Histoire de France sous Louis XIII de M. Bazin

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Histoire de France sous Louis XIII de M. Bazin
Revue des Deux Mondes, période initialetome 17 (p. 802-829).


HISTOIRE


DE FRANCE


SOUS LOUIS XIII,


PAR M. BAZIN[1]




Le règne de Louis XIII est une transition perpétuelle et générale : dans tous les sens, dans toutes les directions, la France part d’un point, et marche vers un but nouveau.

La politique extérieure est renouvelée. La France a énergiquement résisté aux envahissemens des deux branches espagnole et allemande de la maison d’Autriche, sous François Ier, Henri II et Henri IV ; mais elle a servi les projets de monarchie universelle de cette maison, par son impuissance, durant les guerres de religion : elle les sert, par son concours, sous la régence de Marie de Médicis et dans les années qui suivent, portant au trône impérial l’Autrichien Ferdinand II, à la diète électorale de Francfort, et préparant aux conférences d’Ulm son triomphe sur l’électeur Palatin. Tout change sous le ministère de Richelieu : la France passe de la défense à l’attaque ; elle abaisse sans retour l’Espagne et l’Autriche, se place elle-même au premier rang, et se constitue puissance prépondérante dans les affaires de l’Europe. Le traité de Westphalie ne répond assurément pas à sa date : en apparence, c’est un fait dépendant du règne de Louis XIV ; en réalité, ce n’est que la suite et l’appendice du règne de Louis XIII.

Un mouvement identique s’opère dans le gouvernement intérieur. La monarchie tempérée, la monarchie mêlée de royauté, d’aristocratie, de représentation nationale, de pouvoir parlementaire, devient absolue sous Richelieu, qui passe et qui laisse en toute propriété au souverain le pouvoir fondé en viager pour le ministre.

Il en est de même dans la législation ; car le cahier du tiers-état présenté à la fin des états-généraux de 1614 renferme déjà, relativement aux personnes et à la propriété, les plus sages dispositions législatives des codes de Louis XIV, et de nos codes modernes.

On retrouve cette transition dans les rapports de la société religieuse avec la société politique. L’église sort des guerres et des intrigues où elle s’était souvent souillée, pour devenir exclusivement la régulatrice de la foi et de la conscience. Les membres du clergé, de laïques fougueux et désordonnés que distinguait seul le costume, deviennent de graves ministres, de saints prêtres. Aux états-généraux de 1614, l’évêque Fenouillet parle déjà ce langage d’onction et de charité qui, dans la bouche de Fénelon, ramènera à la morale et à la religion : déjà, au commencement du règne suivant, le turbulent cardinal de Retz sera un étonnement et un scandale ; déjà l’on pressent ; la vie austère, évangélique, d’Arnauld, de Bossuet et de tout le clergé de Louis XIV. De plus, la profonde séparation entre les intérêts temporels et spirituels s’établit. D’un côté, la réforme cesse d’être une faction armée, un état dans l’état, pour devenir une simple croyance religieuse ; d’autre part, dans la communion catholique, on formule de la manière la plus précise l’indépendance de la couronne de France à l’égard de l’église et de la cour de Rome ; l’on prépare la consolidation des libertés de l’église gallicane.

Comme la politique et comme l’église, les mœurs se modifient. En une circonstance solennelle, l’égalité de tous devant la loi est proclamée. L’on touche au moment où le règne de la force fera définitivement place à celui du droit et du mérite. Colbert peut devenir ministre, et Fabert maréchal de France.

Enfin, la littérature et les arts ont leur part dans le renouvellement de la société. La composition s’élève à une régularité puissante. Balzac dans la prose, Corneille au théâtre, Malherbe dans la poésie lyrique, Poussin et Vouët dans la peinture, ouvrent ce grand mouvement intellectuel qui atteindra son apogée sous Louis XIV.

Changement prodigieux, admirable rénovation, à la suite desquels la France devint la première puissance de l’Europe par les armes, par l’intelligence, et à bien des égards, quoiqu’on l’ignore ou qu’on le nie, par la liberté, au moins civile. Après avoir montré le terme où parvint la France, sous ce règne, nous repasserons dans les diverses routes qu’elle a parcourues, et nous observerons avec attention sa marche. Pour être intelligible, il nous faut remonter au XVIe siècle. Charles-Quint et Philippe II employèrent leur vie à établir la monarchie universelle et à imposer à l’Europe l’unité catholique. Contester ce projet peut être le sujet d’un jeu d’esprit, mais non la matière d’une discussion sérieuse. François Ier et Henri II, pendant un demi-siècle, disputèrent pied à pied le terrain à Charles-Quint et à son fils, et, en défendant l’indépendance de la France, couvrirent et protégèrent celle de l’Europe. Les chances de réussite tournèrent du côté de Philippe II durant nos guerres de religion ; puis l’essor de cette grande fortune fut arrêté de nouveau, et le péril commun conjuré par Henri IV. A la fin de son règne, les deux branches de la maison d’Autriche, en Espagne et en Allemagne, fléchissaient sous Philippe III et Rodolphe II, les deux princes, sans comparaison, les plus incapables de l’Occident. Mais l’ambition vivait toujours dans cette maison, et des ressources réelles, quoique cachées et inactives, subsistaient au sein de sa vaste domination. La preuve de cette vérité, c’est que trois grands hommes, Richelieu, Gustave-Adolphe, Condé, suffirent à peine plus tard à détruire ces ressources, à réduire cette ambition. Henri IV, même au milieu de l’affaiblissement momentané de la maison d’Autriche, apercevait ses secrets moyens de se relever ; et, avant que ce grand corps eût repris ses forces, il voulait le terrasser. Mais Ravaillac le frappa au moment même où il préparait l’œuvre qu’accomplirent vingt ans plus tard les glorieux continuateurs de ses desseins.

Tel était l’état de la France dans ses rapports avec l’Europe, quand Louis XIII fut appelé à succéder à son père. Quelle était au même moment la situation intérieure du pays ? Henri IV ne conquit pas la dixième partie de son royaume : il n’établit son pouvoir sur le reste que par des concessions faites aux chefs de la Ligue comme à ses partisans, aux huguenots, aux catholiques exaltés, à la cour de Rome. Les grands seigneurs obtinrent de lui les gouvernemens de provinces et de villes, avec l’autorité importante qui y était attachée, tandis que la masse de la noblesse conservait les droits féodaux inférieurs qu’elle a retenus jusqu’à la révolution de 89.

Par l’édit de Nantes et par divers édits subséquens, Henri IV accorda aux huguenots le droit de s’assembler et de se concerter entre eux pour les affaires politiques, aussi bien que pour les questions religieuses : en 1605, ils renouvelèrent l’union de Mantes, qui était un véritable projet de république. Ils avaient arraché au roi, comme garantie de la liberté de conscience, la garde de deux cents places fortes, dont cent pouvaient attendre une armée, la nomination de gouverneurs de leur communion dans ces villes, une somme de 180,000 écus par an pour l’entretien des garnisons, et 45,000 écus pour les dépenses de leur culte et de leur société. C’était un état dans un état justement mécontens, ou séduits par des ambitieux, ils pouvaient, en un jour, organiser la guerre civile d’un bout du royaume à l’autre. A la mort de Henri IV, ils ne conservaient plus ces redoutables privilèges que pour quelques mois ; mais prétendre les leur retirer, c’était vouloir jouer la couronne.

Les états provinciaux subsistaient en Bretagne, en Provence, en Bourgogne. La pauvreté du rôle politique qu’avaient joué les états-généraux et les notables, depuis la mort de Henri II, avait fait tomber en désuétude les assemblées nationales : la France avait besoin d’ordre et de calme. L’on avait donc, sans réclamation, laissé Henri IV rétablir la forme de la monarchie absolue. Mais il n’y avait encore prescription ni en faveur de la couronne, ni contre la nation ; et, d’un moment à l’autre, la nation pouvait redemander l’exercice de ses libertés. D’une autre part, le parlement épiait l’instant de satisfaire son ambition, et de joindre le pouvoir politique au pouvoir judiciaire.

Si, dans l’état politique du pays, le pouvoir royal trouvait matière à grave contradiction, à résistance envers lui, et même, en certains cas, à révolte, il n’avait pas moins à craindre de l’esprit religieux, des doctrines du clergé, des prétentions de la cour de Rome. Sixte-Quint et Grégoire XIV avaient disposé deux fois de la couronne, l’avaient ôtée tour à tour à Henri III et à Henri IV. Non-seulement le clergé et la Sorbonne, mais la plus grande partie du peuple, adhérèrent à cette déchéance pour cause religieuse. Ils ne reconnurent jamais les droits absolus et indépendans de la croyance, que Henri IV tirait de sa naissance et des lois du royaume : le roi ne fut obéi qu’après avoir préalablement abjuré, qu’après avoir été absous par le pape ; les ligueurs ne cédèrent dans leur révolte qu’après qu’il eut cédé dans sa foi ; ce furent là les plus sensés et les plus calmes. Jacques Clément tua Henri III. Une vingtaine de furieux s’armèrent contre Henri IV, s’en prirent successivement à sa vie, d’abord parce qu’il était hérétique ; ensuite, quand il eut embrassé le catholicisme, parce qu’il n’était pas absous par le pape ; et enfin, quand il fut catholique et absous, parce qu’ils imaginèrent qu’il voulait attaquer le pape. Ravaillac l’assassina « pour la raison qu’en faisant la guerre au pape, c’était la faire contre Dieu, d’autant que le pape est Dieu, et Dieu est le pape. » Et tandis qu’une aveugle fureur poussait le bras de ce forcené, le clergé, tout en le désapprouvant, soutenait la dangereuse doctrine « que l’autorité du pape est pleine, plénissime au spirituel, indirecte au temporel. »

Ainsi, à la mort de Henri IV, de faux principes dans des esprits égarés, d’abominables convictions, dans quelques ames, laissaient encore indécises les deux grandes questions de l’indépendance de la couronne et de l’inviolabilité de la personne des rois, tandis que l’état politique du pays rendait le pouvoir royal vulnérable de plusieurs côtés.

Victime de l’assassinat, Henri IV avait pris ses sûretés contre l’ambition et contre l’esprit de révolte : il n’était pas demeuré, et il ne laissait pas son successeur désarmé en présence de la maison d’Autriche, des seigneurs, des huguenots, des brouillons qui seraient tentés de réclamer, par voie de soulèvement, de légitimes libertés. Outre bon nombre de garnisons entièrement dévouées, il léguait à son fils deux armées, l’une en Champagne, l’autre dans le Dauphiné ; des finances en bon état ; une épargne considérable enfermée à la Bastille ; un ministre dépositaire de ses secrets et de sa politique ; un grand amour du peuple pour la forme de son gouvernement ; un sentiment profond des avantages qui résultaient pour tous de, la paix, de l’ordre public, de la tolérance religieuse.

