Histoire de l’Église de Corée/Partie 1/Livre 2/04

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Librairie Victor Palmé (1p. 128-148).

CHAPITRE IV.

Les six martyrs de Nie-tsiou. — Martyre de Barbe Sim, d’Alexis Hoang, etc. — Martyre du P. Tsiou.


Nous avons dit plus haut que le gouvernement de la régente avait fait transférer à la capitale, pour y être jugés par le Keum-pou, les chrétiens détenus dans les prisons de Nie-tsiou et de Iang-keun. Ceux de Nie-tsiou, arrêtés à diverses époques, avant la mort du roi, avaient déjà subi de longues tortures quand cet ordre fut exécuté. Nous allons donner ici les quelques détails conservés par les traditions coréennes sur les principaux de ces confesseurs.

Martin Ni Tsong-po-i, de la branche des Ni de Tsien, était né au district de Nie-tsiou, d’une famille attachée au parti Sio-ron. Il se faisait remarquer par son caractère droit, mais violent et irascible, par ses connaissances en médecine, par sa force et son courage extraordinaires, et par son ambition démesurée. On raconte de lui que dans tous ses voyages, même les plus courts, il avait la manie de se reposer le jour et de marcher seulement la nuit, et qu’il commettait fréquemment, sans le moindre scrupule, des actes de violence et d’injustice. Il fut amené à la foi par son ami intime, Josaphat Kim Ken-sioun-i, le collaborateur d’Augustin Tieng dans la composition de ce traité de religion, qui ne put être terminé. Les deux amis se firent chrétiens et furent baptisés ensemble. Dès lors Martin fut un nouvel homme. Il réussit à dompter son caractère, et ne conserva que sa droiture et sa fermeté. Rempli d’une courageuse ferveur, il professait ouvertement sa foi, et, avec son père et sa femme qu’il avait convertis, accomplissait ses exercices religieux sans se cacher de personne.

Son cousin Jean Ouen Sa-sin-i, de la ville de Nie-tsiou, avait, lui aussi, été converti par Josaphat Kim, avec lequel il était très-lié. Toute sa famille avait suivi son exemple et pratiquait la religion chrétienne.

À la troisième lune de l’année kieng-sin (1800), Martin et Jean allèrent passer les fêtes de Pâques chez un de leurs amis, Tsieng Tsong-ho. Ce dernier, dont le nom de baptême nous est inconnu, les reçut avec joie au milieu de sa famille, qui était tout entière chrétienne. Un chien fut tué, du vin préparé en abondance, et, le jour de la fête, la famille et ses hôtes se réunirent à quelques fidèles du voisinage, sur le bord de la route. Là, tous récitèrent à haute voix l’Alleluia et le Regina cœli, puis chantèrent leurs prières au son de la calebasse. Ils firent ensuite un repas avec la viande et le vin qu’ils avaient apportés, et le repas terminé, les chants recommencèrent. Le jour s’écoulait ainsi dans des exercices de piété et dans un festin fraternel, lorsque le mandarin, prévenu par des païens de ce qui se passait, envoya des satellites pour les saisir. Ils furent tous arrêtés et conduits en prison. Pendant le trajet on passa devant la maison de Jean Ouen, et sa vieille mère, tout en larmes, se jeta au-devant des satellites, les conjurant de lui permettre de voir son fils un instant avant de l’emmener, mais elle ne fut pas écoutée, et les prisonniers continuèrent leur route. Arrivés au tribunal, le mandarin leur dit : « Dénoncez vos complices et ceux qui vous ont séduits, et reniez Dieu. » Jean répondit au nom de tous : « Il nous est sévèrement défendu de dénoncer quelqu’un ; et dussions-nous mourir, nous ne pouvons nuire à personne. Quant à renier Dieu, la chose est encore plus impossible. » Le mandarin en colère leur fit subir l’écartement des os et la puncture des bâtons. Mais soutenus par le courage et les exhortations de Martin Ni, tous furent fermes dans ces violents supplices, qu’on renouvela inutilement plusieurs fois. Ils furent ensuite enfermés dans la prison.

