Histoire de l’Église de Corée/Partie 1/Livre 1/04

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Librairie Victor Palmé (1p. 37-56).

CHAPITRE IV.

Persécution de 1791. — Martyre de Paul Ioun et de Jacques Kouen.


Après le martyre de Thomas Kim Pem-ou, les clameurs des ennemis de la religion s’étaient un peu calmées, mais leur haine n’était pas éteinte. Ils tramaient toujours de nouveaux complots pour perdre les chrétiens, et ils ne préparaient leurs batteries dans le secret que pour les rendre plus formidables. Deux hommes surtout se montraient les adversaires acharnés de l’Évangile. C’étaient Hong Nak-an-i et Ni Kei-kieng-i. Le premier avait, en 1787 et 1788, publié des lettres violentes contre les chrétiens, et adressé une supplique au roi, pour obtenir un édit de persécution. Le second, ami de Pierre Seng-houn-i et son compagnon d’études, avait d’abord fait cause commune avec les fidèles, mais s’était bientôt retiré, et, en 1788, était allé grossir le parti de Hong Nak-an-i. Appliqués sans cesse à rechercher tout ce qui pouvait favoriser leur projet, ces deux individus épiaient la conduite et les paroles des chrétiens, et n’attendaient qu’une occasion favorable pour exciter une persécution contre eux. Cette occasion se présenta dans l’année sin-haï (1791), lorsque, à la mort de la mère de loun Tsi-t’siong-i, ce chrétien refusa de faire les sacrifices accoutumés.

Paul Ioun Tsi-t’siong-i, appelé encore Ou-iong-i, descendait d’une famille noble originaire de l’île de Hainam. Ses ancêtres avaient souvent occupé des places distinguées, et plusieurs d’entre eux s’étaient fait un nom dans les lettres. Son père, après s’être livré avec succès à l’étude de la médecine, était venu s’établir au village de Tsang-kou-tong, district de Tsin-san, province de Tsien-la. C’est la que naquit Paul Ioun en l’année kei-mio (1759). Dès l’enfance, il se fit remarquer par son intelligence et sa bonne conduite. Il acquit rapidement une réputation de science, qui grandit encore, lorsqu’en l’année kiei-mio (1783), à l’âge de vingt-cinq ans, il obtint aux examens publics le grade appelé tsin-sa (licencié). Pendant l’hiver de l’année suivante, ayant fait un voyage à la capitale, il trouva chez Thomas Kim Pem-ou, deux livres de religion qu’il emporta et dont il prit copie : mais il ne pratiquait pas encore. Ce ne fut qu’environ trois ans après, qu’instruit par son cousin germain Tieng laktsien, sur tout l’ensemble de la religion chrétienne, il l’embrassa définitivement et se mit avec ferveur à en remplir les devoirs. Lorsqu’on commença à persécuter les chrétiens, il brûla, par crainte, une partie de ses livres, mais n’en continua pas moins à pratiquer la religion en secret. On ne voit pas qu’il ait eu beaucoup de relations publiques avec les chrétiens, ni qu’il ait travaillé à la conversion des infidèles. La lettre de l’évêque de Péking défendant les sacrifices et autres superstitions en l’honneur des parents défunts, n’ébranla pas son courage. Il obéit sur-le-champ, et brûla les tablettes, qui, selon la coutume du pays, étaient conservées dans sa famille. Sur ces entrefaites, dans l’été de l’année sin-haï (1791), sa mère, nommée Kouen, vint à mourir.

La position était délicate. La nouvelle de cette mort allait attirer chez Paul ses parents et amis, pour lui faire leurs compliments de condoléance et pour assister aux sacrifices. Il devait violer sa foi et renier son Dieu au moins extérieurement, ou bien être prêt à affronter les reproches, les injures et les malédictions. Son âme noble et droite ne balança pas sur le parti à prendre. Il revêtit l’habit de deuil, pleura sincèrement sa mère, et fit tout ce que peut suggérer, en pareille circonstance, une piété filiale éclairée et bien entendue. Rien ne manquait à ce qu’exigent l’amour d’un fils pour sa mère et les convenances extérieures, seulement il n’y avait pas eu de sacrifices. Aussitôt les murmures éclatèrent. On ne parla plus que de cet attentat jusqu’alors inouï, surtout de la part d’un enfant noble. La nouvelle s’en répandit au loin, et bientôt, signalé comme impie par tout ce qu’il avait de plus cher, montré au doigt par ses voisins comme un homme qui a renié tous les sentiments de la nature, injurié, menacé d’être traduit comme rebelle à son roi, Paul se trouva à peu près mis au ban de la société.

Mais rien ne put vaincre cette âme généreuse. Paul avait pour soutien sa conscience calme qui ne lui reprochait aucun crime. Il avait l’exemple du divin Sauveur, qui a été poursuivi le premier, par les injures et les calomnies. Il avait surtout la grâce de son Dieu, grâce d’autant plus forte que l’épreuve était plus terrible, et il persista dans sa courageuse profession de foi.

Cette nouvelle parvint aux oreilles de Hong Nak-an-i, et nulle autre ne pouvait lui être plus agréable. Il adressa aussitôt une pétition au premier ministre T’sai, tout-puissant alors, ne demandant rien moins que la peine capitale contre Paul. En même temps il écrivit au mandarin du district de Tsin-san, nommé Sin Sa-ouen-i, pour le presser de faire des perquisitions et d’arrêter le coupable. Il paraît que le ministre, de son côté, donna des ordres analogues au gouverneur de la province. Le mandarin de Tsin-san se rendit donc chez Paul. Une visite domiciliaire chez un noble est, en Corée, une expédition très-délicate et souvent dangereuse, mais le mandarin était trop bien renseigné pour avoir rien à craindre. Il fut cependant un peu interdit en trouvant dans la maison de Paul, la boîte employée dans le pays pour enfermer les tablettes. La boîte fut ouverte, et se trouva vide[1]. Aussitôt Sa-ouen-i donna l’ordre d’arrêter Paul Ioun Tsi-t’siong-i et son cousin Jacques Kouen-Siang-ien-i[2], l’un fils, l’autre neveu de la défunte. Comme ils s’étaient retirés l’un à Koang-tsiou et l’autre à Han-sou, probablement d’après quelque avis secret de l’arrivée du mandarin, celui-ci emmena prisonnier, comme caution, l’oncle de Paul.

