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Histoire de Jonvelle/Troisième époque/Chapitre I

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TROISIÈME ÉPOQUE

SIÈCLE MODERNE


CHAPITRE Ier

SEIGNEURS ÉTRANGERS


Les sires de la Trémouille

Guy Ier de la Trémouille - Affaire de Polaincourt - Désastre de Nicopolis - Georges Ier de la Trémouille - Jonvelle occupé par le comte de Savoie - conférences de Jonvelle et de Châtillon - Enquête au sujet de la cession de Jonvelle – Jean de la Trémouille. -Assassinat de Jean sans Peur - Guerre de la succession de Lorraine - Le sire de Jonvelle avec ses frères trahit le duc de Bourgogne -Dévastations des Écorcheurs et des Armagnacs - Nouvelles conférences de Jonvelle et de Châtillon - Le fief de Jonvelle retiré à la maison de la Trémouille - comptes de la seigneurie - compositions pour meurtre et vol de gibier.

(1378 – 1448)

Guy de la Trémouille, devenu seigneur de Jonvelle, fit régir le fief par un gouverneur. C’est à ce titre que Jean Darbo, capitaine général du comté, rendit une sentence qui mettait à néant diverses poursuites exercées par Vincent Bodenot, procureur de la seigneurie, contre l’abbé Guy de Clairefontaine (1383)[1].

L’an 1387 nous fournit un document curieux sur la condition des maimortables. Ce n’est plus le seigneur, comme autrefois, ce n’est plus même son premier lieutenant, le gouverneur de la terre, qui vont acter sur les sujets : c’est Jean Meleney, curé de Saint-Pierre de Jonvelle, et Renaud Pêcheur, du même lieu, gardien du sceau du tabellionage, assistés des bourgeois et tabellions jurés, Guillaume Braon, N. Demoiget et Guillaume Violet. Devant eux comparaissent d’une part cinquante-sept habitants de Polaincourt, tous hommes de mainmorte, sujets immédiats de l’abbaye de Clairefontaine ; et d’autre part « révérend père en Dieu messire dom Girard de Fontenoy-le-Château, abbé de Clairefontaine, assisté de dom Guillaume de Vesoul, procureur dudit lieu. » Les habitants de Polaincourt se plaignent de ne pouvoir payer les tierces (une gerbe sur trois et quelquefois sur six), que les religieux percevaient sur quelques-unes de leurs terres ; et ils les supplient, au nom du ciel et de la charité, de vouloir réduire ces terres à la dîme, comme toutes les autres. En compensation, ils s’engagent, pour chaque année, à fournir une prestière, ou corvée de faucille, aux moissons du couvent, et à payer, à la Saint-Martin, une gélyne sans défaut. Les religieux acceptent l’arrangement ; et pour garantie les tenanciers se mettent corps et biens à la merci des religieux, engageant de même leurs héritiers[2].

Mais si nos archives ne nous disent rien de plus sur les débats de la nouvelle maison de Jonvelle, l’histoire de France et celle du duché de Bourgogne en particulier nous apprennent quel fut le rôle brillant de Guy de la Trémouille et de son frère Guillaume, à la cour et dans les armées de Philippe le Hardi. Le premier, grand chambellan de Bourgogne et gardien des Juifs dans la province, porta l’oriflamme de France dans les guerres contre la Flandre (1384), et partagea les plus grands honneurs avec le grand amiral Jean de Vienne, aux noces des enfants de Bourgogne (1385). Il reçut la même année quatre mille livres du prince, pour avoir suivi le même amiral en Écosse et à l’Écluse[3]. L’année suivante, Philippe fit son testament, qui eut pour témoins principaux les frères la Trémouille et Olivier de Jussey, grand bailli de Dijon. Le prince désire que Guy ; son chambellan et son amé cousin, repose à ses pieds après sa mort. Pour assister la jeunesse de Jean, son fils, comte de Nevers, il institue un conseil composé des hommes dont il a éprouvé depuis longtemps la fidélité, la sagesse et l’habileté, et il y associe Guy et Guillaume de la Trémouille, Olivier de Jussey et Jean de Vienne, neveu de Catherine de Jonvelle. Il veut qu’après sa mort les deux premiers soient maintenus dans le même office à l’égard de son successeur, et qu’ils soient les exécuteurs testamentaires de ses dernières volontés. De magnifiques largesses avaient précédé ces marques de haute confiance[4]. Dix ans plus tard, les sires de la Trémouille étaient devant Nicopolis, contre Bajazet, avec l’élite de la noblesse de France et de Bourgogne. Trahis par la fuite des Hongrois, écrasés par le nombre, ces preux chevaliers succombèrent presque tous, après trois heures d’une lutte désespérée. Du nombre des morts furent Guillaume de la Trémouille, Pierre son fils, Guillaume de Vergy, seigneur de Port-sur-Saône, Morey, etc., et le brave Jean de Vienne, que l’on retrouva sur un tas de cadavres turcs, étreignant encore, dans ses bras roidis par la mort, l’étendard de Notre-Dame de France (1396). Le comte de Nevers, le sire de Jonvelle et vingt-deux autres chevaliers, tombés vifs entre les mains du vainqueur, furent mis en liberté moyennant une rançon de deux cent mille ducats. Ils prirent par mer le chemin de la France ; mais Guy de la Trémouille succomba dans l’île de Rhodes (1397). Philippe le Hardi le pleura entre tous, et vers l’an 1400, il envoya chercher sa dépouille mortelle, par Guillaume de l’Aigle, un de ses chambellans[5]. Sans doute le duc, selon les intentions manifestées de son testament, le fit placer dans son propre tombeau, déjà préparé dans l’église des chartreux. Sept ans après, il y fut déposé à son tour.