Vers cette époque, vivait à Tiem-teul, dans ce même district de Nie-tsiou, un noble nommé Im Hei-ieng-i, de la branche des Im de Pong-tsien. Son père, sa mère, ses frères et sœurs étaient fervents chrétiens. Lui seul s’obstinait à rester païen, et donnait pour excuse que c’était une chose au-dessus de ses forces, « puisque, disait-il, pour pratiquer fidèlement la religion, il faudrait n’avoir ni yeux, ni oreilles, ni aucun autre sens. » À toutes les exhortations, à tous les reproches de son père, il ne répondait jamais un seul mot. Sur son lit de mort, son père le fit appeler et lui dit : « Si avant de mourir je te voyais chrétien, je n’aurais plus aucun regret en quittant ce monde. » Le fils gardant le silence, « Je dois mourir demain, reprit le père. À ton air, je suppose qu’après ma mort tu comptes me faire les sacrifices d’usage pour les parents. Pendant ma vie tu ne m’as guère écouté, eh bien ! écoute maintenant : si après ma mort tu fais les sacrifices, je ne te regarde plus comme mon fils, et je te défends de porter mon deuil. » De telles paroles sont, chez tous les Orientaux, mais en Corée surtout, le plus terrible des anathèmes. Ici encore Hei-ieng-i ne répondit rien.

Deux jours après, son père étant mort, il donna des marques non équivoques de sa désolation, se revêtit des habits de deuil, mais ne fit aucun des sacrifices accoutumés. Tous ses parents et alliés, toutes ses connaissances le regardaient avec surprise, et ne dissimulaient ni leur mécontentement ni leurs murmures. Au printemps de l’année kieng-sin (1800) arriva le premier anniversaire, et alors encore il ne fit aucun sacrifice. Bientôt après, le mandarin de Nie-tsiou, qui le surveillait, envoya des satellites et le fit comparaître à son tribunal. « Je sais clairement, lui dit-il, que tu ne suis pas la religion du Maître du ciel, mais on t’accuse de ne pas faire les sacrifices aux parents défunts. Si cela est vrai, je serai forcé de te faire mourir. » Hei-ieng-i resta muet comme devant son père, et fut conduit dans la prison où se trouvaient déjà Martin Ni, Jean Ouen et leurs compagnons, pour être jugé et condamné avec eux.

Deux chrétiens avaient été pris dans la maison de Hei-ieng-i, en même temps que lui. C’étaient Tsio Tsiei-tong-i, et son fils Pierre Tsio Iong-sam-i. Ce Tsio Tsiei-tong-i était un noble du district de Iang-keun, de la branche des Tsio de An-hiang. Devenu veuf et tombé dans la misère, il avait quitté son pays natal où il ne pouvait plus subsister, et s’était réfugié avec ses deux fils chez Hei-ieng-i, qui, depuis quelque temps, leur accordait une généreuse hospitalité. Pierre Iong-sam-i, l’aîné des fils de Tsio, était d’un tempérament faible et maladif, d’un extérieur fort peu avantageux, et d’une ignorance absolue de toutes les choses de ce monde, ce qui, joint à la pauvreté de sa famille, l’avait empêché de trouver un parti. Bien qu’âgé de trente ans, il n’avait pu encore prendre le chapeau et se marier[1]. Tous se riaient de lui, le seul Augustin Tieng avait su reconnaître une grande âme dans ce corps chétif. Il le traitait avec beaucoup d’égards, et ne cessait de louer sa foi et sa vertu. Quand les satellites vinrent arrêter Hei-ieng-i, Pierre et son père furent saisis avec leur hôte, mais Ho-sam-i, le frère de Pierre, parvint à s’évader.