Jacques Kouen Siang-ien-i que nous venons de nommer, appartenait à une famille originaire d’An-tong, dans la province de Kieng-siang, mais établie depuis quelque temps dans le district de Kong-tsiou. Sans être de la première noblesse, elle comptait cependant parmi ses membres quelques personnages distingués. Kouen se livrait à l’étude des lettres et de la morale, lorsqu’il fut instruit de la religion par son cousin Paul. Il l’embrassa de suite, et ne cessa plus de la pratiquer fidèlement. À la mort de sa tante, mère de Paul, il imita la courageuse conduite de son cousin. Comme lui, il ne fit aucun sacrifice. Il supporta avec lui les reproches et les injures de ses parents et amis, et fut enveloppé dans sa disgrâce, ou plutôt, partagea son bonheur.

Dès qu’ils connurent le mandat d’arrêt lancé contre eux, et l’arrestation de l’oncle de Paul, ils partirent de compagnie, pour se livrer eux-mêmes entre les mains du mandarin Sin Sa-ouen-i, et faisant route nuit et jour, arrivèrent à la préfecture de Tsin-san le soir du vingt-sixième jour de la onzième lune de l’année sin-haï (1791). Les interrogatoires commencèrent de suite. Les voici, tels qu’ils nous ont été racontés par Paul lui-même, dans des notes qu’il écrivit en chinois, et qui furent plus tard traduites en coréen. Nous reproduisons intégralement ces documents parce qu’ils sont les premiers de ce genre qui nous aient été conservés, et parce qu’ils feront comprendre, mieux que toute explication, les idées du peuple coréen sur le culte des ancêtres, et ses terribles préjugés contre la religion chrétienne.

« Vers le soir du vingt-sixième jour de la dixième lune (1791), j’arrivai à la préfecture de Tsin-san, et aussitôt après le souper je fus cité devant le mandarin. — En quel état te vois-je, s’écria-t-il, et comment en es-tu arrivé là ? — Je ne comprends pas très-bien ce que vous me demandez, lui répondis-je. — Je dis qu’il circule contre toi des bruits très-graves. Se pourrait-il qu’ils soient fondés ? Est-il vrai que tu sois perdu dans des superstitions ? — Je ne suis nullement perdu dans des superstitions ; seulement, il est vrai que je professe la religion du Maître du ciel. — Et n’est-ce pas là une superstition ? — Non, c’est la véritable voie. — S’il en est ainsi, tout ce qui s’est pratiqué depuis Pok-hei jusqu’aux grands hommes de la dynastie Siong, tout est donc mensonge ? — Dans notre religion, parmi les commandements, se trouve celui qui nous défend de juger et de condamner autrui. Pour moi, je me contente de suivre la religion du Maître du ciel, sans songer ni à critiquer personne, ni à faire des comparaisons. — Tu refuses d’offrir des sacrifices aux ancêtres ; mais l’animal Sei-rang ne fait-il pas lui-même preuve de reconnaissance envers les auteurs de ses jours ! Certains oiseaux savent aussi faire les sacrifices ; à plus forte raison, l’homme doit-il en agir ainsi[3]. N’as-tu pas lu le passage des livres de Confucius où il est dit : Celui qui, pendant la vie de ses parents, les a servis selon toutes les règles, qui, après leur mort, a fait leurs funérailles selon toutes les règles, enfin offert les sacrifices selon les rites prescrits, celui-là seulement peut dire qu’il a de la piété filiale. — Tout cela, répondis-je, n’est pas écrit dans la religion chrétienne. — Alors, le mandarin citant d’autres passages des livres sacrés de Confucius, m’exhorta vivement à changer de conduite, et me dit en soupirant : — Quel dommage ! Depuis tant de générations la renommée de ta famille est allée en grandissant jusqu’à toi ; la voilà entièrement ruinée. Tu avais toi-même la réputation d’un lettré plein de talent ; mais ton esprit manquant de maturité et de réflexion, tu en es venu au point d’abandonner le culte de tes pères. Si j’avais su plus tôt que tu agissais ainsi, je serais allé de suite t’exhorter, te faire ouvrir les yeux, et je t’aurais empêché d’arriver à cette extrémité. Cependant, tout n’est pas perdu. Il y a eu, par le passé, de grands hommes qui sont revenus, après avoir été longtemps égarés par les doctrines de Fo et de Lao-tse. Si donc, dès maintenant, tu songes à changer, tu peux encore marcher sur leurs glorieuses traces. — S’il y avait encore pour moi possibilité de changer, je l’aurais fait tout d’abord, et je ne serais pas venu jusqu’ici. — Il n’y a donc plus rien à tenter pour t’amener à de meilleurs sentiments ! Pour moi, je ne veux ni décider ton sort, ni t’interroger minutieusement. Arrivé devant le tribunal criminel, tu auras à rendre compte de toute ta conduite. Ce corps que tu as reçu de tes parents, tu veux donc follement lui faire souffrir les supplices et la mort ? De plus, tu es cause que ton oncle est emprisonné dans sa vieillesse ; est-ce là remplir le devoir de la piété filiale ? — Acquérir la vertu en dépit des supplices et de la mort, est-ce manquer de piété filiale ? Aussitôt que j’ai appris l’incarcération de mon oncle, sans même faire halle la nuit, je suis accouru me livrer entre vos mains ; n’est-ce pas là remplir les devoirs de la piété ?

« Le mandarin ordonna alors de me traiter selon la loi, et aussitôt on me passa au cou une lourde cangue, puis il me dit en soupirant : — Dans quel accoutrement te voilà ! Mourir sous la cangue et dans les fers, c’est mourir en criminel. — Il me fit conduire à la prison ; mais la chambre qui m’était destinée étant en ruines, et n’ayant pas encore pu être restaurée, je fus déposé dans une autre pièce. Ainsi se termina la journée.

« Le 27 se passa sans aucun incident remarquable. Le 28, à l’heure du déjeuner, je vis entrer dans la prison mon cousin Jacques Kouen. Il venait de subir son interrogatoire. On lui avait fait les mêmes questions, et il y avait répondu de la même façon que moi. À midi, le mandarin fit appeler mon oncle ; et, après lui avoir adressé de longues condoléances : — Ne pouviez-vous donc pas, lui dit-il, faire comme tel et tel, que vous connaissez, et empêcher ces jeunes gens de se livrer aux pratiques mauvaises ? — Mon oncle ne répondit pas un seul mot, sortit du tribunal ; et fut, je crois, relâché à l’heure même. Vers la chute du jour, nous fûmes cités de nouveau, mon cousin et moi ; la grande cangue nous fut enlevée et fut remplacée parla petite : — Vous allez, nous dit le mandarin, partir pour Tsien-tsiou, résidence du Tsieng-min-si, gouverneur de la province. Mais quelle conduite tenez-vous donc ? ne pas suivre, avec la doctrine des lettrés, une voie de plaisirs, et s’attirer soi-même des malheurs, qu’est-ce que cela signifie ? — Puis, regardant mon cousin Kouen il lui dit : — Toi qui as vécu au milieu de tous tes parents, as-tu répandu ces superstitions parmi eux ? — Nous gardâmes tous les deux le silence, et le mandarin ne recevant pas de réponse, nous renvoya. Nous étions accompagnés du prétorien préposé aux affaires criminelles, d’un satellite et d’un geôlier. Ils avaient reçu l’ordre de nous faire partir sur l’heure, mais la nuit étant déjà venue quand nous sortîmes du tribunal, il fut impossible de se mettre en route, et nous couchâmes chez le correspondant du canton[4].