Des faits que nous venons d’exposer, il résulte qu’au dedans et au dehors rien n’était décidé sans retour à l’avènement de Louis XIII ; que dans sa politique intérieure et extérieure, la France n’était pas irrésistiblement entraînée vers tel ou tel système ; que ses destinées dépendaient des déterminations qu’elle prendrait elle-même, et de l’incapacité ou du talent, de la corruption ou de la droiture de ceux entre les mains desquels tomberait le gouvernement.

Une vue nette, une connaissance exacte de l’état de la France à la mort de Henri IV, nous semblent indispensables pour juger sainement les premières années du règne de Louis XIII. Le défaut de notions suffisantes sur les évènemens précédens, et de précision dans le point de départ, nous frappe dès le premier chapitre de M. Bazin. Il dit qu’après la mort de Henri IV « tout ce que ce prince avait préparé s’évanouissait, et que le pouvoir de commander était à qui le saisirait. » A notre sens, ces deux assertions sont également inexactes. Argent sous la main, armée à une faible distance de la capitale, force militaire présente et suffisante dans un moment de crise, Marie de Médicis eut ce qui était nécessaire pour dominer toutes les prétentions et s’assurer l’autorité. A peine le roi eut-il succombé, que Sully rassembla au tour de lui trois cents gentilshommes : son gendre, le duc de Rohan, pouvait, en quelques heures, faire entrer dans Paris les six mille Suisses dont il avait le commandement. Sans nul doute, si Marie de Médicis, témoin, depuis neuf ans, de l’inébranlable fidélité de Sully, eût suivi les inspirations du bon sens le plus vulgaire ; si, au lieu d’agiter avec ses confidens l’arrestation ou la mort du ministre, elle eût livré la famille royale à sa foi et l’état à sa direction, sans nul doute elle eût recueilli pour le jeune Louis XIII l’héritage entier de la puissance de son père ; elle eût fait ployer les grands seigneurs à une entière obéissance ; elle eût détruit dans leur germe les brigues et les guerres civiles, et elle eût pu enfin continuer au dehors la politique ferme et les projets glorieux de Henri IV. D’après les ressources dont elle disposait, et dans l’état réel des affaires, tout ce que Henri IV avait préparé ne s’évanouissait pas nécessairement, et le pouvoir de commander n’appartenait pas à qui le saisirait. M. Bazin, pour ne pas s’être assez rendu compte ni de cet état ni de ces ressources, attribue à la fatalité ce qui ne fut qu’une faute de la passion et de l’aveuglement de la régente.

Un peu plus loin, l’auteur travestit Sully en flatteur peureux d’une espèce d’Harpagon couronné. « Quand il apprit la mort de Henri IV, il alla s’enfermer à la Bastille et se mit en défense, comme si on en voulait soit à sa personne, soit à ses coffres bien garnis de deniers, dont il réjouissait naguère la vue de son bon maître. » Pour s’exprimer de la sorte sur Henri IV et sur Sully, il faut mettre en oubli toute leur vie et toute leur administration. Sully exposa ses jours en soixante combats ou rencontres, et, dans l’armée de Henri IV, dans l’armée des braves, il fut proclamé le brave par excellence. Quant à l’usage que le ministre et le roi firent des deniers publics, est-il nécessaire de le rappeler ? ils s’en servirent pour acquitter près de la moitié de la dette de 310 millions de ce temps-là, pour soulager le peuple en diminuant la taille de 5 millions et la gabelle de moitié, pour mettre sur le pied le plus respectable les places fortes, les garnisons, les armées, l’artillerie, et pour créer notre marine ; pour solder régulièrement les appointemens des officiers, qui jusqu’alors s’étaient payés en exactions sur le peuple ; pour rendre les rivières navigables et ouvrir le canarde Briare ; pour protéger les sciences, les lettres, les arts ; pour agrandir et orner le Louvre, Saint-Germain, Monceaux, Fontainebleau. A l’emploi qu’ils faisaient de ces coffres si bien garnis de deniers, ils pouvaient en vérité les voir avec plaisir, mais dans un sens un peu différent de celui que l’auteur donne à ces mots.

Au commencement de son troisième livre, M. Bazin rend compte des états de 1614, les derniers états-généraux de la monarchie, avant ceux de 89. Ici encore il n’a pas fait une assez large part aux questions politiques et religieuses qui s’étaient agitées sous Henri III et de Henri IV, et qui dominaient les faits et les esprits au commencement du règne de Louis XIII ; et, à notre avis, cette solution de continuité, cette rupture entre un passé très rapproché et le présent nuit à la juste appréciation d’une partie des délibérations et des actes des états de 1614. En tête de son cahier le tiers-état inscrivit un célèbre article, auquel il donna le nom de loi fondamentale ; et, dans lequel il établit de la manière la plus précise, la plus obligatoire pour tous, l’inviolabilité de la personne de nos rois, et l’indépendance de leur couronne. M. Bazin prétend que cet article ne touchait à aucun intérêt matériel, qu’il était de simple théorie ; que cette question était la plus grande, la plus insoluble, la plus inutile, qui pût être offerte à la dispute des hommes. Cette assertion nous paraît au moins très problématique, et notre doute se fonde sur deux espèces de faits. Les uns, et nous les rappelions tout à l’heure, se rapportent aux règnes de Henri III et de Henri IV : ceux-là prouvent invinciblement, au moins pour nous, que les doctrines contraires à l’indépendance de la couronne et à l’inviolabilité de la personne des rois avaient fait vaciller le sceptre entre les mains victorieuses et habiles de Henri IV, comme entre les faibles mains de Henri III, et qu’elles avaient coûté la vie à tous deux. Les autres faits dépendent du règne de Louis XIII. Voyons s’ils n’établissent pas que, depuis quatre ans, tous les principes sur lesquels repose l’ordre public avaient été attaqués ; que par conséquent il y avait urgente nécessité à les raffermir ; à fixer l’opinion sur les questions fondamentales de notre droit politique, à déterminer ce que l’on devait, dans l’intérêt de la nation, d’obéissance à l’autorité, et de garanties à la vie des rois.

D’un côté, les huguenots pensaient que la confirmation de l’édit de Nantes, accordée dans les premiers jours du nouveau règne, n’était qu’une concession hypocrite et transitoire faite à la nécessité. Leurs chefs, exploitant ces craintes, leur persuadaient que les secrètes et véritables intentions du gouvernement à leur égard étaient l’abolition de tous les édits de pacification, la destruction de la réforme en France. Dans l’alliance et le double mariage conclus par la régente avec la cour d’Espagne, on leur montrait la menace du renouvellement des persécutions dont les huguenots de France et des Pays-Bas avaient été victimes au temps de Charles IX et de Philippe II. Agissant sous ces impressions, ils avaient, dans leur assemblée de Saumur, mis en avant les propositions les plus hostiles à la royauté, et s’étaient unis plus étroitement par une nouvelle formule de serment. En 1612, Rohan, leur chef, s’était emparé de Saint-Jean-d’Angély à main armée. La régente, redoutant les deux cents places fortes des réformés, leurs ressources en argent, leurs assemblées et leurs moyens de se concerter, l’inquiétude et les talens de leurs chefs, avait fermé les yeux sur cette infraction à la paix publique et sanctionné cette usurpation.

D’un autre côté, les principaux seigneurs, Condé, Mayenne, Nevers, Bouillon, avaient pris les armes, avaient imposé à la cour le traité de Sainte-Menehould, au mois de mai 1614, et n’avaient posé les armes qu’en recevant des accroissemens de gouvernemens, de troupes, de pensions. Et non-seulement la guerre civile avait recommencé, l’autorité du roi avait été méconnue, mais ses droits même à la couronne avaient été mis en question. A Milan et dans les Pays-Bas, le prince de Condé avait agité avec les Espagnols, les bons amis de Marie de Médicis, s’il ne devait pas disputer le trône à Louis XIII, sous le prétexte que le divorce de Henri IV et de Marguerite de France était réprouvé, selon eux, par toutes les lois divines et humaines, et que les enfans qu’il avait eus de Marie de Médicis étaient frappés d’illégitimité.

Assemblés à la fin de 1614, quelques mois après le traité de Sainte-Menehould, les députés du tiers-état craignaient de voir renaître les temps et les doctrines de la Ligue ; et, au milieu de l’armement général des huguenots pour cause de sûreté, ils craignaient aussi de voir la légitimité de la succession du jeune roi remise à l’arbitrage d’un pape vendu à l’Espagne, ou d’une assemblée factieuse, placée sous l’empire des princes révoltés. Dominés par ces impressions, ils rédigèrent et placèrent en tête de leur cahier l’article relatif à l’inviolabilité de la personne des rois et à l’indépendance de la couronne, que M. Bazin nous semble traiter avec trop de dédain. C’est un des morceaux les plus curieux de notre ancien droit public. Ni Philippe-le-Bel, ni Louis XIV, ne passent, jusqu’à présent, pour des esprits spéculatifs, agitant à plaisir d’oiseuses questions sur la nature et les limites des pouvoirs : dans tout ce qui touchait à leur autorité, ils ont la réputation d’avoir été singulièrement pratiques et positifs. Eh bien ! Philippe-le-Bel comme Louis XIV, comprenant de quels coups la puissance spirituelle pouvait frapper leur puissance temporelle, tout ce que la cour de Rome pouvait leur susciter d’embarras et de dangers, en soulevant contre eux l’esprit religieux, ne se sont crus assurés contre leurs ennemis qu’en faisant déclarer en 1302 et en 1682 que leur couronne était complètement indépendante du saint-siège, et que, pour leur temporel, ils relevaient de Dieu seul. La conduite de Philippe-le-Bel et de Louis XIV, et l’histoire des règnes de Henri III et de Henri IV donnent pleinement gain de cause au tiers-état de 1614 contre M. Bazin. En proposant l’indépendance de la couronne, le tiers-état de 1614 n’agitait donc pas une question oiseuse ; inutile, insoluble, de simple théorie, mais une question de l’utilité la plus directe et la plus immédiate. Et quand on songe que l’article du tiers-état a précédé de soixante-huit ans la déclaration de 1682 ; que le plus puissant génie du siècle de Louis XIV, que l’homme le plus versé dans les matières politiques et religieuses à la fois, Bossuet, s’est borné à prendre l’esprit de cet article ; que dans la rédaction il a été moins précis et a prévu moins de cas ; qu’il a serré de moins près, enfermé dans des barrières moins étroites et moins solides des doctrines subversives ; alors on prend une haute idée de la justesse de vues et de raisonnement, de l’expérience politique de ces hommes du tiers-état.

Il nous semble que M. Bazin a traité trop légèrement, n’a pas exposé d’une manière assez large, assez complète, quelques points qui fixèrent l’attention du tiers-état. Ces intérêts touchaient à l’existence du gouvernement et même de la société en France ; et, à ce titre, ils forment peut-être les deux parties les plus importantes des états-généraux de 1614. D’un côté, nous voulons parler de l’état du peuple et des conditions de durée de la monarchie ; de l’autre, de la réforme des diverses branches de l’administration.

