme Mounier, s’éloignèrent par dépit et renoncèrent tout de suite à la lutte n’eurent pas un tort moins grave. Les uns et les autres, en tout cas, avaient vu qu’il s’agissait bien d’une révolution. On ne peut pas en dire autant de beaucoup qui gardèrent leurs illusions ou ne s’aperçurent de rien. À cet égard, un des incidents de haute comédie qui marquèrent ces temps déjà tragiques, fut celui que soulevèrent les Parlements lorsqu’ils prétendirent, comme s’il n’y avait rien de changé, enregistrer les décrets de l’Assemblée Nationale de la même façon qu’ils enregistraient les édits royaux. On leur fit voir qu’ils rêvaient. Ils furent supprimés et l’on n’en parla plus.

Vers la fin de l’année 1789, bien peu de mois s’étaient écoulés depuis que les états généraux s’étaient réunis. Déjà tant de choses avaient été transformées qu’un simple retour en arrière n’était plus possible. La résignation de Louis XVI aux événements a paru inexplicable. Son invincible aversion pour la manière forte n’est même pas l’unique raison de sa passivité. Mais l’auteur de Télémaque et le sage Mentor en personne, eussent été aussi embarrassés que lui. Imaginons qu’à un moment quelconque un coup de force eût chassé l’Assemblée. Quelle sorte de gouvernement y aurait-il eu ? Le roi eût-il relevé ces Parlements, restauré ces provinces à privilèges, ces pays d’états dont l’opposition ou les résistances avaient tant gêné la monarchie ? Les anciennes institutions d’origine historique, ranimées par le roi lui-même, avaient été renversées par les états généraux, institution d’origine historique aussi. Comment sortir de là ? Cette difficulté, cette contradiction paralysaient Louis XVI depuis le début de son règne. Peut-être avait-il fini par penser, comme le pensèrent des hommes qui avaient vu les embarras du gouvernement avant 1789, qu’après tout ce qui disparaissait avait voulu et appelé son sort. Cependant, il fallait remplacer ce qui était détruit. La constitution que l’Assemblée élaborait devait tenir lieu des coutumes, des droits traditionnels, des lois fondamentales dont se composait ce que les légistes appelaient l’ancienne constitution du royaume. On comptait y ménager le rôle et l’avenir de la monarchie, dont le principe n’était même pas discuté. En 1789, selon le mot de Camille Desmoulins, il n’y avait pas dix républicains avoués en France.

Mais il ne s’agissait pas seulement de donner au royaume une forme de gouvernement et de choisir entre les théories constitutionnelles à la mode. Il s’agissait aussi de gouverner en constituant. Tout en construisant les étages de sa constitution, l’Assemblée gouvernait et les mesures qu’elle prenait devaient avoir des répercussions qu’elle ne calculait pas. De plus, il fallait compter avec les ambitions personnelles, les hommes qui aspiraient au pouvoir, les partis, déjà apparus, et qui lutteraient pour le conquérir. La constitution monarchique que l’on préparait serait éphémère. Pour les mêmes raisons, celles qui la suivirent ne devaient pas l’être moins.

Pour se guider à travers ces événements confus, il faut s’en tenir à quelques idées simples et claires. Tout le monde sait que, jusqu’au 9 thermidor, les révolutionnaires les plus modérés, puis les moins violents furent éliminés par les plus violents. Le mécanisme de ces éliminations successives fut toujours le même. Il servit contre les Constitutionnels, contre les Girondins, contre Danton. Le système consistait à dominer la Commune de Paris, à s’en emparer, à tenir les parties turbulentes de la capitale dans une exaltation continuelle par l’action de la presse et des clubs et en jouant de sentiments puissants comme la peur de la trahison et la peur de la famine, par laquelle une grande ville s’émeut toujours, puis à intimider par l’insurrection des assemblées remplies d’hommes hésitants et faibles. La politique financière, la politique religieuse, la politique étrangère des deux premières Assemblées, la Constituante et la Législative, aidèrent singulièrement au succès de cette démagogie qui triompha sous la Convention.

Le pouvoir exécutif était suspendu et les ministres ne comptaient pas. Souverainement, l’Assemblée légiférait sans trêve. Elle remaniait la France, simplifiait jusqu’à la carte, divisait les provinces en départements de taille à peu près égale, mettait l’uniformité où était la diversité. Cette toute-puissance s’arrêtait devant le déficit. L’Assemblée aggravait même la détresse du Trésor par des innovations qui ouvraient de nouvelles dépenses en obligeant à des rachats et à des remboursements en même temps qu’elles tarissaient d’anciennes ressources sans en apporter de nouvelles ; l’abolition des privilèges fiscaux ne donna rien, parce que ceux qui payaient déjà demandèrent et obtinrent d’être dégrevés dans la mesure où les ci-devant privilégiés paieraient à l’avenir. Quant au recouvrement des impôts, nous avons déjà vu que l’anarchie en rendait les résultats presque dérisoires. Ils étaient et ils devaient être de plus en plus inférieurs aux prévisions en raison du relâchement de l’autorité, de la désorganisation générale et du bouleversement des fortunes.

Dès l’automne, l’Assemblée s’était trouvée devant un véritable gouffre. Necker, avec ses vieilles recettes, n’était plus écouté. Le magicien d’hier avait perdu son prestige. Il fallait trouver quelque chose. On trouva ceci. Le clergé possédait des propriétés foncières considérables. Il consentit à les « mettre à la disposition de la nation » pour une opération de crédit assez semblable à celles qui avaient lieu sous l’ancien régime où l’État empruntait volontiers par l’intermédiaire des grands corps et des municipalités. Le clergé fut dépouillé vainement. Dès que l’Assemblée put « disposer » de cet énorme capital, la tentation lui vint de le monnayer pour sortir d’embarras d’argent pires que ceux auxquels elle s’était flattée de remédier. Les biens ecclésiastiques, grossis bientôt de ceux de la couronne et de ceux des émigrés, formèrent les biens nationaux qu’on mit en adjudication. Les assignats furent d’abord des obligations hypothécaires garanties par les biens nationaux et qui représentaient une avance sur le produit des ventes. Seulement, la valeur des terres à aliéner étant considérable (on a pu l’estimer environ deux milliards), on voulut éviter un échec et, afin d’attirer les acquéreurs, on stipula qu’ils auraient douze ans pour se libérer. Ces dispositions eurent des conséquences d’une portée historique auxquelles personne ne s’attendait.

En effet, les 400 millions d’assignats-titres émis au mois de décembre 1789 furent rapidement absorbés : les besoins du Trésor étaient immenses et toujours croissants. Dès le mois d’avril 1790, l’Assemblée franchissait une autre étape. Le clergé était purement et simplement dépossédé, en échange de quoi l’État se chargeait des frais du culte et de l’assistance publique. Les richesses dont l’Assemblée s’était emparée devaient mettre fin à toutes les difficultés financières en procurant des ressources qu’on imaginait presque inépuisables. Elles servirent à gager de nouveaux assignats qui furent, cette fois, du papier-monnaie. Les avertissements, dans l’Assemblée même, ne manquèrent pas. On rappela l’exemple désastreux de Law. Certains orateurs annoncèrent tout ce qui devait arriver, l’avilissement progressif des assignats, la misère qui s’ensuivrait. Le moyen était trop tentant et l’Assemblée n’en avait pas d’autres pour tenir ses promesses. Dès lors, la maladie de l’inflation suivit son cours fatal : dépréciation constante, incoercible, appelant des émissions de plus en plus fortes, ce que nous avons vu de nos jours en Russie et en Allemagne. Partie de 400 millions, la Révolution, au bout de quelques années, en sera à 45 milliards d’assignats lorsqu’il faudra avouer la faillite monétaire.

Le système du papier-monnaie, en bouleversant les fortunes, en provoquant la vie chère, la spéculation et la panique, n’a pas peu contribué à entretenir, à Paris surtout, cet état d’esprit insurrectionnel qui était indispensable aux meneurs. Mais, par un phénomène tout aussi naturel, les assignats, dont les villes ne tardèrent pas à souffrir, furent une aubaine pour les campagnes. En effet, c’est en assignats qui se dépréciaient tous les jours, mais dont ils recevaient, en échange de leurs produits, des quantités de plus en plus grandes, que les acquéreurs de biens nationaux, paysans pour la plupart, achevèrent de se libérer. En 1796, bien avant l’expiration du délai de douze ans, un assignat de cent livres valait tout juste six sous. Cependant l’État recevait au pair son propre papier. Il arriva donc que beaucoup achevèrent de devenir propriétaires pour le prix de quelques poulets. Les nouvelles aliénations de biens nationaux furent faites à des conditions aussi avantageuses, assignats et mandats s’étant effondrés de plus en plus vite. Ainsi s’engloutit, sans profit pour l’État, mais au bénéfice des ruraux, l’énorme capital qui devait rétablir les finances. L’opération fut désastreuse pour le Trésor public, les rentiers, les habitants des villes. Elle fut magnifique, inattendue pour les cultivateurs. Et moins leurs acquisitions leur avaient coûté, plus ils tenaient à la durée du régime qui leur avait permis de s’enrichir. Comme, dans la plupart des cas, ils avaient eu la terre pour presque rien, ils craignaient qu’elle ne leur fût reprise ou bien ils redoutaient d’être appelés à rendre des comptes, à rapporter le complément du prix. Ils devinrent donc des partisans intéressés de la Révolution qui rencontra dans le papier-monnaie une attraction égale et même supérieure à la répulsion causée par les souffrances et les vexations (loi du maximum, réquisitions, poursuites) auxquelles la vie atrocement chère ne tarda pas à donner lieu. On peut dire que, sans les assignats, la vente des biens nationaux n’eût pas valu à la Révolution ce qui a peut-être fait le plus solide de sa popularité.

En se vouant au papier-monnaie, l’Assemblée ouvrait ainsi toute une série de conséquences. La confiscation des biens ecclésiastiques en ouvrit une autre. Il est difficile de ne pas voir un lien entre cette mesure et celle que prit l’Assemblée au mois de juillet 1790 lorsqu’elle vota la Constitution civile du clergé. On avait dépossédé le clergé, en partie pour qu’il fût moins fort. On devait redouter qu’il restât fort, parce qu’on l’avait dépossédé. Le second ordre, celui de la noblesse, avait été supprimé, les titres nobiliaires abolis. Le premier ordre (il s’en aperçut un peu tard) devait disparaître à son tour. Pour que le clergé cessât d’être un corps politique, l’Assemblée voulut le mettre dans la dépendance du pouvoir civil. Pour le subordonner au pouvoir civil, elle porta la main sur l’organisation de l’Église. Par là elle attenta aux consciences et créa une nouvelle sorte de conflit. Presque partout, les ecclésiastiques qui avaient prêté serment à la Constitution civile, non reconnue par le Pape, furent reniés par les fidèles, le prêtre « insermenté » fut le vrai prêtre. En voulant prévenir la contre-révolution, les constituants lui donnèrent un aliment redoutable. Ils allumèrent la guerre religieuse.

Pour renverser tant de choses, pour toucher à tant d’intérêts de traditions et de sentiments, la majorité, combattue par la droite qui comptait des hommes de talent comme Maury et Cazalès, avait besoin d’un appui au-dehors. Elle s’était condamnée, dès la première heure, à demander secours à la démagogie et à ne pas connaître d’ennemis à gauche. Elle regardait Camille Desmoulins et Marat lui-même comme d’utiles auxiliaires par l’impulsion qu’ils donnaient. Aussi ne voulut-elle jamais arrêter les excès de la presse, fût-ce la presse sanguinaire de l’Ami du Peuple. Elle ne voulut pas non plus renoncer à la publicité des séances, interdire les manifestations des tribunes et les défilés, souvent scandaleux, de députations à la barre. Elle ne voulut pas davantage fermer les clubs, les sociétés populaires qui étaient le levain de la Révolution. Elle-même avait pour centre le club des Jacobins d’où partait toute sa politique : ceux qui se sépareront de cette cellule-mère, les Feuillants, les Girondins, seront isolés, puis écrasés. La majorité avait besoin de la rue : elle laissa toujours des possibilités à l’émeute. La garde nationale, confiée à La Fayette, avait été fondée pour conserver à la fois l’ordre et la Révolution : les deux tiers des sections dont elle se composait à Paris étaient plus favorables à la Révolution qu’à l’ordre et elles eurent pour chefs Danton et Santerre. Le reste de la France avait été divisé en districts dont les comités électoraux, ouverts en permanence, étaient des foyers d’agitation : ils ne furent jamais dissous ni leurs locaux fermés.