Pendant que le sire de Jonvelle guerroyait, à la suite de Philippe le Hardi, contre les Anglais et les Flamands, Guy de Demangevelle conduisait une troupe de partisans contre le duc Charles de Lorraine. Cette expédition, entreprise au mépris du droit des gens et de la foi des traités, réussit fort mal : Guy fut fait prisonnier, avec Jean et Philibert de Raincourt et plusieurs autres gentilshommes. Philippe de Bourgogne intervint ensuite auprès de Jean de Vergy, son maréchal, pour mieux faire respecter les alliances et pour empêcher le retour de pareilles hostilités (1394)[6]. C’est dans le même but que, plus tard (1440), les ducs de Bourgogne et de Lorraine nommèrent des conservateurs de leurs frontières respectives.

Guy de la Trémouille laissait deux enfants, Georges, qui lui succéda dans ses titres, et Marie, qui épousa Louis, comte d’Auxerre et sire d’Orgelet. Georges, seigneur de la Trémouille, de Sully, de Craon, de Jonvelle, etc., soutint à la cour ducale le rôle brillant de son père. Mais il ne fut pas longtemps paisible possesseur de sa terre de Jonvelle. Dans les démêlés du duc de Bourgogne avec le comte de Savoie, le chancelier de celui-ci avait fait occuper le château de Jonvelle, de Châtillon et de Cheneves[7] ; et par représailles, les gens de Philippe occupaient dans la montagne quelques places de son adversaire. Enfin les deux princes se décidèrent à s’arranger. Bon Guichard et Guy Arménier, de Besançon, bailli d’Aval, furent chargés par leur maître (1er avril 1402) de s’aboucher à ce sujet avec les plénipotentiaires de Savoie. Leurs pouvoirs portaient, quant aux places de Jonvelle, Châtillon et Cheneves, qu’ils les feraient remettre entre les mains du maréchal de Bourgogne, et que les détenteurs seraient requis, dans la semaine de Pâques, de les rendre libres, sous peine, un mois après la signification, d’aller tenir hosteige en la ville de Châlons, jusqu’à pleine satisfaction. Mais ce projet d’arrangement, soumis à la chambre des comptes de Dijon, n’obtint pas son approbation, attendu qu’il était préjudiciable aux intérêts de Bourgogne ; et cette cour délégua Erard Dufour, bailli d’Amont, pour procéder à une nouvelle enquête et arrêter une résolution définitive, avec le chancelier de Bourgogne, Pierre de la Trémouille, oncle du sire de Jonvelle[8].

En même temps, Philippe le Hardi, dont les préoccupations se concentraient alors sur Paris, contre le duc d’Orléans, et dans ses États du nord, contre d’autres ennemis, cherchait à se tranquilliser, sur la frontière de Jonvelle, par un traité avec le duc de Lorraine, dont les gens avaient pris et ruiné Châtenoy (Vosges), sur la limite du Comté. Jean de Vergy fut encore chargé de poursuivre la réparation de cet acte d’hostilité, par les voies diplomatiques. Parti de Fouvent le 10 juin, avec une escorte de quinze hommes d’armes, il joignit, à Remiremont, les députés et le conseil du prince de Lorraine. Mais, ceux-ci ayant répondu qu’ils étaient sans instruction pour traiter l’affaire de Châtenoy, le congrès fut ajourné au 29 juillet et transféré à Châtillon-sur-Saône. Le maréchal fut seul exact au rendez-vous, avec les deux baillis du comté, Erard Dufour et Guy Arménier, et cent vingt hommes d’armes, chevaliers ou écuyers ; il ne trouva personne des commissaires lorrains à Châtillon. Toutefois il finit, dans le cours de l’automne, par les amener à Jonvelle, où il se rendit de son côté, avec quatre-vingts cavaliers. Mais comme on ne put convenir de rien dans cette nouvelle entrevue, sinon d’une remise du congrès au dernier dimanche d’octobre, le duc de Bourgogne indigné rappela son maréchal et rompit les négociations[9].

Ce prince mourut deux ans après, de la peste, à Hall en Brabant (27 avril 1404). Malgré ses immenses revenus, sa prodigalité l’avait rendu tellement insolvable, que sa veuve, Marguerite de Flandres, fut obligée de renoncer à la communauté des biens, pour sauver son douaire des créanciers. C’est alors que le plus violent orage éclata contre la maison des la Trémouille, les principaux dissipateurs de la fortune ducale. Le premier chef d’accusation contre eux fut la cession de Jonvelle. Le prince défunt n’avait jamais voulu croire aux avis nombreux qu’on lui avait donnés, sur les procédés malhonnêtes employés par Guy pour avoir ce fief. La vérité trouva naturellement tout accès auprès de la duchesse, à qui les seigneurs jaloux n’eurent pas de peine à persuader que la surprise la plus déloyale avait distrait le plus beau domaine de l’héritage de son aïeule, et que sa couronne redemandait avec justice un aussi magnifique joyau. Par ses ordres, Guillaume de Chassey |Chassey, un de ses conseillers, et Jean de Marsigny, son procureur à Montbozon et autres lieux, informèrent secrètement sur cette vieille affaire, en interrogeant tous les gens notables qui purent fournir un témoignage assuré (14 septembre 1404). Parmi les témoins figurèrent Jean Guiot, bourgeois de Montbozon, résidant à Jonvelle ; Jean Bourgeois, Jean le Béguin, marchand, et Guillaume Brahon, tous les trois de Jonvelle ; Jean de Raincourt, capitaine de la châtellenie, Jean Damville, son receveur depuis vingt ans ; Hugues de Saint-Loup, prieur de Jonvelle ; Huguenin Goux et Jean Perrot, de Vesoul ; Perrin de Vitrey, prévôt de Jussey ; Jean de Gray, prêtre à Jussey, et Jean Leclerc, d’Amance. Ils s’accordèrent tous à estimer le revenu de la terre de Jonvelle au moins le triple de ce que le duc l’avait cru d’après la Trémouille, sans parler de sa valeur en cens de nature. La peste l’avait bien dépeuplée les années précédentes ; cependant on portait encore son revenu ordinaire en argent à huit ou neuf cents livres estevenantes. Le témoignage le plus considérable fut celui du receveur Damville, qui révéla tout ce qui s’était passé en 1378. Sa déposition fut confirmée de point en point par celle du prieur et du capitaine[10]. Mais les princes de la Trémouille étaient plus puissants à la cour que la douairière elle-même : ils firent tomber à néant toute l’information, et Jean sans Peur leur conserva toute l’estime et toute l’affection dont son père lui avait donné l’exemple, et qu’il lui avait commandée dans son testament[11].

