Histoire de l’Église de Corée/Introduction/10

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Librairie Victor Palmé (1p. cxxix-cxxxvii).

X

Famille. — Adoption. — Liens de parenté. — Deuil légal.


Le Coréen est fou de ses enfants, surtout des garçons qui, à ses yeux, ont au moins dix fois la valeur des filles ; et celles-ci même lui sont chères. Aussi ne voit-on presque jamais d’exemple d’enfants exposés ou abandonnés. Quelquefois, aux époques de grande famine, des gens qui meurent de faim sont poussés à cette extrémité : mais, alors même, ils cherchent plutôt à les donner ou à les vendre, et les premières ressources qu’ils peuvent réunir ensuite sont destinées à les racheter si possible. Jamais ils ne trouvent leur famille trop nombreuse, et, soit dit en passant, la conduite de ces pauvres païens sera, au jour du jugement, l’opprobre et la condamnation de ces parents infâmes qui, dans nos pays chrétiens, ne craignent pas de violer les lois de Dieu et d’outrager la nature, pour s’épargner les ennuis et les fatigues de l’éducation des enfants. Un Coréen, si pauvre qu’il soit, est toujours heureux d’être père, et il sait trouver dans son dénûment de quoi nourrir et élever toute la famille que Dieu lui envoie.

La première chose que l’on inculque à l’enfant dès son plus bas âge, c’est le respect pour son père. Toute insubordination envers lui est immédiatement et sévèrement réprimée. Il n’en est pas de même vis-à-vis de la mère. Celle-ci, d’après les mœurs du pays, n’est rien et ne compte pour rien, et l’enfant l’apprend trop tôt. Il ne l’écoute guère, et lui désobéit à peu près impunément. En parlant du père, on ajoute fréquemment les épithètes : em-trim, em-pou-hien, qui signifient : sévère, redoutable, et impliquent un profond respect. Au contraire, on joint au nom de la mère les mots : tsa-tsin, tsa-tang, c’est-à-dire : bonne, indulgente, qui n’est pas à craindre, etc… Cette différence a certainement sa racine dans la nature, mais, exagérée comme elle l’est en ce pays, elle devient un abus déplorable.

Le fils ne doit jamais jouer avec son père, ni fumer devant lui, ni prendre en sa présence une posture trop libre ; aussi dans les familles aisées, y a-t-il un appartement spécial où il peut se mettre à l’aise et jouer avec ses amis. Le fils est le serviteur du père ; souvent il lui apporte son repas, le sert à table et prépare sa couche. Il doit le saluer respectueusement en sortant de la maison, et en y rentrant. Si le père est vieux ou malade, le fils ne le quitte presque pas un instant, et couche non loin de lui afin de subvenir à tous ses besoins. Si le père est en prison, le fils va s’établir dans le voisinage afin de correspondre facilement avec lui, et de lui faire parvenir quelques soulagements ; et quand cette prison est celle du Keum-pou[1] le fils doit rester agenouillé devant la porte, à un endroit désigné, et attendre ainsi jour et nuit que le sort de son père soit décidé. Quand un coupable est envoyé en exil, son fils est tenu de l’accompagner au moins pendant tout le trajet, et si l’état de la famille le permet, il s’établit lui-même dans le lieu où son père subit la condamnation. Un fils qui rencontre son père sur la route, doit lui faire de suite la grande génuflexion et se prosterner dans la poussière ou dans la boue. En lui écrivant, il doit se servir des formules les plus honorifiques que connaisse la langue coréenne. Les mandarins obtiennent fréquemment des congés plus ou moins longs afin d’aller saluer leurs parents, et si, pendant qu’ils sont en charge, ils viennent à perdre leur père ou leur mère, ils doivent donner de suite leur démission pour s’occuper uniquement de rendre au défunt les derniers devoirs, et ne peuvent exercer aucune fonction tant que dure le deuil légal. Nulle vertu, en Corée, n’est estimée et honorée autant que la piété filiale, nulle n’est enseignée avec plus de soin, nulle n’est plus magnifiquement récompensée, par des exemptions d’impôts, par l’érection de colonnes monumentales, ou même de temples, par des dignités et des emplois publics ; aussi les exemples extraordinaires de cette vertu sont-ils assez fréquents, surtout de la part d’un fils ou d’une fille envers son père. Ils se rencontrent plus rarement de la part des enfants envers leur mère, et cela à cause des préjugés d’éducation dont nous avons parlé.