Les deux hommes qui, par leur situation personnelle et leur popularité, pouvaient prétendre à un grand rôle, La Fayette et Mirabeau, se jalousaient et ne s’entendaient pas. Tous deux se servirent des mêmes moyens, flattèrent la foule, jouèrent à la fois de la Cour et des agitateurs pour arriver au pouvoir. Par là, ils poussèrent aussi au désordre. Seulement, doué d’esprit politique, Mirabeau vit le premier sur quelle pente l’Assemblée s’engageait. Il voulut arrêter, retenir, endiguer la Révolution. Depuis le mois de mars 1790, il était en relation avec le roi et la reine. Il leur prodiguait ses conseils. C’était le moment d’une accalmie, et Louis XVI lui-même eut l’illusion que ses concessions, dont certaines avaient étonné jusqu’à ses adversaires, ne seraient pas inutiles. La fête de la Fédération, au Champ-de-Mars, sembla marquer un apaisement. Pour réunir les délégués des gardes nationales et les députations de tous les départements, pour célébrer la nouvelle unité de la France, on choisit le jour anniversaire de la prise de la Bastille, déjà passée à l’état de symbole et de légende, épurée, dépouillée de ses souvenirs d’insurrection et d’émeute. Les gardes nationales, les fédérés, soixante mille hommes venus de toutes les ci-devant provinces, représentaient la bourgeoisie française. À Paris même, les électeurs, tous bourgeois et payant le cens, venaient de maintenir Bailly et la municipalité modérée. Tout le monde, le roi en tête, prêta serment à la Fédération devant l’« autel de la patrie ». Ce fut le triomphe des classes moyennes. Camille Desmoulins et Marat n’en furent que plus ardents à exciter les vrais « patriotes », à dénoncer la réaction, la « grande trahison de M. de Mirabeau », à demander des pendaisons et des massacres. La majorité de l’Assemblée, fidèle à sa politique refusa de sévir contre les démagogues. Le résultat fut qu’un an plus tard, sur ce même Champ-de-Mars, où il avait été acclamé, où les Français s’étaient embrassés, La Fayette faisait tirer sur la foule…

Depuis la fête de la Fédération, depuis cette halte illusoire jusqu’en 1791, le désordre, en effet, ne cessa de s’aggraver. Ce n’étaient plus seulement des bureaux d’octroi qui étaient mis au pillage. Il n’y avait plus seulement la jacquerie. Les mutineries militaires apparurent. Elles avaient déjà commencé depuis longtemps dans les ports de guerre, et notre ambassadeur à Londres signalait qu’il était agréable à l’Angleterre que notre marine fût désorganisée par des troubles. L’Assemblée avait fermé les yeux sur ces désordres, même sur ceux, particulièrement graves, qui étaient survenus à Toulon. Au mois d’août 1790, il fallut reconnaître que l’indiscipline gagnait l’armée. Trois régiments s’étant révoltés à Nancy, l’Assemblée cette fois s’émut et chargea de la répression Bouillé qui commandait à Metz. La répression fut sévère et, pour les journaux « patriotes », les mutins du régiment de Châteauvieux devinrent des martyrs. L’exemple de Nancy, l’énergie de Bouillé arrêtèrent la décomposition de l’armée, mais l’Assemblée intimidée n’osa plus sévir. Une insurrection générale des équipages, qui éclata bientôt à Brest, n’eut pas de sanction. En peu de temps, la discipline fut ruinée dans les escadres et dans les arsenaux. Des attentats eurent lieu contre les officiers eux-mêmes dont une grande partie émigra, abandonnant « des postes où il n’y avait plus ni honneur ni sécurité ». Bientôt la Révolution sera en guerre contre l’Angleterre, et sa marine ne pourra plus, comme le Vengeur, que se faire couler. Bouillé a du moins rendu le service de conserver debout l’ancienne armée dont la Révolution ne devait pas tarder à avoir besoin.

« Cent folliculaires dont la seule ressource est le désordre, une multitude d’étrangers indépendants qui soufflent la discorde dans tous les lieux publics, une immense populace accoutumée depuis une année à des succès et à des crimes. » C’est Mirabeau qui peignait en ces termes l’état de Paris à la fin de l’année 1790, trois mois après la retraite définitive de Necker, le sauveur d’autrefois parti sous les huées. Mirabeau entreprit alors de modérer la Révolution sans rompre avec elle, en restant même affilié aux Jacobins. Il voulait utiliser le prestige que la royauté possédait encore, préparer de prochaines élections pour obtenir une Assemblée d’opinions moins avancées, réviser la constitution dans un sens raisonnable et qui ne diminuât pas à l’excès le pouvoir. Mirabeau n’était pas seul à former des projets de cette nature. Pour les exécuter, il fallait s’appuyer sur quelque chose, puisque les Jacobins s’appuyaient sur l’émeute. Mirabeau songeait depuis longtemps à arracher le roi et l’Assemblée à la pression de la démagogie parisienne. On n’y parviendrait qu’en protégeant cette espèce de retraite par une force armée, mais on ne pouvait pas compter sur la garde nationale et, d’ailleurs, La Fayette, pressenti, avait refusé. Restait l’armée régulière. Bouillé, le chef que la répression de Nancy avait mis en évidence, proposa un plan d’après lequel Louis XVI viendrait le rejoindre à Montmédy, après quoi il serait possible de réunir ailleurs qu’à Paris une Assemblée nouvelle.

Personne ne peut dire ce que ce plan aurait donné si Mirabeau avait vécu. Aurait-il obtenu de l’Assemblée l’autorisation de laisser partir le roi, sous un prétexte quelconque, pour une place de la frontière ? Aurait-il même persisté dans ses projets ? Le secret n’avait pu être gardé, et les Jacobins, mis en éveil, réclamaient déjà des mesures contre l’émigration et les émigrés. En tout cas, Mirabeau mourut, après une brève maladie, le 2 avril 1791. Ses relations avec la Cour étaient connues. On lui reprochait tout haut d’en avoir reçu de l’argent pour payer ses dettes. Malgré les funérailles solennelles qui lui furent faites, son crédit commençait à baisser sous les violentes attaques de Desmoulins et de Marat. Il est probable qu’il aurait été bientôt réduit à se défendre : il avait prévu lui-même « l’ostracisme ». Il disparut. Ses plans, déjà peu sûrs lorsque son influence s’exerçait, devenaient bien aventureux. Cependant Louis XVI et Bouillé y persistèrent, virent même dans la mort de Mirabeau une raison de plus d’échapper à la tyrannie parisienne : le 18 avril, une émeute avait empêché le roi d’aller à Saint-Cloud, et un bataillon de la garde nationale, celui de Danton, avait tenu en échec La Fayette accouru pour dégager les Tuileries. Le roi, malgré la constitution, n’était plus libre. Le parti constitutionnel était impuissant à protéger sa liberté. Cet événement acheva de déterminer Louis XVI. Il quitta les Tuileries dans la nuit du 20 juin avec sa famille pour rejoindre Bouillé à Montmédy. Reconnu à Varennes, le roi fut arrêté et ramené à Paris.

Cette fuite avait été bien mal calculée. Bouillé était à peine sûr de ses troupes, travaillées par les Jacobins qui le haïssaient et le soupçonnaient. Si Louis XVI avait voulu sortir de France, émigrer comme Monsieur — le futur Louis XVIII —, qui gagna sans encombre la Belgique, il aurait pu échapper aisément. Revenu à Paris, plus que jamais prisonnier, il lui restait la ressource d’abdiquer, de sauver sa tête en renonçant au trône. Cette idée ne lui vint à aucun moment ; un roi de France n’abdiquait pas. Ni Charles VII ni Henri III, dans des circonstances peut-être pires, n’avaient abdiqué.

D’ailleurs l’épisode de Varennes avait eu pour effet de rendre Louis XVI plus précieux à ceux qu’on appelait les Constitutionnels. Sans roi, quelque réduit qu’ils eussent rendu le rôle de la royauté, la constitution qu’ils achevaient tombait par terre et ils tombaient avec elle. La fuite du roi avait accru l’audace des extrémistes qui demandaient la déchéance de Louis XVI. Si la monarchie disparaissait, ce serait le triomphe des plus violents. Les Constitutionnels, qui croyaient toucher au port et fermer l’ère des révolutions, craignirent une anarchie sans fin. Ils commencèrent aussi à redouter que l’extrême gauche, dont ils s’étaient jusque-là servis comme d’une avant-garde, fût victorieuse. Ils eurent donc plus d’égards pour la royauté, moins de complaisances pour la démagogie. Ce fut comme une halte de quelques mois, un essai de réaction contre le désordre, sans lendemain.

Le 15 juillet, la majorité de l’Assemblée avait décidé que, le roi étant inviolable, l’affaire de Varennes ne comportait pas de suites. Le 16, des Jacobins déposèrent au Champ-de-Mars, sur l’autel de la patrie, une pétition qui réclamait la déchéance, et ils organisèrent contre l’Assemblée une manifestation que les meneurs se chargeaient de tourner en émeute. Cette fois, qui fut la seule, l’Assemblée tint tête. Elle proclama la loi martiale. La Fayette lui-même ordonna de tirer sur la foule qui refusait d’obéir aux sommations. Il y eut trois ou quatre cents morts et blessés à l’endroit même où l’on fraternisait un an plus tôt.

Ce jour-là, les meneurs tremblèrent et crurent bien la partie perdue pour eux. Encore un peu de vigueur et les démagogues rentraient sous terre. Ils furent rassurés quand ils virent que les Constitutionnels ne recherchaient pas les responsables, n’osaient même pas fermer le club des Jacobins qu’ils abandonnèrent pour en ouvrir un autre, celui des Feuillants. L’énergie des modérés s’était arrêtée après la fusillade du Champ-de-Mars et il est facile de comprendre pourquoi les membres de la droite, les émigrés eux-mêmes, vers lesquels les Constitutionnels se tournèrent alors, ne répondirent pas à leurs ouvertures : ces velléités de résistance ne donnaient confiance à personne. En effet, il ne demeura que six députés aux Jacobins, mais le club resta l’âme de la Révolution. Il fallait abattre l’extrême gauche ou en subir le joug. La gauche constitutionnelle, une fois séparée de l’extrême gauche sans l’avoir écrasée, n’eut pas plus de jours à vivre que sa constitution.

Il est donc inutile de s’arrêter à cette œuvre mort-née qui fut pourtant acceptée par Louis XVI et à laquelle il prêta serment. Ce serment, il le tint. Ceux qui avaient dans l’esprit de conduire la Révolution jusqu’au bout, c’est-à-dire de détruire la monarchie, devront trouver un autre prétexte pour la renverser.

Barnave avait dit au mois de juillet 1791 : « Si la Révolution fait un pas de plus, elle ne peut le faire sans danger. » Le 30 septembre, la Constituante tint sa dernière séance devant Louis XVI à qui le président Thouret adressa cette parole mémorable, monument des illusions humaines : « Sire, Votre Majesté a fini la Révolution. » Seul le premier acte en était fini. La Constituante, avant de se séparer, avait pris une résolution par laquelle le drame allait rebondir : elle avait décidé que ses membres ne seraient pas rééligibles. Étrange sacrifice, qu’on attribue au désintéressement, à une affectation de vertu, à de la naïveté, mais dont la raison véritable était sans doute que cette Assemblée, issue des états généraux où les trois ordres étaient représentés, signifiait qu’ayant détruit ces ordres, elle coupait le dernier lien qui la rattachait à l’ancien régime. Ayant fait table rase du passé, elle-même devait disparaître à son tour. Tout cela était rationnel, comme l’était l’œuvre entière de la Constituante. Mais les réalités prendraient vite le dessus. C’était une chimère d’établir une constitution pour arrêter une révolution à laquelle on donnait des aliments chaque jour. Et elle en apportait, cette nouvelle Assemblée, dont le personnel n’avait rien de commun avec celui qui venait de se retirer. Le vrai nom de l’Assemblée législative, c’est celui de deuxième poussée révolutionnaire.