Nos archives ont conservé quelques actes de Georges Ier de la Trémouille, entre autres deux chartes (1410 et 1412) confirmant toutes les possessions et tous les privilèges concédés à l’abbaye de Clairefontaine par ses prédécesseurs, les anciens seigneurs de Jonvelle, et ordonnant aux officiers de la châtellenie de la protéger contre toute violence et injustice[12], Mais il eût fallu pour cela autre chose que des parchemins. Pendant que le sire de Jonvelle, qui se qualifiait du titre de gardien de Clairefontaine, demeurait à Paris, trop absorbé dans les sanglants démêlés de son maître avec les Armagnacs[13] pour venir défendre efficacement ses clients sur les lieux mêmes, le monastère se voyait désolé par les marches incessantes des corps armés et par les dévastations des nobles du voisinage, toujours en guerre les uns contre les autres. La peste se joignit à ces fléaux, et le cloître fut désert pendant quinze ans (1410-1425)[14].

Georges Ier de la Trémouille n’était plus en 1414. Jean, son fils aîné et son successeur à Jonvelle, grand chambellan de Jean sans Peur et son premier maître d’hôtel, fut au nombre des seigneurs qui soutinrent si vaillamment le siège d’Arras, avec ce prince, contre une armée de deux cent mille hommes (1414). Parmi les chevaliers comtois figuraient Didier de Cicon, seigneur de Demangevelle, Jacquot de Voisey, Philibert de Poinctes, seigneur de Gevigney, et Mathey de Buffignécourt. Parmi les écuyers se trouvaient Jacquot d’Amoncourt, seigneur de Chauvirey, Jean de l’Étang, Jean de Cendrecourt et Pierre de Raincourt, gentilhomme de la maison du sire de Jonvelle[15]. La paix suivit cette brillante campagne, et le duo en profita pour s’occuper de la police et de la pacification intérieure des Bourgognes, aussi souvent désolées par les guerres des châtelains entre eux que par les hostilités étrangères. Une ordonnance rendue à Gray (8 février 1416) renouvela, sous peine de mort ou de confiscation, les défenses de vider les querelles privées par la voie des armes ; et comme il y avait alors des rassemblements armés sur les terres de Luxeuil, de Faucogney, de Jonvelle et de Jussey, le prince fit partir immédiatement le bailli d’Amont, avec ordre de publier ses volontés où besoin serait, et de dissiper les attroupements de gré ou de force. Il trouva plusieurs délinquants : à Baudoncourt, c’était Jean de Saint-Loup ; à Luxeuil, c’était Jean de Neufchâtel, seigneur d’Amance et de Montaigu, le même qui venait de commander les Bourguignons au siège d’Arras ; à Richecourt et à Port-sur-Saône, c’était le maréchal de Vergy, seigneur de ces lieux, d’où il menaçait les habitants de Luxeuil et leur élu. A tous fut signifié le décret qui leur commandait de licencier leur monde. De plus, les prévôts et les sergents du bailliage le publièrent dans tous les lieux accoutumés. En huit jours, les commissaires avaient rempli leur mandat. Ils dressèrent procès verbal de leurs opérations et l’envoyèrent à la duchesse et au chancelier de Bourgogne, Jean de Courtivron.

Dans ces mesures répressives, Jean sans Peur n’avait d’autre but que de réunir les guerroyeurs autour de lui et de poursuivre, à la tête de forces imposantes, ses projets contre le parti des Armagnacs, qui tyrannisaient le roi et le royaume, et qui venaient d’attirer sur la France le désastre d’Azincourt (25 octobre 1415). En effet, l’année suivante, il marcha sur Paris avec une armée de soixante mille hommes, dans laquelle brillait l’élite des Bourgognes, entre autres le sire de Jonvelle à la tête de vingt gentilshommes et de trois arbalétriers[16]. Deux ans après, lorsque le duc, sentant la nécessité de combiner ses forces avec celles de la France contre les Anglais, eut songé sérieusement à se rapprocher du jeune dauphin, Jean de la Trémouille, Pierre de Beauffremont-Charny et les hauts barons du Comté, l’accompagnèrent à l’entrevue de Pouilly-le-Fort, où la paix fut conclue (août 1419). Mais les conseillers du prince royal, Armagnacs forcenés, avaient juré de venger la mort du duc d’Orléans par la mort du duc de Bourgogne. Sous prétexte d’une nouvelle conférence, on l’attira sur le pont de Montereau (10 septembre), où il se rendit sans défiance, avec Antoine et Jean de Vergy, Jean de Neufchâtel et sept autres gentilshommes. C’est là qu’il fut assassiné, sous les yeux du dauphin, malgré la courageuse résistance de sa petite escorte, qui fut arrêtée. Pendant que le crime se commettait, le sire de Jonvelle, à la tête de quelques centaines d’hommes, occupait le château de Montereau, sur la rive gauche de l’Yonne. Quand les canons et les trompettes du dauphin annoncèrent son sanglant triomphe, Jean de la Trémouille vit la plupart de ses hommes l’abandonner. Cependant, sommé de livrer la forteresse, qui se trouvait sans artillerie et sans vivres, il hésitait encore et voulait savoir si son maître était mort. On lui amena un des Comtois prisonniers, Antoine de Vergy, qui, sans rien dire, traça une croix sur la terre. La Trémouille comprit la triste réponse et baissa le pont-levis de la place[17].

La duchesse, Marguerite de Bavière, stupéfaite d’horreur, poursuivit les meurtriers de son époux, et le sire de Jonvelle fut un des procureurs qu’elle nomma pour la servir dans sa vengeance. En même temps, ce zélé serviteur fut envoyé dans le Charolais pour en chasser les Anglais (1420)[18]. L’année suivante, il accompagnait le jeune duc Philippe le Bon en Picardie, contre les Dauphinois, et se distinguait avec lui à la journée de Saint-Riquier[19]. Premier chambellan de ce prince et membre de son conseil, il fut plus tard l’un des premiers chevaliers de l’ordre de la Toison d’or (1430).

