Histoire de Miss Clarisse Harlove/Lettre 77

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Traduction par Abbé Prévost.
Boulé (Ip. 325-329).


Miss Clarisse Harlove, à Miss Howe.

mercredi, à 4 heures après midi. Je reviens du dépôt, où j’ai porté la lettre que je venais de finir, avec celle de M Lovelace que je ne vous avais point envoyée. J’ai été surprise d’y trouver encore ma lettre précédente. Ainsi vous les recevrez toutes deux à la fois. Il me reste néanmoins quelque inquiétude sur le retardement de celle que vous devriez avoir reçue. Mais je conçois que votre messager n’est pas toujours libre. Je ne laisserai pas de porter tout ce que j’écrirai, aussi-tôt que chaque lettre sera finie. La prudence ne me permet pas, à présent, de garder le moindre papier autour de moi. Je suis même obligée de m’enfermer pour écrire, dans la crainte d’être surprise, depuis qu’on ne me croit plus d’encre et de plumes. J’ai trouvé une nouvelle lettre de ce diligent et officieux personnage. Elle me confirme qu’il ne se passe rien dans cette maison dont il ne soit informé sur le champ ; car elle doit avoir été écrite avant qu’il ait pu recevoir mon dernier billet, et déposée apparemment lorsqu’on est venu le prendre : cependant il me félicite sur la fermeté que j’ai marquée, dans cette occasion, avec M Solmes et mon oncle. Il m’assure néanmoins " qu’ils sont plus déterminés que jamais à l’emporter sur moi. Il me fait des complimens de la part de tous ses proches. Leur plus ardente envie, dit-il, est de me voir dans leur famille. Il me presse de quitter cette maison, tandis que j’en ai le pouvoir. Il me demande encore la permission d’envoyer le carrosse de son oncle, à six chevaux, pour attendre mes ordres à la barrière qui mène au taillis. " il répète que les articles dépendront de ma volonté. Milord M et ses deux tantes se rendront garans de son honneur et de sa droiture. Mais si je ne souhaite pas de choisir pour asile la maison de l’une ou de l’autre de ses tantes, ni de le rendre le plus heureux des hommes aussitôt qu’il le désire, il me propose de me retirer dans ma propre terre, et d’y accepter la garde et la protection de Milord M jusqu’à l’arrivée de M Morden. Il sait le moyen, dit-il, de m’y établir avec autant de facilité que d’honneur. à la première invitation de ma part, elle sera remplie de toutes ses parentes. Madame Norton et Miss Howe ne se feront pas presser, apparemment, pour y venir passer quelque tems avec moi. Plus d’obstacle alors, ni de prétexte aux chicanes : et si c’est mon intention, il ne m’y rendra pas la moindre visite ; il ne parlera point de mariage, que la paix ne soit rétablie, qu’il n’ait employé toutes les méthodes que je lui prescrirai pour se réconcilier avec mes amis, que mon cousin ne soit arrivé, qu’on n’ait dressé des articles auxquels M Morden ait donné son approbation, et que je ne sois satisfaite des preuves que j’aurai reçues de sa réformation. " à l’égard de la répugnance qu’une personne de mon caractère peut sentir à quitter la maison paternelle, il observe, (et je crois son observation trop vraie) " que le traitement que j’essuie est dans la bouche de tout le monde. Cependant il m’assure que la voix publique est en ma faveur. Mes amis, eux-mêmes, dit-il, s’attendent que je me ferai justice, sans quoi, quel motif auraient-ils pour me tenir dans une espèce de prison ? Il prétend que, traitée comme je le suis, l’indépendance à laquelle j’ai droit est une raison qui suffit pour justifier le changement de ma demeure, si c’est le parti auquel je veux m’attacher, ou le désir de prendre possession de ma terre, si je veux me borner à ce prétexte : que si j’avais quelque tache à redouter, la conduite de mes parens l’aurait déjà jetée sur moi : que mon honneur ne saurait m’intéresser plus que lui-même et tous les siens, puisqu’il a l’espérance de me voir à lui pour jamais : et s’il est question, dit-il, de suppléer