L’adoption des enfants est très-commune en Corée. Celui qui n’a pas de fils nés de lui, doit en choisir dans sa parenté, et la grande raison de cet usage se trouve dans les croyances religieuses du pays. En effet, ce sont les descendants qui doivent rendre aux ancêtres le culte habituel, garder leurs tablettes, observer les nombreuses cérémonies des funérailles et du deuil, offrir les sacrifices, etc… La conservation de la famille n’est qu’une fin secondaire de l’adoption ; aussi n’adopte-t-on jamais de filles, parce qu’elles ne peuvent accomplir les rites prescrits. D’un autre côté, le consentement de l’adopté ou de ses parents n’est nullement nécessaire, parce qu’il s’agit d’une nécessité religieuse et sociale, dont le gouvernement, en cas de besoin, impose de force l’acceptation.

Légalement, l’adoption pour être valide devrait être enregistrée au Niei-tso ou tribunal des rites, mais cette formalité est tombée en désuétude. Il suffit qu’elle ait été faite publiquement, en conseil de famille, et reconnue de tous les parents. L’enfant adoptif doit être pris dans la parenté du côté paternel, c’est-à-dire parmi ceux qui portent le même nom, et, dans le cas où la famille est trop nombreuse, parmi ceux qui appartiennent à une même branche. Il faut de plus que l’adopté soit parent de l’adoptant en ligne collatérale inégale, mais inégale d’un degré seulement. C’est-à-dire qu’un homme peut adopter le fils de son frère, ou le fils de son cousin germain, ou le fils de son cousin issu de germain, et ainsi de suite : mais il ne pourrait adopter ni son frère ni un cousin quelconque, ni leurs petits-fils. Celui qui aurait eu un fils marié, mort sans enfant, ne peut plus adopter en son propre nom, mais au nom de son fils mort, et par conséquent, en vertu de la règle précédente, il doit choisir le petit-fils d’un de ses frères ou cousins, c’est-à-dire quelqu’un qui puisse être le fils de son fils.

Le plus souvent l’adopté est un enfant encore à la mamelle, mais il n’y a pas de condition d’âge. L’enfant adoptif est tenu envers ses nouveaux parents à tous les devoirs de fils ; et il en possède tous les droits et privilèges sans exception. Ces adoptions, la plupart forcées, amènent bien des divisions dans les familles et sont la cause d’une foule de misères. Il est bien difficile à l’adoptant d’aimer comme son propre fils l’enfant d’un autre, et de son côté l’adopté, peu satisfait de sa position, regrette souvent ses propres parents. Dans les hautes classes, on conserve par décorum, devant les étrangers, tous les dehors de la plus vive affection ; mais chez les gens du peuple, les discordes, les querelles éclatent tous les jours. L’adoption légale ne peut être cassée que par une permission spéciale du tribunal des rites, et il est assez difficile de l’obtenir. Quand une adoption a été annulée, on est libre d’en faire une autre. Les adoptions, même revêtues de toutes les formes officielles, n’ont jamais été, en Corée, reconnues par l’Église, parce que le plus souvent elles sont imposées par force et aux parents et aux enfants.

