Histoire de France (Jacques Bainville)/Chapitre XVIII

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Nouvelle Librairie nationale (p. 622-642).


CHAPITRE XVIII

LA RESTAURATION


Répétons-nous pour mieux tenir la chaîne. Tous ces événements, dont le récit le plus succinct veut tant de place, s’étaient accomplis en vingt-cinq ans. Un Français, jeune homme en 1789, était en 1814 dans la force de l’âge. Un quart de siècle, c’est peu de chose. Et que s’était-il passé ? Dans la partie de son programme qui comprenait le régime républicain et les frontières naturelles, la Révolution avait échoué deux fois : quand elle avait dû, pour se conserver, recourir à la dictature, au pouvoir absolu, à l’Empire, et quand, au lieu de garder le Rhin et l’Escaut pour frontières, l’Empire avait, finalement, ouvert le vieux territoire à l’invasion. Alors, qu’y avait-il à faire ? Quelle solution adopter ? La seule possible, et bien rares furent ceux qui ne s’y rallièrent pas, était de rappeler les Bourbons. Talleyrand avait été un des principaux artisans de leur restauration, bien qu’il les aimât peu, parce qu’il se rendait compte que toute autre combinaison était vaine. Républicain ou impérial, le régime qui tirerait son origine de la Révolution serait condamné à la guerre, et la France avait mené la guerre jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Rien de plus significatif que l’empressement des maréchaux de Napoléon autour de Louis XVIII. Depuis 1812, ils avaient prévu pour la plupart que « tout cela » finirait mal. Tout cela ayant mal fini, la difficulté de gouverner devait être grande pour n’importe quel régime. Mais la République avait abdiqué le 18 brumaire, l’Empire était tombé avec la défaite, et ni la République ni l’Empire ne pouvaient conclure la paix, dont la monarchie dut prendre la responsabilité.

On a dit et redit que les Bourbons, au sortir de l’exil, n’avaient rien oublié, rien appris. Si l’on voulait être juste, on pourrait s’étonner qu’ils eussent oublié tant de choses et trouvé naturel d’en accepter tant. Les frères de Louis XVI ne songeaient à rétablir ni l’ancienne Constitution ni l’ancienne physionomie du royaume. Ils prirent la situation telle qu’elle était, avec l’administration et les Codes de l’an VIII, laissant même à leur poste une grande partie des préfets et des sous-préfets de Napoléon. Jamais, dans l’histoire de la dynastie, il n’y avait eu d’aussi long interrègne et l’on a le droit d’être surpris que la royauté ne soit pas revenue d’exil avec un plus gros bagage de préjugés. Les émigrés en avaient rapporté bien davantage et le plus gênant pour la monarchie, ce qui était nouveau pour elle, c’était l’existence d’un parti royaliste, alors qu’autrefois ceux qui n’étaient pas royalistes formaient seuls des partis. La tâche la plus délicate des Bourbons restaurés fut de se dégager de leurs partisans, des hommes qui avaient pourtant souffert et lutté pour eux, dont le dévouement, ne fût-ce que pour la sécurité de la famille royale, était encore utile. Si les royalistes fidèles avaient droit à la justice, comme les autres Français, ce n’était pas pour eux seuls qu’on pouvait régner. Cependant ils attendaient des réparations et des récompenses. Il fallait aussi rassurer la nombreuse catégorie des propriétaires de biens nationaux. En outre, de toutes les parties du grand Empire napoléonien, du fond de l’Allemagne et du fond de l’Italie, où des corps isolés de la Grande Armée s’étaient maintenus malgré la débâcle, des soldats, des officiers, des fonctionnaires rentraient par milliers, et tout ce monde, dont la guerre avait été l’unique profession et qu’on n’avait plus de quoi employer, devait former une classe de mécontents. Le bonapartisme aurait là ses recrues. Il y avait aussi les restes du parti jacobin, muet sous l’Empire et que sa chute avait ranimés. Il serait malaisé de trouver une ligne moyenne entre tant d’éléments et d’intérêts divers.

Louis XVIII n’ignorait pas les écueils qui entoureraient la monarchie, restaurée après une si longue interruption. Sur le moment, tout était facile. Les Bourbons n’avaient pas eu à s’offrir : on les demandait. La France était lasse de la guerre, lasse aussi de ce qu’on appelait le despotisme impérial. Louis XVIII, qui avait de l’expérience, de l’étude, de la finesse, qui avait vu beaucoup de choses, se rendit compte des circonstances dans lesquelles il rentrait. Il avait à ménager son autorité et il n’eût pas été prudent de commencer son règne en humiliant le principe dont il tirait sa force. Il avait aussi des satisfactions à donner aux idées du temps. Le Sénat, en l’appelant au trône, avait établi des conditions, fixé des garanties pour les personnes et pour les biens, tracé un programme de gouvernement constitutionnel. Sauf un point, Louis XVIII accepta tout. Deux Chambres, comme en Angleterre, c’était le système qui semblait le meilleur et même le plus commode pour une monarchie. L’égalité civile n’avait rien non plus pour déplaire à un roi de France ; le frère de Louis XVI savait combien la résistance des privilégiés, en arrêtant les réformes, avait été funeste à l’ancien régime. La garantie des propriétés, des rentes, des pensions allait de soi : pour régner sur la France, il fallait la prendre telle qu’elle était. Il n’y eut qu’une chose que Louis XVIII n’accepta pas : c’était le caractère conditionnel de cette Constitution. D’une Charte imposée, qui l’eût diminué, qui eût soumis son pouvoir à toutes sortes d’exigences et de capitulations successives, comme il était arrivé à Louis XVI, il fit une Charte accordée, « octroyée ». Ainsi le principe monarchique était sauf, ou bien ce n’était pas la peine de restaurer la monarchie, et la transition était assurée entre la monarchie « absolue » et la monarchie « constitutionnelle ». Louis XVIII y gagnait de s’être fait respecter des nouveaux constituants comme il se faisait respecter des souverains ennemis. « On aurait dit, remarquait Alexandre, que c’était lui qui venait de me replacer sur le trône. »

