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Histoire de Mlle Brion, dite comtesse de Launay/Histoire de Mademoiselle Brion

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Texte établi par Guillaume ApollinaireBibliothèque des curieux (p. 7--).

HISTOIRE DE Mlle BRION
DITE
COMTESSE DE LAUNAY


Quelques traits de ma vie, madame, dont je vous ai fait part sans conséquence, et qui vous ont paru intéressants ; plusieurs anecdotes singulières dont vous avez été informée par la voix du public, vous ont fait naître le désir d’apprendre toutes les particularités de ma vie. Trop sûre de mon obéissance et des devoirs que me prescrit l’amitié dont vous m’honorez ; quand vous m’avez ordonné d’écrire mon histoire, vous avez peu réfléchi sur ce que me devait coûter le tableau de dix années de libertinage et l’aveu des erreurs d’une longue jeunesse.

À peine le public, ébloui par le mot chimérique de fille du bon ton, relevé du titre de comtesse, feint-il d’ignorer mes désordres passés, que vous m’obligez de déchirer le rideau que j’avais tiré sur mes premières années. Ce voile, qui n’était plus transparent qu’aux yeux de quelques amis particuliers, va disparaître ; pour vous obéir, madame, l’illusion va cesser.

Je crains bien que vous ne rougissiez de vos ordres, en parcourant ma vie. Vous m’avez connue bégayant le sentiment, paraissant aimer les plaisirs recherchés : si je vous ai paru voluptueuse, c’était par décence ; j’ai toujours été libertine par tempérament. Ne vous formalisez point si je vous peins le plaisir tel que je l’ai connu, tel que je l’ai goûté. Je n’ai point vu ce dieu rougir de l’encens que j’ai brûlé sur son autel. À ses pieds, d’un côté j’ai vu la volupté, de l’autre était le libertinage : ils encensaient le même dieu, qu’ils servaient différemment.

Je n’empêche point qu’une nonne qui chante les victoires de son directeur et ses faiblesses ne peigne Vénus sous le masque de la vertu, marchant les yeux baissés, le plaisir la suivant en long manteau sous le chapeau de la réforme. Pour moi, je n’aime point Vénus chargée d’atours : une simple gaze doit être sa seule parure ; et je veux que les amours qui folâtrent autour d’elle soient nues.

Je passerai, madame, légèrement sur mon origine : je sais trop combien l’énumération des titres est ennuyeuse, pour en fatiguer le lecteur. Ce n’est point l’histoire de ma généalogie que je prétends donner, c’est la mienne.

Ma mère, qui était la première de sa famille, comme elle prenait souvent plaisir à me le répéter, épousa en premières noces, peu de temps après ma naissance, Maclou Launay, homme connu sur la place, faisant du bruit dans Paris, et ayant un carrosse qu’il menait lui-même, c’est-à-dire, madame, qu’il était phaéton public, moyennant vingt sols par heure. Ma mère était de ces femmes qui portent et vont offrir dans les maisons les tributs ordinaires des saisons : bouquetière dans le printemps, on la voyait l’automne faire des spéculations sur des salades ; l’hiver, calculer les vigiles pour savoir quel profit on pouvait tirer sur les œufs frais.

Ma mère introduisit dans la maison un frère que je n’ai jamais regardé que comme un frère de mère, vu la surprise où son arrivée jeta Maclou Launay, qui, sollicité par son épouse, voulut bien permettre que ce prétendu fils portât son nom pour faciliter son avancement ; en effet, peu de temps après il parvint au grade de son protecteur.

Vous connaissez, madame, toute ma famille. Mon frère était placé et je restais seule à pourvoir quand ma mère vint à mourir.

Agée de quatorze ans et n’apportant rien à la maison paternelle, on commença à me faire sentir combien je devenais à charge à ma famille. J’ignorais alors, madame, qu’une jolie figure fût un patrimoine d’autant mieux assuré qu’on n’en peut manger que le revenu en altérant pourtant le fonds. Si mon âge, ou plutôt l’ignorance dans laquelle j’avais été élevée, m’avait permis de le soupçonner, mon père le premier me l’aurait appris.

Comme je n’avais point d’autre lit que le sien, étant le seul qui fût dans la maison, je me suis rappelée depuis que le bonhomme avait eu toutes les peines du monde à se faire au veuvage. J’attribuais alors, tant j’étais innocente, à l’amitié paternelle des caresses, qui certainement lui rappelaient les doux moments passés avec Mme ma mère. Je m’aperçus que les jours qu’il rentrait un peu gris, ce qui lui arrivait souvent, sa tendresse augmentait. Aussi je puis dire que je n’ai jamais vu ma mère lui reprocher l’argent qu’il dépensait au cabaret. Enfin, madame, un bon jour il but tant, devint si tendre et si caressant que je fus forcée de quitter la maison paternelle.

Le premier usage que je fis de ma liberté fut d’aller trouver une petite compagne que je connaissais depuis ma plus tendre enfance : elle s’appelait la Dêpoix. Elle me reçut comme une ancienne amie et me mena chez son père, qui était commis à la barrière du Cours.

Le bonhomme, dont la cuisine n’était pas des mieux fondées, ayant peu de contrebandiers pour amis, s’aperçut du tort que faisait un nouvel hôte à son ordinaire ; il pria sa fille de me placer quelque part, sa misère ne lui permettant pas de me garder chez lui.

La Dêpoix, qui, par son métier de coiffeuse, se trouvait intéressée dans une espèce de commerce de galanterie, aurait été charmée de me garder avec elle ; ma figure, qui se décrassait tous les jours, lui promettait de la dédommager amplement des soins qu’elle aurait pris à me former.

Ne pouvant tirer aucun parti de ma jeunesse, vu les ordres de son père, elle me proposa de me placer chez une dame de ses amies qui m’aimerait beaucoup, me disait-elle, et qui aurait pour moi les meilleurs procédés du monde, pourvu que je voulusse me conduire par ses conseils et faire ce qu’elle me dirait. Je répondis à Mlle Dêpoix que, puisque mon malheur voulait que j’en fusse séparée, j’aurais pour la personne chez laquelle elle me placerait les mêmes égards que pour elle-même ; qu’elle pouvait compter en tout sur mon entière obéissance.

Voici, madame, mon entrée dans le monde et l’instant, pour ainsi dire, où commence ma vie. Peignez-vous une fille neuve au point d’ignorer qu’elle est jolie, pour qui le mot d’amour est étranger, qui connaissait presque la pratique du plaisir sans en avoir jamais soupçonné la théorie ; une fille trop ignorante pour savoir rougir, simple par innocence, et cependant d’une complexion libertine, conduite chez Mme Verne, qui tenait la maison la plus renommée de Paris.

Vous avez, sans doute, madame, entendu parler de la Verne, qui passait pour entendre le mieux son métier, qui avait les plus jolies filles, abbesse d’une maison où séjournait le dieu du libertinage ; pour tout dire enfin, la Pâris de son temps.

Connaisseuse comme était la Verne, vous pouvez penser avec quel plaisir elle me reçut : une fille de mon âge et de ma figure était un trésor pour une femme qui aurait vendu le pucelage d’une poupée.

La Dêpoix, qui avait le département de la toilette des grâces qui composaient son sérail, fut amplement récompensée de ses peines et toucha, par avance, une somme sur la fortune que je devais faire.

Le premier soin de la Verne fut que mon entrée chez elle fût entièrement ignorée par ce qu’elle appelait les nouvellistes du sérail, mousquetaires, pages, gendarmes, qui, de son temps, payaient toujours fort peu ; mais en récompense venaient souvent, restaient très longtemps, et empêchaient beaucoup de gens de venir s’amuser, comme robins, financiers, clercs, tous gens tranquilles, que la vue d’un mousquetaire aurait mis dans le cas de manquer à quelque beauté de la façon du monde la plus offensante pour une jolie femme.

Je fus à peine entrée chez la Verne qu’elle me conduisit dans une chambre pratiquée sur le derrière de la maison, entièrement séparée du corps de logis qu’elle occupait, qui avait une sortie mystérieuse dans une allée voisine : ce passage n’était connu que de quelques prélats, intéressés par leur état à n’être libertins qu’avec décence et à prendre le mystère pour mentor de leurs plaisirs. Par là entraient quelques paillards honteux, gens de nom, que l’âge n’avait pas plus servi à corriger que réussi à faire prendre un directeur à leurs femmes, et qui venaient de temps en temps tenter de faire expirer chez eux le plaisir, et qui finissaient par essouffler deux ou trois filles à pure perte. On y voyait aussi quelques singes de la justice, pincés par état, qui auraient cru manquer à la gravité de la présidence, si dans leurs ébats ils avaient dérangé l’économie d’une longue perruque d’emprunt, à laquelle la plupart devaient tous leurs mérites.

La Verne appelait cette chambre son palais des vertus : c’était là qu’en femme rusée elle cachait les filles soi-disant pucelles, dont la virginité devait jouer un long rôle, avant que d’être abandonnée aux hommages du public et de devenir sœurs du sérail.

Sitôt que je fus entrée dans cette chambre, on songea sérieusement à ma toilette. La Dêpoix voulut se surpasser : elle épuisa son art pour me rendre jolie, et y réussit. Une figure fine, des yeux vifs, une taille de nymphe jointe à des grâces naturelles, promettaient une fortune à la Verne. Elle voulut ce jour-là que je dusse tout aux charmes d’une figure enfantine et novice sur laquelle brillaient les grâces de la plus tendre jeunesse. J’avais des yeux qui, par instinct, commençaient à parler le langage du plaisir, et dans lesquels on voyait naître les désirs. Pour tout dire, madame, j’étais assez jolie pour ne rien emprunter de l’art. Un petit déshabillé d’une toile de coton blanc très fine était ma seule parure. La livrée de l’innocence convenait au rôle que j’allais jouer. Tendre victime, je n’attendais que le moment d’être conduite à l’autel : le sacrificateur ne tarda pas à paraître. J’entends un carrosse s’arrêter dans une petite rue sur laquelle donnait une croisée de ma chambre. Je mets la tête à la fenêtre, et j’en vois sortir Mme Verne déguisée en dévote, une sœur de charité passée au bras, suivie d’un homme enveloppé dans un long manteau noir : je l’entendis nommer M. de R… J’ai appris depuis qu’il était évêque de B…, prélat libertin, qui avait été autrefois amant aimé de la Verne, et qui s’en tenait alors vis-à-vis d’elle au rôle de bienfaiteur. M. de R… l’avait deux fois fait sortir de Sainte-Pélagie, ce qui avait éternisé son attachement pour ce saint abbé, dont elle avait toujours gouverné les plaisirs depuis qu’elle avait cessé de les partager.

Au portrait que je viens de faire, madame, de M. de R…, il ne devait pas être novice dans une aventure galante : je le vis bientôt paraître. Il se présenta de la meilleure grâce du monde, loua avec finesse mes attraits, caressa en protecteur Mme Verne, me fit mille agaceries avec l’enjouement du bon ton qu’il possédait mieux que le premier petit-maître de Paris, me proposa de m’emmener avec lui, m’engagea poliment à entrer dans sa voiture, et me força à trouver du plaisir à la partager.

En montant il dit : « Faubourg Saint-Germain. » Son cocher savait ce que cela voulait dire. La Verne, avant que de partir, m’avait, en peu de mots, instruite du rôle que je devais jouer. En chemin je me rappelais sa leçon, que j’avais un plaisir secret à répéter. Elle avait fait éclore chez moi des idées que je cherchais à développer. Je sentais une chaleur douce courir dans mes veines ; une langueur inconnue s’était emparée de moi : je me sentais oppressée ; le cœur me battait ; ma langue se trouvait embarrassée ; mes yeux étaient baignés de cette eau précieuse qui annonce la vivacité des désirs, et qui chez moi n’était l’effet que de leurs prémices. M. de R… tenait une de mes mains. qu’il serrait tendrement dans les siennes. Je devinais que ce langage me devait dire beaucoup et sentais qu’il ne me disait pas assez.

M. de R… me demandait ce qui occasionnait la profonde rêverie où je paraissais plongée, quand le carrosse arrêta : nous étions arrivés à sa petite maison. Comme il faisait nuit, il me présenta la main pour descendre ; je le suivis dans un appartement orné par la main des Grâces : on y rencontrait partout cette sainte mollesse inventée par les gens d’église, apanage de ses favoris, et qui caractérise si bien un prédestiné.

M. de R…, aussi recherché dans ses plaisirs que voluptueux libertin, avait orné cet appartement de peintures propres à faire naître des désirs et avait fait pratiquer partout des commodités, pour les satisfaire avec volupté. Dans une alcôve tapissée de glaces, d’immenses coussins couleur de rose, aussi artistement arrangés que sensuellement parfumés, offraient un lit couvert d’un dais en forme de coquille ; un grand tableau, où Vénus était représentée dans les bras du dieu Mars, servait de dossier ; Vulcain paraissait dans le fond pour servir d’ombre : ce tableau se répétait dans tous les trumeaux et variait suivant les positions différentes des glaces. M. de R…, en me précipitant doucement sur le lit, me demanda comment je trouvais son petit ermitage, me dit qu’il se trouverait trop heureux, si je voulais consentir un moment à partager sa retraite. Sa bouche, qui se trouva collée sur la mienne, m’empêcha de louer son bon goût. Il lut dans mes yeux ce que j’avais eu envie de lui répondre et ce qui se passait dans mon cœur : un soupir confirma son bonheur, en annonçant ma défaite. Déjà je n’ouvrais plus les yeux que pour rencontrer les siens ; nos âmes étaient prêtes à se confondre. Moments délicieux ! jouissance précieuse ! oui, vous êtes un éclair de la divinité. Je le reconnus au feu qui me consumait. Si mon bonheur eut duré un instant de plus, mon être n’aurait pu y suffire ; le plaisir m’eût anéantie. J’ouvris enfin les yeux pour lire dans ceux de M. de R… toutes les sensations qu’il éprouvait : une tendre langueur les tenait à moitié fermés : la volupté satisfaite y était peinte. Nous fumes longtemps à nous regarder, sans avoir la force de prononcer une parole. Il rompit le premier le silence, et ce fut pour peindre son bonheur. Un baiser enflammé que je lui donnai me tint lieu d’éloquence et l’assura du plaisir que j’avais eu à le partager.

