Histoire de France (Jules Michelet)/édition 1880/Tome 1/Livre 2/Chapitre 1

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A. Lacroix et Compagnie (Tome 1p. 179-302).
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LIVRE II

LES ALLEMANDS


CHAPITRE PREMIER

Monde germanique. — Invasion. — Mérovingiens.

Derrière la vieille Europe celtique, ibérienne et romaine, dessinée si sévèrement dans ses péninsules et ses îles, s’étendait un autre monde tout autrement vaste et vague. Ce monde du Nord, germanique et slave, mal déterminé par la nature, l’a été par les révolutions politiques. Néanmoins ce caractère d’indécision est toujours frappant dans la Russie, la Pologne, l’Allemagne même. La frontière de la langue, de la population allemande, flotte vers nous dans la Lorraine, dans la Belgique. À l’orient, la frontière slave de l’Allemagne a été sur l’Elbe, puis sur l’Oder, et indécise comme l’Oder, ce fleuve capricieux qui change si volontiers ses rivages. Par la Prusse, par la Silésie, allemandes et slaves à la fois, l’Allemagne plonge vers la Pologne, vers la Russie, c’est-à-dire vers l’infini barbare. Du côté du nord, la mer est à peine une barrière plus précise ; les sables de la Poméranie continuent le fond de la Baltique ; là gisent sous les eaux, des villes, des villages, comme ceux que la mer engloutit en Hollande. Ce dernier pays n’est qu’un champ de bataille pour les deux éléments.

Terre indécise, races flottantes. Telles du moins nous les représente Tacite dans sa Germania. Des marais, des forêts, plus ou moins étendues, selon qu’elles s’éclaircissent et reculent devant l’homme, puis s’épaississant dans les lieux qu’il abandonne ; habitations dispersées, cultures peu étendues, et transportées chaque année sur une terre nouvelle. Entre les forêts, des marches, vastes clairières, terres vagues et communes, passage des migrations, théâtre des premiers essais de la culture, où se groupent capricieusement quelques cabanes. « Leurs demeures, dit Tacite, ne sont pas rapprochées : ici, ils s’arrêtent près d’une source ; là, près d’un bouquet d’arbres. » Limiter, déterminer la marche, c’est la grande affaire des prud’hommes forestiers. Les limitations ne sont pas bien précises. « Jusqu’où, disent-ils, le laboureur peut-il étendre la culture dans la marche ? aussi loin qu’il peut jeter son marteau. » Le marteau de Thor est le signe de la propriété, l’instrument de cette conquête pacifique sur la nature.

Il ne faudrait pourtant pas inférer de cette culture mobile, de ces mutations de demeures, que ces populations aient été nomades. Nous ne remarquons pas en elles cet esprit d’aventures qui a promené les Celtes antiques, les Tartares modernes, à travers l’Europe et l’Asie.

Les premières migrations germaniques sont généralement rapportées à des causes précises. L’invasion de l’Océan décida les Cimbres à fuir vers le Midi, entraînant avec eux tant de peuples. La guerre et la faim, le besoin d’une terre plus fertile, poussaient souvent les tribus les unes sur les autres, comme on le voit dans Tacite, Mais lorsqu’elles ont trouvé un sol fertile et défendu par la nature, elles s’y sont tenues ; témoins les Frisons, qui, depuis tant de siècles, restent fidèles à la terre de leurs aïeux, aussi bien qu’à leurs usages.

Les mœurs des premiers habitants de la Germanie n’étaient pas autres, ce semble, que celles de tant de nations barbares, de quelques vives couleurs qu’il ait plu à Tacite de les parer. L’hospitalité, la vengeance implacable, l’amour effréné du jeu et des boissons fermentées, la culture abandonnée aux femmes ; tant d’autres traits, attribués aux Germains comme leur étant propres, par des écrivains qui ne connaissaient guère d’autres barbares. Toutefois, il ne faudrait pas les confondre avec les pasteurs tartares, ou les chasseurs de l’Amérique. Les peuplades de la Germanie, plus rapprochées de la vie agricole, moins dispersées et sur des espaces moins vastes, se présentent à nous avec des traits moins rudes ; elles semblent moins sauvages que barbares, moins féroces que grossières.

À l’époque où Tacite prend la Germanie, les Cimbres et Teutons (Ingævons, Istævons), pâlissent et s’effacent à l’occident ; les Goths et les Lombards commencent à poindre vers l’orient ; l’avant-garde saxonne, les Angli, sont à peine nommés ; la confédération francique n’est pas formée encore ; c’est le règne des Suèves (Hermions)[1]. Quoique diverses religions locales aient pu exister chez plusieurs tribus, tout porte à croire que le culte dominant était celui des éléments, celui des arbres et des fontaines. Tous les ans, la déesse Hertha (erd, la terre) sortait sur un char voilé, du mystérieux bocage où elle avait son sanctuaire, dans une île de l’Océan du Nord[2].

Par-dessus ces races et ces religions, sur cette première Allemagne, pâle, vague, indécise, monde enfant, encore engagé dans l’adoration de la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons vu la Gaule druidique établie dans la Gaule gallique par l’invasion des Kymrys. Les tribus suéviques reçurent une civilisation plus haute, un mouvement plus hardi, plus héroïque, par l’invasion des adorateurs d’Odin, des Goths (Jutes, Gépides, Lombards, Burgondes), et des Saxons[3]. Quoique le système odinique fût loin sans doute d’avoir encore les développements qu’il prit plus tard, et surtout dans l’Islande, il apportait dès lors les éléments d’une vie plus noble, d’une moralité plus profonde. Il promettait l’immortalité aux braves, un paradis, un walhalla, où ils pourraient tout le jour se tailler en pièces, et s’asseoir ensuite au banquet du soir. Sur la terre, il leur parlait d’une ville sainte, d’une cité des Ases, Asgard, lieu de bonheur et de sainteté, patrie sacrée d’où les races germaniques avaient été chassées jadis, et qu’elles devaient chercher dans leurs courses par le monde[4]. Cette croyance put exercer quelque influence sur les migrations barbares ; peut-être la recherche de la ville sainte n’y fut-elle pas étrangère, comme une autre ville sainte fut plus tard le but des croisades.

Entre les tribus odiniques, nous remarquons une différence essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgondes, prévalait l’autorité des chefs militaires qui les menaient au combat, celle des Amali, des Balti[5]. L’esprit de la bande guerrière, du comitatus, aperçu déjà par Tacite dans les Germains, était tout-puissant chez ces peuples. « Le rôle de compagnon n’a rien dont on rougisse. Il a ses rangs, ses degrés, le prince en décide. Entre les compagnons, c’est à qui sera le premier auprès du prince ; entre les princes, c’est à qui aura le plus de compagnons et les plus ardents. C’est la dignité, c’est la puissance d’être toujours entouré d’une bande d’élite ; c’est un ornement dans la paix, un rempart dans la guerre. Celui qui se distingue par le nombre et la bravoure des siens, devient glorieux et renommé, non-seulement dans sa patrie, mais encore dans les cités voisines. On le recherche par des ambassades ; on lui envoie des présents ; souvent son nom seul fait le succès d’une guerre. Sur le champ de bataille, il est honteux au prince d’être surpassé en courage ; il est honteux à la bande de ne pas égaler le courage de son prince. À jamais infâme celui qui lui survit, qui revient sans lui du combat. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter à sa gloire ce qu’on fait soi-même de beau, voilà leur premier serment. Les princes combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince. Si la cité qui les vit naître languit dans l’oisiveté d’une longue paix, ces chefs de la jeunesse vont chercher la guerre chez quelque peuple étranger ; tant cette nation hait le repos ! D’ailleurs, on s’illustre plus facilement dans les hasards, et l’on a besoin du règne de la force et des armes pour entretenir de nombreux compagnons. C’est au prince qu’ils demandent ce cheval de bataille, cette victorieuse et sanglante framée. Sa table, abondante et grossière, voilà la solde. La guerre y fournit, et le pillage[6]. »

Ce principe d’attachement à un chef, ce dévouement personnel, cette religion de l’homme envers l’homme, qui plus tard devint le principe de l’organisation féodale, ne paraît pas de bonne heure chez l’autre branche des tribus odiniques. Les Saxons semblent ignorer d’abord cette hiérarchie de la bande guerrière dont parle Tacite. Tous égaux sous les Dieux, sous les Ases, enfants des Dieux, ils n’obéissent à leurs chefs qu’autant que ceux-ci parlent au nom du ciel. Le nom de Saxons lui-même est peut-être identique à celui d’Ases[7]. Répartis en trois peuplades et douze tribus, ils repoussèrent longtemps toute autre division. Quand les Lombards envahirent l’Italie, la plupart des Saxons refusèrent de les suivre, ne voulant pas s’assujettir à la division militaire des dizaines et centaines que leurs alliés admettaient. Ce ne fut que bien tard, quand les Saxons, pressés entre les Francs et les Slaves, se mirent à courir l’Océan, et se jetèrent sur l’Angleterre, que les chefs militaires prévalurent, et que la division des hundreds s’introduisit chez eux. Quelques-uns veulent qu’elle n’ait commencé qu’avec Alfred.

Il semble que les populations saxonnes, une fois établies au nord de l’Allemagne, aient longtemps préféré la vie sédentaire. Les Goths ou Jutes, au contraire, se livrèrent aux migrations lointaines. Nous les voyons dans la Scandinavie, dans le Danemark, et presque en même temps sur le Danube et sur la Baltique. Ces courses immenses ne purent avoir lieu qu’autant que la population tout entière devint une bande, et que le comitatus, le compagnonnage guerrier, s’y organisa sous des chefs héréditaires. La pression que ces peuples exercèrent sur toutes les tribus germaniques, obligea celles-ci à se mettre en mouvement, soit pour faire place aux nouveaux venus, soit pour les suivre dans leurs courses. Les plus jeunes et les plus hardis prirent parti sous des chefs, et commencèrent une vie de guerres et d’aventures. Ceci est encore un trait commun à tous les peuples barbares. Dans la Lusitanie, dans la vieille Italie, les jeunes gens étaient envoyés aux montagnes. L’exil d’une partie de la population était consacré, régularisé chez les tribus sabelliennes, sous le nom de ver sacrum[8]. Ces bannis, ou bandits (banditi), lancés de la patrie dans le monde, et de la loi dans la guerre (outlaws), ces loups (wargr), comme on les appelait dans le Nord[9], forment la partie aventureuse et poétique de toutes les nations anciennes.

La forme jeune et héroïque, sous laquelle la race germanique apparut accidentellement au vieux monde latin, on l’a prise pour le génie invariable de cette race. Des historiens ont dit que les Germains avaient importé en ce monde l’esprit d’indépendance, le génie de la libre personnalité. Resterait pourtant à examiner si toutes les races, dans des circonstances semblables, n’ont pas présenté les mêmes caractères. Derniers venus des barbares, les Germains n’auraient-ils pas prêté leur nom au génie barbare de tous les âges ? Ne pourrait-on même pas dire que leurs succès contre l’Empire tinrent à la facilité avec laquelle ils s’aggloméraient en grands corps militaires, à leur attachement héréditaire pour les familles des chefs qui les conduisaient ; en un mot, au dévouement personnel, et à la disciplinabilité, qui, dans tous les siècles, ont caractérisé l’Allemagne, de sorte que ce qu’on a présenté comme prouvant l’indomptable génie, la forte individualité des guerriers germains, marquerait au contraire l’esprit éminemment social, docile, flexible de la race germanique[10] ?.

Cette mâle et juvénile allégresse de l’homme qui se sent fort et libre dans un monde qu’il s’approprie en espérance, dans les forêts dont il ne sait pas les bornes, sur une mer qui le porte à des rivages inconnus, cet élan du cheval indompté sur les steppes et les pampas, elle est sans doute dans Alaric, quand il jure qu’une force inconnue l’entraîne aux portes de Rome ; elle est dans le pirate danois qui chevauche orgueilleusement l’Océan ; elle est sous la feuillée où Robin Hood aiguise sa bonne flèche contre le shériff. Mais ne la trouvez-vous pas tout autant dans le guérillas de Galice, le D. Luis de Calderon, l’ennemi de la loi ? Est-elle moindre dans ces joyeux Gaulois qui suivirent César sous le signe de l’alouette, qui s’en allaient en chantant prendre Rome, Delphes ou Jérusalem ? Ce génie de la personnalité libre, de l’orgueil effréné du moi, n’est-il pas éminent dans la philosophie celtique, dans Pélage, Abailard et Descartes, tandis que le mysticisme et l’idéalisme ont fait le caractère presque invariable de la philosophie et de la théologie allemandes[11] ?

Du jour où, selon la belle formule germanique, le wargus a jeté la poussière sur tous ses parents, et lancé l’herbe par-dessus son épaule, où, s’appuyant sur son bâton, il a sauté la petite enceinte de son champ, alors, qu’il laisse aller la plume au vent[12], qu’il délibère comme Attila, s’il attaquera l’empire d’Orient, ou celui d’Occident[13] : à lui l’espoir, à lui le monde !

C’est de cet état d’immense poésie que sortit l’idéal germanique, le Sigurd Scandinave, le Siegfried ou le Dietrich von Bern de l’Allemagne. Dans cette figure colossale est réuni ce que la Grèce a divisé, la force héroïque et l’instinct voyageur, Achille et Ulysse : Siegfried parcourut bien des contrées par la force de son bras[14]. Mais ici l’homme rusé, tant loué des Grecs, est maudit, dans le perfide Hagen, meurtrier de Siegfried, Hagen à la face pâle et qui n’a qu’un œil, dans le nain monstrueux qui a fouillé les entrailles de la terre, qui sait tout, et qui ne veut que le mal. La conquête du Nord, c’est Sigurd ; celle du Midi, c’est Dietrich von Bern (Théodoric de Vérone ?). La silencieuse ville de Ravenne garde, à côté du tombeau de Dante, le tombeau de Théodoric, immense rotonde dont le dôme d’une seule pierre semble avoir été posé là par la main des géants. Voilà peut-être le seul monument gothique qui reste au monde aujourd’hui. Il n’a rien dans sa masse qui fasse penser à cette hardie et légère architecture, qu’on appelle gothique, et qui n’exprime en effet que l’élan mystique du christianisme au moyen âge. Il faudrait plutôt le comparer aux pesantes constructions pélasgiques des tombeaux de l’Étrurie et de l’Argolide[15].

Les courses aventureuses des Germains à travers l’empire, et leur vie mercenaire à la solde des Romains, les armeront plus d’une fois les uns contre les autres. Le Vandale Stilicon défit à Florence ses compatriotes dans la grande armée barbare de Rhodogast. Le Scythe Aétius défit les Scythes dans les campagnes de Châlons ; les Francs y combattirent pour et contre Attila. Qui entraîne les tribus germaniques dans ces guerres parricides ? c’est cette fatalité terrible dont parlent l’Edda et les Niebelungen. C’est l’or, que Sigurd enlève au dragon Fafnir, et qui doit le perdre lui-même ; cet or fatal qui passe à ses meurtriers, pour les faire périr au banquet de l’avare Attila.

L’or et la femme, voilà l’objet des guerres, le but des courses héroïques. But héroïque, comme l’effort ; l’amour ici n’a rien d’amollissant ; la grâce de la femme, c’est sa force, sa taille colossale. Élevée par un homme, par un guerrier (admirable froideur du sang germanique[16] ! ), la vierge manie les armes. Il faut, pour venir à bout de Brunhild, que Siegfried ait lancé le javelot contre elle, il faut que, dans la lutte amoureuse, elle ait de ses fortes mains fait jaillir le sang des doigts du héros… La femme, dans la Germanie primitive, était encore courbée sur la terre qu’elle cultivait[17] ; elle grandit dans la vie guerrière ; elle devient la compagne des dangers de l’homme, unie à son destin dans la vie, dans la mort (sic vivendum, sic pereundum. Tacit.). Elle ne s’éloigne pas du champ de bataille, elle l’envisage, elle y préside, elle devient la fée des combats, la walkirie charmante et terrible, qui cueille, comme une fleur, l’âme du guerrier expirant. Elle le cherche sur la plaine funèbre, comme Édith au col de cygne cherchait Harold après la bataille d’Hastings, ou cette courageuse Anglaise, qui, pour retrouver son jeune époux, retourna tous les morts de Waterloo.

On sait l’occasion de la première migration des barbares dans l’Empire. Jusqu’en 375, il n’y avait eu que des incursions, des invasions partielles. À cette époque, les Goths, fatigués des courses de la cavalerie hunnique qui rendait toute culture impossible, obtinrent de passer le Danube, comme soldats de l’Empire, qu’ils voulaient défendre et cultiver. Convertis au christianisme, ils étaient déjà un peu adoucis par le commerce des Romains. L’avidité des agents impériaux les ayant jetés dans la famine et le désespoir, ils ravagèrent les provinces entre la mer Noire et l’Adriatique ; mais dans ces courses même ils s’humanisèrent encore, et par les jouissances du luxe et par leur mélange avec les familles des vaincus. Achetés à tout prix par Théodose, ils lui gagnèrent deux fois l’empire d’Occident. Les Francs avaient d’abord prévalu dans cet empire, comme les Goths dans l’autre. Leurs chefs, Mellobaud sous Gratien, Arbogast sous Valentinien II, puis sous le rhéteur Eugène qu’il revêtit de la pourpre, furent effectivement empereurs[18].

Dans cet affaissement de l’empire d’Occident, qui se livrait lui-même aux barbares, les vieilles populations celtiques, les indigènes de la Gaule et de la Bretagne se relevèrent et se donnèrent des chefs. Maxime, espagnol comme Théodose, fut élevé à l’empire par les légions de Bretagne (an 383). Il passa à Saint-Malo avec une multitude d’insulaires, et défit les troupes de Gratien. Celui-ci et son franc Mellobaud furent mis à mort. Les auxiliaires Bretons furent établis dans notre Armorique sous leur conan ou chef, Mériadec, ou plutôt Murdoch, qu’on désigne comme premier comte de Bretagne[19]. L’Espagne se soumit volontiers à l’espagnol Maxime, et ce prince habile ne tarda pas à enlever l’Italie au jeune Valentinien II, beau-frère de Théodose. Ainsi une armée, en partie bretonne, sous un empereur espagnol, avait réuni tout l’Occident.

C’est par les Germains que Théodose prévalut sur Maxime ; son armée, composée principalement de Goths, envahit l’Italie, tandis que le Franc Arbogast opérait une diversion par la vallée du Danube. Cet Arbogast resta tout-puissant sous Valentinien II, s’en défit et régna trois ans sous le nom du rhéteur Eugène. C’est encore en grande partie aux Goths que Théodose dut sa victoire sur cet usurpateur[20].

Sous Honorius, la rivalité du Goth Alaric et du Vandale Stilicon ensanglanta dix ans l’Italie. Le Vandale, nommé par Théodose tuteur d’Honorius, avait en ses mains l’empereur d’Occident. Le Goth, nommé par l’empereur d’Orient, Arcadius, maître de la province d’Illyrie, sollicitait en vain d’Honorius la permission de s’y établir. Pendant ce temps, la Bretagne, la Gaule et l’Espagne redevinrent indépendantes sous le Breton Constantin. La révolte d’un des généraux de cet empereur[21], et peut-être la rivalité de l’Espagne et de la Gaule, préparèrent la ruine du nouvel empire gaulois. Elle fut consommée par la réconciliation d’Honorius et des Goths. Ataulph, frère d’Alaric, épousa Placidie, sœur d’Honorius, et son successeur, Wallia, établit ses bandes à Toulouse, comme milice fédérée au service de l’Empire (an 411). Mais cet empire n’avait plus besoin de milice en Gaule ; il abandonnait de lui-même cette province, comme il avait fait de la Bretagne, et se concentrait dans l’Italie pour y mourir. À mesure qu’il se retirait, les Goths s’étendirent peu à peu, et dans l’espace d’un demi-siècle ils occupèrent toute l’Aquitaine et toute l’Espagne.

Les dispositions de ces Goths ne furent rien moins qu’hostiles pour la Gaule. Dans leur long voyage à travers l’Empire, ils n’avaient pu voir qu’avec étonnement et respect ce prodigieux ouvrage de la civilisation romaine, faible et près de crouler sans doute, mais encore debout et dans sa splendeur. Après la première brutalité de l’invasion, ils s’étaient mis, simples et dociles, sous la discipline des vaincus. Leurs chefs n’avaient pas ambitionné de plus beau titre que celui de restaurateurs de l’Empire. On peut en juger par les mémorables paroles d’Ataulph qui nous ont été conservées : « Je me souviens, dit un auteur du ve siècle, d’avoir entendu à Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu’il avait vu un certain habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l’empereur Théodose, et d’ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans sa ville natale de la familiarité d’Ataulph. Il répétait souvent que le roi des Goths, homme de grand cœur et de grand esprit, avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d’abord été d’anéantir le nom romain et de faire de toute l’étendue des terres romaines un nouvel empire appelé Gothique, de sorte que, pour parler vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et qu’Ataulph jouât le même rôle qu’autrefois César Auguste ; mais qu’après s’être assuré par expérience que les Goths étaient incapables d’obéissance aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu’il ne fallait point toucher aux lois, sans lesquelles la république cessait d’être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à augmenter même la puissance du nom romain, afin qu’au moins la postérité le regardât comme le restaurateur de l’Empire, qu’il ne pouvait transporter. Dans cette vue il s’abtenait de la guerre et cherchait soigneusement la paix[22]. »

Le cantonnement des Goths dans les provinces romaines ne fut pas un fait nouveau et étrange. Depuis longtemps les empereurs avaient à leur solde des barbares, qui, sous le titre d’hôtes, logeaient chez le Romain et mangeaient à sa table. L’établissement des nouveaux venus eut même d’abord un immense avantage, ce fut d’achever la désorganisation de la tyrannie impériale. Les agents du fisc se retirant peu à peu, le plus grand des maux de l’Empire cessa de lui-même. Les Curiales, bornés désormais à l’administration locale des municipalités, se trouvèrent soulagés de toutes les charges dont le gouvernement central les accablait. Les barbares s’emparèrent, il est vrai, des deux tiers des terres[23] dans les cantons où ils s’établirent. Mais il y avait tant de terres incultes, que cette cession dut généralement être peu onéreuse aux Romains. Il semble que les barbares aient conçu des scrupules sur ces acquisitions violentes, et qu’ils aient quelquefois dédommagé les propriétaires romains. Le poète Paulin, réduit à la pauvreté par suite de l’établissement d’Ataulph, et retiré à Marseille, y reçut un jour avec étonnement le prix d’une de ses terres que lui envoyait le nouveau possesseur.

Les Burgundes, qui s’établirent à l’ouest du Jura, vers la même époque que les Goths dans l’Aquitaine, avaient peut-être encore plus de douceur. « Il paraît que cette bonhomie, qui est l’un des caractères actuels de la race germanique, se montra de bonne heure chez ce peuple. Avant leur entrée dans l’Empire, ils étaient presque tous gens de métier, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur vie à ce travail dans les intervalles de paix, et étaient ainsi étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif qui nourrissait l’insolence des autres conquérants barbares… Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu ou pris, à titre d’hospitalité, les deux tiers des terres et le tiers des esclaves, ce qui probablement équivalait à la moitié de tout, ils se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne regardaient point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l’expression germanique, mais comme leur égal en droits dans l’enceinte de ce qui lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs copropriétaires, une sorte d’embarras de parvenu. Cantonnés militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de maîtres, ils faisaient ce qu’ils voyaient faire aux clients romains de leur noble hôte, et se réunissaient pour aller le saluer de grand matin[24]. » Le poète Sidonius nous a laissé le curieux tableau d’une maison romaine occupée par les barbares. Il représente ceux-ci comme incommodes et grossiers, mais point du tout méchants : « À qui demandes-tu un hymne pour la joyeuse Vénus ? À celui qu’obsèdent les bandes à la longue chevelure, à celui qui endure le jargon germanique, qui grimace un triste sourire aux chants du Burgunde repu ; il chante lui, et graisse ses cheveux d’un beurre rance… Homme heureux ! tu ne vois pas avant le jour cette armée de géants qui viennent vous saluer, comme leur grand-père ou leur père nourricier. La cuisine d’Alcinoüs ne pourrait y suffire. Mais c’est assez de quelques vers, taisons-nous. Si on allait y voir une satire… ? »

Les Germains, établis dans l’Empire du consentement de l’empereur, ne restèrent pas tranquilles dans la possession des terres qu’ils avaient occupées. Ces mêmes Huns, qui autrefois avaient forcé les Goths de passer le Danube, entraînèrent les autres Germains demeurés en Germanie, et tous ensemble ils passèrent le Rhin. Voilà le monde barbare déchiré sous ses deux formes. La bande, déjà établie sur le sol de la Gaule, et de plus en plus gagnée à la civilisation romaine[25], l’adopte, l’imite et la défend. La tribu, forme primitive et antique, restée plus près du génie de l’Asie, suit par troupeaux la cavalerie asiatique, et vient demander une part dans l’Empire à ses enfants qui l’ont oubliée.

C’est une particularité remarquable dans notre histoire que les deux grandes invasions de l’Asie en Europe, celle des Huns au ve siècle, et celle des Sarrasins au viiie, aient été repoussées en France. Les Goths eurent la part principale à la première victoire, les Francs à la seconde.

Malheureusement il est resté une grande obscurité sur ces deux événements. Le chef de l’invasion hunnique, le fameux Attila, apparaît dans les traditions, moins comme un personnage historique, que comme un mythe vague et terrible, symbole et souvenir d’une destruction immense. Son vrai nom oriental, Etzel[26], signifie une chose puissante et vaste, une montagne, un fleuve, particulièrement le Volga, ce fleuve immense qui sépare l’Asie de l’Europe. Tel aussi paraît Attila dans les Niebelungen, puissant, formidable, mais indécis et vague, rien d’humain, indifférent, immoral comme la nature, avide comme les éléments[27], absorbant comme l’eau ou le feu.

On douterait qu’il eût existé comme homme, si tous les auteurs du ve siècle ne s’accordaient là-dessus, si Priscus ne nous disait avec terreur qu’il l’a vu en face, et ne nous décrivait la table d’Attila. Et dans l’histoire aussi elle est terrible cette table, quoiqu’on n’y trouve pas, comme dans les Niebelungen, les funérailles de toute une race. Mais c’est un grand spectacle d’y voir à la dernière place, après les chefs des dernières peuplades barbares, siéger les tristes ambassadeurs des empereurs d’Orient et d’Occident. Pendant que les mimes et les farceurs excitent la joie et le rire des guerriers barbares, lui, sérieux et grave, ramassé dans sa taille courte et forte, le nez écrasé, le front large et percé de deux trous ardents[28], roule de sombres pensées, tandis qu’il passe la main dans les cheveux de son jeune fils… Ils sont là ces Grecs qui viennent jusqu’au gîte du lion lui dresser des embûches ; il le sait, mais il lui suffît de renvoyer à l’empereur la bourse avec laquelle on a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes : « Attila et Théodose sont fils de pères très-nobles. Mais Théodose en payant tribut, est déchu de sa noblesse ; il est devenu l’esclave d’Attila ; il n’est pas juste qu’il dresse des embûches à son maître, comme un esclave méchant. »

Il ne daignait pas autrement se venger, sauf quelques milliers d’onces d’or qu’il exigeait de plus. S’il y avait retard dans le payement du tribut, il lui suffisait de faire dire à l’empereur par un de ses esclaves : « Attila, ton maître et le mien, va te venir voir ; il t’ordonne de lui préparer un palais dans Rome. »

Du reste, qu’y eut-il gagné, ce Tartare, à conquérir l’Empire ? Il eût étouffé dans ces cités murées, dans ces palais de marbre. Il aimait bien mieux son village de bois, tout peint et tapissé, aux mille kiosques, aux cent couleurs, et tout autour la verte prairie du Danube. C’est de là qu’il partait tous les ans avec son immense cavalerie, avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gré, mal gré. Ennemi de l’Allemagne, il se servait de l’Allemagne ; son allié, c’était l’ennemi des Allemands, le Vende Genséric, établi en Afrique. Les Vendes, ayant tourné de la Germanie par l’Espagne, avaient changé la Baltique pour la Méditerranée ; ils infestaient le midi de l’Empire, pendant qu’Attila en désolait le Nord. La haine du Vende Stilicon contre le Goth Alaric reparaît dans celle de Genséric contre les Goths de Toulouse ; il avait demandé, puis mutilé cruellement la fille de leur roi. Il appela contre eux Attila dans la Gaule. Selon l’historien contemporain Idace (historien peu grave, il est vrai), Attila eût été appelé aussi par son compatriote Aétius[29], général de l’empire d’Occident, qui voulait détruire les Goths par les Huns, et les Huns par les Goths. Le passage d’Attila fut marqué par la ruine de Metz et d’une foule de villes. La multitude des légendes qui se rapportent à cette époque peut faire juger de l’impression que ce terrible événement laissa dans la mémoire des peuples[30]. Troyes dut son salut aux mérites de saint Loup, Dieu tira saint Servat de ce monde pour lui épargner la douleur de voir la ruine de Tongres. Paris fut sauvé par les prières de sainte Geneviève[31]. L’évêque Anianus défendit courageusement Orléans. Pendant que le bélier battait les murs, le saint évêque, en prière, demandait si l’on ne voyait rien venir. Deux fois on lui dit que rien n’apparaissait : à la troisième, on lui annonça qu’on distinguait un faible nuage à l’horizon : c’étaient les Goths et les Romains qui accouraient au secours.