La monarchie avec la Charte était donc la combinaison la plus favorable, la plus naturelle aussi que l’on pût trouver. Elle conciliait le passé et le présent, l’ordre et la liberté. Mais, avant tout, sans les Bourbons, la France était vouée, comme le disait Talleyrand, à l’asservissement ou au partage. L’étranger vainqueur était sur notre sol, il restait à conclure la paix et ce n’était pas le moins difficile. La monarchie était bien innocente du désastre. Ce qui avait porté le dernier coup à Louis XVI, c’était son opposition à la guerre de 1792, la guerre qui venait seulement de se terminer par l’entrée des Alliés à Paris. La monarchie avait pour tâche de liquider cette longue aventure. On s’aperçut alors que les Alliés n’avaient combattu ni la Révolution ni Napoléon, mais la France. La paix qu’ils firent était à peine moins dure que celle qu’ils auraient imposée vingt ans plus tôt à la République s’ils avaient été vainqueurs. Il leur était indifférent que leurs exigences fussent nuisibles à la popularité des Bourbons, rendus responsables d’une situation qu’ils n’avaient pas créée.

Louis XVIII n’était pas encore rentré en France que la véritable pensée des Alliés éclatait. Ce que la France désirait le plus ardemment, c’était d’être délivrée de l’occupation étrangère. Par la convention du 29 avril, le comte d’Artois avait reçu la promesse d’une évacuation immédiate en échange de la reddition des troupes françaises qui se défendaient encore isolément en Italie, en Allemagne, en Hollande. La France tint ses engagements, les Alliés ne respectèrent pas les leurs. Ils avaient vaguement annoncé qu’ils reconnaîtraient à la France des frontières plus larges que celles de 1792. Le traité de Paris du 30 mai 1814 ne nous accorda qu’une légère rectification de frontières avec Philippeville et Marienbourg. Landau qui, sous Louis XVI, formait une enclave française, fut rattaché au royaume et nous reçûmes la limite de la Queich, celle que demandait le maréchal Foch et que nos alliés nous ont formellement refusée en 1919. Louis XVIII tenait surtout, ce qui était la doctrine de notre sécurité, doctrine aussi immuable que la géographie elle-même, à mettre une plus longue distance entre Paris et les portes d’invasion, à garder, de Dixmude à Luxembourg, les lignes et les places qui nous couvrent. Là-dessus, il se heurta à une volonté inflexible. C’était bien pour nous chasser de Belgique que l’Angleterre avait soutenu la guerre si longtemps. Son idée n’avait pas varié. Comme en 1713, il s’agissait de dresser entre la France et l’embouchure de l’Escaut une « barrière » qui serait encore hollandaise. La Belgique redevint l’objet de ces calculs diplomatiques et stratégiques dont elle était victime depuis si longtemps et fut réunie à la Hollande sans être consultée. En même temps, l’Angleterre jetait un vaste coup de filet sur des bases navales, des colonies, qui n’avaient rien de commun avec la guerre de principes qu’elle avait affecté de conduire contre la Révolution. Quand elle nous prenait l’île de France, devenue l’île Maurice, Tabago et Sainte-Lucie dans les Antilles, quand elle nous interdisait de rentrer à Saint-Domingue, quand elle gardait le Cap enlevé à la Hollande, quand elle s’emparait de Malte, des îles Ioniennes, elle continuait le plan de domination maritime qu’elle avait poursuivi pendant tout le dix-huitième siècle. De même, la Prusse, l’Autriche, la Russie, par leurs partages de la Pologne, leurs agrandissements en Allemagne et en Orient, donnaient tout son sens à une guerre dont ces conquêtes étaient le but véritable.

Elles avaient été rendues possibles par le bouleversement de l’Europe que la Révolution avait provoqué, qu’avait achevé l’Empire, et par lequel la France avait perdu les avantages qu’elle possédait depuis le traité de Westphalie. À quelle dangereuse instabilité était vouée cette Europe nouvelle, on le vit dès le Congrès de Vienne, où tous les États européens, la France comprise, furent appelés pour construire un système d’équilibre destiné à remplacer celui que nous avions nous-même anéanti. À peine le Congrès était-il réuni que déjà on parlait de guerre. Les Alliés se disputaient les dépouilles de l’Empire napoléonien. À la Prusse et à la Russie, unies par leurs convoitises, s’opposaient l’Autriche et l’Angleterre, du côté desquelles la France se rangea. Au milieu de ces rivalités, les instructions de Louis XVIII, habilement servies par Talleyrand, rétablirent tout de suite notre situation européenne. La France, à qui on avait tout refusé, prenait le rôle du pays désintéressé, défenseur du droit public et des souverainetés légitimes, adversaire des conquêtes et des partages cyniques. Les Alliés avaient feint de la combattre au nom d’un principe. Elle s’armait maintenant de ce principe pour empêcher les dangereux accroissements des autres pays, les vastes agglomérations que Napoléon n’avait que trop favorisées. Elle s’en armait pour mettre l’Allemagne à l’abri de la Prusse, l’Italie à l’abri de l’Autriche, la Turquie enfin, où nous avions à maintenir nos anciens privilèges, à l’abri de la Russie. Cette politique, conforme à nos meilleures traditions diplomatiques, renouait avec celle de Vergennes. C’était celle de notre sécurité. Elle nous mettait à la tête du parti de la modération, nous rendait le rôle de protecteurs des États moyens et petits. C’est dans cet esprit que Talleyrand défendit le roi de Saxe qui était resté fidèle à Napoléon, et dont la Prusse, sous ce prétexte, voulait garder le royaume. L’indépendance de la Saxe garantissait l’indépendance des autres États germaniques et, dans la mesure du possible, après les simplifications que Napoléon avait opérées en Allemagne, restaurait le traité de Westphalie. En échange de la Saxe, qu’il désirait avidement, parce qu’elle aurait fait de son territoire un tout homogène, le roi de Prusse reçut les provinces rhénanes dont il ne voulait pas, parce qu’elles étaient éloignées du centre de l’État prussien, séparées de lui par d’autres États allemands, et difficilement assimilables par un pays protestant, étant catholiques. De nos jours, on reproche encore à Talleyrand d’avoir installé la Prusse à nos portes. « Rien, répondait-il, ne serait plus simple, plus naturel, que de reprendre ces provinces à la Prusse, tandis que si elles eussent été données en dédommagement au roi de Saxe, il serait difficile de l’en dépouiller. »