Les élus, tous des hommes nouveaux, la plupart très jeunes, presque tous obscurs, sortaient d’un suffrage restreint, censitaire, de cette bourgeoisie française, nombreuse, instruite, aisée, qui s’était encore développée depuis cent ans par la prospérité de la France, et qui venait de voter sous le coup de l’affaire de Varennes. Parmi ces députés, peu ou pas de nobles, pas de prêtres, sauf quelques « assermentés ». La droite, ce sont les Constitutionnels, les « Feuillants », la gauche de la veille. Cette Assemblée est homogène. Les hommes qui la composent sont à peu près de même origine, de même formation aussi. Ils ont en philosophie, en politique, les idées que les écrivains du dix-huitième siècle ont répandues. Sur le monde, sur l’Europe, ils ont des théories qui se rattachent aux systèmes, aux traditions qui avaient déjà conduit l’opinion sous Louis XV : les frontières naturelles, la lutte contre l’Autriche, l’alliance avec la Prusse. Enfin cette bourgeoisie, depuis 1789, avait suivi les événements. Elle avait entendu Sieyès lui dire qu’elle n’était rien jusque-là, ce qui, en tout cas, était exagéré, et que désormais elle serait « tout », ce qui n’avait de sens que si elle s’emparait du pouvoir.

Pour s’emparer du pouvoir, il fallait achever la Révolution, renverser la monarchie, et la monarchie, qui tenait encore à la France par tant de liens, ne pouvait en être arrachée que par une grande commotion nationale : pour avoir la République, il faudrait passer par la guerre. Mais quand la République serait faite, il faudrait encore savoir qui la dirigerait, à qui elle appartiendrait : d’où les partis, leurs luttes acharnées. Pas plus que l’Empire allemand, selon la formule de Bismarck, la République ne serait créée par des lois et des discours, mais par le fer et par le feu.

Les événements de France avaient été accueillis avec flegme par les gouvernements européens. Pour les chancelleries, les révolutions n’étaient pas chose nouvelle, et l’usage, qui ne s’est pas perdu, était d’en souhaiter à ses ennemis. La nôtre fut considérée partout comme une cause d’affaiblissement et l’on s’en réjouit à Londres, à Berlin, à Vienne et à Pétersbourg. « L’Angleterre se persuade qu’elle n’a plus rien à redouter de la France », écrivait notre ambassadeur à Londres. Elle s’en convainquit encore mieux lorsque la Constituante qui, à la différence de la Législative, était pacifique, eut refusé de tenir les engagements du pacte de famille envers l’Espagne, à qui les Anglais voulaient prendre, en 1790, la baie de Nootka, en Californie. Rien ne pouvait d’ailleurs leur être plus précieux que l’émeute dans nos ports militaires, la désorganisation de notre marine. Toutefois Pitt tenait à rester neutre pour surveiller la Russie : Catherine calculait notre déchéance pour réaliser ses desseins, non seulement sur la Pologne, mais sur Constantinople. La Prusse était la plus joyeuse. « C’est le moment, écrivait Hertzberg à Frédéric-Guillaume, dès le mois de juillet 1789. Voilà une situation dont les gouvernements doivent tirer parti. » La Prusse comptait bien être délivrée de la surveillance que la monarchie française exerçait en Europe en vertu des traités de Westphalie et elle jouait deux cartes : un agrandissement sur le Rhin ou le partage final de la Pologne. Il n’est pas douteux que des agents prussiens aient pris part aux journées révolutionnaires. « Le roi de Prusse, à Paris, travaillait les révolutionnaires contre l’Autriche, armait Léopold II à Vienne contre les Français. » (Émile Bourgeois.) L’empereur, frère de Marie-Antoinette, en dépit des relations des deux cours, de la politique commune que les Habsbourg et les Bourbons pratiquaient depuis une quarantaine d’années, n’était pas le dernier à peser la situation : « Il ne s’agit pas de prodiguer notre or et notre sang pour la remettre (la France) dans son ancien état de puissance. » Et ce ne fut pas le seul jour où le frère de Marie-Antoinette dit le fond de sa pensée. Albert Sorel a traité d’« auguste comédie » les gestes et les paroles des rois en face de la Révolution. Comédie fort sinistre, action changeante et double : l’émigration fut un jouet entre leurs mains et ils s’en servirent pour exciter la France révolutionnaire, préférant que ce fût d’elle que la guerre vînt. Ils ont délibérément sacrifié la famille royale de France à leurs intérêts, comme les émigrés, ardents à confondre la cause de la contre-révolution avec la cause de l’étranger, l’ont sacrifiée à leurs passions. Les émigrés s’aperçurent un peu tard qu’ils avaient secondé à la fois les ennemis de la France et la manœuvre des Girondins.

Dans la nouvelle Assemblée, composée surtout de médiocres, les hommes les plus brillants, groupés autour de quelques députés du département de la Gironde dont le nom resta à leur groupe, étaient républicains sans l’avouer encore. Parce qu’ils étaient éloquents, ils avaient une haute idée de leurs talents politiques. Ils croyaient le moment venu pour leur aristocratie bourgeoise de gouverner la France ; l’obstacle, c’était la Constitution monarchique de 1791 dans laquelle les Feuillants pensaient bien s’être installés. La Gironde était l’équipe des remplaçants. Les Constitutionnels se figuraient qu’ayant détruit l’ancien régime avec l’aide des Jacobins, la Révolution était fixée. Les Girondins s’imaginèrent qu’ils pourraient recommencer à leur profit la même opération avec le même concours. Et pour abolir ce qu’il restait de la royauté, pour en « rompre le charme séculaire », selon le mot de Jean Jaurès, ils n’hésitèrent pas à mettre le feu à l’Europe.

Si l’on avait le choix entre les adversaires, il fallait, pour discréditer la monarchie, pour la tuer moralement, que cet adversaire fût l’Autriche, alliée officielle du gouvernement français, alliée de famille du roi et de la reine. On était sûr d’atteindre mortellement la royauté en poussant à la guerre contre l’Autriche, en excitant des sentiments toujours vivaces, en invoquant, comme sous Louis XV, les traditions de la politique nationale, les traditions de Richelieu. « La rupture de l’alliance autrichienne, disait un Girondin, est aussi nécessaire que la prise de la Bastille. » En effet, cette rupture portait la Révolution dans le domaine de la politique étrangère, et, par un calcul terriblement juste, elle allait mettre la royauté en conflit avec la nation.

Pour allumer cette guerre, les difficultés étaient toutefois nombreuses. La France n’y avait aucun intérêt. Il fallait en trouver le prétexte. Il s’en était présenté un après la nuit du 4 août. Des princes allemands protestaient contre la suppression des droits féodaux qu’ils possédaient en Alsace : litige qui pouvait s’arranger sans peine par un rachat et de l’argent. Toutefois quand on veut la guerre, on l’a. Les Girondins passèrent même sur une objection capitale. La guerre qu’ils voulaient contre l’Autriche supposait, pour être conforme au type classique, que la Prusse serait notre alliée ou resterait neutre. Or, dès le mois d’août 1791, Frédéric-Guillaume et Léopold s’étaient rapprochés. Ils étaient d’accord pour observer les événements de France, pour adopter à leur égard une politique d’attente, une politique ambiguë, qui réservait toutes les éventualités et qui se traduisit par l’équivoque déclaration de Pillnitz que les émigrés, avec une coupable imprudence, interprétèrent publiquement comme un appui donné à leur cause, comme une menace des rois à la Révolution et comme la condamnation du régime constitutionnel accepté par Louis XVI. Mais le vrai sens de la déclaration de Pillnitz, c’était que, pour faire la guerre à l’Autriche, il faudrait la faire aussi à la Prusse, donc à toute l’Allemagne, détruire la politique française d’équilibre germanique, renoncer au traité de Westphalie. Voilà ce qui portait en Europe une véritable révolution, beaucoup plus sérieuse que les déclarations de fraternité des peuples contre les tyrannies dont avait déjà retenti la Constituante. C’était pour la France un saut dans l’inconnu, gros de dangers. Il suffisait de connaître un peu l’Europe et notre histoire pour pressentir un ébranlement du système européen constitué depuis un siècle et demi au profit de la France, un ébranlement dont les conséquences seraient encore plus irrésistibles que celles de la Révolution intérieure, car celle-là, un jour ou l’autre, trouverait des limites et son point d’arrêt dans la nature même de notre pays. Tout suggérait donc à Louis XVI, averti des choses d’Europe par son éducation, de s’opposer à cette aventure, de maintenir le contact avec l’Autriche, de s’unir à elle pour conserver l’équilibre européen : de là l’idée, à laquelle le roi s’attachait comme à une dernière ressource, d’un congrès où la situation générale serait examinée, congrès où l’Autriche égoïste espérait bien recueillir quelque profit et dont le projet ne tarda pas à être imputé à Louis XVI comme une trahison.

Les quelques mois pendant lesquels les Girondins, par une opiniâtre volonté, firent triompher le parti de la guerre sont décisifs dans notre histoire. Nous en supportons encore les effets. La condition des Français en a été changée dans la mesure où l’a été le rapport des forces européennes, où notre sécurité, acquise péniblement, a été compromise. Ce que la Révolution avait valu aux Français, son reflux lointain le leur enlèverait par morceaux. Ses frontières naturelles, un moment conquises, seraient reperdues. La liberté individuelle serait réduite un jour par la servitude militaire. L’impôt, sous sa forme si longtemps odieuse, la forme personnelle, renaîtrait, ayant changé le nom de taille pour celui d’impôt sur le revenu. Ce cercle ouvert en 1792 s’est refermé sous les yeux de la génération présente et à ses frais.

Mirabeau avait aperçu, il avait prophétisé à la Constituante que notre âge serait celui de guerres « plus ambitieuses, plus barbares » que les autres. Il redoutait le cosmopolitisme des hommes de la Révolution, qui tendait à désarmer la France ; leur esprit de propagande qui tendait à la lancer dans les aventures extérieures ; leur ignorance de la politique internationale qui les jetterait tête baissée dans un conflit avec toute l’Europe ; leurs illusions sur les autres et sur eux-mêmes, car, s’imaginant partir pour une croisade, ils confondraient vite l’affranchissement et la conquête et provoqueraient la coalition des peuples, pire que celle des rois. Mirabeau avait vu juste. Brissot, le diplomate de la Gironde, payait l’Assemblée de paroles. Il comptait que les nations refuseraient de combattre la France révolutionnaire. Il assurait que la Hongrie était prête à se soulever contre les Habsbourg, que le roi de Prusse n’avait pas d’argent pour la guerre, que « le sentiment de la nation anglaise sur la Révolution n’était pas douteux », qu’elle « l’aimait » et que le gouvernement britannique avait « tout à craindre, impossibilité d’acquitter sa dette, perte de ses possessions des Indes… » Moins d’un an après la déclaration de guerre à l’Autriche, l’Angleterre entrait dans la lutte, et cette guerre, la grande la vraie, qui recommençait dans les conditions les plus défavorables pour nous, elle continuerait encore quand la Révolution serait déjà arrêtée.