Il y a une autre espèce d’adoption qui n’est pas reconnue par la loi, et qui ne confère aucun droit ou privilège à l’enfant adoptif. Elle a lieu surtout parmi les classes inférieures, quand des personnes, qui n’ont pas d’enfants ou qui n’ont que des filles, élèvent l’enfant d’un autre afin d’avoir en lui un soutien dans leur vieillesse et leurs infirmités. Cette adoption se fait sans formalités extérieures, et sans aucune restriction de nom, de parenté ou de famille. Ceux-là seulement y ont recours qui, à cause de leur pauvreté, ne peuvent trouver à adopter un fils dans les formes voulues parla loi ; et quand ils meurent, la propriété de leur maison, de leurs meubles et autres objets d’une valeur insignifiante, passe sans contestation à leur enfant adoptif.

En Corée, comme dans la plupart des pays d’Orient, les liens de famille sont beaucoup plus resserrés et s’étendent beaucoup plus loin, que chez les peuples européens de notre époque. Tous les parents jusqu’au quinzième ou vingtième degré, quelle que soit d’ailleurs leur position sociale, qu’ils soient riches ou pauvres, savants ou ignorants, fonctionnaires publics ou mendiants, forment un clan, une tribu et, pour parler plus juste, une seule famille, dont tous les membres ont des intérêts communs et doivent se soutenir réciproquement. À la mort du père, le fils aîné prend sa place ; il conserve la propriété. Les cadets reçoivent de leurs parents des donations plus ou moins importantes à l’époque de leur mariage, et dans certaines autres circonstances, selon l’usage, le rang, et la fortune des familles ; mais tous les biens restent à l’aîné, qui est tenu de prendre soin de ses frères comme de ses propres enfants. Ses frères, de leur côté, le regardent comme leur père, et quand il est condamné à la prison ou à l’exil, lui rendent les mêmes services qu’à leur propre père. En général, les rapports entre parents sont d’une grande cordialité. La maison de l’un est la maison de tous, les ressources de l’un sont à peu près celles de tous, et tous appuient celui d’entre eux qui a quelque chance d’obtenir un emploi ou de gagner de l’argent, parce que tous en profiteront. C’est là l’usage universel, et la loi le reconnaît, car on fait payer aux plus proches parents non-seulement les impôts et contributions qu’un des leurs ne paye pas, mais même les dettes particulières qu’il ne peut pas ou ne veut pas acquitter. Les tribunaux prononcent toujours dans ce sens, et il ne vient à l’esprit de personne de s’en plaindre ou de protester.

« Dernièrement, écrivait en 1855 Mgr Daveluy, un jeune homme de plus de vingt ans fut traduit devant un mandarin pour quelques francs de cote personnelle, dus au fisc, et qu’il se trouvait dans l’impossibilité de payer. Le magistrat, prévenu d’avance, arrangea l’affaire d’une manière qui fut fort applaudie. — « Pourquoi n’acquittes-tu pas tes contributions ? » demanda-t-il au jeune homme. — « Je vis difficilement de mes journées de travail, et je n’ai aucune ressource. — Où demeures-tu ? — Dans la rue. — Et tes parents ? — Je les ai perdus dès mon enfance. — Ne reste-t-il personne de ta famille ? — J’ai un oncle qui demeure dans telle rue, et vit d’un petit fonds de terre qu’il possède. — Ne vient-il pas à ton aide ? — Quelquefois, mais il a lui-même ses charges, et ne peut faire que bien peu pour moi. » Le mandarin sachant que le jeune homme parlait ainsi par respect pour son oncle, et qu’en réalité celui-ci était un vieil avare, fort à son aise, qui abandonnait le pauvre orphelin, continua de le questionner. — « Pourquoi, à ton âge, n’es-tu pas encore marié ? — Est-ce donc si facile ? Qui voudrait donner sa fille à un jeune homme sans parents et dans la misère ? — Désires-tu te marier ? — Ce n’est pas l’envie qui me manque, mais je n’ai pas le moyen. — Eh bien ! je m’en occuperai ; tu me parais un honnête garçon, et j’espère en venir à bout. Avise au moyen de payer la petite somme que tu dois au gouvernement, et dans quelque temps je te ferai rappeler. »