Cependant les Anglais menaçaient encore les Bourgognes, par le Beaujolais et la Champagne. La duchesse douairière, laissée seule à leur défense, donna commandement aux deux baillis du comté, Guy Arménier et Guy d’Amange, de fortifier toutes les bonnes places et de démolir les autres. Celui-ci, s’étant transporté à Jussey dans les premiers jours d’août 1420, accompagné de Guillaume de Mailley et de Jean de l’Étang, trouva le château de cette ville en assez mauvais état et commandé par un simple sergent, depuis la mort de son capitaine, Gauthier de Châtenoy. Les réparations nécessaires furent commencées[20], et la place reçut pour gouverneur Guyot de Vautravers, auquel fut associé Thiébaud de Raincourt, bailli et gouverneur de Jonvelle[21].

Les années suivantes firent éclater la guerre pour la succession de Charles de Lorraine, entre son frère Antoine de Vaudémont et son beau-frère René d’Anjou, comte de Bar. Philippe le Bon appuya le premier, et la querelle se vida aux portes de notre frontière. Les maréchaux Antoine de Toulongeon et Jean de Vergy, entrant dans le Barrois par Jonvelle et Châtillon, battirent l’armée de René à Bulgnéville près de Neufchâteau, et le firent prisonnier lui-même avec une foule de gentilshommes (2 juillet 1431). Les vainqueurs repassèrent triomphants à Jonvelle et à Jussey, avec leur illustre captif, qui gémit près d’un an à Dijon dans une tour, puis à Salins dans le vieux manoir de Bracon. Erard du Châtelet, seigneur de Coiffy, et Gérard d’Haraucourt, seigneur de Chauvirey, furent les négociateurs de sa liberté, pour laquelle Philippe le Bon retint les fils de René en otages, et se fit livrer quatre de ses châteaux, entre autres celui de Châtillon-sur-Saône (1432).

Le maréchal de Toulongeon survécut peu à son triomphe de Bulgnéville : il mourut en septembre 1432, et il eut pour successeur Pierre de Beauffremont, arrière-petit-fils de Philippe de Jonvelle, homme d’expérience et de courage, chevalier d’une constitution athlétique et fameux dans les joutes et les tournois. Il était, comme Jean de la Trémouille de la première promotion de la Toison d’or. C’est à lui que Philippe le Bon dut la découverte et la répression d’une conspiration étrange, dont le but était de livrer aux Français la capitale même de son duché ; et Beauffremont mit d’autant plus d’énergie et de patriotisme à poursuivre cette affaire, que les petits-fils de Guy de la Trémouille, le spoliateur de sa famille, figuraient au nombre des complices. Il s’était formé contre le duc un parti de factieux, parmi lesquels se trouvait Jean de la Trémouille-Jonvelle, avec ses deux frères, Guy et Georges, tous également comblés des faveurs du souverain. Bien plus, Georges avait lâchement passé à la France, et en intrigant habile, il n’avait pas mis longtemps à pénétrer dans le cœur de son nouveau maître, aussi intimement qu’il s’était vu placé jadis dans la confiance de Philippe le Bon. C’est lui que les ministres de Charles VII envoyèrent à Dijon comme ambassadeur, mais avec la mission secrète de s’entendre avec les seigneurs mécontents, pour livrer Dijon aux Français. Grâce à la vigilance de Beauffremont, le complot fut heureusement découvert ; toutefois les principaux coupables surent bien se soustraire à. la vengeance du duc, et ce ne fut que vingt ans après qu’elle put atteindre Jean de la Trémouille, qui suivit ses frères à la cour du roi de France (1433)[22].

La paix d’Arras, conclue entre la France et la Bourgogne (1435), sembla promettre un peu de repos à notre patrie. Mais, hélas ! que l’avenir répondit mal à ces belles espérances ! Avec les emprunts écrasants, les pestes et la famine, arrivèrent les Écorcheurs, dont les excès inouïs rappelèrent à notre infortuné pays tout ce qu’il avait souffert, dans le siècle précédent, de la part des Routiers. Les gendarmeries envoyées du duché contre ces brigands achevèrent elles-mêmes la dévastation, et méritèrent justement le nom de Retondeurs. Sur la frontière de Jonvelle, Thiébaud, bâtard de Neufchatel, Jean, bâtard de Vergy, et Galobre de Ponsac, retranchés dans leurs forteresses d’Amance, de Richecourt et de Fougerolles, se montrèrent les dignes émules des Écorcheurs et des Retondeurs, en ravageant les terres de Jonvelle, de Saint-Loup, de Luxeuil, de Fougerolles et du Val-d’Ajol (1438-1439). Bientôt après, le bâtard de Bourbon n’en fit pas moins autour de Champlitte et de Morey (1441). Les années suivantes, quatre mille aventuriers, conduits par le dauphin, qui fut depuis Louis XI, de si triste mémoire pour la Comté, passèrent et repassèrent dans les mêmes contrées, le fer et la flamme dans les mains. Rien n’égalait la furie de ces écorcheurs Armagnacs, ennemis nés du prince de Bourgogne. Ils attachaient les paysans aux branches des arbres et allumaient du feu sous leurs pieds. Le bâtard de Mailleroncourt fut couché sur le brasier pour être rôti, et il ne s’arracha des mains de ces forcenés qu’en payant une énorme rançon. Tous les monastères du pays, Luxeuil, Bithaine, Faverney et Clairefontaine, furent la proie de leur brigandage (1444). Quelques bandes attardées de ces Dauphinois étaient restées en Alsace. Au printemps (1545), le maréchal Thiébaud de Neuchatel eut le bonheur de les écharper, aux environs d’Altkirch ; mais leurs débris se répandirent encore sur la frontière nord-est du comté, par ordre secret du roi de France. Tout fut pillé et saccagé de nouveau, depuis Jonvelle et Jussey jusqu’à Champlitte. L’abbaye de Cherlieu eut sa part de malheurs. Les places fortes seules purent tenir, comme Demangevelle, Jonvelle, Jussey, Richecourt, Amance. Le maréchal, qui n’avait pu arrêter les ennemis, écrivait à ce sujet à la duchesse de Bourgogne : « Tous les routiers qui étaient en Alsace sont à présent logés en votre comté de Bourgogne et terre de Jussey, où ils font des maux inouïs. Ils ont passé près de Jonvelle, au nombre de sept cents environ. Après avoir séjourné deux jours à Bourbonne, ils sont maintenant logés à Percey-le-Grand. Sur leur passage tout a été pillé, brûlé, et les habitants emmenés prisonniers. Le roi et le dauphin leur ont mandé secrètement de vivre en Bourgogne et de faire tant qu’on se plaignit d’eux. » On le devine aisément, le roi de France cherchait des représailles, pour en prendre occasion de se jeter sur le Comté ; et si la terre de Jonvelle, que la protection de Jean de la Trémouille, son seigneur nominal, aurait dû couvrir, fut pourtant courue et dévastée par les Français, comme tout le voisinage, c’est que Philippe lui avait déjà donné un gouverneur à son nom, en attendant l’occasion de la retirer définitivement aux la Trémouille par voie de confiscation. En un mot, pendant huit ou dix ans ce cri sinistre : Voici les Écorcheurs ! retentit de toutes parts dans notre malheureux bailliage ; et comme la peste marchait de compagnie avec la torche et le glaive, le pays fut dépeuplé, de même que cent ans auparavant, et nombre de villages disparurent pour toujours[23].