Les changemens les plus importans sont survenus dans l’état social de la France depuis l’abaissement de la féodalité. La classe des bourgeois et une partie de celle des paysans ont conquis leur liberté : l’obéissance passive le despotisme sans frein ont fait leur temps. La pensée humaine s’est affranchie par la découverte de l’imprimerie. L’esprit d’examen, de doute, de changement, a été porté par la réforme dans les matières de religion s’étendra de toute nécessité aux matières de gouvernement. Les doctrines anarchiques de la Ligue, la faiblesse des derniers Valois, l’absence de toute action gouvernementale sur une partie des provinces, durant trente ans, ont laissé nécessairement dans les esprits des dispositions qui peuvent rester inactives pendant un temps plus ou moins long, mais qui ne peuvent mourir. De plus, la France touche, par tous les points, à des pays dont le gouvernement diffère du sien : Venise, la Suisse, la Hollande, sont régies par les formes républicaines ; l’Angleterre s’est donné une constitution mêlée de royauté, d’aristocratie, de démocratie. Des velléités d’imitation peuvent, d’un moment à l’autre, saisir l’esprit français et le conduire à d’étranges expériences. La force, une force irrésistible, réside dans le peuple ; il est insensé de faire peser sur lui un poids insupportable ; au premier mouvement de ses robustes épaules, il renverserait tout ce qu’elles portent, trône, aristocratie, clergé.

Ces pensées préoccupent gravement le tiers-état de 1614 et son président Miron. Ils ne rêvent pas une révolution, un déplacement de pouvoir. La monarchie est établie ; ils ne songent à la détruire ni dans son principe, ni dans ses formes essentielles. Ils ne veulent que la modérer dans son exercice, et la perfectionner par la réforme de l’administration. Henri IV a travaillé constamment à cette œuvre ; on la laisse maintenant dépérir. Le tiers-état et Miron demandent que le gouvernement de Louis XIII la reprenne et la poursuive. Ils sollicitent des améliorations sages, modérées, mais réelles et progressives. Les dernières classes ne se saisiront jamais du pouvoir politique qu’en vue d’assurer leur liberté civile et leurs moyens d’existence pour elles, ce pouvoir est un instrument, un moyen, non un but. Qu’on leur donne, qu’on leur garantisse ces avantages, et elles laisseront le gouvernement aux mains qui le tiennent maintenant. Ces idées se retrouvent à chaque page et presque à chaque ligne du discours de Miron.

Après avoir exposé, par d’énergiques et libres paroles, la misère et la toute-puissance du peuple, après avoir fait toucher au doigt l’imprudence qu’on commettrait en le réduisant au désespoir, Miron et le tiers-état recherchent les moyens de prévenir les révoltes et la destruction du pouvoir du roi, de retenir tant de têtes avec une seule tête, de ranger doucement sous quelque joug commun d’obéissance cette grande multitude inquiète et turbulente. » Ces moyens, dictés par une sage politique autant que par l’humanité et la religion, sont une protection efficace, un prompt soulagement accordés aux classes inférieures. Et ce soulagement ne sera obtenu sûrement que par la destruction des restes du privilège, par l’égale répartition des charges publiques entre tous les ordres des citoyens, par l’extension de l’impôt à la noblesse et au clergé. Ainsi, la destruction des restes du servage et du privilège, l’égale répartition des charges publiques, étaient demandées de la manière la plus précise en 1614, cent soixante-quinze ans avant la révolution de 89, par des hommes qui, à force de bon sens et de sagacité, pressentaient ; cette révolution et voulaient en prévenir les désastres par la destruction des abus. Certes, le fait est assez curieux pour mériter l’examen.

Miron et le tiers-état de 1614 ne considèrent pas la monarchie comme l’usufruit d’un peuple et d’un pays, accordé de droit divin à un roi et à quelques privilégiés, pour qu’ils en tirent tout ce que demandent les fantaisies, de leur ambition. Ils se font de la royauté une autre et plus noble idée : ils la considèrent comme une haute magistrature, destinée à conduire la nation dans la voie de tous les perfectionnemens qu’amènent le temps et l’expérience, que conseillent la raison et le génie. Dans les formes présentes du gouvernement, aucun des ordres de l’état n’est investi du pouvoir législatif : ce pouvoir appartient tout entier au roi. Les assemblées nationales, quand elles seront convoquées, les parlemens, quand ils le jugeront convenable, ne présenteront donc, dans leurs cahiers et dans leurs remontrances, que des vues et des idées. A la royauté restera l’inestimable privilège de décider, d’ordonner par sa puissance législative, et d’opérer par sa puissance exécutive tous les changemens, toutes les améliorations. Elle sera, pour le pays, une providence faite homme, une justice vivante.

Aussi Miron et le tiers-état ne demandent-ils pas seulement à la royauté de soulager les charges et la misère du peuple. Ils la pressent de satisfaire aux besoins, aux légitimes exigences de toutes les classes de la société ; de comprendre dans le cercle des réformes tous les corps de l’état, comme toutes les parties de la législation et du gouvernement. Malgré l’étendue des demandes, elles partent, si l’on excepte le commerce, d’un esprit si juste et si pratique, qu’il n’en est presque pas une seule qui depuis n’ait été convertie en loi. Dans son cahier, le tiers-état de 1614 porte son attention, donne les conseils de sa science et de son expérience sur sept sujets principaux : la royauté et l’ordre public, l’église, les universités et les hôpitaux, la noblesse, la justice, les finances et le domaine la police et la marchandise. L’intention générale des chapitres de la royauté, de la noblesse, des finances, est manifeste. Le tiers-état veut compléter, achever ce qu’il a commencé par la déclaration, de l’indépendance de la couronne et de l’inviolabilité de la personne du prince. Il entend affermir l’ordre public en augmentant l’autorité légitime de la royauté, mais aussi en détruisant des abus. Dans le chapitre de la justice, on pourra reconnaître quels progrès la France avait faits dans la science du droit à l’école de Dumoulin, de Guy-Coquille, de Pithou, de Loyseau. La première et la seconde ordonnance de Blois, celles d’Orléans et de Moulins, formaient déjà un corps de législation. Les députés de 1614 le complètent. L’on ne peut imaginer tout ce que nos codes modernes ont fait d’emprunts à notre ancienne législation et en particulier aux travaux de cette assemblée. A notre avis, le livre de M. Bazin donne trop peu d’indications sur une matière aussi importante.

Le vice radical des précédens états-généraux résidait dans l’impuissance des députés à donner une sanction à leurs décisions et à les rendre obligatoires. La couronne conservait exclusivement le pouvoir législatif, et dès qu’elle refusait de convertir en ordonnances et en édits les cahiers des états, tout le travail de ces assemblées était perdu. Les députés de 1614 tentèrent de changer cet ordre de choses. Ils proposèrent de remplacer l’irrégulière réunion des états-généraux par une convocation périodique et décennale. Ils insistèrent pour que les présens états ne se séparassent pas avant que des commissions permanentes, tirées de leur sein, et de concert avec les ministres du roi, eussent fait passer dans la législation leurs vœux et leurs demandes. Ils insistèrent encore pour que les ordonnances et édits ne devinssent exécutoires qu’après l’enregistrement des parlemens, et pour que la couronne ne violentât pas cet enregistrement.

La régente Marie de Médicis, au lieu de chercher l’affermissement de l’autorité royale dans l’affection et le concours de la nation, gagnés par la franchise et l’utilité des réformes, s’imagina de prendre ses points d’appui dans la bienveillance de quelques membres puissans du clergé, de la noblesse. Comme le tiers-état demandait la suppression des pensions de ces seigneurs, la diminution de leurs privilèges, elle résolut de ne rien exécuter de ces plans de réforme. Elle parvint donc, par des promesses trompeuses, par des concessions temporaires, à renvoyer les députés dans leurs provinces dès qu’ils furent partis, elle donna le mot à ses ministres, et toutes les demandes des commissions échouèrent. La masse de la nation, se voyant trompée dans ses espérances, éclata en plaintes : d’innombrables libelles parlèrent chaque jour du désespoir du peuple. Le parlement craignit un soulèvement général, et, pour le prévenir, résolut de donner satisfaction à l’opinion publique. Dans les premiers mois de 1615, il convoqua une assemblée des princes et des pairs du royaume, pour aviser au soulagement des sujets du roi. Bientôt après il présenta des remontrances dans lesquelles il reproduisait les principales propositions de 1614. Si, dans l’intervalle d’une session à l’autre, les pairs du royaume et le parlement pouvaient exécuter les réformes proposées, évidemment les états-généraux perdaient ce qu’ils avaient eu jusqu’alors d’illusoire. Un arrêt du conseil du roi cassa la décision du parlement, qui eut le bon sens alors d’éviter ce qu’il fit plus tard, au temps de la Fronde : il n’organisa pas une guerre civile ; il craignit de jeter le pays dans des maux incalculables. Les ministres de Marie de Médicis ne se piquèrent pas d’exécuter de leur plein gré ce que l’on se faisait scrupule de leur imposer par la force. Dès-lors les projets de réforme furent abandonnés et ajournés, quelques-uns au ministère de Richelieu, la plupart au règne de Louis XIV et à la révolution de 89.

L’insuccès de la double tentative du tiers-état de 1614, et ensuite du parlement, pour établir un ordre meilleur, eut les plus funestes conséquences. De trois appuis du gouvernement de Henri IV, la force, l’amour des masses, l’estime pour les actes et pour la personne du prince, le gouvernement de Louis XIII n’en conserva pas un, et dès-lors de nouveaux troubles devinrent inévitables. Les pensions abusives continuant à être payées, et les favoris de cour puisant à pleines mains dans le trésor, la régente, au milieu du désordre des finances, fut hors d’état d’entretenir une force militaire capable de prévenir la révolte et de la réprimer une fois assez énergiquement pour qu’on n’y revînt plus. La condition des classes inférieures n’ayant pas été améliorée, le peuple regarda, sans grande émotion, surtout au commencement, la lutte entre un gouvernement qu’il ne pouvait ni aimer ni estimer, et des ambitieux dont il devinait les desseins. Les princes du sang et les principaux seigneurs, agités par l’ambition et l’orgueil, prétendirent accroître leurs privilèges et leur indépendance, et partager la direction des affaires. En supposant que la régente refusât de leur faire part de la toute-puissance, ils voulaient au moins ne pas obéir à un Concini, à ce faquin de Florentin qui n’avait d’autre recommandation à l’exercice temporaire de l’autorité royale que la passion ou au moins la faveur aveugle d’une femme ; abus vivant de la prérogative, qui devint maréchal de France sans avoir jamais tiré l’épée, et premier ministre sans connaître une seule des lois du royaume.