Pendant la route, Tsio dit à son fils : « Cette fois, je suis décidé à donner ma vie pour Dieu, et je serai certainement martyr. Pour toi que feras-tu ? » Pierre répondit : « Nul ne peut se fier à ses résolutions ni à ses forces ; comment oserais-je, faible et misérable que je suis, me promettre le martyre ? » Ils furent conduits au mandarin, et, dès le premier interrogatoire, le père fut puni de sa folle présomption et, pour avoir trop compté sur ses propres forces, fit une chute déplorable. Le mandarin dit à Pierre : « Toi aussi renonce à ta religion. — Je ne puis le faire, répondit Pierre. — Eh quoi ! quand ton père veut conserver sa vie, tu voudrais mourir ? N’est-ce pas là un manque de piété filiale ? — Nullement. Si les parents viennent à dévier et que les enfants continuent à remplir tous leurs devoirs, dira-t-on pour cela que les enfants manquent à la piété filiale ? Chacun, il est vrai, doit honorer et servir son père et sa mère selon la nature, mais il y a, avant eux et au-dessus d’eux, le grand Roi et Père commun de toutes les créatures du ciel et de la terre ; c’est Lui qui a donné la vie à mes parents, c’est Lui aussi qui me l’a donnée, comment dès lors pourrais-je le renier ? » Le mandarin irrité lui fit subir deux ou trois autres interrogatoires accompagnés de tortures plus cruelles qu’à l’ordinaire, dans lesquelles il eut un genou brisé et détaché de la jambe, et tout le corps couvert de plaies. Pierre eut à supporter une épreuve plus redoutable. Le mandarin voyant l’inutilité des exhortations et des supplices, fit appeler le père et lui dit en présence du confesseur : « Je suis forcé de vous faire mourir à cause de votre fils. Parlez-lui donc, une seule de vos paroles peut sauver la vie à tous les deux ; tout dépend de vous, exhortez-le à se repentir. » En même temps, il le fit frapper cruellement sous les yeux de son fils. Pierre, vaincu, s’écria : « Je ne puis rompre avec les sentiments de la nature. Je ne veux pas que mon père meure à cause de moi, sauvez-nous tous deux. » Puis il fit sa soumission, et le mandarin, joyeux de son succès, les fit relâcher et renvoyer immédiatement.

Mais Pierre en sortant du tribunal rencontra Martin Ni, qui le réprimanda vivement de sa faiblesse, et l’exhorta à une prompte pénitence. Il n’avait cédé qu’à un aveuglement de tendresse filiale, et la loi était toujours vivante dans son cœur. Effrayé de sa faute et touché d’un sincère repentir, il passa la nuit dans les larmes, et dès le lendemain matin se présenta devant le juge : « Ce que j’ai fait hier, lui dit-il, est maintenant pour moi la cause d’un regret mortel. J’espère que le mandarin voudra bien faire mourir le fils pour sa propre faute et traiter le père selon ses désirs, car il serait injuste, pour la faute du fils, de faire mourir aussi le père ? À chacun selon ses œuvres. »

Le mandarin, d’autant plus vexé qu’il s’était imaginé à la mine chétive de Pierre venir facilement à bout de son obstination, le fit enfermer très-étroitement. Puis, à chaque interrogatoire, il ne manqua pas de le faire frapper plus longtemps et plus violemment que les autres chrétiens. Mais tout fut inutile, et Pierre, protégé par son humble contrition, aussi bien que par la grâce divine, demeura inébranlable.

Le même mandarin avait fait arrêter aussi le beau-père de Jean Ouen, Marcellin T’soi Tsiong-tsiou, vulgairement nommé le-tsiong-i. C’était un noble du district de Nie-tsiou, qui pratiquait la religion avec toute sa famille. En 1791, il avait échappé à la persécution par l’apostasie. Mais, depuis lors, il ne cessa de faire pénitence de sa faute, et de demandera Dieu la grâce de la laver dans son propre sang. Lorsque les premiers bruits de persécution s’élevèrent, il répondit en riant à sa femme qui l’exhortait à fuir : « Sois tranquille, quand je ne serai plus, tu vivras tout de même. » Sa mère lui fit aussi de vives instances, et par respect pour ses ordres, il quitta la maison et partit pour la capitale. Mais à peine en route, il changea de résolution et revint chez lui. Ce soir-là même, les satellites envoyés de Nie-tsiou le saisirent et le traînèrent au tribunal. « De qui as-tu appris la religion, lui demanda le mandarin, et quels sont tes complices ? Dénonce tout. — La religion, répondit Marcellin, me défend de nuire à qui que ce soit. Je n’ai rien à déclarer. » Le mandarin le fit mettre à la question, lui fit donner la bastonnade, et enfin voyant, qu’il restait ferme dans sa foi, le fit jeter dans la même prison où étaient déjà son gendre Jean Ouen, Martin Ni, les quelques confesseurs dont nous venons de parler, et un assez grand nombre d’autres chrétiens.