à la perte de ma propre famille, il croit penser avec raison, qu’il y en a peu d’aussi propres que la sienne à cette espèce de dédommagement, par quelque voie que je lui fasse l’honneur d’accepter sa protection et ses services. " mais il proteste qu’à toutes sortes de risques, il empêchera que je ne sois menée chez mon oncle, parce qu’il est sûr de me perdre sans ressource, si j’entre une fois dans cette redoutable maison. Il m’apprend que mon frère, ma sœur et M Solmes doivent s’y trouver pour me recevoir ; que mon père et ma mère n’en approcheront pas avant la célébration ; mais qu’ensuite ils paroîtront tous deux, dans l’espérance de me réconcilier avec mon odieux mari, en me représentant les loix sacrées d’un double devoir. " hélas ! Ma chère, avec quelle violence suis-je poussée entre deux extrémités cruelles ? Cependant ce dernier avis n’a que trop de vraisemblance. Chaque pas qui se fait ici semble tendre à ce but ! Et ne me l’a-t-on pas presque ouvertement déclaré ? Il avoue " que, sur des intelligences, dont il connaît la certitude, il a déjà pris toutes ses mesures ; mais que, par considération pour moi, (car je dois supposer, dit-il, que ses ressentimens n’ont pas d’autre frein), il désire si vivement d’éviter les voies extrêmes, qu’il a souffert qu’une personne peu suspecte, et qui feindra de ne le pas connaître, découvre à mes parens quelles sont ses résolutions, s’ils persistent dans le dessein de me conduire malgré moi chez mon oncle. Son espérance, dit-il, est que la crainte de quelque évènement tragique pourra leur faire changer de mesures ; quoiqu’en supposant qu’elle ne produise pas cet effet, il s’expose, par un avis de cette conséquence, au risque de voir redoubler leur garde. " n’êtes-vous pas surprise, ma chère, de la hardiesse et de la résolution de cet homme-là ? " il me demande quelques lignes de réponse, avant la nuit, ou demain au matin. S’il ne reçoit pas cette faveur, il en conclura que je suis gardée plus étroitement, et qu’il n’a pas un moment à perdre pour agir dans cette supposition. " vous verrez par cet extrait, comme par sa lettre précédente, qui est à peu près dans le même langage, combien il tire d’avantage de ma situation, dans ses offres, dans ses déclarations, et même dans ses menaces. Aussi me garderais-je bien de les souffrir, sans une si forte raison. Il faut, après tout, que je me détermine promptement à quelque chose, si je ne veux pas me trouver bientôt dans l’impossibilité de me secourir moi-même. Mais je veux vous envoyer sa lettre sous l’enveloppe même de celle-ci, afin que vous jugiez mieux de ses propositions, et de ses intelligences. Je me serais épargné la peine d’en faire un extrait, si cette pensée m’était venue plutôt, et si j’avais fait réflexion aussi qu’il ne doit plus me rester d’écrit entre les mains. Je ne puis oublier ce qu’elle contient, quoique je sois fort embarrassée pour y répondre. Me jeter sous la protection de sa famille, est une démarche dont je ne soutiens pas l’idée… mais je n’examinerai pas sérieusement ses propositions, sans avoir reçu de vous un autre éclaircissement, dont le délai coute beaucoup à mon impatience. Il est certain que de la bonté de votre mère dépendent les seules espérances auxquelles je puisse m’attacher par choix. Je ne vois aucune protection qui puisse me faire plus d’honneur que la sienne, d’autant plus que ma fuite alors ne serait point une breche irréparable, et que je pourrais retourner chez mon père, à des conditions qui me délivreraient de Solmes, sans m’affranchir de l’autorité paternelle. Je ne pense point à l’indépendance ; ce qui diminue beaucoup la difficulté pour votre mère : et quand je serais forcée d’user de mon droit, je ne voudrais jamais l’étendre plus loin que mon frère, qui jouit du sien dans la terre qu’on lui a léguée, sans y trouver d’opposition. Dieu me préserve de me croire jamais dégagée du joug de la nature, quelque