« Le 29, au premier chant du coq, nous étions en route. Nous fîmes une première halte à l’auberge de Sin-keren pour déjeuner, et plus tard une deuxième, à Kai-pa-hai, pour faire manger les chevaux. À la chute du jour, après avoir passé près de l’hôtel de voyage des dignitaires à An-tek, et franchi un petit monticule, nous rencontrâmes les satellites du tribunal criminel qui venaient nous chercher. De nombreux valets étaient sur pied et s’avançaient en poussant de grandes clameurs, et en faisant un tel vacarme, que notre prise ressemblait à celle d’insignes voleurs. On nous conduisit à la préfecture, en dehors de la porte du sud, et, comme les ténèbres étaient déjà complètes, et la nuit avancée, on alluma des torches à notre droite et à notre gauche, et l’on nous plaça près des gradins du tribunal. Le juge criminel nous dit : quels sont vos noms et prénoms ? — Nous les déclinons. — Connaissez-vous le crime dont vous êtes accusé ? — J’ignore ce dont il est question. Notre gouverneur nous ayant envoyés au juge, nous sommes venus sur son ordre, et contre toute attente, nous avons été, en route, saisis comme des voleurs. — Quelles sont vos occupations habituelles ? — Je me livre à l’étude. — À quelles études ? — À l’étude de la religion ? — En quel endroit vous étiez-vous retirés chacun séparément ? — J’ai été à Koang-tsiou, répondis-je ; et moi à Han-sou, dit mon cousin Jacques Kouen. Ayant appris, chacun de notre côté, l’ordre du mandarin, nous sommes revenus de suite, sans même faire halte la nuit, pour nous livrer entre ses mains. — Nous répondîmes ainsi franchement. Peu après, on passa au cou de chacun de nous une grande cangue du poids de dix-huit livres ; on nous attacha en outre au cou une chaîne de fer, et par un croc en bois on nous fixa la main droite contre le bord de la cangue.

« Le juge ayant donné l’ordre de nous emmener à la prison. on nous y conduisit. Là, nous nous assîmes sur le plancher en dehors de la porte. Puis, quand tout le monde se fut retiré, on nous fit passer à la salle où se trouvaient les voleurs, et nous fûmes bien obligés de prendre place parmi eux. Heureusement, le geôlier vint bientôt après nous faire entrer dans la chambre des gardiens. Cet appartement avait le désagrément d’être peu éloigné de la prison des brigands, mais en revanche il était élevé et le sol un peu chauffé. C’était comme une chambre ordinaire. Nous y passâmes la nuit, tantôt étendus à terre et sommeillant, tantôt assis. Le 30, à la pointe du jour, on nous lit encore changer d’habitation, et quand le jour fut tout à fait levé, on nous conduisit à la prison du gouverneur, qui nous cita à sa barre après midi, et nous fit subir l’interrogatoire suivant : — Quel est celui d’entre vous qui se nomme Ioun ? et quel est celui qui s’appelle Kouen ? — Chacun de nous répondit en déclarant son nom. — Quelle est votre occupation ordinaire ? — Dans ma jeunesse, lui répondis-je, je me suis appliqué à la littérature afin de passer les examens ; depuis quelque temps, je me livre aux études qui règlent le cœur et la conduite de l’homme. — Tu as étudié les livres classiques des lettrés ? — Je les ai étudiés. — Si tu veux régler ton cœur et ta conduite, nos livres sacrés ne suffisent-ils pas, et pourquoi aller te perdre dans des superstitions ? — Je ne suis nullement perdu dans la superstition ? — Et la religion qu’on appelle du Maître du ciel, n’est-ce pas une superstition ? — Dieu est le père suprême, créateur du ciel, de la terre, des anges, des hommes et de toutes les créatures ; son service se peut-il appeler superstition ? — Donne-moi un simple sommaire de cette doctrine. — Le lieu où nous sommes convient pour examiner les causes criminelles et non pour développer une doctrine. Ce que nous pratiquons se réduit aux dix commandements et aux sept vertus capitales. — De qui as-tu reçu tes livres ? — Je pourrais bien l’indiquer, mais quand on me prêta ces livres, la défense du roi n’existait pas, et par suite, celui qui les prêtait n’était pas coupable. Aujourd’hui qu’il y a défense rigoureuse, si je le désignais, il serait exposé, sans aucune culpabilité de sa part, à de violents supplices ; comment pourrais-je m’y résoudre ? ce serait enfreindre le précepte qui nous défend de nuire au prochain, je ne puis donc le dénoncer. — Il n’en est pas ainsi ; quand même tu le déclarerais, cet homme qui t’a prêté ces livres avant la prohibition, n’en deviendra certainement pas coupable. Ne sois donc pas retenu par cette vaine crainte. Le roi ayant ordonné de faire des informations exactes, si tu ne déclares rien, comment pourrai-je faire un rapport ? Ce serait enfreindre l’ordre du roi, ce qui, sans contredit, n’est pas permis. Déclare-le donc et n’attends pas les tortures pour le faire.