Idace assure gravement qu’Attila tua près d’Orléans deux cent mille Goths, avec leur roi Théodoric. Thorismond, fils de Théodoric, voulait le venger ; mais le prudent Aétius, qui craignait également le triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit : « Vous n’avez détruit que la moindre partie des Goths ; demain il en viendra une si grande multitude que vous aurez peine à échapper. » Attila reconnaissant lui donne dix mille pièces d’or. Puis Aétius va trouver le Goth Thorismond, et lui en dit autant ; il lui fait craindre d’ailleurs que, s’il ne se hâte de revenir à Toulouse, son frère n’usurpe le trône. Thorismond, pour un aussi bon avis, lui donne aussi dix mille solidi. Les deux armées s’éloignent rapidement l’une de l’autre.

Le Goth Jornandès, qui écrit un siècle après, ne manque pas d’ajouter aux fables d’Idace ; mais chez lui toute la gloire est pour les Goths. Dans son récit, ce n’est pas Aétius, mais Attila qui emploie la perfidie. Le roi des Huns n’en veut qu’au roi des Goths, Théodoric. Il emmène dans la Gaule toute la barbarie du Nord et de l’Orient. C’est une épouvantable bataille de tout le monde asiatique, romain, germanique. Il y reste près de trois cent mille morts. Attila, menacé de se voir forcé dans son camp, élève un immense bûcher formé de selles de chevaux, s’y place la torche à la main, tout prêt à y mettre le feu.

Il y a une chose terrible dans ce récit, et qu’on ne peut guère révoquer en doute : des deux côtés, c’étaient pour la plupart des frères, Francs contre Francs, Ostrogoths contre Wisigoths[32]. Après une si longue séparation, ces tribus se retrouvaient pour se combattre et pour s’égorger. C’est ce que les chants germaniques ont exprimé d’une manière bien touchante dans les Nielelungen, quand le bon markgraf Rüdiger attaque, pour obéir à l’épouse d’Attila, les Burgundes qu’il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu’en combattant Hagen, il lui prête son bouclier[33]. Plus pathétique encore est le chant d’Hildebrand et Hadubrand : le père et le fils, séparés depuis bien des années, se rencontrent au bout du monde ; mais le fils ne reconnaît point le père, et celui-ci se voit dans la nécessité de périr ou de tuer son fils[34].

Attila s’éloignait, et l’Empire ne pouvait profiter de sa retraite. À qui devait rester la Gaule ? Aux Goths et aux Burgundes, ce semble. Ces peuples ne pouvaient manquer d’envahir les contrées centrales, qui, telles que l’Auvergne, s’obstinaient à rester romaines[35]. Mais les Goths eux-mêmes n’étaient-ils pas romains ? Leurs rois choisissaient leurs ministres parmi les vaincus. Théodoric II employait la plume du plus habile homme des Gaules, et se félicitait qu’on admirât l’élégance des lettres écrites en son nom. Le grand Théodoric, fils adoptif de l’empereur Zenon et roi des Ostrogoths établis en Italie, eut pour ministre le déclamateur Cassiodore. Sa fille, la savante Amalasonte, parlait indifféremment le latin et le grec, et son cousin Théodat, qui la fit périr, affectait le langage d’un philosophe.

Les Goths n’avaient que trop bien réussi à restaurer l’Empire. L’administration impériale avait reparu, et avec elle tous les abus qu’elle entraînait. L’esclavage avait été maintenu sévèrement dans l’intérêt des propriétaires romains. Imbus des idées byzantines dans leur long séjour en Orient, les Goths en avaient rapporté l’arianisme grec, cette doctrine qui réduisait le christianisme à une sorte de philosophie, et qui soumettait l’Église à l’État. Détestés du clergé des Gaules, ils le soupçonnaient, non sans raison[36] d’appeler les Francs, les barbares du Nord. Les Burgundes, moins intolérants que les Goths, partageaient les mêmes craintes. Ces défiances rendaient le gouvernement chaque jour plus dur et plus tyrannique. On sait que la loi gothique a tiré des procédures impériales le premier modèle de l’inquisition.

La domination des Francs était d’autant plus désirée, que personne peut-être ne se rendait compte de ce qu’ils étaient[37]. Ce n’était pas un peuple, mais une fédération, plus ou moins nombreuse, selon qu’elle était puissante ; elle dut l’être au temps de Mellobaud et d’Arbogast, à la fin du ive siècle. Alors les Francs avaient certainement des terres considérables dans l’Empire. Des Germains de toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps des armées impériales et la garde même de l’empereur[38]. Cette population flottante, entre la Germanie et l’Empire, se déclara généralement contre les autres barbares qui venaient derrière elle envahir la Gaule. Ils s’opposèrent en vain à la grande invasion des Bourguignons, Suèves et Vandales, en 406 ; beaucoup d’entre eux combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis, battre les Allemands près de Cologne, et leur fermer le passage du Rhin. Païens encore, et sans doute indifférents dans la vie indécise qu’ils menaient sur la frontière, ils devaient accepter facilement la religion du clergé des Gaules. Tous les autres barbares à cette époque étaient ariens. Tous appartenaient à une race, à une nationalité distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient être restés flottants sur la frontière, prêts à toute idée, à toute influence, à toute religion. Eux seuls reçurent le christianisme par l’Église latine. Placés au nord de la France, au coin nord-ouest de l’Europe, les Francs tinrent ferme et contre les Saxons païens, derniers venus de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin contre les Sarrasins, tous également ennemis de la divinité de Jésus-Christ. Ce n’est pas sans raison que nos rois ont porté le nom de fils aînés de l’Église.

L’Église fit la fortune des Francs. L’établissement des Bourguignons, la grandeur des Goths, maîtres de l’Aquitaine et de l’Espagne, la formation des confédérations armoriques, celle d’un royaume Romain à Soissons sous le général Égidius, semblaient devoir resserrer les Francs dans la forêt Carbonaria, entre Tournay et le Rhin[39]. Ils s’associèrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient l’embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s’associèrent les soldats de l’Empire, restés sans chef après la mort d’Égidius[40]. Mais jamais leurs faibles bandes n’auraient détruit les Goths, humilié les Bourguignons, repoussé les Allemands, si partout ils n’eussent trouvé dans le clergé un ardent auxiliaire, qui les guida, éclaira leur marche, leur gagna d’avance les populations.

Voyons d’abord en quels termes modestes Grégoire de Tours parle des premiers pas des Francs dans la Gaule. « On rapporte qu’alors Chlogion, homme puissant et distingué dans son pays, fut roi des Francs ; il habitait Dispargum, sur la frontière du pays de Tongres. Les Romains occupaient aussi ces pays, c’est-à-dire vers le midi jusqu’à la Loire. Au delà de la Loire, le pays était aux Goths. Les Burgundes, attachés aussi à la secte des Ariens, habitaient au delà du Rhône, qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion, ayant envoyé des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner tout le pays, défit les Romains et s’empara de cette ville. Après y être demeuré quelque temps, il conquit le pays jusqu’à la Somme. Quelques-uns prétendent que le roi Mérovée, qui eut pour fils Childéric, était né de sa race[41]. »

Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple ce Childéric, qu’on nous présente comme fils de Mérovée, père de Clovis, avaient eu des titres romains, comme au siècle précédent Mellobaud et Arbogast. Nous voyons en effet Égidius, un général romain, un partisan de l’empereur Majorien, un ennemi des Goths, et de leur créature l’empereur arverne Avitus, succéder au chef des Francs, Childéric, momentanément chassé par les siens. Ce n’est pas sans doute en qualité de chef héréditaire et national[42], c’est comme maître de la milice impériale qu’Égidius remplace Childéric. Ce dernier, accusé d’avoir violé des vierges libres, s’est retiré chez les Thuringiens, dont il enlève la reine ; il retourne parmi les Francs après la mort d’Égidius, et son fils Clovis, qui lui succède, prévaut aussi sur le patrice Syagrius, fils d’Égidius. Syagrius, vaincu à Soissons, se réfugie chez les Goths, qui le livrent à Clovis (an 486). Celui-ci est revêtu plus tard des insignes du consulat par l’empereur de Constantinople, Anastase.

Clovis ne commandait encore qu’à la petite tribu des Francs de Tournay, lorsque plusieurs bandes suéviques, désignées sous le nom d’All-men (tous hommes ou tout à fait hommes), menacèrent de passer le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme à l’ordinaire, pour fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les tribus s’unissaient sous le chef le plus brave[43]. Clovis eut ainsi l’honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion le culte de la Gaule romaine. C’était celui de sa femme Clotilde, nièce du roi des Bourguignons. Il avait fait vœu, disait-il, pendant la bataille, d’adorer le dieu de Clotilde, s’il était vainqueur ; trois mille de ses guerriers l’imitèrent[44]. Ce fut une grande joie dans le clergé des Gaules, qui plaça dès lors dans les Francs l’espoir de sa délivrance. Saint Avitus, évêque de Vienne, et sujet des Bourguignons ariens, n’hésitait pas à lui écrire : « Quand tu combats, c’est à nous qu’est la victoire. » Ce mot fut commenté éloquemment par saint Rémi au baptême de Clovis : « Sicambre, baisse docilement la tête ; brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé. » Ainsi l’Église prenait solennellement possession des barbares.

Cette union de Clovis avec le clergé des Gaules semblait devoir être fatale aux Bourguignons. Il avait déjà essayé de profiter d’une guerre entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour prétexte contre celui-ci et son arianisme et la mort du père de Clotilde, que Gondebaud avait tué ; nul doute qu’il ne fût appelé par les évêques. Gondebaud s’humilia. Il amusa les évêques par la promesse de se faire catholique. Il leur confia ses enfants à élever. Il accorda aux Romains une loi plus douce qu’aucun peuple barbare n’en avait encore accordé aux vaincus. Enfin il se soumit à payer un tribut à Clovis.

Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mêmes craintes, voulut gagner Clovis et le vit dans une île de la Loire. Celui-ci lui donna de bonnes paroles, mais immédiatement après il convoque ses Francs. « Il me déplaît, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure partie des Gaules ; allons sur eux avec l’aide de Dieu et chassons-les ; soumettons leur terre à notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est très-bonne (an 507). »

Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu’il fût conduit par une main mystérieuse. Une biche lui indiqua un gué dans la Vienne. Une colonne de feu s’éleva, pour le guider la nuit, sur la cathédrale de Poitiers. Il envoya consulter les sorts à Saint-Martin de Tours, et ils lui furent favorables. De son côté, il ne méconnut pas d’où lui venait le secours. Il défendit de piller autour de Poitiers. Près de Tours, il avait frappé de son épée un soldat qui enlevait du foin sur le territoire de cette ville, consacrée par le tombeau de saint Martin. « Où est, dit-il, l’espoir de la victoire si nous offensons saint Martin ? » Après sa victoire sur Syagrius, un guerrier refusa au roi un vase sacré qu’il demandait dans son partage pour le remettre à saint Rémi, à l’église duquel il appartenait. Peu après, Clovis, passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa francisque, et pendant qu’il la ramasse lui fend la tête de sa hache : « Souviens-toi du vase de Soissons. » Un si zélé défenseur des biens de l’Église devait trouver en elle de puissants secours pour la victoire. Il vainquit en effet Alaric à Vouglé, près de Poitiers, s’avança jusqu’en Languedoc, et aurait été plus loin si le grand Théodoric, roi des Ostrogoths d’Italie, et beau-père d’Alaric II, n’eût couvert la Provence et l’Espagne par une armée, et sauvé ce qui restait au fils enfant de ce prince, qui, par sa mère, se trouvait son petit-fils.

L’invasion des Francs, si ardemment souhaitée par les chefs de la population gallo-romaine, je veux dire par les évêques, ne put qu’ajouter pour le moment à la désorganisation. Nous avons bien peu de renseignements historiques sur les résultats immédiats d’une révolution si variée, si complexe. Nulle part ces résultats n’ont été mieux analysés que dans le cours de M. Guizot.

« L’invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, étaient des événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande arrivait, en général très-peu nombreuse ; les plus puissantes, celles qui ont fondé des royaumes, la bande de Clovis, par exemple, n’étaient guère que de cinq à six mille hommes ; la nation entière des Bourguignons ne dépassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait rapidement un territoire étroit, ravageait un district, attaquait une ville, et tantôt se retirait emmenant son butin, tantôt s’établissait quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons avec quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements s’accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées, des champs dévastés, des récoltes enlevées des hommes tués ou emmenés captifs : tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se referment, le sillon s’efface, les souffrances individuelles sont oubliées, la société rentre, en apparence du moins, dans son ancien état. Ainsi se passaient les choses en Gaule au cinquième siècle.

« Mais nous savons aussi que la société humaine, cette société qu’on appelle un peuple, n’est pas une simple juxtaposition d’existences isolées et passagères : si elle n’était rien de plus, les invasions des barbares n’auraient pas produit l’impression que peignent les documents de l’époque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des hommes qui en souffraient fut bien inférieur au nombre de ceux qui leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n’est point concentrée dans l’espace matériel qui en est le théâtre et dans le moment qui s’ensuit ; elle se répand dans toutes les relations qu’il a contractées sur les différents points du territoire ; et non-seulement dans celles qu’il a contractées, mais aussi dans celles qu’il peut contracter ou seulement concevoir ; elle embrasse non-seulement le présent, mais l’avenir ; l’homme vit sur mille points où il n’habite pas, dans mille moments qui ne sont pas encore ; et si ce développement de sa vie lui est retranché, s’il est forcé de s’enfermer dans les étroites limites de son existence matérielle et actuelle, de s’isoler dans l’espace et le temps, la vie sociale est mutilée, elle n’est plus.

« C’était là l’effet des invasions, de ces apparitions des bandes barbares, courtes, il est vrai, et bornées, mais sans cesse renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles détruisaient : 1° toute correspondance régulière, habituelle, facile entre diverses parties du territoire ; 2° toute sécurité, toute perspective d’avenir : elles brisaient les liens qui unissent entre eux les habitants d’un même pays, les moments d’une même vie ; elles isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journées. En beaucoup de lieux, pendant beaucoup d’années, l’aspect du pays put rester le même ; mais l’organisation sociale était attaquée, les membres ne tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines ; le mal éclatait tantôt sur un point, tantôt sur l’autre : une ville était pillée, un chemin rendu impraticable, un pont rompu ; telle ou telle communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans tel ou tel district : en un mot, l’harmonie organique, l’activité générale du corps social étaient chaque jour entravées, troublées ; chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau progrès.

« Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant d’efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde, ce grand système d’administration, d’impôts, de recrutement, de travaux publics, de routes, ne put se maintenir. Il n’en resta que ce qui pouvait subsister isolément, localement, c’est-à-dire les débris du régime municipal. Les habitants se renfermèrent dans les villes ; Là ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l’avaient fait jadis, avec les mêmes droits, par les mêmes institutions. Mille circonstances prouvent cette concentration de la société dans les cités ; en voici une qu’on a peu remarquée sous l’administration romaine ; ce sont les gouverneurs de province, les consulaires, les correcteurs, les présidents, qui occupent la scène et reviennent sans cesse dans les lois et l’histoire ; dans le vie siècle, leur nom devient beaucoup plus rare : on voit bien encore des ducs, des comtes, auxquels est confié le gouvernement des provinces ; les rois barbares s’efforcent d’hériter de l’administration romaine, de garder les mêmes employés, de faire couler leur pouvoir dans les mêmes canaux ; mais ils n’y réussissent que fort incomplètement, avec grand désordre ; leurs ducs sont plutôt des chefs militaires que des administrateurs ; évidemment les gouverneurs de province n’ont plus la même importance, ne jouent plus le même rôle ; ce sont les gouverneurs de ville qui remplissent l’histoire ; la plupart de ces comtes de Chilpéric, de Gontran, de Théodebert, dont Grégoire de Tours raconte les exactions, sont des comtes de ville, établis dans l’intérieur de leurs murs, à côté de leur évêque. Il y aurait de l’exagération à dire que la province a disparu, mais elle est désorganisée, sans consistance, presque sans réalité. La ville, l’élément primitif du monde romain, survit presque seule à sa ruine. »

C’est qu’une organisation nouvelle allait peu à peu se former, dont la ville ne serait plus l’unique élément, où la campagne, comptée pour rien dans les temps anciens, prendrait place à son tour. Il fallait des siècles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, dès l’âge de Clovis, deux choses furent accomplies, qui le préparaient de loin. D’une part, l’unité de l’armée barbare fut assurée : Clovis fit périr tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies[45]. L’Église, préoccupée de l’idée d’unité, applaudit à leur mort. « Tout lui réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu’il marchait le cœur droit devant Dieu[46]. » C’est ainsi que saint Avitus, évêque de Vienne, avait félicité Gondebaud de la mort de son frère, qui terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs, visigoths et romains, réunit sous une même main toute la Gaule occidentale, de la Batavie à la Narbonnaise.

D’autre part, Clovis reconnut dans l’Église le droit le plus illimité d’asile et de protection. À une époque où la loi ne protégeait plus, c’était beaucoup de reconnaître le pouvoir d’un ordre qui prenait en main la tutelle et la garantie des vaincus. Les esclaves mêmes ne pouvaient être enlevés des églises où ils se réfugiaient. Les maisons des prêtres devaient couvrir et protéger, comme les temples, ceux qui paraîtraient vivre avec eux[47]. Il suffisait qu’un évêque réclamât avec serment un captif, pour qu’il lui fût aussitôt rendu.

Sans doute il était plus facile au chef des barbares d’accorder ces privilèges à l’Église, que de les faire respecter. L’aventure d’Attale, enlevé comme esclave si loin de son pays, puis délivré comme par miracle[48], nous apprend combien la protection ecclésiastique était insuffisante. C’était du moins quelque chose qu’elle fût reconnue en droit. Les biens immenses que Clovis assura aux églises, particulièrement à celle de Reims, dont l’évêque était, dit-on, son principal conseiller, durent étendre infiniment cette salutaire influence de l’Église. Quelque bien qu’on mît dans les mains ecclésiastiques, c’était toujours cela de soustrait à la violence, à la brutalité, à la barbarie.

À la mort de Clovis (an 511), ses quatre fils se trouvèrent tous rois, selon l’usage des barbares. Chacun d’eux resta à la tête d’une des lignes militaires que les campements des Francs avaient formées sur la Gaule. Theuderic résidait à Metz ; ses guerriers furent établis dans la France orientale ou Ostrasie et dans l’Auvergne. Clotaire résida à Soissons, Childebert à Paris, Clodomir à Orléans. Ces trois frères se partagèrent en outre les cités de l’Aquitaine.

Dans la réalité, ce ne fut pas la terre que l’on partagea, mais l’armée. Ce genre de partage ne pouvait être que fort inégal. Les guerriers barbares durent passer souvent d’un chef à un autre, et suivre en grand nombre celui dont le courage et l’habileté leur promettaient plus de butin. Ainsi lorsque Theudebert, petit-fils de Clovis, envahit l’Italie à la tête de cent mille hommes, il est probable que presque tous les Francs l’avaient suivi, et que bien d’autres barbares s’étaient mêlés à eux.

La rapide conquête de Clovis, dont on connaissait mal les causes, jetait tant d’éclat sur les Francs, que la plupart des tribus barbares avaient voulu s’attacher à eux, comme autrefois celles qui suivirent Attila. Les races les plus ennemies de l’Allemagne, les Germains du Midi et ceux du Nord, les Suèves et les Saxons, se fédérèrent avec les Francs : les Bavarois en firent autant. Les Thuringiens, au milieu de ces nations, résistèrent et furent accablés[49]. Les Bourguignons de la Gaule semblaient alors plus en état de résister qu’au temps de Clovis ; leur nouveau roi, saint Sigismond, élève de saint Avitus, était orthodoxe et aimé de son clergé. Le prétexte d’arianisme n’existait plus. Les fils de Clovis se souvinrent que, quarante ans auparavant, le père de Sigismond avait fait périr celui de Clotilde, leur mère. Clodomir et Clotaire le défirent et le jetèrent dans un puits que l’on combla de pierres. Mais la victoire de Clodomir fut pour sa famille une cause de ruine ; tué lui-même dans la bataille, il laissa ses enfants sans défense.

« Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir, conçut de l’envie, et, craignant que, par la faveur de la reine, ils n’eussent part au royaume, il envoya secrètement vers son frère le roi Clotaire, et lui fit dire : « Notre mère garde avec elle les fils de notre frère et veut leur donner le royaume ; il faut que tu viennes promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous déterminions ce que nous devons faire d’eux, savoir si on leur coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués, nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère. » Fort réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Childebert avait déjà répandu dans le peuple que les deux rois étaient d’accord pour élever ces enfants au trône. Ils envoyèrent donc, au nom de tous deux, à la reine, qui demeurait dans la même ville, et lui dirent : « Envoie-nous les enfants, que nous les élevions au trône. » Elle, remplie de joie, et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et manger les enfants, les envoya, en disant : « Je croirai n’avoir pas perdu mon fils, si je vous vois succéder à son royaume. » Les enfants allèrent, mais ils furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs nourriciers ; et on les enferma à part, d’un côté les serviteurs et de l’autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent à la reine Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut arrivé près de la reine, il les lui montra, disant : « Tes fils, nos seigneurs, ô très-glorieuse reine ! attendent que tu leur fasses savoir ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants. Ordonne qu’ils vivent les cheveux coupés, ou qu’ils soient égorgés. » Consternée à ce message, et en même temps émue d’une grande colère en voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par son indignation, et ne sachant, dans sa douleur, ce qu’elle disait, elle répondit imprudemment : « Si on ne les élève pas sur le trône, j’aime mieux les voir morts que tondus. » Mais Arcadius, s’inquiétant peu de sa douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce qu’elle penserait ensuite plus réellement, revint en diligence près de ceux qui l’avaient envoyé, et leur dit : « Vous pouvez continuer avec l’approbation de la reine ce que vous avez commencé, car elle veut que vous accomplissiez votre projet. » Aussitôt Clotaire, prenant par le bras l’aîné des enfants, le jeta à terre, et, lui enfonçant son couteau dans l’aisselle, le tua cruellement. À ses cris, son frère se prosterne aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, lui disait avec larmes : « Secours-moi, mon très-bon père, afin que je ne meure pas comme mon frère. » Alors Childebert, le visage couvert de larmes, dit à Clotaire : « Je te prie, mon très-cher frère, aie la générosité de m’accorder sa vie ; et si tu ne veux pas le tuer, je te donnerai pour le racheter ce que tu voudras. » Mais Clotaire, après l’avoir accablé d’injures, lui dit : « Repousse-le loin de toi, ou tu mourras certainement à sa place. C’est toi qui m’as excité à cette chose, et tu es si prompt à reprendre ta foi ! » Childebert, à ces paroles, repoussa l’enfant et le jeta à Clotaire, qui, le recevant, lui enfonça son couteau dans le côté, et le tua comme il avait fait de son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les nourriciers ; et après qu’ils furent morts, Clotaire, montant à cheval. s’en alla sans se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit, avec Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces petits corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et un deuil immense, à l’église de Saint-Pierre, où on les enterra tous deux de la même manière. L’un des deux avait dix ans et l’autre sept[50].

Theuderic, qui n’avait pas pris part à l’expédition de Bourgogne, mena les siens en Auvergne. « Je vous conduirai, avait-il dit à ses soldats, dans un pays où vous trouverez de l’argent autant que vous pouvez en désirer, où vous prendrez en abondance des troupeaux, des esclaves et des vêtements. » C’est qu’en effet cette province avait jusque-là seule échappé au ravage général de l’Occident. Tributaire des Goths, puis des Francs, elle se gouvernait elle-même. Les anciens chefs des tribus arvernes, les Apollinaires, qui avaient vaillamment défendu ce pays contre les Goths, sentirent à l’approche des Francs qu’ils perdraient au change, ils combattirent pour les Goths à Vouglé. Mais là, comme ailleurs, le clergé était généralement pour les Francs. Saint Quintien, évêque de Clermont, et ennemi personnel des Apollinaires, semble avoir livré le château. Les Francs tuèrent au pied même de l’autel un prêtre dont l’évêque avait à se plaindre.

Le plus brave de ces rois francs fut Theudebert, fils de Theuderic, chef des Francs de l’Est, de ceux qui se recrutaient incessamment dans tous les Wargi des tribus germaniques. C’était l’époque où les Grecs et les Goths se disputaient l’Italie. Toute la politique des Byzantins était d’opposer aux Goths, aux barbares romanisés, des barbares restés tout barbares ; c’est avec des Maures, des Slaves et des Huns, que Bélisaire et Narsès remportèrent leurs victoires. Les Grecs et les Goths espérèrent également pouvoir se servir des Francs comme auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient. À la descente de Theudebert en Italie, les Goths vont à sa rencontre comme amis et alliés ; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le croient alors pour eux, et sont également massacrés. Les barbares changèrent les plus belles villes de la Lombardie en un monceau de cendres, détruisirent toute provision, et se virent eux-mêmes affamés dans le désert qu’ils avaient fait, languissant sous le soleil du Midi, dans les champs noyés qui bordent le Pô. Un grand nombre y périt. Ceux qui revinrent rapportèrent tant de butin, qu’une nouvelle expédition partit peu après sous la conduite d’un Franc et d’un Suève. Ils coururent l’Italie jusqu’à la Sicile, gâtèrent plus qu’ils ne gagnèrent, mais le climat fit justice de ces barbares[51]. Theudebert était mort aussi dans la Gaule, au moment où il méditait de descendre la vallée du Danube[52], et d’envahir l’empire d’Orient. Justinien était pourtant son allié ; il lui avait cédé tous les droits de l’Empire sur la Gaule du Midi.

La mort de Theudebert et la désastreuse expédition d’Italie, qui suivit de près, furent le terme des progrès des Francs. L’Italie, bientôt envahie par les Lombards, se trouva dès lors fermée à leurs invasions. Du côté de l’Espagne ils échouèrent toujours[53]. Les Saxons ne tardèrent pas à rompre une alliance sans profit, et refusèrent le tribut de cinq cents vaches qu’ils avaient bien voulu payer. Clotaire, qui l’exigeait, fut battu par eux.