La première guerre civile, depuis les états de 1614, se termina en mai 1616, par le traité de Loudun. La régente, pour désarmer les révoltés, leur donna six millions, et offrit à Condé, leur chef, de lui abandonner la moitié du pouvoir royal, sous condition qu’il laisserait l’autre moitié à son favori Concini. Condé voulut tout prendre, et fut enfermé à la Bastille. Ses partisans coururent de nouveau aux armes, et une troisième guerre civile désola le pays. L’assassinat de Concini la termina : sur l’espoir de se saisir sans partage de l’autorité du roi, les grands firent un acte momentané d’obéissance.

Mais les choses prirent une tournure à laquelle ils ne s’étaient nullement attendus. Louis XIII, alors âgé de seize ans, majeur, déclaré par la fiction de la loi en état de régner par lui-même, voulut saisir le sceptre, non pour le garder, mais pour en gratifier qui bon lui semblerait. Dans toute la France, personne ne lui déplaisait plus que sa mère, qu’il soupçonnait d’en vouloir à son autorité et même à ses jours ; personne ne lui agréait plus que Luynes Il lui remit donc la plénitude de sa puissance. Alors nouvelles intrigues, nouveaux complots, et deux nouvelles guerres civiles. La reine-mère, échappée de Blois, où on l’avait reléguée, jetée entre les bras des princes et des seigneurs qu’elle combattait naguère, prétendait remettre son fils en tutelle et ressaisir la direction des affaires. Les princes et les grands n’entendaient pas plus obéir à l’apprivoiseur d’oiseaux du roi qu’au favori de la reine-mère. Le roi vainquit sa mère et les seigneurs, et fut un peu moins avancé qu’auparavant dans l’affermissement de son autorité et de l’ordre public. Il accorda à sa mère le gouvernement d’Anjou, paya les dettes contractées par elle pour lui faire la guerre, distribua des sommes énormes, des accroissemens de dignités et de gouvernemens à tous les rebelles, et, par une déclaration enregistrée dans les parlemens, déclara qu’il n’avait rien été fait qui fût contraire à son service, et qui ne lui fût agréable. C’était une prime générale distribuée à la révolte ; et il n’y avait pas de raison pour que désormais on ne lui donnât point, une ou deux fois chaque année, un agrément pareil, pour que l’on ne renouvelât pas incessamment la drôlerie du Pont de Cé.

Ajoutez que Luynes s’était imaginé, pour étayer sa scandaleuse puissance, de gagner le clergé et les jésuites, en retirant aux huguenots les biens ecclésiastiques du Béarn, et en les restituant aux catholiques. En réalité, les réformés n’avaient pas un mot à dire, pas une réclamation légitime à élever, puisque le gouvernement leur payait l’équivalent de ces biens en une rente annuelle sur le trésor, puisque leur religion et leurs privilèges étaient respectés. Cependant les chefs parvinrent à les inquiéter sur leur état ; et comme la rébellion n’avait été jusqu’à présent qu’un passe-temps sans danger, une partie où l’on ne risquait ni sa fortune ni sa vie ; comme il fallait que chacun eût sa révolte, les réformés se donnèrent le plaisir de s’insurger à leur tour. De là la guerre de 1621, la sixième guerre civile. Celle-là fut un peu moins plaisante que les précédentes, car le roi perdit huit mille hommes et ses meilleurs chefs au siége de Montauban ; mais elle se termina comme toutes les autres. Louis XIII acheta 1,200,000 livres le désarmement de Laforce et de Châtillon, et ne prévint la défection de Lesdiguières qu’en lui accordant la charge de connétable. Rohan traita de couronne à couronne avec lui : pour son parti, il stipula une amnistie générale, la confirmation de l’édit de Nantes et de tous les autres privilèges des réformés : il exigea 800,000 livres pour lui-même, et s’enrichit dans le jeu lucratif de la révolte.

Tel était l’état des choses en 1624, quand Richelieu entra au ministère. Les parties constitutives de l’autorité royale avaient été bien moins entamées que sous les derniers Valois. Marie de Médicis et Luynes n’avaient pas eu affaire, heureusement pour eux, à des passions sérieuses et profondes, comme celles du temps de la Ligue, au fanatisme religieux commun aux deux partis, et à des ambitions pareilles à celle d’un duc de Guise, dont la devise véritable était le trône ou la mort. La royauté n’avait pas non plus à se reprocher la Saint-Barthélemy et les mignons, ces monstrueux excès qui rendaient l’obéissance impossible. Le pouvoir royal ne courait donc pas les mêmes risques sous Louis XIII que sous Henri III : il n’était pas en danger de succomber. Grand nombre de provinces et de villes, qui ne se sentaient ni blessées dans leur honneur, ni inquiétées dans leur religion, et qui soupiraient après la tranquillité et le bonheur de tous les jours, restaient inébranlables dans leur fidélité à la couronne. Mais les faibles ministres de Louis XIII n’avaient rien ôté à l’énorme puissance que Henri IV, dominé par les circonstances, avait accordée aux huguenots. De plus ils avaient laissé les principaux seigneurs usurper l’indépendance et l’impunité, et reconstituer sur divers points du royaume une féodalité bâtarde et de nouvelle date. Sans exagérer la gravité des dangers présens, l’importance et la difficulté de ce qu’il eut à faire plus tard, Richelieu, dans sa Succincte narration pouvait donc dire à Louis XIII : « Lorsque votre majesté résolut de me donner grande part en sa confiance, pour la direction des affaires, je puis dire avec vérité que les huguenots partageaient l’état avec elle, que les grands se conduisaient comme s’ils n’eussent pas été ses sujets, et les plus puissans gouverneurs comme s’ils eussent été souverains en leur charge. »

L’état n’en était qu’au désordre ; mais, pour le conduire à la subversion, il suffisait de circonstances malheureuses. Outre ces dangers de l’avenir, ce qu’il y avait de déplorable dans le présent, c’est que l’argent, les forces, le temps, l’esprit de la France, comme l’action du gouvernement, au lieu de se porter vers les grands objets signalés par le tiers-état de 1614, vers la prospérité matérielle, vers la culture morale, s’usaient dans le combat et la répression de la révolte. C’est qu’au dehors l’on avait laissé les deux branches de la maison d’Autriche se relever, ranimer et concerter de nouveau ensemble leurs projets de domination universelle. Ferdinand II avait détruit le parti de l’électeur Palatin, dissous l’union protestante, mis les princes au ban de l’empire, et déchiré sa constitution. Déjà il s’apprêtait à soumettre l’Allemagne et à y détruire le luthéranisme. L’Espagne s’était emparée de la Valteline pour établir une communication entre ses possessions d’Italie et les pays appartenant à la branche autrichienne. L’indépendance politique et religieuse de l’Europe était de nouveau mise en question ; et la France ne comptait plus pour rien dans sa politique, ne pouvait plus rien sur ses destinées, et se voyait menacée elle-même dans son avenir.

Ce fut dans ces circonstances que Richelieu arriva au pouvoir, ou plutôt fut jeté sur la brèche. Les précédens ministres avaient laissé les seuls seigneurs, sans compter les huguenots, faire cinq guerres civiles dans l’espace de sept ans, et combattre le pouvoir royal, renverser l’ordre public à tout propos. En dix-sept ans de ministère ou de règne, Richelieu n’eut à réprimer, du côté des grands, qu’une seule révolte à main armée, ou plutôt une échauffourée, celle de Montmorency, qui étonna plus qu’elle ne troubla la France, et qui ne lui coûta rien. II réduisit les princes du sang et les plus hauts seigneurs à résigner leur indépendance factieuse et à n’être plus que les premiers sujets d’un roi obéi sans contradiction. Il fonda, non pas le despotisme, car chaque ligne de son Testament politique proteste contre cette supposition, mais la monarchie pure, telle que la définit Montesquieu, avec les limites et les règles de cette forme de gouvernement. La concentration du pouvoir amena la centralisation des forces : le roi eut sous la main les ressources de la nation jusqu’alors morcelées, perdues aux plus misérables usages ; et comme Richelieu, et, après lui, Louis XIV, ne les appliquèrent qu’à de nobles choses, la grandeur de la France sortit de cette révolution. Pour arriver à ces résultats, Richelieu soutint une lutte qui s’en prit toujours à son autorité et souvent à sa vie ; qui commença le lendemain du jour où il devint ministre et qui ne finit que la veille de sa mort ; qui fut engagée par La Vieuville et continuée par les grands jusqu’à Cinq-Mars, par la mère du roi, le frère du roi, la femme du roi, le roi lui-même, qu’on surprend, à la fin de son règne, conspirant contre son sujet. Richelieu employa quatre moyens principaux pour réduire l’aristocratie à l’impuissance. Il tint constamment sur pied une grande force militaire : tandis que cinq armées se formaient, ou qu’elles parcouraient le royaume dans tous les sens pour aller combattre en Espagne, en Italie, en Allemagne, les seigneurs ne pouvaient remuer avec la moindre chance de succès. Il employa, usa contre l’étranger l’activité, l’inquiétude, les talens d’une bonne partie d’entre eux. Il s’appuya sur les dispositions du peuple, qui, appréciant les bienfaits de la paix maintenue et la gloire de nos armes victorieuses, soutint d’une faveur qui ne se démentit qu’un moment, le gouvernement et le ministère. Enfin il se conduisit par les principes de cette insensibilité politique qui voit le but et non les moyens, traite les hommes comme des choses, et ne fait pas plus de cas de la vie des autres que de la sienne : il frappa sans pitié tout ce qui tenta d’agiter la France, sans s’inquiéter si le sang versé retomberait sur sa tête de son vivant, et sur sa mémoire après sa mort.

Trente ans de guerres civiles, et les embarras où s’était trouvé Henri IV, avaient donné aux huguenots une constitution, une puissance politique, des intérêts distincts et indépendans de ceux de l’état et de la couronne, si bien que, dans les temps mauvais et sous un gouvernement faible, ils pouvaient réaliser le projet qu’ils agitèrent pendant ce règne, de constituer une république, de partager le royaume en huit cercles, de distraire la moitié de son territoire, de couper la France en deux parties armées l’une contre l’autre. En supposant impossible la fondation d’une vaste république continentale, l’établissement d’une république maritime ne présentait aucune difficulté sérieuse, et cet établissement compromettait les destinées du pays. Pour séparer à jamais La Rochelle de la France, il suffisait de s’assurer de l’île de Rhé. D’une autre part, la puissance maritime de cette cité était telle que sa flotte attaqua la flotte hollandaise, et vainquit ceux qui passaient alors pour les plus habiles marins du monde. Par suite de la seule occupation de l’île de Rhé, La Rochelle devenait donc une république affermie et puissante ; la France subissait ce que l’Espagne avait subi dans les Pays-Bas ; elle avait une Hollande ; le parti calviniste devenait indomptable et faisait une guerre à mort au reste de la monarchie. Après la paix de La Rochelle, Richelieu enleva aux huguenots ces désastreux privilèges, et les réduisit, selon son expression « aux termes où tous les sujets doivent être, c’est-à-dire à ne pouvoir faire aucun corps séparé dans l’état. » Ce qu’il y eut de plus admirable dans cette entreprise, ce ne fut pas d’avoir deviné l’art de la guerre, de s’être improvisé à lui-même, pour la circonstance, l’expérience et le génie militaires ; ce fut d’avoir détaché les Hollandais, par l’appât des secours qu’il leur fournissait contre l’Espagne, de leurs co-religionnaires, de leurs frères les Rochellois ; ce fut de se faire aider par les princes et les grands dans ce siège, de les pousser à la folie de prendre La Rochelle [2], de les amener, en combattant leur intérêt de seigneurs par leur orgueil de généraux et leur piété de catholiques, à accabler un ennemi qui tenait le pouvoir royal en échec et formait l’un des points d’appui de l’aristocratie ; ce fut enfin d’enchaîner l’Espagne par la considération religieuse et de la réduire à regarder, spectatrice impuissante, le parti huguenot succombant, et la royauté française brisant les liens qui, jusqu’alors, l’avaient tenue captive.