Pour surcroît de maux, la frontière de Jonvelle était encore visitée par d’autres dévastateurs, les Lorrains du voisinage, qui subissaient à leur tour les hostilités des Comtois, et cela malgré la paix conclue entre Philippe le Bon et René de Lorraine (1437). Il fallait de toute nécessité réprimer ces infractions désordonnées. Pour atteindre ce but, les ducs de Lorraine et de Bourgogne nommèrent des commissaires, qui se réunirent en conférence à Jonvelle, le 13 juin 1440. Ces plénipotentiaires étaient, d’une part Jean de Fénestranges, Erard du Châtelet, Ferry de Parroye, bailli de Nancy, et Gérard d’Haraucourt, pour le prince de Lorraine ; et d’autre part, Philibert de Vaudrey, bailli d’Amont, Jean Poinsot et Jean de Salins, son fils, pour Philippe le Bon. Ils rédigèrent le protocole suivant :

" 1° Le traité de paix et d’alliance convenu entre Sa Majesté le roi de Naples (René) et monseigneur le duc de Bourgogne, sera de nouveau publié en tous les lieux accoutumés.

" 2° Pour veiller à son observation de point en point, sont nommés conservateurs : Gérard d’Haraucourt, Erard du Chatelet, le bailli d’Amont, Didier de Cicon, seigneur de Gevigney, et en cas de différend, noble et puissant messire Thiébaud de Neufchatel.

" 3° Ils s’assembleront au moins deux fois par an, dans les quinzaines de Pâques et de la Toussaint, à Jonvelle et à Châtillon-sur-Saône alternativement. S’il arrivait que les conservateurs d’un pays convoquassent plus souvent leurs collègues de l’autre pays, on devra s’assembler un mois après, soit à Jonvelle, si la convocation vient de Lorraine ou de Bar, soit à Châtillon, si elle vient de Bourgogne.

" 4° A la réunion de la Toussaint, les conservateurs feront paraître devant eux tous les plaignants, pour faire ensuite prompte justice, conformément aux clauses des alliances. Ils puniront les transgresseurs, comme bon leur semblera, et ils pourront requérir pour cela le secours de la force publique, aux dépens du pays requérant.

" 5° A la Toussaint prochaine, ils seront tenus de rapporter la ratification du présent protocole, de la part de leurs souverains ; et dans cette conférence, ils feront serment d’entretenir et de sauvegarder les alliances avec fidélité et de tout leur pouvoir[24]. "

La commission reçut en outre le droit de régler les limites des trois États, assez indécises en certains endroits.

Il n’y avait point alors de tribunaux de justice bien réglés, et presque tout s’y décidait par les armes ou par l’arbitraire des seigneurs particuliers. Cette fois, on nomma des juges conservateurs des frontières, pour y juger en commun les sujets des trois provinces. C’est le commencement des assises de bailliage et de cour souveraine[25].

Un des premiers actes des cinq conservateurs fut de déclarer le château et la terre de Saint-Loup fief du comté[26]. Cette décision n’ayant point été respectée, par le refus de la ville ou du seigneur, Neufchatel châtia les rebelles d’une manière terrible : la place fut prise d’assaut, mise à sac et rasée de fond en comble.[27] Plus tard, la commission siégeant à Corre fut obligée de revenir sur la question de Saint-Loup ; mais elle maintint son premier jugement[28]. Les conservateurs adjugèrent de même le château de Fougerolles à Philippe de Bourgogne, qui l’occupait déjà depuis 1437. Auparavant, il était au comte de Blamont (Lorraine). Pendant les ravages des Écorcheurs, il avait servi à les recéler, eux et leur butin, par la complicité du châtelain. C’est alors que Philippe de Vaudrey, l’un de nos conservateurs, attaquant ces brigands dans leur repaire, l’avait pris d’assaut, pour le duc son maître[29].

Les assises de Jonvelle et de Châtillon en étaient à leur seconde année, lorsque les envoyés de Charles VII s’y présentèrent pour y traiter de la frontière française, qui, selon les prétentions du roi, devait absorber toute la châtellenie de Jonvelle, parce qu’elle était fief de Jean de la Trémouille, devenu vassal de la couronne de France. On comprend en effet que celui-ci avait dû pousser son nouveau maître à revendiquer cette terre comme un fief français, s’attendant bien à le perdre, pour sa félonie envers le souverain du Comté. Cependant la cause de l’honnêteté triompha dans cette contestation ; et Charles VII, agréant les remontrances qui lui furent soumises par les ducs de Bourgogne et de Lorraine, voulut bien renoncer à ses prétentions[30]. Mais son fils le néfaste Louis XI, devait dans la suite servir plus efficacement les colères trompées des la Trémouille sur la seigneurie de Jonvelle.