Ainsi les plus puissantes tribus germaniques échappèrent à l’alliance des Francs. Là commence cette opposition des Francs et des Saxons, qui devait toujours s’accroître et constituer pendant tant de siècles la grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les Francs ferment désormais la terre du côté de l’Occident, tandis qu’ils sont pousses à l’Orient par les Slaves, se tourneront vers l’Océan, vers le Nord ; associés de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les cotes de France[54], et fortifieront leurs colonies d’Angleterre.

Il était naturel que les vrais Germains devinssent hostiles pour un peuple livré à l’influence romaine, ecclésiastique. C’est à l’Église que Clovis avait dû en grande partie ses rapides conquêtes. Ses successeurs s’abandonnèrent de bonne heure aux conseils des Romains, des vaincus[55]. Et il devait en être ainsi ; sans compter qu’ils étaient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls étaient capables d’inspirer à leurs maîtres quelques idées d’ordre et d’administration, de substituer peu à peu un gouvernement régulier aux caprices de la force, et d’élever la royauté barbare sur le modèle de la monarchie impériale. Nous voyons déjà sous Theudebert, petit-fils de Clovis, le ministre romain Parthenius, qui veut imposer des tributs aux Francs, et qui est massacré par eux à la mort de ce roi.

Un autre petit-fils de Clovis, Chramme, fils de Clotaire, avait pour confident le Poitevin Léon ; pour ennemi, l’évêque de Clermont, Cantin, créature des Francs ; pour amis, les Bretons, chez lesquels il se retira, lorsque, ayant échoué dans une tentative de révolte, il fut poursuivi par son père. Le malheureux se réfugia avec toute sa famille dans une cabane, où son père le fit brûler.

Clotaire, seul roi de la Gaule (558-561) par la mort de ses trois frères, laissait en mourant quatre fils. Sigebert eut les campements de l’Est, ou, comme parlent les chroniqueurs, le royaume d’Ostrasie ; Il résida à Metz : rapproché ainsi des tribus germaniques, dont plusieurs restaient alliées des Francs, il semblait devoir tôt ou tard prévaloir sur ses frères. Chilpéric eut la Neustrie et fut appelé roi de Soissons. Gontran eut la Bourgogne ; sa capitale fut Châlons-sur-Saône. Pour le bizarre royaume de Charibert, qui réunissait Paris et l’Aquitaine, la mort de ce roi répartit ses États entre ses frères. L’influence romaine fut plus forte encore sous ces princes. Nous les voyons généralement livrés à des ministres gaulois, goths ou romains. Ces trois mots sont alors presque synonymes. Dans le commerce des barbares, les vaincus ont pris quelque chose de leur énergie. « Le roi Gontran, dit Grégoire de Tours, honora du patriciat Celsus, homme élevé de taille, fort d’épaules, robuste de bras, plein d’emphase dans ses paroles, d’à-propos dans ses répliques, exercé dans la lecture du droit ; il devint si avide, qu’il spolia fréquemment les églises, etc. » Sigebert choisit un Arverne pour envoyé à Constantinople. Nous trouvons parmi ses serviteurs un Andarchius, « parfaitement instruit dans les œuvres de Virgile, dans le code Théodosien et l’art des calculs[56]. »

C’est à ces Romains qu’il faut désormais attribuer en grande partie ce qui se fait de bien et de mal sous les rois des Francs. C’est à eux qu’on doit rapporter la fiscalité renaissante[57] ; nous les voyons figurer dans la guerre même, et souvent avec éclat. Ainsi, tandis que le roi d’Ostrasie est battu par les Avares, et se laisse prendre par eux, le Romain Mummole, général du roi de Bourgogne, bat les Saxons et les Lombards, les force d’acheter leur retour d’Italie en Allemagne, et de payer tout ce qu’ils prennent sur la route[58].

L’origine de ces ministres gaulois des rois francs était souvent très-basse. Rien ne les fait mieux connaître que l’histoire du serf Leudaste, qui devint comte de Tours. « Leudaste naquit dans l’île de Rhé, en Poitou, d’un nommé Léocade, serviteur chargé des vignes du fisc. On le fit venir pour le service royal, et il fut placé dans les cuisines de la reine ; mais comme il avait dans sa jeunesse les yeux chassieux, et que l’âcreté de la fumée leur était contraire, on le fit passer du pilon au pétrin. Quoiqu’il parût se plaire au travail de la pâte fermentée, il prit la fuite et quitta le service. On le ramena deux ou trois fois, et, ne pouvant l’empêcher de s’enfuir, on le condamna à avoir une oreille coupée. Alors, comme il n’était aucun crédit capable de cacher le signe d’infamie dont il avait été marqué en son corps, il s’enfuit chez la reine Marcovèfe, que le roi Charibert, épris d’un grand amour pour elle, avait appelé à son lit à la place de sa sœur. Elle le reçut volontiers, et l’éleva aux fonctions de gardien de ses meilleurs chevaux. Tourmenté de vanité et livré à l’orgueil, il brigua la place de comte des écuries, et l’ayant obtenue, il méprisa et dédaigna tout le monde, s’enfla de vanité, se livra à la dissolution, s’abandonna à la cupidité, et, favori de sa maîtresse, il s’entremit de côté et d’autre dans ses affaires. Après sa mort, engraissé de butin, il obtint par ses présents, du roi Charibert, d’occuper auprès de lui les mêmes fonctions ; ensuite, en punition des péchés accumulés du peuple, il fut nommé comte de Tours. Là, il s’enorgueillit de sa dignité avec une fierté encore plus insolente, se montra âpre au pillage, hautain dans les disputes, souillé d’adultère, et par son activité à semer la discorde et à porter des accusations calomnieuses, il amassa des trésors considérables. « Cet intrigant, que nous ne connaissons, il est vrai, que par les récits de Grégoire de Tours, son ennemi personnel, essaya, dit-il, de le perdre en le faisant accuser d’avoir mal parlé de la reine Frédégonde. Mais le peuple s’assembla en grand nombre, et le roi se contenta du serment de l’évêque, qui dit la messe sur trois autels. Les évêques assemblés menaçaient même le roi de le priver de la communion. Leudaste fut tué quelque temps après par les gens de Frédégonde.

Les grands noms, les noms populaires de cette époque, ceux qui sont restés dans la mémoire des hommes, sont ceux des reines, et non des rois ; ceux de Frédégonde et de Brunehaut. La seconde, fille du roi des Goths d’Espagne, esprit imbu de la culture romaine, femme pleine de grâce et d’insinuation, fut appelée, par son mariage avec Sigebert, dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise, théâtre d’une invasion éternelle. Frédégonde, au contraire, génie tout barbare, s’empara de l’esprit du pauvre roi de Neustrie, roi grammairien et théologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de Néron de la France. Elle lui fit d’abord étrangler sa femme légitime, Galswinthe, sœur de Brunehaut ; puis ses beaux-fils y passèrent, puis son beau-frère Sigebert. Cette femme terrible, entourée d’hommes dévoués qu’elle fascinait de son génie meurtrier, dont elle troublait la raison par d’enivrants breuvages[59], frappait par eux ses ennemis. Les dévoués antiques de l’Aquitaine et de la Germanie, les sectateurs des Hassassins, qui, sur un signe de leur chef, allaient en aveugle tuer ou mourir, se retrouvent dans les serviteurs de Frédégonde. Elle-même, belle et homicide, tout entourée de superstitions païennes[60], nous apparaît comme une Walkirie Scandinave. Elle suppléa par l’audace et le crime à la faiblesse de la Neustrie, fit à ses puissants rivaux une guerre de ruse et d’assassinats, et sauva peut-être l’occident de la Gaule d’une nouvelle invasion des barbares[61].

L’époux de Brunehaut, Sigebert, roi d’Ostrasie, avait en effet appelé les Germains. Chilpéric ne put tenir contre ces bandes. Elles se répandirent jusqu’à Paris, incendiant tout village, emmenant tout homme en captivité. Sigebert lui-même ne savait comment contenir ses terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laissé sur quoi régner[62]. Il était cependant parvenu à resserrer Chilpdric dans Tournay, il se croyait roi de Neustrie, et déjà se faisait élever sur le pavois, lorsque deux hommes de Frédégonde, armés de couteaux empoisonnés, sortent de la foule et le poignardent (575). Ses ministres goths furent à l’instant massacrés par le peuple. Brunehaut, de victorieuse, de toute-puissante qu’elle était, devint captive de Chilpéric et de Frédégonde, qui lui laissèrent pourtant la vie[63]. Elle trouva ensuite le moyen d’échapper, grâce à l’amour qu’elle avait inspiré à Mérovée, fils de Chilpéric. Le malheureux fut aveuglé par sa passion au point d’épouser Brunehaut ; c’était épouser la mort. Son père le fit tuer. L’évêque de Rouen, Prétextât, homme imprudent et léger qui avait eu l’audace de les marier, fut protégé d’abord par les scrupules de Chilpéric ; plus tard Frédégonde s’en débarrassa.

Brunehaut entra dans l’Ostrasie, où son fils enfant, Childebert II, régnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obéir à l’influence gothique et romaine. Ils étaient même sur le point de tuer le Romain Lupus, duc de Champagne, le seul d’entre eux qui fût dévoué à Brunehaut. Elle se jeta au milieu des bataillons armés, et lui donna ainsi le temps d’échapper. Les grands d’Ostrasie, sentant leur supériorité sur la Gaule romaine de Bourgogne, où régnait Gontran, voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le Midi, et promettaient part à Chilpéric. Plusieurs des grands de la Bourgogne les appelaient. Chilpéric y donnait la main ; mais ses troupes furent battues par le vaillant Mummolus, dont les succès sur les Saxons et les Lombards avaient déjà protégé le royaume de Gontran. D’autre part, les hommes libres d’Ostrasie, soulevés contre les grands, peut-être à l’instigation de Brunehaut, les accusaient de trahir le jeune roi. Il semble en effet qu’à cette époque, les grands d’Ostrasie et de Bourgogne se soient secrètement entendus pour se délivrer des rois Mérovingiens.

Dans la Neustrie, au contraire, le pouvoir royal paraît se fortifier. Moins belliqueuse que le royaume d’Ostrasie, moins riche que celui de Bourgogne, la Neustrie ne pouvait subsister qu’autant que les vaincus y reprendraient place à côté des vainqueurs. Aussi voyons-nous Chilpéric employer des milices gauloises contre les Bretons[64]. Il semblerait que, malgré sa férocité naturelle, Chilpéric eût essayé de se concilier les vaincus d’une manière plus directe encore. Dans une guerre contre Gontran, il tua un des siens qui n’arrêtait point le pillage. En même temps il bâtissait des cirques à Soissons et à Paris, il donnait des spectacles à l’exemple de ceux des Romains. Lui-même il faisait des vers en langue latine[65], surtout des hymnes et des prières. Il essaya, comme les empereurs Zénon et Anatase, d’imposer aux évêques un credo de sa façon, où l’on nommerait Dieu sans faire mention de la distinction des trois personnes. Le premier évêque auquel il montra cette pièce la rejeta avec mépris, et l’aurait déchirée s’il eût été plus près du prince. La patience de celui-ci indique assez combien il ménageait l’Église[66].

Ces grossiers essais de résurrection du gouvernement impérial entraînèrent le renouvellement de la fiscalité qui avait ruiné l’empire. Chilpéric fit faire une sorte de cadastre, exigeant, dit Grégoire de Tours, une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions, peut-être inévitables dans la lutte terrible que la Neustrie soutenait contre l’Ostrasie secondée des barbares, n’en parurent pas moins intolérables, après une si longue interruption. C’est sans doute pour cette cause, tout autant que pour les meurtres dont Grégoire de Tours nous a transmis les horribles détails, que les noms de Chilpéric et de Frédégonde sont restés exécrables dans la mémoire du peuple. Ils crurent eux-mêmes, lorsqu’une épidémie leur enleva leurs enfants, que les malédictions du pauvre avaient attiré sur eux la colère du ciel.

« En ces jours-là, le roi Chilpéric tomba grièvement malade ; et lorsqu’il commençait à entrer en convalescence, le plus jeune de ses fils, qui n’était pas encore régénéré par l’eau ni le Saint-Esprit, tomba malade à son tour. Le voyant à l’extrémité, on le lava dans les eaux du baptême. Peu de temps après il se trouva mieux ; mais son frère aîné, nommé Chlodebert, fut pris de la maladie. Sa mère Frédégonde, le voyant en danger de mort, fut saisie de contrition, et dit au roi : « Voilà longtemps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises actions ; elle nous a souvent frappés de fièvres et autres maux, et nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que nous avons déjà perdu des fils ; les larmes des pauvres[67], les gémissements des veuves, les soupirs des orphelins, vont causer la mort de ceux-ci, et il ne nous reste plus l’espérance d’amasser pour personne ; nous thésaurisons, et nous ne savons plus pour qui. Nos trésors demeureront dénués de possesseurs, pleins de rapine et de malédiction. Nos celliers ne regorgeaient-ils pas de vin ? Le froment ne remplissait-il pas nos greniers ? Nos trésors n’étaient-ils pas combles d’or, d’argent, de pierres précieuses, de colliers et d’autres ornements impériaux ? Et voilà que nous perdons ce que nous avions de plus beau. Maintenant, si tu consens, viens et brûlons ces injustes registres ; qu’il nous suffise, pour notre fisc, de ce qui suffisait à ton père, le roi Clotaire. »

« Après avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses poings, la reine se fit donner les registres que Marc lui avait apportés des cités qui lui appartenaient. Les ayant jetés dans le feu, elle se tourna vers le roi et lui dit : « Qui t’arrête ? fais ce que tu me vois faire, afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins aux peines éternelles. » Le roi, touché de repentir, jeta au feu tous les registres de l’impôt, et les ayant brûlés, envoya partout défendre à l’avenir d’en faire de semblables. Après cela, le plus jeune de leurs petits enfants mourut accablé d’une grande langueur. Ils le portèrent avec beaucoup de douleur de leur maison de Braine à Paris, et le firent ensevelir dans la basilique de Saint-Denis. On arrangea Chlodebert sur un brancard, et on le conduisit à Soissons, à la basilique de Saint-Médard. Ils le présentèrent au saint tombeau, et firent un vœu pour lui ; mais, déjà épuisé et manquant d’haleine, il rendit l’esprit au milieu de la nuit. Ils l’ensevelirent dans la basilique de Saint-Crépin et Saint-Crépinien, martyrs. Il y eut un grand gémissement dans tout le peuple : les hommes suivirent ses obsèques en deuil, et les femmes couvertes de vêtements lugubres, comme elles ont coutume de les porter aux funérailles de leurs maris. Le roi Chilpéric fit ensuite de grands dons aux églises et aux pauvres[68]. »

«… Après le synode dont j’ai parlé, j’avais déjà dit adieu au roi, et me préparais à m’en retourner chez moi ; mais, ne voulant pas m’en aller sans avoir dit adieu à Salvius et l’avoir embrassé, j’allai le chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de Braine ; je lui dis que j’allais retourner chez moi, et nous étant éloignés un peu pour causer, il me dit : « Ne vois-tu pas au-dessus de ce toit ce que j’y aperçois ? — J’y vois, lui dis-je, un petit bâtiment que le roi a dernièrement fait élever au-dessus. » Et il dit : « N’y vois-tu pas autre chose ? — Rien autre chose, » lui dis-je. Supposant qu’il parlait ainsi par manière de jeu, j’ajoutai : « Si tu vois quelque chose de plus, dis-le-moi. » Et lui, poussant un profond soupir, me dit : « Je vois le glaive de la colère divine tiré et suspendu sur cette maison. » Et véritablement les paroles de l’évêque ne furent pas menteuses, car, vingt jours après, moururent, comme nous l’avons dit, les deux fils du roi[69]. »

Chilpéric lui-même périt bientôt, assassiné, selon les uns, par un amant de Frédégonde, selon d’autres par les émissaires de Brunehaut, qui aurait voulu venger ses deux époux, Sigebert et Mérovée (an 584). La veuve de Chilpéric, son fils enfant, et l’Église, et tous les ennemis de l’Ostrasie et des barbares, se tournèrent vers le roi de Bourgogne, le bon Gontran. Celui-ci était en effet le meilleur de tous ces Mérovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois meurtres. Livré aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le commerce des Romains du Midi et des gens d’église ; il avait beaucoup de déférence pour ceux-ci ; « il était, dit Frédégaire, comme un prêtre entre les prêtres[70]. »

Gontran se déclara le protecteur de Frédégonde et de son fils Clotaire II. Frédégonde lui jura, et lui fît jurer par deux cents guerriers francs, que Clotaire était bien fils de Chilpéric. Ce bon homme semble chargé de la partie comique dans le drame terrible de l’histoire mérovingienne. Frédégonde se jouait de sa simplicité[71]. La mort de tous ses frères semble avoir vivement frappé son imagination. Il fit serment de poursuivre le meurtrier de Chilpéric jusqu’à la neuvième génération, « pour faire cesser cette mauvaise coutume de tuer les rois. » Il se croyait lui-même en péril. « Il arriva qu’un certain dimanche, après que le diacre eut fait faire silence au peuple, pour qu’on entendit la messe, le roi s’étant tourné vers le peuple, dit : « Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, gardez-moi une fidélité inviolable, et ne me tuez pas comme vous avez tué dernièrement mes frères ; que je puisse au moins pendant trois ans élever mes neveux que j’ai faits mes fils adoptifs, de peur qu’il n’arrive, ce que veuille détourner le Dieu éternel ! qu’après ma mort vous ne périssiez avec ces petits enfants, puisqu’il ne resterait dans notre famille aucun homme fort pour vous défendre[72]. »

Tout le peuple adressa des prières au Seigneur pour qu’il lui plût de conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protéger la Bourgogne et la Neustrie contre l’Ostrasie, la Gaule contre la Germanie, l’Église, la civilisation contre les barbares. L’évêque de Tours se déclara hautement pour Gontran : « Nous fîmes dire (c’est Grégoire lui-même qui parle) à l’évêque et aux citoyens de Poitiers, que Gontran était maintenant père des deux fils de Sigebert et de Chilpéric, et qu’il possédait tout le royaume, comme son père Clotaire autrefois. »

Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima mieux reconnaître le roi d’Ostrasie, trop éloigné pour lui être à charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provençaux, ils crurent que, dans l’affaiblissement de la famille mérovingienne, représentée par un vieillard et deux enfants, ils pourraient se faire un roi qui dépendrait d’eux. Ils appelèrent de Constantinople un Gondovald qui se disait issu du sang des rois francs. L’histoire de cette tentative, donnée tout au long par Grégoire de Tours, fait admirablement connaître les grands du midi de la Gaule, les Mummole, les Gontran-Boson, gens équivoques et doubles d’origine et de politique, moitié Romains, moitié barbares, et leurs liaisons avec les ennemis de la Bourgogne et de la Neustrie, avec les Grecs byzantins et les Allemands d’Ostrasie.

« Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, était arrivé à Marseille venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de mots quelle était son origine. Né dans les Gaules, il avait été élevé avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des rois de ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur ses épaules ; il fut présenté au roi Childebert par sa mère, qui lui dit : « Voilà ton neveu, le fils du roi Clotaire : comme son père le hait, prends-le toi, car il est de ta chair. » Celui-ci, qui n’avait pas de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant été annoncée au roi Clotaire, il envoya des messagers à son frère pour lui dire : « Envoie ce jeune homme pour qu’il vienne vers moi. » Son frère le lui envoya sans retard. Clotaire l’ayant vu ordonna qu’on lui coupât la chevelure, disant : « Il n’est pas né de moi. » Après la mort de Clotaire, le roi Charibert le reçut ; mais Sigebert l’ayant fait venir, coupa de nouveau sa chevelure et l’envoya dans la ville d’Agrippine, maintenant appelée Cologne. Ses cheveux étant revenus, il s’échappa de ce lieu et se rendit près de Narsès, qui gouvernait alors l’Italie. Là il prit une femme, engendra des fils et se rendit à Constantinople. De là, à ce qu’on rapporte, il fut longtemps après invité par quelqu’un à revenir dans les Gaules, et débarquant à Marseille, il fut reçu par l’évêque Théodore qui lui donna des chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole. Mummole occupait alors, comme nous l’avons dit, la cité d’Avignon. Mais à cause de cela le duc Gontran-Boson se saisit de l’évêque Théodore et le fit garder, l’accusant d’avoir introduit un étranger dans les Gaules, et de vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs à la domination de l’empereur. Théodore produisit, dit-on, une lettre signée de la main des grands du roi Childebert, et il dit : « Je n’ai rien fait par moi-même, mais seulement ce qui nous a été commandé par nos maîtres et seigneurs. » … « Gondovald se réfugia dans une île de la mer, pour y attendre l’événement. Le duc Gontran-Boson partagea avec un des ducs du roi Gontran les trésors de Gondovald, et emporta, dit-on, en Auvergne une immense quantité d’or, d’argent et d’autres choses. »

Avant de se décider pour ou contre le prétendant, le roi d’Ostrasie envoya demander à son oncle Gontran la restitution des villes qui avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. « Le roi Childebert envoya vers le roi Gontran l’évêque Egidius, Gontran-Boson, Sigewald et beaucoup d’autres. Lorsqu’ils furent entrés, l’évêque dit : « Nous rendons grâces au Dieu tout-puissant, ô roi très-pieux, de ce qu’après bien des fatigues il t’a remis en possession des pays qui dépendent de ton royaume. » Le roi lui dit : « On doit rendre de dignes actions de grâces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont la miséricorde a daigné accomplir ces choses ; car on ne t’en doit aucune à toi qui, par tes perfides conseils et tes parjures, as fait incendier l’année passée tous mes états ; toi qui n’as jamais tenu ta foi à aucun homme, toi dont l’astuce est partout fameuse, et qui te conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume ! » À ces paroles, l’évêque, outré de colère, se tut. Un des députés dit : « Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont son père était en possession. » Gontran répondit à celui-ci : « Je vous ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c’est pourquoi je ne veux point les rendre. » Un autre député lui dit : « Ton neveu te prie de lui faire remettre cette sorcière de Frédégonde, qui a fait périr un grand nombre de rois, pour qu’il venge sur elle la mort de son père, de son oncle et de ses cousins. » Le roi lui répondit : « Elle ne pourra être remise en son pouvoir, parce qu’elle a un fils qui est roi ; mais tout ce que vous dites contre elle, je ne le crois pas vrai. » Ensuite Gontran-Boson s’approcha du roi comme pour lui rappeler quelque chose ; et, comme le bruit s’était répandu que Gondovald venait d’être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles, lui dit : « Ennemi de notre pays et de notre trône, qui précédemment es allé en Orient exprès pour placer sur notre trône un Ballomer (le roi appelait ainsi Gondovald), homme toujours perfide et qui ne tiens rien de ce que tu promets ! » Boson lui répondit : « Toi, seigneur et roi, tu es assis sur le trône royal, et personne n’a osé répondre à ce que tu dis ; je soutiens que je suis innocent de cette affaire. S’il y a quelqu’un, égal à moi, qui m’impute en secret ce crime, qu’il vienne publiquement et qu’il parle. Pour toi, très-pieux roi, remets le tout au jugement de Dieu ; qu’il décide, lorsqu’il nous aura vu combattre en champ clos. » À ces paroles, comme tout le monde gardait le silence, le roi dit : « Cette affaire doit exciter tous les guerriers à repousser de nos frontières un étranger dont le père a tourné la meule, et, pour dire vrai, son père a manié la carde et peigné la laine. » Et, quoiqu’il se puisse bien faire qu’un homme ait à la fois ces deux métiers, un des députés répondit à ce reproche du roi : « Tu prétends donc que cet homme a eu deux pères, un cardeur et un meunier ? Cesse, ô roi, de parler si mal ; car on n’a point ouï dire qu’un seul homme, si ce n’est en matière spirituelle, puisse avoir deux pères. » Comme ces paroles excitaient le rire d’un grand nombre, un autre député dit : « Nous te disons adieu, ô roi, puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton neveu, nous savons que la hache est entière qui a tranché la tête à tes frères ; elle te fera bientôt sauter la cervelle ; » et ils se retirèrent ainsi avec scandale. À ces mots le roi, enflammé de colère, ordonna qu’on leur jetât à la tête pendant qu’ils se retiraient, du fumier de cheval, des herbes pourries, de la paille, du foin pourri et la boue puante de la ville. Couverts d’ordures, les députés se retirèrent, non sans essuyer un grand nombre d’injures et d’outrages.

Cette réponse de Gontran réunit les Ostrasieus aux Aquitains en faveur de Gondovald. Les grands du Midi l’accueillirent[73], et sous leur conduite, il fit de rapides progrès. Il se vit bientôt maître de Toulouse, de Bordeaux, de Périgueux, d’Angoulême. Il recevait au nom du roi d’Ostrasie le serment des villes qui avaient appartenu à Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi de Bourgogne. Il savait que Brunehaut, Childebert et les grands d’Ostrasie favorisaient Gondovald, que Frédégonde elle-même était tentée de traiter avec lui, que l’évêque de Reims était secrètement dans son parti ; tous ceux du Midi y étaient ouvertement. La défection du parti romain ecclésiastique, dont il s’était cru si sûr, obligea Gontran de se rapprocher des Ostrasiens ; il adopta son neveu Childebert, et le nomma son héritier, lui rendit tout ce qu’il réclamait, et promit à Brunehaut de lui laisser cinq des principales cités d’Aquitaine, que sa sœur avait apportées en dot, comme ancienne possession des Goths.

La réconciliation des rois de Bourgogne et d’Ostrasie découragea le parti de Gondovald. Les Aquitains montrèrent autant d’empressement à l’abandonner qu’ils eu avaient mis à l’accueillir. Il fut obligé de s’enfermer dans la ville de Comminges, avec les grands qui s’étaient le plus compromis. Ceux-ci épiaient le moment de livrer le malheureux et de faire leur paix à ses dépens. L’un d’eux n’attendit pas même l’occasion ; il s’enfuit avec les trésors de Gondovald.