François Ier et Henri II avaient courageusement, mais péniblement résisté à la maison d’Autriche : la mort n’avait pas laissé à Henri IV le temps de l’attaquer. Richelieu l’abaissa sans retour ; il affranchit à tout jamais et la France et l’Europe des projets de monarchie ou de suprématie universelle de cette maison, et donna pour barrière insurmontable à une ambition démesurée, d’une part les ruines qu’il entassa autour du trône des rois d’Espagne, d’une autre l’indépendance des électeurs et des princes, et la franchise de la réforme dans toute l’Allemagne. Dans l’exécution de cette grande tâche, les victoires des armes françaises ne furent qu’un instrument utile. Il fallut que Richelieu, par la profondeur et la précision de ses plans, par l’adresse et la puissance de sa politique, remuât l’Europe entière, et, durant quinze ans, la fit conspirer au triomphe de son idée. Il fallut que, contre la branche espagnole dans les Pays-Bas, il secourût la Hollande de ses subsides et de ses diversions ; que, dans la Péninsule, il soulevât le Portugal, oit il aidait la maison de Bragance à remonter sur le trône, et la Catalogne, où il organisait la révolte ; que dans l’Italie, il gagnât l’alliance du duché de Mantoue, en assurant son existence ; qu’il forçât l’alliance de la Savoie, en traitant ses ministres comme des seigneurs français, et en jetant dans les prisons de Miolans et de Vincennes les partisans de l’Espagne. Il fallut que, contre la branche allemande, il relevât, il ressuscitât l’union évangélique, deux fois tombée mourante dans les champs de Prague et de Lutter ; qu’il tirât Gustave-Adolphe des glaces du Nord et des embarras d’une guerre avec la Pologne pour le précipiter sur la puissance autrichienne ; qu’il remplaçât Gustave mort par Bernard de Saxe-Weimar, et qu’il unît la Hesse à la Suède dans l’alliance de la France ; qu’au moment où il vit les protestans, les Hessois, les Suédois épuisés, il les fit retirer du combat, il les fît relever par la France, qui décida la victoire à la fin de la guerre de trente ans. Il fallut qu’il usât contre elle-même la mauvaise volonté des puissances placées hors de la portée de son bras ; que, ne pouvant obtenir la neutralité de l’Angleterre, il suscitât contre Charles Ier les Écossais et Cromwell ; que, pour prévenir sa diversion sur le continent, il le retînt chez lui par une guerre civile [3].

Ainsi s’opérèrent l’humiliation définitive de l’aristocratie, l’abaissement de la branche espagnole, l’abaissement de la branche autrichienne. On est étonné de ce qu’il fallut de force, de génie et de volonté, pour suffire simultanément à cette multiplicité d’entreprises. Les résultats surpassent encore en importance la grandeur des projets. Richelieu prétendit rendre à la France ses limites naturelles des Alpes, de la Méditerranée, des Pyrénées, de l’Océan et du Rhin. Par l’art qu’il mit à profiter des circonstances après la mort du duc de Weimar, et par des conquêtes qu’il pressait encore, la veille de sa mort, il réunit au royaume l’Alsace, la Lorraine [4], l’Artois, le Roussillon. Il calcula les chances qui pouvaient soustraire la Franche-Comté à la domination de l’Espagne : il partagea avec les Hollandais les Pays-Bas espagnols, assignant à la France les provinces qui s’étendent jusqu’à Anvers et à Malines. Des circonstances contraires et la trahison des Hollandais traversèrent ce double projet ; mais il marqua ces pays pour la conquête, il les désigna à l’invasion française, et il laissa à ses successeurs, qui osèrent moins que lui, les moyens de s’en saisir.

En effet, la plus grande armée que le gouvernement de Louis XIII eût rassemblée avant Richelieu ne se composait pas de plus de dix ou douze mille soldats [5]. Beaucoup de ducs allemands avaient une force militaire égale ou supérieure à celle du roi de France. En 1638, Richelieu mit sur pied sept armées, qui, avec les garnisons, ne comptaient pas moins de cent quatre-vingt mille soldats. En 1640, ce nombre fut encore augmenté, et la France eut en campagne plus de cent régimens d’infanterie et de trois cents cornettes de cavalerie. « Les préparatifs de l’année 1640, dit Richelieu lui-même, en s’adressant au roi, étonneront sans doute la postérité, puisque, lorsque je me les remets devant les yeux, ils font le même effet en moi, bien que, sous votre autorité, j’en aie été le principal acteur [6]. » Telle fut la force militaire qu’il donna à la France, qu’il légua à Mazarin et à Louis XIV. Les soldats étaient disciplinés, aguerris, animés par l’orgueil de dix années de victoires. Les généraux, entre lesquels l’on comptait Guébriant, Harcourt, Turenne, avaient peu de rivaux en Europe. La France, par-dessus tout, avait le sentiment de sa puissance et de sa grandeur. Richelieu lui avait communiqué sa force d’idées et de déterminations. Elle avait, en traversant le Rhin, constamment transporté le théâtre de la guerre en Allemagne : l’Espagne lui était ouverte par la Catalogne ; l’Italie par Pignerol, qu’elle occupait. Ses alliances embrassaient le tiers de l’Europe.

Richelieu travailla à donner à la France la même supériorité sur mer que sur terre, à la constituer puissance maritime en même temps que puissance continentale. Dans la première guerre contre les réformés, en 1621 et 1622, le gouvernement fit quelques efforts pour ne pas leur abandonner entièrement la mer ; mais les faibles conseillers de la couronne quittèrent bien vite l’attitude qu’ils avaient prise. La paix faite, la marine fut à ce point abandonnée que, lors de la seconde guerre contre les huguenots, en 1625, « le roi n’avait pas un seul vaisseau » qu’il plût diriger contre les Rochellois révoltés. Richelieu était entré au ministère, mais la marine n’était pas de son département. Il lui fallut des prodiges d’habileté diplomatique pour amener les Anglais et les Hollandais à prêter à la France vingt-huit vaisseaux, et à les joindre au petit nombre de navires que le gouvernement équipa en toute hâte. Dans tout le cours de cette guerre et notamment à la bataille navale de la Fosse de l’Oye, le chef de la flotte royale, Montmorency, fut réduit à monter le vaisseau amiral des Hollandais, et les officiers français se virent obligés de mettre l’épée sous la gorge aux Hollandais pour les contraindre à ne pas trahir Louis XIII au profit des Rochellois [7]. En 1627, Richelieu prit la surintendance de la navigation, et la France sortit aussitôt de cette précaire et honteuse situation. Il éleva des arsenaux, les remplit de matériaux et de munitions, équipa trente-neuf grands vaisseaux et plus de cent vingt bâtimens légers, avec lesquels il bloqua le port de la Rochelle. Dès-lors seulement une flotte permanente et une marine royale furent organisées. En 1638, la France eut cent vaisseaux de guerre quarante galères et vaisseaux ronds sur la Méditerranée, soixante sur l’Océan. Les établissemens commerciaux dans l’Amérique formèrent une école toujours active de navigation, et familiarisèrent les Français avec les expéditions maritimes. Les campagnes de mer commencèrent à être combinées avec les campagnes de terre. Sourdis portait l’épouvante sur les côtes du royaume de Naples, pendant que nos armées envahissaient le Roussillon et la Catalogne : il bloquait le port de Tarragone, tandis que le maréchal de La Motte assiégeait cette ville par terre. C’est ainsi que Richelieu mit la France en état de disputer l’empire de la mer à l’Espagne, à la Hollande et à l’Angleterre [8].

Ce grand appareil de forces ne pouvait se soutenir sans des ressources proportionnées en argent. Les finances occupèrent Richelieu en raison de l’importance qu’elles ont dans le mécanisme et le jeu des états modernes. Avant lui, on ne trouvait de fonds pour aucune entreprise utile ; sous lui, on en trouva pour toutes : l’argent perdu par ses prédécesseurs en dilapidations, en largesses abusives, en guerres civiles ; en concessions honteuses, fut employé à la grandeur extérieure et intérieure de la France. En 1626, il trouva qu’il y avait 16 millions de revenu, 40 millions de dépense annuelle, 52 millions de dettes. Pour rétablir l’équilibre entre la recette et la dépense, il supprima les grandes charges dont les gages étaient excessifs, réduisit les pensions, racheta les domaines royaux aliénés à vil prix, et démolit les forteresses intérieures, inutiles à la défense du pays, ruineuses d’entretien, propres seulement à favoriser les révoltes de la noblesse. Il ranima le crédit, rétablit un ordre sévère dans le maniement des deniers publics, en remettant en vigueur les ordonnances de Sully. L’armée du siège de La Rochelle, quoique plus forte que celle de Montauban, coûta deux tiers de moins [9]. Il fit porter une partie des impôts sur les produits de luxe et les denrées inutiles : entre autres mesures de ce genre, on cite la taxe sur le tabac à trente sous par livre. Il restreignit le privilège, et il étendit les charges publiques à l’une des classes de citoyens qui pouvait le mieux les porter : homme du clergé, il taxa le clergé à un impôt annuel de 4 millions, pendant les six dernières années de son administration [10]. La réduction de La Rochelle lui coûta 40 millions ; les subsides fournis aux Hollandais, aux Suédois, au landgrave de Hesse, à Mansfeld, au duc de Weimar, à la Savoie, à toutes les puissances qui servirent à abaisser la maison d’Autriche, coûtèrent davantage. La dépense de chaque année de la période française de la guerre de trente ans s’éleva à 60 millions, somme énorme pour le temps ; « et ces charges furent supportées sans prendre sur les gages des officiers, sans toucher au revenu des particuliers, sans demander aucune aliénation de fonds du clergé : tous moyens extraordinaires auxquels les prédécesseurs de Louis XIII avaient recouru aux moindres guerres. » Pour faire face à ces dépenses, il fut obligé de recourir à l’augmentation des impôts, à la création de nouveaux offices et à un emprunt de 40 millions. Mais les mesures étaient prises pour diminuer cette dette et pour soulager le peuple de la moitié de ce qu’il payait. Les plus riches d’entre les roturiers étaient parvenus à s’en faire exempter : un dénombrement général des personnes et des biens devait réformer cet abus. Si la négligence de ses successeurs empêcha cette grande réforme, la faute ne peut lui être imputée sans injustice. Les plus hardis, les plus difficiles problèmes financiers exercèrent cette admirable intelligence. Parmi les moyens de libérer l’état, il pose le remboursement et la réduction de la rente au taux de l’argent payé originairement par les particuliers : il les reconnaît pour justes et légitimes dans le principe ; mais dans l’application il les rejette comme portant atteinte à l’inviolabilité de la foi publique, à la confiance, au crédit [11].