Un an à peine s’était écoulé depuis que les Alliés étaient entrés à Paris, et la situation de la France en Europe était rétablie au-delà de tout espoir. Le service qu’on attendait des Bourbons, ils l’avaient rendu. La preuve en était dans la déception de nos ennemis les plus haineux qui étaient les Prussiens. Le nationalisme germanique, tiré d’un long sommeil par les principes de la Révolution, puis soulevé contre la domination napoléonienne, avait rêvé d’une grande Allemagne, étendue jusqu’aux Vosges, unie par le pays de Frédéric et des patriotes réformateurs et libéraux qui avaient préparé la guerre de l’Indépendance. Et l’Allemagne restait divisée, à l’état de Confédération où l’Autriche était le contrepoids de la Prusse, aussi semblable à l’ancien Empire germanique qu’elle pouvait l’être après les remaniements territoriaux de Napoléon.

Et la France ? Appréciait-elle cette espèce de miracle de l’art politique qui lui avait permis d’échapper à l’alternative du partage ou de l’asservissement ? Ce redressement, on ne l’a compris, admiré que plus tard, après de plus dures épreuves. C’est seulement à la suite du traité de Francfort que l’histoire a réhabilité le traité de Vienne. Insensible aux avantages obtenus, à des calculs qui dépassaient l’entendement des foules et qu’on ne pouvait expliquer tout haut sans en compromettre le succès, la France n’avait vu que le rétrécissement de ses frontières, et elle imputait aux Bourbons, ramenés, comme on commençait à le dire, « dans les fourgons de l’étranger », une faute qui n’était pas la leur. Thiers répète, avec une insistance rare à l’époque où il écrivait et pour le public dont il était lu, que toute la faute était à Napoléon.

Il suffit pourtant que Napoléon revînt de l’île d’Elbe par une audace qui rappelait le retour d’Égypte, il suffit qu’il parût pour que la France presque entière se ralliât à lui. Il n’y a peut-être pas de phénomène plus extraordinaire dans notre histoire. Tous les hommes raisonnables prévoyaient qu’une nouvelle tentative de l’empereur finirait par une catastrophe pire que celle de 1814. Les libéraux voyaient avec regret tomber la Charte. Enfin, la France était lasse de la guerre, et ce qu’on avait réclamé des Bourbons avec le plus d’insistance, c’était que la conscription fût abolie. Napoléon a prétendu qu’il avait été rappelé par un mécontentement universel contre la monarchie restaurée. Il y avait, en effet, entre l’ancienne société revenue de l’émigration et la société nouvelle des froissements difficiles à éviter. Surtout, les militaires rentrés en France après la convention du 23 avril, ceux qui n’avaient pas vu l’invasion, avaient le sentiment d’une déchéance imméritée, sans compter l’irritation des officiers à la « demi-solde », car il avait été impossible de conserver les cadres de la Grande Armée napoléonienne. Cependant rien de tout cela n’était vraiment grave. Quelques complots avaient déjà été découverts, et rapidement réprimés. Il fallut Napoléon lui-même pour déterminer un mouvement d’opinion tel qu’en trois semaines il reconquit la France. Dès qu’il paraissait, on oubliait tout : les désastres de la veille et ceux que son retour annonçait, les tueries pour lesquelles on avait fini par maudire son nom, la conscription abhorrée. Officiers et soldats se rallièrent à lui : sachant toujours parler aux soldats, il touchait leur cœur par des souvenirs de gloire, et les premiers détachements envoyés pour lui barrer la route l’acclamèrent après un moment d’hésitation. Grenoble, puis Lyon s’ouvrirent. Le maréchal Ney, qui avait promis de l’arrêter et de le ramener au besoin dans une cage, fléchit à son tour et céda à l’entraînement. Débarqué au Golfe Juan avec une poignée d’hommes, le 1er mars 1815, Napoléon, le 20, était aux Tuileries, tandis que Louis XVIII se retirait à Gand.

Cent jours : l’aventure ne dura pas davantage et ce fut assez pour causer des dégâts incalculables. À l’intérieur d’abord, en rendant plus difficile la réconciliation des Français. Napoléon ne savait pas seulement le métier de la guerre. Il savait celui de la politique qu’il avait appris, exercé pendant la Révolution. C’est de la Révolution surtout qu’il réveilla le souvenir, parlant gloire aux soldats, paix et liberté au peuple. L’empereur autoritaire était revenu en démagogue. Deux choses pouvaient lui nuire : la crainte que les Alliés ne reprissent les armes : il assura que son beau-père l’empereur d’Autriche les en empêcherait ; la crainte du despotisme impérial : il disait aux paysans : « Vous êtes menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits féodaux. Je viens vous arracher à la glèbe et au servage. » Restaurateur du culte, fondateur d’une nouvelle noblesse, il excitait maintenant la foule contre les nobles et les prêtres. Aux libéraux, il promettait une Chambre des représentants, la liberté de la presse, ce que Louis XVIII avait déjà donné, mais avec l’esprit de la Révolution en plus. « Si c’était un crime de rappeler Bonaparte, a écrit Mme de Staël, qui ne lui pardonnait pas, c’était une niaiserie de vouloir masquer un tel homme en roi constitutionnel. » Cependant, la plupart des libéraux voulurent être dupes. Benjamin Constant, quelques jours après qu’il avait appelé Napoléon l’ « usurpateur », rédigea l’acte additionnel aux Constitutions de l’Empire, bien qu’il eût, dès ses premiers entretiens avec l’empereur, « reconnu son mépris pour les discussions et les formes délibérantes », disposition qui « paraissait, pour se développer, n’attendre que la victoire ». La défaite vint avant. Mais la figure d’un Napoléon libéral, confondu avec la cause de la Révolution, resta. De là date cette alliance des bonapartistes et des libéraux qui allait agiter la Restauration et la monarchie de Louis-Philippe pour préparer le règne de Napoléon III.