« Le jeune homme se retira, sans trop savoir ce que tout cela signifiait. Le bruit de ce qui s’était passé en plein tribunal arriva bientôt aux oreilles de l’oncle, qui, honteux de sa conduite, et craignant quelque affront public de la part du mandarin, n’eut rien de plus pressé que de faire des démarches pour marier son neveu. L’affaire fut rapidement conclue, et on fixa le jour de la cérémonie. La veille même, lorsqu’on venait de relever les cheveux du futur époux, le mandarin qui se faisait secrètement tenir au courant de tout, le rappelle au tribunal et lui réclame l’argent de l’impôt. Le jeune homme paye immédiatement. — « Eh quoi ! » dit le mandarin, « tu as les cheveux relevés. Es-tu déjà marié ? Comment as-tu fait pour réussir si vite ? — On a trouvé pour moi un parti convenable, et mon oncle ayant pu me donner quelques secours, les choses sont conclues, je me marie demain. — Très-bien ! mais comment vivras-tu ? As-tu une maison ? — Je ne cherche pas à prévoir les choses de si loin, je me marie d’abord ; ensuite j’aviserai. — Mais en attendant, où logeras-tu ta femme ? — Je trouverai bien chez mon oncle ou ailleurs un petit coin pour la caser, en attendant que j’aie une maison à moi. — Et si j’avais le moyen de t’en faire avoir une ? — Vous êtes trop bon de penser à moi, cela s’arrangera peu à peu. — Mais enfin, combien te faudrait-il pour te loger et t’établir passablement ? — Ce n’est pas petite affaire. Il me faudrait une maison, quelques meubles, et un petit coin de terre à cultiver. — Deux cents nhiangs (environ quatre cents francs) te suffiraient-ils ? — Je crois qu’avec deux cents nhiangs je pourrais m’en tirer très-passablement. — Eh bien ! j’y songerai. Marie-toi, fais bon ménage, et sois plus exact désormais à payer tes impôts. » Chaque mot de cette conversation fut répété à l’oncle ; il vit qu’il fallait s’exécuter sous peine de devenir la fable de toute la ville, et quelques jours après ses noces, le neveu eut à sa disposition une maison, des meubles, et les deux cents nhiangs dont avait parlé le mandarin. »

Si ce système de communauté d’intérêts et d’obligations réciproques entre les membres d’une même famille a ses avantages, il ne manque pas non plus d’inconvénients graves. Nous en avons déjà signalé quelques-uns en parlant des fonctionnaires publics. Il est rare que, dans une famille un peu nombreuse, il ne se trouve pas quelques fainéants, quelques individus dévoyés, qui, incapables d’occuper un emploi ou de gagner honnêtement leur vie, vivent aux dépens de leurs proches, volant à celui-ci un bœuf, à celui-là un chien, à un autre de la toile, de l’argent, des provisions, empruntant pour ne jamais rendre, et arrachant par violence ce qu’on ne veut pas leur donner de bonne grâce. Quelquefois ils vont jusqu’à enlever des titres de propriété qu’ils vendent à leur profit, ou même jusqu’à fabriquer des titres faux qu’ils donnent en gage à des étrangers. Ils sont presque assurés de l’impunité, car non-seulement les mœurs du pays ne permettent pas de livrer un parent à la justice, mais elles obligent tous les siens à le soutenir et à le défendre s’il tombe entre les mains du mandarin. Les voisins, quand ils ne sont pas lésés personnellement, ne peuvent pas intervenir ; on les prierait de se mêler de leurs propres affaires. Les mandarins ne peuvent guère s’occuper d’eux, puisqu’il n’y a pas d’accusation formelle, et qu’il serait impossible de trouver des témoins dans la famille des coupables. D’ailleurs, en règle générale, un mandarin est un homme qui se résigne à grand’peine à examiner et traiter les affaires qu’il ne peut éviter ; où en trouver un qui par amour platonique de la justice, irait, de gaieté de cœur, se créer des embarras ou des ennuis ? La seule ressource des familles en pareil cas, est de prendre la loi entre leurs mains. Il faut qu’un des chefs donne les ordres nécessaires ; les autres saisissent le coupable, l’enferment ou lui infligent une vigoureuse bastonnade. Celui-ci n’a pas le droit de se défendre, et si on montre un peu d’énergie, il est obligé ou de changer de conduite ou de s’enfuir et de quitter la province. Malheureusement, il est rare que les familles aient la persévérance requise, et ces punitions, ordinairement insuffisantes, ne font que pallier le mal.