Depuis l’attentat avorté de 1432, le titulaire de ce domaine, Jean de la Trémouille, et ses frères, avaient continué de servir la France ; et leur esprit insinuant les avait bien vite élevés au rang de favoris, aussi puissants à la cour de Charles VII qu’on les avait vus auprès des ducs de Bourgogne. C’était assez d’ambition satisfaite, pour empêcher cette famille orgueilleuse de réparer sa félonie et son ingratitude en entrant dans la voie du repenti. Cependant ils connaissaient la clémence de Philippe, que ses contemporains ont qualifié du titre de Bon à cause de sa facilité à pardonner sincèrement les plus grands écarts de ses gentilshommes. Ainsi avait-il pardonné à Bernard de Chateauvillain, l’un des chefs du complot de Dijon. Pierre de Beauffremont lui-même, dans un moment d’humeur, avait passé à Charles VII, en 1436, entraîné par les cajoleries de sa cour, et il s’était oublié jusqu’à envoyer un cartel public à son maître abandonné. Mais un prompt retour au devoir lui avait rendu toutes les faveurs et toute l’estime du prince, qui le fit même entrer dans sa famille, en lui donnant Marie, sa fille naturelle, en mariage[31]. Quant aux transfuges la Trémouille, leur défection était consommée pour toujours ; mais Jean retenait son fief de Jonvelle[32]. Au reste, le duc de Bourgogne, satisfait pour le moment d’avoir écarté la domination française de cette seigneurie, attendit patiemment la mort du détenteur ; et quand elle fut arrivée, il s’autorisa de ce qu’il ne laissait pas d’enfants et de ce que sa veuve était entrée dans un cloître, pour faire revenir au domaine la terre de Jonvelle par voie de confiscation. Elle fut donnée à la duchesse Isabelle de Portugal, à titre de réméré, pour vingt mille écus d’or[33], et fit partie de son douaire[34]. Jacqueline de Lisle-Bouchard, veuve de Georges de la Trémouille, essaya bien de la revendiquer, au nom de ses enfants, héritiers de leur oncle Jean. Mais on était assez fondé pour repousser les prétentions de cette femme, non moins odieuse à la maison de Bourgogne par le nom de son précédent mari que par la félonie du dernier ; car elle avait été femme de Pierre de Giac, fils de la traîtresse dame de Giac, dont la beauté avait séduit Jean sans Peur, et dont l’empire l’avait entraîné sur le pont fatal de Montereau. Etienne Arménier, seigneur de Belmont, chef du conseil ducal et président des parlements de Bourgogne, assisté de plusieurs autres commissaires, trancha la question de Jonvelle, en déboutant les demandeurs, et nomma des officiers à la seigneurie, au nom de la duchesse, qui leur donna ses lettres-patentes. Le capitaine et bailli fut Thiébaud de Neufchatel, seigneur de Belmont, maréchal de Bourgogne[35], à qui l’on donna pour lieutenant Hélyot Jacquelin, seigneur de Mantoche. Le procureur fut Robert Garnier, le chapelain du château Jean Chrestiennot, chargé de trois messes par semaine, et le receveur de la châtellenie Jean Bézart, de Jussey, qui fournit pour ses cautions Guillaume, son frère, et Pierre Estevenot, aussi de Jussey. Ensuite Arménier fit installer les nouveaux fonctionnaires par les officiers du parlement, qui se rendirent devant le château de Jonvelle en robes de velours cramoisi, accompagnés de leurs huissiers. Ceux ci jetèrent leurs baguettes blanches pardessus les murailles, en signe de mainmise et de possession reprise (1451)[36]. Ainsi finit la première domination de la maison de la Trémouille à Jonvelle, par une confiscation à peu près semblable à celle qui, quatre-vingt-cinq ans auparavant, avait spolié les héritiers légitimes de Philippe. On croira facilement que le descendant du dernier des Jonvelle, le brillant maréchal Pierre de Beauffremont, devenu premier chambellan de Philippe le Bon à la place de Jean de la Trémouille, ne fut point étranger à une mesure qui frappait une famille enrichie des dépouilles de ses aïeux. Quoi qu’il en soit, les fiers et puissants la Trémouille eurent la hardiesse de protester, de réclamer, d’intriguer, par le moyen du roi de France ; mais ce fut en vain. Nous verrons comment ils se vengèrent plus tard sur le Comté et sur Jonvelle en particulier, qu’ils finirent par ressaisir. En attendant, les duchesses de Bourgogne ajoutèrent le nom de Jonvelle à leurs titres fastueux : Isabelle de Portugal le porta jusqu’à sa mort.

A cette époque et depuis longtemps, les fonctions de capitaine et de bailli se trouvaient cumulées, de sorte que le châtelain ou gouverneur de Jonvelle exerçait la double autorité militaire et civile, par lui-même ou plus ordinairement par un lieutenant tenu à la résidence. Capitaine, il commandait la garnison de la place et conduisait les vassaux de la seigneurie aux expéditions d’armes, sous la bannière du prince. Lorsqu’il s’agissait de renforcer la garnison ou de commander les retrahants, pour y faire le guet et garde dans le cas d’imminent péril, il avait recours au bailli d’Amont et aux officiers du fisc pour infliger aux récalcitrants des amendes convenables. Dans le siècle suivant, Jonvelle eut son capitaine et son bailli distincts ; mais nous verrons, en 1620, revenir l’unité du commandement, sur les réclamations des habitants eux-mêmes.

Les comptes de Jean Bézart, premier receveur de Jonvelle pour la duchesse, figurent dans les cartons de la seigneurie à Dijon ; citons-en quelques extraits qui ne seront pas sans intérêt pour notre histoire, car ils donneront une idée de la valeur de l’argent et du prix des choses au quinzième siècle.