Il commençait à être tard : M. de R… me demanda si je ne trouvais pas qu’il fût à propos de se mettre à table, et donna des ordres pour que l’on servît. Notre tête-à-tête fut des plus gais : des mets aussi délicatement préparés que proprement servis conduisirent notre souper très avant dans la nuit : le vin était parfait ; nous en fîmes débauche : on en servit de vingt sortes et je voulus tous les goûter. Au dessert, M. de R… me parut plus aimable qu’il n’avait encore été : il me trouva plus folle que jamais ; nous éprouvions tous deux cette espèce de délire qui nous enlève à nous-mêmes, que Chaulieu peint si bien et que la volupté a inventé pour perfectionner le bonheur des amants. M. de R… me fit compliment sur ce qu’il me trouvait le regard libertin. Je voyais dans la vivacité des siens ses forces se réparer et les désirs renaître : un geste qu’il me fit me confirma que je ne m’étais pas trompée.

Nous nous levâmes de table sans dessein, et nous nous trouvâmes tous deux dans l’alcôve, sans nous y être donné de rendez-vous et sans savoir comment nous y étions venus. Le pied me manqua, M. de R… voulut me retenir, je l’entraînai avec moi ; il oublia aussi facilement que son dessein n’avait été que de m’empecher de tomber que moi je songeai peu à l’en faire ressouvenir. Ses transports devinrent plus vifs qu’ils n’avaient encore été. Il me trouva aussi tendre qu’il me parut passionné. La nuit se passa dans un torrent de plaisirs, qui ne se multipliaient que pour nous faire oublier la dernière jouissance, en nous en procurant une plus délicieuse. Dix fois j’expirai dans ses bras, dix fois je partageai son âme et voulus lui donner la mienne tout entière. L’épuisement mit seul fin à notre bonheur, sans avoir pu éteindre nos désirs. Un sommeil aussi voluptueux que tranquille succéda aux transports les plus vifs. Ce dieu vint réparer nos forces pour nous préparer de nouveaux plaisirs.

Il était trois heures après midi quand le bruit d’une porte que l’on ferma me réveilla. Je fis un cri, M. de R… parut au pied de mon lit pour me demander ce qui avait occasionné ma frayeur. Je fus fort étonnée de le voir habillé, prêt à sortir. Il me dit qu’on l’était venu chercher pour une affaire ecclésiastique qui allait se juger dans le moment, et où il était indispensablement nécessaire qu’il se trouvât ; qu’il n’avait que le temps de me donner un baiser ; que je trouverais sa voiture pour me reconduire chez Mme Verne, où il ne tarderait pas à se rendre.

Je le vis bientôt disparaître en maudissant les affaires d’Église. Je jurais intérieurement contre tout le clergé ; mais c’était un mal nécessaire, et de plus, un malheur qu’il fallait oublier. Combien de femmes de condition, de princesses, disais-je en moi-même, en pareil cas n’ont pas d’aussi bonnes raisons pour se consoler ! Cette réflexion me divertit et me prouva que j’avais tort de m’affliger. Le parallèle dans le malheur diminue souvent celui que nous éprouvons. Je m’habillai promptement et me fis reconduire chez Mme Verne, où j’arrivai toute consolée.

Je n’ai point vu M. de R… depuis : aussi libertin qu’aimable, aussi inconstant dans ses goûts, que volage dans ses plaisirs, il n’était plus fidèle qu’au changement : chaque jour lui préparait un triomphe nouveau, de nouvelles bergères et différents plaisirs.

Mme Verne, qui savait par une longue expérience, combien la beauté que l’on ne doit qu’à l’éclat de la grande jeunesse et à un air de fraîcheur était une fleur passagère, surtout quand on débutait avec M. de R…, m’avait encore arrangé une partie pour le soir : c’était avec un jeune conseiller, sénateur, petit-maître, qui depuis longtemps, à ce qu’il me dit, était au régime des pucelages, non par ordre de la Faculté, mais par air de fatuité. Je vis le moment qu’il se couchait en longue perruque, tant il lui en coûtait pour se mettre en bonnet de nuit ; et en honneur il lui était bien pardonnable d’affectionner si chèrement sa chevelure postiche. Je n’ai vu de ma vie un si laid magot et rien qui ressemblât tant à un singe malade que mon conseiller en habit de combat. Son propos était aussi impertinent que sa figure. Je pris le parti d’être aussi folle et libertine qu’il me parut grave et pincé.

Toute la nuit fut un contraste parfait qui m’amusa beaucoup : un ridicule quelquefois divertit. Il était très étonné de trouver une novice aussi façonnée. Celles qui avaient joué ce rôle avec lui avaient pris autant de peine à le tromper que j’aurais eu de plaisir à lui faire comprendre qu’il n’était qu’un sot, si sa fatuité ne lui avait pas fait attribuer mon enjouement au plaisir que je devais ressentir de partager ses faveurs. Il passa la nuit à nombrer ses bonnes fortunes et finit par se lever aussi gravement qu’il s’était couché, redevint conseiller et jura ses grands dieux que c’était le dernier pucelage qu’il prendrait de sa vie. « Mais, monsieur, lui dit Mme Verne… — Mais, mon enfant, c’est un métier détestable, la journée d’un portefaix : voulez-vous que je me fasse arracher les yeux par trente jolies femmes, que cela me met dans le cas de négliger ? Les pucelages gâtent furieusement un joli homme : le moyen de se remettre à l’ordinaire des bonnes fortunes ? » Il finit son discours par donner dix louis et fut probablement dormir à l’audience.

Je redevins vierge encore pour cinq ou dix personnes, et aurais joué ce rôle plus longtemps, s’il n’était arrivé chez Mme Verne une petite fille de la campagne qui devait me remplacer.

Je quittai le séjour de la vertu pour entrer dans la carrière du libertinage. Je parus au sérail et fus extrêmement fêtée par toute la maison du roi. Je jouai pendant quinze jours la sultane favorite et n’eus pas le plaisir de voir une seule fois mes compagnes porter envie à mon bonheur. Je crois que c’est le seul état dans le monde où les préférences n’humilient point.

Je fus bientôt au fait de tous les secrets de la maison. Je connus les noms et surnoms de tous les pages et mousquetaires qui y venaient. Je vis qu’il était du bon ton de jouer la fille entretenue. Toutes mes compagnes s’étaient choisi ce que nous appelons entre nous autres femmes du monde un greluchon, qui est auprès d’un entreteneur ce qu’est un amant auprès du mari d’une honnête femme ; tout n’est que préjugés dans le monde.

Je m’attachai donc M. de la V…, page de M. le prince de C… Mon choix était d’une connaisseuse. M. de la V… était un grand jeune homme bien fait, âgé de dix-huit ans, vigoureusement charpenté, les yeux vifs, des sourcils noirs et bien arqués, des cheveux bruns extrêmement bien plantés, aimant passionnément les femmes et étant bien fait pour en être adoré, joignant à beaucoup d’enjouement un esprit fin et délicat, aussi sensuel dans la débauche que libertin et aimable dans le plaisir.

Ce n’est point, madame, mon choix que je cherche à justifier : c’est un tribut que mon cœur se plaît à payer à un homme qui a bien longtemps régné sur lui, et dont le souvenir me sera toujours précieux.

Il ne s’agissait plus que de me faire entretenir, et j’y songeai sérieusement. Je puis dire que le titre de fille entretenue me flattait moins par l’état qu’il me devait donner que par l’espoir d’être toute à mon cher de la V… Je ne désirais un entreteneur que pour avoir le plaisir de le lui sacrifier, s’il mettait un instant obstacle à notre bonheur. Je ne connaissais d’autre bien, d’autre intérêt que celui de l’aimer et d’en être aimée. Je ne voulais que lui assurer un état et fixer son goût en servant le mien. Le rôle d’amant auprès d’une femme qui changeait six fois par jour de mari était aussi peu flatteur qu’il devenait dangereux. Il était difficile de trouver quelqu’un qui voulût me payer pour faire le bonheur d’un autre. D’ailleurs, on faisait plus difficilement son chemin sous la Verne, qu’on ne l’a fait depuis sous la Pâris. En 1725, le service était plus long qu’en 1750. Il est de temps en temps des campagnes malheureuses. Nous sommes à peu près dans notre état ce que sont les surnuméraires dans tous les corps. Grande, jeune, bien faite, protégée comme j’étais, je ne devais pas tarder à être en pied. Ce moment désiré arriva plus tôt que je ne le pensais et dans l’instant où je m’y attendais le moins.

Mlle Manon la Brune, femme du monde entretenue d’une façon douteuse, avait prié la Verne de lui envoyer une fille pour faire un souper : le hasard voulut que ce fut moi qu’elle choisît, non comme la plus jolie, mais comme la moins connue. L’art de la toilette n’était plus une énigme pour moi. Conseillée par l’amour-propre, je commençais à savoir tirer de ma figure tout le parti possible et me parer à mon avantage. Une fille qui cherche à se faire entretenir ne peut jamais mieux employer son temps qu’à se rendre jolie.

Je prends un fiacre et me rends chez Mlle Manon la Brune, où je trouvai une compagnie fort bourgeoise : M. B…, homme simple, soi-disant entreteneur de la maîtresse de la maison ; du moins qui s’en donnait les airs, en faisant les honneurs du souper de toutes les façons ; une de ses compagnes ; deux amis de M. B… et moi qui devais compléter le troisième tête-à-tête.

On m’avertit que le dessein de tous les convives était de beaucoup s’amuser dans cette partie ; qu’il y avait à manger pour deux jours, et qu’on y boirait à gogo. L’orateur finit sa harangue par verser à chacun une rasade et en sabla deux pour réparer les dépenses d’imagination qu’il venait de faire.

Bientôt on se mit à table, en se choisissant une voisine. Un train de derrière de bœuf qui parut fut décrotté avec assez de sang-froid. Les esprits s’échauffèrent au second service. On vint à parler musique, tout le monde la savait et chacun détonna une déclaration à sa belle. M. B…, le héros de la fête, voulut se distinguer en composant un impromptu de paroles et de musique.

Il compara sa maîtresse à la pleine lune : la rime fut trouvée riche et la pensée heureuse. On fit aussitôt chorus pour y faire honneur. La musique fut suivie de compliments, que l’on adressa au génie de la troupe. Mon voisin me pria très fort de croire que c’était un homme charmant. M. B… reçut cavalièrement les louanges qu’on lui donna et en homme accoutumé à avoir de l’esprit.

Quand on fut ennuyé de détonner, on parla sentiment, bonnes fortunes, plaisirs. Mlle Manon la Brune nous assura qu’elle avait toujours passé pour une belle jouissance. M. B…, occupé à boire, n’avait pas le temps de la dédire : elle nous nomma dix amants qui étaient péris au service de ses charmes, et dix autres qui étaient séchés, en attendant la survivance.

Le dessert fournit un tableau digne du pinceau de Callot. Les fumées du vin commençaient à opérer. M. B…, couché dans une attitude très indécente aux pieds de sa belle, exigeait des preuves publiques de l’amour qu’il prétendait qu’elle avait été obligée de prendre pour lui depuis le temps qu’il l’entretenait, et pour l’argent qu’il lui donnait tous les jours ; il ajouta que son bonheur était trop de conséquence pour qu’il s’en rapportât à lui-même surtout dans l’état où il se trouvait ; que ses amis témoins, il sentirait mieux la douceur d’être caressé ; que pour le beau sexe il le priait fort de ne se point formaliser ; que, de plus, il laissait tout le monde libre d’en faire autant.

Il était comique de voir un vieux satyre coiffé d’une serviette grotesquement chiffonnée, tenant d’une main sa perruque, et de l’autre se provoquant au plaisir, pour faire honneur aux charmes surannés d’une nymphe sexagénaire qui, d’une voix cassée, le traitait de lutin et de petit fripon.

Mlle Manon la Brune, que le vin avait rendue très tendre et qui en remarquait, avec plaisir, les effets chez M. H… nous dit qu’elle ne répondait plus de rien : que ces instants étaient l’écueil où toute la fausse vertu des prudes faisait ordinairement naufrage : qu’une jolie femme risquait trop à s’engager à être sage vis-à-vis d’un homme aimable et rompu aux bonnes fortunes comme l’était M. H…, que toutes les femmes pourraient le promettre : mais qu’il n’y avait que les laides à qui il fut permis de tenir parole. Ses yeux enflammés, qu’elle tenait fixes sur le dieu qui l’inspirait, nous promettaient un dénoûment digne des acteurs. La luxure peinte sur le visage, elle se préparait déjà à réaliser les fumées du vin qui opéraient chez M. B…, quand le ciel cessa de l’assister.

M. H… sentait trop la nécessité de sa protection et était trop bon chrétien pour rien attendre de la fragilité humaine quand la grâce nous abandonne. En pénitent résigné, il avait cessé l’ouvrage, et les mains jointes et les yeux fixés vers le plancher, du meilleur de son cœur il y adressait sa prière. Il avait oublié cette maxime émanée du ciel, si vraie et si consolante : Aidez-vous, je vous aiderai. Mlle Manon la brune, dont la morale était un peu plus relâchée, en jurant comme une bohémienne, nous faisait bien voir qu’elle attendait tout de la vigueur de son bras et du pouvoir de ses charmes, et secouait le pauvre diable d’importance, en prétendant qu’il y avait de la malice de la part de M. B… qui n’en était certainement pas capable, ou que c’était l’effet de quelque sort jeté sur ses charmes par quelque beauté envieuse. Il n’y avait que la fée Concombre que l’on pût soupçonner de lui avoir joué un pareil tour. Enfin, soit que M. B… augmentât en malice, soit que l’enchantement continuât d’opérer, on lut bientôt sur sa figure qu’elle avait perdu tout espoir de détruire le charme.

Je vis en cette occasion qu’une Furie sortant des Enfers est moins terrible qu’une femme d’un certain âge que l’on trompe, après avoir nourri chez elle un espoir qui en augmentant, devient d’autant plus flatteur qu’il s’y est établi avec plus de méfiance.