« Je restai longtemps dans un silence complet, et, comme mon cousin Jacques me pressait de répondre, je dis d’abord : — C’est une chose qui date de loin et il m’est difficile de m’en bien souvenir. — Puis j’ajoutai : dans l’hiver de 1784, j’allai par hazard chez Kim Pem-ou, de la classe moyenne, et y trouvant ces livres, je les empruntai, les copiai et les renvoyai de suite à leur propriétaire. Quand ensuite j’appris la prohibition du roi, je brûlai ce qui était sur papier de Chine et lavai ce qui se trouvait sur papier coréen. Il y a déjà plusieurs années que les deux traités des dix commandements et des sept vertus capitales ne «e trouvent plus chez moi. — L’ordre du roi porte que, s’il y a des livres, on doit les brûler. Si donc tu en as quelque autre, il est juste de le livrer de suite. — Le mandarin de mon district a visité toute ma maison, et n’y a pas trouvé une seule page. — Vous êtes coupables d’un péché que le ciel et la terre ne pourraient contenir, et l’ordre du roi portant qu’il faut examiner les choses à fond, voici des questions auxquelles vous devez répondre franchement, article par article. — Alors le gouverneur fait déposer devant nous une liste de questions dont voici à peu près le contenu. « Vous autres qui ne suivez pas la vraie voie et ajoutez follement foi à des paroles trompeuses, vous infatuez le monde, et débauchez le peuple, vous détruisez et faussez les relations naturelles de l’homme. Déclarez donc quels livres vous étudiez, et ceux avec qui vous le faites. Malgré une sévère défense, vous osez vous livrer à une grande licence d’idées, et vous joignez plus follement encore la pratique à la théorie. C’est une grande impiété. Mais cette faute serait relativement légère. Il est dit dans la dépêche du roi que vous ne faites plus les sacrifices. Ce n’est pas tout : vous brûlez les tablettes et empêchez d’entrer chez vous les visiteurs qui viennent payer leurs devoirs aux défunts. Enfin vous ne rendez pas même à vos parents les honneurs de la sépulture, et cela sans rougir et sans vouloir revenir à de meilleurs sentiments. Cette conduite est digne de la brute. Livrez de suite vos livres, et déclarez tous vos coreligionnaires. De plus, on dit qu’il y a parmi vous des évêques qui vous dirigent en secret, et répandent cette religion ; vous ne pouvez ne pas les connaître, déclarez donc tout, sans rien déguiser. »

« Après avoir lu ce réquisitoire jusqu’au bout, je répondis : — J’ai, il est vrai, omis les sacrifices, j’ai aussi détruit les tablettes, mais j’ai reçu les visiteurs qui venaient faire leurs condoléances, et ne les ai pas empêchés d’entrer. J’ai aussi rendu à mon père et à ma mère tous les honneurs de la sépulture. Pour les livres, je viens d’expliquer ce qu’il en était ; je n’en ai point à livrer. Je n’ai pas non plus de compagnons à déclarer. Pour ce qui regarde les évêques, ce nom même n’existe pas ici. En Europe, cette dignité existe, et l’on dit qu’ils traitent les affaires de la religion. Si vous voulez en demander, c’est en Europe qu’il faut le faire. Enfin dans la religion, il n’y a pas de maître, ni de disciple, dans le sens que l’on y attache ici. — Le gouverneur se tournant alors alors Jacques Kouen : — Et toi, lui dit-il, quels livres as-tu étudiés ? — J’ai étudié le livre de la vraie notion de Dieu, et celui des sept vertus capitales. — D’où les as-tu reçus ? — Je les ai lus avec mon cousin Ioun Tsi-t’siong-i qui les avait empruntés. — Les as-tu aussi copiés ? — Je ne l’ai pas fait. — As-tu omis aussi les sacrifices ? — Je les ai omis. — Et brûlé les tablettes ? — J’ai encore chez moi, les boîtes que le mandarin a notées lors de sa visite. — Le gouverneur l’interrogea ensuite sur sa parenté avec divers personnages, et continua : — Un de les parents, à la capitale, a répandu le bruit que tu avais brûlé les tablettes, que faut-il en croire ? — Depuis que j’ai omis les sacrifices, mes parents me regardent comme un ennemi, et me réprimandent en disant : « Cet être-là en viendra sûrement à brûler les tablettes. » Leurs paroles de blâme, en se répandant, ont fait du bruit, et c’est ainsi qu’on a conclu sans doute que je les avais détruites[5]. — Le gouverneur s’adressant à moi de nouveau me dit : — Connais-tu Hong Nak-ani ? — Je le connais de nom, mais ne l’ai jamais vu. — Hong Nak-ani et ses amis ont fait un rapport au ministre contre vous, et celui-ci m’a envoyé des ordres. Telle est la cause de toute cette affaire. Mais le bruit qui court que tu n’as pas enterré tes parents, doit avoir un fondement quelconque ; comment pourrait-on dire en l’air de telles paroles ? — J’ignore vraiment la cause de ces bruits. Au moment de l’enterrement, la peste était dans ma maison, mes parents et amis ne vinrent pas, et ne pouvant avoir de rapports avec les étrangers, je fis toute la cérémonie funèbre avec les hommes du village seulement. Est-ce de là que ce bruit s’est répandu ? Vraiment j’en ignore la cause. — Parmi vous, il y a certainement des maîtres avec lesquels on discute et que l’on interroge, qui sont-ils ? — Dans la religion, comme je l’ai déjà dit, il n’y a ni maître, ni disciple, comme on l’entend ici ; à plus forte raison dans ce royaume, où personne n’a pu faire autre chose que lire quelques livres, quel est celui qui oserait se vanter d’avoir le mieux approfondi la doctrine et voudrait se donner pour maître ? — Quel être étonnant es-tu donc pour savoir sans avoir appris ? — Comme je connais quelques caractères, il me suffit d’avoir ouvert un livre et de l’avoir lu. — Es-tu licencié tsin-sa ? — Je le suis. — En quelle année l’es-tu devenu ? — Au printemps de l’année 1783. — Ensuite, après m’avoir interrogé sur ma parenté avec diverses personnes ; il me dit : — On prétend que dans votre religion, vous vous réjouissez des souffrances et des supplices, et vous aimez à mourir sous le glaive ; est-ce croyable ? — Désirer de vivre, et craindre la mort, est un sentiment commun à tous ; comment pourrions-nous être comme vous le dites ?

« Nous fûmes renvoyés, et quand nous arrivâmes à la prison, il faisait déjà nuit.

« Le 1er de la onzième lune, au point du jour, notre propre mandarin nous appela, nous fit asseoir dans une espèce de vestibule, et commanda à un prétorien de nous faire réciter les dix commandements et les sept vertus capitales. Nous les récitâmes ; il prit nos paroles par écrit et les envoya au gouverneur. Peu de temps après, ce mandarin nous fit rappeler et, après quelques exhortations, il nous dit ; — Ce que vous avez déclaré hier n’est pas la vérité et ne suffit pas pour porter un jugement. Et puis, cette religion, malgré ses dix commandements, ne renferme pas les rapports de roi à sujet. C’est ce que l’on appelle une doctrine sans roi, ou qui méconnaît le roi. — Il n’en est pas ainsi, lui répondis-je, le roi est le père de tout le royaume, et le mandarin, le père de son district ; on doit donc leur rendre les devoirs de la piété ; or, tout cela est compris dans le quatrième commandement. — S’il en est ainsi, il faut mettre des notes dans ce sens au quatrième commandement, et le présenter annoté. La religion des Européens n’est à nos yeux qu’une superstition. Mais, vous autres, si vous la suivez parce que vous la croyez vraie, et parce que vous savez qu’elle n’est pas semblable à celle de Fo qui méconnaît les parents et le roi, quelle raison avez-vous de ne pas ériger les tablettes, et de ne pas faire les sacrifices aux parents ? Quand même vous n’offririez pas de nourriture, vous avez sans doute quelque autre moyen de témoigner votre piété filiale. Si tout cela existe parmi vous, il faut l’indiquer en détail. De plus, hier tu disais que le désir de la vie, et la crainte de la mort, sont des sentiments communs à tous ; il est donc juste de réfléchir et, en faisant tes déclarations, de mettre en avant des principes de fidélité au roi et de piété filiale, afin de trouver par là des moyens de te conserver la vie.