À l’extérieur, les conséquences du retour de l’île d’Elbe ne furent pas moins graves. Les Alliés en furent informés à Vienne le 13 mars. Aussitôt ils mirent l’empereur « hors la loi des nations ». Le pacte de Chaumont fut renouvelé. La reprise de la guerre était certaine, de nouveaux malheurs probables pour la France. Talleyrand, qui la représentait au Congrès, se trouva dans la situation la plus cruelle. Prévoyant ce qui allait survenir, il prit le parti de se joindre aux Alliés afin de conserver au moins les conditions du traité de Paris pour que le futur traité ne fût pas pire. Mais il serait facile de travestir cet acte de prudence et de soutenir que la monarchie s’était associée aux ennemis de la nation française. Et quand les hommes qui s’étaient compromis dans les Cent-Jours chercheront une excuse, c’est de cet argument perfide qu’ils se serviront.

À aucun moment Napoléon n’avait cru ni que les Alliés le laisseraient régner ni qu’il pourrait régner sur une France revenue à ses anciennes limites. Il était toujours esclave de la loi qui l’avait poussé sans relâche à la guerre. Mis au ban de l’Europe, il se prépara tout de suite à combattre. On le suivit, mais beaucoup de Français étaient agités de pressentiments sinistres et l’enthousiasme des premières journées du retour était tombé. Au plébiscite qui eut lieu, comme autrefois, pour approuver l’Acte additionnel, le nombre des abstentions fut considérable. L’assemblée du Champ de mai, renouvelée de la fête de la Fédération, fut morne. Le ressort de la nation était fatigué, les esprits troublés, les lieutenants de Napoléon inquiets. Soucieux de prévenir une nouvelle invasion, l’empereur partit le 12 juin pour la Belgique, dans le dessein de séparer Wellington et Blücher, qui avaient cent mille hommes de plus que lui, et de les battre l’un après l’autre. Malgré un succès à Ligny, il ne put empêcher les Anglais et les Prussiens de se joindre. Ce qu’on appelle l’adversité, et qui n’est que l’effet d’un ensemble de causes, s’en mêla. Grouchy, auquel l’empereur avait confié une armée pour le récompenser de services politiques, se trompa en croyant bien faire, resta inutile pendant que la grande bataille s’engageait le 18 juin à Waterloo, nom retentissant d’un désastre qui n’avait eu d’égal que celui de Trafalgar. Revenu à Paris dès le 20, Napoléon n’avait plus qu’à abdiquer pour la seconde fois. Il s’y résolut après un vote de la Chambre qu’il avait fait élire et qui se hâta de l’abandonner.

Tous ces événements ont une couleur romanesque, un caractère passionnel. Ils échappent à la raison. Une folie de trois mois ramenait chez nous l’étranger, remettait en question ce qui avait été si péniblement obtenu en 1814. Cette fois, les Alliés furent encore plus exigeants, et Talleyrand, par sa précaution de Vienne, n’avait pu prévenir que les trop graves mutilations du territoire français, celles que réclamait la Prusse, toujours la plus acharnée. Le prix de Waterloo, ce fut, au second traité de Paris, du 20 novembre 1815, plus de cinq cent mille âmes. Nous perdions Philippeville, Marienbourg, Bouillon, c’est-à-dire des places qui couvraient notre frontière du nord, rendue plus vulnérable à l’invasion. Nous perdions Sarrelouis et Landau : la trouée par laquelle les Prussiens entreront en 1870 sera ouverte et le traité de 1919 ne nous a même pas rendu la limite de 1814. Nous perdions encore Chambéry et Annecy, repris par la Maison de Savoie. Enfin nous devions supporter une occupation de cinq ans et payer 700 millions d’indemnité de guerre. Ces malheurs, la France était allée les chercher, elle les avait provoqués, lorsque, cédant à un mouvement sentimental, au souvenir des jours de gloire, elle avait tout oublié pour se jeter dans les bras de l’empereur. Et cependant la légende napoléonienne ne faisait que de naître. Déporté à Sainte-Hélène par les Anglais, Napoléon continua d’agir sur les imaginations. Le héros devint un martyr. Sa cause se confondit avec celle de la Révolution, et la littérature, de la plus haute à la plus vulgaire, propagea ce mysticisme. Les traités de 1815 avaient laissé le peuple français meurtri de sa chute après un rêve rapide et prodigieux. Par une criante injustice, mais naturelle à l’homme, qui aime à rejeter sur autrui la responsabilité de ses fautes et de ses maux, ce ne fut ni à Napoléon ni à lui-même que le peuple français imputa les traités de 1815, mais aux Bourbons qui avaient mis tout leur effort à les atténuer.

Après l’effondrement de Waterloo, c’est encore Louis XVIII qui était revenu, parce que lui seul était possible. On avait parlé du duc d’Orléans et même du prince d’Orange. Un sentiment qui ne s’était pas vu en 1814 s’était développé par la complicité des bonapartistes et des libéraux pendant les Cent-Jours, par leur erreur et leur échec même : la haine des Bourbons de la branche aînée, une haine qui ne désarmera plus, parce qu’ils étaient comme un reproche vivant pour ceux qui s’étaient si gravement trompés. Cependant la réconciliation nationale était rendue encore plus difficile, parce que Napoléon avait ranimé les passions des temps révolutionnaires. Durant ces trois mois, les Jacobins, unis aux bonapartistes, avaient pris sur les royalistes une revanche qui détermina à son tour des représailles. Dans le Midi surtout, très anti-napoléonien, il y eut de violentes émeutes populaires qui, à Avignon, coûtèrent la vie au maréchal Brune. Le gouvernement de Louis XVIII les réprima par la force, ce qui n’empêcha pas la « Terreur blanche » de devenir un nouveau grief de l’opposition libérale. Il était d’autre part nécessaire de rechercher et de punir les hommes qui s’étaient rendus responsables des nouvelles calamités de la France en se joignant à Napoléon au lieu de l’arrêter comme ils en avaient le devoir. Le procès et l’exécution de Ney furent une de ces « cruelles nécessités » qui s’imposent aux gouvernements, et l’entraînement sentimental auquel le maréchal avait cédé avait coûté trop cher pour ne pas vouloir un exemple. Cependant, Ney devint à son tour une victime et un martyr, comme si sa fatale faiblesse, le jour où il s’était jeté dans les bras de son empereur, n’avait pas été cause d’une nouvelle guerre, guerre absurde, sans espoir, où des Français n’avaient péri que pour ramener l’invasion et aggraver les exigences de l’ennemi.