On a beaucoup déclamé contre les colonies. Après trois siècles d’expérience, les Anglais pensent que les établissemens coloniaux sont une voie à l’aisance et souvent à l’opulence pour une partie de leur population qui mourrait de misère sur le sol natal ; un immense débouché de commerce, une occasion de créer des fortunes nouvelles, de rétablir des fortunes perdues, offerte incessamment à ceux de leurs citoyens qui demeurent dans la mère-patrie ; un moyen de tenir en haleine toutes les facultés qu’exige l’industrie, et toutes les vertus qui découlent du travail ; un moyen encore de répandre la civilisation chez les nations parmi lesquelles vont s’établir leurs colons ; enfin un développement de leur puissance navale, une garantie de leur dignité et de leur sûreté, car, dans la balance de l’Europe, les forces maritimes pèsent à l’égal des forces continentales. C’est sous ce point de vue que Richelieu considéra la marine et les colonies ; c’est dans cet esprit qu’il forma des établissemens à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Tortue, à Saint-Domingue, et développa ceux déjà commencés dans le Canada. La France avait laissé échapper la domination de ce pays : il la lui fit restituer par les Anglais. Les Espagnols avaient perdu les avantages attachés à la possession de l’Amérique, en se bornant à l’exploitation des mines. Conduit par des principes plus sains, Richelieu établit la prospérité de nos colonies sur l’agriculture et l’industrie : les colons se livrèrent à la culture du tabac, du coton, du roucou, du piment, et à l’exercice de tous les métiers connus en France. Il favorisa leurs travaux par tous les genres d’encouragement, accordant l’entrée franche dans le royaume à leurs denrées et à leurs ouvrages manufacturés, et des lettres de noblesse à douze de leurs chefs et directeurs. Ce grand homme seconda pareillement de tout son pouvoir l’essor de l’industrie et du négoce en France. Il rendit libre le commerce du Levant dans tout le royaume. Vers 1627, il conclut un traité avec le czar Michel, et il établit nos relations commerciales avec la Russie. En 1631, il conclut un autre traité avec le roi de Maroc, qui ouvrait les côtes d’Afrique au commerce et aux produits français. Il déclara enfin, par une ordonnance royale, que les nobles pouvaient se livrer au commerce sans déroger, et il mit l’honneur dans ce qui faisait la vie de la société et la prospérité du royaume.

C’était par d’innombrables calculs, par de prodigieux efforts d’esprit que Richelieu avait opéré ces grandes révolutions dans les diverses parties de l’état social et politique de la France. Autant par l’importance de ces résultats que par les habitudes studieuses de toute sa vie, il était conduit à penser qu’il ferait de la France la première nation du monde, s’il en faisait la plus éclairée. C’est avec ces idées qu’il fonda l’Académie et la nouvelle Sorbonne.

Ce qui fait la civilisation d’un peuple, ce n’est pas l’existence, mais l’action des hommes de génie : une nation peut voir surgir de son sein un ou deux esprits privilégiés et demeurer barbare. Dante, Pétrarque, Boccace, n’ont pas de successeurs immédiats : entre eux et le XVIe siècle, le siècle de la véritable civilisation de l’Italie, deux autres siècles s’écoulent. De même, la France, malgré le rare génie de quelques hommes, pouvait attendre indéfiniment le moment de son plein développement intellectuel. Pour qu’un grand siècle littéraire et scientifique arrive, il faut qu’un peuple ait un certain état, une certaine constitution morale. Il faut qu’une classe nombreuse d’hommes se consulte et s’interroge ; qu’un certain nombre d’entre eux, après s’être assurés de leur vocation pour les travaux de l’esprit, se forment avec lenteur et réflexion ; que, par une longue et assidue culture, ils amènent leur talent à maturité, au lieu de le faire avorter dans son principe par la précipitation et l’imperfection des essais. Il faut qu’ils se produisent devant une société et un gouvernement qui accueillent avec transport ce qu’ils produisent de beau, qui les paient de leurs efforts en leur faisant une part dans l’admiration et dans la fortune publique. Il faut encore qu’ils ne s’usent pas dans des expériences sans fin, qu’ils trouvent une règle et un guide dans le goût de la partie éclairée du public, c’est-à-dire dans la critique. Il faut enfin qu’ils ne se servent pas d’un instrument constamment rebelle, d’une langue qui ne soit ni faite, ni arrêtée ; car alors la forme emporte le fond, et le génie perd à s’exprimer le temps et la puissance qu’il aurait employé à penser, à sentir, à combiner.

Cet appui, Richelieu le donna au talent par sa protection, par son exemple, par la fondation de l’Académie. Il fit de l’état d’homme de lettres une profession avantageuse et honorable. Tout écrivain, dès son premier ouvrage remarquable, fut accueilli par les bienfaits du cardinal ou du roi, et n’eut plus à s’occuper de ses besoins, mais à s’inquiéter seulement de son art. Les six cents francs donnés à Colletet pour six vers ne sont plus aujourd’hui qu’un sujet d’étonnement ou de plaisanterie ; alors c’était un fait grave. Parmi les auteurs dramatiques, Rotrou et Corneille, qui n’avait pas encore fait le Cid, se faisaient remarquer depuis 1628. Or, en 1635, ils sont pensionnés tous deux par Richelieu : en échange ils ne donnent au cardinal que quelques heures de leur temps ; la vie et le loisir leur sont assurés ; leur génie peut se développer en toute liberté. Richelieu prenait ces libéralités sur sa propre bourse, et non sur celle de l’état. Mais il ne céda pas au plaisir d’aider seul le talent, et il assura le sort des gens de lettres par la fondation de l’Académie. Dans le principe, aucune pension, aucun traitement n’était attaché au titre d’académicien. Ce n’était qu’une déclaration publique de capacité, un brevet de mérite. Mais cette recommandation toute morale valait, à celui qui l’obtenait, des avantages très positifs, et le mettait à l’abri du besoin. En général, il recevait du gouvernement, comme bel esprit, une pension qui ne lui était pas attribuée comme académicien [12] : il était assuré de trouver pour ses ouvrages un accueil plus favorable. L’admission à l’Académie l’attachait à un corps où chacun des membres prêtait assistance à son collègue ; et parmi ces membres l’on comptait plusieurs seigneurs haut placés par le rang, les alliances, la fortune, le crédit : c’était un puissant patronage donné au talent. Enfin, la constitution de l’Académie ménageait le temps de ses membres, les délivrait de soins gênans, les exemptait de divers devoirs imposés aux autres citoyens, des tutelles et curatelles, des guets et gardes, et, dans plusieurs cas, de la juridiction ordinaire. L’établissement de Richelieu ne fit pas moins pour la dignité que pour le bien-être matériel de l’écrivain : le titre d’académicien était ses lettres de noblesse et lui assurait une place élevée dans la société.

La composition de l’Académie fut faite dans l’esprit le plus libéral. Les encouragemens aux lettres s’étendirent à tous ceux qui présentaient des titres pour les obtenir, sans acception de personnes, de partis, d’opinions religieuses et politiques. Parmi les premiers académiciens, on compta des réformés, on compta des antagonistes, des ennemis même de Richelieu, un Du Chastelet, qui avait essayé d’arracher à sa terrible sévérité Montmorency, Boutteville et Chapelles ; un Porchères de Laugier, publiquement attaché à la faction qui avait fait une guerre incessante au cardinal.

D’autres dispositions, d’autres actes, contribuèrent à rehausser les travaux de l’esprit, à donner l’essor au génie national. Richelieu se déclara le protecteur de l’Académie. Entrer dans un corps créé par lui, objet de sa prédilection particulière, c’était flatter le maître de la France, se ménager les moyens de s’approcher de lui, se concilier sa faveur. Dès-lors, les places à l’Académie devinrent un objet d’ambition pour les plus grands seigneurs l’éclat dont ils brillaient rejaillit sur les lettres et les ennoblit aux yeux de la nation. Richelieu s’essaya lui-même dans la littérature : il faisait les canevas des comédies qu’il donnait à remplir aux cinq auteurs ; il ordonnait et versifiait en grande partie, peut-être même en totalité, la tragédie de Mirame ; il élevait un théâtre pour faire jouer ses drames avec beaucoup d’autres de l’époque. Le mérite réel de ces pièces n’est pas ce qui doit nous préoccuper ici. Qu’importe qu’elles ne s’élèvent pas au-dessus du médiocre, si alors leur succès et leur composition seule étaient d’un puissant exemple et d’un prodigieux effet ? Le théâtre et la poésie ne suffirent pas à l’ambition littéraire de Richelieu ; comme orateur, il avait réussi dès ses débuts ; plus tard, il rêva la gloire de l’historien. Sa Succincte narration, ses Mémoires, son Testament politique, rédigés en partie sur ses souvenirs et ses réflexions, en partie sur les journaux qu’il demanda à tous les ambassadeurs français, abondent en récits curieux, attachans, en opinions larges et rigoureuses, en considérations dignes du plus grand politique des temps modernes. En voyant l’homme dont tant d’intérêts se disputaient le temps et les facultés, réserver chaque jour quelques heures pour la culture des lettres, et mettre les plaisirs intellectuels parmi les choses de première nécessité pour lui ; en voyant la main qui tenait le sceptre de la France et la balance de l’Europe, tracer une scène de tragédie et une page d’histoire, il n’y avait plus moyen de refuser le plus haut degré d’estime aux arts de l’esprit : Richelieu les avait investis de toute sa grandeur.