« Le mandarin de Lim-p’i, chargé d’examiner l’affaire, vint aussi près de moi, et me parla d’un ton calme, et par manière de conseil. Je lui répondis : — Tout ce que vous me dites entre dans mes désirs, seulement je ne puis de vive voix tout expliquer clairement. Si vous voulez me donner un prétorien et des pinceaux, je ferai écrire le tout en détail. Alors il me fit passer dans un autre appartement, avec ordre d’écrire une défense et de la présenter. Je m’assis, et dictai ce qui suit.

« Pour la cause de l’accusè Ioun. De bonne heure, je me livrai au travail pour me préparer aux examens, dans la pensée de remplir des charges publiques. Mes humbles désirs se bornaient à tâcher de satisfaire aux devoirs de dévouement envers le roi, de piété envers mes parents, et d’amitié envers mes frères. Au printemps de l’année kiei-mio (1783), j’obtins le diplôme de licencié tsin-sa. L’année suivante, m’étant rendu pendant l’hiver à la capitale, j’allai par hasard chez Kim Pem-ou, de la classe moyenne, au quartier Mieng-niei pang-kol. Il y avait dans cette maison deux livres intitulés, l’un : Véritables principes sur le Maître du ciel, et l’autre : les sept Vertus capitales. En les parcourant, j’y entrevis que le Maître du ciel est notre père commun, créateur du ciel, de la terre, des anges, des hommes et de toutes choses. C’est celui que les livres de Chine appellent Siang-tiei. Entre le ciel et la terre l’homme naquit, et quoiqu’il reçoive de ses parents la chair et le sang, au fond c’est Dieu qui les lui donne. Une âme est unie à son corps, mais celui qui les a unis, c’est encore Dieu. La base du dévouement au roi, c’est l’ordre de Dieu, la base de la piété envers les parents, c’est aussi l’ordre de Dieu. En comparant le tout avec la règle donnée dans les livres sacrés de la Chine, de servir le Siang-tiei de tout cœur et avec le plus grand soin, je crus y voir beaucoup de conformité. La pratique est renfermée dans les dix commandements, et les sept vertus capitales. Les dix commandements sont : 1o Adorer un seul Dieu au-dessus de toutes choses. 2o Ne pas prendre en vain le nom de Dieu pour faire de faux serments. 3o Observer les jours de fêle. 4o Honorer ses père et mère. (La glose dit que le roi étant le père de tout le royaume, et les mandarins, pères des peuples de leur district, il faut les honorer également.) 5o Ne pas commettre d’homicide. 6o Ne pas commettre l’impureté. 7o Ne pas voler. 8o Ne pas porter de faux témoignages. 9o Ne pas désirer la femme de son prochain. 10o Ne pas désirer injustement le bien d’autrui. Ces dix commandements se rapportent en somme à deux points qui sont : aimer Dieu par-dessus toutes choses, et aimer tous les hommes comme soi-même. Les sept vertus capitales sont : 1o L’humilité, pour combattre l’orgueil. 2o La charité, pour combattre la jalousie. 3o La patience, pour combattre la colère. 4o La générosité dans l’aumône, pour combattre l’avarice. 5o La tempérance, pour combattre la gourmandise. 6o La répression de la concupiscence, pour combattre la luxure. 7o L’assiduité au bien, pour combattre la paresse. Tout ceci étant clair, précis et facile pour aider à la pratique de la vertu, j’empruntai ces deux livres, je les mis dans ma manche et, de retour chez moi, en province, je les copiai.

« Au printemps de l’année eul-sa (1785), je les renvoyai à leur propriétaire. C’est seulement trois ans après, qu’ayant étudié et médité ces livres, je me mis à les pratiquer sérieusement. Deux ans plus tard, j’appris que cette doctrine était sévèrement prohibée, je brûlai ou lavai ces volumes et ne les conservai pas chez moi. Je n’ai donc appris la doctrine chrétienne de personne, comme aussi je ne l’ai communiquée à personne. Mais, après avoir une fois reconnu Dieu pour mon père, je ne pouvais me dispenser de suivre ses ordres. Or, les tablettes en usage chez les nobles, étant prohibées par la religion du Maître du ciel, puisque je suis cette religion je ne pouvais faire autrement que de me conformer à ce qu’elle prescrit. Le quatrième commandement nous ordonnant d’honorer nos père et mère, si, par le fait, nos parents étaient réellement dans ces tablettes, tout homme qui professe la religion devrait les honorer. Mais ces tablettes sont faites de bois. Elles n’ont avec moi aucun rapport de chair, de sang, ou de vie. Elles n’ont eu aucune part aux labeurs de ma naissance et de mon éducation. L’âme de mon père ou de mon grand-père une fois sortie de ce monde, ne peut plus rester attachée à ces objets matériels. Or, la dénomination de père et de mère étant quelque chose de si grand et de si vénérable, comment pourrais-je oser prendre un objet fabriqué et arrangé par un ouvrier, en faire mon père et ma mère, et l’appeler réellement ainsi ? Cela n’est pas fondé sur la droite raison, aussi ma conscience n’a pu s’y soumettre ; et quand bien même je devrais, par là, selon vous, déroger à ma noblesse, je ne veux pas me rendre coupable envers Dieu. J’ai donc enterré mes tablettes sous le sol de ma maison. Le bruit s’est répandu que je les avais brûlées, mais la religion ne nous faisant point, à ce sujet, un précepte formel, j’ignore quelles lèvres ont formulé l’accusation, et quelles oreilles l’ont entendue.