La deuxième Restauration eut ainsi une tâche plus pénible que la première, parce qu’elle dut punir et sévir et parce qu’elle eut à compter avec ses propres partisans. Le régime parlementaire ne faisait que de commencer en France. Ses débuts furent si singuliers qu’ils valent qu’on s’y arrête un instant.

L’Assemblée qui fut élue après celle des Cent-Jours était ardemment royaliste, si royaliste que Louis XVIII lui-même ne croyait pas qu’on pût en trouver une pareille (d’où lui resta le nom de Chambre introuvable), et qu’on appelait les membres de la majorité « les ultras ». Élue sous le coup de Waterloo et des malheurs publics, cette Chambre était réactionnaire, elle l’était passionnément, elle haïssait la Révolution aussi bien sous sa forme républicaine que sous sa forme napoléonienne, et cependant elle n’en fut pas plus docile envers le gouvernement. C’est d’elle qu’on a dit qu’elle était plus royaliste que le roi, ce qu’il faut entendre en ce sens qu’elle voulut lui dicter sa politique. Louis XVIII pensait que la France avait besoin de ménagements et la Chambre tenait un langage qui pouvait alarmer beaucoup de personnes et beaucoup d’intérêts. Le gouvernement entendait rester juge des mesures à prendre pour punir les complots bonapartistes et en prévenir le retour. Il avait à reconstituer des finances ébranlées par deux invasions et dont le baron Louis, après 1814, avait préparé le rétablissement en fondant le crédit sur le respect des engagements pris par les régimes antérieurs. Il était particulièrement nécessaire de rassurer les possesseurs de biens nationaux. Une Chambre royaliste eût donc été sage de ne pas créer un surcroît d’embarras au pouvoir. C’est elle cependant qui, pour imposer ses vues, en un mot pour gouverner elle-même, s’efforça d’étendre les prérogatives du Parlement au détriment des prérogatives de la couronne. Elle voulait que les ministres fussent ses représentants auprès du roi au lieu d’être les représentants du roi auprès d’elle. Cette Chambre contre-révolutionnaire ne se comportait pas autrement que la Constituante. Elle ne consentait pas à n’être qu’un pouvoir auxiliaire de l’autorité royale, comme la Charte l’avait voulu. Elle visait à posséder le pouvoir. Chateaubriand, royaliste frondeur, publia une brochure retentissante, la Monarchie selon la Charte, pour réclamer le régime parlementaire complet, sans réserves, avec le droit de renverser les ministères et non plus seulement de les contrôler. Ces ultra-royalistes, devenus députés, étaient ultra-libéraux et ils ouvraient la porte aux revendications et aux agitations de la gauche. Nous retrouvons là un phénomène ancien, bien connu : le duc de Saint-Simon, s’il avait vécu cent ans plus tard, eût été de cette opposition.

On eut ainsi, en 1816, le spectacle étrange d’une Chambre d’extrême droite en conflit avec le roi. Il en coûtait à Louis XVIII de rompre avec elle, c’est-à-dire avec ce qu’il y avait de plus royaliste en France. Mais il était impossible d’admettre que la souveraineté se déplaçât. Le roi, en 1814, n’avait pas cédé au Sénat de l’Empire. Il avait fermement tenu au principe que la Charte était « octroyée » par lui. Si la Charte était révisée sur l’initiative des députés, quelle que fût leur opinion, ce que Louis XVIII avait obtenu disparaissait. En 1816, la Chambre s’obstinant à combattre le ministère Richelieu et à modifier la loi électorale, il prit le parti de la dissoudre plutôt que de reconnaître le règne des majorités. C’était la rupture entre la couronne et l’extrême droite. On entrait par là dans les luttes de partis. Aux élections, qui furent conduites par Decazes, l’homme de confiance du roi, le centre ministériel triompha avec l’appui des libéraux, trop heureux de l’occasion imprévue que leur avaient fournie les ultras. Mais la gauche, qui ne tardera pas à devenir ouvertement anti-dynastique, n’avait su aucun gré à Louis XVIII de sa politique d’union nationale et elle se détacha bientôt du centre sur lequel le gouvernement voulait s’appuyer : le régime représentatif annonçait des orages. Alors le gouvernement dut s’apercevoir qu’en se servant de la gauche pour battre la droite afin de suivre une politique moyenne, une politique modérée, de « juste milieu », il avait enhardi et fortifié le parti libéral, coalition de tous les adversaires de la dynastie. La gauche combattit tout de suite des ministres comme M. de Serre auxquels la droite reprochait de donner trop de gages au libéralisme, et, dans cette lutte, les républicains plus ou moins avoués et les bonapartistes s’alliaient parfois aux ultras. Cette agitation de tribune et de presse eut pour conséquence, en 1820, l’assassinat, par Louvel, du neveu de Louis XVIII, le duc de Berry. Ce fut la révélation d’un véritable danger révolutionnaire et le gouvernement fut conduit à se réconcilier avec la droite. À ce changement d’attitude, les libéraux répondirent par une nouvelle forme d’opposition, les Sociétés secrètes et la « Charbonnerie », l’émeute et les complots militaires où se laissaient entraîner de malheureux sous-officiers comme les quatre sergents de La Rochelle. Les éléments militaires, les anciens généraux de l’Empire pensaient à un nouveau Vendémiaire ou à un autre Fructidor. Le vieux La Fayette lui-même, revenu à ses ardeurs de 1788, rêvait d’un pronunciamiento à la manière espagnole : le coup d’État du 2 décembre se préparait dès ce moment-là. La mort de Napoléon, à Sainte-Hélène, en 1821, servit d’ailleurs à fondre encore plus intimement les républicains et les bonapartistes. L’empereur devint un personnage légendaire, dont le nom était synonyme de liberté, malgré le « despotisme impérial », et de grandeur, malgré Waterloo. Cinq ans après les désastres, la leçon commençait à être oubliée.