Il ne travailla pas moins efficacement à leur développement qu’à leur dignité. Il voulut que l’Académie, en composant son Dictionnaire, fixât la langue, arrêtât les mots et les expressions qui la composeraient, en déterminât le sens. Il voulut encore qu’elle fondât la critique, qu’elle posât, d’après les principes du goût, les règles de chaque genre ; qu’elle vînt en aide au génie qui s’égarait incessamment. Il lui donna mission de perfectionner par tous les moyens l’éloquence et la poésie. Mais là ne devaient pas s’arrêter ses efforts. Il lui rappela par deux fois, dans les lettres patentes de sa création, que c’était pour elle un devoir de travailler sans relâche à rendre la langue française capable de traiter tous les arts et toutes les sciences. Aussi toutes les sciences connues de l’époque furent représentées dans l’Académie naissante, et les membres de ce corps purent diriger le génie national dans les routes nombreuses où il était prêt à entrer. Les académiciens de la première création et leurs successeurs immédiats étonnent par l’étendue et par la variété de leurs connaissances. Chapelain avait appris tout ce que l’on savait de médecine de son temps ; Du Chastelet était l’un des savans jurisconsultes du royaume ; l’érudition de Furetière s’étendait à tout. Thomas Corneille, après ses quarante-deux pièces de théâtre, composait, en cinq volumes in-folio, son Dictionnaire des arts et des sciences et son Dictionnaire universel géographique et historique, qui ont guidé et défrayé les auteurs appelés par la science ou invités par le gain à traiter plus tard les mêmes matières.

Quand même Richelieu aurait en particulier persécuté Corneille et le Cid, il n’en aurait pas moins en général favorisé le développement du génie national : en rapprochant et en concentrant des lueurs éparses, incertaines, vacillantes, il n’en aurait pas moins formé ce foyer de vive lumière qui éclaira la France et brilla sur l’Europe entière au XVIIe siècle. Mais cette persécution même est une fable qui se dissipe à un examen un peu attentif.

En 1635, auteurs et public en sont aux essais de l’art dramatique. On accueille avec le même enthousiasme les pièces outrées de Scudéri et la Sophonisbe de Mairet, la Médée de Corneille, où le naturel, la passion, le sublime, se rencontrent à côté d’énormes défauts. Il suffit de parodier certaines qualités pour donner encore le change au spectateur et enlever ses suffrages. Bien que Corneille n’eût encore composé que les sept drames qui se succèdent de Mélile à Médée, et où le talent n’apparaît qu’à longs et rares intervalles, il est désigné, en 1635, pour faire partie des cinq auteurs qui remplissent les canevas fournis par le cardinal. Il reçoit une pension de cinq cents écus qui vaudraient 4,000 fr. aujourd’hui, avec la seule obligation de versifier un acte en un ou deux ans. Dans les idées de l’époque, c’est une grande faveur, un grand bienfait. A la fin de 1635, il change quelque chose dans la comédie des Tuileries, dont le cardinal avait arrangé les scènes et dont le troisième acte lui avait été confié. L’amour-propre du cardinal prend ombrage, l’indépendance du poète s’irrite : ils rompent leur association dramatique ; et Corneille se retire à Rouen. Il n’est plus, momentanément, employé à la confection des pièces du cardinal, mais il conserve sa pension. Chez Richelieu, l’auteur est irrité ; toutefois le ministre continue à aider l’homme qui a fait preuve de talent. Pleinement rendu à lui même, Corneille écrit l’illusion comique, remplie des nombreux défauts et des rares beautés de ses précédens ouvrages.

Les conseils du courtisan Châlons tirent Corneille de ses habitudes d’esprit. Son génie est frappé, éclairé par le génie espagnol ; un monde nouveau lui apparaît : il n’avait vu jusqu’alors l’art dramatique qu’à sa superficie, il en découvre tout à coup les profondeurs. Il donne le Cid la même année que l’Illusion comique. Le pathétique des situations, le jeu des passions, la noblesse et la vérité des sentimens appartiennent en grande partie à l’auteur espagnol. Mais la véritable tragédie a été révélée à l’imitateur ; il est dans le secret de l’art, et il a tiré de lui-même une création, la création immense de la langue dramatique ; il s’est exprimé dans un langage qu’on n’avait pas encore entendu au théâtre et que personne alors ne savait parler. Entre le Cid et la Sophonisbe de Mairet, représentée trois ans plus tard, la Marianne de Tristan, donnée presque en même temps, et la Médée de Corneille lui-même, il y a un abîme.

Le Cid change le goût du public comme le théâtre espagnol avait changé le génie de Corneille. Les spectateurs applaudissent avec transport les vives passions, les nobles sentimens, dont le principe est dans leur ame, dont l’expression est sur la scène. Tout le vieux théâtre meurt le jour où le Cid paraît : dans l’opinion et dans le langage, l’idée du Cid et celle de la perfection se confondent [13] ; c’est un nouveau type du beau, auquel on compare désormais les productions de l’esprit, pour en reconnaître la valeur. L’enthousiasme du public est partagé par Balzac et par beaucoup d’écrivains. Mais les auteurs dramatiques réclament et protestent. Les habitudes d’esprit dans lesquelles ils ont vieilli, un goût perverti par le préjugé, le chagrin de se voir éclipsés, leur font voir partout des énormités dans le Cid. Richelieu a le malheur de se ranger de leur parti ; car, pour être grand politique, ardent promoteur des arts libéraux en général, pour écrire même avec habileté en prose, l’on n’est pas bon juge de la poésie et du théâtre. Richelieu est homme, d’ailleurs glorieux et vindicatif par excellence, blessé des corrections faites par Corneille à la comédie des Tuileries, blessé plus au vif des procédés de sa dure liberté. Dans cette disposition d’esprit, il ferme les yeux sur les beautés du Cid, grossit ses défauts, s’irrite de son succès, le défère à l’Académie pour être jugé, et, si l’on veut adopter l’expression de Boileau, il se ligue contre cette merveille naissante.

Mais veut-il sévir contre Corneille, ou bien engager seulement un jeu d’esprit, et faire débattre une thèse de littérature, comme il soutenait lui-même des thèses d’amour chez la duchesse d’Aiguillon ? En s’attaquant au Cid, cherche-t-il à atteindre l’homme, ou même l’homme de lettres ? Dirige-t-il une persécution, ou provoque-t-il une critique ? C’est ce qu’il s’agit d’examiner. Dans le débat sur le mérite du Cid, et dans la polémique qu’il soulève au commencement, Richelieu ne voit « que des contestations d’esprit agréables, des railleries innocentes, et il prend bonne part au divertissement » Ce sont les termes dont se sert l’un de ses familiers, l’un des confidens de ses plus secrets sentimens. Corneille ne considère pas autrement la chose. Richelieu a traduit le Cid à la barre de l’Académie : ce corps veut que l’auteur reconnaisse sa compétence avant d’ouvrir le procès, et lui demande s’il entend se soumettre à sa juridiction. Corneille répond : « Messieurs de l’Académie peuvent faire ce qu’il leur plaira ; puisque vous m’apprenez que Monseigneur serait bien aise d’en voir le jugement, et que cela doit divertir son Éminence, je n’ai rien à dire [14]. » Peu après, dans la chaleur de la dispute engagée entre Corneille, Mairet et Scudéri, des injures on passe aux provocations, et Richelieu craint que les effets ne suivent les menaces. Il s’interpose aussitôt, protège Corneille contre ses adversaires, et annonce à ceux-ci qu’ils auront à se défendre contre son ressentiment, s’ils font aucune violence au poète. Quoiqu’il ne travaille plus pour lui, et qu’il ait eu l’audace d’obtenir un immense succès dans le temps où il était disgracié, il ne lui conserve pas moins sa pension ; car, s’il conteste le mérite du Cid, il ne conteste pas le talent de Corneille, et il entend que ce talent soit encouragé, aidé par le premier ministre [15]. Dans ce même esprit, tandis qu’il poursuit auprès de l’Académie la critique du Cid, il souffre que sa nièce, Mme de Comballet, accepte la dédicace de la pièce, et il la fait jouer lui-même deux fois au palais Cardinal [16]. Il ne commande ni ne dicte le jugement de l’Académie ; il reçoit avec tout le public cette décision glorieuse pour Corneille, où on proclame presque à chaque page l’excellence de son ouvrage, et où on le place enfin au rang des chefs-d’œuvre de l’esprit humain, par la comparaison qu’établit l’Académie entre les contestations présentes et celles qu’avaient fait naître la Jérusalem délivrée et le Pastor Fido. Richelieu ne change rien aux sentimens de l’Académie : il ne punit Corneille d’avoir eu raison contre lui qu’en l’appelant de nouveau dans la compagnie des cinq auteurs, en lui confiant, en 1638, l’un des actes de son Aveugle de Smyrne, en accueillant, en 1641, la dédicace des Horaces où le poète remercie son Excellence de tant de bienfaits qu’il a reçus d’elle. Il faut avoir un parti pris de trouver de la persécution partout, ou bien il faut convenir que Richelieu eut seulement un moment de mauvaise humeur contre Corneille ; qu’avant et après cet instant, il lui accorda faveur et bienfaits, et le soutint de son suffrage. Si Richelieu n’avait voulu qu’une chose, déprécier Corneille, il aurait animé, soutenu dans leur rage les ennemis qui poursuivaient le grand homme. Mais, guidé par de nobles et fécondes idées, même au milieu de ses ressentimens et de sa prévention personnelle, il voulut avoir le sentiment désintéressé de juges éclairés, et non la satire haineuse de rivaux aveuglés tout ensemble par la passion et, par l’ignorance. L’Académie donna ses sentimens sur le Cid. Le sujet, la fable, l’ordre et l’arrangement des scènes, les combinaisons dramatiques, le style, elle examina tout, mit l’analyse et la réflexion à la place des injures, remonta jusqu’aux principes du beau et en posa les règles. En rendant à Corneille une encourageante justice, elle lui signala les points où il avait failli, le conseilla utilement dans ce qui est du ressort du goût et de l’expérience, et s’associa ainsi aux développemens qu’il devait bientôt donner à l’art dramatique. Ainsi, par les bienfaits qu’il répandit sur les gens de lettres, par l’état qu’il leur fit dans la société, par la création de l’Académie, Richelieu contribua puissamment à l’essor du génie national ; et, par la manière dont il conçut l’examen du premier grand ouvrage dramatique, il donna naissance à la haute critique, et, dans le domaine de l’art, posa les bornes propres à guider la marche du talent et à prévenir ses écarts.

Les lettres sacrées ne lui durent pas moins que les lettres profanes. Le palais élevé, les dotations constituées à l’antique Sorbonne, tout ce qu’il fit matériellement pour agrandir son existence, ne sont que le signe extérieur des larges développemens qu’il donna à son enseignement. Par la nouvelle constitution de cette école, il assura aux études théologiques une étendue, une force, une gravité inconnues depuis long-temps. Les autres établissemens religieux se piquèrent d’une louable émulation, et montèrent leur enseignement au ton et à la hauteur de celui de la Sorbonne. Le clergé gallican reçut une instruction dont rien ne donne l’idée dans les siècles précédens : il devint le plus savant et le plus éclairé des clergés de l’Europe. C’est à ce grand changement, opéré par Richelieu, que Bossuet, Bourdaloue, Arnauld, durent d’une manière indirecte, mais incontestable, la solidité et la profondeur de doctrine, la vigueur de dialectique qui éclatent dans leurs ouvrages. C’est dans les institutions du cardinal que l’admirable église du siècle de Louis XIV puisa sa force et son lustre.