« Un grand nombre montaient sur la colline, et parlaient souvent avec Gondovald, lui prodiguant les injures et lui disant : « Es-tu ce peintre qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les oratoires les murs et les voûtes ? Es-tu celui que les habitants des Gaules avaient coutume d’appeler du nom de Ballomer ? Es-tu celui qui, à cause de ses prétentions, a si souvent été tondu et exilé par les rois des Francs ? dis-nous au moins, ô le plus misérable des hommes, qui t’a conduit en ces lieux ; qui t’a donné l’audace extraordinaire d’approcher des frontières de nos seigneurs et rois. Si quelqu’un t’a appelé, dis-le à haute voix. Voilà la mort présente devant tes yeux, voilà la fosse que tu as cherchée longtemps, et dans laquelle tu viens te précipiter. Dénombre-nous tes satellites, déclare-nous ceux qui t’ont appelé. » Gondovald, entendant ces paroles, s’approchait et disait du haut de la porte : « Que mon père Clothaire m’ait eu en aversion, c’est ce que personne n’ignore ; que j’aie été tondu par lui et ensuite par mon frère, c’est ce qui est connu de tous. C’est ce motif qui m’a fait retirer en Italie auprès du préfet Narsès ; là j’ai pris femme et engendré deux fils. Ma femme étant morte, je pris avec moi mes enfants et j’allai à Constantinople ; j’ai vécu jusqu’à ce temps, accueilli par les empereurs avec beaucoup de bonté. Il y a quelques années, Gontran-Boson étant venu à Constantinople, je m’informai à lui, avec empressement, des affaires de mes frères, et je sus que notre famille était fort diminuée, et qu’il n’en restait que Childebert, fils de mon frère, et Gontran mon frère ; que les fils du roi Chilpéric étaient morts avec lui, et qu’il n’avait laissé qu’un petit enfant ; que mon frère Gontran n’avait pas d’enfant, et que mon neveu Childebert n’était pas très-brave. Alors Gontran-Boson, après m’avoir exactement exposé ces choses, m’invita en disant : Viens, parce que tu es appelé par tous les principaux du royaume de Childebert, et personne n’ose dire, un mot contre toi, car nous savons tous que tu es fils de Clotaire ; et il n’est resté personne dans les Gaules pour gouverner ce royaume, à moins que tu ne viennes. Ayant fait de grands présents à Gontran-Boson, je reçus son serment dans douze lieux saints, afin de venir ensuite avec sécurité dans ce royaume. Je vins à Marseille, où l’évêque me reçut avec une extrême bonté, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon neveu ; je m’avançai de là vers Avignon, auprès du patrice Mummole. Mais Gontran-Boson, violant son serment et sa promesse, m’enleva mes trésors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis roi comme mon frère Gontran ; cependant si votre esprit est enflammé d’une si grande haine, qu’on me conduise au moins vers votre roi, et s’il me reconnaît pour son frère, qu’il fasse ce qu’il voudra. Si vous ne voulez pas même cela, qu’il me soit permis de m’en retourner là d’où je suis venu. Je m’en irai sans faire aucun tort à personne. Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez Radegoude à Poitiers et Ingiltrude à Tours ; elles vous affirmeront la vérité de mes paroles. » Pendant qu’il parlait ainsi, un grand nombre accueillait son discours avec des injures et des outrages…

« Mummole, l’évêque Sagittaire et Waddon s’étant rendus auprès de Gondovald, lui dirent : « Tu sais quels serments de fidélité nous t’avons prêtés. Écoute à présent un conseil salutaire : éloigne-toi de cette ville, et présente-toi à ton frère comme tu l’as souvent demandé. Nous avons déjà parlé avec ces hommes, et ils ont dit que le roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu’il est resté peu d’hommes de votre race. » Mais Gondovald, comprenant leur artifice, leur dit tout baigné de larmes : « C’est sur votre invitation que je suis venu dans ces Gaules. De mes trésors qui comprenaient des sommes d’or et d’argent, et différents objets, une partie est dans la ville d’Avignon, une partie a été pillée par Gontran-Boson. Quant à moi, plaçant, après le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me suis confié à vos conseils, et j’ai toujours souhaité de régner par vous. Maintenant, si vous m’avez trompé, répondez-en auprès de Dieu, et qu’il juge lui-même ma cause. » À ces paroles, Mummole répondit : « Nous ne te disons rien de mensonger, mais voilà de braves guerriers qui t’attendent à la porte. Défais maintenant mon baudrier d’or dont tu es ceint, pour ne pas paraître marcher avec orgueil ; prends ton épée et rends-moi la mienne. » Gondovald lui dit : « Ce que je vois dans ces paroles, c’est que tu me dépouilles de ce que j’ai reçu et porté par amitié pour toi. » Mais Mummole affirmait avec serment qu’on ne lui ferait aucun mal. Ayant donc passé la porte, Gondovald fut reçu par Ollon, comte de Bourges, et par Boson. Mummole, étant rentré dans la ville avec ses satellites, ferma la porte très-solidement. Se voyant livré à ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au ciel, et dit : « Juge éternel, véritable vengeur des innocents, Dieu de qui toute justice procède, à qui le mensonge déplaît, en qui ne réside aucune ruse ni aucune méchanceté, je te confie ma cause, te priant de me venger promptement de ceux qui ont livré un innocent entre les mains de ses ennemis. » Après ces paroles, ayant fait le signe de la croix, il s’en alla avec les hommes ci-dessus nommés. Quand ils se furent éloignés de la porte, comme la vallée au-dessous de la ville descend rapidement, Ollon l’ayant poussé le fit tomber en s’écriant : « Voilà votre Ballomer qui se dit frère et fils de roi. » Ayant lancé son javelot, il voulut l’en percer, mais l’arme, repoussée par les cercles de la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme Gondovald s’était relevé et s’efforçait de remonter sur la hauteur, Boson lui brisa la tête d’une pierre ; il tomba aussitôt et mourut ; toute la multitude accourut ; et l’ayant percé de leurs lances, ils lui lièrent les pieds avec une corde, et le traînèrent tout à l’entour du camp. Lui ayant arraché les cheveux et la barbe, ils le laissèrent sans sépulture dans l’endroit où ils l’avaient tué. »

Gontran, rassuré par la mort de Gondovald, aurait fait payer aux évêques l’appui qu’ils lui avaient prêté, s’il n’eût été lui-même prévenu par la mort.

Cet événement, qui ouvrit la Bourgogne au roi d’Ostrasie, semblait par suite lui livrer encore la Neustrie. Elle résista cependant ; les Ostrasiens, l’ayant envahie, s’étonnèrent de voir une forêt mobile s’avancer contre eux[74] ; c’était l’armée neustrienne qui s’était chargée de branchages ; ils s’enfuirent. Ce fut le dernier succès de Frédégonde et de Landeric, son amant, qu’elle avait, disait-on, donné pour remplaçant à Chilpéric. Elle mourut peu de temps après. Childebert était mort avant elle, toute la Gaule se trouva dans les mains de trois enfants, les deux fils de Childebert, appelés Theudebert II et Theuderic II, et Clotaire II, fils de Chilpéric. Celui-ci était bien faible contre les deux autres. Il fut contraint de céder aux Bourguignons ce qui était entre la Seine et la Loire, aux Ostrasiens les pays entre la Seine, l’Oise et l’Ostrasie. Mais les dissensions des vainqueurs devaient bientôt lui rendre plus qu’il n’avait perdu.

La vieille Brunehaut avait cru régner sous Theudebert, son petit-fils, en l’enivrant par les plaisirs. Elle n’y réussit que trop bien. Le prince imbécile fut bientôt gouverné par une jeune esclave qui chassa Brunehaut. Réfugiée près de Theuderic, en Bourgogne, dans un pays livré à l’influence romaine, elle y eut plus d’ascendant. Elle fit et défit les maires du palais, tua Bertoald, qui l’avait bien reçue, lui substitua son amant Protadius ; puis le peuple ayant mis en pièces ce favori, elle eut encore le crédit d’élever au pouvoir un certain Claudius. Ce gouvernement fut d’abord sans gloire. Les Ostrasiens et les Germains leurs alliés enlevèrent au royaume de Bourgogne le Sundgaw, le Turgaw, l’Alsace, la Champagne, et ravagèrent tout ce qui s’étend entre les lacs de Genève et de Neufchâtel. L’effroi de ces invasions paraît avoir réuni les populations du Midi.

« La dix-septième année de son règne, au mois de mars, dit Frédégaire, le roi Theuderic rassemble une armée à Langres, de toutes les provinces de son royaume, et la dirigeant par Andelot, après avoir pris le château de Nez, il s’achemina vers la ville de Toul. Là, Theudebert étant venu à sa rencontre, avec l’armée des Ostrasiens, ils se livrèrent bataille dans la plaine de Toul. Theuderic l’emporta sur Theudebert et renversa son armée. Dans ce combat, les Francs perdirent une multitude d’hommes vaillants. Theudebert, ayant tourné le dos, traversa le territoire de Metz, passa les Vosges, et arriva toujours fuyant à Cologne. Theuderic le suivait de près avec son armée. Un homme saint et apostolique, Léonisius, évêque de Mayence, aimant la vaillance de Theuderic, et haïssant la sottise de Theudebert, vint au-devant de Theuderic, et lui dit : « Achève ce que tu as commencé, car ton utilité exige que tu poursuives et recherches la cause du mal. Une fable rustique raconte que le loup étant un jour monté sur la montagne, comme ses fils commençaient déjà à chasser, il les appela à lui sur cette montagne et leur dit : « Aussi loin que vos yeux peuvent voir, de quelque côté que vous les tourniez, vous n’avez point d’amis, si ce n’est quelques-uns de votre espèce. Achevez donc ce que vous avez commencé. »

« Theuderic, ayant traversé les Ardennes, parvint à Tolbiac avec son armée. Theudebert avec les Saxons les Thurinagiens et le reste des nations d’outre-Rhin qu’il avait pu rassembler, marcha contre Theuderic et lui livra une nouvelle bataille à Tolbiac. On assure que ni les Francs, ni aucune autre nation d’autrefois, n’avaient encore livré de combat si acharné… Cependant Theuderic vainquit encore Theudebert, car Dieu marchait avec lui, et l’armée de Theudebert fut moissonnée par l’épée depuis Tolbiac jusqu’à Cologne. Dans certains lieux, les morts couvraient entièrement la face de la terre. Le même jour, Theuderic parvint à Cologne, et il y trouva tous les trésors de Theudebert. Il envoya Berthaire, son chambellan, à la poursuite de Theudebert, qui fuyait au delà du Rhin, accompagné de peu de personnes. Il l’atteignit et le présenta à Theuderic, dépouillé de ses habits royaux. Theuderic accorda à Berthaire ses dépouilles, tout son équipage royal et son cheval ; mais il envoya Theudebert, chargé de chaînes à Châlons. » La chronique de sainte Bénigne rapporte que Brunehaut, son aïeule, le fit d’abord ordonner prêtre, que bientôt après elle le fit périr. « D’après l’ordre de Theuderic, un soldat saisit par le pied un fils de Theudebert encore enfant, et le frappa contre la pierre jusqu’à ce que son cerveau sortit de sa tête brisée[75]. »

L’Ostrasie et la Bourgogne, réunies sous Theuderic ou plutôt sous Brunehaut, semblaient menacer la Neustrie d’une ruine certaine. La mort de Theuderic et l’avènement de ses trois fils enfants ne changeaient rien à cette situation, si les ennemis de Clotaire eussent été unis. Mais l’Ostrasie était honteuse et irritée de sa défaite récente. En Bourgogne même, le parti romain et ecclésiastique n’était plus pour Brunehaut, Pour être sûr de ce parti, il fallait avoir pour soi les ecclésiastiques, les gagner à tout prix, et régner avec eux. Brunehaut les mit contre elle en faisant assassiner saint Didier, évêque de Vienne, qui avait voulu ramener Theuderic à sa femme légitime, et éloigner de lui les maîtresses dont sa grand’mère l’entourait. L’Irlandais saint Colomban, le restaurateur de la vie monastique, ce missionnaire hardi qui réformait les rois comme les peuples, parla à Theuderic avec la même liberté, et refusa de bénir ses fils : « Ce sont, dit-il, les fils de l’incontinence et du crime. » Chassé de Luxeuil et de l’Ostrasie, il se réfugia chez Clotaire II, et sembla légitimer la cause de la Neustrie par sa présence sacrée.

Tout abandonna Brunehaut. Les grands d’Ostrasie la haïssaient, comme appartenant aux Goths, aux Romains (ces deux mots étaient presque synonymes) ; les prêtres et le peuple avaient en horreur la persécutrice des saints[76]. Jusque-là ennemie de l’influence germanique, elle fut obligée de s’appuyer contre Clotaire du secours des Germains, des barbares. Déjà l’évêque de Metz, Arnolph et son frère Pépin (Pipin), passèrent à Clotaire avant la bataille ; les autres se firent battre, et furent mollement poursuivis par Clotaire. Ils étaient gagnés d’avance. Le maire Warnachaire avait stipulé qu’il conserverait cette charge pendant sa vie. La vieille Brunehaut, fille, sœur, mère, aïeule de tant de rois, fut traitée avec une atroce barbarie ; on la lia par les cheveux, par un pied et par un bras, à la queue d’un cheval indompté qui la mit en pièces. On lui reprocha la mort de dix rois ; on lui compta par-dessus ses crimes ceux de Frédégonde. Le plus grand sans doute aux yeux des barbares, c’était d’avoir restauré sous quelque rapport l’administration impériale. La fiscalité, les formes juridiques, la prééminence de l’astuce sur la force, voilà ce qui rendait le monde irréconciliable à l’idée de l’ancien Empire, que les rois goths avaient essayé de relever. Leur fille Brunehaut avait suivi leurs traces. Elle avait fondé une foule d’églises, de monastères ; les monastères alors étaient des écoles. Elle avait favorisé les missions que le pape envoyait chez les Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L’emploi de cet argent, arraché au peuple par tant d’odieux moyens, ne fut pas sans gloire et sans grandeur. Telle fut l’impression du long règne de Brunehaut, que celle de l’Empire semble en avoir été affaiblie dans le nord des Gaules ; le peuple fit honneur à la fameuse reine d’Ostrasie d’une foule de monuments romains. Des fragments de voies romaines qui paraissent encore en Belgique et dans le nord de la France sont appelés chaussées de Brunehaut. On montrait près de Bourges un château de Brunehaut, une tour de Brunehaut à Étampes, la pierre de Brunehaut près de Tournay, le fort de Brunehaut près de Cahors.


La Neustrie résista sous Frédégonde ; sous son fils, elle vainquit. Victoire nominale, si l’on veut, qu’elle ne devait qu’à la haine des Ostrasiens contre Brunehaut ; victoire de la faiblesse, victoire des vieilles races, des Gaulois-Romains et des prêtres. L’année même qui suit la victoire de Clotaire (614), les évêques sont appelés à l’Assemblée des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre de soixante-dix-neuf. C’est l’intronisation de l’Église. Les deux aristocraties, laïque et ecclésiastique, dressent une constitution perpétuelle. Plusieurs articles d’une remarquable libéralité indiquent la main ecclésiastique : Défense aux juges de condamner, sans l’entendre, un homme libre, ou même un esclave. — Quiconque viole la paix publique doit être puni de mort. — Les leudes rentrent dans les biens dont ils ont été dépouillés dans les guerres civiles. — L’élection des évêques est assurée au peuple. — Les évêques sont les seuls juges des ecclésiastiques. — Les tributs établis depuis Chilpéric et ses frères sont abolis. Les évêques, devenus grands propriétaires, devaient, plus que personne, profiter de cette abolition. — Ainsi commence avec Clotaire II cette domination de l’Église, qui ne fait que se consolider sous les Carlovingiens, et qui n’a d’autre entr’acte que la tyrannie de Charles Martel.

Nous savons peu de chose de Clotaire II, davantage de Dagobert. Sage, juste et justicier, Dagobert commence son règne par faire le tour de ses États, selon la coutume des rois barbares. Roi d’Ostrasie du vivant de son père, il ne garda pas longtemps après lui ses ministres ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevêque de Metz, puis Pépin, son frère, furent éloignés, et firent place au Neustrien Éga. Entouré de ministres romains, de l’orfèvre saint Éloi et du référendaire saint Ouen, il s’occupe de fonder des couvents, fait fabriquer des ornements d’églises. Ses scribes écrivent pour la première fois les lois barbares ; on écrit les lois alors qu’elles commencent à s’effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs, peuple ses palais de belles femmes[77], et se partage entre ses concubines et ses prêtres.

Ce prince pacifique est l’ami naturel des Grecs. Allié de l’empereur Héraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des Visigoths. Dans cette vieillesse précoce de tous les peuples barbares, la décadence des Francs est encore entourée d’une sorte d’éclat.

Toutefois, il est facile d’apercevoir combien de faiblesse se cache sous ces apparences. Dès le vivant de Clotaire, l’Ostrasie a repris les provinces qui lui avaient été enlevées ; elle a exigé un roi particulier, et Dagobert, roi de ce pays à quinze ans, n’y a été effectivement qu’un instrument entre les mains de Pépin et d’Arnolph. Son père devient roi de Neustrie, l’Ostrasie réclame encore un gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi, le jeune Sigebert. Clotaire II a remis le tribut aux Lombards pour une somme une fois payée. Les Saxons, défaits, dit-on, par les Francs[78], se dispensent pourtant de livrer à Dagobert les cinq cents vaches qu’ils payaient jusque-là tous les ans. Les Vendes, affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu’ils prirent pour chef[79], repoussent le joug de Dagobert, et défont les Francs, les Bavarois et les Lombards unis contre eux. Les Avares fugitifs eux-mêmes s’établissent de force en Bavière, et Dagobert ne s’en défait que par une perfidie[80]. Quant à la soumission des Bretons et des Gascons, elle semble volontaire : ils rendent hommage moins aux guerriers qu’aux prêtres, et le duc des Bretons, saint Judicaël, refuse de manger à la table du roi pour prendre place à celle de saint Ouen.

C’est qu’alors en effet le vrai roi, c’est le prêtre. Au milieu même de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient près de tout détruire, l’Église avait fait son chemin à petit bruit. Forte, patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte étreint toute la société nouvelle, de manière à la pénétrer. De bonne heure, elle avait abandonné la spéculation pour l’action ; elle avait repoussé la hardiesse du pélagianisme, ajourné la grande question de la liberté humaine.

Héritière du gouvernement municipal, l’Église était sortie des murs à l’approche des barbares ; elle s’était portée pour arbitre entre eux et les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s’arrêta dans les campagnes. Fille de la cité, elle comprit que tout n’était pas dans la cité ; elle créa des évêques des champs et des bourgades, des chorévêques[81]. Sa protection s’étendit à tous : ceux même qu’elle n’ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la tonsure. Elle devint un immense asile. Asile pour les vaincus, pour les Romains, pour les serfs des Romains ; les serfs se précipitèrent dans l’Église ; plus d’une fois on fut obligé de leur en fermer les portes ; il n’y eut personne pour cultiver la terre. Asile pour les vainqueurs, ils se réfugièrent dans l’Église contre le tumulte de la vie barbare, contre leurs passions, leurs violences, dont ils souffraient autant que les vaincus.

En même temps, d’immenses donations enlevaient la terre aux usages profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres, des serfs. Les barbares donnèrent ce qu’ils avaient pris ; ils se trouvèrent avoir vaincu pour l’Église.

Les évêques du Midi, trop civilisés, rhéteurs et raisonneurs[82], agissent peu sur les hommes de la première race. Les anciens sièges métropolitains d’Arles, de Vienne, de Lyon même et de Bourges, perdent de leur influence. Les évêques par excellence, les vrais patriarches de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint Martin de Tours est l’oracle des barbares, ce que Delphes était pour la Grèce, l’ombilicus terrarum, l’οῦθαρ ἄρουρης.

C’est saint Martin qui garantit les traités. Les rois le consultent à chaque instant sur leurs affaires, même sur leurs crimes. Chilpéric, poursuivant son malheureux fils Mérovée, dépose un papier sur le tombeau de saint Martin, pour savoir s’il lui est permis de tirer le suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grégoire de Tours. Ces suppliants, pour la plupart, gens farouches, et non moins violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois terriblement l’évêque ; ils deviennent les tyrans de l’asile qui les protège. Il faut voir dans le livre du bon évêque de Tours l’histoire de cet Éberulf qui veut tuer Grégoire, qui frappe les clercs s’ils tardent à lui apporter du vin. Les servantes du barbare, réfugiées avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clergé en regardant curieusement les peintures sacrées qui en décoraient les parois.

Tours, Reims, et toutes leurs dépendances, sont exemptes d’impôts. Les possessions de Reims s’étendent dans les pays les plus éloignés, dans l’Ostrasie, dans l’Aquitaine. Chaque crime des rois barbares vaut à l’Église quelque donation nouvelle. Tout le monde désire être donné à l’Église ; c’est une sorte d’affranchissement. Les évêques ne se font nul scrupule de provoquer, d’étendre par des fraudes pieuses les concessions des rois. Le témoignage des gens du pays les soutiendra, s’il le faut. Tous, au besoin, attesteront que cette terre, ce village, ont été jadis donnés par Clovis, par le bon Gontran, au monastère, à l’évêché voisin, lequel n’en a été dépouillé que par une violence impie. Chaque jour la connivence des prêtres et du peuple devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter de sa crédulité, de sa dévotion, de ses remords. Sous Dagobert, les concessions remontent à Clovis ; sous Pépin le Bref à Dagobert. Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades à l’abbaye de Saint-Denis. Son fils, dit l’honnête Sigebert de Gemblours, fonda douze monastères et donna à saint Rémacle, évêque de Tongres, douze lieues de large dans la forêt d’Ardenne.

La plus curieuse concession est celle de Clovis à saint Rémi, reproduite, ou plus probablement fabriquée, sous Dagobert :

« Clovis avait établi sa demeure à Soissons. Ce prince trouvait un grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Rémi ; mais, comme le saint homme n’avait dans le voisinage de la ville d’autre habitation qu’un petit bien qui avait autrefois été donné à saint Nicaise, le roi offrit à saint Rémi de lui donner tout le terrain qu’il pourrait parcourir pendant que lui-même ferait sa méridienne, cédant en cela à la prière de la reine et à la demande des habitants qui se plaignaient d’être surchargés d’exactions et contributions, et qui, pour cette raison, aimaient mieux payer à l’église de Reims qu’au roi. Le bienheureux saint Rémi se mit donc en chemin, et l’on voit encore aujourd’hui les traces de son passage et les limites qu’il marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa le saint homme, ne voulant pas que son moulin fut renfermé dans l’enceinte. « Mon ami, lui dit avec douceur l’homme de Dieu, ne trouve pas mauvais que nous possédions ensemble ce moulin. » Celui-ci l’ayant refusé de nouveau, aussitôt la roue du moulin se mit à tourner à rebours, lors le meunier de courir après saint Rémi et de s’écrier : « Viens, serviteur de Dieu, et possédons ensemble ce moulin. — Non, répondit le saint, il ne sera ni à toi, ni à moi. » La terre se déroba aussitôt, et un tel abîme s’ouvrit, que jamais depuis il n’a été possible d’y établir un moulin.

« De même encore, le saint passant auprès d’un petit bois, ceux à qui il appartenait l’empêchaient de le comprendre dans son domaine : « Eh bien ! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce bois dans mon clos. » Ce qui a été en effet observé par la volonté de Dieu, tant que le bois a duré, quoiqu’il fût tout à fait joignant et contigu.

« De là, continuant son chemin, il arriva à Chavignon, qu’il voulut aussi enclore, mais les habitants l’en empêchèrent. Tantôt repoussé et tantôt revenant, mais toujours égal et paisible, il marchait toujours traçant les limites telles qu’elles existent encore. À la fin, se voyant repoussé tout à fait, on rapporte qu’il leur dit : Travaillez toujours, et demeurez pauvres et souffrants. Ce qui s’accomplit encore aujourd’hui, par la vertu et puissance de sa parole. Quand le roi Clovis se fut levé après sa méridienne, il donna à saint Rémi, par rescrit de son autorité royale, tout le terrain qu’il avait enclos en marchant ; et, de ces biens, les meilleurs sont Luilly et Cocy, dont l’Église de Reims jouit encore aujourd’hui paisiblement…

« Un homme très-puissant, nommé Euloge, convaincu du crime de lèse-majesté contre le roi Clovis, eut un jour recours à l’intercession de saint Rémi, et le saint homme lui obtint grâce de la vie et de ses biens. Euloge, en récompense de ce service, offrit à son généreux patron, en toute propriété, son village d’Épernay : le bienheureux évêque ne voulut point accepter une rétribution temporelle comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge couvert de confusion et décidé à se retirer du monde, parce qu’il n’y pouvait plus rester, ne méritant plus de vivre que par la clémence royale, au déshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui disant que, s’il voulait être parfait, il vendît tous ses biens et en distribuât l’argent aux pauvres, pour suivre Jésus-Christ. Ensuite, fixant la valeur, et prenant dans le trésor ecclésiastique cinq mille livres d’argent, il les donna à Euloge, et acquit à l’Église la propriété de ses biens. Laissant ainsi à tous évêques et prêtres ce bon exemple que, quand ils intercèdent pour ceux qui viennent se jeter dans le sein de l’Église ou entre les bras des serviteurs de Dieu, et qu’ils leur rendent quelque service, jamais ils ne le doivent faire en vue d’une récompense temporelle, ni accepter en salaire des biens passagers, mais bien au contraire, selon le commandement du Seigneur, donner pour rien comme ils ont reçu pour rien…

« Saint Rigobert obtint du roi Dagobert des lettres d’immunité pour son Église, lui remontrant que, sous tous les rois francs ses prédécesseurs, depuis le temps de saint Rémi et du roi Clovis, par lui baptisé, elle avait toujours été libre et exempte de toute servitude et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou renouveler ce privilège de l’avis de ses grands, et dans la même forme que les rois ses prédécesseurs, ordonna que tous biens, villages et hommes, appartenant à la sainte église de Reims ou à la basilique de Saint-Rémi, situés ou demeurant tant en Champagne dans la ville ou les faubourgs de Reims, qu’en Ostrasie, Neustrie, Bourgogne, pays de Marseille, Rouerguo, Gévaudan, Auvergne, Touraine, Poitou, Limousin, et partout ailleurs dans ses pays et royaumes, suaient à perpétuité exempts de toute charge ; qu’aucun juge public n’oserait entrer sur les terres de ces deux saintes églises de Dieu pour y faire leur séjour, y rendre aucun jugement ou lever aucune taxe ; enfin, qu’elles conserveraient à toujours les immunités et privilèges à elles concédés par ses prédécesseurs…

« Ce vénérable évêque fut en fort grande amitié avec Pépin, maire du palais, auquel il avait coutume d’envoyer fréquemment des eulogies, en signe de bénédiction. Or, en ce moment, Pépin séjournait au village de Gernicourt ; et, ayant appris de l’évêque que cette demeure lui plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu’il lui donnerait en outre tout le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu’il reposerait à l’heure de midi. Rigobert, suivant donc l’exemple de saint Rémi, se mit en route et fit poser de distance en distance les limites qui se voient encore aujourd’hui, et traça ainsi l’enceinte pour obvier à toute contestation. À son réveil, Pépin, le trouvant de retour, lui confirma la donation de tout le terrain qu’il venait d’enclore ; et pour indice mémorable du chemin qu’il a suivi, on y voit en toute saison l’herbe plus riche et plus verte qu’en aucun autre lieu d’alentour. Il est encore un autre miracle non moins digne d’attention que le Seigneur se plaît à opérer sur ces terres, sans doute en vue des mérites de son serviteur, c’est que, depuis la concession faite au saint évêque, jamais tempête ni grêle ne fait dommage en son domaine ; et tandis que tous les lieux d’alentour sont battus et ravagés, l’orage s’arrête aux limites de l’Église, sans jamais oser les franchir. »

Aussi tout favorisait l’absorption de la société par l’Église, tout y entrait, Romains et barbares, serfs et


libres, hommes et terres, tout se réfugiait au sein maternel. L’Église améliorait tout ce qu’elle recevait du dehors ; mais elle ne pouvait le faire sans se détériorer d’autant elle-même. Avec les richesses, l’esprit du monde entrait dans le clergé, avec la puissance, la barbarie qui en était alors inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices de serfs, la dissimulation, la lâcheté. Les fils des barbares devenus évêques restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de grossièreté envahissait l’Église. Les écoles monastiques de Lerins, de Saint-Maixent, de Reomé, de l’île Barbe, avaient perdu leur éclat ; les écoles épiscopales d’Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges, d’Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient de plus en plus rares : cinquante-quatre au vie siècle, vingt au viie, sept seulement dans la première moitié du viiie.

Le génie spiritualiste de l’Église se réfugia dans les moines. L’état monastique fut un asile pour l’Église, comme l’Église l’avait été pour la société. Les monastères d’Irlande et d’Écosse, mieux préservés du mélange germanique, tentèrent une réformation du clergé gaulois. Ainsi, au premier âge de l’Église, le breton Pelage avait allumé l’étincelle qui éclaira tout l’Occident ; puis le breton Faustus, plus modéré dans les mêmes doctrines, ouvrit la glorieuse école de Lerins. Au second âge, ce fut encore un Celte, mais cette fois un Irlandais, saint Colomban, qui entreprit la réforme des Gaules. Un mot sur l’Église celtique.