Mlle Manon la Brune devint furieuse, et dans son désespoir c’en était fait de M. B… ; il eut fini ses jours par un coup de tabouret, sans un de ses amis, qui fut assez alerte pour parer le coup. La scène devint alors tragique ; la chambre en un moment fut remplie de combattants. M. B…, qui, effrayé par le cri que j’avais fait, se croyait mortellement blessé, nous dit qu’il ne voulait pas mourir sans vengeance ; et l’épée à la main, ses culottes sur ses talons, poursuivait sa partie, en côtoyant prudemment la muraille, dont il avait grand besoin. Nous eûmes le plaisir de lui voir faire trois fois le tour de l’appartement, lardant toutes les figures qu’il rencontrait sur les tapisseries et tomber étouffé, en demandant pardon au Ciel du sang qu’il venait de répandre.

Le combat fini, on transporta dans un cabinet M. B…, qui, se croyant toujours mortellement blessé, demandait, à toute force, un chirurgien et le père Auguste, son confesseur. Mlle Manon la Brune s’était retirée dans sa chambre, où les amis de M. B… l’avaient suivie pour la consoler. J’ai appris depuis qu’un d’eux avait entrepris de faire sa paix et avait réparé sa faute avec usure.

L’autre fille, qui avait craint le sort des figures des tapisseries, avait pris la fuite en voyant M. B… l’épée à la main, sans qu’on ait pu savoir depuis ce qu’elle était devenue. Je restai donc seule sur le champ de bataille, où je ne tardai pas à être accostée par la femme de chambre de Mlle Manon la Brune.

Elle s’appelait Manon. Je vous dirai bientôt, madame, quelle était cette charmante fille, qui doit jouer un rôle intéressant dans une grande partie de mon histoire, et à qui j’ai des obligations que je n’oublierai jamais.

Manon, ennuyée d’une condition dont les profils diminuaient tous les jours, avait résolu de quitter une maîtresse dont la maison était si peu achalandée. Dès en entrant, elle avait jeté les yeux sur moi ; ma figure lui avait plu. Elle comptait en peu de temps rétablir ses affaires, si elle pouvait entrer à mon service. Elle me fit part de ses projets, me demanda si je ne serais pas charmée de quitter une maison où l’on passait les plus belles années de sa jeunesse dans la plus honteuse débauche, sans jamais rien amasser. Je saisis cet instant pour lui peindre, avec les couleurs les plus fortes, toute l’horreur d’un séjour où j’étais retenue par la misère. L’amour me rendait éloquente. Comment ne l’aurais-je pas été ? mon bonheur et la gloire de mon cher de la V… y étaient intéressés. J’acceptai, avec transport, l’offre qu’elle me fit de venir demeurer avec moi. Il ne s’agissait plus que de faire approuver tous nos arrangements par sa maîtresse. Nous remîmes à lui en parler quand elle serait dans son bon sens.

Manon fut lui proposer le lendemain matin. Non seulement elle accepta avec plaisir un parti qui ne pouvait que lui être avantageux par la facilité que cela lui donnait de m’avoir chez elle quand elle voudrait, mais elle s’offrit de nous avancer ce qu’il faudrait pour entrer dans notre nouveau ménage. Dans l’instant il fut décidé qu’on renverrait à Mme Verne mon petit bagage, qui consistait en un déshabillé très simple, et qu’on lui payerait ce que je pouvais lui devoir.

Vous serez, sans doute, étonnée, madame, de m’entendre parler de dettes contractées chez la Verne, après y avoir demeuré deux mois, fait nombre de partis dont elle avait touché l’argent et en sortir plus nue que je n’y étais entrée : c’est le grand art de ces sortes de courtières de la vertu féminine, vraies sangsues du peuple libertin, d’endetter les créatures qui leur servent à ruiner la jeunesse ; bien plus, en jouissant du revenu de leurs charmes, elles acquièrent un droit sur leur liberté : c’est ce qui s’appelle le secret du métier et qui sera toujours une énigme pour les filles qui en sont la victime.

Mme Verne devint furieuse en apprenant le tour qu’on lui jouait : c’était la condamner à rester deux années de plus dans le métier que de lui enlever une fille sur laquelle elle fondait une partie de sa fortune. Elle se transporta chez Mlle Manon la Brune, employa larmes, prières pour me ravoir, sans pouvoir rien obtenir. Elle finit par menacer et partit désespérée, en méditant un projet qui pensa tous nous perdre et dont elle fut la victime.

J’avais loué une chambre garnie dans la rue de Tournon, où je m’étais retirée avec ma chère Manon. Je vous ai promis, madame, de vous peindre cette fille ; je vais, en peu de mots, vous la faire connaître. Élevée dans les intrigues, personne ne savait avec tant d’art faire réussir un projet, quelque difficile qu’il parût : le désespoir et l’ennemie jurée de tous les entreteneurs, elle savait gagner leur confiance, devenir leur confidente et se rendre nécessaire pour les tromper plus sûrement. Elle joignait à un esprit vif un grand air de douceur, le jeu fin, intrigante, parfaite : rarement on trouvait sa prudence en défaut ; prise sur le fait, elle ne manqua jamais d’une excuse spécieuse, à qui elle donnait l’enveloppe de vérité ; jamais personne ne trompa si obligeamment. Enfin, Manon était une fille impayable pour une jeune personne sans expérience et folle comme j’étais ; ayant, de plus, un goût décidé pour tous les plaisirs brillants, qui exposent une fille d’un moyen état et dont les entreteneurs ne sont point titrés. Vingt fois elle eut besoin de toute sa prudence pour empêcher que je ne fusse enlevée et elle avec moi : c’était toujours le peu de cas que je faisais de ses conseils qui me mettait dans l’obligation d’avoir recours à ses lumières et à son expérience,

Comme on a vu que Mlle Verne était sortie de chez Mlle Manon la Brune dans le dessein de se venger par un coup d’éclat, elle tenta peut-être le projet le plus hardi qui ait jamais été conçu par une femme de son état et, à la honte de la police, y avait réussi.

Par le canal des protections qu’elle s’était toujours ménagées, elle avait obtenu un ordre de M. H… pour nous faire enlever toutes trois. Vous serez sans doute étonnée, madame, de voir la Verne accuser à un tribunal aussi éclairé une autre femme d’avoir débauché une jeune fille qui avait fait son noviciat de libertinage dans sa maison, la peindre avec les couleurs les plus fortes, les plus noires et avec toutes les nuances de son état et du métier qu’elle faisait ; enfin, la Verne prendre la défense de l’honneur, plaider la cause de la vertu et de l’innocence, demander justice et l’obtenir : rien pourtant de plus vrai. L’ordre était lâché : un peu plus de mystère de sa part, nous étions perdues sans ressource.

La Verne crut sa vengeance trop certaine pour ne pas jouir du plaisir de l’annoncer. Elle voulait jouer un peu trop tôt le rôle de femme protégée. Son indiscrétion nous sauva et fut cause de sa perte.

M. L…, que j’avais vu souvent chez elle et qui m’était fort attaché, vint nous avertir du malheur qui nous menaçait. Il connaissait Manon depuis longtemps pour fille d’esprit ; il savait de plus qu’elle avait demeuré autrefois chez M. N… Il venait pour concerter avec elle le parti qu’il fallait prendre.

M. L… connaissait l’exempt qui était chargé de l’ordre. Il fut le trouver, tandis que Manon agissait de son côté auprès de son ancien maître. Elle n’eut pas de peine à détromper M. N… dont on avait surpris l’équité. Il ne crut pouvoir mieux se venger d’une femme qui était plutôt venue insulter à son pouvoir qu’implorer sa justice qu’en lui faisant subir la punition qu’elle avait sollicitée contre nous. Il changea l’ordre et ce fut la Verne qui fut enlevée. Manon voulut avoir le plaisir de la voir conduire à l’Hôpital : satisfaction humiliante qu’elle ne put jamais me faire consentir à partager.

À tant d’alarmes succéda un plaisir flatteur que je n’avais pas encore songé à goûter : c’était de me dire à moi-même : « Je m’appartiens. Enfin, je pourrai me donner à mon cher de la V…, il me verra avec plaisir, je l’aimerai sans partage ; mon bonheur va être parfait. »

Comme il était de la connaissance de M. L… je le priai de lui enseigner ma demeure : il me le promit et me dit en partant qu’il me l’amènerait dès le soir même, « Quoi ! dès aujourd’hui, m’écriai-je, je verrai mon cher de la V… je pourrai lui peindre toute mon ardeur ; je le verrai la partager. Quoi ! dès ce soir je lui entendrai dire dans mes bras ; « Oui, ma chère de Launay, je vous adore et n’adore que vous. » Espoir flatteur, jouissance d’illusion, et qui faites pourtant goûter un bonheur réel ; sensation inconnue aux âmes qui n’ont point véritablement aimé, vous remplissiez mon âme tout entière : je n’existais plus que par vous ; quand Manon, qui m’avait entendu soupirer, entra dans ma chambre : je ne lui donnai point le temps de me demander ce que j’avais : je courus à elle et lui contai tout l’excès de mon bonheur, et la forçai à le partager : elle fut sensible à toutes mes caresses, et me promit de me servir de tout son pouvoir.

Je fus fort étonnée de voir rentrer M. L… Je lui demandai s’il m’amenait M. de la V… ; il me dit qu’il ne devait le voir que le soir dans une maison, où il lui avait promis de se trouver ; mais qu’il avait une bien meilleure nouvelle à m’appendre : q’en sortant de chez moi, il avait rencontré un marquis de ses amis qui serait de notre souper ; que c’était un homme à m’entretenir si je voulais un peu le caresser ; que quoiqu’il ne fut pas très riche, il fournirait toujours à la dépense du ménage ; que de plus je serais maîtresse de le garder jusqu’à ce que je trouvasse mieux : il ajouta que personne ne pouvait mieux m’instruire de la façon dont il fallait se comporter pour me l’attacher que Manon ; qu’il me laissait avec elle, en m’engageant fort de n’agir que par ses conseils.

Manon s’aperçut que cette nouvelle ne me faisait pas autant de plaisir qu’elle aurait dû m’en faire : quoiqu’un entreteneur flattât beaucoup ma vanité, je craignais qu’elle ne me fît perdre mon cher de la V… Je lui fis part de mes alarmes ; elle me répondit en riant qu’il fallait que je fusse bien neuve pour croire qu’un entreteneur, quelque ridicule qu’il fût, pût empêcher une fille d’avoir un greluchon ; que la plupart n’en prenaient que pour ajouter à leurs plaisirs et avoir un sacrifice de plus à faire à leur amant. Elle me cita mille exemples, me nomma Mlle C…, fille d’un très grand ton, qui avait deux entreteneurs et quatre greluchons, et qui les aimait beaucoup tous six ; Mlle G…, que tout le monde entretenait, et qui n’aimait que sa femme de chambre ; elle m’assura même que c’était politique entre les amants ; qu’un amour trop facile s’éteignait bientôt, et qu’on voyait peu de maris plus de trois mois amoureux de leurs femmes. Elle me conseilla de faire tout mon possible pour plaire à M. le marquis, et s’engagea à me faire voir autant que je voudrais M. de la V…

Nous étions encore à prendre des arrangements pour tromper le marquis, quand je vis entrer mon cher de la V… Je volai à lui et tombai dans ses bras, sans avoir la force de prononcer une seule parole. Je versais des larmes de joie, qui exprimaient bien mieux le plaisir que je sentais de le revoir que tout ce que j’aurais pu dire. Il me tenait étroitement embrassée, partageait tous mes transports et m’accablait de caresses. Nous goûtions en un moment tout le plaisir dont nous avions été privés depuis huit jours que nous ne nous étions vus. Il m’apprit toutes les démarches inutiles qu’il avait faites dans Paris pour me trouver, sans y avoir pu réussir. Il me dit qu’il avait été informé du tour que la Verne avait voulu me jouer ; qu’il m’avait cherché nuit et jour pour m’en avertir et me soustraire aux mains de la police ; mais que personne ne lui avait pu donner de mes nouvelles ; que c’était M. L… qui lui venait d’apprendre le dénouement de cette affaire et le sort qu’elle avait eue ; que c’était à lui à qui il devait le bonheur de me voir.

Nos transports allaient recommencer, quand Manon vint nous avertir que M. L… et le marquis montaient. Je mis, en peu de mots, mon cher de la V… au fait de tout. Il approuva fort mes desseins, et me promit de faire tout son possible pour se contraindre.

L… me présenta M. le marquis de ***, en me priant de vouloir bien le regarder comme son meilleur ami. C’était un homme de quarante ans, d’une figure ordinaire, dont les affaires étaient un peu dérangées et le marquisat en décret, quoiqu’il eût fort peu vécu avec les femmes, et qu’il n’eût pas assez de fortune pour que l’on lui fît accroire qu’il en était aimé.

M. le marquis de ***, qui m’avait trouvée de son goût, me proposa, après souper, de m’entretenir. Il me vanta l’ancienneté de sa maison, me fit l’énumération de tous ses titres, et finit par me faire une offre qui tenait de sa misère. Il ne pouvait me donner que six livres par jour, qu’il s’offrait de me payer tous les matins, n’étant pas assez riche pour me faire les avances du premier mois. C’était avoir une fille à bon marché. Mais me trouvant vis-à-vis de rien, il ne me convenait pas d’être si difficile. De plus, il m’avait dit qu’il ne pouvait pas coucher chez moi, parce qu’il demeurait avec un oncle très dévot, dont il héritait, et que pour cette raison il voulait ménager. Cette dernière condition m’arrangeait assez. J’acceptai son offre : il me donna deux baisers pour arrhes du marché et me promit de venir prendre la quittance de son écu le lendemain. J’ai toujours été surprise que M. le marquis de *** se fût ruiné. C’était l’homme le plus d’ordre que j’aie jamais connu. Tous les jours il me payait sa dette et n’a jamais manqué d’en tirer le reçu.