La diffusion de la science profane et sacrée, la multiplication des connaissances et des idées en France sont dues à quelques autres fécondes idées de Richelieu. L’imprimerie royale n’avait guère survécu à François 1er, son fondateur. Le cardinal la rétablit, et il sembla lui communiquer sa prodigieuse activité : en moins de deux ans, cette imprimerie donna soixante-dix grands volumes français, grecs, latins, italiens, d’une correction et d’une exécution admirables : après l’Imitation, elle publia les grandes collections des conciles, des pères de l’église, des historiens byzantins. Richelieu forma, pour son usage, une riche bibliothèque qu’il tint ouverte aux hommes lettrés : il augmenta la bibliothèque royale, et porta le nombre des manuscrits jusqu’à quatre mille [17].

Enfin il étendit aux beaux-arts l’impulsion qu’il voulait communiquer à tout. Le principal corps de bâtiment du Louvre fut continué, et le palais Cardinal fut construit. Il appela Poussin de Rome, pour peindre la grande galerie bâtie par Henri IV ; et si ce genre de travail, mal approprié au génie de Poussin, n’augmenta pas sa gloire et ne servit pas à l’instruction de nos peintres, il témoigna de l’estime du gouvernement pour les arts, et leur fit un noble appel. Richelieu surmonta sa prédilection pour Champaigne, et, demanda aux artistes nationaux une partie des tableaux qui devaient décorer son palais de Paris et sa maison de Ruel. Il employa Vouët, donna ainsi une sorte de consécration à son talent, lui fournit une autorité et des moyens d’action tout nouveaux sur l’école de peinture qu’il formait alors.

Par l’intelligence et par les armes, la France de Richelieu sortit donc d’un rang secondaire pour marcher l’égale des premières nations. La France de Louis XIV devint l’arbitre de l’Europe, elle accabla tout, et, restée seule sur des débris, prit un essor où l’œil peut à peine la suivre. Mais cette grandeur qu’il fallait modérer, a son principe dans le ministère de Richelieu.

Parmi ces faits, beaucoup ne se trouvent pas dans le livre de M. Bazin : le développement intellectuel, la marche et les progrès de l’esprit français dans toutes les directions, qui, à notre gré, devaient être largement dessinés, ne sont indiqués que vaguement. Quelques évènemens politiques sont saisis à un point de vue qui nous semble inexact. Nous citerons pour exemple tout ce qui se rattache à la période française de la guerre de trente ans. M. Bazin sent-il et fait-il sentir à ses lecteurs l’importance de cette série entière de faits ? Quelle est la question au fond de la lutte ? C’est d’abaisser les deux branches de la maison d’Autriche, c’est de délivrer la France du danger d’être envahie cinq fois, comme sous Charles-Quint, ou bien, comme sous Philippe II, d’être réduite en province espagnole à la suite d’un quart de siècle d’anarchie et de guerre civile entretenue par l’étranger ; c’est de faire passer la France, de cet état souvent désastreux, toujours précaire, à l’état de puissance sûre de son indépendance, et partout prépondérante ; c’est, enfin, de donner des garanties à cette nouvelle et glorieuse situation, en assurant la liberté politique et religieuse de l’Europe. A propos des sacrifices que Richelieu imposait momentanément et forcément au peuple pour arriver à ce résultat ; à propos d’une sédition excitée en Normandie, M. Bazin indique quel cas il fait de la guerre contre la maison d’Autriche, des efforts du pays, des projets du cardinal. « C’était, dit-il, un soulèvement de gens qui prétendaient avoir faim, de paysans et de bourgeois qui ne voulaient pas payer la taille, sans aucun égard pour l’honneur que leur apportaient tant d’armées qui guerroyaient en Italie, en Flandre, dans l’Artois, dans la Lorraine et devers le Roussillon. » Présenter sous cet aspect, rappeler avec ce dédain et cette ironie la querelle qui se vidait alors entre la France et une partie de l’Europe, n’est-ce pas réduire le génie de Richelieu à des proportions trop mesquines ?

Nous regrettons encore que M. Bazin n’ait pas cité ses autorités. L’histoire est une science : Volney prétendait qu’on pouvait lui donner presque toujours l’exactitude et la rigueur mathématiques. Ne pas fournir au lecteur le moyen de recourir aux originaux, de s’assurer de la vérité des assertions de l’historien, c’est ajourner indéfiniment le jugement public sur une foule de questions ; c’est produire une suite de solutions de problèmes, en retranchant les calculs et les données qui permettent d’en vérifier et d’en prononcer l’exactitude. Nous nous expliquons d’autant moins la suppression des citations dans le livre de M. Bazin, qu’elle est condamnée par l’usage contraire et par le succès des plus grands historiens de notre temps. MM. Guizot et Thierry ont-ils rien perdu, le premier de la hauteur de ses vues, le second du puissant intérêt de sa narration et de la nouveauté de ses aperçus, pour avoir allégué leurs autorités ?

Nous avons terminé une désagréable tâche, celle de signaler les imperfections que l’humaine faiblesse laisse inévitablement dans toutes ses œuvres. Donnons maintenant au travail de M. Bazin les éloges qu’il mérite. Son livre est composé dans un rare esprit d’impartialité, de mesure, de justesse. Il ne se constitue ni le panégyriste, ni le détracteur des hommes et des choses, avec l’intention de faire triompher une opinion ou un système arrêtés d’avance. Il ne juge pas et ne condamne pas, avec les idées du XIXe siècle, les opinions et les actes des hommes, les institutions et le gouvernement du commencement du XVIIe. Il sait que chaque temps a ses qualités et ses défauts ; il reproduit les uns et les autres avec intelligence et modération, et ne leur impute point à crime de n’être pas plus modernes qu’ils ne sont. Il ne cherche pas non plus dans les faits autre chose que ce qu’ils contiennent, et ne les tourmente pas jusqu’à ce qu’ils aient produit l’extraordinaire et le bizarre. La composition et la narration de M. Bazin sont sages : il se garde bien d’en élaguer tout ce qui ne fait pas de l’effet, de réduire son tableau aux seules couleurs tranchées, de présenter un jeu de cartes où l’on n’aurait laissé que les figures. Le temps, les découvertes, les publications successives ont mis à la disposition des auteurs de nos jours des renseignemens qui ont manqué à leurs prédécesseurs. Entre ces nombreux secours, je ne citerai que les dix volumes des Mémoires de Richelieu, publiés pour la première fois en 1823, ouvrage du plus grand intérêt, où l’histoire est racontée par celui qui l’a faite ou dirigée. M. Bazin s’est servi habilement de ces nouveaux documens, sans négliger les anciens. Il n’a pas pris peut-être tout ce qu’ils contiennent de curieux et d’important ; mais il s’en est approprié assez pour jeter une vive lumière sur plusieurs parties du règne de Louis XIII et du ministère de Richelieu, et pour donner à son livre le mérite de la nouveauté. Il choisit ses matériaux avec discernement et critique. Au lieu de se jeter dans les particularités sans intérêt où se noient Levassor et Griffet, au lieu de transcrire en entier, comme eux, les documens qu’il a sous les yeux, M. Bazin n’y prend que ce qu’il y trouve de vraiment important. Une ligne, un mot de lui, disent autant et quelquefois plus qu’une page in-quarto du réfugié et du jésuite. Enfin sa narration, toujours claire et attachante, est relevée souvent par des traits d’un esprit de bon aloi et d’une originalité sans affectation. En résumé, un homme d’infiniment d’esprit et de tact a employé utilement dix années de sa vie sur un sujet de la plus haute importance.


AUG. POIRSON.

  1. 4 vol. in-8°, chez Chamerot, 53 quai des Augustins.
  2. Bassompierre disait : « Nous serons assez fous pour prendre La Rochelle, » et ce mot contenait tous les intérêts des seigneurs.
  3. Charles Ier avait refusé de garder la neutralité. Dans une dépêche au comte d’Estrade, ambassadeur de France à Londres, on lit ces mots terribles de Richelieu : « L’année ne se passera pas sans que le roi et la reine d’Angleterre ne se repentent d’avoir refusé les offres que vous leur avez faites. »
  4. La France, mais après sa mort, rendit la Lorraine.
  5. Cette armée est celle que Louis XIII conduisit au siège de Montauban. Le chiffre varie dans les historiens. Bernard prétend qu’elle s’élevait à 40,000 hommes ; Richelieu, dans ses Mémoires, dit positivement qu’elle ne fut jamais de plus de 42,000 hommes (liv. XII, tom. VII, pag.246, collection Michaud). D’autres historiens, mais mal instruits à ce qu’il semble, portent cette armée à 20,000 soldats.
  6. Narration succincte de Richelieu.
  7. « Il fallut que le chevalier de Saint-Julien portât l’épée à la gorge d’un capitaine Hollandais, sur le vaisseau duquel il commandait, parce qu’il ne voulait pas aborder un vaisseau ennemi. » (Richelieu, Mémoires.)
  8. « Le sieur Du Chalard ayant rencontré, â la rade de Saphy, un vaisseau anglais qui refusa de baisser son pavillon, le mit en si mauvais état, qu’ayant tué le capitaine qui le commandait et la plupart des officiers et soldats, il contraignit ceux qui restaient dedans a se rendre, la vie sauve. » (Richelieu, Mémoires.)
  9. Véron de Forbonnais, Recherches et considérations sur les finances de France, tom. 1, pag. 182.
  10. Ces 4 millions annuels sont le produit de deux impôts différens exigés du clergé : 1° la subvention annuelle de 1,300,000 francs ; 2° les dons extraordinaires qu’il tira de cet ordre en 1637 et 1641.
  11. Richelieu, Testament politique, pag. 165-176, 163, 164.
  12. Le vers de Boileau accuse un usage général : “Qu’il soit le mieux renté de tous les beaux-esprits. »
  13. On connaît l’expression proverbiale du temps : « Cela est beau comme le Cid. »
  14. Lettre de Boisrobert à Mairet, 5 octobre 1637. — Lettre de Corneille à un académicien.
  15. Dans le moment même où Richelieu provoquait la critique du Cid, il continuait la pension à Corneille. C’est ce qui résulte de la réponse de Pierre Corneille aux observations de Scudéri sur le Cid. Dans cette réponse, Corneille dit, en parlant du Cid : « J’en ai même porté l’original en sa langue à monseigneur le cardinal, votre maître et le mien. » Il n’y avait que les auteurs pensionnés par le cardinal qui lui donnassent le titre de maître.
  16. Le Cid est dédié, dans l’édition de 1637, à Mme de Comballet, qui, à la fin de cette même année, devint duchesse d’Aiguillon.
  17. Sauval, Antiquités de Paris, tom. II, in-f°, pag. 41. Tricher Dufresne était le correcteur, et Cramoisi l’imprimeur de l’imprimerie royale. — De Roquefort, Dictionn. Hist. Des Monum., pag. 67, 285.