Les Kymrys de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gaëls d’Irlande, poètes et mystiques, présentent toutefois dans leur histoire ecclésiastique un caractère commun, l’esprit d’indépendance et l’opposition contre Rome. Ils s’entendaient mieux avec les Grecs, et gardèrent longtemps, malgré l’éloignement, malgré tant de révolutions, tant de misères diverses, des relations avec les Églises de Constantinople et d’Alexandrie. Déjà Pelage est un vrai fils d’Origène. Quatre cents ans plus tard, l’Irlandais Scot traduit les Pères grecs, et adopte le panthéisme alexandrin. Saint Colomban, au viie siècle, défend aussi contre le pape de Rome l’usage grec de célébrer la Pâque : « Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes que vous autres Romains[83]. » Ce fut un Irlandais, un disciple de saint Colomban, Virgile, évêque de Salzburg, qui affirma le premier que la terre est ronde, et que nous avions des antipodes. Toutes les sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les monastères d’Écosse et d’Irlande. Ces moines, appelés culdées[84], ne connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes presbytériens d’Écosse. Ils vivaient douze à douze, sous un abbé élu par eux ; l’évêque n’était, conformément au sens étymologique, qu’un surveillant. Le célibat ne paraît pas avoir été régulièrement observé dans cette Église[85]. Elle se distinguait encore par la forme particulière de la tonsure, et quelques autres singularités. En Irlande, on baptisait avec du lait[86].

Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d’Iona, fondé, comme presque tous, sur les ruines des écoles druidiques. Iona, la sépulture de soixante-dix rois d’Écosse, la mère des moines, l’oracle de l’Occident au viie et au viiie siècles. C’était la ville des morts, comme Arles dans les Gaules et Thèbes en Égypte.

La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux usurpateurs qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers siècles de l’Empire[87], les papes la continuèrent contre l’hérésie celtique, contre Pelage, contre l’Église écossaise et irlandaise. À cette Église, toute grecque de langue et d’esprit, Rome opposa souvent des Grecs ; dès le commencement du ve siècle, elle envoie contre eux Palladios, platonicien d’ Alexandrie ; mais les doctrines de Palladios parurent bientôt aussi peu orthodoxes que celles qu’il attaquait. Des hommes plus sûrs furent envoyés, saint Loup, saint Germain d’Auxerre[88], et trois disciples de saint Germain, Dubricius, Iltutus et saint Patrice, le grand apôtre de l’Irlande. On sait toutes les fables dont on a orné la vie de ce dernier ; la plus incroyable, c’est qu’il n’ait trouvé nulle connaissance de l’écriture dans un pays que nous voyons en si peu d’années tout couvert de monastères, et fournissant des missionnaires à tout l’Occident. L’invasion saxonne fit trêve aux querelles religieuses, mais dès que les Saxons furent définitivement établis, le pape envoya en Bretagne le moine Augustin, de l’ordre de Saint-Benoît. Les envoyés de Rome réussirent auprès des Saxons d’Angleterre, et commencèrent cette conquête spirituelle qui devait avoir de si grands résultats. Du monastère d’Iona, fondé précisément à la même époque par saint Colomba, sortit son célèbre disciple, saint Colombanus[89], dont nous avons vu le zèle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent et impétueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l’Église irlandaise.

La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la réunion de l’Ostrasie à la Neustrie, était une occasion favorable. Dans la Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l’invasion disparaissant, les Germains s’étaient comme fondus dans la population gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la Neustrie avait repoussé l’Ostrasie sous Frédégonde, et se l’était réunie sous Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs que Romains, devaient être favorables aux progrès de l’Église celtique, dont les mœurs et les lumières faisaient honte au caractère barbare qu’avait pris celle des Gaules.

Saint Colomban avait passé d’abord en Gaule avec douze compagnons. Une foule d’autres semblent les avoir suivis pour peupler les nombreux monastères que fondèrent ces premiers apôtres. Pour saint Colomban, nous l’avons vu d’abord s’établir dans les plus profondes solitudes des Vosges, sur les ruines d’un temple païen, circonstance que son biographe remarque dans toutes les fondations du saint. Là, il reçut bientôt les enfants de tous les grands de cette partie de la Gaule. Mais la jalousie des évêques vint l’y troubler. La singularité des rites irlandais prêtait à leurs attaques[90]. La liberté avec laquelle il parla à Theuderic et Brunehaut détermina son expulsion de Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par les États de Clotaire II, qui le reçut avec honneur. Ce fut en effet pour ce prince un immense avantage d’apparaître aux yeux des peuples comme le protecteur des saints, que ses ennemis persécutaient. De là Colomban passa en Suisse, où saint Gall, son disciple, fonda le fameux monastère de ce nom ; puis il se fixa en Italie près du bavarois Agilulfe, roi des Lombards ; il s’y bâtit une retraite à Bobbio, et y resta jusqu’à sa mort, quelques instances que lui fît Clotaire, vainqueur, de revenir auprès de lui. C’est de là qu’il écrivit au pape ces lettres éloquentes et bizarres, pour la réunion des Églises irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de la reine des Lombards ; c’est, dit-il, à leur prière qu’il écrit. Peut-être les opinions qu’il exprime sur la supériorité de l’Église d’Irlande étaient-elles partagées par Clotaire et Dagobert son fils. Du moins, nous voyons ces princes multiplier par toute la France les monastères de saint Colomban. Au contraire, la race ostrasienne des Carlovingiens doit s’unir étroitement avec le pape, et assujettir tous les monastères à la règle de saint Benoît.

Des grandes écoles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs d’une foule d’abbayes : saint Gall, dont nous avons parlé ; saints Magne et Théodore, premiers abbés de Kempten et Fuessen près d’Augsbourg ; saint Attaie de Bobbio ; saint Romaric de Remiremont ; saint Orner, saint Bertin, saint Amand, ces trois apôtres de la Flandre ; saint Wandrille, parent des Carlovingiens, fondateur de la grande école de Fontenelle en Normandie, qui doit être à son tour la métropole de tant d’autres. Ce fut Clotaire II qui éleva saint Amand à l’épiscopat, et Dagobert voulut que son fils fût baptisé par ce saint. Saint Éloi, le ministre de Dagobert, fonde en Limousin Solignac, d’où sortira saint Remacle, le grand évêque de Liège. Il avait dit un jour à Dagobert : « Seigneur, accordez-moi ce don, pour que j’en fasse une échelle par où vous et moi nous monterons au ciel. »

À côté de ces écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d’autres aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et d’Arles, de celle de Maubeuge, où sainte Aldegonde écrivit ses révélations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier en Irlande ; sainte Bertille, abbesse de Chelles, était si célèbre qu’une foule de disciples des deux sexes affluaient autour d’elle de toute la Gaule et de la Grande-Bretagne.

Queïle était la règle nouvelle à laquelle tant de monastères s’étaient soumis ? Les bénédictins ne demandent pas mieux que de nous persuader qu’elle n’est autre que celle de saint Benoît[91], et les textes mêmes qu’ils allèguent prouvent évidemment le contraire. Par exemple, des religieuses obtiennent de saint Dodat, disciple de saint Colomban, devenu évêque de Besançon, qu’il fera pour elles un rapprochement des règles de saint Césaire d’Arles, de saint Benoît, de saint Colomban ; saint Projectus en fit autant pour d’autres religieuses. Ces règles n’étaient donc pas les mêmes.

La règle de saint Colomban, opposée en ceci à la règle de saint Benoît, ne prescrit pas l’obligation d’un travail régulier ; elle assujettit le moine à un nombre énorme de prières. En général, elle ne porte pas cette empreinte d’esprit positif qui distingue l’autre à un si haut degré. Elle prescrit de même l’obéissance, mais elle ne laisse pas les peines à l’arbitraire de l’abbé ; elle les indique d’avance pour chaque délit avec une minutieuse et bizarre précision. Dans cet étrange code pénal, bien des choses scandalisent le lecteur moderne. « Un an de pénitence pour le moine qui a perdu une hostie ; pour le moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à l’eau, un jour seulement s’il ignorait que ce fut une faute. » En général, la tendance est mystique ; le législateur a plus égard aux pensées qu’aux actes. — « La chasteté du moine[92], dit-il, s’estime par ses pensées[93] : que sert qu’il soit vierge de corps, s’il ne l’est pas d’esprit ? »

Cette réforme, doublement remarquable et par son éclat, et par sa liaison avec le réveil des races vaincues dans les Gaules, était loin pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n’était pas de pratiques pieuses, d’élans mystiques qu’il s’agissait, lorsque la barbarie pesait si lourdement, et qu’une invasion nouvelle était toujours imminente sur le Rhin. Saint Benoît avait compris qu’il fallait à une telle époque un monachisme plus humble, plus laborieux, pour défricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour défricher l’esprit des barbares. Mais l’Église irlandaise, animée d’un indomptable esprit d’individualité et d’opposition, n’était d’accord ni avec Rome, ni avec elle-même. Saint Gall, le principal disciple de saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en Suisse, et y travailla pour son compte[94]. Saint Colomban, passant alors en Italie, s’occupa de combattre l’arianisme des Orientaux ; c’était se tourner vers le monde fini, vers le passé, au lieu de regarder vers la Germanie, vers l’avenir. Comme il était encore sur le Rhin, il eut un instant l’idée d’entreprendre la conversion des Suèves ; plus tard, celle des Slaves. Un ange l’en détourna dans un songe, et, lui traçant une image du monde, il lui désigna l’Italie. Ce défaut de sympathie pour les Germains, pour les travaux obscurs de leur conversion, est-il la condamnation de saint Colomban et de l’Église celtique ? Les missionnaires anglo-saxons, disciples soumis de Rome, vont, avec le secours d’une dynastie ostrasionne, recueillir dans l’Allemagne cette moisson que l’Irlande n’a pu, ou n’a pas voulu cueillir[95].

L’impuissance de l’Église celtique, son défaut d’unité, se retrouve dans la monarchie qui à cette époque dominait nominalement toute la Gaule. La dissolution définitive semble commencer avec la mort de Dagobert. Sous lui, il est probable que l’influence ecclésiastique fut supérieure à celle des grands. Les prêtres, dont nous le voyons entouré, doivent avoir suivi les traditions de l’ancien gouvernement neustrien dans sa lutte contre l’Ostrasie, c’est-à-dire contre le pays des barbares et de l’aristocratie. Lorsque le fameux maire du palais Ébroin envoya demander conseil à l’évêque de Rouen, saint Ouen, le vieux ministre de Dagobert, répondit sans hésiter : « De Frédegonde te souvienne ! »

Les grands manquèrent d’abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert III, fils de Dagobert. Pépin avait été maire, puis son fils Grimoald, et celui-ci, à la mort de Sigebert, avait essayé de faire roi un de ses propres enfants. Il était secondé par Dido, évêque de Poitiers, oncle du fameux saint Léger. L’oncle et le neveu étaient les chefs des grands dans le Midi. Le vrai roi n’avait que trois ans. On se débarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande. Mais les hommes libres d’Ostrasie tendirent des embûches à Grimoald, l’arrêtèrent et l’envoyèrent à Paris, au roi de Neustrie Clovis II, fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils.

Les trois royaumes se trouvèrent ainsi réunis sous Clovis II, ou plutôt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la minorité des trois fils de Clovis, le même Erchinoald, puis le fameux Ébroin, remplirent la même charge, s’appuyant du nom et de la sainteté de Bathilde, veuve du dernier roi. C’était une esclave saxonne que Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands, leur opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une sainte.

Quelle était précisément cette charge des maires du palais ? M. de Sismondi ne peut croire que le maire ait été originairement un officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institué pour la protection des hommes libres, comme le justiza d’Aragon. Cette espèce de tribun et de juge eût été appelé morddom, juge du meurtre. Ces mots allemands auraient été facilement confondus avec ceux de major domûs, et la mairie assimilée à la charge de l’ancien comte du palais impérial. Nul doute que le maire n’ait été souvent élu, et même de bonne heure, aux époques de minorité ou d’affaiblissement du pouvoir royal ; mais aussi nul doute qu’il n’ait été choisi par le roi, au moins jusqu’à Dagobert[96]. Quiconque connaît l’esprit de la famille germanique ne s’étonnera pas de trouver dans le maire un officier du palais. Dans cette famille, la domesticité ennoblit. Toutes les fonctions réputées serviles chez les nations du Midi sont honorables chez celles du Nord, et en réalité elles sont rehaussées par le dévouement personnel. Dans les Nibelungen, le maitre des cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux festins du couronnement impérial, les électeurs tenaient à honneur d’apporter le boisseau d’avoine, et de mettre les plats sur la table. Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand dans le peuple. Le plus grand du palais (major) devait être le premier des leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix. Or, à une époque où les hommes libres avaient intérêt à être sous la protection royale, in truste regiâ, à devenir antrustions et leudes, le juge des leudes dut peu à peu se trouver le juge du peuple.

Le maire Ébroin avait entrepris l’impossible, établir l’unité, lorsque tout tendait à la dispersion ; fonder la royauté, quand les grands se fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu’il prit pour y parvenir étaient utiles, si on eût pu les employer. Le premier fut de choisir les ducs et les grands dans une autre province que celle où ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs clients ; isolés ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils auraient été les simples hommes du roi, et n’auraient pas rendu les charges héréditaires dans leur famille. En outre, Ébroin paraît, avoir essayé de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui composaient l’empire des Francs ; cette tentative sembla tyrannique, et elle l’était en effet à cette époque.

Aussi l’Ostrasie échappa d’abord à Ébroin ; elle exigea un roi, un maire, un gouvernement particulier. Puis, les grands d’Ostrasie et de Bourgogne, entre autres saint Léger, évêque d’Autun, neveu de Dido, évêque de Poitiers (tous deux étaient amis des Pépin)
Les assassins n’épargnèrent pas même sa femme enceinte et son fils enfant.
marchent contre Ébroin au nom du jeune Childéric II, roi d’Ostrasie[97]. Ébroin, abandonné des grands neustriens, est enfermé au monastère de Luxeuil. Saint Léger, qui avait contribué à la révolution, n’en profita guère. Il fut accusé, à tort ou à droit, d’aspirer au trône, de concert avec le Romain Victor, patrice souverain de Marseille, qui était venu pour une affaire auprès de Childéric. Les grands du Nord inspirèrent au roi une défiance naturelle contre le chef des grands du Midi, et saint Léger fut enfermé à Luxeuil avec ce même Ébroin qu’il y avait enfermé lui-même. L’adoucissement des mœurs est ici visible. Sous les premiers Mérovingiens, un tel soupçon eût infailliblement entraîné la mort.

Cependant l’Ostrasien Childéric eut à peine respiré l’air de la Neustrie, qu’il devint, lui aussi, ennemi des grands. Dans un accès de fureur, il fit battre de verges un d’entre eux, nommé Bodilo. Ce châtiment servile les irrita tous. Childéric II fut assassiné dans la forêt de Chelles ; les assassins n’épargnèrent pas même sa femme enceinte et son fils enfant.

Ébroin et saint Léger sortirent de Luxeuil réconciliés en apparence, mais ils se séparèrent bientôt pour profiter des deux révolutions qui venaient de s’opérer en Ostrasie et en Neustrie. Les rôles étaient changés : pendant que les grands triomphaient avec saint Léger en Neustrie, par la mort de Childéric, les hommes libres d’Ostrasie avaient fait revenir d’Irlande cet enfant (Dagobert II), que la famille des Pépin avait autrefois éloigné du trône, dans l’espoir de s’y asseoir elle-même. Les hommes libres d’Ostrasie formèrent une armée à Ébroin, le ramenèrent triomphant en Neustrie, où ils firent dégrader, aveugler, tuer saint Léger, comme coupable d’avoir conseillé la mort de Childéric II. Au moment même, un autre Mérovingien était tué en Ostrasie par les amis de saint Léger. Les deux Pépin et Martin, petit-fils d’Arnulf, évêque de Metz, et neveux de Grimoald, firent condamner par un conseil et poignarder Dagobert II, le roi des hommes libres, c’est-à-dire du parti allié d’Ébroin. Ébroin vengea Dagobert comme il avait vengé Childéric II. Il attira Martin dans une conférence et l’y fit assassiner. Lui-même fut tué peu après par un noble Franc qu’il avait menacé de la mort.

Cet homme remarquable, avait, comme Frédégonde, défendu avec succès la France de l’ouest, et retardé vingt années le triomphe des grands ostrasiens. Sa mort leur livra la Neustrie. Ses successeurs furent défaits par Pépin à Testry, entre Saint-Quentin et Péronne.

Cette victoire des grands sur le parti populaire, de la Gaule germanique sur la Gaule romaine, ne sembla pas d’abord entraîner un changement de dynastie. Pépin adopta le roi même au nom duquel Ébroin et ses successeurs avaient combattu. On peut cependant considérer la bataille de Testry comme la chute de la famille de Clovis. Peu importe que cette famille traîne encore le titre de roi dans l’obscurité de quelque monastère. Désormais le nom des princes mérovingiens ne sera plus attesté comme signe de parti ; ils cesseront bientôt d’être employés même comme instruments. Le dernier terme de la décadence est arrivé.

Selon une vieille légende, le père de Clovis ayant enlevé Basine, la femme du roi de Thuringe, « elle lui dit la première nuit, comme ils étaient couchés : Abstenons-nous ; lève-toi, et ce que tu auras vu dans la cour du palais, tu le diras à ta servante. S’étant levé, il vit comme des lions, des licornes et des léopards qui se promenaient. Il revint et dit ce qu’il avait vu. La femme lui dit alors : Va voir de nouveau, et reviens dire à ta servante. Il sortit et vit cette fois des ours et des loups. À la troisième fois, il vit des chiens et d’autres bêtes chétives. Ils passèrent la nuit chastement, et quand ils se levèrent, Basine lui dit : Ce que tu as vu des yeux est fondé en vérité. Il nous naîtra un lion ; ses fils courageux ont pour symboles le léopard et la licorne. D’eux naîtront des ours et des loups, pour le courage et la voracité. Les derniers rois sont les chiens, et la foule des petites bêtes indique ceux qui vexeront le peuple, mal défendu par ses rois[98]. »

La dégénération est en effet rapide chez ces Mérovingiens. Des quatre fils de Clovis, un seul, Clotaire, laisse postérité. Des quatre fils de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent meurent presque tous adolescents. Il semble que ce soit une espèce d’hommes particulière. Tout Mérovingien est père à quinze ans, caduc à trente. La plupart n’atteignent pas cet âge. Charibert II meurt à vingt-cinq ans ; Sigebert II, Clovis II, à vingt-six, à vingt-trois ; Childéric II, à vingt-quatre ; Clotaire III, à dix-huit ; Dagobert II, à vingt-six ou vingt-sept, etc. Le symbole de cette race, ce sont les énervés de Jumiège, ces jeunes princes à qui l’on a coupé les articulations, et qui s’en vont sur un bateau au cours du fleuve qui les porte à l’Océan ; mais ils sont recueillis dans un monastère.

Qui a coupé leurs nerfs et brisé leur os, à ces enfants des rois barbares ? c’est l’entrée précoce de leurs pères dans la richesse et les délices du monde romain qu’ils ont envahi. La civilisation donne aux hommes des lumières et des jouissances. Les lumières, les préoccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les esprits cultivés, ce que les jouissances ont d’énervant. Mais les barbares qui se trouvent tout à coup placés dans une civilisation disproportionnée n’en prennent que les jouissances. Il ne faut pas s’étonner s’ils s’y absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la neige devant un brasier.

Le pauvre vieil historien Frédégaire exprime bien tristement dans son langage barbare cet affaissement du monde mérovingien. Après avoir annoncé qu’il essayera de continuer Grégoire de Tours : « J’aurais souhaité, dit-il, qu’il me fût échu en partage une telle faconde, que je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l’on puise difficilement à une source dont les eaux tarissent. Désormais le monde se fait vieux, la pointe de la sagacité s’émousse en nous. Aucun homme de ce temps ne peut ressembler aux orateurs des âges précédents, aucun n’oserait y prétendre[99]. »

ÉCLAIRCISSEMENTS


TRIADES DE L’ÎLE DE BRETAGNE.
Qui sont les triades de choses mémorables, de souvenirs et de sciences, concernant les hommes et les faits nombreux qui furent en Bretagne, et concernant les circonstances et les infortunes qui ont désolé la nation des Cambrions à plusieurs époques (traduites par Probert. Voy. page 193.)

Voici les trois noms donnés à l’île de Bretagne. — Avant qu’elle fût habitée, on l’appelait le Vert-Espace entouré des eaux de l’Océan (the Seagirt Green Space) ; après qu’elle fût habitée, elle fut appelée île de Miel ; et après que le peuple eût été formé en société par Prydain, fils d’Aedd le Grand, elle fut appelée l’île de Prydain. Et personne n’a droit sur elle que la tribu des Cambriens, car les premiers ils en prirent possession ; et avant ce temps-là, il n’y eût aucun homme vivant, mais elle était pleine d’ours, de loups, de crocodiles et de bisons.

Voici les trois principales divisions de l’île de Bretagne. — Cambrie, Lloégrie et Alban, et le rang de souveraineté appartient à chacun d’eux. Et sous une monarchie, sous la voix de la contrée, ils sont gouvernés selon les établissements de Prydain, fils d’Aedd le Grand ; et à la nation des Cambriens appartient le droit d’établir la monarchie selon la voix de la contrée et du peuple, selon le rang et le droit primordial. Et sous la protection de cette règle, la royauté doit exister dans chaque contrée de l’île de Bretagne, et toute la royauté doit être sous la protection de la voix de la contrée ; c’est pourquoi il y a ce proverbe : Une nation est plus puissante qu’un chef.

Voici les trois piliers de la nation dans l’île de Bretagne. — La voix de la contrée, la royauté et la judicature d’après les établissements de Prydain, fils d’Aedd le Grand. Le premier fut Hu le Puissant, qui amena la nation le premier dans l’île de Bretagne ; et ils vinrent de la contrée de l’été, qui est appelée Defrobani (Constantinople ? ) ; et ils vinrent par la mer Hazy (du Nord) dans l’île de Bretagne et dans l’Armorique, où ils se fixèrent. Le second fut Prydain, fils d’Aedd le Grand, qui le premier organisa l’état social de la souveraineté en Bretagne. Car avant ce temps il n’y avait de justice que ce qui était fait par faveur, ni aucune loi excepté celle de la force. Le troisième fut Dyvnwal Moemud ; car il fit le premier des règlements concernant les lois, maximes, coutumes et privilèges relatifs au pays et à la tribu. Et à cause de ces raisons ils furent appelés les trois piliers de la nation des Cambriens.

Voici les trois tribus sociales de l’île de Bretagne. — La première fut la tribu des Cambriens, qui vint dans l’île de Bretagne avec Hu le Puissant, parce qu’ils ne voulaient pas posséder un pays par combat et conquête, mais par justice et tranquillité. La seconde fut la tribu des Lloegriens, qui venaient de la Gascogne ; ils descendaient de la tribu primitive des Cambriens. Les troisièmes furent les Brython, qui étaient descendus de la tribu primitive des Cambriens. Ces tribus étaient appelées les pacifiques tribus, parce qu’elles vinrent d’un accord mutuel, et ces tribus avaient toutes trois la même parole et la même langue.

Les trois tribus réfugiées : Calédoniens, Irlandais, le peuple de Galedin, qui vinrent dans des vaisseaux nus en l’île de Wight, lorsque leur pays était inondé ; il fut stipulé qu’ils n’auraient le rang de Cambriens qu’au neuvième degré de leur descendance.

Les trois envahisseurs sédentaires : les Coraniens, les Irlandais Pictes, les Saxons.

Les trois envahisseurs passagers : les Scandinaves ; Gadwall l’Irlandais (conquête de vingt-neuf ans), vaincu par Caswallon, et les Césariens.

Les trois envahisseurs tricheurs ; les Irlandais rouges en Alban, les Scandinaves et les Saxons.

Voici les trois disparitions de l’île de Bretagne : la première est celle de Gavran et ses hommes qui allèrent à la recherche des îles vertes des inondations ; on n’entendit jamais parler d’eux. La seconde fut Merddin, le barde d’Emrys (Ambrosius, successeur de Vortigern ? ), et ses neuf bardes, qui allèrent en mer dans une maison de verre ; la place où ils allèrent est inconnue. La troisième fut Madog, fils d’Owain, roi des Galles du Nord, qui alla en mer avec trois cents personnes dans dix vaisseaux ; la place où ils allèrent est inconnue.

Voici les trois événements terribles de l’île de Bretagne : le premier fut l’irruption du lac du débordement avec inondation sur tout le pays jusqu’à ce que toutes personnes fussent détruites, excepté Dwyvan et Dwyvach qui échappèrent dans un vaisseau ouvert, et par eux l’île de Prydain fut repeuplée. Le second fut le tremblement d’un torrent de feu jusqu’à ce que la terre fût déchirée jusqu’à l’abîme, et que la plus grande partie de toute vie fût détruite. La troisième fut l’été chaud, quand les arbres et les plantes prirent feu par la chaleur brûlante du soleil, et que beaucoup de gens et d’animaux, diverses espèces d’oiseaux, vers, arbres et plantes, furent entièrement détruits.

Voici les trois expéditions combinées qui partirent de l’île de Bretagne : la première partit avec Ur, fils d’Érin, le puissant guerrier de Scandinavie (ou peut-être le vainqueur des Scandinaves, « the bellipotent of Scandinavia ») ; il vint en cette île du temps de Gadial, fils d’Érin, et obtint secours à condition qu’il ne tirerait de chaque principale forteresse plus d’hommes qu’il n’y en présenterait. À la première, il vint seul avec son valet Mathata Vawr ; il en obtint deux hommes, quatre de la seconde, huit de la troisième ; seize de la suivante, et ainsi de toutes en proportion, jusqu’à ce qu’enfin le nombre ne pût être fourni par toute l’île. Il emmena soixante-trois mille hommes, ne pouvant obtenir dans toute l’île un plus grand nombre d’hommes capables d’aller à la guerre : les vieillards et les enfants restèrent seuls dans l’île. Ur, le fils d’Érin le puissant guerrier, fut le plus habile recruteur qui eût jamais existé. Ce fut par inadvertance que la tribu des Cambriens lui donna cette permission stipulée irrévocablement. Les Coraniens saisirent cette occasion d’envahir l’île sans difficulté. Aucun des hommes qui partirent ne retourna, aucun de leurs fils ni de leurs descendants. Ils firent voile pour une expédition belliqueuse jusque dans la mer de la Grèce, et s’y fixant dans les pays des Galas et d’Avène (Galitia ?), ils y sont restés jusqu’à ce jour et sont devenus Grecs.

La seconde expédition combinée fut conduite par Gaswallawn, le fils de Beli et petit-fils de Monagan, et par Gwenwynwyn et Gwanar, les fils de Lliaws, fils de Nwyre et Arianrod, fille de Beli, leur mère. Ils descendaient de l’extrémité de la pente de Galedin et Siluria et des tribus combinées des Boulognèse, et leur nombre était de soixante-un mille. Ils marchèrent avec leur oncle Caswallawn, après les Césariens, vers le pays des Gaulois de l’Armorique, qui descendaient de la première race des Cambriens. Et aucun d’eux, aucun de leurs fils ne retourna dans cette île, car ils se fixèrent dans la Gascogne parmi les Césariens, où ils sont à présent ; c’était pour se venger de cette expédition que les Césariens vinrent la première fois dans cette île.

La troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par Ellen, puissant dans les combats, et Gynan son frère, seigneur de Meiriadog en Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et souveraineté de l’empereur Maxime, pour le soutenir contre les Romains… Et aucun d’eux ne revint ; mais ils restèrent là et dans Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté. Par suite de cette expédition, les hommes armés de la tribu des Cambriens diminuèrent tellement, que les Pictes irlandais les envahirent. Voilà pourquoi Vortigern fut forcé d’appeler les Saxons pour repousser cette invasion. Les Saxons, voyant la faiblesse des Cambriens, tournèrent leurs armes perfidement contre eux, et, s’alliant aux Pictes irlandais et à d’autres traîtres, ils prirent possession du pays des Cambriens ainsi que de leurs privilèges et de leur couronne. Ces trois expéditions combinées sont nommées les trois grandes présomptions de la tribu des Cambriens, et aussi les trois Armées d’argent, parce qu’elles emportèrent de l’île tout l’or et l’argent qu’elles purent obtenir par la fraude, par l’artifice et par l’injustice, outre ce qu’elles acquirent par droit et par consentement. Elles furent aussi nommées les trois Armements irréfléchis, vu qu’elles affaiblirent l’île au point de donner occasion aux trois grandes invasions, savoir : l’invasion des Coraniens, celle des Césariens et celle des Saxons.