Il régnait alors en France une extrême confusion dans les idées, les sentiments, le vocabulaire. Les « patriotes » étaient ceux qui prêchaient la guerre aux tyrans pour l’amour de l’humanité et qui, en même temps, provoquaient l’indiscipline et encourageaient les soldats mutins. On proclamait à la fois le désintéressement de la France et le droit naturel de réunir à la nation les populations affranchies. Lorsque le Comtat et Avignon, terres du Pape, s’étaient soulevés, la Constituante avait hésité à les accueillir, parce que les annexions et les conquêtes étaient contraires à ses principes. Ces scrupules furent vaincus par des hommes de gauche qui demandèrent si la Révolution refuserait d’achever la France et si elle serait plus timide que la monarchie. Cette idée, la vieille idée des frontières naturelles, de l’achèvement du territoire, continuait de travailler et d’exciter les Français. Ainsi, pour les jeter dans la guerre, bien des portes étaient ouvertes aux ambitieux de la Gironde. Mais ce furent les Jacobins qui passèrent : la Gironde n’eût rien fait sans leur concours et elle acheva de leur livrer la Révolution.

Dès le début de la Législative, réunie le 1er octobre 1791, les Girondins s’étaient prononcés pour une politique belliqueuse. Robespierre, qui n’appartenait pas à la nouvelle Assemblée, restait tout-puissant au grand club. Il fut d’abord opposé à la guerre, se moqua, non sans justesse, des illusions de Brissot, suivant l’esprit de la Constituante qui craignait le militarisme et les dictateurs militaires. Il s’y rallia lorsqu’il eut compris le parti qu’on pouvait en tirer contre la monarchie, l’élan nouveau que la Révolution allait en recevoir. Cosmopolite et humanitaire, le jacobinisme, moyennant quelques précautions oratoires, devenait guerrier : il suffisait de dire qu’on ne combattrait que la tyrannie.

Toutes les mesures auxquelles Brissot et ses amis poussaient l’Assemblée avaient pour objet de mettre Louis XVI en désaccord avec elle et de conduire à un conflit avec la royauté : menaces contre les émigrés, même et surtout contre les frères du roi, pénalités pour les prêtres qui refusaient le serment. Attaqué dans sa famille et dans ses sentiments religieux, le roi était provoqué plus gravement dans ce qui ne mettait pas en cause l’homme, mais le gardien des grands intérêts de la France au-dehors. Par tous les moyens on cherchait à le placer dans une situation intenable, à l’enferrer sur son propre rôle de souverain constitutionnel. C’est à quoi la Gironde, sans s’apercevoir qu’elle travaillait pour les Jacobins et qu’elle conspirait sa propre perte, parvint avec une insidieuse habileté.

Avant d’exposer la suite de ces rapides événements, il faut montrer où en était la France à la fin de l’année 1791, lorsque les orateurs de la Législative défiaient déjà l’Europe. L’état général était de moins en moins bon. Les assignats se dépréciaient, le numéraire se cachait, la vie devenait toujours plus chère et l’Assemblée recourait à des émissions continuelles en accusant les spéculateurs et les contre-révolutionnaires du discrédit croissant de son papier-monnaie. Dans les provinces, surtout celles de l’Ouest, la question religieuse soulevait une grande émotion. Enfin, la désorganisation du pays, loin de s’arrêter, s’aggravait. Voici le tableau qu’en trace un historien qui a regardé de près les réalités : « Une foule de gens sans travail, de contrebandiers privés de leur gagne-pain par la disparition même des impôts qu’ils fraudaient, de condamnés imprudemment amnistiés et aussi, pour employer les expressions du député Lemontey, cette nuée d’oiseaux de proie étrangers qui sont venus fondre sur la France révolutionnaire, la remplissent d’éléments de désordre, habiles à entraîner au pillage et à l’incendie des populations imbues de l’idée que tout fermier ou marchand de grains conspire pour les affamer, tout marchand pour accaparer, tout noble pour ramener l’ancien régime, tout prêtre réfractaire pour détruire la Révolution. » Et pourtant, plus encore que la Constituante, la Législative répugne à la répression, à l’emploi de la force armée. Elle laisse l’anarchie grandir. Elle la favorise même. Deux faits importants se sont produits à Paris : La Fayette, qui n’a plus la confiance de personne, a quitté le commandement de la garde nationale, et la municipalité parisienne est livrée aux Jacobins sous l’hypocrite Pétion qui autorise les insurrections prochaines en armant de piques les « sans-culottes ». C’est dans ces conditions, qui réunissaient toutes les difficultés et les multipliaient les unes par les autres, que les Girondins lançaient la France dans une vaste guerre.

Le temps des Constitutionnels, des Feuillants, était déjà passé. Sans influence sur la Législative, ils n’avaient que le ministère d’où ils allaient être chassés bientôt. D’accord avec le roi, le ministre des Affaires étrangères, de Lessart, s’opposait à la guerre. Il fut dénoncé sans relâche à la tribune et dans la presse comme le protecteur des émigrés et le chef d’un « comité autrichien » dont l’inspiratrice aurait été la reine. Jusqu’alors rien n’avait réussi à compromettre sérieusement la famille royale. Ni l’affaire du collier avant 1789 ni la fuite à Varennes n’avaient détruit l’antique prestige, fondé sur l’union de la France et de la famille qui, depuis huit cents ans, se confondait avec elle. L’accusation lancée contre la reine, l’ « Autrichienne », de servir les intérêts de l’ennemi et de tourner la monarchie contre la nation, fut l’arme empoisonnée des Girondins. Pour en finir avec la royauté, il ne fallait pas moins que la dire coupable de trahison… Au mois de mars 1792, la Gironde remporta sa première victoire : Brissot obtint la mise en accusation de Lessart. C’était déjà celle du roi.

Constitutionnel jusqu’au bout, fidèle à son serment, Louis XVI se conforma au vote de l’Assemblée. Il prit pour ministres des Girondins, sous la présidence de Dumouriez, homme à tout faire, ami de tous, capable du bien comme du mal, qui se flattait, comme naguère Calonne, d’arranger les choses par son adresse et qui n’empêcha rien. Les Girondins, une fois dans la place, menèrent les choses rondement. Le 20 avril, ils obtenaient de l’Assemblée, presque unanime, la déclaration de guerre à l’Autriche, prélude de la guerre générale. Cette date historique n’a tout son sens que si l’on rappelle que, cinq jours avant, la Législative avait autorisé l’apothéose « ignominieuse et dégradante » des soldats rebelles de Nancy, châtiés par Bouillé et amnistiés par la suite. La Législative les avait reçus à sa barre. La Commune jacobine de Paris organisa en leur honneur des fêtes qui arrachèrent à André Chénier une ode indignée. Cette exaltation de l’indiscipline au moment où ils défiaient la moitié de l’Europe mesure l’esprit politique des Girondins. Ils jetaient dans la guerre un pays ravagé par la démagogie et qui n’avait pas de gouvernement. Ils préparaient ainsi la Terreur. Ils en rendaient la dictature inévitable et même nécessaire.

La guerre de 1792 ressemblait à celle de 1740 par la tradition anti-autrichienne dont elle se réclamait. À d’autres égards, heureusement pour la France, c’était encore une de ces guerres d’autrefois où les armées étaient peu nombreuses, où les campagnes traînaient, où les batailles étaient d’ordinaire de simples engagements, où l’on se portait peu de coups décisifs. C’est quand les guerres seront tout à fait nationales, de peuple à peuple, qu’elles deviendront vraiment terribles, comme Mirabeau l’avait annoncé. Cependant, sous Louis XV, les conflits auxquels nous avions pris part avaient eu lieu en terre étrangère, la supériorité de la France lui permettant de porter dès le début les hostilités au-dehors. Il n’en fut pas de même en 1792. Les discours de Brissot et de Vergniaud ne suffisaient pas à remporter la victoire : il faudrait l’organiser. Trois ans d’anarchie furent payés cher. Le plan consistait à entrer d’abord en Belgique : on espérait que la population se soulèverait en notre faveur. Non seulement elle ne se souleva pas, mais deux de nos corps, qui marchaient l’un sur Mons, l’autre sur Tournai, furent repoussés par les Autrichiens dans une telle panique que le général Dillon fut assassiné par les fuyards. Les causes et les responsabilités de cet échec humiliant étaient trop visibles. Les Girondins s’en déchargèrent en les rejetant sur la trahison du « comité autrichien », ce qui voulait déjà dire clairement de la reine et du roi. Dès lors, c’est à ciel ouvert qu’ils travaillèrent au renversement de la monarchie, en poussant Louis XVI à bout. Ils voulurent le contraindre à signer un décret qui condamnait à la déportation les prêtres insermentés. Un autre décret ordonna la dissolution de sa garde de sûreté personnelle. Enfin, comme les Girondins et les Jacobins craignaient la garde nationale depuis l’affaire du Champ-de-Mars, ils exigèrent la création à Paris d’un camp où seraient appelés 20 000 fédérés pour remplacer les troupes régulières et combattre la contre-révolution, c’est-à-dire, et tout le monde le comprit, pour préparer un coup de main. Louis XVI refusa de sanctionner les décrets et renvoya les ministres girondins le 12 juin. Le roi persistant dans son veto, Dumouriez l’abandonna et partit le 18. Les régiments avaient été éloignés, la garde constitutionnelle licenciée. Les fédérés marseillais, arrivés les premiers à Paris, furent autorisés, après une intervention favorable de Vergniaud, à prendre la tête d’une manifestation populaire contre le double veto. Le 20 juin, un cortège tumultueux, portant une pétition pour le rappel des ministres girondins, défila devant l’Assemblée consentante, puis viola les Tuileries, sans défense. C’est ce jour-là que Louis XVI, à la foule, qui l’insultait et le menaçait, opposa son courage résigné et tranquille et coiffa le bonnet rouge qui lui était tendu.

Les Girondins, qui avaient tout permis, sinon tout organisé, triomphaient de cette humiliation de la monarchie. Mais chacune de leurs victoires sur la monarchie en était une bien plus grande pour les Jacobins. Avec son aveuglement et sa fatuité, la Gironde ne manquait pas une occasion de préparer sa perte avec celle du roi. Des journées d’octobre jusqu’à celle du 20 juin, la puissance et les proportions de l’émeute n’avaient cessé de grandir. Personne ne se dissimulait plus qu’on allait à des convulsions violentes. Les Prussiens, à leur tour, étaient en guerre avec nous : la Gironde avait réalisé ce chef-d’œuvre d’unir la Prusse et l’Autriche, les deux rivales traditionnelles. Alors, sur la proposition de Vergniaud, l’Assemblée décréta que la patrie était en danger. Elle l’était, en effet, par sa faute qui était celle des Girondins : ils n’avaient bien calculé qu’une chose, c’était que la guerre renverserait la monarchie.

En proclamant la patrie en danger, l’Assemblée faisait appel au patriotisme français. En décrétant des enrôlements, elle prenait une décision d’extrême urgence, puisque la France était sur le point d’être envahie. Après tant d’accusations, lancées contre le « comité autrichien », pour retomber sur le roi et la reine, dans l’émotion causée par le péril extérieur et par une mesure aussi extraordinaire que la levée en masse, l’idée que la monarchie avait trahi la nation devait monter avec une force irrésistible. Dans la rue, dans l’Assemblée même, la déchéance de Louis XVI fut demandée. Le résultat que la Gironde avait cherché était atteint, mais c’était le moment que les Jacobins attendaient pour le dépasser. Le roi est coupable, déclara Robespierre : l’Assemblée l’est aussi puisqu’elle l’a laissé trahir. Il ajouta, avec sa tranchante logique, que l’Assemblée, n’ayant pas renversé la royauté quand il le fallait, s’était rendue suspecte et qu’elle ne la renverserait plus que pour usurper la souveraineté du peuple. Il fallait donc la dissoudre, élire une Convention nationale qui réunirait en elle tous les pouvoirs et qui serait aussi inaccessible aux aristocrates qu’aux intrigants. Ce discours, qui ouvrit la Terreur, annonçait une double condamnation à mort : celle de Louis XVI et celle des Girondins. Un frisson passa. Alors, trop tard, les Girondins essayèrent de se rapprocher du roi, de reprendre le rôle des Constitutionnels qui, eux-mêmes, en étaient à conseiller à Louis XVI de monter à cheval et de quitter Paris, autrement dit de recommencer Varennes, tandis que La Fayette était à la veille d’émigrer. Mais Louis XVI qui avait fait, peut-être trop facilement, le sacrifice de lui-même, n’espérait plus rien. Dégoûté de ces palinodies, las de ces factions qui, tour à tour, après avoir poussé plus loin la Révolution, en prenaient peur, il n’avait plus confiance en personne. Il n’avait jamais été enclin à l’action et il ne la croyait pas possible. Les Constitutionnels et les Girondins ne s’entendaient pas. Il n’y avait même pas d’espoir qu’ils s’entendissent entre eux pour former un parti de l’ordre. Jusque dans le panier à son, ils ne seraient pas réconciliés. D’ailleurs, n’était-il pas trop tard ? Toutes les fureurs de la guerre civile s’unissaient pour perdre la royauté. Le manifeste du général prussien Brunswick, publié sur ces entrefaites, était, avec ses menaces insolentes de détruire Paris, conçu dans les termes les plus propres à blesser la fierté des Français, à les convaincre qu’ils n’avaient plus qu’à se battre ou à périr et à les pénétrer de l’idée que l’ennemi et le roi conspiraient contre eux. Si comme on le croit, le marquis de Limon a lancé ce défi sous la signature de Brunswick, on peut dire que c’est de l’émigration que Louis XVI a reçu son dernier coup.