Pendant plus de six mois, les prisonniers eurent à comparaître, une fois tous les quinze jours, devant le mandarin, pour y être interrogés et subir des tortures de plus en plus cruelles. On assure que le corps de Jean Ouen, mis en lambeaux par ces exécutions réitérées, fut à diverses reprises miraculeusement guéri. La famille de Jean tenta plusieurs fois de l’ébranler, et une vieille esclave venait souvent lui faire la plus triste peinture de la désolation de sa mère et de sa femme. Un jour qu’il paraissait plus ému que de coutume à ces récits, Martin Ni vint à son aide, et lança de travers à la vieille un regard si terrible, qu’elle s’enfuit épouvantée et n’osa plus revenir.

Martin, de son côté, eut à subir une tentation redoutable. Son vieux père vint, tout en larmes, le trouver dans sa prison et, lui prenant la main, lui dit : « Veux-tu donc mourir et abandonner ton père aux cheveux blancs ? — Mon père, répondit Martin, je n’oublie point les devoirs de la piété filiale. Sans doute, ma conduite paraît bien peu généreuse, mais vous êtes chrétien comme moi, et nous devons voir les choses de plus haut. Serait-il juste, en cédant à des affections naturelles, de renier notre Père qui est aux cieux ? Jugez vous-même. »

Dieu sembla récompenser cette foi héroïque par le don des guérisons. En effet, quoique Martin eût une certaine connaissance de la médecine, il est difficile d’expliquer naturellement ce fait, attesté par des témoins oculaires, que tous les malades qui vinrent le consulter dans sa prison s’en retournèrent guéris. Sa réputation s’était étendue au loin ; les malades arrivaient en foule, au point que la porte de la prison ressemblait à une place de marché. Le mandarin n’osait s’y opposer, car plusieurs de ses propres serviteurs avaient été guéris. Josaphat Kim Ken-sioun-i, interrogé sur les guérisons opérées par Martin, répondait alors même, pour ne pas faire trop d’éclat, que sur dix infirmes huit ou neuf guérissaient ; mais il a avoué depuis que les guérisons étaient de dix sur dix, de cent sur cent, et que pas un malade ne se retira sans une cure complète. Les geôliers demandaient à voir ses livres de médecine, Martin leur répondit : « Je n’ai aucune formule à moi, seulement je sers le Maître du ciel. Si vous voulez étudier la médecine, il faut d’abord commencer comme moi par croire en Dieu. — Mais vous prétendez avoir brûlé tous vos livres, comment pourrions-nous apprendre ? » Martin dit en riant : « J’ai dans le cœur des livres incombustibles qui suffisent amplement pour vous instruire, et vous apprendre à pratiquer la religion. »

Fatigués de leur longue détention et des continuels supplices qu’il leur fallait subir, plusieurs prisonniers chrétiens se laissèrent peu à peu gagner par la tiédeur et le découragement. Martin Ni, toujours enflammé de zèle, ne cessait de les exhorter et encourager. « Nous avons été pris en même temps, leur disait-il. Quel bonheur si tous nous pouvions mourir le même jour pour Dieu ! » Mais ses efforts et les prières de ses fervents amis n’eurent pas un plein succès, et un certain nombre de leurs compagnons de captivité achetèrent la délivrance, en prononçant une formule d’apostasie. Pour consoler ceux qui restaient. Dieu permit qu’un des geôliers, touché de la grâce, se convertît alors même, et devînt un fervent chrétien.

À la dixième lune de l’année 1800, les confesseurs furent cités devant le gouverneur de la province, qui essaya tout d’abord de les gagner par la douceur, disant qu’une seule parole d’apostasie les ferait de suite mettre en liberté. Marcellin répondit au nom de tous : « Après avoir eu le bonheur de connaître et de servir le vrai Dieu, roi et père de tous les hommes, nous ne pouvons le renier. Nous préférons mourir. » Voyant toutes ses tentatives inutiles, le gouverneur leur fit donner la bastonnade sur les jambes, prononça contre eux une sentence de mort qu’il leur fit signer, puis les renvoya à la prison. Ils reçurent cette sentence avec une sainte joie, et dès lors redoublèrent de ferveur dans leurs oraisons et la pratique de tous leurs devoirs, afin d’obtenir la grâce de rester fermes jusqu’à la consommation de leur sacrifice.