Voici les trois perfides rencontres qui eurent lieu dans l’île de Bretagne. — La première fut celle de Mandubratius, le fils de Lludd, et de ceux qui trahirent avec lui. Il fixa aux Romains une place sur l’étroite extrémité verte pour y aborder ; rien de plus. Il n’en fallut pas davantage aux Romains pour gagner toute l’île. La seconde fut celle des Cambriens nobles et des Saxons… sur la plaine de Salisbury, où fut tramé le complot des Longs-Couteaux, par la trahison de Vortigern ; car c’est par son conseil qu’à l’aide des Saxons presque tous les notables des Cambriens furent massacrés. La troisième fut l’entrevue de Medrawd et d’Iddawg Corn Prydain avec leurs hommes à Nanhwynain, où ils conspirèrent contre Arthur, et par ces moyens fortifièrent les Saxons dans l’île de Bretagne.

Les trois insignes traîtres de l’île de Bretagne. — Le premier, Mandubratius, fils de Beli le Grand, qui, invitant Jules César et les Romains à venir en cette île, causa l’invasion des Romains. Lui et ses hommes se firent les guides des Romains, desquels ils reçurent annuellement une quantité d’or et d’argent. C’est pourquoi les habitants de cette île furent contraints de payer en tribut annuel, aux Romains, 3,000 pièces d’argent jusqu’au temps d’Orvain, fils de Maxime, qui refusa de payer le tribut. Sous prétexte de satisfaction, les Romains emmenèrent de l’île de Bretagne la plupart des hommes capables de porter les armes et les conduisirent en Aravie (Arabie), et en d’autres contrées lointaines d’où ils ne sont jamais revenus. Les Romains, qui étaient en Bretagne, marchèrent en Italie et ne laissèrent en arrière que les femmes et les petits enfants, c’est pourquoi les Bretons furent si faibles, que, par défaut d’hommes et de force, ils n’étaient pas capables de repousser l’invasion et la conquête. Le second traître fut Vortigern, qui massacra Constantin le Saint, saisit la couronne de l’île par la violence et par l’injustice, qui, le premier, invita les Saxons de venir en l’île comme auxiliaires, épousa Alis Rowen, la fille d’Hengist, et donna la couronne de Bretagne au fils qu’il eut d’elle et dont le nom était Gotta. De là les rois de Londres sont nommés enfants d’Alis. C’est ainsi que les Cambriens perdirent, par Vortigern, leurs terres, leur rang et leur couronne en Lloegrie. Le troisième était Médrawd, fils de Llew, fils de Cynvarch ; car, lorsque Arthur marcha contre l’Empereur de Rome, laissant le gouvernement de l’île à ses soins, Médrawd ôta la couronne à Arthur par usurpation et séduction, et, pour se l’assurer, il s’allia aux Saxons. C’est ainsi que les Cambriens perdirent la couronne de Lloegrie et la souveraineté de l’île de Bretagne.

Les trois traîtres méprisables qui mirent les Saxons à même d’enlever la couronne de l’île de Bretagne aux Cambriens. — Le premier était Gwrgi Garwlwgd, qui, après avoir goûté la chair humaine dans la cour d’Edelfled, roi des Saxons, y prit goût au point de ne plus vouloir d’autre viande. C’est pourquoi lui et ses gens s’unirent à Edelfled, roi des Saxons ; il fit des incursions secrètes contre les Cambriens, lesquelles lui valurent chaque jour un garçon et une fille qu’il mangeait. Et toutes les mauvaises gens d’entre les Cambriens vinrent à lui et aux Saxons, et obtinrent bonne part dans le butin fait sur les naturels de l’île. Le second fut Médrad, qui, pour s’assurer le royaume contre Arthur, s’unit avec ses hommes aux Saxons ; cette trahison fut cause qu’un grand nombre de Lloegriens devinrent Saxons. Le troisième fut Aeddan, le traître du Nord, qui, avec ses hommes, se soumit aux Saxons, pour pouvoir, sous leur protection, se soutenir par l’anarchie et le pillage. Ces trois traîtres firent perdre aux Cambriens leurs terres et leur couronne en Lloegrie. Sans de telles trahisons, les Saxons n’auraient jamais gagné l’île sur les Cambriens.

Les trois Bardes qui commirent les trois assassinats bienfaisants de l’île de Bretagne. — Le premier fut Gall, fils de Dysgywedawg, qui tua les deux oiseaux fauves (les fils) de Gwenddolen, fils de Ceidiaw, qui avaient un joug d’or autour d’eux, et qui dévoraient chaque jour deux corps de Cambriens, un à leur dîner et un à leur souper. Le second, Ysgawnell, fils de Dysgywedawg, tua Edelfled, roi de Lloegrie, qui prenait chaque nuit deux nobles filles de la nation cambrienne et les violait, puis chaque matin les tuait et les dévorait. Le troisième, Difedel, fils de Dysgywedawg, tua Gwrgi Garwlwyd, qui avait épousé la sœur d’Edelfled, et qui commit des trahisons et des meurtres sur les Cambriens, de concert avec Edelfled. Et ce Gwrgi tuait chaque jour deux Cambriens, homme et fille, et les dévorait ; et le samedi il tuait deux hommes et deux filles, afin de ne pas tuer le dimanche. Et ces trois personnes qui exécutèrent ces trois meurtres bienfaisants, étaient Bardes.

Les trois causes frivoles de combat dans l’île de Bretagne. — La première fut la bataille de Godden, causée par une chienne, un chevreuil et un vanneau ; soixante-onze mille hommes périrent dans cette bataille. La seconde fut la bataille d’Arderydd, causée par un nid d’oiseau ; quatre-vingt mille Cambriens y périrent. La troisième fut la bataille de Camlan, entre Arthur et Médrod, où Arthur périt avec cent mille hommes d’élite des Cambriens. Par suite de ces trois folles batailles, les Saxons ôtèrent aux Cambriens la contrée de Lloegrie, parce que les Cambriens n’avaient plus un nombre suffisant de guerriers pour s’opposer aux Saxons, à la trahison de Gwrgi Garwlwyd et à la fraude de Eiddilic le Nain.

Les trois recèlements et décèlements de l’île de Bretagne. — Le premier fut la tête de Bran le Saint, fils de Llyr, laquelle Owain, fils d’Ambrosius, avait cachée dans la colline blanche de Londres, et, tant qu’elle demeura en cet état, aucun accident fâcheux ne put arriver à cette île. Le second furent les ossements de Gwrthewyn le Saint, qui furent enterrés dans les principaux ports de l’île ; et tandis qu’ils y restaient aucun inconvénient ne put arriver à cette île. Le troisième furent les dragons, cachés par Lludd, fils de Beli, dans la forteresse de Pharaon, parmi les rochers de Snowdon. Et ces trois recèlements furent mis sous la protection de Dieu et des attributs divins. L’infortune devait tomber sur l’heure et sur l’homme qui les décèlerait. Vortigern révéla les dragons, pour se venger par là de l’opposition des Cambriens contre lui, et il appela les Saxons sous prétexte de combattre avec lui les Pictes irlandais. Après cela, il révéla les ossements de Gurthewyn le Saint, par amour pour Rowen, fille d’Hengist le Saxon. Et Arthur découvrit la tête de Bran le Saint, fils de Llyr, parce qu’il dédaignait de garder l’île autrement que par sa valeur. Ces trois choses saintes étant décelées, les envahisseurs gagnèrent la supériorité sur la nation cambrienne.

Les trois énergies dominatrices de l’île de Bretagne. — Hu le Puissant, qui amena la nation cambrienne de la contrée de l’été, nommée Defrobani, en l’île de Bretagne : Prydain, fils d’Aedd le Grand, qui organisa la nation et établit un jury sur l’île de Bretagne ; et Rhitta Gawr, qui se fit faire une robe avec les barbes des rois qu’il avait faits prisonniers, en punition de leur oppression et de leur injustice.

Les trois hommes vigoureux de l’île de Bretagne. — Gwrnerlh le bon Tireur, qui tuait avec une flèche de paille le plus grand ours qu’on eût jamais vu ; Gwgawn à la main puissante, qui roulait la pierre de Macnarch de la vallée au sommet de la montagne : il fallait soixante bœufs pour l’y traîner ; et Eidiol le Puissant, qui, dans le complot de Stonehenge, tua, avec une bûche de cormier, six cent soixante Saxons, entre le coucher du soleil et la nuit.

Les trois faits qui causèrent la réduction de la Lloegrie et l’arrachèrent aux Cambriens. — L’accueil des étrangers, la délivrance des prisonniers et le présent de l’homme chauve (César ? ou saint Augustin ? Ce dernier excita les Saxons à massacrer les moines et à porter la guerre dans le pays de Galles).

Les trois premiers ouvrages extraordinaires de l’île de Bretagne. — Le vaisseau de Nwydd-Nav-Neivion, qui apporta dans l’île le mâle et la femelle de toutes les créatures vivantes, lorsque le lac de l’inondation déborda ; les bœufs aux larges cornes, de Hu le Puissant, qui tirèrent le crocodile du lac sur la terre, de sorte que le lac ne déborda plus ; et la pierre de Gwyddon-Ganhebon, dans laquelle sont gravés tous les arts et toutes les sciences du monde.

Les trois hommes amoureux de l’île de Bretagne. — Le premier fut Caswallawn, fils de Beli, épris de Flur, fille de Mygnach le Nain ; il marcha pour elle contre les Romains jusque dans la Gascogne, et il remmena et tua six mille Césariens ; pour se venger, les Romains envahirent cette île. Le second fut Tristan, fils de Tallwch, épris d’Essylt, fille de March, fils de Mirchion, son oncle. Le troisième fut Cynon, épris de Morvydd, fille de Urich Rheged.

Les trois premières maîtresses d’Arthur. — La première fils Garwen, fille de Henyn, de Tegyrn Gwyr et d’Ystrad Tywy ; Gwyl, fille d’Eutaw, de Caervorgon, et Indeg, fille d’Avarwy le Haut, de Radnorshine.

Les trois principales cours d’Arthur. — Caerllion sur l’Usk en Cambrie, Celliwig en Cornwall, et Édimbourg au nord. Ce sont les trois cours où il fêtait les trois grandes fêtes : Noël, Pâques et Pentecôte.

Les trois chevaliers de la cour d’Arthur qui gardaient le Graal. Cadawg, fils de Gwynlliw ; Ylltud, le chevalier canonisé ; et Percdur, fils d’Evrawg.

Voici les trois hommes qui portaient des souliers d’or dans l’île de Bretagne. — Caswallawn, fils de Beli, lorsqu’il alla en Gascogne pour obtenir Flur, fille de Mygnach le Nain, laquelle y avait été emmenée clandestinement pour l’empereur César, par un homme nommé Mwrchan le Voleur, roi de cette contrée et ami de Jules César ; et Caswallawn la ramena dans l’île de Bretagne. Le second Manawydan, fils de Llyr Llediaith, quand il alla aussi loin que Dyved, imposer des restrictions. Le troisième, Llew Llaw Gyfes, quand il alla avec Gwydion, fils de Don, chercher un nom et un projet de sa mère Riannon.

Les trois royaux domaines qui furent établis par Rhadri le Grand en Cambrie. — Le premier est Dinevor, le second Aberfraw, et le troisième Mathravael. Dans chacun de ces trois domaines, il y a un prince ceint d’un diadème ; et le plus vieux de ces trois princes, quel qu’il soit, doit être souverain, c’est-à-dire le roi de toute la Cambrie. Les deux autres doivent être à ses ordres, et ses ordres sont impératifs pour eux. Il est le chef de la loi et des anciens dans chaque réunion générale et dans chaque mouvement du pays et de la tribu. (Malédictions continuelles contre Vortigern, Rowena, les Saxons, les traîtres à la nation[100].)

SUR L’AUVERGNE AU Ve SIÈCLE. (Voy. page 205.)

Au ve siècle, l’Auvergne se trouva placée entre les invasions du Midi et du Nord, entre les Goths, les Burgundes et les Francs. Son histoire présente alors un vif intérêt, c’est celle de la dernière province romaine.

Sa richesse et sa fertilité étaient pour les barbares un puissant attrait. Sidonius Apollin., l. IV, épist. xxi (ap Scrip. rer. Franc., t. I, p. 793) :

« Taceo territorii (il parle de la Limagne) peculiarem jocunditatem ; taceo illud æquor agrorum, in quo sine periculo quæstuosæ fluctuant in segetibus undæ ; quod industrius quisque quo plus frequentat, hoc minus naufragat ; viatoribus molle, fructuosum aratoribus, venatoribus voluptuosum : quod montium cingunt dorsa pascuis, latera vinetis, terrena villis, saxosa castellis, opaca lustris, aperta culturis, concava fontibus, abrupta fluminibus : quod denique hujusmodi est, ut semel visum advenis, multis patriæ oblivionem sæpe persuadeat. » — Carmen VII, p. 804 :

… Fœcundus ad urbe
Pollet ager, primo qui vix procissus aratro
Semina tarda sitit, vel luxuriante juvenco,
Arcanam exponit picea pinguedine glebam.

Childebert disait (en 531) : Quand verrai-je cette belle Limagne ! « Velim Arvernam Lamanem, quæ tantæ jocunditatis gratia refulgere dicitur, oculis cernere ! » Teuderic disait aux siens : « Ad Arvernos me sequimini, et ego vos inducam in patriam ub aurum et argentum accipiatis, quantum vestra potest desiderare cupiditas : de qua pecora, de qua mancipia, de qua vestimenta in abundantiam adsumatis. » (Greg. Tur., l. III, c. ix, 11.)

Les barbares alliés de Rome n’épargnaient pas non plus l’Auvergne dans leur passage. Les Huns, auxiliaires, de Litorius, la traversèrent en 437 pour aller combattre les Wisigoths et la mirent à feu et à sang (Sidon. Panegyr. Aviti, p. 805. Paulin., l. VI, vers. 116). L’avènement d’un empereur auvergnat, en 455, lui laissa quelques années de relâche. Avitus fît la paix avec les Wisigoths ; Théodoric II se déclara l’ami et le soldat de Rome (Ibid., p. 810… Romæ sum, te duce, amicus, Principe te, miles). — Mais, à la mort de Majorien (461), il rompit le traité et prit Narbonne ; dès lors, l’Auvergne vit arriver et monter rapidement le flot de la conquête barbare, et bientôt (474) la cité des Arvernes (Clermont), l’antique Gergovie, surnagea seule, isolée sur sa haute montagne (Γεργουνίαν έφ’ὺψελοῦ ὅρους ϰειμένην.) Strabon, l. IV. — Quæ posita in altissimo monte omnes aditus difficiles habebat (Cæsar, l. VI, c. xxxvi. Dio Cass., l. XL).

Sidon. Apollin., l. III, epist. iv (ann. 474) : « Oppidum nostrum, quasi quemdam sui limitis oppositi obicem, circumfusarum nobis gentium arma terrificant. Sic æmulorum sibi in medio positi lacrymabilis præda populorum, suspecti Burgundionibus, proximi Gothis, nec impugnantum ira nec propugnantum caremus invidia. » — L. VII, ad Mamert. : « Rumor est Gothos in Romanum solum castra movisse. Huic semper irruptioni nos miseri Arverni janua sumus. Namque odiis inimicorum hinc peculiaria fomenta subministramus, quia, quod necdum terminos suos ab Oceano in Rhodanum Ligeris alveo limitaverunt, solam sub ope Christi moram de nostro tantum obice patiuntur. Circumjectarum vero spacium tractumque regionum jampridem regni minacis importuna devoravit impressio. »

Ainsi livrée à elle-même, abandonnée des faibles successeurs de Majorien, l’Auvergne se défendit héroïquement, sous le patronage d’une puissante aristocratie. C’était la maison d’Avitus avec ses deux alliées, les familles des Apollinaires et des Ferréols ; toutes trois cherchèrent à sauver leur pays, en unissant étroitement sa cause à celle de l’Empire.

Aussi les Appollinaires occupaient-ils dès longtemps les plus hautes magistratures de la Gaule (l. I, Épist. iii) : « Pater, socer, avus, proavus præfecturis urbanis prætorianisque, magisteriis palatinis militaribusque micuerunt. » Sidonius lui-même épousa, ainsi que Tonantius Ferréol, une fille de l’empereur Avitus, et fut préfet de Rome sous Anthemius (Scr. Fr. I, 783).

Tous ils employèrent leur puissance à soulager leur pays accablé par les impôts et la tyrannie des gouverneurs. — En 469, Tonantius Ferréol fit condamner le préfet Arvandus, qui entretenait des intelligences avec les Goths. — Sidon., l. I, ep. vii : « Legati provinciæ Galliæ Tonantius Ferreolus prætorius, Afranii Syagrii consulis e filia nepos. Thaumastus quoque et Petronius, verborumque scientiâ præditi, et inter principalia patriæ nostræ decora ponendi, prævium Arvendum publico nomine accusaturi cum gestis decretalibus insequuntur. Qui inter cætera quæ sibi provinciales agenda mandaverant, interceptas litteras deferebant… Hæc ad regem Gothorum charta videbatur emitti, pacem cum græco imperatore (Anthemio) dissuadens, Britannos super Ligerim sitos oppugnari oportere demonstrans, cum Burgundionibus jure gentium Gallias dividi debere confirmans. » — Ferréol avait lui-même administré la Gaule et diminué les impôts. Sid. l. VII, ep. xii : « … Prætermisit stylus noster Gallias tibi administratas tunc quum maxime incolumes erant… propterque prudentiam tantam providentiamque, currum tuum provinciales cum plausum maximo accentu spontaneis subiisse cervicibus ; quia sic habenas Galliarum moderabere, ut possessor exhaustus tributario jugo relevaretur. » — Avitus, dans sa jeunesse, avait été député par l’Auvergne à Honorius, pour obtenir une réduction d’impôts (Panegyr. Aviti, vers 207). Sidonius dénonça et fit punir (471) Seronatus, qui opprimait l’Auvergne et la trahissait comme Arvandus. L. II, Ep. i : « Ipse Catilina sæculi nostri… implet quotidie sylvas fugientibus, villas hospitibus, altaria reis, carceres clericis : exultans Gothis, insultansque Romanis, illudens præfectis, colludensque numerariis : leges Theodosianas calcans, Theodoricianasque proponens veteresque culpas, nova tributa perquirit. — Proinde moras tuas citus explica, et quicquid illud est quod te retentat, incide… »

Ces derniers mots s’adressent au fils d’Avitus, au puissant Ecdicius… « Te expectat palpitantium civium extrema libertas. Quicquid sperandum, quicquid desperandum est, fieri te medio, te præsule placet. Si nullæ a republica vires, nulla præsidia, si nullæ, quantum rumor est, Anthemii principis opes : statuit le auctore nobilitas seu patriam dimittere, seu capillos. » Ecdicius, en effet, fut le héros de l’Auvergne ; il la nourrit pendant une famine, leva une armée à ses frais, et combattit contre les Goths avec une valeur presque fabuleuse ; il leur opposait les Burgundes, et attachait la noblesse arverne à la cause de l’Empire, en l’encourageant à la culture des lettres latines.

Gregor. Turon, l. II, c. xxiv ; « Tempore Sidonii episcopi magna Burgundiam fames oppressit. Cumque popuii per diversas regiones dispergerentur… Ecdicius quidam ex senatoribus… misit pueros sues cum equis et plaustris per vicinas sibi civitates, ut eos qui hac inopia vexabantur, sibi adducerent. At illi euntes, cunctos pauperes quotquot invenire potuerunt, adduxere ad domum ejus. Ibique eos per omne tempus sterilitatis pascens, ab interitu famis exemit. Fuereque, ut multi aiunt, amphus quam quatuor millia… Post quorum discessum, vox ad eum e cœlis lapsa pervenit : « Ecdici, Ecdici, quia fecisti rem banc, tibi et semini tuo panis non decrit in sempiternum. » — Sidon. l. III, Épist, iii : « Si quando, nunc maxime, Arvernis meis desideraris, quibus dilectio tui immane dominatur, et quidem multiplicibus ex causis… Mitto istic ob gratiam pueritiæ tuæ undique gentium confluxisse studia litterarum, tuæque personæ debitum, quod sermonis Celtici squamam depositura nobilitas, nunc oratorio stylo, nunc etiam camœnalibus modis imbuebatur. Illud in te afiectum principaliter universitatis accendit, quod quos olim Latinos fieri exegeras, barbaros deinceps esse vetuisti… Hinc jam per otium in urbem reduci, quid tibi obviam processerit officiorum, plausuum, fletuum, gaudiorum, magis tentant vota conjicere, quam verba reserare… Dum alii osculis pulverem tuum rapiunt, alii sanguine ac spumis pinguia lupata suscipiunt ; … hic licet multi complexibus tuorum tripudiantes adhærescerent, in te maximus tamen lætitiæ popularis impetus congerebatur, etc… Taceo deinceps collegisse te privatis viribus publici exercitus speciem… te aliquot supervenientibus cuneos maetasse turmales, a numero tuorum vix binis ternisve post prælium desideratis. »

En 472, le roi des Goths, Euric, avait conquis toute l’Aquitaine, à l’exception de Bourges et de Clermont (Sidon, l. VII, Ep. v). Ecdicius put prolonger quelque temps une guerre de partisans dans les montagnes et les gorges de l’Auvergne (Scr. Fr. XII, 53… Arvernorum difficiles aditus et obviantia castella). — Renaud, selon la tradition, n’osa entrer dans l’Auvergne, et se contenta d’en faire le tour. Sans doute, comme plus tard au temps de Louis le Gros, les Auvergnats abandonnèrent les châteaux pour se réfugier dans leur petite, mais imprenable cité (loc. cit. : Præsidio civitatis, quia peroptime erat munita, relictis montanis acutissimis castellis, se commiserunt). Sidonius en était alors évêque ; il instituait, pour repousser ces Ariens, des prières publiques : « Non nos aut ambustam murorum faciem, aut putrem sudium cratem, aut propugnacula vigilum trita pectoribus confidimus opitulaturum : solo tamen invectarum te (Mamerte) auctore, Rogationum palpamur auxilio ; quibus inchoandis instituendisque populus arvernus, et si non effectu pari, affectu certe non impari, cœpit initiari, et ob hoc circumfusis necdum dat terga terroribus. » (L. VII, Ep. ad Mamert.)

On a vu qu’Ecdicius repoussa les Goths ; l’hiver les força de lever le siège (Sidon., l. III, Ep. vii). Mais, en 475, l’empereur Népos fit la paix avec Euric, et lui céda Clermont. Sidonius s’en plaignit amèrement (l. VII, Ep. vii) : « Nostri hic nunc est infelicis anguli status, cujus, ut fama confirmat, melior fuit sub bello quam sub pace conditio. Facta est servitus nostra pretium securitatis alienæ. Arvernorum, proh dolor ! servitus, qui, si prisca replicarentur, audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ab Iliaco populos computare (et ailleurs :… Tellus… quæ Latio se sanguine tollit altissimam. Panegyr. Avit., v. 139)… Hoccine meruerunt inopia, flamma, ferrum, pestilentia, pingues cædibus gladii, et macri jejuniis præliatores ! »

Ecdicius, ne voyant plus d’espoir, s’était retiré auprès de l’empereur avec le titre de Patrice. (Sidon., l, V, ep. xvi ; l. VIII, ep. vii ; Jornandes, c. xlv.) — Euric relégua Sidoine dans le château de Livia, à douze milles de Carcassonne, mais il recouvra la liberté en 478, à la prière d’un Romain, secrétaire du roi des Goths, et fut rétabli dans le siège de Clermont (Sidon., l. VIII, Ep. viii). Lorsqu’il mourut (484), ce fut un deuil public : « Factum est post hæc, ut accedente febre ægrotare cœpisset ; qui rogat suos ut eum in ecclesiam ferrent. Cumque illuc inlatus fuisset, conveniebat ad eum multitudo virorum ac mulierum, simulque etiam et infantium plangentium atque dicentium : « Cur nos deseris, pastor bone, vel cui nos quasi orphanos derelinquis ? Numquid erit nobis post transitum tuum vita ?… Hæc ethis similia populis cum magno fletu dicentibus… » Greg. Tur., l. II, c. xxiii.

Malgré la conquête d’Euric, les Arvernes durent jouir d’une certaine indépendance. Alaric, il est vrai, les enrôle dans sa milice pour combattre à Vouglé (507) ; mais on les voit pourtant élire successivement pour évêques deux amis des Francs, deux victimes des soupçons des Ariens, Burgundes et Goths ; en 484, Apruncule, dont Sidoine mourant avait prédit la venue (Greg. Tur., l. II, c. xxiii), et saint Quintien en 507, l’année même de la bataille de Vouglé.

Les grandes familles de Clermont conservèrent aussi sans doute une partie de leur influence. On trouve parmi les évêques de Clermont un Avitus « non infimis nobilium natalibus ortus » (Scr. Fr. II, 220, note), qui fut élu par « l’assemblée de tous les Arvernes, » (Greg. Tur., l. IV, c. xxxv), et fut très-populaire (Fortunat, l. III, Carm. 26). Un autre Avitus est évêque de Vienne. — Un Apollinaire fut évéque de Reims. Le fils de Sidonius fut évêque de Clermont après saint Quintien ; c’était lui qui avait commandé les Arvernes à Vouglé : « Ibi tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui erant ex senatoribus, conruerunt. » Greg. Tur., l. II, c. xxxvii.

De ce passage et de quelques autres encore, on pourrait induire que cette famille avait été originairement à la tête des clans arvernes.

Greg. Tur., l. III, c. ii : « Cum populus (Arvernorum) sanctum Quintianum, qui de Rutheno ejectus fuerat, elegisset, Alchima et Placidina, uxor sororque Apollinaris, ad sanctum Quintianum venientes, dicunt : « Sufficiat, domine, senectuti tuæ quod es episcopus ordinatus. Permittat, inquiunt, pietas tua servo tuo Apollinari locum hujus honoris adipisci… » Quibus ille : « Quid ego, inquit, præstabo, cujus potestati nihil est subditum ? sufficit enim ut orationi vacans, quotidianum mihi victum præstet ecclesia. » — Les Avitus semblent n’avoir été pas moins puissants. Leur terre portait leur nom (Avitacum). Sidonius en donne une longue et pompeuse description, carmen XVIII. Ecdicius, le fils d’Avitus, semble entouré de dévoués. Sidonius lui écrit (l. III, Ep. iii) : « Vix duodeviginti equitum sodalitate comitatus, aliquot millia Gothorum… transisti… » Cum tibi non daret tot pugna socios, quot solet mensa convivas. » — Le nom même d’Apollinaire indique peut-être une famille originairement sacerdotale. Le petit-fils de Sidonius, le sénateur Arcadius, appela en Auvergne Childebert au préjudice de Theuderic (530), préférant sans doute sa domination à celle de l’ami de saint Quintien, du barbare roi de Metz (Greg. Tur., l. III, c. ix, sqq.).

Un Ferréol était évêque de Limoges en 585 (Scr. Fr. II, 296). Un Ferréol occupa le siège d’Autun avant saint Léger. On sait que la généalogie des Carlovingiens les rattache aux Ferréols. Un Capitulaire de Charlemagne (ap. Scr. Fr. V, 744) contient des dispositions favorables à un Apollinaire, évêque de Riez (Riez même s’appelait Reii Apollinares). — Peut-être les Arvernes eurent-ils grande part à l’influence que les Aquitains exercèrent sur les Carlovingiens. Raoul Glaber attribue aux Aquitains et aux Arvernes le même costume, les mêmes mœurs et les mêmes idées (l. III, ap. Scr. Fr. X, 42).