Tandis que le roi se résignait à son sort, les Girondins essayaient vainement de retarder sa déchéance, voyant enfin que ce serait la leur. Une autre émeute, organisée par Danton et Robespierre, leur força la main, le 10 août : ils avaient désarmé le roi et l’Assemblée, livré Paris aux Jacobins en y appelant les fédérés. On ne pouvait compter à peu près, pour protéger les Tuileries, que sur la garde nationale : Mandat, homme sûr, qui la commandait ce jour-là, fut assassiné sur l’ordre de Danton. Depuis les journées d’octobre, jamais la méthode n’avait changé. La Révolution arrivait à son terme comme elle avait progressé : par l’émeute. En même temps que la famille royale, menacée de mort, quittait les Tuileries et se réfugiait au milieu de l’Assemblée, l’insurrection s’emparait par la violence de la Commune de Paris. Les Jacobins étaient pleinement victorieux. Le lendemain du 10 août, Robespierre se rendit à l’Hôtel de Ville et reprit d’un ton plus haut ses menaces aux Girondins. Dès lors, la Commune insurrectionnelle fit la loi et ce fut elle la véritable « Législative ». Elle avait conquis le pouvoir. Siégeant en permanence, elle imposa la suspension du roi, ce qui était la déchéance moins le mot. Elle se fit livrer la famille royale qui fut conduite au Temple, prisonnière. Danton devint Ministre de la Justice. Le tribunal du peuple, le tribunal révolutionnaire, fut créé. Enfin l’Assemblée, toujours sous la pression de la Commune insurrectionnelle, abdiqua tout à fait en votant une nouvelle loi électorale pour la nomination d’une Convention souveraine qui cumulerait tous les pouvoirs, telle que Robespierre l’avait réclamée.

Tant de coups de théâtre, de scènes tragiques, de sang répandu, ont frappé à juste titre les imaginations et les frappaient encore davantage, dans un pays comme la France où la tranquillité, depuis près d’un siècle et demi, n’avait plus été sérieusement troublée, où la vie était brillante et douce. Il en est résulté une tendance à grossir ces événements et à en grandir les personnages. En réalité, ces parvenus de l’émeute étaient à tour de rôle étonnés, puis effrayés de leur victoire. Ils en sentaient la fragilité, doutant d’être suivis par l’ensemble des Français, ils craignaient une réaction et ils avaient raison de la craindre, puisque déjà Thermidor n’était pas loin. De là une infinité d’intrigues obscures dont l’histoire est mal connue, mais que révèlent les accusations de trahison que les hommes des clubs échangeaient entre eux. M. Lenotre a déduit du mystère qui persiste sur le sort de Louis XVII que les plus farouches Conventionnels avaient pu prendre des précautions et des garanties dans l’éventualité d’une contre-révolution. En tout cas, il est clair qu’ils se méfiaient les uns des autres. Il est naturel aussi qu’ayant conquis le pouvoir par l’audace et la violence, en courant des risques certains, ils aient pensé qu’ils ne pouvaient le garder qu’avec « toujours de l’audace », comme disait Danton, et toujours plus de violence. La psychologie de la Terreur est là, puisque le terrorisme s’est exercé à la fois sur les contre-révolutionnaires et à l’intérieur du monde révolutionnaire. Il n’y avait personne qui ne fût « suspect », parce que personne n’était sûr ni du lendemain ni de son voisin. Dantonistes et robespierristes disputent encore entre eux sans que le sens de bien des paroles énigmatiques échappées à Danton et à Robespierre ait été percé, sans que leurs arrière-pensées, leurs secrets soient connus. Les vingt-quatre mois de convulsions qui séparent le 10 août du 9 thermidor sont le paroxysme de cette vie des clubs à laquelle les Constitutionnels, puis les Girondins, dans le même calcul et par la même nécessité, avaient laissé libre cours, parce que c’était la vie même de la Révolution.

Après le 10 août, les Jacobins, malgré leur victoire, n’étaient pas rassurés : l’armée prussienne envahissait la France. On n’était pas sûr du résultat des élections, et surtout, avant la réunion de l’Assemblée nouvelle, les Girondins voulaient que l’usurpation de la Commune eût pris fin. Danton, lié au sort de la Commune insurrectionnelle, ne vit qu’une ressource : terroriser. Ce n’est pas par hasard que les massacres du 2 septembre, précédés de perquisitions domiciliaires et d’arrestations en masse ordonnées par le ministre de la Justice, eurent lieu le jour même où se réunissaient les électeurs parisiens du second degré, et après que, le 30 août, la Législative eût voté que le Conseil de la Commune devait se soumettre à la légalité. Par cette horrible besogne, qui fut leur œuvre, Danton, la Commune insurrectionnelle, les Jacobins se défendaient et prenaient une hypothèque sur la Convention qui, en effet, comme la Législative, représenta une France plus modérée que Paris. Comme la Législative aussi, cette troisième Assemblée fut composée en majorité d’hommes timides, plutôt favorables à la Gironde, mais qui, arrivant peu de jours après les massacres des prisons, étaient d’avance épouvantés. Danton, élu à Paris avec Robespierre et Marat, lui-même, quitta le ministère après y avoir préparé la prochaine débâcle des Girondins.

Ces événements, vus du dehors, ne manquaient pas de donner l’impression que la France se consumait dans l’anarchie et qu’elle courait à sa perte. En mettant bout à bout les manifestations hideuses ou banales de la démagogie, depuis les massacres en règle jusqu’aux pillages de boutiques et de marchés, on pouvait rédiger des rapports effroyables pareils à celui où Roland exposerait bientôt les effets de ce qu’il appelait avec pudeur une « propension désorganisatrice ». On pouvait s’y tromper et il est certain que l’étranger s’y trompa. Il ne calcula pas que, dans le désordre, il survivait des éléments d’ordre, que tout n’avait pas été détruit en France dans l’espace de trois ans, qu’il y subsistait de grandes ressources, que des hommes consciencieux étaient restés à leur poste, continuaient à faire leur métier, travaillaient de leur mieux à maintenir ou à rétablir une organisation. La France possédait encore des administrateurs et des officiers. Cette armature la sauva. Les volontaires qui arrivaient aux armées y portaient au moins autant d’insubordination que d’enthousiasme. Ils y trouvèrent d’anciennes troupes, des cadres, des chefs instruits, une discipline qui reprit peu à peu le dessus. Cet « amalgame » finit par donner des régiments solides et par mettre en valeur le tempérament militaire de la nation. C’est ce que les Prussiens n’attendaient pas. Ayant jugé la France encore plus bas qu’elle n’était, encouragés par la reddition de Longwy et de Verdun, ils furent déconcertés à la première résistance. Quoique Brunswick fût maître de la route de Châlons, il ne voulut pas s’y engager après le combat de Valmy, affaire médiocre en elle-même, puisqu’il n’y eut pas huit cents hommes hors de combat de chaque côté, mais grosse de conséquences. Les Prussiens, ayant trouvé le morceau plus dur qu’ils ne croyaient, car ils comptaient sur une promenade militaire, s’en tinrent là. Ils ne se souciaient pas d’être retenus en France tandis que l’Autriche et la Russie se partageraient la Pologne, et il leur suffisait que la Révolution fût incapable d’empêcher ce nouveau partage, qui, en effet, eut lieu. D’ailleurs, Dumouriez, trop heureux de son succès de Valmy, se garda de poursuivre Brunswick et d’exposer son armée, dont il connaissait la faiblesse, à un retour offensif de l’adversaire. Il proposa même la paix à la Prusse et une alliance, qu’elle repoussa, contre la maison d’Autriche, tant était puissante chez les hommes du dix-huitième siècle l’illusion que le pays du grand Frédéric ne pouvait être que notre ami.

Valmy est du 20 septembre 1792. La Convention s’ouvrait le 21. Elle proclama aussitôt la République. Mais, cette République, qui la gouvernerait ? Quel parti aurait le pouvoir ? Dès le premier jour, la lutte éclata entre la gauche et les Girondins, devenus la droite de la nouvelle Assemblée. Ceux-ci, comptant sur la sympathie des députés des départements, attaquèrent aussitôt les Jacobins, leur reprochèrent l’usurpation de la Commune de Paris et les massacres de septembre. Louvet demanda la mise en accusation de Robespierre et des septembriseurs. La majorité n’osa pas le suivre. Ses amis de la Gironde eux-mêmes l’abandonnèrent, parce qu’ils sentirent que, pour une pareille réaction, la force leur manquait. Ainsi, dès le début, les Girondins avaient commis une faute grave : ils avaient menacé leurs alliés de la veille, leurs adversaires d’aujourd’hui, et ils avaient montré qu’ils n’avaient pas les moyens d’exécuter leur menace. Un mois après l’ouverture de la Convention, leur cause était déjà perdue. Les Jacobins, qui avaient commencé par se défendre, prenaient l’offensive. Accusés de meurtre et d’anarchie, ils accusèrent à leur tour. L’accusation qu’ils avaient encourue était capitale. Leur riposte, pour les sauver, devait l’être aussi. L’accusation qu’ils lancèrent était celle dont les Girondins s’étaient servis contre les ministres constitutionnels et contre la royauté : trahison, incivisme, complicité avec les contre-révolutionnaires. La Gironde avait inventé le « comité autrichien ». Sur de semblables apparences, on imagina contre eux le crime de fédéralisme, d’attentat à la République une et indivisible. Ainsi, en tout, les Jacobins manœuvraient la Gironde, la tenaient par sa peur de ne pas sembler assez républicaine, la repoussaient de position en position. La mise en accusation de Robespierre avait été manquée. La riposte des Jacobins fut la mise en jugement de Louis XVI. Le régicide serait l’épreuve de toutes les sincérités républicaines. Tombés dans ce piège, les Girondins n’en sortirent pas. Ils avaient condamné les effusions de sang ; ils étaient mis en demeure de faire tomber la tête du roi ou de se rendre suspects. Ils n’évitèrent ni l’un ni l’autre. Répugnant au crime, ils proposèrent l’appel au peuple en guise d’échappatoire. Aussitôt la rue, les sections, les tribunes menacèrent la Convention qui céda à la même pression que les précédentes Assemblées. Elle repoussa l’appel au peuple. Sur la mort, les Girondins en déroute se divisèrent. La direction leur échappait. Ils n’étaient même plus un parti. La mort sans sursis, enjeu de cette bataille pour le pouvoir, fut votée par 361 voix sur 721 députés présents. Le duc d’Orléans, conventionnel de gauche sous le nom de Philippe-Égalité, la vota avec la Montagne. Mais déjà le régicide lui-même ne pouvait plus sauver personne. La guillotine était en permanence sur la place de la Révolution.