droit que je puisse tirer du testament de mon grand-père ! En me laissant sa terre, comme une récompense de ma soumission et de mon respect, il n’a pas eu dessein de m’élever au-dessus de mon devoir ; et cette réflexion, qu’on m’a représentée avec justice, me fera toujours craindre de ne pas répondre à ses intentions. Hélas ! Si mes amis connaissaient le fond de mon cœur ! S’ils en avoient du moins l’opinion qu’ils ont toujours eue ! Car, je le répete encore, s’il ne me trompe pas moi-même, il n’est pas changé, quoique celui de mes amis le soit beaucoup. Que votre mère vous permette seulement de m’envoyer son carrosse, ou une chaise, au même lieu où M Lovelace propose de faire venir celui de son oncle. Dans mes terreurs continuelles, je ne balancerais pas un moment à me déterminer. Vous me placeriez, comme je vous l’ai déjà dit, où vous le jugeriez à propos : dans une cabane, dans un grenier, déguisée en servante ; ou sous le nom, si vous voulez, de la sœur d’un de vos gens. Ainsi, j’éviterais, d’un côté, M Solmes, et de l’autre, le chagrin de chercher un refuge dans une famille qui est en guerre avec la mienne. Je serais contente de mon sort ! Si votre mère me refuse, quel asile, quelle espérance me reste-t-il au monde ? Très-chère Miss Howe, secourez de vos conseils une malheureuse amie. J’avais quitté la plume. L’excès de mon inquiétude me faisait craindre de m’abandonner à mes propres réflexions. J’étais descendue au jardin pour essayer de rendre un peu de calme à mon esprit, en changeant la scène. à peine avais-je fait un tour dans l’allée des noisettiers, que Betty est venue à moi : prenez garde, miss ! Voici votre père, voici votre oncle Antonin, votre frère et votre sœur, qui se promènent à vingt pas de vous ; et votre père m’ordonne de voir où vous êtes, dans la crainte qu’il a de vous rencontrer. Je me suis jetée dans une allée de traverse ; et voyant paraître ma sœur, je n’ai eu que le tems de me retirer derrière une charmille, pour attendre qu’ils fussent passés. Il me semble que ma mère n’est pas en bonne santé. Ma mère garde sa chambre. S’il arrivait qu’elle se trouvât plus mal, ce serait un surcroît de malheur pour moi, dans l’idée que tous ces troubles auraient fait trop d’impression sur son cœur. Vous ne sauriez vous imaginer, ma chère, quelles ont été mes agitations, derrière cette charmille, en voyant passer mon père si près de moi. J’ai pris plaisir à le regarder au travers des branches ; mais j’ai tremblé comme une feuille, lorsque je lui ai entendu prononcer ces terribles paroles : " mon fils, et vous, Bella, et vous mon frère, je vous abandonne entièrement la conclusion de cette affaire. " je ne puis douter qu’il ne fût question de moi. Cependant, pourquoi me suis-je sentie si touchée, puisque ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis abandonnée à leur cruauté ? Pendant que mon père était au jardin, j’ai fait présenter mes respects à ma mère, et demander l’état de sa santé, par Chorey, que le hasard m’a fait rencontrer sur l’escalier ; car, à l’exception de ma geolière, aucun des domestiques n’ose se trouver sur mon passage. J’ai reçu une réponse si mortifiante, que, sans regretter mon inquiétude pour une santé si chère, je me suis repentie du moins de mon message : " qu’elle se dispense de cette curiosité pour des désordres dont elle est la cause. Je ne veux recevoir d’elle aucun compliment. " ce langage est bien dur, ma chère, vous conviendrez qu’il est bien dur. Cependant j’ai le plaisir d’apprendre que ma mère est déjà mieux. C’était un accès de colique, à laquelle vous savez qu’elle est sujette, et dont on la croit délivrée. Plaise au ciel qu’elle le soit ! Car on rejette sur moi tout ce qui arrive de mal dans cette maison. Une si bonne nouvelle méritait de ne pas être accompagnée d’une circonstance fort désagréable : Betty m’a déclaré qu’elle avait ordre de me faire savoir que mes promenades