Quand on juge la Restauration à ses résultats, on trouve que les Français ont eu la paix et la prospérité et que ces bienfaits les ont laissés à peu près insensibles. La Restauration a été un régime honnête et sage, qui a mérité deux fois son nom, puisque la France, après avoir subi de si rudes secousses, se releva rapidement. Beaucoup de ceux qui contribuèrent à le renverser l’ont regretté plus tard. Mais il n’y eut pas plus de bonne volonté à ce moment-là qu’à un autre. On fit même une expérience qui ne devait être comprise que longtemps après : c’est que des Chambres issues d’un suffrage très restreint (beaucoup de départements avaient à peine quelques centaines d’électeurs) n’en étaient pas plus dociles, au contraire. Personne à ce moment-là ne voulait du suffrage universel, les uns parce qu’ils le croyaient révolutionnaire, les autres parce qu’ils considéraient, comme les Constituants de 1789, que seul un homme riche pouvait avoir une opinion indépendante et que la richesse assurait seule un vote sincère et libre. En effet, les électeurs censitaires étaient moins maniables que d’autres, la candidature officielle ne pouvait rien sur eux et l’esprit d’opposition, qui ne cessa de grandir dans la haute bourgeoisie, avec la haine des nobles et du « parti prêtre », était de la même nature que celui des Parlements d’autrefois et de l’ancienne aristocratie féodale. Parmi ces mécontents, il suffira de citer le financier Laffitte, un homme à qui tout avait réussi.

Louis XVIII mourut au mois d’août 1824. On doit lui rendre cette justice qu’il avait rempli la tâche pour laquelle il avait été rappelé deux fois sur le trône. Après avoir empêché le démembrement de la France, il l’avait rétablie à son rang. En 1818, au Congrès d’Aix-la-Chapelle, la France était entrée dans la Sainte-Alliance, créée pour la sauvegarde des traités de Vienne comme la Société des Nations l’a été pour la sauvegarde des traités de 1919. Trois ans après Waterloo, le territoire français était évacué par les armées étrangères, l’indemnité réduite de plus de quatre cent millions, malgré les colères et l’âpreté de la Prusse. Louis XVIII n’ignorait pas les regrets qu’avaient laissés en France l’anéantissement des fragiles conquêtes révolutionnaires, la perte de la Belgique et de la rive gauche du Rhin. Il savait que la nostalgie de la gloire militaire tourmentait une partie des Français et les entraînait vers le libéralisme. Néanmoins il résistait aux aventures où le poussaient, non seulement des royalistes, tels que Chateaubriand, mais le tsar Alexandre qui, volontiers, se fût payé des services qu’il avait rendus à la France en calmant les exigences des autres alliés et qui cherchait à nous entraîner à sa suite en Orient. La seule entreprise extérieure à laquelle Louis XVIII se décida fut, en 1823, pour intervenir en Espagne, y mettre fin à une révolution et rétablir Ferdinand VII, c’est-à-dire pour continuer la politique par laquelle nous avions jadis établi un Bourbon à Madrid, afin que l’Espagne ne tombât pas sous une influence ennemie. Cette expédition, conduite avec assez d’adresse pour ranger de notre côté une large partie des Espagnols, fort peu coûteuse par conséquent et qui contrastait si fort avec les insuccès de Napoléon dans le même pays, rendit confiance et courage à la nation et à l’armée réconciliée avec le drapeau blanc. On avait dit, après la prise du Trocadéro, que, cette fois, la « Restauration était faite ». Louis XVIII n’avait peut-être échoué que sur un point : quand il avait cru, par la Charte, donner à la France le régime des Assemblées tel qu’il existait en Angleterre, laissant la monarchie et le souverain en dehors et au-dessus des partis. Ce n’était pas ainsi que la bourgeoisie française concevait et conduisait les luttes parlementaires, et son invincible penchant était d’y mêler le roi. Louis XVIII avait déjà pu mesurer son illusion. Plus gravement, son successeur allait l’éprouver.

Plus séduisant que Louis XVIII, moins prudent aussi, son frère, le comte d’Artois, Charles X, ne savait pas comme lui attendre. Il souffrait, il s’impatientait du reproche que les libéraux adressaient à la monarchie, et qui était leur arme la plus efficace, d’être rentrée dans « les fourgons de l’étranger », de supporter les honteux traités de 1815. Effacer ces traités dans toute la mesure du possible, donner de la grandeur et de la gloire à la France, ce fut l’idée dominante de Charles X. Il crut par là désarmer une opposition dont il n’apercevait pas le caractère « systématique ». Il venait alors une génération nouvelle qui n’avait pas vu la Révolution, à peine l’Empire, dont le souvenir se transfigurait et se poétisait avec le recul des années. À cette génération ardente, pressée, ambitieuse, dont Thiers fut le représentant, il aurait fallu donner des satisfactions immédiates. Il aurait fallu au moins, pour lui enlever son argument le plus fort, l’argument « national », déchirer les traités de 1815, reprendre les frontières naturelles. C’était la politique que Chateaubriand recommandait, sans tenir compte des obstacles extérieurs, et, quand il n’était pas ministre, Chateaubriand ne craignait pas, comme à la Chambre introuvable, de prendre le rôle d’opposant. Cette politique, ce fut pourtant celle que Charles X tenta d’appliquer. Son échec suscita la Révolution de 1830.