La déclamation de ce temps-là a laissé croire que la Convention avait lancé à l’Europe la tête du roi comme un défi. Le 21 janvier 1793, jour de l’exécution de Louis XVI, l’Autriche, la Prusse et la Russie étaient occupées à partager la Pologne. L’émotion dans les cours ne fut pas plus grande qu’elle ne l’avait été après l’exécution de Charles Ier. À la vérité, son défi le plus grave, la Révolution l’avait déjà jeté, et à qui ? À l’Angleterre. Et ce n’était pas la tête du roi.

On s’est demandé souvent comment la Révolution était devenue conquérante et l’on a donné beaucoup d’explications qui contiennent une part de vérité. L’esprit de propagande, de croisade révolutionnaire, la tradition des frontières naturelles, le souvenir, resté si puissant, de la politique de Richelieu et de la lutte nationale contre la maison d’Autriche : ces éléments de la vie morale du peuple français ont contribué pour une large part à rendre la Révolution guerrière et à lui donner des motifs d’annexer des peuples sous prétexte de les libérer. Cependant, si nouveaux qu’ils fussent dans les affaires, les Conventionnels n’ignoraient pas tous les grandes lois de la politique européenne. Ils tenaient à la neutralité de l’Angleterre et il était une chose que jamais l’Angleterre ne devait permettre : c’était que la France fût maîtresse des Pays-Bas. Pourquoi avaient-ils accepté les plans de Dumouriez sur la Belgique, que la victoire de Jemmapes venait de lui ouvrir ? Ici, il faut se rappeler que la Révolution tombait chaque jour plus bas dans la détresse financière, qu’elle était écrasée sous le flot des assignats. Les conquêtes furent un espoir. Puisque nos armées, où Dumouriez rétablissait la discipline, avaient délivré la République de l’invasion, pourquoi ne la délivreraient-elles pas de la pauvreté ? Il fallait à tout prix sortir d’une impasse, trouver, disait Cambon, « un moyen d’écoulement pour diminuer la masse des assignats circulant en France » et « augmenter le crédit de ces assignats » par l’hypothèque que « fourniront les biens mis sous la garde de la République ». Pour une très large part, cette nécessité détermina les politiques et les financiers à approuver l’occupation et l’exploitation de la Belgique, sous des prétextes tirés de la philosophie révolutionnaire, malgré le risque d’une intervention anglaise que l’on essaierait de détourner, tandis que Custine passait le Rhin. D’abord bien reçu par les populations rhénanes, depuis longtemps francisées, Custine les souleva contre nous, dès qu’il eut frappé d’une grosse contribution la ville de Francfort d’où il fut bientôt chassé par les Prussiens. Aussitôt après notre victoire de Jemmapes (6 novembre 1792), l’Angleterre était d’ailleurs résolue à la guerre plutôt que de laisser les Français en Belgique. L’exécution de Louis XVI ne fut que l’occasion d’un conflit devenu inévitable : les Anglais se seraient peu souciés de l’exécution de Louis XVI si, le 21 janvier, nous n’eussions déjà occupé Anvers.

Alors commença la guerre véritable, celle de l’Angleterre et de la France, l’éternelle guerre pour les Pays-Bas, la même sous la Révolution que sous Philippe le Bel, la vieille guerre pour la suprématie maritime de la Grande-Bretagne, la même que sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Il ne s’agissait plus d’une guerre continentale avec des adversaires comme la Prusse et l’Autriche, sur lesquels la France pouvait encore remporter des succès. La coalition retrouvait sa tête et sa caisse. Cette fois, l’Angleterre allait mener la lutte jusqu’au bout, d’autant plus résolue à liquider son vieux compte avec la France qu’elle la voyait privée de ses forces navales par la Révolution, puis rendue incapable de les reconstituer par sa détresse financière. La Révolution, et ce fut une de ses fautes les moins visibles et les plus choquantes, se mit en conflit avec la plus grande puissance maritime du monde, sans avoir elle-même d’escadre et sans espoir d’en retrouver. Car une marine, instrument de précision, ne s’improvise pas ; la nôtre était ruinée par l’anarchie, et, comme disait Villaret-Joyeuse, « le patriotisme ne suffit pas à diriger les vaisseaux ». Profitant de cette situation unique, l’Angleterre ne devait plus quitter la partie qu’elle ne l’eût gagnée. Lente comme toujours à entrer en pleine action, longue à se décider et à se préparer, par la nature de son gouvernement parlementaire, elle étendit elle-même la durée et la gravité de cette guerre, parce qu’elle n’y mit que peu à peu toutes ses ressources, tandis que la France, retrouvant sa supériorité sur terre, s’enfonçait dans l’illusion déjà ancienne que des victoires terrestres suffiraient à mettre l’Angleterre à genoux. L’illusion ne prendra fin qu’à Waterloo.

On a voulu voir dans les événements révolutionnaires, dans la Terreur elle-même, des raisons profondes et une ligne de conduite calculée. L’extrême confusion de cette période montre plutôt que les hommes de la Révolution prenaient des décisions de circonstance. Depuis la Constituante il en était ainsi. La vérité, c’est qu’il y avait le plus grand trouble dans les esprits. Danton, qu’on a représenté comme un homme tout d’une pièce, n’était pas le moins flottant. Élevé au pouvoir par la journée du 10 août et les massacres de septembre, il n’était pas plus capable que ne l’avaient été les Girondins d’« endiguer » la Révolution. Il eût voulu se placer entre l’Assemblée et la Commune, entre la Gironde et les Jacobins quand déjà les positions étaient prises. Les Girondins avaient enfin découvert que la Commune était le véritable gouvernement de la Révolution et ils n’admettaient pas que ce pouvoir usurpé commandât toute la France. À quoi les Jacobins répliquaient qu’en dressant les départements contre Paris, la Gironde se rendait coupable de « fédéralisme », qu’elle tendait à rompre l’unité de la République, qu’elle trahissait la nation. Danton était trop compromis avec la Commune, il avait trop besoin d’elle, dans le cas où il aurait à rendre compte du sang répandu, pour travailler à la renverser. Mais les Girondins périssaient s’ils ne la renversaient pas. En devenant homme de gouvernement à son tour, Danton se mettait dans une contradiction insoluble. On l’admire d’avoir appuyé l’institution du tribunal révolutionnaire qui devait régler et modérer la Terreur : il lui donnait son instrument, il la perfectionnait, à peu près comme le docteur Guillotin avait perfectionné la hache du bourreau. Lorsque la Terreur fut légalisée, elle n’en resta pas moins livrée aux plus violents. Et il ne manqua plus qu’une formalité, légale elle aussi, pour que Robespierre et ses amis y fissent passer leurs adversaires politiques, confondus avec les traîtres, les contre-révolutionnaires et les fauteurs d’anarchie que le tribunal révolutionnaire devait châtier : il y suffit que les membres de la Convention cessassent d’être inviolables.

À la fin du mois de mars, la Convention avait déjà tiré de son sein le Comité de Salut public pour contrôler les ministres, c’est-à-dire pour gouverner directement. Afin que les contrôleurs fussent à leur tour contrôlés, selon la logique du terrorisme, les Conventionnels, sur la proposition de Marat, avaient renoncé à leur inviolabilité. Alors les révolutionnaires purent se guillotiner entre eux.

Marat, « fanatique désintéressé », a été l’homme le plus influent de la Révolution, celui qui l’a menée du dehors avec le plus de suite, parce qu’il avait l’instinct démagogique, c’est-à-dire le don de deviner les passions populaires et le talent d’exprimer les haines et les soupçons de la foule de la façon même dont elle les sentait. Marat, écrivain et agitateur, a été un terrible artiste de la démagogie. Il inspirait du dégoût à Robespierre lui-même, mais il était, depuis l’origine, indispensable au progrès de la Révolution dont le développement — c’est la clé dont on ne doit pas se dessaisir — était lié à une agitation chronique de la population parisienne, à la possibilité de provoquer des émeutes à tout moment. Camille Desmoulins disait avec raison « qu’il n’y avait rien au-delà des opinions de Marat ». La marche de la Révolution ne s’arrêtera pas le jour même où Charlotte Corday aura tué ce monstre, mais elle en sera sensiblement ralentie. Robespierre, devenu homme de gouvernement à son tour, aura moins de peine à faire front contre des meneurs subalternes comme Hébert, et, par là, il rendra lui-même possible la réaction de Thermidor.

En attendant, les Girondins avaient compris que, pour sauver leur propre tête, ils devaient frapper l’homme par qui la Révolution communiquait avec l’anarchie et y trouvait en toute circonstance critique sa force de propulsion. Une de leurs pires illusions, que Danton semble avoir partagée, fut que le tribunal révolutionnaire leur servirait à les délivrer de Marat. Ils obtinrent de l’Assemblée qu’elle le mît en accusation. Mais en le déférant à Fouquier-Tinville et aux jurés parisiens, c’était comme si elle l’avait envoyé se faire juger par lui-même. L’acquittement de Marat fut triomphal et les Girondins reçurent de l’extrême gauche ce nouveau coup.

Le mois d’avril 1793 et les deux mois qui suivirent furent aussi mauvais pour eux que pour la République. On n’avait jamais été si bas. Dumouriez avait échoué en Hollande, perdu la Belgique, puis il avait émigré, comme La Fayette, après avoir livré aux Autrichiens les commissaires de la Convention. La défection du vainqueur de Valmy et de Jemmapes signifiait un manque de confiance qui pouvait devenir grave. Elle redoubla à Paris l’ardeur des luttes politiques, parce que, Danton ayant été en rapport avec Dumouriez, les Girondins l’accusèrent d’avoir trahi. Danton s’en défendit avec violence. Mais si sa parole était toujours hardie, sa pensée était hésitante. Il était troublé, incertain, comme un homme qui avait à se reprocher au moins les massacres de septembre. L’accusation lancée contre lui eut pour effet de le rejeter vers la gauche. Il prit parti contre les Girondins lorsque ceux-ci, effrayés par l’acquittement de Marat, reportèrent leur offensive contre la Commune de Paris. Ralliant toujours, quand ils invoquaient le respect de l’ordre, une majorité à la Convention, ils avaient pu imposer un conseil de surveillance à la municipalité jacobine. La riposte des Jacobins fut conforme au procédé qui n’avait cessé de réussir dans les journées révolutionnaires — violente campagne des clubs et de la presse contre la Gironde accusée de fédéralisme et de royalisme, excitations prodiguées à la population parisienne maintenue en état d’énervement par la dépréciation croissante des assignats, les mauvais approvisionnements dus à la loi du maximum, et la peur de la disette qui, disait Lanjuinais, restait « le levier des insurrections ». Après cette savante préparation, la Commune convoqua les troupes ordinaires de l’émeute. Le « général » Henriot, à la tête des sections les plus avancées de la garde nationale, cerne la Convention, pointe des canons sur elle, empêche les députés d’en sortir, leur prouve qu’ils sont à la discrétion de la Commune, leur impose la mise en accusation des Girondins. Robespierre avait tout machiné, Danton fut au moins consentant. Cette journée du 31 mai 1793, exact pendant contre la Gironde du 20 juin 1792 qu’elle avait organisé contre Louis XVI, humiliait l’Assemblée comme, un an avant, avait été humiliée la monarchie.

Par ce coup de force, les Jacobins, déjà maîtres de Paris, le deviennent du gouvernement qui se compose désormais du Comité de Salut public et de la Commune. Les Girondins, sauf trois ou quatre, s’enfuient, tentent vainement de soulever les départements. Ils trouveront, pour la plupart, une fin misérable dans le suicide ou sur l’échafaud. En octobre, le procès des Girondins, auteurs conscients et volontaires de la guerre à l'Autriche et à l’Europe, coïncida avec l’exécution de Marie-Antoinette, « l’Autrichienne ». Philippe-Égalité, Mme Roland, l’ancien maire Bailly, tous les personnages du drame, artisans du malheur des autres et de leur propre malheur, se succédèrent en quelques jours sous le couteau.