Les gages du bailli-capitaine étaient de soixante francs ; le lieutenant en recevait quarante, le receveur et le chapelain vingt, le procureur huit.

" Pour cire despensée, tant pour une torche comme pour autre luminaire, en la chapelle de monseigneur en son chastel, pour l’an de ce compte (l451), ainsi qu’il est accoustumé, 97 livres.

" En pur don aux compaignons fréquentant le jeu de l’arbalestre, en la ville de Jonvelle, la somme de trois francs, qu’on leur baille annuellement, par mandement de feu monseigneur de Jonvelle[37].

" Payé à Huguenin Largenier, de Jussey, deux francs, pour le scel et contre-scel en cuivre de la chastellenie. " Réparation du pont sur la Saône, 13 francs.

" Réparation du pont-levis du chastel : pour le renouvellement de la charpente tombée de vétusté, six gros vieux ; fourniture de vingt-huit livres de fer, dix gros.

" Au chastel, pour deux verrolz, deux traictoires, deux husseries, une serrure avec sa clef pour la saule, six gros.

" Réparation au toit de la chapelle, quatre sols et trois penaux de froment, payés à Jean Guiot, de Villars-Saint-Marcellin.

" Pour les frais du procès contre noble et puissante dame Jacqueline de Lisle-Bouchard, veuve de messire Georges de la Trémoille, et contre ses enfants, 78 francs."

La ferme de la prévôté donnait 41 livres estevenantes ; la terre du Corroy, à Bousseraucourt, tenue par Regnaud du Châtelet, 18 gros. En 1456, les biens meubles et immeubles de Girart Pillet, de Cemboing, demeurant à Voisey lequel fut ars, brulez et mis en cendres, por ses démérites, furent vendus vingt et un francs quatre gros[38].

La même année, le blé de la châtellenie se rendit aux enchères le double des années précédentes, quatorze blancs l’émine, l’avoine un gros, et la livre de cire quatre sous deux deniers. L’oison fut remis aux censitaires pour douze deniers, le chapon pour deux blancs et la poule pour six deniers[39].

Pour terminer ce chapitre, mentionnons deux faits particuliers accomplis dans la seigneurie de Jonvelle, et dont l’importance relative nous fait connaître le caractère de la législation criminelle de cette époque.


En 1437, un bourgeois de Polaincourt, nommé Perrenot, avait frappé son domestique si brutalement que la mort en était résultée. Le père et la mère du défunt portèrent plainte à Jonvelle, devant le notaire Colin Colesson. Celui-ci condamna 1e meurtrier à faire célébrer en l’église de Polaincourt quatre messes de Requiem, pour le repos éternel de sa victime, et de plus à payer seize francs de dédommagement à ses parents : de tout quoi ceux-ci se tenant pour satisfaits, pardonnèrent complètement la mort de leur fils[40]. Au temps de Philippe le Bon, la législation, toute romaine qu’elle fût dans son ensemble, laissait encore dominer les coutumes germaniques, dans la répression des délits et des crimes par la compensation. Ainsi les attentats contre les mœurs, les violences contre les personnes et les propriétés, les meurtres, les injures contre le prince et ses officiers, n’entraînaient que des amendes pécuniaires. Ces souvenirs des peuples du Nord ne s’effacèrent chez nos aïeux que sous la domination espagnole[41].

Le second fait est de 1448. Un mainmortable de Plainemont[42], nommé Thevenot Gredon, avait trouvé à la corvée de la grange d’Airecourt une biche étranglée par un loup. Ce gibier appartenait à l’abbé de Clairefontaine ; mais Gredon le vendit à Aimé Suilley, capitaine du château de Conflans, et commit en cela un double délit, celui d’avoir pris une épave du monastère, et celui, plus grave encore, d’avoir fait acte de désaveu et de rébellion envers son seigneur, en livrant l’animal à un seigneur étranger. L’abbé, l’ayant inutilement réclamé de l’acheteur, envoya deux huissiers saisir le coupable vendeur à son domicile, pour l’emprisonner à Jonvelle. Il y resta sept jours, pendant lesquels il fut mis en jugement et condamné à livrer une vache blanche pour la biche soustraite, et à payer soixante sous d’amende. Ensuite il fut amené au monastère, et là, après les interpellations de l’offensé, il se reconnut franchement " homme de l’abbé, sujet de l’église de Clairefontaine, mainmortable, tant de production que de poursuite et d’ancienne hoirie, à cause de son père, et ne se réclamant d’aucun autre seigneur. " Puis il se soumit à la réparation du délit, et simula une livraison de vache blanche en présentant à l’offensé un bâtonnet blanc[43]. Satisfait de cette soumission, le révérend père rendit la liberté son prisonnier et le quitta même de tous les frais stipulés.