Je passais toutes les nuits dans les bras de mon cher de la V… Chaque jour voyait notre ardeur augmenter, et nos plaisirs se multipliaient à l’infini. Nous nous contraignions trop peu pour que le marquis de *** ne s’en aperçût pas bientôt. Il me fit quelques reproches. Je lui répondis que six livres ne donnaient point le droit d’être jaloux ; que la fidélité était la vertu la plus chère chez les femmes, et qu’il fallait autrement payer qu’il ne faisait pour l’exiger. Ma réponse lui parut cavalière ; il en fit part à L… Il savait tous les droits qu’il s’était acquis sur mon esprit ; c’était un mentor sévère que je craignais beaucoup, parce que j’étais accoutumée à le craindre, et, de plus, un protecteur nécessaire que j’avais bien intérêt de ménager.

M. L… prit avec d’autant plus de vivacité le parti du marquis qu’il en partageait l’offense. Il s’était cru jusqu’alors mon greluchon et, de plus, amant aimé. L’adroite Manon conduisait tout et m’aidait à les tromper tous deux. Il fut furieux d’apprendre que ce fût un autre qui donnât de l’ombrage au marquis, et que ses soupçons fussent si bien fondés. Il vint me trouver, me traita comme la dernière des créatures et me quitta en me disant que je deviendrais ce que je pourrais, mais qu’il m’abandonnerait entièrement si je voyais davantage M. de la V… Je fus tout en pleurs me jeter dans les bras de ma chère Manon. Je lui répétai tout ce que venait de me dire M. L… et lui confiai toutes mes douleurs. Elle me dit que j’étais bien folle de m’affliger pour si peu de chose, que je n’avais qu’à m’habiller, que nous irions à la foire, où M. de la V… devait se trouver, et qu’elle prendrait avec lui des arrangements pour nous faire passer la nuit ensemble.

Je regardais Manon avec étonnement. Le sang-froid avec lequel elle méditait un projet et l’adresse avec laquelle elle le faisait réussir m’étonnaient toujours. L’expérience m’apprenait tous les jours que rien ne lui était impossible. Je m’habillai et nous fûmes à la foire, où il m’arriva une scène qui, sans sa prudence et la bravoure de M. L…, m’aurait pu coûter la liberté.

J’avais, depuis quelque temps, pris l’habitude de sortir en manteau de lit, galamment historié, avec un pied de rouge, dont les filles croient toujours ne pouvoir assez mettre. Manon, qui savait les conséquences d’un pareil ajustement, me représentait toujours que je la mettrais dans quelque embarras, et que c’était chercher des aventures qui étaient toujours très désagréables, puisqu’elles nous faisaient noter à la police, quand on était assez heureuse pour n’être pas menée à l’Hôpital. Sa prophétie pensa s’accomplir ce jour-là. J’étais descendue de mon fiacre et me promenais dans les allées, la tenant accrochée sous le bras. Plusieurs pages et officiers à qui j’avais refusé la porte, jaloux de ce que M. de la V… venait chez moi et qu’ils n’y étaient point reçus, avaient comploté de me boucaner à la foire : c’était le terme dont se servaient ces messieurs. Ils ne crurent pouvoir trouver une plus belle occasion : ils me barrèrent le passage. Je voulus retourner sur mes pas ; je me trouvai entourée : chacun alors me lâcha son quolibet. Il y en eut un plus hardi qui proposa aux autres de m’embrasser tour à tour et que celui qui baiserait au même endroit payerait une discrétion ; et comme proposant du défi, il voulut en donner l’exemple.

Le bruit que cela occasionna fit assembler beaucoup de peuple : la garde ne tarda pas à venir voir ce qui arrêtait tout le monde. J’étais enlevée, si l’adroite Manon n’eût pas profité du jour que la garde s’était fait pour me faire évader et entrer dans la salle des Marionnettes, où elle me fit cacher sous le théâtre. Les pages ne voulant point se retirer, la garde était aussi restée pour voir ce que cela deviendrait. Le monde s’assemblait de plus en plus, et je puis dire que mon aventure pensa faire faire la fortune à M. Bienfait, tout le monde s’imaginant qu’il y avait quelque chose d’extraordinaire dans le spectacle qu’il donnait.

Cachée sous le théâtre, j’avais déjà entendu trois représentations de la Descente de Polichinelle aux Enfers, pièce dont je me ressouviendrai par la peur que me fit le héros la première fois qu’il descendit, suivi d’une douzaine d’autres marionnettes, pour visiter le noir séjour des ombres : je crus voir arriver toute une escouade de guet pour me saisir ; ma frayeur fut telle que je me jetai à ses pieds pour implorer sa miséricorde.

J’aurais dans cet état passé toute la nuit si Manon, qui était restée sur la porte pour imaginer quelque stratagème pour me faire sortir, n’avait aperçu son mari. Elle l’appela, lui fit part de notre malheureuse aventure et l’envoya chercher M. L…, qui devait être dans la foire à se promener. Effectivement, il ne tarda pas à paraître ; le mari de Manon l’avait mis au fait de ce qui nous était arrivé. Il commença par demander aux pages et officiers assemblés ce qu’ils me voulaient, me fit sortir de ma retraite, en proposant au premier qui le trouverait mauvais de se couper la gorge avec lui. Sa bravoure me tira d’affaire. Je sortis sans craindre d’être insultée ; je pris un fiacre, où M. L… entra avec nous, et me fis reconduire chez moi.

Mon étourderie l’avait mis de fort mauvaise humeur ; il me traita comme je le méritais et me dit que, puisque j’avais envie de me conduire toujours à ma tête, il ne voulait pas davantage entendre parler de moi. Ses reproches me touchèrent sensiblement ; il était facile de voir qu’ils partaient d’un cœur que j’intéressais et qui m’était attaché. Je ne pus m’empêcher de pleurer. Ses procédés exigeaient quelque reconnaissance de ma part : je lui demandai mille pardons. Manon, de son côté, travaillait à l’apaiser. Il se rendit à mes larmes plutôt qu’à ses sollicitations, et nous arrivâmes chez moi, la paix faite.

M. L… me quitta bientôt pour aller à ses affaires. Il me promit de revenir souper avec le marquis. Je fis ressouvenir Manon de ce qu’elle m’avait promis ; elle me répondit que c’était la connaître mal que de la soupçonner de m’avoir pu oublier, que j’aurais dû lui remarquer plus de zèle quand il s’agissait de servir mes plaisirs, qu’elle allait retourner à la foire, où M. de la V… lui avait donné rendez-vous, et que je pouvais compter, quelque chose qu’il arrivât, de l’avoir à passer la nuit avec moi.

Je la vis bientôt revenir avec mon cher de la V… Je n’avais pas encore eu le temps de lui dire combien je l’aimais et je n’avais appris que par ses transports qu’il m’était toujours fidèle quand Manon vint nous avertir que quelqu’un montait. Nous n’eûmes que le temps de le faire entrer dans un cabinet qui me servait de garde-robe. C’étaient M. L…, et le marquis avec deux de ses amis qu’il m’amenait à souper : ils me trouvèrent fort triste. Je ne voulus point manger ni me mettre à table, et ne dis pas un mot pendant tout le repas. Ils furent assez simples pour attribuer ma mauvaise humeur à l’aventure qui m’était arrivée le soir et à la leçon que m’avait faite M. L… Elle n’était occasionnée que par l’embarras où j’étais pour mon cher de la V… Je craignais à chaque instant quelque curiosité indiscrète de leur part. Un homme qui m’aurait mieux entretenue que le marquis aurait voulu faire part à ses amis de ses générosités et leur faire visiter jusqu’à la cave. Une fille bien meublée fait honneur à son entreteneur. Peu d’hommes malheureusement sont jaloux de se faire une réputation de ce côté-là.

Je lisais sur leurs figures que, pour peu que je voulusse me livrer et être folle à mon ordinaire, ils passeraient une partie de la nuit ; c’était justement ce que je craignais et ce qui m’avait fait prendre le parti de bouder. Mon caprice les ennuya : ils me quittèrent bientôt pour aller trouver quelque fille qui fût plus disposée à les amuser et à rire. C’était ce que je demandais. Ils ne furent pas plutôt sortis que je courus délivrer mon cher prisonnier. Nous nous mîmes à table avec Manon, qui nous fit beaucoup rire en nous faisant part de tous les stratagèmes qu’elle avait imaginés pour les faire sortir s’ils avaient voulu s’entêter à passer la nuit chez moi. Ses ressources étaient inépuisables, elle fit presque seule tous les frais de la conversation. M. de la V… et moi, les yeux fixés les uns sur les autres, nous y lisions toutes les sensations que nos cœurs éprouvaient : tendre langage, jouissance de l’âme, que vous savez bien peindre tous les plaisirs que deux amants ont goûtés ! Avec quelle volupté vous leur en promettez de nouveaux ! Nous étions trop occupés de notre bonheur pour rester plus longtemps à table. Mon cher de la V… me porta dans ses bras sur un autel préparé par l’Amour, asile du mystère et du silence. Ce dieu serait-il si sûr de triompher s’il nous rendait moins heureux ? Par combien de victoires ne nous fait-il pas oublier une défaite qui est si nécessaire à notre bonheur ? Déjà quatre fois ma bouche, collée sur la sienne, avait reçu son dernier soupir, et quatre fois par le partage de mon âme j’avais créé chez lui un nouvel être. Cher amant, il m’en souvient encore, tu ne recevais la vie que pour m’en faire un nouveau sacrifice ; je n’acceptais ton offrande que pour avoir encore une fois le plaisir de partager avec toi mon existence. Moments voluptueux, jouissance précieuse, instants dérobés à la divinité, pourquoi durez-vous si peu ? craignez-vous de vous multiplier aux dépens de notre être ? vous seuls nous attachez à la vie : peut-on regretter de la perdre par un excès de bonheur !

Épuisés de fatigue et de plaisirs, nous commencions à goûter les douceurs du sommeil quand je fus réveillée par les cris d’une jeune chatte que j’avais, dont un gros matou sollicitait les faveurs. Libertine comme je l’ai toujours été, je fus charmée de trouver un objet qui me retraçât le plaisir que je venais de goûter : il me semblait avoir donné à toute la nature le signal du bonheur : tout me paraissait ne respirer l’amour que pour perpétuer ma félicité. J’éveillai mon cher de la V… pour qu’il pût partager avec moi un plaisir imaginaire, puisque nous ne pouvions plus jouir autrement. « Voyons, lui dis-je, des heureux, puisqu’il ne nous est plus permis de l’être. » Il trouva mon idée bien folle et prit pourtant plaisir au spectacle.

Il n’est point, je crois, d’animaux dans la nature qui se fassent des déclarations d’un air d’aussi mauvaise humeur ; chaque agacerie ressemblait à une querelle qui allait se terminer par un combat sanglant. Le matou contait ses douceurs en jurant, et des coups de griffes étaient les faveurs dont la belle récompensait sa tendresse. Nous voulûmes raisonner de leurs amours. M. de la V… tira nombre de conjectures sur tout ce qu’il remarquait entre ces deux amants. Il me dit que la résistance que l’on remarquait chez la femelle prouvait plutôt une sage économie dans le plaisir que peu de penchant à le goûter. Il prit là-dessus occasion de badiner avec les femmes sur la facilité avec laquelle elles se prêtaient au plaisir, me dit que toutes leurs raisons ne servaient qu’à hâter leur défaite ; que, quoique bien mieux organisées, elles n’entendaient pas si bien leur intérêt quand ils s’agissait de jouir ; que c’était toujours être dupe que de s’éloigner de la nature. Je voulus combattre son argument et lui répondis que la facilité chez les femmes venait plutôt de la connaissance qu’elles avaient du plaisir que de leur faiblesse ; que c’était être sage de savoir être heureuse, et que je pensais qu’on ne pouvait trop se dépêcher de l’être ; que si cependant il croyait que la résistance ajoutât au plaisir, je saurais me faire violence pour multiplier son bonheur.

Il me prit au mot et me dit que, quoiqu’il commençât à me faire sa cour dans le moment où les affaires du matou étaient en fort bon train, il me défiait de résister aussi longtemps que la chatte. J’acceptai le pari, et pour lui prouver que je répondais de moi, je lui dis que ce serait l’instant de sa défaite qui déciderait du moment de notre bonheur. Les agaceries que je voyais faire à ma chatte semblaient me dire que ce moment n’était pas éloigné. Je crus ne rien risquer à en faire au plus dangereux des matous. Les yeux fixés sur elle, j’étudiais tous ses mouvements. Mon cher de la V…, qui se voyait sûr du pari, en lisant dans les miens qu’elle résisterait trop longtemps pour que je pusse le gagner, me disait, en riant, que je hasarderais trop ; que ma chatte était bien plus prudente, et qu’il avait bien envie de voir comment je m’en tirerais. Je sentais à chaque instant que mon pari devenait plus mauvais, il ne me restait plus qu’une faible lueur d’espérance que je vis bientôt détruite par l’imprudence du matou. Une patte maladroitement placée permit à la chatte de se dérober ; le matou jura, la chatte donna des coups de griffe : les cartes se brouillèrent. Je vis bien alors le tort que j’avais eu de m’engager. Mon cher de la V…, plus adroit que le matou, ne me permettait pas de m’échapper. Me trouvant prise, je lui proposai le pari nul. Il me dit que non ; mais que si je perdais, il me proposait ma revanche. Voyant qu’il fallait céder à la force, je voulus du moins mourir comme je m’étais défendue et périr en Romaine. Le poignard était levé, je volai au-devant de la mort. Percée de mille coups, j’adorais, en expirant, le vainqueur qui me les portait : mon âme était prête à m’abandonner ; j’ouvrais une faible paupière pour jouir, en expirant, du plaisir de mourir vengée. Mon cher ennemi, frappé des mêmes coups qu’il me portait, semblait même, en triomphant, me demander grâce. J’entendis bientôt mon vainqueur soupirer ; un même instant confondit nos deux âmes. Quels moments, grands dieux ! Pour en connaître le prix, il ne suffit pas d’avoir joui, il faut avoir aimé. Tendres amants, ce n’est qu’en vous les rappelant qu’on peut vous les peindre.

