Histoire de France (Radiguet, 1921)

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Histoire de France
Raymond Radiguet

Revue Les Écrits Nouveaux Tome VII - 6
(juin 1921)



HISTOIRE DE FRANCE


La vie est sommeil dont nous tire
La mort, par les pieds les cheveux

Exauçant mes timides vœux
Comme c'est gentil à vous, reine,
D'avoir voulu, vous, en personne
M'entrouvrir du parc de Versailles
La porte, avec la clef des songes

Pour me faire à nouveau plaisir
Roulez-vous sur votre gazon
Dont le peuple jaloux disait
Qu'en même temps que vos moutons
Le coiffeur royal les frisait !

Car des deux maris, le jaloux
Que s'en aillent vos jeux vos ris
Vers cette bergère : Versailles,
C'était non le roi mais Paris

Semblant dans le gazon chercher
De Gygès la bague perdue
Vous vous promeniez entre amies
Respirant un peu, en cachette

Un amant, il l'eût pardonné
Mais pareils feux de pensionnaires.
Ne les peut comprendre un mari

Avouez, Marie-Antoinette
(Et bien qu'en public je sois prêt
A soutenir tout le contraire)
Que ces prétextes de mains-chaudes
Les parties de saute-mouton
Étaient un peu moins innocentes
Que jeux d'agneaux venant de naître.

Un beau four le mari jaloux
Pour venir à bout de sa reine
Demande l'aide du docteur

Elle se morfond et lamente
Dans humiliante prison
Dans cette chemise de nuit
Juste laissant libre la tête

Vous n'êtes au bout de vos peines
Marie-Antoinette, sachez
Que ne vous seront inutiles
Aucun des jeux que vous apprîtes

Puisqu'ils sont bel et bien partis
Les fours des rubans aux paniers
Passez la tête à la lucarne
Où l'on voit le prince Charmant

Et que nulle arrière-pensée
Ne gâche l'ultime partie
De saute-mouton, de main-chaude
Bientôt votre main sera froide

Des perles de votre collier
Gygès suivra le pointillé
Car à ce mince col de cygne
La bague de Gygès suffit
Pour escamoter votre tête

Du saute-mouton en public
Clandestines sœurs, vos amours,
En serait-ce le souvenir,

Ou le roulement des tambours
(Trapèze !) au moment du péril
Qui vous fait peur, ô débutante ?

Mais, tressé pour des bergeries
Moins sanglantes, de ce panier
Bien que de rubans défleuri
Vous rassure la vue. A tort.





Plus la peine de vous cacher
Parmi les arbres de Versailles
Mon bel arbuste foudroyé
Au bout du plaisir, qui, d'un jet
Peu féminin, jusques au ciel
Lancez oiseaux et sève mièvre

C'est le coup de foudre, dit-on.
Soyez plus farouche, ma reine
Et pour lucidement goûter
La pomme d'amour que vous offre
La mort, oui, le prince Charmant
Refusez que l'on vous endorme

Déjà la vie est long sommeil
Sous les pommiers au bois dormant
Et ses songes font croire à l'homme
Qu'il ne dort pas. Nous crûmes vivre,
Éternité ! Heureusement
Que de toi la mort nous délivre.




RAYMOND RADIGUET.