  1. Aux Preuves.
  2. Archives de la Haute-Saône
  3. Dom Plancher, III, 61, 88.
  4. D. Plancher, III, 98 et suiv., et aux preuves, p. c.
  5. Essais sur L’histoire de Franche-Comté, II, 252, 263 et suiv.
  6. Hist. de Vergy, 188, 184, D. Calmet, Hist. général. des seigneurs du Chatelet p. XXIII
  7. Châtillon, autre que Châtillon en Barrais. Cheneves, lieu inconnu, si ce n’est pas Genève.
  8. D. Plancher, III, preuves, p. ccvi et ccvii. Il parait que les officiers du seigneur, au milieu de ces troubles, méconnaissaient les franchises de Jonvelle ; car les deux échevins, accompagnés de deux bourgeois, allèrent à Langres cette année-là même (1402) pour se faire donner une copie de la charte de 1354.
  9. D. Plancher, III, 190, 191.
  10. voir aux Preuves.
  11. En 1405, le sire d’Albret, connétable de France, fait hommage au nouveau duc pour le fief de Jonvelle, tant en son nom que comme ayant garde des enfants de feu monseigneur de la Trémouille. (Archives de la Côte d’Or.)
  12. Archives de la Haute-Saône, II, 358, 360.
  13. Georges de la Trémouille s’était attiré la haine des Parisiens, qu’il avait appelés traîtres et rebelles. En 1413, ils faillirent le tuer, dans une émeute dirigée contre la Bastille. Ce fut le duc de Bourgogne qui lui sauva la vie. (D. Plancher, III, 383.)
  14. Mémoire sur Clairefontaine, p. 197.
  15. Hist. des sires de Salin : , I, 327 ; D. Plancher, III, 588, note XXXVI ; Essai sur L’histoire de Franche comté, II, 340 et suiv.
  16. D. Plancher, III, 474.
  17. Essai sur l’histoire de Franche-Comté, II, 376.
  18. D. Plancher, III, 508, 545.
  19. Gollut, col. 1061
  20. Le prieuré de Saint-Marcel fut requis de fournir cinquante francs et le travail de ses hommes aux réparations de la forteresse, mais il obtint remise de la contribution d’argent, (Archives du Doubs, cartul. de Saint-Marcel, no 53.)
  21. D, Plancher, III, 548 ; Histoire des sires de Salins, I, 323
  22. D. Plancher, IV, 184 ; Essai sur l’hist., etc., 11, 424 et suiv.
  23. Essai, II, 435, 466. Les Écorcheurs étaient ainsi nommés parce qu’ils prenaient jusqu’à la chemise.(Monstrelet.)
  24. D. CALMET, Hist. généal, des seigneurs du Châtelet, aux preuves, p. 44 et 51.
  25. Ibid.
  26. D. Grappin.
  27. Essai sur l’histoire de Franche-Comté, II, 474,.
  28. Perreciot, Ébauches.
  29. Essai, ibid.
  30. Cette négociation, inconnue de nos historiens, est indiquée dans un titre inédit, à moitié rongé par le temps, que nous avons trouvé dans les archives de la chambre des comptes ((C. J, 4). C’est un vidimus du 24 décembre 1453, signé Lefebvre et Boisot, notaires à Dijon. Il rappelle un acte daté à Tours du 28 janvier 1441, (v. s.), concernant la procédure ouverte entre le roi de France et le duc de Bourgogne, au sujet de la possession de Jonvelle. Du reste, le roi déclare dans ce titre qu’il s’en rapportera à la décision des quatre conservateurs des frontières.
  31. Essai sur l’histoire de Franche-Comté, II, 431, 454.
  32. En 1448, il donne en cette qualité le dénombrement de ses terres de Corre, Blondefontaine, etc. A Blondefontaine, il a sept ou huit hommes. La ville de Corre doit guet et garde au château de Jonvelle. (Chambre des comptes, cote G, 287.)
  33. L’écu d’or, du poids de 71 au marc ou demi-livre, valait 27 sous de ce temps-là, ou 12 francs 67 centimes d’aujourd’hui.
  34. Une enquête de 1510, mentionnée plus loin (pages 158 et 159), constate que la terre de Jonvelle fut donnée par Philippe le Bon, avec d’autres fiefs du Comté, tels que Chaussin, etc., à Mme Isabeau de Portugal, sa compaigne, pour ses espingles.
  35. Philippe de Neufchatel lui succéda plus tard à Jonvelle, ayant pour lieutenant Guillaume de Saint-Seine, seigneur de Senoncourt.
  36. Archives de la Côte-d’Or, cote B, 4968 et suivantes. Le bâton blanc était l’insigne ordinaire des sergents, qui le remettaient aux parties au moment où se faisait la recréance ou réparation du délit. La correction des petits bâtons blancs était aussi un signe de transmission de propriété, dans les ventes ou donations
  37. Pour entretenir chez les jeunes gens le goût et l’adresse dans le maniement des armes, les principales alliés avaient toutes leurs compagnies de l’arbalète ou arquebuse, autorisées, encouragées et dotées par les souverains. Le 1er mai de chaque année, on dressait un mât couronné d’un papegay, pour servir de but aux compagnons tireurs. L’heureux chevalier qui abattait l’oiseau, proclamé roi de l’arquebuse, devenait, pendant un an, exempt de toutes redevances, et jouissait des droits de chasse, de pêche et d’affouage dans les propriétés domaniales. Trois victoires successives assuraient au héros la possession de ces avantages pendant sa vie tout entière. De temps en temps, il se faisait un concours général entre les diverses compagnies de la province. Les règlements ne toléraient pas le blasphème dans le lieu des exercices : une première faute était punie par une amende assez forte ; la récidive entraînait l’expulsion. L’impiété de se donner au diable dans ses paroles était également réprimée selon la gravité. M. Gatin et Bresson, Hist. de la ville de Gray, p. 146.)
  38. Dans le même compte figurent diverses recettes faites sur les terres de Regnaud Garrel, écuyer, confisquées pour défaut de service féodal. A l’article d’Enfonvelle, il est dit que les habitants du lieu, hommes du prieur, refusaient de donner les deux muids d’avoine dus au seigneur de Jonvelle pour la garde du château, et que la main du roi avait été mise sur ce droit depuis seize ans.
  39. Archives de la Côte-d’Or, ibid. L’émine était de deux penaux, ou quatre quartes, et le muid de vingt-quatre émines. Le franc avait cours pour 18 sous estevenants, le florin pour 15 sous, le gros tournois d’argent vieux pour 18 deniers ; il valait 4 blancs. (Ibid.)
  40. Archives de la Haute-Saône, H, 360.
  41. Essai sur l’histoire de Franche-Comté, II, 513.
  42. Canton de Saint-Loup.
  43. Et a donc ledit Thevenot prins un petit baston blanc à la main, disant qu’il le prenoit en signe et figure d’une vache blanche, et le mit en la main dudit révérend père en Dieu abbé de Clairefontaine, disant : Monsieur, je fais recréance de votre épave de biche, que vous me demandez, et que j’ai prinse dans votre corvée de la grange d’Airecourt, en votre seigneurie de Clairefontaine, par la traduction de ce baston blanc ; et de l’amende m’en soumets à votre bon jugement, et jusqu’à la somme de 60 sols, pour ce que j’ai dépouillé et désavoué votre justice et seigneurie. (Archives de la Haute-Saône, H, 360,)