Nous employâmes le reste de la nuit à réparer nos forces. Manon entra très tard dans ma chambre ; elle me trouva endormie dans les bras de mon cher de la V… Elle eut la cruauté de nous réveiller pour nous dire qu’il était temps de nous séparer, que le marquis ayant fait la vie pendant la nuit, il pourrait entrer chez moi de meilleure heure qu’à son ordinaire et que nous serions perdus s’il nous trouvait ensemble.

Nous nous rendîmes à ses conseils. J’embrassai mon cher de la V…, qui me promit de me venir voir dès le lendemain, s’il lui était possible. Plusieurs jours se passèrent sans que j’eusse le plaisir de le revoir. Son absence m’inquiéta. Quand on aime on s’alarme facilement. Je lui écrivis une lettre que Manon se chargea de lui rendre. Elle apprit à l’hôtel de C… que M. le prince étant allé à Versailles, il avait été obligé de le suivre et qu’il devait y rester plusieurs jours : cette nouvelle fut pour moi un coup de foudre. Quand on aime bien, la séparation est le dernier des malheurs.

Je proposai à Manon de l’aller trouver. Elle me répondit que, comme le marquis ne passait pas un jour sans me voir, il ne serait pas facile de s’absenter sans qu’il s’en aperçût, et que c’était se brouiller avec M. L… s’il venait à le savoir. Ses réflexions étaient très sages, mais l’amour se conduit peu par les conseils de la sagesse. J’essayai de flatter son amour-propre : je lui dis qu’elle avait trop d’esprit pour ne pas trouver une excuse quand la faute serait faite. La vanité est un piège dont peu de personnes se méfient. Mon expédient réussit. Nous fûmes à Versailles. J’étais logée à la Reine de France ; je fis dire à mon cher de la V… de s’y rendre. Il fut aussi enchanté de me voir qu’il en parut étonné. Il me demanda si le marquis m’avait quittée : je lui répondis que non, mais que j’avais volontiers consenti à risquer de le perdre pour avoir le plaisir de le voir, que mes intérêts étaient bien peu de chose quand il s’agissait de mon bonheur. Nous passâmes plusieurs jours ensemble, toujours heureux. J’oubliais avec plaisir les avantages que me faisait le marquis. Le peu d’argent que je possédais m’obligea bientôt de retourner à Paris. La première personne que j’aperçus en descendant du pot de chambre que j’avais pris fut M. L… Il était inutile de chercher à s’excuser : il savait tout. Je voulus pourtant donner à mon voyage un prétexte de curiosité : ma défaite le mit si fort en colère qu’il me donna deux soufflets. Le procédé me rendit furieuse : je me crus déshonorée à jamais si je n’en tirais vengeance ; la seule qui soit permise à notre sexe est d’exiger des excuses et une réparation authentique. J’obligeai M. L… à me suivre chez le commissaire Le Conte ; je lui peignis l’offense que j’avais reçue avec tout le désespoir que m’en prêtait le souvenir. M. L… ne répondait qu’en disant que j’étais une coquine, qu’il allait, en sortant de chez lui, me faire enfermer. Manon prit la parole et dit qu’il était vrai que j’avais été assez malheureuse pour l’aimer, que je portais même dans mon sein un gage de ma faiblesse et un témoin qui me préparait peut-être une éternité de regrets. Le commissaire Le Conte, bon homme dans le fond, fut sensible à l’éloquence de Manon et parut touché de mon état ; il travailla à nous raccommoder. Le premier mouvement de M. L… était passé : la nature, qui parlait chez lui, le trompait en ma faveur. Il fut flatté que je le crusse père d’un enfant qui était un gage bien précieux de la tendresse de mon cher de la V… Il m’était avantageux de ne le pas détromper : il fallait quelqu’un qui voulût s’en reconnaître père. M. L… voulait bien s’en charger ; il avait plus de droit pour s’abuser que la plupart des maris qui se trouvent environnés d’une nombreuse famille sans avoir jamais songé à laisser d’héritiers. De ce moment, son amour augmenta de moitié ; ses attentions pour moi se multiplièrent à l’infini ; la reconnaissance lui donna des droits réels sur mon cœur, et si quelque chose peut tenir lieu d’un sentiment auquel on ne peut commander, M. L… n’eut rien à désirer.

Soit que les revenus du marquis fussent diminués, soit que son amour fût éteint, je ne le vis plus depuis mon voyage de Versailles. Je louai un appartement dans la rue Jacob, pour y faire mes couches : mon cher de la V… m’y venait voir de temps en temps. J’avais un goût décidé pour courir toutes les nuits : je faisais souvent cette partie avec lui et plusieurs pages de ses amis ; nous ne rentrions jamais que le matin. C’est un goût qui m’a duré dix années de ma vie et qui m’a exposée à mille aventures nocturnes, les unes plus singulières que les autres. Ce penchant était si fort chez moi que quand je ne trouvais personne pour m’accompagner, je sortais seule avec Manon ; quelquefois nous raccrochions pour nous amuser. Il y avait un café, près des Tuileries, où j’étais fort connue et où je menais mes bonnes fortunes, quelque heure de nuit qu’il fût. J’aimais assez à boire, et l’aurore me trouvait souvent le verre à la main.

Je menai cette joyeuse vie jusqu’au moment où je devins mère d’un fils. M. L… n’eut rien de plus pressé que d’aller, comme père de l’enfant, se faire inscrire, à Saint-Sulpice, sur un grand livre où l’amour souvent représente et dont l’hymen fait toujours les frais. Pour faire les choses plus en règle, il voulut régaler toutes les personnes qui avaient été employées à la cérémonie. Je vis bientôt arriver chez moi marguilliers, clercs et les doyens de la confrérie des cocus : ces messieurs font preuve de cocuage comme d’autres le font de noblesse ; il faut être marié pour être reçu frère et avoir eu plusieurs femmes pour entrer dans les charges ; chaque nouvelle infidélité est un degré qui les conduit au doyenné. Que l’on verrait de femmes zélées pour l’avancement de leurs maris si la marche de tous les états était la même que celle de la confrérie des gens mariés ! Que de jeunes gens se trouveraient étonnés, au bout d’une année de mariage, de se voir parvenus aux premières dignités !

Toute la sainte légende, commodément attablée, buvait de son mieux. Manon vint m’avertir que M. de la V… était dans un cabinet pratiqué à côté de l’alcôve où j’étais ; il venait pour voir son fils : je le lui envoyai. Je voyais d’un coté mon cher de la V… lui prodiguer toute la tendresse qu’il avait pour sa mère, de l’autre M. L… reforcer les plus hardis buveurs de la troupe. Ce contraste me fit beaucoup rire ; c’était un tableau de la vie conjugale, où l’amour trouve toujours le secret de friponner l’hymen.

Relevée de mes couches, je me produisis souvent aux spectacles ; je parus fréquemment aux promenades, manœuvre qui annonce toujours une fille qui cherche à se faire entretenir. M. B… colonel, devina le premier mon dessein : il me proposa de vivre avec moi. Ses parchemins n’étaient pas si anciens que ceux du marquis, mais il passait pour jouir de plus de fortune : libéral, mais sans conduite, devant plus qu’il ne possédait ; gros joueur, aimant passionnément les femmes et la dépense ; en un mot, colonel de toutes les façons. Les offres qu’il me fit tenaient de sa générosité, mais son peu d’arrangement ne lui permit jamais d’y satisfaire. Nous convînmes de vingt-cinq louis par mois ; il me loua un appartement dans la rue Château-Bourbon, où je fus demeurer : quoiqu’il ne m’en ait jamais payé le premier sol, je fus censée lui appartenir pendant deux mois, toujours dans l’espérance de toucher mes appointements. Sa façon d’entretenir n’était point ruineuse ; aussi avait-il vingt maîtresses dans Paris qui lui composaient une espèce de sérail libre. Pendant les deux mois que j’ai eu l’honneur d’être au nombre de ses sultanes, il ne me fit que deux fois la grâce de me jeter le mouchoir. Je dois lui rendre une juslice : c’est que j’étais aussi peu gênée avec lui qu’il me payait mal.

Il n’aurait pas été sage à M. B… d’être jaloux et il avait trop d’esprit pour ne pas respecter son bonheur. Comment d’ailleurs s’assurer de la fidélité de vingt filles, répandues dans les quatre coins de Paris ? Tous les ennuques de la Turquie voudraient en vain en répondre ; elles sauraient bientôt mettre toute leur prudence en défaut et tromper leur jalouse servitude.

Il n’est quelquefois pas mal que des filles sacrifient quelque chose de leur intérêt en préférant pour entreteneurs des gens de nom, qui les paient très mal, à d’honnêtes particuliers qui seraient dans le cas de faire leur fortune : ceci sert à les faire connaître ; elles ont pourtant l’attention d’en excepter nos bons fermiers, qui ont le pas sur la naissance. Avoir des gens titrés sur son compte, se faire des protecteurs d’un certain rang est la manie de toutes les filles qui veulent être de bon ton. Combien de ces seigneurs qu’elles recherchent vont distribuer des protections dans les cinq et sixième de la rue Saint-honoré ? N’importe : il est aussi essentiel à une jolie fille qu’on voie entrer tous les jours chez elle deux ou trois coureurs et cinq ou six grands domestiques dont la livrée soit de remarque, que d’avoir un greluchon.

J’avais toujours entendu dire qu’honneurs ne rassasient point ; j’en fis la triste expérience avec M. B… Plusieurs fois je fus vingt-quatre heures sans manger ; et je crois que je serais morte de faim si les pages, et surtout de la V…, ne m’avaient envoyé leurs portions de l’hôtel, quand ils ne pouvaient pas la venir manger avec moi : c’étaient eux tous qui m’entretenaient, et tous jouissaient des droits d’un entreteneur ; tous rivaux heureux et trop amis pour ne pas partager les mêmes plaisirs. Je ne remarquai jamais entre eux aucun procédé désobligeant : aussi d’accord dans leur bonheur que tous portés à faire des folies, il ne nous passa point une idée dans la tête, si extravagante et si folle qu’elle fût, que nous n’exécutâmes. Peignez-vous, madame, tout ce que peut imaginer une fille libertine à l’école de cinq ou six pages.

Un jour de messe de minuit, ils me proposèrent de courir les églises habillée en page. Qu’une fille a d’esprit sous cet habit ! il n’est point de malice qu’on ne m’eût appris et point d’étourderie dont je ne me sentisse capable. Manon, qui me connaissait, voulut m’accompagner, de peur qu’il ne m’arrivât quelque scène où elle fût nécessaire pour me tirer d’embarras : de plus, elle savait que sa présence m’en imposait.

Nous fûmes à Saint-Sulpice, où je me fis un plaisir de déranger tout le monde, pour percer à la sacristie. J’y parvins, après avoir fait perdre patience à cinq ou six dévotes, que mon étourderie empêcha de faire leur bonjour, par la mauvaise humeur que cela leur occasionna. La bile des dévots s’échauffe facilement : les confitures et les liqueurs dont ils se nourrissent sont des matières combustibles qu’ils emploient plutôt pour réveiller chez eux la nature éteinte par l’excès des plaisirs que pour réparer les faiblesses occasionnées par des austérités imaginaires dont ils font parade, et qu’ils font servir de prétexte à leur intempérance.

J’étais à me chauffer autour d’un poêle avec plusieurs apprentis prêtres. Un d’eux, qui avait la direction de l’encensoir, m’ordonna, d’une façon impertinente, de me déranger, pour qu’il pût prendre du feu. Le ton impérieux avec lequel il me parlait me le fit envisager ; sa figure m’était très connue ; mais je ne pouvais me le remettre, tant son ajustement le déguisait ; je me le rappelai à la fin ; je l’avais beaucoup vu chez la Verne, où il se donnait pour officier de marine. « Hé, bonjour. Monsieur le capitaine de haut bord », lui dis-je tout haut, en lui serrant la main. Mon compliment déconcerta M. le séminariste : il perdit tout à fait la tête en me reconnaissant, au point qu’il me répondit : « Mademoiselle, je ne te connais point. » Le mot de mademoiselle fit beaucoup regarder et rire tout le monde. Mon sulpicien était rouge jusque dans le blanc des yeux, et son imprudence m’avait mise fort mal à mon aise : quand je vis mon sexe découvert, je pris le parti de me retirer, en l’avertissant d’avoir une autre fois plus de politesse pour les dames de ses amies.

Cette petite aventure m’apprit bien que les honneurs ne sont point ce qu’ils paraissent. M. le séminariste, qui était le tapageur le plus renommé qui vînt chez la Verne, ne devait sa bravoure qu’à une perruque noire et un chapeau retapé, dont il se servait les jours qu’il allait en bonne fortune.

Je fus retrouver Manon et les pages, à qui je contai l’histoire qui venait de m’arriver ; il n’y eut que Manon qu’elle ne fit pas rire : elle savait qu’il était moins dangereux de tuer dix sentinelles en faction que d’insulter un prêtre à son poste. L’habit que je portais, et qui était très connu, lui faisait tout appréhender. Ses alarmes, heureusement, ne furent point justifiées, et je n’ai point depuis entendu parler de M. le militaire tonsuré.

J’attendis encore pendant quelque temps les vingt-cinq louis que M. B… m’avait promis de m’apporter. Manon, ne le voyant point revenir, me conseilla de le mettre au nombre de ces seigneurs qui ne paient que de leur protection et de leur nom, et me conseilla fort de songer à trouver un autre entreteneur.

Nous étions dans le temps du carnaval : je savais que le bal était un endroit propre pour faire des connaissances utiles : mon embarras était que je n’étais pas assez riche pour louer un domino. Je fis part à Manon de mon dessein et lui proposai de mettre un fort beau collier de grenat que j’avais en gage. Elle me répondit qu’elle saurait bien me faire trouver un déguisement, sans avoir recours aux usuriers, et que je n’étais pas assez riche pour m’en servir.