Six mois avant la mort de Louis XVIII, la droite avait remporté un grand succès aux élections. Villèle, devenu premier ministre, était un homme sage, expérimenté, excellent administrateur, le véritable ministre du relèvement. L’opposition qu’il rencontra, non seulement à gauche, mais chez des royalistes d’extrême droite, comme Chateaubriand, fut une injustice criante, la manifestation d’un esprit de parti incurable. Villèle gouvernait avec une majorité de droite où il y avait des ultras souvent peu équilibrés. Certains allaient jusqu’à réclamer le rétablissement de ces Parlements de l’ancien régime qui avaient tant contribué à la Révolution. Chez les catholiques, quelques exaltés demandaient tout uniment une théocratie dont Lamennais, avant de rompre avec l’Église et de finir en démagogue, était le théoricien. De toutes les conceptions déraisonnables qui peuvent se former dans l’esprit des hommes, il en est peu qui n’aient paru dans ce temps qui fut celui du romantisme littéraire et politique, et il y avait autant de romantiques de droite que de romantiques de gauche. Villèle, sensé, ennemi des exagérations, laissait tomber les exigences des têtes chaudes et, quand il devait céder à la majorité, s’y prenait assez bien pour que ses concessions ne fussent pas nuisibles. On lui imposa un projet de rétablissement du droit d’aînesse, qui fut enterré par la Chambre des pairs elle-même : bien qu’il ne fût question que d’éviter le démembrement des grandes propriétés foncières, bien qu’on alléguât l’exemple des Anglais, ce projet de loi avorté n’en fut pas moins représenté par la gauche comme une menace pour toutes les familles. La loi du sacrilège, qui fut votée, mais ne fut jamais appliquée, devint encore un grief des libéraux contre Villèle. L’idée, très politique, recommandée par tous les hommes réfléchis, d’indemniser les Français dont les biens avaient été confisqués pour crime d’émigration, fut combattue avec passion sous le nom de « milliard des émigrés », bien que ce milliard se soit réduit à 625 millions. Il s’agissait de fermer une dispute irritante, de rassurer définitivement les acquéreurs de biens nationaux, toujours inquiets d’une revendication des anciens propriétaires. Cette mesure de paix sociale, jugée insuffisante par l’extrême droite, fut dénoncée par la gauche comme une provocation. Chose plus incroyable : la conversion des rentes, rendue possible parce que les fonds publics, grâce à l’ordre des finances et à la prospérité, avait atteint le pair, déchaîna contre Villèle les fureurs de la bourgeoisie, bien que l’opération, si souvent réalisée depuis, fût parfaitement régulière et conforme aux intérêts de l’État et de la nation. On retrouvait là quelque chose de l’aveugle passion des rentiers de 1789.

Et ce n’est pas encore pour ces raisons que Villèle fut le plus attaqué. Sa modération, sa prudence, il les portait dans la politique étrangère. Il restait fidèle à la méthode qui, après 1814 et 1815, avait permis à la France de reprendre son rang et de retrouver sa sécurité. Si les traités de Vienne étaient cruels pour nous, nos propres pertes avaient pour contrepartie que des agrandissements avaient été refusés à d’autres puissances. Bouleverser l’Europe, accroître la Prusse et la Russie pour retrouver les frontières naturelles, cette politique de compensation renouvelée de 1795 lui paraissait mauvaise. Il résistait adroitement, quand le tsar nous poussait, au nom des principes de la Sainte-Alliance, à intervenir bien loin, dans les colonies espagnoles de l’Amérique du Sud, pour les remettre sous l’autorité de l’Espagne, et quand Nicolas Ier demandait notre appui pour démembrer l’Empire turc. Les Grecs s’étaient révoltés contre la domination ottomane et nous avons peine à comprendre aujourd’hui l’enthousiasme philhellène de la France d’alors. Villèle avait envoyé une escadre pour surveiller et contenir la Russie, empêcher l’ouverture de la question d’Orient. La bataille de Navarin (1827) où la flotte turque fut détruite s’engagea contre son gré, contre ses instructions. Cette journée détermina la chute de Villèle. Celui qui fut battu, ce fut encore moins le sultan que le ministre français, trop pacifique pour ceux, de droite et de gauche, qui confondaient avec la cause romantique de la Grèce celle de la gloire et de la liberté. On a pu dire que la victoire de Navarin fut chez nous celle de l’opinion publique. Elle entraîna une nouvelle orientation au-dedans et au-dehors. Navarin est d’octobre. En novembre, Villèle était battu aux élections, et les libéraux ne furent pas seuls à triompher de sa chute. On s’en réjouit aussi chez certains royalistes, et Chateaubriand, toujours partisan d’une action grandiose en Europe, accabla le ministre trop raisonnable qui voulait « retenir cette nation au sol, l’attacher en bas ».

Dès lors, on avance rapidement vers la Révolution de 1830. À la nouvelle Chambre, en majorité libérale, Charles X donne un ministère qui doit la contenter. Martignac reprenait la politique de la ligne moyenne, du juste milieu, qui avait été celle du duc de Richelieu, de Decazes et de Serre. Âprement combattu par l’extrême droite, qui le traitait de révolutionnaire, et par la gauche, pour laquelle il n’était qu’un réactionnaire, quelques concessions qu’il lui fît, Martignac finit par s’en aller en août 1829, et l’on a pu dire de cette période que « tous les partis avaient, à des degrés divers, commis des fautes ». Cependant l’opinion de Charles X était faite. Il s’était convaincu qu’il était impossible de gouverner avec la Chambre. Observant l’opinion publique, il y avait remarqué un retour croissant à l’esprit de gloire et de conquêtes. Son dessein fut de satisfaire ce besoin de la nation française, d’effacer les traités de 1815, de retrouver les frontières naturelles. Alors la monarchie, délivrée d’un reproche injuste, mais toujours vivant, serait assez glorieuse, assez populaire pour s’imposer aux Assemblées ou même se passer d’elles. Un grand succès à l’extérieur rendrait l’autorité au roi, écarterait le danger d’une révolution. Charles X oubliait que le traité de Westphalie n’avait pas empêché la Fronde et que la revanche du traité de Paris n’avait pas sauvé Louis XVI.