Par une surenchère continuelle, à force de patience et de démagogie, grâce surtout au maniement des clubs et de l’émeute, Robespierre était vainqueur. Après le 31 mai, il était le maître et tous ceux qui passaient, qui allaient encore passer par les mains du bourreau en attendant qu’il y passât lui-même, avaient contribué à l’amener au pouvoir. Mais dans quel état prenait-il la France ! De nouveau, nos frontières étaient ouvertes à l’invasion. Au printemps, l’enrôlement forcé de 300 000 hommes, ajouté à la guerre religieuse et à l’exécution de Louis XVI, avait définitivement soulevé la Vendée qui n’estima pas que la conscription et la caserne fussent des conquêtes de la liberté. Lyon et Marseille étaient en révolte contre les Jacobins. Pour leur échapper, Toulon se donnait aux Anglais. Dans ces circonstances épouvantables, la France était sans autre gouvernement que celui de la Terreur. Par la position démagogique qu’il avait prise contre les conspirateurs et les traîtres, par sa propension à en voir partout, Robespierre incarnait la guerre à outrance. La justification de la Terreur, c’était de poursuivre la trahison : moyen commode pour le dictateur d’abattre ses concurrents, tous ceux qui lui portaient ombrage, en les accusant de « défaitisme ». Par là aussi sa dictature devenait celle du salut public. Elle s’était élevée par la guerre que les Girondins avaient voulue sans que la France eût un gouvernement assez énergique pour la conduire. Brissot et ses amis avaient tiré un vin sanglant. Il ne restait plus qu’à le boire.

C’est ainsi, dans cette mesure et pour ces raisons, que malgré ses atroces folies, malgré ses agents ignobles, la Terreur a été nationale. Elle a tendu les ressorts de la France dans un des plus grands dangers qu’elle ait connus. Elle a contribué à la sauver ou plutôt à différer l’heure qui reviendra à la fin du Directoire, que Napoléon Ier reculera encore, jusqu’au jour où il sera lui-même vaincu. Tout donne à croire que, dans l’été de 1793, la République eût succombé, que le territoire eût été envahi si l’Angleterre avait été prête, si elle avait soutenu les insurgés vendéens, si la Prusse, l’Autriche et la Russie n’eussent encore été occupées à dépecer la Pologne, victime substituée à la France, si elles n’eussent été distraites et divisées par la question d’Orient. Sans ce répit, la Révolution n’aurait pu écraser ses ennemis de l’intérieur. Les effets de la réorganisation militaire à laquelle se dévouait Carnot n’auraient pas pu se faire sentir et la levée en masse n’aurait été que la levée d’une cohue incapable de résister à l’effort d’une coalition.

Désespérée en juillet 1793, la situation se rétablissait en octobre par la victoire de Wattignies qui débloquait la frontière du nord. L’insurrection vendéenne reculait, l’insurrection lyonnaise était brisée. En décembre, la Vendée sera définitivement vaincue, Bonaparte se sera signalé à la reprise de Toulon, l’Alsace sera délivrée, la Belgique nous sera ouverte encore une fois. Quelques historiens se sont demandé pourquoi la Révolution ne s’était pas modérée à ce moment-là. Ils excusent la Terreur tant que « la patrie est en danger ». Ensuite ils se voilent la face devant ses excès. Une vue plus large des nécessités devant lesquelles se trouvaient Robespierre et le Comité de Salut public rend compte de la continuation du terrorisme. On oublie que l’état des finances était toujours plus désastreux, que l’abîme se creusait encore par l’énormité des dépenses militaires. Il fallait de l’argent à tout prix : la guerre devait nourrir la guerre et c’était devenu un système de « vaincre l’ennemi et de vivre à ses dépens », de conquérir pour enrichir la République. La guerre continuant, la Terreur devait continuer aussi. Mais elle servait à autre chose : elle était un instrument de confiscation. Elle servait à prendre les biens des émigrés, à spolier les suspects et les riches, dans l’illusion, qui durait depuis la Constituante, qu’on donnerait enfin une garantie solide aux assignats.

La Terreur ne pouvait donc pas s’arrêter d’un signe. Robespierre était conduit à se comporter comme un chef. Il commençait à redouter l’anarchie : le premier il osa frapper la canaille parisienne avec Hébert et les hébertistes. Tout de suite après, ce furent Danton et les dantonistes, les « indulgents », ceux qui penchaient pour une paix prématurée, qu’il envoya à la guillotine. L’illuminisme de Robespierre, son jargon prétentieux et mystique n’empêchent pas de remarquer l’insistance avec laquelle, à chacun des grands procès politiques, il parle des traîtres, des agents anglais, du rôle des banquiers, des étrangers suspects comme Anacharsis Clootz, qui pullulaient depuis les débuts de la Révolution, tout un monde bizarre, inquiétant, où il « épura » sans pitié, mais peut-être pas toujours sans discernement, et qu’il expédia à la guillotine, à côté de ce qu’il y avait en France de plus noble et de meilleur, pêle-mêle avec des innocents, des savants et des poètes. Robespierre se faisait appeler « l’incorruptible ». Il y avait donc des corrompus ? On a ici l’impression de ces histoires d’argent, de police et d’espionnage qui sont communes à tous les milieux révolutionnaires.

Au mois d’avril 1794, la Terreur dure toujours. Danton a été supprimé, Camille Desmoulins et sa Lucile aussi. Les hommes de la Révolution se sont dévorés entre eux. Seuls ont échappé les prudents et les habiles, ceux qui ont eu, comme disait Sieyès, le talent de vivre. Mais à force d’épurer la Révolution, Robespierre en a tari la sève. Lui-même, avec le jacobinisme, il est toute la Révolution. Il n’y avait plus rien après les opinions de Marat. Il n’y a plus personne après Robespierre. Il a grandi, depuis la Constituante, par les surenchères que favorisait le principe politique en vigueur depuis 1789 : pas d’ennemis à gauche. Maintenant, quelles sont ses idées ? Que veut-il ? Où va-t-il ? Il ne le sait pas lui-même. On prête à ce despote les projets les plus bizarres, et la cour de Vienne s’intéresse à « Monsieur de Robespierre ». Pourtant il n’invente plus autre chose que la fête ridicule de l’Être suprême, tandis que la guillotine fauche tous les jours, éclaircit les rangs de l’Assemblée, dégarnit jusqu’à la Montagne. Il ne restait plus guère que ceux qui, par peur, avaient dit oui à tout. Une peur suprême leur donna le courage du désespoir. Robespierre sentit que la Convention lui échappait et il voulut recourir au moyen ordinaire, celui dont l’effet, jusque-là, n’avait jamais manqué : l’intervention de la Commune. On vit alors, au 9 thermidor, cette chose extraordinaire. Les Conventionnels qui survivaient étaient les plus sagaces et les plus subtils, puisqu’ils avaient réussi à sauver leur tête. Ils s’avisèrent de ce qu’on ne semblait jamais avoir compris depuis le 10 août : que ces fameuses « journées » n’étaient au fond que de petites affaires de quartier, qu’avec un peu de méthode, d’adresse et d’énergie, il était possible de mettre les émeutiers en échec. Sur quoi reposait la Commune jacobine ? Sur les sections. Il s’agissait, pour empêcher une « journée », pour arrêter Santerre et Henriot, de protéger d’abord le point menacé avec des sections modérées, puis de prendre l’offensive contre l’émeute. Il ne suffisait donc pas, pour renverser Robespierre, de voter sa mise en accusation. Il fallait être sûr de ce qui se passerait hors de l’Assemblée. Tallien et Barras se chargèrent de la manœuvre. Elle réussit grâce à une seule section, la section Le Pelletier, qui donna le signal de la résistance. Robespierre, réfugié à l’Hôtel de Ville, connaissait trop bien le mécanisme de la Révolution pour ne pas savoir qu’il était perdu si l’émeute et la Commune commençaient à reculer. Il voulut se tuer, se manqua et, le lendemain, fut porté tout sanglant sur l’échafaud (27-29 juillet 1794).

Après la chute de Robespierre, la France respira. Un violent mouvement de l’opinion publique exigea et obtint le châtiment des « bourreaux barbouilleurs de lois ». La guillotine servit encore pour les plus marquants et les plus abominables des terroristes, comme le tribunal révolutionnaire avait servi contre ceux qui l’avaient institué. Mais si la réaction thermidorienne était un soulagement, ce n’était pas une solution. Que cherchait la Révolution depuis l’origine ? Un gouvernement. Elle avait usé trois ou quatre constitutions, pas même viables à peine appliquées. La Terreur était un état frénétique qui ne laissait après lui qu’impuissance et dégoût. Du 9 thermidor au 18 brumaire (les deux dates restées les plus célèbres du nouveau calendrier républicain), la Révolution cherche à se donner un gouvernement qui soit un gouvernement libre, conforme à ses principes, et elle échoue.

Lorsque les modérés de la Convention, par une épuration suprême, se furent délivrés de Robespierre et de la « queue de Robespierre », ils se retrouvèrent devant les mêmes difficultés que leurs prédécesseurs : difficultés d’argent accrues avec la marée montante des assignats, guerre extérieure, confusion intense au-dedans. Beaucoup de Français, excédés de l’anarchie, de la misère et des souffrances causées par l’avilissement du papier-monnaie, aspiraient à l’ordre et le concevaient sous la forme d’un retour à la royauté. Beaucoup, d’autre part, étaient trop engagés dans la Révolution, y avaient trop d’intérêts, pour ne pas appréhender un retour à l’ancien régime : c’était en particulier le cas des régicides, des acquéreurs de biens nationaux et des militaires. Enfin le jacobinisme était loin d’être mort. Pendant cinq années, la Révolution fut occupée à se tenir à égale distance du royalisme et du terrorisme, sans réussir à autre chose qu’à entretenir le désordre et à préparer le gouvernement autoritaire qui sortirait d’elle pour la conserver.

La genèse du 18 brumaire est simple. Que se passe-t-il après Thermidor ? Désormais la Convention sait ce qu’il faut faire pour éviter une revanche des Jacobins. Le 12 germinal et le 1er prairial, l’émeute se renouvelle et avorte parce qu’elle n’a plus de direction ni d’organisation, la Commune de Paris ayant été supprimée. Pourtant, au 1er prairial, l’alerte a été chaude. La foule a encore envahi l’Assemblée, tué le député Féraud, et porté sa tête au bout d’une pique. L’insurrection vaincue grâce aux sections modérées, les thermidoriens se décident enfin à prendre la mesure devant laquelle la Révolution avait toujours reculé : la garde nationale perd son autonomie et elle est placée sous la direction d’un comité militaire. Alors l’influence politique commence à passer du côté de l’armée, une armée victorieuse qui vient, par un étonnant exploit, de conquérir la Hollande avec Pichegru. Qui aura l’armée pour lui aura le pouvoir. L’ère des généraux commence. Le 13 vendémiaire, il faut appeler Bonaparte et son artillerie pour écraser un mouvement royaliste à Paris. Le 18 fructidor, le Directoire appellera Augereau. Ces deux opérations, exigées par le salut de l’idée révolutionnaire, ont été l’école du coup d’État.

Le 18 fructidor est d’une importance particulière pour la suite des choses, parce qu’il constitue le lien qui unit la Révolution à l’Empire. Il faut donc voir les origines de ce coup de barre à gauche qui fut destiné à empêcher la réaction et la paix tout à la fois. En 1792, la Révolution, pour s’achever, avait voulu la guerre. À tous les égards elle en avait vécu, elle s’en était nourrie. Elle n’en pouvait plus sortir sans s’arrêter. Mais déjà il ne dépendait plus d’elle d’en sortir. Elle en était prisonnière comme Napoléon en sera prisonnier, parce qu’elle avait provoqué un ennemi, l’Angleterre, qui était résolu à ne poser les armes qu’après avoir vaincu.