Tout ce que nous venons de dire de la parenté, de ses liens et de ses obligations, ne doit s’entendre que de la parenté par le père, c’est-à-dire entre ceux qui portent le même nom. Elle s’étend jusqu’au delà du vingtième degré, et n’a pas, pour ainsi dire, de limite légale, tandis que la parenté par la mère est à peu près nulle. Dès la seconde génération, on ne se connaît plus, on ne s’entr’aide plus, et l’on ne porte plus le deuil.

Les noms de famille sont en très-petit nombre, cent quarante-cinq ou cent cinquante au plus, et encore beaucoup de ces noms sont peu répandus. Tous sont formés d’un seul caractère chinois, sauf six ou sept qui se composent de deux caractères. Pour distinguer les différentes familles qui portent le même nom, on joint à ce nom ce qu’on appelle le pou, c’est-à-dire : l’indication du pays d’où ces familles sont venues originairement. Si ce pou est différent, on n’est pas censé parent, mais s’il est le même, on est parent aux yeux de la loi, et le mariage est interdit. Il y a des noms comme Kim et Ni qui ont plus de vingt pou, c’est-à-dire qui sont communs à plus de vingt familles d’origine différente. Nous les avons indiqués dans cette histoire sous le nom de : branche de tel ou tel endroit. Le nom de famille ne s’emploie jamais seul ; il est suivi ou d’un nom propre, ou du mot so-pang pour les hommes encore jeunes, ou du titre saing-ouen pour les nobles âgés, les chefs de famille, etc… Ces expressions répondent à peu près à nos mots : monsieur, seigneur.

Outre ces noms de famille, il y a les noms propres de chaque individu. On en compte habituellement trois, savoir : le nom d’enfant, le nom propre vulgaire, et le nom propre légal, auxquels il faut ajouter le surnom ou sobriquet, et, pour les chrétiens, le nom de baptême. Le nom d’enfant se donne quelque temps après la naissance, et tout le monde, sauf les esclaves et domestiques, s’en sert comme appellatif de la personne jusqu’à l’époque de son mariage ; ce nom est un des mots de la langue ordinaire. Il s’emploie seul ou à la suite du nom de famille. Après le mariage il n’est plus jamais employé pour les hommes, sauf quelquefois par le père, la mère, le précepteur et autres personnes semblables. Le nom propre vulgaire se donne au moment du mariage. Il sert d’appellatif de la part des supérieurs et des égaux. Les amis et connaissances n’en emploient pas d’autre, et c’est le plus généralement connu. Les femmes ne changent pas de nom propre à leur mariage. Elles conservent leur nom d’enfant, ou plutôt n’ont plus de nom particulier. On les désigne généralement par le nom de leur mari suivi du mot : taik, madame, ou koa-taik, madame veuve. Le nom propre légal est imposé quelquefois dès l’enfance, le plus souvent à l’époque du mariage. Il se compose de deux caractères chinois, et parmi les nobles, tous ceux qui descendent d’une branche ou souche commune doivent y faire entrer un caractère de convention qui change à chaque génération : de sorte qu’à la seule vue de ce caractère, on connaîtra de suite le nombre de générations qui séparent en ligne directe de la souche originaire, et le degré de parenté en ligne collatérale. Ce nom n’est pas employé dans les relations habituelles de la vie, sinon envers les dignitaires et les hommes haut placés, mais il est le seul qui paraisse dans les actes publics, dans les contrats civils, dans les examens, les procès, etc… Il sert de signature lorsqu’on écrit une lettre importante. Souvent ce nom, quoique inscrit dans les listes généalogiques, ou dans les registres officiels de l’État, est inconnu des personnes qui ne sont pas de la famille, ou n’ont pas de rapports fréquents avec l’individu. Ordinairement, les gens du peuple n’ont pas de nom civil. Les sobriquets sont très-communs en Corée, et tout le monde peut les employer.