L’exécution de ce dessein, c’est à Polignac que le roi la confia. En 1829, le moment semblait propice pour un remaniement de l’Europe. Les Belges, réunis de force à la Hollande, s’insurgeaient. Nicolas Ier poursuivait ses idées de conquête en Orient. Par une entente avec la Russie, en lui abandonnant les Balkans et l’Empire turc, la France pouvait reprendre la rive gauche du Rhin, peut-être réunir la Belgique. Quelle qu’ait été la valeur de ce plan, dangereux par bien des côtés, c’était, en somme, celui qu’avait écarté Villèle. Il échoua par le refus de la Prusse, toujours jalouse d’un agrandissement de la France, et qui, prévenant Charles X, avait déjà lié partie avec le tsar, contre l’Autriche, hostile, de son côté, aux accroissements de la Russie.

Charles X et Polignac eussent-ils réussi dans leur vaste combinaison qu’ils n’auraient pas été certains de désarmer leurs adversaires de l’intérieur. Ils auraient toujours trouvé une surenchère. Une nouvelle opposition avait grandi, presque ouvertement anti-dynastique. Ce n’était plus, comme sous Louis XVIII, à des complots qu’elle recourait. Elle s’adressait à l’opinion par une campagne de journaux que Thiers dirigeait dans le National, titre qui valait un programme, nationalisme et libéralisme étant alors une seule et même idée. On feignait de défendre la Charte contre le roi. Surtout, pour ne pas effrayer par la menace d’un retour à la République ou à l’Empire, on rappelait la révolution anglaise de 1688 et la substitution de Guillaume d’Orange aux Stuarts, on suggérait un simple « changement de personne ».

Le ministère Polignac avait été formé en l’absence de la Chambre. Quand, le 2 mars 1830, la session s’ouvrit, la Chambre demanda clairement, par son adresse au roi, le renvoi du Cabinet, c’est-à-dire ce qu’avait déjà demandé la « Chambre introuvable », le gouvernement de la majorité. La Chambre « mettait le roi au pied du mur ». Il répondit par la dissolution. Aux élections qui eurent lieu en juin et juillet, la bourgeoisie censitaire renvoya, sur 428 élus, 274 partisans de l’Adresse. Ces élections ne troublèrent pas Charles X. S’il ne pouvait annoncer que la France avait retrouvé la Belgique et la rive gauche du Rhin, il apportait une compensation brillante : la prise d’Alger, préface de la conquête de l’Algérie, résolue dès le mois de mars, malgré les remontrances de l’Angleterre. Le 5 juillet, nos troupes étaient maîtresses d’Alger : les électeurs avaient été insensibles à cette nouvelle. Pourtant Charles X et Polignac se crurent assez forts de leur succès pour casser la nouvelle Chambre et gouverner, selon l’article 14 de la Charte, par « des ordonnances pour le salut de l’État ». Ils prenaient, en particulier, des mesures contre la presse qui n’avait pas craint, même la presse « nationale », de publier des informations propres à nuire à l’expédition d’Afrique. La censure de guerre, qui nous a paru si naturelle, faisait, en 1830, crier à un attentat contre la liberté.

Le roi et son ministre, par une étrange imprudence, ne tinrent aucun compte de l’agitation qui commençait à Paris. Charles X était convaincu de n’avoir affaire qu’à une résistance légale, comme lui-même, appuyé sur l’article 14, était dans la légalité. Le jour où l’émeute éclata, il partit tranquillement pour la chasse. Aucune précaution n’avait été prise. Le ministre de la guerre était aux eaux. La garnison de Paris était réduite à 14 000 hommes, des troupes ayant été prélevées pour la campagne d’Alger. Des régiments sûrs étaient à Saint-Omer à cause des affaires de Belgique ou dans d’autres villes de province pour des cérémonies. Les 27, 28, 29 juillet, les insurgés, venus des faubourgs et du quartier des Écoles, s’emparèrent de Paris, dressant des barricades, arborant les trois couleurs, tandis que la bourgeoisie laissait faire. Cette insurrection avait quelque chose de commun avec les idées des doctrinaires, des libéraux, qui avaient rédigé l’Adresse, des classes moyennes qui les avaient réélus. C’était une explosion des sentiments que Charles X avait voulu apaiser par de la gloire et des conquêtes, tandis que l’Algérie était une diversion dérisoire pour un peuple toujours traditionnel : l’idée républicaine et bonapartiste se confondait avec la haine des traités de 1815. Les combattants des journées de Juillet, dit Émile Bourgeois, n’avaient pas fait une émeute analogue à celle de 1789. Ils avaient pris les armes contre l’Europe au moins autant que contre Charles X et rêvé surtout de la République conquérante et de l’Empire. »

Le roi, retiré à Rambouillet, abdiqua en faveur de son petit-fils, le duc de Bordeaux, et nomma le duc d’Orléans lieutenant général du royaume. C’eût été, Guizot l’a reconnu plus tard, la solution politique. Elle eût évité une division qui allait tout de suite affaiblir la nouvelle monarchie : la division des partisans de la branche aînée des Bourbons, la branche légitime, et les partisans de la branche cadette. Mais le précédent de 1688 hantait les esprits de ceux qui, comme Thiers, avaient soufflé sur le feu et se tenaient en réserve pour le moment où l’insurrection aurait triomphé. Ce furent eux qui offrirent la couronne à Louis-Philippe, duc d’Orléans. Cette solution, conforme à leurs goûts, avait, pour les politiques, l’avantage d’écarter le régime républicain, qui eût immanquablement signifié la guerre plus encore que l’anarchie, et qui eût introduit la France dans un conflit désastreux avec l’Europe. Ainsi, républicains et bonapartistes avaient fait la Révolution, et le parti constitutionnel l’avait confisquée. Les insurgés subissaient une autre monarchie. Mais, comme le disait l’un d’eux, ce que les vainqueurs des « trois glorieuses » avaient espéré, République ou Empire, ce serait « pour plus tard ».