« Quant à l’offrande de vin et de nourriture aux morts ou à leurs tablettes, c’est aussi une chose défendue par la religion du Maître du ciel, et ceux qui la suivent doivent se conformer à ses lois. En effet, lorsque le Créateur a disposé les différentes espèces de créatures, il a voulu que les créatures matérielles usent de choses matérielles, et les créatures immatérielles de choses immatérielles. C’est pourquoi la vertu est la nourriture de l’âme, comme les aliments matériels sont celle du corps. Eût-on d’excellent vin et des mets délicieux, on ne pourrait en nourrir l’âme, par la raison qu’un être immatériel ne peut être nourri de choses matérielles. Les anciens ont dit : « On doit servir les morts de même que quand ils étaient vivants, » et vous admettez que c’est là une maxime fondamentale des livres de ce pays. Or, puisque, pendant la vie, leur âme n’a jamais pu se nourrir de vin et d’autres aliments, à plus forte raison ne le peut-elle pas après la mort. Quelque pieux que soit un homme envers ses parents, il ne leur offre pas de nourriture pendant leur sommeil, parce que le sommeil n’est pas un temps où l’on puisse manger. De même et à plus forte raison, quand ils sont endormis du long sommeil de la mort, leur offrir des aliments serait une chose vaine et une pratique fausse. Or, comment un enfant pourrait-il se résoudre à honorer ses parents défunts par des pratiques vaines et fausses ? Ainsi, mettant de côté l’emploi des aliments qui n’ont «nul parfum véritable pour les parents, s’appliquer de toutes ses forces à la pratique de la vertu pour en faire parvenir les effets jusqu’à eux, et en même temps, nourrir notre âme, voilà la vraie voie, la droite doctrine. Et, je le répète, dussé-je en la professant déroger à ma noblesse, je ne veux pas me rendre coupable envers Dieu. De plus, considérez que le peuple qui n’érige pas les tablettes, n’est pas pour cela en opposition avec le gouvernement, que les nobles qui, à cause de leur pauvreté, ne font pas tous les sacrifices selon les règles, ne sont pas repris d’une manière sévère. Il me semble donc, dans mon humble pensée, que ne pas ériger de tablettes et ne pas offrir les sacrifices aux défunts, tout en étant chez moi la fidèle observation de la religion du Maître du ciel, n’est nullement une violation des lois du royaume.

« On m’accuse encore de prohiber les condoléances après la mort des parents. Faire et recevoir des visites de condoléance en pareil cas, est un devoir d’humanité. Comment un enfant bien né pourrait-il s’y opposer ? Si vous ne me croyez pas, il y a des personnes qui sont venues me faire des visites de ce genre, vous n’avez qu’à ordonner une information, et vous reconnaîtrez la vérité de ce que je dis.

« On ajoute que je n’ai pas inhumé mes parents. La mort de ma mère a eu lieu cette année à la cinquième lune, et j’ai fait les cérémonies de l’enterrement le dernier jour de la huitième lune. Quant à ce qui concerne la sépulture, le cercueil, les pleurs, les habits de deuil, etc., la religion chrétienne nous recommande de tout faire avec le plus grand soin. J’ai fait ces cérémonies et choisi un lieu convenable, comme le font tous les autres. La peste étant alors dans ma maison, je n’ai pu, il est vrai, me meure en rapport avec les étrangers, et mes parents et amis n’ont pu tous assister au convoi, mais tous les gens du village, grands et petits, y sont venus et y ont pris part. Ici encore vous n’avez qu’à prendre des informations pour voir que les bruits répandus sont faux et calomnieux. Ce mot : religion chrétienne, est un instrument dont on se sert pour soulever tous les blâmes. L’un en parle à l’autre, celui-ci à un troisième ; un mensonge en fait répandre un autre, et c’est ainsi que peu à peu on en est venu jusqu’à dire que je refuse de recevoir les condoléances habituelles, que même je n’enterre pas mes parents. L’accusation d’avoir brûlé mes tablettes, est aussi faite en l’air et sans preuve ; on s’en sert pour me charger et me charger encore. On prétend de plus que je suis évêque des chrétiens. Dans tous les royaumes d’Europe il y a bien, il est vrai, la dignité d’évêque, mais on ne la donne pas à des enfants ou novices, encore moins la donnerait-on à moi qui ai vécu dans un lieu retiré, au fond d’une province, qui n’ai rien vu ni entendu, qui seul, par le moyen de deux ou trois volumes, ai travaillé à ma sanctification personnelle, qui n’ai reçu de leçons de personne, et n’ai nulle part propagé cette doctrine. Dire que je suis évêque, c’est par trop ridicule, et je n’ai pas de réponse à faire. Né de parents nobles, ayant enfin à peu près découvert l’origine du ciel et de l’homme, et les commandements du dévouement au roi et de la piété filiale, mes faibles désirs se sont bornés à cultiver la vertu, et à tâcher de servir Dieu convenablement. Hors de là, je n’ai plus rien à exposer.

« Pour la cause de l’accusé Kouen. Étant cousin germain de Ioun Tsi-tsiong-i par sa mère, et demeurant dans le voisinage, j’ai vu chez lui, et je lui ai emprunté les livres intitulés : Véritables principes sur Dieu et Traité des sept vertus capitales. Il y a de cela nombre d’années. C’était avant que Tsi-tsiong-i eût brûlé ou lavé ces livres, je ne les copiai pas et je ne fis qu’en prendre lecture. J’ai, il est vrai, cessé d’offrir les sacrifices, mais je n’ai ni brûlé ni détruit les tablettes, les boîtes en sont encore chez moi, et le mandarin de Tsin-san ayant tout noté dans l’inventaire qu’il a fait, il m’est inutile d’en parler davantage. Depuis le moment où je commençai à pratiquer la religion, tous mes proches me regardèrent d’un mauvais œil, cl déversèrent sur moi toute sorte de blâme. Puis, voyant que je ne faisais plus les sacrifices, ils dirent tous d’une voix : « Puisqu’il ne fait plus les sacrifices, les tablettes deviennent inutiles, et assurément il finira par les brûler. » À cette parole jetée en l’air, chacun ajouta encore et la répandit partout, et voilà pourquoi je suis aujourd’hui prisonnier. Du reste, ayant perdu mon père et ma mère de bonne heure, je n’ai pas eu lieu, depuis que je pratique la religion, de faire les cérémonies d’enterrement de mes parents. Hors de là, tout ce que je pourrais dire n’est pas différent de ce qu’a déclaré Tsi-tsiong-i, et je n’ai rien de plus à exposer.