Manon m’ayant procuré un déguisement, je fus au bal avec elle, joliment parée : j’étais assez bien faite et j’avais un petit déshabillé de paysanne élégamment historié, qui faisait encore valoir la finesse de ma taille. Je fus beaucoup suivie par tous les agréables du bal, qui étaient désespérés de ne me pas connaître ; et je puis dire que j’eus tout le plaisir du déguisement. Je sentais fort bien que, si je cédais aux sollicitations qu’on me faisait pour me démasquer, ma cour dans l’instant diminuerait. La curiosité fait faire au bal les trois quarts des démarches que l’on y fait. Je voulais jouir le plus longtemps qu’il me serait possible du plaisir de voir mes rivales humiliées par les préférences marquées que tout le monde s’empressait à me faire ; nous n’avions mis personne dans le secret ; Manon n’était point connue, et moi je ne l’étais pas assez pour craindre d’être devinée une première fois que je paraissais au bal.

Depuis le moment que j’y étais entrée, j’avais remarqué un masque qui s’était glissé dans la loge où Manon était assise et qui n’avait cessé de lui parler ; je me doutais bien qu’ils traitaient d’affaires qui me regardaient : mes intérêts pouvaient-ils être mieux qu’entre les mains de ma chère Manon ? Elle me fit bientôt signe de la rejoindre. Nous quittâmes le bal, quoiqu’il fût encore très bonne heure. Je n’eus rien de plus pressé que de lui demander si elle avait réussi : elle me répondit que je n’avais qu’à la suivre et que je serais informée de tout.

Nous trouvâmes à la porte l’inconnu que j’avais vu si longtemps lui parler ; il me présenta la main pour monter dans sa voiture, Manon y entra aussi ; il nous conduisit dans un appartement qu’il avait à l’hôtel d’Espagne, dans la rue de Tournon : je n’ai vu de ma vie un homme aussi tendre et aussi passionné que l’était M. D… ; il était devenu amoureux fou de moi au bal, sans me connaître. Quand nous fûmes arrivés dans son appartement, il me fit bien voir combien il se trouvait heureux de me posséder : tous ses mouvements devinrent des transports ; il n’y eut point d’endroit de mon corps qui n’eût part à ses caresses : tantôt je le voyais à mes pieds me jurer mille fois qu’il m’aimerait toujours ; l’instant d’après, me tenant étroitement serrée dans ses bras, il me peignait toute sa tendresse, me parlait de la vivacité de son amour et m’accablait de mille baisers enflammés : trop heureux pour pouvoir l’être davantage, l’excès de sa flamme s’opposait à son bonheur. J’avais ignoré jusqu’alors que le trop d’amour fût un obstacle à la jouissance ; je regardais déjà son état comme un affront fait à mes charmes, affront que les femmes, quelque philosophes qu’elles soient, ne pardonnent jamais.

M. D… s’aperçut d’un petit mouvement de dépit qui m’échappa malgré moi ; son amour en fut offensé. « Ma chère de Launay, me dit-il, rendez-vous plus de justice et n’insultez point au malheur du plus tendre et du plus passionné des amants, que dis-je ? ce n’en est point un, puisqu’il n’est occasionné que par l’excès d’une flamme qui fera toujours mon bonheur. Oui, charmante de Launay, ajouta-t-il, si je pouvais vous aimer moins, je serais bien plus sûr d’être heureux. »

Ce charme magique, qu’on ne peut définir, enfin cessa ; son bonheur, que je partageais, sut bien, en me détrompant, le justifier. M. D… était très jeune et avait trop peu vécu pour être dans le cas de manquer aux femmes d’une façon aussi offensante pour leurs charmes qu’humiliante pour le coupable. Mille fois pendant le temps que je lui ai appartenu j’ai goûté autant de plaisir à me rétracter qu’il en avait pris à se justifier.

Quand il fut un peu plus calme, il me fit part des arrangements qu’il voulait prendre pour vivre avec moi ; il n’avait eu que le temps d’instruire imparfaitement Manon des précautions dont il était obligé d’user pour me voir. Il nous dit que sa famille le destinant à l’état ecclésiastique, il était forcé de demeurer au collège d’Harcourt, où il faisait ses dernières études ; qu’il avait cet appartement pour y venir de temps en temps faire des parties fines avec ses amis ; qu’il voulait que je l’occupasse ; que j’aurais pour voisine la petite Berville, fort aimable fille que son cousin entretenait ; que si sa société pouvait me convenir, nous ferions souvent des parties carrées ; qu’elles étaient toujours plus libertines et plus amusantes qu’un tête-à-tête : que pour ce qui était de ma fortune, il voulait en prendre soin et que j’aurais lieu d’être contente de la façon dont il en agirait avec moi.

J’aurais été très heureuse avec M. D… si j’avais pu lui être plus fidèle, ou plutôt si j’avais été un peu moins libertine. M. de la V… commençait à me venir voir bien plus rarement ; je ne le voyais plus avec autant de plaisir et nous n’osions nous dire que nous nous aimions moins. S’il en coûte pour être inconstant, on s’avoue difficilement infidèle : erreur de deux amants pour qui l’illusion est encore une sorte de bonheur et qui voudraient être constants, même après le changement.

Je voyais toujours M. L…, mais comme un mentor et un ancien ami ; il me fallait donc quelqu’un avec qui je pusse partager mon cœur. J’aimais assez M. D… et j’avoue qu’il aurait eu toute ma tendresse s’il ne m’avait point entretenue ; mais le moyen de convenir d’un goût qu’on peut soupçonner n’être guidé que par l’intérêt, ou plutôt comment ne voir qu’un homme et voir toujours le même quand on est d’un tempérament libertin ?

J’avais vu plusieurs fois avec M. L… M. de C…, page de M. le prince de C… ; sa figure m’avait paru aussi intéressante que j’avais remarqué chez lui de plaisir à me voir. Je formai le dessein d’en faire mon greluchon ; les avances coûtent peu quand on aime et qu’on ne trouve point de préjugés ; je fis ma cour à M. de C…, je voulus lui dire la première que je l’aimais ; ses yeux m’avaient déjà prévenu ; ils m’avaient peint la vivacité de ses désirs ; j’y avais lu tout mon bonheur avant que d’y avoir vu naître le plaisir que lui faisait éprouver l’aveu du plus tendre retour. Quand une femme a laissé lire dans son cœur ; quand le secret de son âme lui est échappé ; quand une fois elle a prononcé un « Je vous aime », qu’il lui en coûte peu pour couronner l’amour de l’objet qui a su l’enflammer ! M. de C… voulut se mettre à mes genoux ; je me jetai dans ses bras ; je l’aimais, pouvais-je trop tôt le rendre heureux ? Ma défaite lui annonça sa victoire. Amour, ce n’est que sous tes étendards que le vaincu et le vainqueur triomphent. Je lisais dans ses yeux tout le plaisir que son âme éprouvait et voulait me faire partager ; les miens étaient remplis de ces larmes précieuses que l’amour ne fait verser qu’à ses favoris ; tendresse, désirs, transports, tout nous devint commun ; ma bouche, étroitement collée sur la sienne, lui communiquait tous mes soupirs ; sa langue était un trait qui faisait passer chez moi tout le feu qui le consumait. Amour, nous avions réuni nos deux âmes pour mieux sentir tes tendres faveurs ; si tu nous avais conseillé de doubler notre être, c’était pour multiplier nos plaisirs.

M. de C… et moi nous jouissions d’un bonheur tranquille ; je goûtais tous les jours, dans ses bras, tout ce que l’amour accorde de plaisirs à deux cœurs bien unis ; je savais les jours que M. D… devait venir oublier avec moi les ennuyeuses vérités de la logique ; quoique je ne lui donnasse que deux leçons par semaine, je vis en peu de temps mon élève en état de bien mieux soutenir une thèse d’amour qu’un système scholastique.

J’étais trop bien informée des jours de congé pour me laisser surprendre avec M. de C… S’il l’eût trouvé avec moi, il eût tiré des conséquences, et il y avait tout à craindre d’un homme qui apprenait à raisonner juste. M. D… n’était pourtant pas sans inquiétude, ni même sans soupçon : il avait appris par la petite Berville, avec laquelle je m’étais brouillée, qu’il venait souvent chez moi un page ; il connaissait trop mon faible pour cet état ; mais en même temps il voyait l’impossibilité qu’il y avait de s’assurer de ma fidélité dans un hôtel garni, où deux cents personnes avaient le droit d’entrer à chaque instant.

Il sut déguiser ses soupçons et me proposa d’aller demeurer dans la rue du Paon : des raisons assez sages l’engageaient à me faire changer d’appartement ; il craignait, me dit-il, de rencontrer quelqu’un de connaissance dans l’hôtel qui informât sa famille de la vie qu’il menait avec moi. Je me rendis facilement à une proposition qui, en assurant mon sort, paraissait perpétuer mon bonheur.

Je fus demeurer dans mon nouvel appartement, ne soupçonnant nullement que la jalousie eût eu part à la manœuvre de M. D… ; je continuai à voir M. de C… avec aussi peu de précaution qu’auparavant. L’hôtesse était gagnée, M. D… l’avait mise dans ses intérêts, elle sut l’informer de tout. La première fois qu’il me vint voir, il m’en fit de sanglants reproches. Je voulus me justifier, il me dit, pour me convaincre, les circonstances, me cita l’heure, le moment et me dépeignit trop bien M. de C… pour que je pusse soupçonner d’être trahie par une autre que par la maîtresse de la maison. Je fus forcée de convenir qu’il était vrai que je le voyais quelquefois, que c’était un ancien ami, mais que le cœur n’y avait aucune part, et qu’il savait trop bien qu’il était le seul qui intéressât ce cœur qu’il offensait. Il me répondit qu’il croyait mon aveu sincère, que mes intentions pouvaient être fort bonnes et ma conduite droite, qu’il voulait bien croire que je savais distinguer les droits de l’amant de ceux de l’ami, mais qu’il ne voulait point de partage, sinon qu’il chercherait un cœur qui méritât le sien. Je lui promis de ne plus voir M. de C… puisqu’il lui faisait ombrage, et fus prendre, dès qu’il fut sorti, des arrangements avec Manon, pour le voir le plus souvent que je pourrais.

Ce petit mouvement de jalousie avait réveillé chez moi un sentiment qu’une jouissance trop facile aurait bientôt éteint ; j’aimais davantage M. de C… depuis qu’on m’avait fait promettre de m’en séparer ; c’était pour ajouter à mon bonheur que M. D… voulait s’opposer à mes plaisirs. J’écrivis une lettre à mon amant où je l’informais de tout ce qui s’était passé et le mettais au fait de ce que nous avions concerté, Manon et moi, pour le faire entrer sans que l’hôtesse s’en aperçût.

Il se rendit à l’heure marquée dans une petite cour voisine, sur laquelle une des fenêtres de mon cabinet donnait. Nous avions cru pouvoir lui procurer une échelle de corde ; mais il avait été impossible à Manon d’en trouver. Mon amant montrait autant d’empressement pour me venir trouver que j’étais désespérée de ne pouvoir lui en procurer le moyen.

Nous étions dans le dernier embarras quand l’adroite Manon s’avisa d’un stratagème qui lui réussit : elle noue les deux draps de mon lit ensemble et en attache un des bouts à ma croisée. M. de C… fut bientôt dans mes bras ; un peu de difficulté assaisonne le plaisir et le rend plus piquant. Je passai la nuit la plus délicieuse que j’eusse encore passé avec lui. Manon, qui ne songeait qu’aux moyens de tromper notre Argus, le fît sortir le matin avec l’habit de son mari. Nous usions du même stratagème toutes les fois que nous voulions nous voir. Depuis que j’avais trouvé le moyen de surprendre la jalouse prudence de mon hôtesse, M. D… commençait à me voir sans alarmes ; ses soupçons étaient presque évanouis, quand un malheur pensa tout découvrir ; sans la présence d’esprit de Manon, nous étions tous perdus sans ressource.

Après avoir couru toute la nuit avec M. de C… nous étions rentrés nous coucher à la pointe du jour. Il était deux heures après midi que je reposais encore dans ses bras ; on frappe à ma porte ; j’entends la voix de M. D… ; j’appelle Manon, qui se lève à moitié endormie ; je lui dis que nous étions perdus, que c’était mon entreteneur, que j’avais reconnu sa voix. Le danger pressait ; elle ne trouva point de meilleur expédient que de faire entrer M. de C… dans son lit ; elle lui met sur la tête un mauvais bonnet de laine qui était de la toilette de nuit de son mari et cache à la hâte ses habits sous sa couverture. M. D… s’impatientait à la porte et frappait comme un sourd. Manon va lui ouvrir tout en grondant et en se frottant les yeux. Il demande pourquoi on l’avait fait attendre si longtemps et que nous n’étions point levées à l’heure qu’il était : la question était embarrassante ; mais Manon manqua-t-elle jamais d’un prétexte qui eût au moins un vernis de vraisemblance ? Elle avait très bien conduit tout jusqu’à ce moment ; elle sut entièrement nous tirer d’affaire par une maladie supposée : elle dit à M. D… qu’il était bien maladroit de venir me réveiller ; que j’avais eu une colique de miserere toute la nuit qui lui avait fait appréhender plusieurs fois pour ma vie et qu’il n’y avait pas plus d’une heure que je reposais ; que m’ayant vue endormie, elle avait aussi voulu aller se coucher ; mais qu’elle n’avait jamais pu rester à côté de son mari qui était rentré le matin ivre comme un cocher et qui puait le vin au point de ne pouvoir pas en approcher.

Manon donnait un air de vérité à tout ce qu’elle disait, dont on ne pouvait se garantir d’être dupe. M. D… fut au lit où était couché son prétendu mari ; et tirant M. de C… par le bras : « Eh bien ! bonhomme, lui dit-il, vous aimez donc à boire ? Fi ! il est bien mal de venir trouver sa femme quand on n’est en état que de dormir. »

Si j’ai jamais éprouvé un moment critique de ma vie, ce fut dans cet instant : dix fois je fus au moment de pousser un cri qui aurait tout découvert. Je ne revins de ma crainte que quand j’entendis M. D… s’approcher, sur la pointe des pieds, de mon lit : je vis bien que mon rôle était de contrefaire la dormeuse ; la frayeur que j’avais eue m’avait mis dans un état très propre à faire valoir le mensonge de Manon. Il lui dit qu’effectivement il me trouvait bien changée ; il ajouta qu’il avait chez lui une eau dont la bonté était reconnue pour toutes sortes de coliques, et l’effet immanquable ; qu’il allait en chercher de peur qu’il ne me prît une seconde attaque.