Remarquons ici que l’étiquette coréenne défend non-seulement d’appeler par leur nom le père ou la mère, ou les oncles, ou tout autre supérieur, mais qu’elle interdit même de prononcer ce nom. En pareil cas, les gens bien élevés ont recours à diverses périphrases. Le nom du roi, composé d’un ou deux caractères chinois, est imposé par la cour de Péking quand elle donne l’investiture ; il ne doit jamais se prononcer, et le peuple ne connaît même pas ce nom. Après la mort du prince, son successeur lui donne un nom sous lequel l’histoire devra le désigner.

Quelques mots, en terminant, sur le deuil légal tel qu’il est observé en Corée, surtout dans les hautes classes. Quand un noble a perdu son père, sa mère, ou un de ses proches parents, il n’est pas libre de le pleurer à sa manière ; il doit, et pour le temps, et pour le lieu, et pour la méthode, et pour la durée du deuil, se conformer aux rubriques, telles qu’elles sont expliquées au long dans un traité officiel, publié par le gouvernement. Y manquer en un point grave serait perdre la face, en d’autres termes, être déshonoré au point de ne plus oser se montrer à qui que ce soit. On commence par placer le corps du mort dans un cercueil de bois très-épais, que l’on conserve plusieurs mois dans un appartement spécial, préparé et orné à cet effet. Les gens du peuple qui n’ont pas le moyen d’avoir une chambre pour le cadavre, gardent le cercueil en dehors de leur maison, et le recouvrent de nattes en paille pour le protéger contre la pluie. C’est dans l’appartement du mort que l’on doit aller pleurer au moins quatre fois le jour, et pour y pénétrer, on fait une toilette spéciale. Elle consiste en une grande redingote de toile grise, déchirée, rapiécetée, et aussi sale que possible. On se ceint les reins d’une corde de la grosseur du poignet, partie en paille et partie en fil. Une autre corde semblable, grosse comme le pouce, fait le tour de la tête qui est couverte d’un bonnet de toile grise. Les deux bouts de cette corde retombent par devant sur chaque joue. Des bas et des souliers spéciaux, et, à la main, un gros bâton noueux complètent le costume.

Dans cet accoutrement on se rend à la chambre mortuaire, le matin en se levant, puis avant chaque repas. On apporte une petite table chargée de divers mets que l’on place sur un autel, à côté du cercueil ; puis la personne qui préside la cérémonie, courbée et appuyée sur son bâton, entonne les gémissements funèbres. Pour un père ou une mère ces gémissements se composent des syllabes : ai-kô, que l’on répète sans interruption, d’un ton lugubre, pendant un quart d’heure ou une demi-heure. Pour les autres parents, on chante : ôï, ôï. Plus la voix qui se lamente est forte, plus la séance est longue, et plus l’individu en deuil monte dans l’estime publique. Les gémissements terminés, on se retire, on emporte les mets, on quitte les habits de deuil, et on prend son repas. À la nouvelle et à la pleine lune, tous les parents, amis et connaissances sont invités à prendre part à la cérémonie. Ces pratiques se continuent même après l’enterrement, pendant deux ou trois ans, et, dans cet intervalle, un noble qui se respecte doit aller souvent pleurer et gémir sur le tombeau de ses parents. Quelquefois il y passe toute la journée et même la nuit. On en cite qui ont fait bâtir une petite maison près de ces tombeaux, pour y demeurer pendant plusieurs années, et qui par là ont acquis une haute renommée de sainteté, et la vénération universelle.

  1. Voir plus haut, p. lviii.