« Par le moyen du prétorien, je fis présenter ces deux défenses au mandarin de Lim-p’i. Il les lut attentivement, les mil dans sa manche, et se rendit au tribunal criminel du gouverneur, donnant des ordres pour qu’on nous fît attendre à la porte. Il était environ midi, et nous nous assîmes en attendant. Longtemps après on nous appela, et le gouverneur dit d’abord à Jacques Kouen : — As-tu vraiment conservé les tablettes ? Tout à l’heure lu disais les avoir, et cependant le mandarin de Tsin-san, dans son rapport, dit n’avoir vu que quatre boîtes vides et pas de tablettes ; qu’est-ce que cela ? — Jacques répondit : — Quand je vins de Tsin-san, près du gouverneur, on me dit qu’il fallait tout déclarer, comme il était marqué dans le rapport du mandarin. Craignant donc, si j’en disais trop, que le mandarin ne fût lésé à cette occasion, j’ai dit simplement au gouverneur que les boîtes des tablettes étaient encore chez moi ; mais, par le fait, mes tablettes n’y sont plus, je les ai enterrées. — Où les as-tu enterrées ? demanda le gouverneur. Jacques indiqua l’endroit, mais ajouta qu’un éboulement ayant eu lieu depuis, on ne pourrait pas sans doute retrouver la place. — Tu ne les as pas enterrées seul, j’imagine ; il y a eu un homme qui a creusé la terre, il doit servir de témoin. — Comme, dans cette affaire, je craignais d’être vu de qui que ce fût, je n’ai fait venir personne, et je les ai enterrées de ma propre main. Le gouverneur s’adressant à moi, me dit : — Et toi, comment as-tu agi ? — J’ai tout déclaré dans ma défense écrite, veuillez bien ne plus m’interroger. — As-tu enterré les tablettes entières, ou seulement après les avoir brûlées ? Selon que tu les auras brûlées, ou non, ta culpabilité sera plus ou moins grave. En tous cas, il me suffira d’un délai de peu de jours pour savoir ce qu’il en est, quel avantage y auras-tu ? — Je les ai brûlées, puis enterrées. — Si tu les as honorées comme tes parents, passe encore de les enterrer, mais les brûler ! Cela peut-il jamais se faire ? — Si j’avais cru que c’étaient mes parents, comment aurais-je pu me résoudre à les brûler ? Mais sachant très-clairement qu’en ces tablettes il n’y a rien de mes parents, je les ai brûlées. D’ailleurs, qu’on les enterre ou qu’on les brûle, elles retournent toujours en poussière ; il n’y a donc rien qui rende un de ces actes plus grave que l’autre.

Le gouverneur, après nous avoir ordonné de monter et de nous asseoir sur la planche à supplices, nous fit signer notre jugement et me dit : — Reconnais-tu être condamné justement pour avoir brûlé les tablettes des défunts ? — Si j’avais brûlé quelque tablette, pensant que les parents y sont renfermés, les supplices seraient justes ; mais comme je l’ai fait, sachant très-clairement qu’il n’y a là rien de mes parents, quelle faute puis-je avoir commise ? — Si tu étais en Europe, tes paroles pourraient être justes, mais étant dans notre royaume, tu dois être puni selon la loi. — Dans notre pays, après cinq générations, tous, même les nobles, enterrent les tablettes, les punissez-vous sévèrement pour cela ? — D’après la décision des saints, c’est à ce terme de cinq générations que finissent pour l’homme les devoirs de parenté. À ces mots, le gouverneur ayant commandé de me battre, je reçus dix coups. Le gouverneur dit ensuite : — Toi qui es noble, ne souffres-tu pas dans ce supplice ? — Comment pourrais-je ne pas souffrir, puisque je suis de chair comme vous ? — N’as-tu pas de regret ? — Comme la religion chrétienne n’ordonne pas précisément de brûler une tablette, je pourrais, à la rigueur, regretter de l’avoir fait légèrement ; hors de là, je n’ai rien que je puisse regretter. Le gouverneur ordonne à un autre valet de me battre, et l’on me donne encore dix coups. Puis le gouverneur me dit : — Quand tu devrais mourir sous les coups, il faut que tu abandonnes cette religion ? — Si je venais à renier mon père suprême, vif ou mort, en quel lieu pourrais-je jamais aller ? — Si tes parents ou le roi te pressaient, ne te rendrais-tu pas à leur voix ? À cette question je ne fis pas de réponse. — Pour toi, tu ne connais ni parents, ni roi. — Je connais très-bien et parents et roi. « 

Ici se termine le récit de Paul. On a remarqué qu’il ne répondit point à l’avant-dernière question : ce ne fut nullement par hésitation, mais pour ne pas blesser les usages de ce pays qui ne permettent pas une réponse négative quand le roi est mis en cause. Du reste, son silence fut très-bien compris des juges. Aussi le gouverneur lui fit donner dix autres coups ; ce qui faisait les trente coups fixés par la loi.

Après cela, Paul et Jacques furent ramenés et renfermés dans la prison. La nuit était déjà venue. À la suite de ces interrogatoires, le gouverneur envoya son rapport au roi.

Le roi de Corée était alors Tsieng Tsiong. Il était âgé de quarante ans, et il y avait quinze ans qu’il gouvernait le royaume. L’histoire le représente comme un prince sage, modéré, prudent, ami de la science et juste appréciateur du mérite de ses sujets. Il reçut le rapport du gouverneur, mais il ne paraissait nullement disposé à pousser les choses à l’extrémité. Cependant les ennemis de la religion chrétienne se montraient de plus en plus menaçants : de tous côtés arrivaient des adresses au roi, des pétitions aux ministres, demandant la punition des coupables et l’extirpation de cette nouvelle doctrine, qui renversait tous les fondements de la société. Plus de trente pièces de ce genre parurent du neuvième au douzième mois de cette année. Effrayé de ces manifestations, le premier ministre Tsaï, quoique loin d’être personnellement hostile aux chrétiens, entra dans les vues de leurs plus violents accusateurs, et pressa le roi de condamner Paul Ioun et Jacques Kouen à la peine capitale. Cette conduite surprit beaucoup de monde, car le ministre appartenait au parti Nam-in, aussi bien que les principaux d’entre les chrétiens, et de plus, il était lié parle sang ou l’amitié avec la plupart d’entre eux. Mais, la crainte de perdre son crédit et peut-être sa dignité, le désir de conserver sa fortune et celle de sa famille, le rendirent persécuteur. Nous verrons plus tard que la justice de Dieu le punit, dès cette vie, de sa lâcheté.

Cédant aux instances de son ministre, le roi consentit enfin à signer le décret qui condamnait Paul Ioun et Jacques Kouen à être décapités. Leurs têtes devaient être exposées en public pendant cinq jours, afin d’effrayer les populations voisines, et de les empêcher de suivre la nouvelle religion. Le décret, revêtu de la sanction royale, fut expédié au gouverneur de Tsien-tsiou. À la réception de la sentence, les deux confesseurs furent aussitôt conduits de la prison au lieu du supplice. Une foule immense de païens et de chrétiens les suivait. Jacques, affaibli par les coups qu’il avait reçus, se contentait de prononcer de temps en temps les noms de Jésus et de Marie. Paul, plus robuste, s’avançait avec un air d’allégresse, allant à la mort comme à un festin, prêchant Jésus-Christ avec tant de dignité que, non-seulement les chrétiens, mais les païens eux-mêmes étaient ravis d’admiration.