  1. Tacite.
  2. Lorsque saint Boniface alla convertir les Hessois… « alii lignis et fontibus clanculo, alii autem aperte sacrificabant, etc. » Acta SS. ord. S. Ben., sec. III, in S. Bonif.

    Tacit. Germania, c. xl : « Ils adorent Ertha, c’est-à-dire la Terre-Mère. Ils croient qu’elle intervient dans les affaires des hommes et qu’elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans une île de l’Océan est un bois consacré, et dans ce bois un char couvert dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d’y toucher ; il connaît le moment où la déesse est présente dans ce sanctuaire ; elle part traînée par des vaches, et il la suit avec tous les respects de la religion. Ce sont alors des jours d’allégresse ; c’est une fête pour tous les lieux qu’elle daigne visiter et honorer de sa présence. Les guerres sont suspendues ; on ne prend point les armes ; le fer est enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares connaissent, le seul où ils aiment la paix et le repos ; il dure jusqu’à ce que, la déesse étant rassasiée du commerce des mortels, le même prêtre la rende à son temple. Alors le char et les voiles qui le couvrent, et si on les en croit, la divinité elle-même, sont baignés dans un lac solitaire. Des esclaves s’acquittent de cet office, et aussitôt après le lac les engloutit. De là une religieuse terreur et une sainte ignorance sur cet objet mystérieux, qu’on ne peut voir sans périr. »

    Le Castum nemus de Tacite ne serait-il pas l’île Sainte des Saxons, Heiligland, à l’embouchure de l’Elbe, appelée aussi Fosetesland, du nom de l’idole qu’on y adorait (… à nomine dei sui falsi Fosete, Foseteslandt est appellata. Acta SS. ord. S. Bened., sec. 1, p. 25) ? Les marins la révéraient encore au xie siècle, selon Adam de Brème. Pontanus la décrit en 1530. — Les Anglais possèdent depuis 1814 cette île danoise, berceau de leurs aïeux (elle a pour armes un vaisseau voguant à pleines voiles) ; mais la mer, qui a anéanti North-Strandt en 1634, a presque détruit Heiligland en 1649. Elle est formée de deux rocs, comme le Mont-Saint-Michel et le rocher de Delphes. V. Turner, Hist. of the Anglo-Saxons. I, 125.

  3. Ceux-ci avaient égard à la position astronomique des lieux ; de là les noms de : Wisigoths, Ostrogoths, Wessex, Sussex, Essex, etc. Les Celtes, au contraire.
  4. Dans la Saga de Regnar Lodbrog, les Normands vont à la recherche de Rome, dont on leur a vanté les richesses et la gloire ; ils arrivent à Luna, la prennent pour Rome et la pillent. Détrompés, ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer ; il leur dit qu’il va à Rome, mais que cette ville est si loin qu’il a déjà usé une pareille paire de souliers, ce qui les décourage.
  5. Jornandès (c. xiii, xiv) a donné la généalogie de Théodoric, le quatorzième rejeton de la race des Amali, depuis Gapt, l’un des Ases ou demi-dieux. — Baltha ou Bold (hardi, brave). « Origo mirifica, » dit le même auteur, c. xxix. C’est à cette race illustre qu’appartenait Alaric. — La famille des Baux, de Provence et de Naples, se disait issue des Balti. Voyez Gibbon, V, 430.
  6. Tacite.
  7. Saxones, Saxon, Sacæ, Asi, Arii ? — Turner, I, 115. Saxones, i, e. Sakai-Suna, fils des Sacæ, conquérants de la Bactriane. — Pline dit que les Sakai établis en Arménie s’appelaient Saccassani (l. VI, c. xi) ; cette province d’Arménie s’appela Saccasena (Strab., l. XI, p. 776-8). On trouve des Saxoi sur l’Euxin (Stephan de urb. et pop., p. 657). Ptolémée appelle Saxons un peuple scythique sorti des Sakai.
  8. V. mon Histoire romaine, I.
  9. Jacob Grimm.
  10. Distinguons soigneusement de la Germanie primitive deux formes sous lesquelles elle s’est produite à l’extérieur ; premièrement, les bandes aventureuses des barbares qui descendirent au Midi, et entrèrent dans l’Empire comme conquérants et comme soldats mercenaires ; deuxièmement, les pirates effrénés qui, plus tard, arrêtés à l’ouest par les Francs, sortirent d’abord de l’Elbe, puis de la Baltique, pour piller l’Angleterre et la France. Les uns et les autres commirent d’affreux ravages. Au premier contact des races, lorsqu’il n’y avait encore ni langues, ni habitudes communes, les maux furent grands sans doute, mais les vaincus n’oublièrent aucune exagération pour ajouter eux-mêmes à leur effroi.
  11. Priscus.
  12. J’ai parlé dans un autre ouvrage de la profonde impersonnalité du génie germanique et j’y reviendrai ailleurs. Ce caractère est souvent déguisé par la force sanguine, qui est très-remarquable dans la jeunesse allemande ; tant que dure cette ivresse de sang, il y a beaucoup d’élan et de fougue. L’impersonnalité est toutefois le caractère fondamental (V. mon Introduction à l’Histoire universelle). C’est ce qui a été admirablement saisi par la sculpture antique, témoin les bustes colossaux des captifs Daces, qui sont dans le Bracchio Nuovo du Vatican et les statues polychromes qu’on voit dans le vestibule de notre Musée. Les Daces du Vatican, dans leurs proportions énormes, avec leur forêt de cheveux incultes, ne donnent point du tout l’idée de la férocité barbare, mais plutôt celle d’une grande force brute, celle du bœuf et de l’éléphant, avec quelque chose de singulièrement indécis et vague. Ils voient, sans avoir l’air de regarder, à peu près comme la statue du Nil dans la même salle du Vatican, et la charmante Seine de Vietti, qui est au Musée de Lyon. Cette indécision du regard m’a souvent frappé dans les hommes les plus éminents de l’Allemagne.
  13. V. les formules d’initiation du compagnonnage allemand dans mon Introduction à l’Histoire universelle.
  14. Niebelungen, 87. — Il semble que, dans ses compositions, Cornélius ait eu sous les yeux les Niebelungen allemands plus que l’Edda et les Sagas Scandinaves.
  15. V. le Voyage d’Edgar Quinet. 5e volume des Œuvres complètes, 1857.
  16. V. le commencement du Nialsaga. — Salvian. de Provident., l. VII. « Gotorum gens perfida, sed pudica est. Saxones crudelitate efferi, sed castitate mirandi. »
  17. Tacit., Germ., c. xv. « Fortissimus quisque… nihil agens, delegata domus et penatium et agrorum cura feminis senibusque, et infirmissimo cuique ex familia. »
  18. Zozim., l. IV, ap. Script. Fr. I, 584 : — Paul. Oros., l. VII, c. xxxv : « Eugenium tyrannum creare ausus est, legitque hominem, cui titulum imperatoris imponeret, ipse acturus imperium. » Prosper. Aquitan., ann. 394. Marcellin. Chron. ap. Scr. Fr. I, 640. — Claudien (IV Consul. Honor. v. 74) dit dédaigneusement :
    Hunc sibi Germanus famulum delegerat exul.
  19. Triades de l’île de Bretagne, trad. par Probert, p. 381. « La troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de Meiriadog, en l’Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et souveraineté de l’empereur Maxime, pour le soutenir contre les Romains… et aucun d’eux ne revint, mais ils restèrent là et dans Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté. » — En 462, on voit au concile de Tours un évêque des Bretons. — En 468, Anthemius appelle de la Bretagne et établit à Bourges douze mille Bretons. Jornandes, de Reb. Geticis, c. xlv. — Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Sax., p. 282), les Bretons ne s’établirent dans l’Armorique qu’en 532, comme le dit la Chronique du Mont-Saint Michel. — Au reste, il y eut sans doute de toute antiquité, entre la Grande-Bretagne et l’Armorique, un flux et reflux continuel d’émigrations, motivé par le commerce et surtout par la religion (V. César). On ne peut disputer que sur l’époque d’une colonisation conquérante. (Voyez l’Éclaircissement à la fin de ce chapitre.)
  20. Ils eurent le poste d’honneur à la bataille.
  21. Gérontius.
  22. Paul Orose.
  23. Les Hérules et les Lombards se contentèrent du tiers.
  24. Aug. Thierry.
  25. Procope oppose les Goths aux nations germaniques. De Bello Gothico, l. III, c. xxxiii, ap. Scr. Fr. II, 41 : — Paul. Oros. ap. Scr. Fr. I. « Blande, mansuete, innocenterque vivunt, non quasi cum subjectis, sed cum fratribus. »
  26. « Etzel, Atzel, Athila, Athela, Ethela. — Atta, Attî, Aetti, Vater, signiflent dans presque toutes les langues, et surtout en Asie, père, juge, chef, roi. — C’est le radical des noms du roi marcoman Attalus, du Maure Attala, du Scythe Atheas, d’Attalus de Pergame, d’Atalrich, Eticho, Ediko. — Mais il y a un sens plus profond et plus large. Attila est le nom du Volga, du Don, d’une montagne de la province d’Einsiedeln, le nom général d’un mont ou d’un fleuve. Il aurait ainsi un rapport intime avec l’Atlas des mythes grecs. » Jac. Grimm, Altdeutsche Waelder, I, 6.
  27. On voit dans Priscus et Jornandès les Grecs et les Romains l’apaiser souvent par des présents (Priscus, in Corp. Hist. Byzantinæ, I, 72. — Genséric le détermine, par des présents, à envahir la Gaule. — Pour réparation d’un attentat à sa vie, il exige une augmentation de tribut, etc.). — Dans le Wilkinasaga, c. lxxxvii, il est appelé le plus avide des hommes ; c’est par l’espoir d’un trésor que Chriemhild le décide à faire venir ses frères dans son palais.
  28. Jornandès, de rebus Getic. ap. Duchesne, I, 226 : « Forma brevis, lato pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barba, canis aspersus, simo naso, teter colore, originis suæ signa referens. » — Amm. Marcel., XXXI, 1. « Hunni… pandi, ut bipedes existimes bestias : vel quales in commarginandis pontibus effigiati stipites dolantur incompti. » Jornandes, c. xxiv. « Species payenda nigredine, sed veluti quædam (si dici fas est) offa, non facies, habensque magis puncta quam lumina. »
  29. Greg. Tur., l. II, ap. Scr. Fr. I, 163 : « Gaudentius Aëtii pater, Scythiæ provinciæ primoris loci. » — Jornandès dit (ap. Scr. Fr. I, 22) : « Fortissimorum Mœsiorum stirpe progenitus, in Dorostena civitate. » — Aétius avait été en otage chez les Huns (Greg. Tur., loc. cit.), — Parmi les ambassadeurs d’Attila étaient Oreste, père d’Augustule, le dernier empereur d’Occident, et le Hun Édecon, père d’Odoacre, qui conquit l’Italie. Voyez la relation de Priscus.
  30. L’invasion d’Attila en Italie n’y avait pas laissé une impression moins profonde. Dans une bataille qu’il livra aux Romains, aux portes même de Rome, tout, disait-on, avait péri des deux côtés. « Mais les âmes des morts se relevèrent et combattirent avec une infatigable fureur trois jours et trois nuits. »
  31. Attila, dans sa retraite, massacre, selon la légende, les onze mille vierges de Cologne.
  32. Du côté des Romains étaient les Wisigoths et leur roi Théodoric ; du côté des Huns, les Ostrogoths et les Gépides. Un Ostrogoth tua Théodoric.
  33. Je te donnerais volontiers mon bouclier,
    Si j’osais te l’offrir devant Chriemhild…
    N’importe ! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras.
    Ah ! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu’à la terre des Burgundes.
  34. Le chant d’Hildebrand et Hadubrand a été retrouvé et publié en 1812 par les frères Grimm. Ils le croient du viiie siècle. Je ne puis m’empêcher de reproduire ce vénérable monument de la primitive littérature germanique. Il a été traduit par M. Gley (Langue des Francs, 1814) et par M. Ampère (Études hist. de Chateaubriand). J’essaye ici d’en donner une traduction nouvelle.

    « J’ai ouï dire qu’un jour, au milieu des combattants, se défièrent Hildibraht et Hathubraht le père et le fils… Ils arrangeaient leurs armures, se couvraient de leurs cottes d’armes, se ceignaient, bouclaient leurs épées ; ils marchaient l’un sur l’autre. Le noble et sage Hildibraht demande à l’autre, en paroles brèves : Qui est ton père entre les hommes du peuple, et de quelle race es-tu ? Si tu veux me l’apprendre, je te donne une armure à trois fils. Je connais toute race d’hommes. — Hathubraht, fils d’Hildibraht, répondit : Les hommes vieux et sages qui étaient jadis me disaient que Hildibraht était mon père ; moi, je me nomme Hathubraht. Un jour il s’en alla vers l’Orient, fuyant la colère d’Othachr (Odoacre ? ) ; il alla avec Théodorich (Théodoric ? ) et un grand nombre de ses serviteurs. Il laissa au pays une jeune épouse assise dans sa maison, un fils enfant, une armure sans maître, et il alla vers l’Orient. Le malheur croissant pour mon cousin Dietrich, et tous l’abandonnant, lui, il était toujours à la tête du peuple, et mettait sa joie aux combats. Je ne crois pas qu’il vive encore. — Dieu du ciel, seigneur des hommes, dit alors Hildibraht, ne permets point le combat entre ceux qui sont ainsi parents ! Il détache alors de son bras une chaîne travaillée en bracelet que lui donna le roi, seigneur des Huns. Laisse-moi, dit-il, te faire ici ce don ! — Hathubrath répondit : C’est avec le javelot que je puis recevoir, et pointe contre pointe ! Vieux Hun, indigne espion, tu me trompes avec tes paroles. Dans un moment je te lance mon javelot. Vieil homme, espérais-tu donc m’abuser ? Ils m’ont dit, ceux qui naviguaient vers l’Ouest, sur la mer des Vendes, qu’il y eut une grande bataille où périt Hildibraht, fils d’Heeribraht. — Alors, reprit Hildibraht, fils d’Heeribraht : Je vois trop bien à ton armure que tu n’es point un noble chef, que tu n’as pas encore vaincu… Hélas ! quelle destinée est la mienne ! J’erre depuis soixante étés, soixante hivers, expatrié, banni. Toujours on me remarquait dans la foule des combattants, jamais ennemi ne me traina, ne m’enchaîna dans son fort. Et maintenant, il faut que mon fils chéri me perce de son glaive, me fende de sa hache, ou que moi je devienne son meurtrier. Sans doute, il peut se faire, si ton bras est fort, que tu enlèves à un homme de cœur son armure, que tu pilles son cadavre ; fais-le, si tu en as le droit, et qu’il soit le plus infâme des hommes de l’Est, celui qui te détournerait du combat que tu désires. Braves compagnons, jugez dans votre courage lequel aujourd’hui sait le mieux lancer le javelot, lequel va disposer des deux armures. — Là-dessus, les javelots aigus volèrent et s’enfoncèrent dans les boucliers ; puis ils en vinrent aux mains, les haches de pierre sonnaient, frappant à grands coups les blancs boucliers. Leurs membres en furent quelque peu ébranlés, non leurs jambes toutefois… »

  35. Voir les Éclaircissements à la fin de ce chapitre.
  36. « Gum jam terror Francorum rosonaret in his partibus, et omnes eos amore desiderabili cuperent regnare, sanctus Aprunculus, Lingonicæ civitatis episcopus, apud Burgundiones cœpit haberi suspectus. Cumque odium de die in diem cresceret, jussum est ut clam gladio feriretur. Quo ad eum, perlato nuntio, nocte a castro Divionensi… demissus, Arvernis advenit, ibique… datus est episcopus. — Multi jam tune ex Galiis habere Francos dominos summo desiderio cupiebant, Unde factum est, ut Quintianus Ruthenorum episcopus… ab urbe depelleretur. Dicebant enim ei : « quia desiderium tuum est, ut Francorum dominatio teneat terram hanc… » Orto inter eum et cives Gotthos, qui in hac urbe morabantur, suspicio attigit, exprobrantibus civibus, quod velit se Francorum ditionibtis subjugare ; consilioque accepto, cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cum viro Dei nuntiatum fuisset, de nocte consurgens, ab urbe Ruthena egrediens, Arvernos advenit. Ibique a sancto Eufrasio episcopo… benigne susceptus est, decedente ab hoc mundo Apollinari, cum hæc Theodorico rogi nuntiata fuissent, jussit inibi sanctum Quintianum constitui… dicens : Hic ob nobtri amoris zelum ab urbe sua ejectus est. — Hujus tempore jam Chlodovechus regnabat in aliquibus urbibus in Galliis, et ob hanc causam hic pontifex suspectus habitus a Gotthis, quod se Francorum ditionibus subdeve vellet, apud urbeni Tholosam exilio condemnatus, in eo oblit… Septimus Turonum episcopus Volusianus… et octavus Verus… pro memoratæ causæ zelo suspectus habitus a Gotthis in exilium deductus vitam finivit. » Greg. Tur., lib. II, c. xxiii, xxxvi ; l. X, c. xxxi. V. aussi c. xxvi et Vit, Fatr. ap. Scr. Fr., t. III, p. 408.
  37. En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule et percé à travers l’Espagne jusqu’en Mauritanie (Zozime, l. I, p. 646. Aurel. Victor, c. xxxiii.) En 277, Probus les battit deux fois sur le Rhin et en établit un grand nombre sur les bords de la mer Noire. On sait le hardi voyage de ces pirates, qui partirent, ennuyés de leur exil, pour aller revoir leur Rhin, pillant sur la route les côtes de l’Asie, de la Grèce et de la Sicile, et vinrent aborder tranquillement dans la Frise ou la Batavie (Zozime, I, 666). — En 293, Constance transporta dans la Gaule une colonie franque. — En 358, Julien repoussa les Chamaves au delà du Rhin et soumit les Salions, etc. — Clovis (ou mieux Hlodwig), battit Syagrius en 486. — Greg. Tur., l. II, c. ix : « Tradunt multi eosdem de Pannoniâ fuisse digressos, et primum quidem litora Rheni amnis incoluisse : dehinc transacto Rheno, Thoringiam transmeasse. »
  38. Amm. Marcelin, l. XV, ad ann. 355… « Franci, quorum ea tempestate in Palatio multitude florebat… » — Lorsque l’empereur Anastase envoya plus tard à Clovis les insignes du consulat, les titres romains étaient déjà familiers aux chefs des Francs. — Agathias dit, peu après, que les Francs sont les plus civilisés des barbares, et qu’ils ne diffèrent des Romains que par la langue et le costume. — Ce n’est pas à dire que ce costume fût dépourvu d’élégance. « Le jeune chef Sigismer, dit Sidonius Apollinaris, marchait précédé ou suivi de chevaux couverts de pierreries étincelantes ; il marchait à pied, paré d’une soie de lait, brillant d’or, ardent de pourpre ; avec ces trois couleurs s’accordaient sa chevelure, son teint et sa peau… Les chefs qui l’entouraient étaient chaussés de fourrures. Les jambes et les genoux étaient nus. Leurs casaques élevées, étroites, bigarrées de diverses couleurs, descendaient à peine aux jarrets, et les manches ne couvraient que le haut du bras. Leurs saies vertes étaient bordées d’une bande écarlate. L’épée, pendant de l’épaule à un long baudrier, ceignait leurs flancs couverts d’une rhénone. Leurs armes étaient encore une parure… » Sidon, Apollin., l. IV, Epist. xx, ap. Scr. Fr. I, 793. — « Dans le tombeau de Childéric Ier, découvert en 1653 à Tournay, on trouva autour de la figure du roi son nom écrit en lettres romaines, un globe de cristal, un stylet avec des tablettes, des médailles de plusieurs empereurs… Il n’y a rien dans tout cela de trop barbare. » Chateaubriand, Études historiques, III, 212. — Saint Jérôme (dans Frédégaire) croit les Francs, comme les Romains, descendants des Troyens, et rapporte leur origine à un Francion, fils de Priam. « De Francorum vero regibus, beatus Hieronymus, qui jam olim fuerant, scripsit quod prius… Priamum habuisse regem… cum Troja caperetur… Europam média ex ipsis pars cum Francione eorum rege ingressa fuit… cum uxoribus et liberis Rheni ripam occuparunt… Vocati sunt Franci, multis post temporibus, cum ducibus externas dominationes semper negantes. » Fredeg., c. ii. — On sait combien cette tradition a été vivement accueillie au moyen âge.
  39. Dans le long séjour qu’ils firent en Belgique, ils durent nécessairement se mêler aux indigènes, et n’arrivèrent sans doute en Gaule que lorsqu’ils étaient devenus en partie Belges.
  40. Ainsi les Francs s’associent contre les Ariens tous les catholiques de la Gaule.
  41. Grégoire de Tours.
  42. Plusieurs critiques anglais et allemands pensent maintenant, comme l’abbé Dubos, que la royauté des Francs n’avait rien de germanique, mais qu’elle était une simple imitation des gouverneurs impériaux, præsides, etc. Voy. Palgrave, Upon the Commone alth of the England, 1832, 1er vol. — En 406, les Francs avaient tenté vainement de défendre les frontières contre la grande invasion des barbares, et à plusieurs reprises ils avaient obtenu des terres comme soldats romains. Sismondi, I, 174. — Enfin, les bénédictins disent dans leur préface (Scr. r. Fr. I, liii) : « Il n’y a rien, ni dans l’histoire, ni dans les lois des Francs, dont on puisse inférer que les habitants des Gaules aient été dépouillés d’une partie de leurs terres pour former des terres saliques aux Francs. »
  43. Les passages suivants montrent à quel point ils étaient indépendants de leurs rois : « Si tu ne veux pas aller en Bourgogne avec tes frères, disent les Francs à Théodoric, nous te laisserons là et nous marcherons avec eux. » Greg. Tur., l. III, c. xi. — Ailleurs les Francs veulent marcher contre les Saxons qui demandent la paix. « Ne vous obstinez pas à aller à cette guerre où vous vous perdrez, leur dit Glotaire Ier ; si vous voulez y aller, je ne vous suivrai pas. » Mais alors les guerriers se jetèrent sur lui, mirent en pièce sa tente, l’en arrachèrent de force, l’accablèrent d’injures, et résolurent de le tuer, s’il refusait de partir avec eux. Clotaire, voyant cela, alla avec eux, malgré lui. » Ibid., l. IV. c. xvi. — Le titre de roi était primitivement de nulle conséquence chez les barbares. Ennodius, évêque de Paris, dit d’une armée du grand Théodoric : « Il y avait tant de rois dans cette armée, que leur nombre était au moins égal à celui des soldats qu’on pouvait nourrir avec les subsistances exigées des habitants du district où elle campait. »
  44. Greg. Tur., l. II, c. xxxi. — Sigebert et Chilpéric n’épousent Brunehaut et Galsuinthe qu’après leur avoir fait abjurer l’arianisme. — Chlotsinde, fille de Clotaire Ier ; Ingundis, femme d’Ermengild ; Berthe, femme du roi de Kent, convertirent leurs maris.
  45. « Il envoya secrètement dire au fils du roi de Cologne, Sigebert le boiteux : « Ton père vieillit et boite de son pied malade. S’il mourait, je te rendrais son royaume avec mon amitié… » Chlodéric envoya des assassins contre son père et le fît tuer, espérant obtenir son royaume… Et Clovis lui fit dire : « Je rends grâces à ta bonne volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes envoyés, après quoi tu les posséderas tous. » Chlodéric leur dit : « C’est dans ce coffre que mon père amassait ses pièces d’or. » Ils lui dirent : « Plonge ta main jusqu’au fond pour trouver tout. » Lui l’ayant fait et s’étant tout à fait baissé, un des envoyés leva sa hache et lui brisa le crâne. — Clovis ayant appris la mort de Sigebert et de son fils, vint dans cette ville, convoqua le peuple, et dit : « Je ne suis nullement complice de ces choses, car je ne puis répandre le sang de mes parents ; cela est défendu. Mais puisque tout cela est arrivé, je vous donnerai un conseil ; voyez s’il peut vous plaire. Venez à moi, et mettez-vous sous ma protection. » Le peuple applaudit avec grand bruit de voix et de boucliers, l’éleva sur le pavois, et le prit pour roi. — Il marcha ensuite contre Chararic… le fit prisonnier avec son fils, et les fit tondre tous les deux. Comme Chararic pleurait, son fils lui dit : « C’est sur une tige verte que ce feuillage a été coupé, il repoussera et reverdira bien vite. Plût à Dieu que pérît aussi vite celui qui a fait tout cela ! » Ce mot vint aux oreilles de Clovis… Il leur fit à tous deux couper la tête. Eux morts, il acquit leur royaume, et leurs trésors, et leur peuple. — Ragnacaire était alors roi à Cambrai… Clovis ayant fait faire des bracelets et des baudriers de faux or (car ce n’était que du cuivre doré), les donna aux leudes de Ragnacaire pour les exciter contre lui… Ragnacaire fut battu et fait prisonnier avec son fils Richaire… Clovis lui dit : « Pourquoi as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner ? Mieux valait mourir. » Et levant sa hache, il la lui planta dans la tète. Puis se tournant vers Richaire, il lui dit : « Si tu avais secouru ton père, il n’eût pas été enchaîné. » Et il le tua de même d’un coup de hache. Rignomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans… Ayant tué de même beaucoup d’autres rois et ses plus proches parents, il étendit son royaume sur toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour assemblé les siens, il parla ainsi de ses parents qu’il avait lui-même fait périr : « Malheureux que je suis, resté comme un voyageur parmi des étrangers, et qui n’ai plus de parents pour me secourir si l’adversité venait ! » Mais ce n’était pas qu’il s’affligeât de leur mort ; il ne parlait ainsi que par ruse et pour découvrir s’il avait encore quelque parent, afin de le tuer. » Greg. Tur., l. II, xlii.
  46. Prosternebat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu ipsius, et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram eo, et faceret quæ placita erant in oculis ejus. — Ces paroles sanguinaires étonnent dans la bouche d"un historien qui montre partout ailleurs beaucoup de douceur et d’humanité.
  47. Lettre écrite par Clovis à un évêque, à l’occasion de sa guerre contre les Goths.
  48. Grégoire de Tours.
  49. Grégoire de Tours. — Dans la Hesse et la Franconie, ils avaient écartelé ou écrasé sous les roues de leurs chariots plus de deux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribué les membres à leurs chiens et à leurs oiseaux de chasse. Voy. le discours de Theuderic aux siens.
  50. Grégoire de Tours. Un troisième fils de Clodomir échappa, et se réfugia dans un couvent. C’est saint Clodoald ou saint Cloud.
  51. L’expédition de Theudebert ne fut pas la dernière des Francs en Italie. En 584 « le roi Ghildebert alla en Italie, ce qu’apprenant les Lombards, et craignant d’être défaits par son armée, ils se soumirent à sa domination, lui firent beaucoup de présents, et promirent de lui demeurer fidèles et soumis. Le roi, ayant obtenu d’eux ce qu’il désirait, retourna dans les Gaules, et ordonna de mettre en mouvement une armée qu’il fit marcher en Espagne. Cependant il s’arrêta. L’empereur Maurice lui avait donné, l’année précédente, cinquante mille sols d’or pour chasser les Lombards de l’Italie. Ayant appris qu’il avait fait la paix avec eux, il redemanda son argent ; mais le roi, se confiant en ses forces, ne voulut pas seulement lui répondre là-dessus. » Greg, Tur. l. VI, c. xlii.
  52. Blessé par un taureau sauvage.
  53. La première fois qu’ils l’envahirent, Childebert et Clotaire prétendaient venger leur sœur, maltraitée par son mari Amalaric, roi des Wisigoths, qui voulait la convertir à l’arianisme. Elle avait envoyé à ses frères un mouchoir teint de son sang. (Grégoire de Tours.)
  54. Sidon Apollin., l. VIII, Epist. ix : « Istic (à Bordeaux) Saxona cærulum videmus assuetum ante sala, solum timere. » Carmen VIII :
    Quin et Aremoricus piratam Saxona tractus
    Sperabat, cui pelle salum sulcare Britannum
    Ludus, et assuto, glaucum mare findere lembo.
  55. Clovis lui-même choisit des Romains pour les envoyer en ambassade, Aurelianus en 481, Paternus en 507 (Greg. Tur. Epist. c. xviii, xxv). On rencontre une foule de noms romains autour de tous les rois germains : un Aridius est le conseiller assidu de Gondebaud (Greg. Tur., l. II, c. xxxii). — Arcadius, sénateur arverne, appelle Childéric Ier dans l’Auvergne et s’entremet pour le meurtre des enfants de Clodomir (Id., l. III, c. ix, xviii). — Asteriolus et Secundinus, « tous deux sages et habiles dans les lettres et la rhétorique, » avaient beaucoup de crédit (en 547) auprès de Theudebert (Ibid., c. xxxiii). — Un ambassadeur de Gontran se nomme Félix (Greg. Tur., l. VIII, c. xiii) ; son référendaire, Flavius, (l. V, c. xlvi). Il envoie un Claudius pour tuer Eberulf dans Saint-Martin de Tours (l. VIII, c. xxix). — Un autre Claudius est chancelier de Childebert II (Greg. de Mirac. S. Martini, l. IV). — Un domestique de Brunehaut se nomme Flavius (Greg. Tur., l. IX, c. xix). À son favori Protadius succède « le Romain Claudius, fort lettré et agréable conteur » (Fredegar., c. xxviii). Dagobert a pour ambassadeurs Servatus et Paternus, pour généraux Abundantius et Venerandus, etc. (Gesta Dagoberti, passim)… etc., etc. — Sans doute plus d’un roi Mérovingien perdit dans ce contact avec les vaincus la rudesse barbare, et voulut apprendre avec ses favoris l’élégance latine : Fortunat écrit à Charibert :
    Floret in eloquio lingua latina tuo.
    Qualis es in propria docto sermone loquela
    Qui nos Romano vincis in eloquio !
    — « Sigebertus erat elegans et versutus. » — Sur Chilpéric, V. plus bas. — Les Francs semblent avoir eu de bonne heure la perfidie byzantine : « Franci mendaces, sed hospitales (sociables ?… » Salvian., l. VII, p. 169. « Si pejeret Francus, quid novi faceret ; qui perjurium ipsum sermonis genus esse putat, non criminis. » Salvian., l. IV, c. xiv. — « Franci, quibus familiare est ridendo fidem frangere. » Flav. Vopiscus in Proculo.}}
  56. Grégoire de Tours.
  57. Frédégaire parle de la tyrannie fiscale d’un Protadius, maire du palais en 605, sous Theuderie, et favori de Brunehaut.
  58. Lorsque les Saxons rentrèrent dans leur pays, ils trouvèrent la place prise : « Au temps du passage d’Alboin en Italie, Clotaire et Sigebert avaient placé, dans le lieu qu’il quittait, des Suèves et d’autres nations ; ceux qui avaient accompagné Alboin, étant revenus du temps de Sigebert, s’élevèrent contre eux et voulurent les chasser et les faire disparaître du pays ; mais eux leur offrirent la troisième partie des terres, disant : Nous pouvons vivre ensemble sans nous combattre. » Les autres, irrités parce qu’ils avaient auparavant possédé ce pays, ne voulaient aucunement entendre à la paix. Les Suèves leur offrirent alors la moitié des terres, puis les deux tiers, ne gardant pour eux que la troisième partie. Les autres le refusant, les Suèves leur offrirent toutes les terres et tous les troupeaux, pourvu seulement qu’ils renonçassent à combattre ; mais ils n’y consentirent pas, et demandèrent le combat. Avant de le livrer, ils traitèrent entre eux du partage des femmes des Suèves, et de celle qu’aurait chacun après la défaite de leurs ennemis qu’ils regardaient déjà comme morts ; mais la miséricorde de Dieu, qui agit selon sa justice, les obligea de tourner ailleurs leurs pensées ; le combat ayant été livré, sur vingt-six mille Saxons, vingt mille furent tués, et des Suèves, qui étaient six mille quatre cents, quatre-vingts seulement furent abattus, et les autres obtinrent la victoire. Ceux des Saxons qui étaient demeurés après la défaite jurèrent, avec des imprécations, de ne se couper ni la barbe ni les cheveux jusqu’à ce qu’ils se fussent vengés de leurs ennemis ; mais ayant recommencé le combat, ils éprouvèrent encore une plus grande défaite, et ce fut ainsi que la guerre cessa. » Greg. Tur., l. V, c. xv. V. aussi Paul Diacre, De Gestis Langobardorum, ap. Muratori, I.
  59. Grégoire de Tours. Frédégonde donne un breuvage à deux clercs pour qu’ils aillent assassiner Childebert.
  60. Une affranchie, possédée de l’esprit de Python, riche, vêtue d’habits magnifiques, se réfugie auprès de Frédégonde. (Greg. Tur. l. VII, cxliv.) — Claudius promet à Frédégonde et à Gontran de tuer Eberulf, meurtrier de Chilpéric, dans la basilique de Tours : « Et cum iter ageret, et consuetudo est barbarorum, auspicia intendere cœpit. Simulque interrogare multos si virtus beati Martini de præsenti manifestaretur in perfidis. » c. xxix.