En 1795, après deux campagnes heureuses en Hollande et dans les Pyrénées, la Convention avait saisi l’occasion de conclure la paix avec la Prusse que, dans l’esprit du dix-huitième siècle, elle s’affligeait de combattre, espérant toujours l’avoir comme alliée. Elle avait également conclu la paix avec l’Espagne, la seule des puissances dont on pût dire qu’elle était entrée dans la lutte pour venger Louis XVI. La Prusse avait ce qu’elle voulait en Pologne, elle s’inquiétait des projets de l’Autriche et de la Russie en Orient. Pour reprendre sa liberté, elle signa le traité de Bâle et se désintéressa de la rive gauche du Rhin, moyennant compensation en Allemagne à son profit. Les Bourbons d’Espagne comprirent de leur côté qu’ils travaillaient uniquement pour l’Angleterre et se rapprochèrent de la France républicaine dans l’esprit de l’ancien pacte de famille. La Convention signa cette double paix en ajoutant qu’elle était un moyen de poursuivre avec plus d’acharnement la guerre contre les autres ennemis. Les hostilités continuèrent avec l’Angleterre et l’Autriche.

Cependant la Convention, qui avait aboli la dictature terroriste, qui avait condamné l’absurde constitution jacobine, se voyait obligée d’échafauder un gouvernement régulier et de recourir à des élections. Il était probable que ces élections n’étant pas jacobines, seraient dans un sens très modéré, sinon réactionnaire, et par conséquent favorable à la paix. La Constitution de l’an III essaya de reconstituer un pouvoir exécutif régulier en créant un Directoire de cinq membres et un pouvoir législatif équilibré, composé de deux assemblées ou conseils, celui des Anciens et celui des Cinq-Cents. Dans cette Constitution, la partie la mieux calculée était celle qui prévoyait que le Corps législatif ne serait élu que par tiers. L’ancienne Convention était donc sûre de garder quelque temps la majorité. Elle évitait les brusques déplacements d’opinions et fut libre de poursuivre la lutte contre l’ennemi extérieur, bien que les premières élections partielles eussent montré dans le pays un courant favorable à la paix.

Si pitoyable qu’ait été le gouvernement du Directoire, il n’est pas juste de lui reprocher d’avoir continué la guerre au moment où ses finances tombaient au dernier degré de la détresse. Cette détresse même persuadait l’ennemi qu’avec un peu de patience il viendrait à bout des Français. Il avait été fabriqué pour 45 milliards d’assignats tombés à rien. Le Directoire se décida à brûler solennellement la planche qui servait à les imprimer, mais, se trouvant sans ressources, remplaça ce papier-monnaie par un autre, les mandats territoriaux, qui eurent aussitôt le même sort. Si quelques spéculateurs s’enrichissaient, les rentiers, les fonctionnaires mouraient de faim. Nos soldats, dont le nombre croissait par la conscription, n’avaient pas de souliers. Bientôt la misère allait favoriser la propagande socialiste et la conspiration de Babeuf. Il est donc naturel que le Directoire ait continué de concevoir la guerre comme un moyen de lever des contributions sur l’étranger et de trouver des ressources, et aussi qu’il ait appréhendé le retour, après une paix blanche, de troupes affamées et déguenillées, qu’il ait enfin approuvé le plan audacieux de Bonaparte, la conquête et le pillage de l’Italie. La destruction de la planche aux assignats, symbole de la banqueroute que la Révolution s’était flattée d’éviter, est du 19 février 1796. Le 22, Bonaparte recevait le commandement de l’armée des Alpes qu’il entraînait vers « ces riches provinces » où elle trouverait « honneur, gloire et richesse ». Bonaparte tint parole. Une campagne marquée par une série de victoires, Castiglione, Arcole, Rivoli, lui permit d’accomplir son programme. Désormais, il n’en changera plus. Il fera de ses batailles une source de profits. Pendant quinze ans, il conduira la guerre, non seulement sans qu’elle coûte rien à la France, mais en travaillant par elle à la restauration financière, jusqu’au jour où les peuples d’Europe, rançonnés, se soulèveront.

Un général victorieux et qui apportait de l’argent se rendait indispensable. Et la popularité de Bonaparte grandissait. Il n’en est pas moins vrai que bien des Français se demandaient si l’on allait se battre toujours, enrôler toujours, conquérir toujours. On savait aussi que les partisans les plus passionnés de la guerre étaient les Jacobins. On craignait que la situation qui avait mené à la Terreur n’y reconduisit. En 1797, au moment où l’Autriche, chassée de l’Italie, menacée jusque chez elle, signait les préliminaires de Leoben, les élections avaient envoyé aux Conseils une nouvelle fournée de modérés, opposés à la politique belliqueuse. Dans l’état de misère et d’anarchie où était la France, avec un gouvernement faible, divisé et méprisé comme le Directoire, la continuation de la guerre, aux yeux des hommes raisonnables, était une absurdité et devait produire une catastrophe. Il fallait, disaient-ils, profiter de la défaite de l’Autriche, de l’abattement de Pitt qui entraînait des pourparlers à Lille et se montrait disposé à reconnaître les conquêtes de la Révolution, celle de la Belgique et de la rive gauche du Rhin, la République batave de Hollande et la République cisalpine d’Italie, annexes de la République française. Un des directeurs était d’avis que cette occasion ne devait pas être perdue : c’était Barthélemy, le négociateur du traité de Bâle, diplomate d’ancien régime, élève de Vergennes. Carnot hésitait, redoutant un retour des Bourbons autant que la dictature militaire. Les trois autres, Rewbell, Larevellière et Barras (quoique ce dernier, vénal et corrompu, fût flottant), pensaient que la paix offrirait plus de difficultés que la guerre, que le gouvernement aurait à résoudre des problèmes insolubles ou qu’il serait renversé par la réaction dont la paix serait le triomphe. Ils pensaient aussi que les auteurs et les bénéficiaires de la Révolution auraient des comptes à rendre, particulièrement les régicides, et ils se disaient — en quoi ils n’avaient sans doute pas tort — que les dispositions de Pitt ne dureraient pas, qu’une Angleterre nous laissant nos conquêtes du Rhin à l’Adige, c’était trop beau, que la guerre reprendrait sans retard et dans des conditions moins bonnes pour nous, le ressort s’étant une fois détendu.

Les partisans de la paix avaient la majorité dans les conseils, mais aucune force organisée avec eux. Les partisans de la guerre pouvaient compter sur les Jacobins, les « patriotes » et les soldats. Ils attaquèrent violemment les royalistes, les modérés, confondus sous le nom de « faction des anciennes limites », et provoquèrent aux armées, avec la connivence des jeunes généraux, des adresses contre les ennemis de la République. On avait besoin, pour l’opération, d’un homme à poigne : Bonaparte envoya à Paris Augereau qui envahit la salle des conseils, accompagné de Rossignol et de Santerre, revenants du jacobinisme, arrêta les députés qui protestaient et se vanta le lendemain du 18 fructidor que son expédition eût réussi « comme un ballet d’opéra » (4 septembre 1797).

Les modérés avaient été « fructidorisés ». Ce fut une Terreur sèche, à peine moins cruelle que l’autre, l’échafaud étant remplacé par la déportation. Des députés, le directeur Barthélemy lui-même, furent envoyés à la Guyane avec de nombreux prêtres, dont beaucoup périrent. Les arrestations, les proscriptions, les persécutions recommencèrent sous l’influence des Jacobins auxquels la haute main avait été rendue par ce coup d’État.

De son « proconsulat d’Italie », le général Bonaparte, grand favori du Directoire, observait les événements. Il avait approuvé, aidé le 18 fructidor. Il en profita. Il vit que désormais le soldat était le maître, que le Directoire allait se rendre impopulaire par son retour violent vers la gauche, que le besoin d’un gouvernement stable, rassurant pour les personnes et pour les biens, serait bientôt senti. Ce gouvernement, restaurateur de l’ordre et de l’autorité, appuyé sur des hommes qui n’avaient plus d’autres moyens d’existence que le métier militaire, devrait aussi conserver les résultats de la révolution, dont Bonaparte lui-même n’était que le plus grand des parvenus. Celui-ci spécula sur les deux tendances entre lesquelles les Français étaient partagés. Avant fructidor, le général Bonaparte, qui fait déjà de la politique, est le plus ardent à reprocher au parti de la paix de compromettre le fruit de ses victoires d’Italie. Après fructidor, il change d’attitude, il signe avec l’Autriche la paix de Campo-Formio, une paix de transaction qui renvoie les affaires les plus difficiles, celles d’Allemagne, à un futur Congrès, celui de Rastadt.

Si Bonaparte, dès 1797, a entrevu la conduite à tenir pour le cas où les circonstances lui offriraient un rôle politique en France, il avait des visées plus immédiates. Ces temps étaient durs. Il fallait vivre. Les généraux, comme les autres, cherchaient, plus ou moins adroitement, à s’assurer du lendemain : Dumouriez s’était déjà trompé, Pichegru, empêtré dans ses intrigues, allait finir par le suicide. Bonaparte vit grand et vit juste. Son proconsulat d’Italie ne devait pas être éternel. Il inventa autre chose, une expédition d’Égypte, une entreprise d’Orient, glorieuse et fructueuse, moyen auquel des Français avaient pensé pendant tout le dix-huitième siècle, de frapper l’Empire anglais des Indes. Hoche s’était acharné à des projets de débarquement, toujours infructueux, dans le Pays de Galles et en Irlande. On n’y renonçait pas, mais, pour venir à bout des Anglais, il fallait tenter autre chose. Quelque aventureuse qu’elle fût, la proposition de Bonaparte fut acceptée par le Directoire.

L’expédition d’Égypte fut entreprise avec une marine mal reconstituée, tandis que la flotte anglaise était devenue plus redoutable. Si Bonaparte eut le bonheur de débarquer son corps expéditionnaire sain et sauf, Nelson, peu de temps après, détruisait la flotte française à Aboukir (août 1798). Les escadres de l’Espagne et de la Hollande, nos alliées, étaient battues. Bonaparte avait conquis l’Égypte, mais s’y trouvait bloqué. La Russie et la Turquie déclaraient la guerre à la République. L’Autriche, à son tour, rompait les négociations de Rastadt, faisait même assassiner nos plénipotentiaires et rentrait dans une coalition plus forte que la précédente par le concours des Russes. Alors les choses commencèrent à mal tourner pour le Directoire. Aux observateurs attentifs, il pouvait apparaître déjà que les conquêtes de la Révolution étaient attachées avec des épingles, que les combinaisons de Républiques vassales étaient un château de cartes, que cette guerre avec une Europe dirigée par l’Angleterre devait finir mal pour la France. Championnet allait jusqu’à Naples comme au temps de Charles VIII. Le Pape était enlevé et transporté à Valence. Mais des insurrections éclataient en Italie. Souvarof, uni aux Autrichiens, entrait à Milan. En France, ces revers accroissaient l’impopularité du Directoire, gouvernement incapable, livré aux Jacobins. En juin 1799, une révolte des Conseils défit ce que le coup d’État de fructidor avait fait, remania le Directoire sans que le Directoire nouveau fût meilleur que l’ancien. Cependant, au-dehors, les revers se succédaient. Après la défaite de Novi, l’Italie fut perdue. Sans une victoire de Masséna à Zurich et un succès de Brune en Hollande, qui arrêtèrent l’ennemi, une débâcle était menaçante. La confusion régnait dans les assemblées politiques, et le Directoire, à droite, ne savait plus où aller. Bonaparte, de son côté, venait d’échouer en Syrie où il avait essayé de s’ouvrir un chemin. L’expédition d’Égypte était sans issue. Informé des événements de France, il résolut de rentrer, échappa aux navires anglais par une fortune extraordinaire, et, le 9 octobre 1799, il débarquait à Fréjus.

Un mois plus tard, le 9 novembre, 18 brumaire, le Directoire était renversé par un de ces coups d’État dont il avait donné le modèle et qui finissaient par sembler ordinaire à tout le monde. La Révolution, — ou plutôt la période révolutionnaire proprement dite, — se terminait par l’aveu d’une cruelle impuissance à fonder un gouvernement.