Que je me trouvai soulagée quand je vis M. D… sortir de ma chambre ! Je courus me jeter au col de ma chère Manon ; je l’embrassai mille fois, elle me porta sur le lit de M. de C… ; une sueur froide qui s’était répandue sur tout mon corps avait glacé mes sens ; il me réchauffa dans ses bras ; je sentis bientôt une douce chaleur courir dans mes veines : il semblait que mon amant partageait avec moi son existence : l’amour n’est jamais si tendre qu’après les alarmes ; s’il vous rappelle les dangers qu’il vous a fait courir, ce n’est que pour avoir le plaisir de vous en dédommager et de vous faire mieux sentir le prix de ses faveurs.

Nous allions quelquefois, Manon et moi, passer la journée avec M. D… Quoiqu’il fût dans un collège, il avait trouvé le moyen de nous faire entrer par une petite porte de derrière sans être aperçues ; il n’y avait que son domestique qui fût dans le secret. L’idée de me voir seule de femme cloîtrée, avec cinq ou six cents hommes, m’amusait beaucoup : je jouissais en illusion des droits d’un sultan au milieu de son sérail ; je ne sais, mais j’avais plus de plaisir à être libertine dans la cellule de M. D… que chez moi. L’ordre, l’espèce d’uniformité qui règne dans ces sortes de maisons que je m’imaginais déranger, les précautions qu’il fallait prendre pour jouir sans oser soupirer et pour empêcher que le lit ne fût indiscret ; la singularité, le mystère, tout semblait ajouter à mes plaisirs ; enfin, j’avais la douceur de goûter un plaisir défendu.

Je fus si souvent en retraite que tout fut découvert : le principal fut informé du sexe de son nouveau pensionnaire ; c’était une faute irréparable, une chose sans exemple, enfin un crime de lèse-cagoterie. M. D… fut obligé de quitter le collège ; malgré toute la disposition qu’il faisait voir pour l’état ecclésiastique, sa famille jugea à propos de lui faire troquer son petit collet avec un régiment : il n’y eut que moi qui perdis au change ; un militaire ne vaut point un homme d’église pour le service d’une femme ; il semble qu’il y ait une grâce particulière répandue sur cet état, attachée à l’habit et entièrement indépendante de la valeur intrinsèque.

On allait entrer en campagne ; le moment de ma disgrâce approchait ; M. D… avait déjà des ordres pour rejoindre ; un domestique inconnu m’apporta un matin une boîte ; il me dit qu’il avait ordre de me la remettre en mains propres et se retira sans vouloir jamais me dire de quelle part elle m’était envoyée. Je l’ouvris avec empressement ; je fus étonnée d’y trouver un petit carrosse à six chevaux, avec plusieurs pièces de vers, et un billet où on me marquait que la famille de M. D… était trop flattée de son choix pour ne pas suppléer au peu de fortune qu’il me laissait en me quittant ; qu’une femme comme moi méritait bien, au moins, d’avoir un équipage, et qu’on me suppliait d’accepter celui que l’on était trop heureux de pouvoir m’offrir. Je n’ai jamais pu savoir qui était l’auteur de cette mauvaise plaisanterie et n’ai point vu depuis M. D…

Le peu que j’avais pu mettre de côté pendant le temps que j’avais été entretenue fut bientôt dissipé : je me trouvai une seconde fois dans la plus grande misère ; j’avais tout mis en gage pour subsister ; nous étions dans une saison morte. En été, les parties sont très rares ; de plus, la guerre avait enlevé le peu de militaires qui font vivre les filles, pendant que les gens riches sont sur leurs terres à récolter de quoi fournir à leurs folies et les faire briller pendant l’hiver.

Voyant qu’il était inutile de paraître aux Tuileries et au Palais-Royal, je pris le parti que Manon me conseillait depuis longtemps : il fallait nous séparer ; c’était ce qui m’avait toujours fait différer. J’aimais Manon plus que moi-même ; aussi jamais fille sut-elle si bien se plier à tous mes caprices et faire réussir toutes mes folies : je la quittai en lui faisant promettre de rentrer avec moi dès que ma fortune aurait changé de face. Des arrangements différents, survenus depuis, nous ont empêchées de nous rejoindre.

Je fus demeurer chez Mme Silvestre, femme du monde, entremetteuse du bon ton, qui se mêlait de faire faire des parties avec toutes les filles entretenues de Paris. Mme Silvestre ne recevait chez elle que des filles jolies, qui se trouvaient endettées pour avoir resté trop longtemps sans entreteneur ; elle commençait par acquitter toutes leurs dettes et s’en dédommageait ensuite amplement sur le produit des parties qu’elle leur faisait faire. J’étais dans le cas, je devais et ne possédais rien ; d’ailleurs, on trouve plus facilement chez ces sortes de femmes un entreteneur, qu’étant condamnée par la misère à habiter un cinquième à crédit.

Il venait chez Mme Silvestre un homme assez commun dans son espèce : c’était un vieux financier, mulet chargé d’or, paillard honteux et de plus vieillard avare ; je pouvais même ajouter gros et court, le portrait n’en serait que plus ressemblant. Ce vieux pécheur avait fait un marché qui en apparence était très avantageux pour Mme Silvestre, mais qui l’aurait ruinée à la longue, autant par les essais différents qu’elle était obligée de faire, que par le temps qu’elle y employait, sans y pouvoir réussir. Elle n’avait pu encore être remboursée de quantité de menus frais que l’extinction de chaleur chez M. P… lui avait occasionnés : le mémoire des balais était un article qui montait très haut et qui n’avait rien rapporté, tant il était familiarisé avec cet émétique de la nature.

Mme Silvestre me fit part des conventions qu’elle avait arrêtées et signées avec ce vieux paillard. Il était tombé d’accord de payer quatre louis toutes les fois qu’on pourrait lui faire prendre du plaisir ; mais que quand on ne pourrait y réussir, les tentatives seraient gratis et les frais pour la société des entrepreneurs. Quatre louis étaient bons à gagner. Quoique M. P… eût été jusqu’alors le désespoir de toutes les filles qui venaient chez Mme Silvestre, il n’était pas usé au point de désespérer d’en tirer parti. La première fois qu’il vint à la maison, ce qui lui arrivait deux fois la semaine, on me le mit entre les mains : l’air assuré avec lequel je lui promis de gagner son argent lui fit plaisir ; il me dit qu’il serait charmé de le perdre avec moi, que je portais une figure qui lui promettait d’y réussir. Le bonhomme était fort en compliments, mais c’était tout ; je savais qu’un vieux financier devait avoir le cœur dur, mais je ne croyais pas qu’il y en eût dont l’écaille fût à l’épreuve de toutes les caresses d’une jolie femme. M. P… était un héros en ladrerie ; une statue aurait été moins insensible : le marché qu’il avait fait avait une apparence de générosité dont Mme Silvestre était dupe : c’était parce qu’il se flattait qu’on ne pourrait jamais le faire payer, qu’il avait cru ne rien hasarder à tant promettre. J’étais depuis deux heures avec M. P… et j’avoue que j’étais au bout de mon latin : je commençais même à désespérer de pouvoir réussir. Mon ladre s’applaudissait dans le fond de l’âme d’avoir encore eu une séance gratis, quand je m’aperçus que l’approche d’un jupon de laine que j’avais ranimait un peu chez lui la nature qui était insensible à toute autre épreuve.

Dans les grandes entreprises, les choses qui paraissent le moins de conséquence ne sont point à négliger ; c’est au hasard que l’on doit les trois quarts des grandes découvertes : je fus à la source de la mienne et fus en peu de temps assurée que la laine était un aimant pour M. P…, qui attirait à l’endroit indiqué tout ce qui restait chez lui de chaleur naturelle ; c’était déjà beaucoup, mais ce n’était point encore assez pour gagner son argent ; ce n’est qu’à force d’éxpériences que l’on parvient. Je remarquai que je perdais en une seconde tous les fruits du travail d’une demi-heure ; en un instant de repos je voyais les plus belles espérances du monde disparaître et mes quatre louis avec elles ; il n’y avait qu’un mouvement très rapide et continuel qui pouvait les assurer ; pour cela il fallait avoir recours à l’art ; j’appelai Mme Silvestre pour concerter ensemble de quelle façon nous nous y prendrions. M. P…, qui commençait à croire son marché mauvais, voulait à toute force s’en dédire ; mais malheureusement il avait compté son argent d’avance ; il fallait qu’il prît du plaisir malgré lui ou qu’il consentît à le perdre.

Mme Silvestre était pleine d’imagination quand il s’agissait de ses intérêts ; elle eut bientôt trouvé un expédient qui nous réussit : c’était une longue bande de laine dont elle emmaillota le nez du pauvre patient et à laquelle nous donnâmes un mouvement perpétuel : l’effet répondait à notre attente ; tout réussissait le mieux du monde. M. P…, voyant ses quatre louis lui échapper, voulut composer ; il trouvait l’expédient très bon, mais un peu cher ; il nous proposa une capitulation fort honnête, mais voyant que nous ne voulions point entendre parler d’accommodement, il se décida à soutenir l’assaut de bonne grâce ; sa défaite fut prompte et notre vilain soupira autant de plaisir que de regret d’avoir perdu son argent.

Il y avait déjà quelque temps que je demeurais chez Mme Silvestre quand, dans un souper que je fis chez Mme La Croix, aussi femme du monde, chez laquelle j’allais quelquefois, je fis la connaissance de M. le comte de P… Ma figure lui plut, mon enjouement, un certain fonds de folie qui me quittait rarement achevèrent de le déterminer à me proposer de m’entretenir ; j’acceptai avec empressement son offre : il remboursa à Mme Silvestre ce qu’elle avait avancé pour moi et me mit en chambre, rue du Bouloir. Les commencements de notre ménage furent assez tranquilles ; M. le comte de P… avait pour ami M. L…, grand jeune homme bien fait, de la plus jolie figure du monde ; j’en fis mon amant. L’air d’indifférence avec lequel M. L… affectait de me parler quand ils se trouvaient ensemble aidait beaucoup à le tromper ; d’ailleurs M. le comte de P… le croyait trop son ami pour le soupçonner d’une pareille trahison : l’amitié a un bandeau derrière lequel se cache souvent l’amour. Dans combien de ménages l’ami de Monsieur est l’amant de Madame ! C’est même le grand art des hommes à bonnes fortunes de savoir, en fêtant l’un, plaire à l’autre, intéresser un argus, mettre à propos une soubrette dans ses intérêts et caresser jusqu’au petit chien, de peur qu’il n’aboie.

M. le comte de P… n’était jamais si content que quand il pouvait me procurer son ami à souper. Pouvais-je être plus heureuse ? Je vivais avec un homme qui me payait bien, dont l’amitié était intéressée à faciliter mes plaisirs ; j’aimais, j’étais aimée ; un bonheur si parfait ne pouvait pas durer longtemps.

La famille de M. le comte de P…, après lui avoir fait différentes remontrances qui n’eurent aucun effet, vit qu’il n’y avait point d’autre parti à prendre, pour l’empêcher de me voir, que de me faire enfermer : elle obtint un ordre pour me conduire à Sainte-Pélagie. Le moment affreux de mon enlèvement arriva : j’étais seule chez moi quand je vis entrer les ministres inexorables de la police, les vengeurs de la vertu ; l’exempt me présenta son ordre et m’ordonna de le suivre. On doute d’un malheur qu’on croit ne point avoir mérité, même après qu’il est arrivé. Je tombai à ses pieds, je lui demandai quel était mon crime et quelle était la satisfaction qu’on en exigeait. Il me répondit qu’en lui remettant un ordre, on ne l’informait point des raisons, qu’il était chargé de me conduire à Sainte-Pélagie et que j’eusse à le suivre promptement. « À Sainte-Pélagie ! m’écriai-je, séjour affreux ! On veut donc ma mort ? » La douleur m’empêcha d’en dire davantage.

Il me restait une petite douceur dans mon désespoir. L’exempt qui devait me conduire était le même qui avait déjà été chargé de l’ordre pour m’enlever en sortant de chez Mme Verne. Je me jetai à ses genoux, je lui en rappelai l’époque et les circonstances : « Vous êtes l’ami de M. L…, lui dis-je, vous ne refuserez pas une grâce à une malheureuse qu’il a tant aimée et pour laquelle il a encore quelques bontés ; sauvez-moi de l’infamie dont tout le monde va être témoin, vous le pouvez ; renvoyez votre suite ; je vous suivrai sans escorte : c’est la grâce que j’ose attendre de vous, dont je serai toute ma vie reconnaissante. » C’est la première fois peut-être qu’un exempt ait été sensible ; l’ami de M. L… se rendit à mes larmes, il envoya sa troupe devant et je montai seule avec lui dans la voiture qui devait me conduire : il me promit en route d’informer M. L… de mon malheur et de travailler avec lui pour me faire sortir promptement ; il voulut bien aussi se charger d’une lettre pour remettre à mon amant, où je lui faisais part de mon infortune et l’intéressais par tout ce que l’amour a de plus tendre à solliciter mon élargissement.

Quelle retraite pour une femme du monde qu’une maison où l’horreur fait son séjour et où la perte de la liberté est le moindre des malheurs ! L’incertitude de mon sort ne servait qu’à augmenter mon désespoir ; je me crus, dès le troisième jour, oubliée de tout l’univers ; je me trouvais entourée de victimes que la part que je prenais à leur malheur me peignait aussi innocentes que moi et qui y étaient retenues depuis plusieurs années, sans espoir d’en jamais sortir : je croyais dans leurs infortunes lire mon sort ; je n’envisageais qu’un avenir éternellement malheureux : cette idée me jetait dans le dernier désespoir. Tandis que je m’abandonnais à tout le noir de mes réflexions, M. L… sollicitait mon élargissement.