au jardin et mes visites à ma volière deviennent suspectes, et que, si je demeure ici jusqu’à samedi ou lundi, elles me seront interdites. Peut-être n’a-t-on dessein que de me faire trouver moins de répugnance à me rendre chez mon oncle. On a dit aussi à Betty que, si je me plaignais de ces ordres, et de n’avoir plus la liberté d’écrire, elle pouvait me répondre : " que la lecture m’était plus convenable que l’écriture : que l’une pouvait m’instruire de mon devoir, au lieu que l’autre n’avait servi qu’à m’endurcir dans l’obstination : que mes ouvrages de main me seraient plus utiles que ces promenades si fréquentes, qu’on me voyait faire dans toutes sortes de tems. " ainsi, ma chère, si je ne me hâte pas de prendre une résolution, je me trouverai dans l’impuissance absolue d’éviter le malheur qui me menace, et je perdrai la consolation de vous communiquer mes peines. Mercredi au soir. Tout est en désordre dans la maison. Betty fait l’office d’espion, dedans et dehors. On dresse quelque machine, sans que je puisse m’imaginer ce qui se passe. Je suis déjà presque aussi mal de corps que d’esprit. Réellement, je me sens le cœur fort abattu. Je veux descendre, quoiqu’il soit presque nuit, sous prétexte de me remettre en prenant un peu l’air. Il est impossible à présent que vous n’ayez pas reçu mes deux dernières lettres. Je porterai celle-ci au dépôt, si je le puis ; avec celle de M Lovelace, que je vais mettre sous la même enveloppe ; de peur qu’on ne recommence les recherches. Mon dieu ! Que vais-je devenir ? Tout le monde est dans un mouvement étrange. J’entends fermer brusquement les portes. On ne fait que passer d’un appartement à l’autre. Betty, avec son air effrayé, est montée deux fois dans l’espace d’une demi-heure. Elle m’a regardée en silence, comme si j’étais menacée de quelque violence extraordinaire. Chorey l’a rappelée la seconde fois avec précipitation. Ses regards et ses gestes étoient encore plus expressifs en me quittant, peut-être n’est-il question de rien qui mérite mes craintes… j’entends revenir Betty avec ses exclamations et ses soupirs affectés. L’insolente fille n’a pas cessé de me tenir un langage obscur. Elle refuse de s’expliquer. " supposons, m’a-t-elle dit, que cette jolie aventure finisse par le meurtre ; je me repentirais toute ma vie de mon opposition, autant qu’elle en peut juger. Des parens ne souffrent point qu’on leur enlève leurs enfans avec cette impudence : et il ne convient pas qu’ils le souffrent. Le coup pourra retomber sur moi, lorsque je m’y attendrai le moins. " voilà ce que j’ai tiré de plus clair d’une misérable qui se fait une joie de varier mon supplice. Peut-être sont-ils dans les premières alarmes de l’information que M Lovelace leur a fait donner secrètement par son vil espion, sans doute, du dessein où il est d’empêcher que je ne sois menée chez mon oncle. Si cette conjecture est juste, quel doit être en effet leur ressentiment ! Mais, moi ! Comment je suis poussée, ballotée, au gré de l’emportement, de la témérité, de l’injustice et de toutes les passions d’autrui, lorsque mon aversion est égale pour les procédés de l’un et de l’autre parti ! Une correspondance clandestine, dans laquelle je me suis trouvée engagée malgré moi, est devenue la source de cent mesures indiscrètes sur lesquelles je n’ai pas été consultée : et malheureusement je ne suis pas libre aujourd’hui de choisir, quoique ma ruine (car dois-je nommer autrement la perte de ma réputation ?) puisse être la conséquence terrible d’une fausse démarche. Ah ! Chère Miss Howe, quel sort est le mien ! Si je ne trouve pas le moyen de porter cette lettre au dépôt, comme je vais le tenter, tout tard qu’il est, j’y ajouterai les nouveaux évènemens, suivant l’occasion. Clarisse Harlove. Mes deux lettres encore ici ! Quelle est ma surprise ! Je me flatte que vous êtes en bonne santé. Je me flatte que tout est bien entre votre mère et vous.