Arrivés au lieu de l’exécution, l’officier qui présidait leur demanda s’ils voulaient obéir au roi, rendre le culte ordinaire aux tablettes de leurs ancêtres, et renoncer à la religion étrangère. Sur leur réponse négative, l’officier commanda à Paul Ioun de lire la sentence de mort, confirmée par le roi, et écrite sur une planche, suivant l’usage du royaume. Paul la prit aussitôt et la lut à haute voix. Il posa ensuite sa tête sur un gros billot, répéta plusieurs fois les saints noms de Jésus et de Marie, et, avec le plus grand sang-froid, fit signe au bourreau de frapper. Le bourreau lui trancha la tête d’un seul coup. Puis vint le tour de Jacques, qui ne cessait, lui aussi, d’invoquer Jésus et Marie. Il eut la tête tranchée immédiatement après son cousin. Il était trois heures de l’après-midi, le treizième jour de la onzième lune de l’année sin-haï (8 décembre 1791). Paul Ioun était âgé de trente-trois ans, et Jacques Kouen de quarante et un ans.

Le roi cependant s’était repenti d’avoir cédé aux instances de son ministre. Il prévoyait que, d’après les mœurs et coutumes du pays, ce premier acte deviendrait loi de l’État, et que dans la suite on continuerait à mettre à mort ceux qui suivraient la religion nouvelle. Un courrier extraordinaire fut envoyé en toute hâte au gouverneur de Tsien-tsiou pour faire surseoir à l’exécution. Mais il était trop tard ; Paul Ioun et Jacques Kouen avaient déjà obtenu la couronne du martyre.

Comme le roi l’avait prévu, les ennemis de la religion s’appuyèrent toujours depuis sur cette sentence, pour faire considérer la condamnation à mort des chrétiens comme loi de l’État, et la première exécution publique fut la principale et souvent l’unique cause d’un grand nombre de celles qui suivirent. Les corps des deux martyrs restèrent neuf jours sans sépulture. Pour intimider les chrétiens, on plaça sur le lieu du supplice des satellites chargés de les garder jour et nuit. Le neuvième jour, les parents qui avaient obtenu du roi la permission de les ensevelir, et leurs amis qui étaient venus à leurs funérailles, furent très-étonnés de voir les deux corps sans aucune marque de corruption, vermeils et flexibles comme s’ils eussent été décapités le jour même. Leur étonnement redoubla lorsqu’ils virent le billot sur lequel ils avaient eu la tête tranchée, et la planche où la sentence de mort était écrite, arrosés d’un sang liquide et aussi frais que s’il eût été versé un moment auparavant. Ces circonstances parurent d’autant plus surprenantes qu’au mois de décembre, la rigueur excessive du froid, disent les Coréens, faisait geler tous les liquides, dans les vases qui les renfermaient. Les païens, pleins d’admiration, se récriaient contre l’injustice des juges et proclamaient l’innocence des deux confesseurs. Quelques-uns même, touchés du prodige qu’ils avaient examiné avec soin, se convertirent. Les yeux baignés de larmes de joie, les chrétiens bénissaient le Seigneur. Ils trempèrent un grand nombre de mouchoirs dans le sang des martyrs, et en envoyèrent à l’évêque de Péking quelques fragments, avec l’histoire circonstanciée de ce qui s’était passé. Les néophytes prétendent qu’un homme abandonné des médecins et près de mourir fut guéri, en un instant, après avoir bu de l’eau dans laquelle on avait trempé la planche arrosée de sang. Ils rapportent aussi que plusieurs moribonds, à qui l’on fit toucher un mouchoir teint de ce même sang, furent guéris sur l’heure[6].

L’exemple de Paul et de Jacques eut une influence prodigieuse sur les premiers chrétiens de Corée. Leurs noms sont demeurés célèbres, et Paul surtout est, encore aujourd’hui, en grande vénération parmi les fidèles. Il laissait une fille âgée de treize ans, qui se retira momentanément dans la maison de Thomas Kim, prétorien, ancien disciple de son père. Le jour, elle se cachait dans le jardin, et la nuit elle venait dans la maison. Plus tard elle put être mariée, selon sa condition, dans la famille des Song, à Sout-pang-i, district de Kong-tsiou. Sa mère la suivit chez son mari, et continua, dit-on, à pratiquer la religion. Depuis cette époque les chrétiens n’ont plus eu de rapport avec cette famille.

Quelques jours après le supplice de Paul Ioun et de Jacques Kouen, le gouvernement coréen fit afficher leur sentence et la nouvelle de leur mort, dans toutes les villes et tous les villages, afin d’effrayer le peuple et d’empêcher de nouvelles conversions. Mais Dieu se plaît à déjouer les plans de ses ennemis. Cette publication officielle donna un très-grand retentissement au procès des deux confesseurs, fit connaître la religion chrétienne à nombre d’hommes qui en ignoraient même le nom, et contribua beaucoup à la propagation de l’Évangile. Aujourd’hui comme toujours, en Corée comme dans le reste du monde, cette parole est toujours vraie : Sanguis martyrum semen christianorum. Le sang des martyrs est une semence de chrétiens.

  1. Il est strictement défendu aux chrétiens de conserver et d’exposer à la vue cette boîte de tablettes, même quand elle est vide. Mais, à cette époque, le plus grand nombre des néophytes ne connaissaient pas bien cette prohibition, et, les tablettes une fois détruites, ne voyaient aucun inconvénient à laisser la boîte à sa place habituelle.
  2. Quelques relations donnent à ce dernier le nom de Jean. Mais il nous semble certain qu’il avait été appelé Jacques au baptême.
  3. Ancien proverbe coréen fondé sans doute sur quelque histoire fabuleuse.
  4. On appelle ainsi le représentant que chaque mandarin inférieur, ou mandarin d’un canton, doit avoir à la capitale.
  5. En cet endroit, ainsi que dans les deux défenses écrites qui suivent, les confesseurs affectent de cacher le fait d’avoir brûlé les tablettes de leurs ancêtres, avant de les enterrer. C’était un acte passager de faiblesse, causé sans doute, par un reste de respect mal entendu pour les préjugés de leur nation. Plus loin, nous les verrons avouer courageusement qu’ils les ont brûlées, et aller au supplice par suite de cet aveu. Ces passages du récit de Paul, tout à son désavantage, montrent avec quelle loyauté et quelle exactitude il raconte ce qui s’est passé.
  6. Nouvelles lettres édifiantes. — Paris, 1820. — Tome V, p. 274.