    Le paganisme est encore très-fort à cette époque. Dans un concile où assistèrent Sonnat, évêque de Reims, et quarante évêques, on décide : « Que ceux qui suivent les augures et autres cérémonies païennes, ou qui font des repas superstitieux avec des païens, soient d’abord doucement admonestés et avertis de quitter leurs anciennes erreurs ; que s’ils négligent de le faire, et se mêlent aux idolâtres et à tous ceux qui sacrifient aux idoles, ils soient soumis à une pénitence proportionnée à leur faute. » Frodoart, l. II, c. v. — Dans Grégoire de Tours (l. VIII, c. xv), saint Wulfllaïc, ermite de Trêves, raconte comment il a renversé (en 585) la Diane du lieu et les autres idoles. — Les conciles de Latran, en 402, d’Arles, en 452, défendent le culte des pierres, des arbres et des fontaines. On lit dans les canons du concile de Nantes, en 658 : « Summo decertare debent studio episcopi et eorum ministri, ut arbores dæmonibus consacratæ quas vulgus colit, et in tenta veneratione habet ut nec ramum nec surculum inde audeat amputare, radicitus exsindantur atque comburantur. Lapides quoque quos in ruinosis, locis et silvestribus dæmonum ludificationibus decepti venerantur, ubi et vota vovent et deferunt, funditus effodiantur, atque in tali loco projiciantur, ubi nunquam a cultoribus suis inveniri possint. Omnibusque interdicatur ut nullus candelam vel aliquod munus alibi deferat nisi ad ecclesiam Domino Deo suo… » Sirmund., t. III, Conc. Galliæ. V. aussi le vingt-deuxième canon du Concile de Tours, en 567, et les Capitulaires de Charlemagne, ann. 769.

  61. « De Frédégonde te souvienne, » dit saint Ouen à son ami Ébroin, défenseur de la Neustrie contre l’Ostrasie. — La prédominance appartint d’abord à la Neustrie. Depuis Clovis, et avant le complet anéantissement de l’autorité royale, sous les maires du palais, quatre rois ont réuni toute la monarchie franque ; ce sont des rois de Neustrie : — Clotaire Ier, 558-561. — Clotaire II, 613-628. — Dagobert Ier, 631-638. — Clovis II, 655-656. — En effet, c’était en Neustrie que s’était établi Clovis, avec la tribu alors prépondérante. — La Neustrie était plus centrale, plus romaine, plus ecclésiastique. — L’Ostrasie était en proie aux fluctuations continuelles de l’émigration germanique.
  62. « Les bourgs situés aux environs de Paris furent entièrement consumés par la flamme, dit Grégoire de Tours ; l’ennemi détruisit les maisons comme tout le reste, et emmena même les habitants en captivité. Sigebert conjurait qu’on n’en fit rien ; mais il ne pouvait contenir la fureur des peuples venus de l’autre bord du Rhin. Il supportait donc tout avec patience, jusqu’à ce qu’il pût revenir dans son pays. Quelques-uns de ces païens se soulevèrent contre lui, lui reprochant de s’être soustrait au combat ; mais lui, plein d’intrépidité, monta à cheval, se présenta devant eux les apaisa par des paroles de douceur, et ensuite en fit lapider un grand nombre. »
  63. Chilpéric vint à Paris prendre les trésors de Brunehaut, et la relégua elle-même à Rouen, et ses filles à Meaux.
  64. Grégoire de Tours.
  65. Greg. Tur., liv. VII, cxlv. — « Sed versiculi illi, dit Grégoire de Tours, nulli penitus metricæ conveniunt rationi. » Liv. V, c. xlv. — Cependant la tradition lui attribue l’épitaphe suivante sur saint Germain-des-Prés :
    Ecclesiæ speculum, patriæ vigor, ara reorum.
    Et pater, et medicus, pastor amorque gregis,
    Germanus virtute, fide, corde, ore beatus ;
    Carne tenet tumulum, mentis honore polum.
    Vir cui dura nihil nocuerunt fata sepulcri :
    Vivit enim, nam mors quem tulit ipsa timet.
    Crevit adhuc potius justus post funera ; nam qui
    Fictile vas fuerat, gemma superna micat.
    Hujus opem et meritum mutis data verba loquuntur,
    Redditus et cæcis predicat ore dies.
    Nunc vir apostolicus, rapiens de carne trophæum,
    Jure triumphali considet arce throni
    .
    (Apud Aimoin., l. III, c. x.)
    Il ajouta des lettres à l’alphabet… « et misit epistolas in universas civitates regni sui, ut sic pueri docerentur, ac libri antiquitus scripti, planatipumice rescriberentur. » Greg. Tur., l. V, xlv.
  66. Voy. dans Grég. de Tours (l. VI, c. xxii) sa clémence envers un évêque qui avait dit, entre autres injures, qu’en passant du royaume de Gontran dans celui de Chilpéric, il passait de paradis en enfer. — Cependant, ailleurs il se plaint amèrement des évêques (ibid., l. VI, c. xlvi) ; « Nullum plus odio habens quam ecclesias ; aiebat enim plerumque : Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce divitiæ nostræ ad ecclesias sunt translatæ ; nulli penitus, ni soli episcopi regnant ; periit honor noster, et transiit ad episcopos civitatunt. »
  67. On peut juger de la violence de ce gouvernement par la manière dont Chilpéric dota sa fille Rigunthe. Il fit enlever comme esclaves, pour la suivre en Espagne, une foule de colons royaux ; un grand nombre se donnèrent la mort, et le cortège partit en chargeant le roi de malédictions.
  68. Grégoire de Tours.
  69. Grégoire de Tours.
  70. Une femme guérit son fils de la fièvre quarte, en lui donnant de l’eau où elle avait fait infuser une frange du manteau de Gontran. (Grégoire de Tours.)
  71. Grégoire de Tours : « Gontran protégeait Frédégonde et l’invitait souvent à des repas, lui promettant qu’il serait pour elle un solide appui, un certain jour qu’ils étaient ensemble, la reine se leva et dit adieu au roi, qui la retint en lui disant ; « Prenez encore quelque chose. » Elle lui dit : « Permettez-moi, je vous en prie, seigneur, car il m’arrive, selon la coutume des femmes, qu’il faut que je me lève pour enfanter. » Ces paroles le rendirent stupéfait, car il savait qu’il n’y avait que quatre mois qu’elle avait mis un fils au monde : il lui permit cependant de se retirer. »
  72. Grégoire de Tours.
  73. « Comme Gondovald cherchait de tous côtés des secours, quelqu’un lui raconta qu’un certain roi d’Orient, ayant enlevé le pouce du martyr saint Serge, l’avait implanté dans son bras droit, et que lorsqu’il était dans la nécessité de repousser ses ennemis, il lui suffisait d’élever le bras avec confiance ; l’armée ennemie, comme accablée de la puissance du martyr, se mettait en déroute. Gondovald s’informa avec empressement s’il y avait quelqu’un en cet endroit qui eût été jugé digne de recevoir quelques reliques de saint Serge. L’évêque Bertrand lui désigna un certain négociant nommé Euphron, qu’il haïssait, parce qu’avide de ses biens, il l’avait fait raser autrefois, malgré lui, pour le faire clerc ; mais Euphron passa dans une autre ville et revint lorsque ses cheveux eurent repoussé. L’évêque dit donc : « Il y a ici un certain Syrien nommé Euphron, qui, ayant transformé sa maison en une église, y a placé les reliques de ce saint et, par le pouvoir du martyr, il a vu s’opérer plusieurs miracles, car, dans le temps que la ville de Bordeaux était en proie à un violent incendie, cette maison, entourée de flammes, en fut préservée. » Aussitôt Mummole courut promptemcnt avec l’évêque Bertrand à la maison du Syrien, y pénétra de force, et lui ordonna de montrer les saintes reliques. Euphron s’y refusa ; mais, pensant qu’on lui tendait des embûches par méchanceté, il dit : « Ne tourmente pas un vieillard et ne commets pas d’outrages envers un saint ; mais reçois ces cent pièces d’or et retire-toi. » Mummole insistant, Euphron lui offrit deux cents pièces d’or ; mais il n’obtint point à ce prix qu’ils se retirassent sans avoir vu les reliques. Alors Mummole fit dresser une échelle contre la muraille (les reliques étaient cachées dans une châsse au bout de la muraille, contre l’autel), et ordonna au diacre d’y monter. Celui-ci, étant donc monté au moyen de l’échelle, fut saisi d’un tel tremblement lorsqu’il prit la châsse, qu’on crut qu’il ne pourrait descendre vivant. Cependant, ayant pris la châsse attachée à la muraille, il l’emporta. Mummole, l’ayant examinée, y trouva l’os du doigt du saint, et ne craignit pas de le frapper d’un couteau. Il avait placé un couteau sur la relique et frappait dessus avec un autre. Après bien des coups qui eurent grand’peine à le briser, l’os, coupé en trois parties, disparut soudainement. La chose ne fut pas agréable au martyr, comme la suite le montra bien. » — Ces Romains du Midi respectaient les choses saintes et les prêtres bien moins que les hommes du Nord. On voit un peu plus loin qu’un évêque ayant insulté le prétendant à table, les ducs Mummole et Didier l’accablèrent de coups. — Greg. Tur., l. VII, ap. Scr. Rer. Fr., t. II, p. 302.
  74. Ainsi dans Shakespeare, Macbeth, acte V… « Je regardais du côté de Rimham, quand tout à coup il m’a semblé que la forêt se mettait en mouvement… » — De même l’armée des hommes de Kent qui marcha contre Guillaume le Conquérant, après la bataille d’Hastings.
  75. Frédégaire.
  76. Moine de Saint-Gall.
  77. Fredegar., c. lx : « Luxuriæ supra modum deditus, tres habebat, ad instar Salomonis, reginas, maxime et plurimas concuibinas… Nomina concubinarum, eo quod plures fuissent, increvit huic chronicæ inseri. »
  78. Gesta Dagob., c. i, ap. Scr. Rer. Fr., II, 580. « Clotharius tum præcipue illud memorabile suæ potentiæ posteris reliquit indicium, quod rebellantibus adversus se Saxonibus, ita eos armis perdomuit, ut omnes virilis sexus ejusdem terræ incolas, qui gladii, quem tum forte gerebat, longitudinem excesserint, peremerit. »
  79. Fredegar., c. xlviii : « Homo quidam, nomine Samo, natione Francus, de pago Sennonago, plures secum negotiantes adscivit ; ad exercendum negotium in Sclavos, cognomento Winidos, perrexit. Sclavi jam contra Avaros, cognomento Chunos… cœperant bellare… Cum Chuni in exercitu contra gentem quamlibet adgrediebant, Chuni pro castris adunato illorum exercitu stabant ; Winidi vero pugnabant, etc… Chuni ad hyemandum annis singulis in Sclavos veniebant : uxores Sclavorum et filias eorum stratu sumebant… Winidi, cernentes utilitatem Samonis, eum super se eligunt regem. Duodecim uxores ex genere Winidorum habebat. »
  80. Fredegar., c. lxxii : « Cum dispersi per domos Bajoariorum ad hyemandum fuissent, consilio Francorum Dagobertus Bajoariis jubet ut Bulgaros illos cum uxoribus et liberis unusquisque in domo sua in una nocte Bajoarii interficerent : quod protinus a Bajoariis est impletum. »
  81. Τοῦ χώρου ἐπίσϰοποι. — Dans les Capitulaires de Charlemagne, on les nomme : « Episcopi villani ; » — Hinemar, opusc. 33, c. xvi : vicani. — Canones Arabici Nicænæ Synodi : « Chorepiscopus est loco episcopi, super villas et monasteria, et sacerdotes villarum. » — Voy. le Glossaire de Ducange, t. II.
  82. Saint Domnole, aimé de Clotaire pour avoir souvent caché ses espions du vivant de Childebert, allait en récompense être élevé au siège d’Avignon. Mais il supplie le roi « ne permiteret simplicitatem illius inter senatores sophisticos ac judices philosophicos fatigari. » Clotaire le fit évêque du Mans. Greg. Turon., l. VI, c. ix.}}
  83. Dans l’île d’Anglesey, il y a deux places appelées encore le Cercle de l’Astronome, Cœrrig-Bruydn, et la Cité des Astronomes, Cœr-Edris. Rowland, Mona antiqua p. 84. Low, Hist. of Scotl. p. 277.
  84. Solitaires de Dieu. Deus et Celare, Cella, ont des racines analogues dans les langues latine et celtique.
  85. Les femmes et les enfants des culdées réclamaient une part dans les dons faits à l’autel. (Low.)
  86. Carpentier, Suppl. au Gloss. de Ducange : « In Hybernia lac adhibitum fuisse ad baptizandos divitum filios, qui domi baptizabantur, testis est Bened. abbas Petroburg. » T. I, p. 30. (On plongeait trois fois les enfants dans de l’eau, ou dans du lait si les parents étaient riches ; le concile de Cashel (1171) ordonna de baptiser à l’église.) — Ex Concil. Neocesariensi, in vet. Pœnitentiali, discimus infantem posse baptizari inclusum in utero materne, cujus hæc sunt verba : « Prægnans mulier baptizetur, et postea infans. » — On voyait souvent en Irlande des évêques mariés. O’Halloran, t. III. — Au ixe siècle, les Bretons se rapprochaient par la liturgie et la discipline de l’Église bretonne anglaise. Louis le Débonnaire, remarquant que les religieux de l’abbaye de Landévenec portaient la tonsure dans la forme usitée chez les Bretons insulaires, leur ordonna de se conformer en cela, comme en tout, aux décisions de l’Église de Rome. D. Lobineau, preuves II, 26. — D. Morice, preuves I, 228.
  87. Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint Jérôme.)
  88. Saint Loup naquit à Toul, épousa la sœur de saint Hilaire, évêque d’Arles, fut moine à Lerins, puis évéque de Troyes. — Saint Germain, né à Auxerre, fut d’abord duc des troupes de la marche Armorique et Nervicane. De retour à Auxerre, il se livrait tout entier à la chasse, et élevait des trophées en mémoire des succès qu’il y obtenait. Saint Aniator, évêque de la ville, l’en chassa, puis le convertit et l’ordonna prêtre malgré lui. Il eut pour disciples sainte Geneviève et saint Patrice. Saint Germain et saint Martin, le chasseur et le soldat, étaient les deux saints les plus populaires de la France. Mais saint Hubert succéda à saint Germain dans le patronage des chasseurs.
  89. Saint Colomban explique lui-même le rapport mystique de son nom avec les mots jona, barjona, qui signifient colombe dans les livres saints.
  90. Nous avons son éloquente réponse à un concile assemblé contre lui. — Bibliotli. max Patrum, III, Epist. 2, ad Patres cujusdam gallicanæ super quæstiones paschæ congregatæ : « Unum deposco a vestra sanctitate ut… quia hujus diversitatis author non sim, ac pro Christo salvatore, communi domino ac Deo, in has terras peregrinus processerim, deprecor vos per communem dominum qui judicaturum… ut mihi liceat cum vestra pace et charitate in his sylvis silere et vivere juxta ossa nostrorum fratrum decem el septem defunctorum, sicut usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis… Capiat nos simul, oro, Gallia, quos capiet regnum cœlorum, si boni simus meriti… Confiteor conscientiæ meæ secreta, quod ulus credo traditioni patriæ meæ… »
  91. L’Église de Rome était fortement intéressée à supprimer les écrits d’un ennemi, qui avait pourtant laissé dans la mémoire des peuples une si grande réputation de sainteté. Aussi la plupart des livres de saint Colomban ont péri. Quelques-uns se trouvaient encore au xvie siècle à Besançon et à Bobbio, d’où ils furent, dit-on, portés aux bibliothèques de Rome et de Milan.
  92. Bibl. max. PP. XII, p. 2. La base de la discipline est
  93. l’obéissance absolue jusqu’à la mort. « Obedientia usque ad quem modum definitur ? Usque ad mortem certe, quia Christus usque ad mortem obedivit Patri pro nobis. » — Quelle est la mesure de la prière ? « Est vera orandi traditio, ut possibilitas ad hoc destinati sine fastidio voti prævaleat. » Celui qui perd l’hostie aura pour punition un an de pénitence. — Qui la laisse manger aux vers, six mois. — Qui laisse le pain consacré devenir rouge, vingt jours. — Qui le jette dans l’eau par mépris, quarante jours. — Qui le vomit par faiblesse d’estomac, vingt jours ; — par maladie, dix jours. — Six coups, douze coups, douze psaumes à réciter, etc., pour celui qui n’aura pas répondu amen au bénédicité, qui aura parlé en mangeant, qui n’aura pas fait le signe de la croix sur sa cuiller (qui non signaverit cochlear quo lambit), ou sur la lanterne allumée par un plus jeune frère. — Cent coups à celui qui fait un ouvrage à part. — Dix coups à celui qui a frappé la table de son couteau ou qui a répandu de la bière. — Cinquante à celui qui ne s’est pas courbé pour prier, qui n’a pas bien chanté, qui a toussé en entonnant les psaumes, qui a souri pendant l’oraison ou qui s’amuse à conter des histoires. — Celui qui raconte un péché déjà expié sera mis au pain et à l’eau pour un jour (pour que l’on ne réveille pas en soi les tentations passées ? ). — « {{lang|la|Si quis monachus dormierit in una domo cum muliere, duos dies in pane et aqua ; si nescivit quod non debet unum diem. — Castitas vera monachi in cogitationibus judicatur… etquid prodest virgo corpore, si non sit virgo mente ?
  94. Pour se dispenser de suivre Colomban en Italie, saint Gall prétendait avoir la fièvre.. « Ille vero existimans eum pro laboribus ibi consummandis amore loci detentum, viæ longioris detractare laborera, dicit ei : Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro me laboribus fatigari ; tamen hoc dicessurus denuntio, ne, vivente me in corpore, missam celebrare præsumas. » — Un ours vint servir saint Gall dans sa solitude, et lui apporter du bois pour entretenir son feu. Saint Gall lui donna un pain : « Hoc pacto montes et colles circumpositos habeto communes. » Poétique symbole de l’alliance de l’homme et de la nature vivante dans la solitude.
  95. Les Bollandistes disent très-bien qu’il y a entre la règle de saint Colomban et celle de saint Benoît la même différence qu’entre les règles des franciscains et des dominicains. C’est l’opposition de la loi et de la grâce. L’ordre de Saint-Benoît devait prévaloir : 1° sur le rationalisme des pélagiens ; 2° sur le mysticisme de saint Colomban.
  96. « In infantia Sigiberti omnes Austrasii, cum eligerent Chrodinum majorem domus… Ille respuens… Tunc Gogonem eligunt. » Greg. Tur., Epitom., c. lviii. Ann. 628. Defuncto Gondoaldo… Dagobertus rex Erconaldum, virum illustrem, in majorem domus statuit… » — 656. « Defuncto Erconaldo… Franci, in incertum vacillantes, prætinito consilio Ebruino hujus honoris altitudine majorem domo in aula regis statuunt » (Dagobert était mort et ils avaient élu pour roi Clotaire III). Gesta Reg. Fr. c. xlii, xlv. — 626. « Clotarius II… cum proceribus et leudis Burgundiæ Trecassis conjungitur, cum eos sollicitasset, si vellent, mortuo jam Warnachario, alium in ejus honoris gradum sublimare. Sed omnes, unanimiter denegantes, se nequaquam velle majorem domus eligere, regisgratiam obnixe petentes cum rege transigere… » Fredegar., c. liv, ap. Scr. Fr., II, 435. — 641. « Flaochatus, genere Francus, Major domus in regnum Burgundiæ, electione pontificum et cunetorum ducum, a Nantichilde regina in hune gradum honoris nobiliter stabilitur. » Id., c. lxxxix, ibid. 447. — M. Pertz, dans son ouvrage intitulé : Geschichte der Merowingischen Hausmeier (1819), a réuni tous les noms par lesquels on désignait les maires du palais : Major domus regiæ, domus regalis, domus, domus palatii, domus in palatio, palatii, in aula. Senior domus. — Princeps domus. — Princeps palatii. — Præpositus palatii. — Præfectus domus regiæ. — Præfectus palatii. — Præfectus aulæ. — Rector palatii. — Nutritor et bajulus regis ? (Fred., c. lxxxvi.) Rector aulæ, imo totius regni. — Gubernator palatii. — Moderator palatii. — Dux palatii, Custos palatii et Tutor regni. — Subregulus. Ainsi le maire devint presque le roi, et réciproquement gouverner le royaume s’exprima par gouverner le palais. — Bathilda regina, quæ cum Chlotario, filio Francorum, regebat palatium. »
  97. La querelle de saint Léger et d’Ébroin enveloppait aussi une querelle nationale, une haine de villes. Saint Léger, évêque d’Autun, avait pour lui l’évêque de Lyon, et contre lui les évêques de Valence et de Châlons. Ces deux villes faisaient ainsi la guerre à leurs rivales, les deux capitales de la Bourgogne. — Lorsque saint Léger se fut livré volontairement à ses ennemis, Autun n’en fut pas moins obligé de se racheter. Ils voulaient chasser aussi l’évêque de Lyon, mais les Lyonnais s’armèrent pour le défendre. Les villes prennent évidemment part active à la querelle.
  98. Grégoire de Tours. — Basine a le don de seconde vue, comme la Brunhild de l’Edda. Comme Brunhild, elle se livre au plus vaillant.
  99. Fredegarius, ap. Scr. Rer. Fr. II, 414 : « Optaveram et ego ut mihi succumberet talis dicendi facundia, ut vel paululum esset ad instar. Sed rarius hauritur, ubi non est perennitas aquæ. Mundus jam senescit, ideoque prudentiæ acumen in nobis epescit, nec quisquam potest hujus temporis, nec pæsumit oratoribus præcedentibus esse consimilis. »
  100. Un roi d’Irlande, nommé Cormac, écrivit en 260 de Triadibus et quelques triades sont restées dans la tradition irlandaise sous le nom de Fingal. Les Irlandais marchaient au combat trois par trois ; les highlanders d’Écosse, sur trois de profondeur. Nous avons déjà parlé de la trimarkisia — Au souper, dit Giraldus Cambrensis, les Gallois servent un panier de végétaux devant chaque triade de convives ; ils ne se mettent jamais deux à deux (Logan, the Scotish Gaël).