M. le comte de P… étant allé voyager, ma liberté n’était plus suspecte à sa famille : elle fut la première à travailler à me faire sortir. M. L… vint lui-même m’annoncer un bonheur que son amour lui rendait commun : j’embrassai mon amant et mon libérateur. Si j’ai jamais goûté dans ma vie un bonheur bien parfait, ce fut dans cet instant : mon âme suffisait à peine à goûter tout l’excès de ma félicité ; le même moment qui me rendait ma liberté me mettait dans les bras d’un amant qui m’adorait autant que je l’aimais.

Je me serais crue indigne de la tendresse de M. L… si j’avais pu me décider à reparaître à Paris après la sorte d’infamie attachée au séjour dont je sortais ; je ne pouvais la cacher qu’en trouvant un prétexte à l’absence que je venais de faire.

Je lui proposai de me faire entrer, pour quelque temps, dans un couvent : il approuva fort mon dessein, et nous travaillâmes à l’exécuter. Il est vrai qu’on pouvait tirer mille conséquences de mon goût pour la retraite, mais aucune n’était aussi humiliante que l’aveu de celle que je venais de faire.

J’entrai à Saint-H…, où je passais pour la femme d’un officier que ses affaires avaient éloigné de Paris et dont j’attendais le retour dans la solitude. M. L… passait pour mon frère ; on ne pouvait pas trouver mauvais qu’il vînt me voir très souvent, mais se voir au travers d’une grille, quand on s’aime beaucoup, c’est aigrir son mal, c’est avoir toujours présent un bonheur dont on est privé ; j’étais bien maîtresse d’en sortir, mais je voulais qu’on sût dans Paris que j’y étais ; je comptais qu’on serait dupe de mon stratagème : le public ne l’est jamais.

C’était la première fois que je sacrifiais un plaisir réel à un préjugé imaginaire ; aussi j’ai bien juré depuis que ce serait le seul pas que je ferais dans ma vie par bienséance, ou plutôt par respect pour le mot chimérique de réputation.

Je n’aurais pas été capable d’un long sacrifice, si je n’avais pas trouvé le secret de séduire la tourière ; elle était ancienne dans son poste et, par conséquent, au fait d’intrigues ; elle me promit de servir mon amour : elle avait dans la tête tous les mémoires galants des doyennes de la communauté, elle m’en fit part ; c’étaient des conseils qu’elle me donnait pour conduire mystérieusement et religieusement la passion que j’avais pour M. L…

L’amour dans un cloître est un enfant gâté : que de soins ! que d’attentions ! que de petits riens inventés par la volupté, ignorés des mondains et qui ne sont connus que dans les couvents de filles ! Qu’une religieuse entend bien tous les petits détails d’une jouissance ! qu’elle est fine dans le plaisir ! que de recherches dans les cloîtres ! Il semble que tout, jusqu’à l’air que l’on y respire, soit plus voluptueux.

Quoique pensionnaire, j’avais prié qu’on me permît de porter la robe ; je voulais avoir part aux grâces de l’état. M. L… m’aimait davantage habillée en religieuse ; il me trouvait plus libertine : un voile, une guimpe, tout prête à l’illusion et fournit au plaisir.

Ma vocation pour l’état monastique augmentait de jour en jour, je m’accommodais assez bien de la vie de religieuse et je serais longtemps restée dans ma retraite, si une indisposition qui survint à la tourière n’avait dérangé toutes les intrigues de la maison. Celle qui fut nommée pour la remplacer n’avait jamais connu l’amour ; il y avait tout à craindre à lui en parler la première : je fus la moins attrapée. Voyant que je ne pouvais plus faire entrer M. L… je pris le parti de reparaître dans le monde, d’autant plus que je voyais bien qu’il était inutile de vouloir tromper le public. Je fus aux spectacles ; on me trouva plus jolie que je n’étais auparavant ; on disait tout bas que le régime m’avait bien réussi. Je fus plus suivie et plus fêtée aux promenades, que je n’avais jamais été ; tout le monde voulut m’avoir ; j’acceptai M. N…, conseiller au Parlement ; je n’étais point riche et c’était celui qui m’offrait davantage.

M. N… avait toujours fait beaucoup de bien à toutes les femmes qu’il avait entretenues ; il était généreux, il ne me refusa rien et me mit parfaitement bien dans mes meubles ; il avait la réputation d’être extrêmement jaloux ; mais je me flattais de le tromper, ou plutôt de le familiariser avec les greluchons ; enfin, je comptais le mettre au ton de tous les honnêtes gens qui entretiennent des filles. Il trouva plusieurs fois M. L… chez moi, sans qu’il parût lui porter ombrage ; je crus déjà M. N… corrigé : comme il ne couchait pas tous les jours chez moi, mon amant prenait la place les jours qu’il n’y venait point. Il arriva un jour assez tard, que j’étais à table avec mon amant ; il ne parut point du tout surpris du tête-à-tête, ni formalisé de nous trouver ensemble ; il lui fit mille politesses et me caressa même plus qu’à son ordinaire ; il me dit qu’il venait prendre congé de moi, qu’il partait la nuit pour aller passer deux ou trois jours à la campagne et me quitta, en me disant qu’il aurait le plaisir de me voir dès qu’il serait de retour.

Je lui trouvai un air si vrai et si naturel dans tout ce qu’il dit, qu’il me fut impossible de démêler aucun soupçon de jalousie ; mais sa fausse aisance n’était qu’un piège pour m’attraper plus sûrement : il avait placé un domestique dans une allée voisine, pour voir si M. L… sortirait et venir l’en informer ; son espion fut lui dire, à deux heures du matin, qu’il n’était sorti personne. Il se transporta aussitôt chez moi dans une petite voilure et en déshabillé de campagne ; il avait la clef, il monte et se trouve entré dans ma chambre avant que je m’en fusse seulement aperçue : il ne parut point plus étonné de me trouver couchée avec M. L… qu’il ne l’avait été quelques heures auparavant de nous trouver souper ensemble : il vint s’asseoir sur mon lit, badiner avec moi. « Comme vous voyez, me dit-il, je suis en habit de voyage et vais partir dans la minute ; je n’ai pas été assez impoli pour passer devant votre porte sans monter vous dire un petit adieu : il est deux heures, ma voiture m’attend ; je pars, portez-vous bien.

Je ne savais que penser de la visite de M. N… ; son air satisfait, qu’il avait conservé jusqu’à la fin, amusait autant M. L… qu’il me paraissait singulier. Je sus malheureusement à quoi m’en tenir deux jours après : il me fit dire qu’il était de retour de la campagne, m’envoya proposer de me mener à une vente de bijoux de femmes ; il me marquait qu’il y en aurait, peut-être, quelqu’un qui pourrait me convenir ; que si cela m’arrangeait, il viendrait me prendre dans sa voiture à trois heures. Je lui fis réponse que je l’attendrais : il me tint parole. Nous fûmes ensemble à la vente supposée, qui était finie depuis quinze jours : il me dit que pour réparer son école, il voulait me mener promener. Nous fûmes ensemble au bois de Boulogne, nous y restâmes assez tard ; il me reconduisit ensuite chez moi, où il se dispensa de monter, étant engagé, me dit-il, de souper ailleurs. Je monte dans mon appartement ; mais quelle fut ma surprise, en ouvrant la porte, de n’y trouver que les quatre murailles ! M. N… pendant notre promenade, avait fait reprendre tout ce qu’il m’avait donné : mon lit, mes glaces, mes bijoux, tout était enlevé : je reçus le soir même une lettre de lui, où il me marquait que M. L… pouvait présentement coucher avec moi tant qu’il voudrait.

Mon état était affreux, je restais avec la seule robe que j’avais sur moi : je fus coucher chez Mme Sylvestre, qui me fit toutes les offres imaginables et me dit qu’elle serait charmée que je trouvasse un entreteneur chez elle ; que mon second choix serait, peut-être, plus heureux que le premier. J’aurais été obligée de demeurer une seconde fois chez elle, si M. le duc de C…, qui avait appris ma disgrâce, sans en savoir les raisons, ne m’avait fait proposer de m’entretenir. Je vécus peu de temps avec lui ; des raisons assez simples nous séparèrent. Je voyais dans ce temps-là M. le marquis de L… que je goûtais beaucoup ; il m’offrait de me faire les mêmes avantages : un certain penchant dont on ne peut rendre raison, le goût du changement qui a toujours été pour moi un plaisir réel, me décidèrent à quitter M. le duc de C… pour vivre avec lui. J’avais ignoré jusqu’alors que la constance pût être quelquefois la source du vrai bonheur. M. le marquis de L… sut le premier me faire goûter un plaisir réel dans la fidélité ; d’ailleurs, je commençais à être moins folle ; mes passions étaient moins fortes, mes désirs moins vifs ; si j’étais encore quelquefois libertine, c’était plutôt par imagination et par habitude que par tempérament et par désir. Je lui suis restée plusieurs années fidèle, ou plutôt trouvant moins de plaisir à lui manquer, je prenais des précautions plus sages et plus sûres pour le tromper.

Le public commençait déjà à oublier ce que j’avais été : moi-même je rougissais de mes premières années, quand une idée de libertinage, une malheureuse étincelle de tempérament, vint trahir la réputation de fille sage, dont je croyais être jalouse, et m’enlever en même temps M. le marquis de L… Les hommes ayant fait les lois, pouvaient-elles être à notre avantage ? C’est le lion de la fable qui fait le partage du cerf : ils nous ont soumis à mille préjugés, dont ils se sont seuls réservé le droit de secouer l’esclavage : le mot de déshonneur n’est point fait pour eux ; la vertu, ce trésor factice qu’ils ont voulu nous rendre si précieux, n’est qu’un être imaginaire qu’ils ont inventé pour assurer leurs plaisirs aux dépens de notre bonheur.

Un joli homme se fait une espèce de point d’honneur d’avoir été libertin ; on ne veut point nous laisser deviner qu’il puisse l’être : une femme philosophe sur cet article est une femme sans mœurs, une femme déshonorée dans la société civile. Le plus honnête homme du monde peut avouer, sans rougir, une intrigue avec une grisette ; des passades faites avec certaines soubrettes ne déshonorent point la liste des bonnes fortunes d’un homme à la mode. Princes, ducs et marquis entretiennent publiquement des filles de théâtre ; une femme qui paraît au spectacle avec un acteur serait déshonorée : le préjugé l’a décidé ainsi ; l’usage en a fait une loi, devant laquelle doit plier la raison : tout n’est qu’inconséquence dans le monde, et tout est faux à notre désavantage. Nous sommes faibles, on nous attaque ; nous cédons, on nous méprise ; voilà les hommes, voilà, sans doute, cet équilibre de raison, cette justesse dans les idées ; avantages qu’ils prétendent avoir seuls, et qui les ont autorisés à s’ériger en législateurs. Comme mon dessein n’est point de moraliser, je reviens à mon histoire.

J’appartenais depuis longtemps à M. le marquis de L…, mon bonheur paraissait d’autant mieux assuré qu’il était plus tranquille : un goût fondé sur une ancienne connaissance, affermi par une longue habitude, me permettait de vivre autant que je voudrais avec lui. Une idée libertine, un moment de tempérament, me fit tout hasarder, fortune et réputation. Il est des instants où rien ne coûte pour se satisfaire, où la voix de l’honneur n’est plus entendue, où la vie même ne paraît d’aucun prix devant une forte passion ; la vertu quelquefois se tait : on ne cherche point d’exemple, quand on ne prétend point se justifier : un aveu que le préjugé seul rend houleux chez moi n’a point besoin d’excuse. Un désavantage qu’on retire de la philosophie est d’apprendre à ne point rougir mal à propos.

J’étais servie par un grand domestique, jeune, bien fait et d’une jolie figure, dont l’air distingué démentait en tout l’état et la naissance ; ses attentions, le plaisir qu’il prenait à me servir me faisaient assez voir les impressions que je faisais sur son cœur ; ses petits soins recherchés, ses respects me plurent ; tout, jusqu’à son silence, parlait en sa faveur ; je l’aimai, je voulus me satisfaire et le rendre heureux. Une femme soumise au préjugé, et qui saurait se parer de la théorie du sentiment, aurait bientôt d’un Lafleur fait un amant déguisé.

Mais ce vain artifice est peu fait pour mon cœur ; je ne rougirai point d’avouer que Lafleur me plaisait, quoique Lafleur. Je ne jouis pas longtemps d’un bonheur qu’on regardera, peut-être, comme humiliant. M. le marquis de L… le trouva un jour couché avec moi ; il eût pu sacrifier mon amant à sa vengeance ; le mépris fut la seule arme dont il se servit. J’eus beau lui dire qu’on n’était point infidèle par libertinage, quand on aimait par sentiment ; j’employai inutilement larmes et prières, la réponse de M. le marquis de L… fut qu’il me quittait pour toujours et qu’il me méprisait plus qu’il ne m’avait jamais aimée. La philosophie vint heureusement à mon secours ; je sentis qu’il était aussi humiliant pour elle de chercher à me justifier qu’il aurait été honteux à mon entreteneur d’oublier l’offense.

Je ne fus pas longtemps sans appartenir à quelque autre ; mon heureux destin, malgré mes traverses et mon inconstance, me faisait trouver des entreteneurs plus que je ne voulais. M. M…, jeune Américain, succéda à M. le marquis de L… Je lui ai fait faire en peu de temps la triste expérience que les richesses du nouveau monde ne sont point inépuisables quand on aime et qu’on a affaire à une fille maniérée.

Les refus de son banquier mirent fin à son bonheur, en terminant nos plaisirs : il me quitta pour aller gronder ses économes de ce qu’ils n’étaient pas aussi industrieux à lui fournir de l’argent qu’il était habile à le dépenser.

Voilà, madame, ce que vous avez exigé de moi : vous avez voulu savoir le détail de ma vie, je vous ai obéi.

Présentement revenue de mes erreurs, aussi heureuse qu’aimée, aussi fidèle que tendre, je goûte tous les instants de ma vie dans les bras de M. R…, plutôt mon amant que mon entreteneur, un bonheur plus réel et plus tranquille, une félicité plus parfaite que les erreurs de vingt années de libertinage ne m’ont procuré de faux plaisirs.