Cependant, le païen Im Hei-ieng-i avait subi régulièrement avec les chrétiens deux interrogatoires par mois, sans jamais y proférer une parole. Comme eux, il avait souffert de violents supplices, et toujours sans pousser aucun cri, ni même ouvrir la bouche. Le juge stupéfait lui dit à plusieurs reprises : « Toi qui n’es pas chrétien, promets seulement de faire les sacrifices d’usage et je te renvoie immédiatement ; mais si tu refuses de le faire, je te mettrai à mort. » Hei-ieng-i restait toujours muet. Enfin, après l’interrogatoire de la dixième lune, les chrétiens ses compagnons de prison lui dirent : « Pour toi qui n’adores pas notre Dieu, les supplices que tu endures sont tout à fait inutiles. Il vaudrait bien mieux faire ta soumission et te conserver la vie. » Alors seulement il répondit : « Mon père à l’heure de la mort, en déclarant ses dernières volontés m’a dit : Si tu fais les sacrifices pour moi, tu n’es plus mon fils, et je te défends de porter mon deuil ; maintenant que j’ai pris le deuil, comment pourrais-je pour me conserver la vie promettre de faire les sacrifices ? Si l’on me tue, j’en serai quitte pour mourir ; mais faire les sacrifices, jamais ! »

Ce respect pour les ordres d’un père mourant, cette résolution inébranlable de ne jamais les enfreindre, peuvent sembler bien extraordinaires, surtout chez un païen. Mais, quand on connaît l’esprit de ce peuple, dont toute la religion se résume dans l’honneur et l’obéissance que les enfants doivent à leurs parents vivants ou morts, l’étonnement diminue. Tous les missionnaires peuvent affirmer, pour l’avoir vu, que des faits analogues ne sont pas rares dans ce pays.

Les chrétiens voyant Hei-ieng-i si déterminé, travaillèrent à l’exhorter et à l’instruire. Ils lui firent comprendre que puisque son père était mort chrétien, et lui avait défendu les sacrifices par respect pour la vraie religion, ce serait lui obéir beaucoup plus complètement, et se procurer la seule chance de le revoir un jour au ciel, que de se faire chrétien comme lui. La grâce de Dieu aidant leurs paroles, Hei-ieng-i se convertit sincèrement, et ne lit plus avec eux qu’un cœur et qu’une âme. On croit qu’il fut baptisé dans la prison.

Le gouverneur cependant laissait traîner les choses en longueur, et n’osait point faire exécuter de suite la sentence de mort qu’il avait portée. Les sentiments personnels du roi lui étaient connus, et il craignait de se compromettre. Mais aussitôt que l’édit de persécution eut été publié par la régente, il fit comparaître de nouveau les confesseurs, et ordonna de les torturer cruellement. C’est dans cet interrogatoire que Pierre Tsio Iong-sam-i répondit : « Il n’y a pas deux Seigneurs au ciel, et l’homme n’a pas deux cœurs. Mon seul désir est maintenant de mourir pour Dieu. Il est inutile de m’interroger davantage, je n’ai rien autre chose à dire. » Il fut alors fustigé d’une manière si atroce, qu’un ou deux jours après, le 14 de la deuxième lune, il rendit le dernier soupir, après avoir été baptisé dans la prison, car il n’était que catéchumène.

Le bruit courut bientôt qu’il apparaissait du feu sur l’endroit où son corps avait été déposé. Les satellites et un grand nombre de curieux allèrent s’en assurer, et virent, non du feu, mais une lumière étrange au-dessus du tombeau. Les chrétiens de cette province ont conservé pour Pierre une grande vénération, et souvent encore on les entend parler de lui avec un respect et une confiance extraordinaires.

Les autres prisonniers furent conduits à la capitale. Le tribunal Keum-pou confirma de suite la sentence de mort, et afin de frapper de terreur les populations, ordonna qu’ils fussent reconduits dans leur propre district de Nie-Tsiou, pour y être exécutés. Le 13 de la troisième lune (25 avril 1801), ils furent tous les cinq décapités en dehors des murs de cette ville. Jean Ouen n’avait que vingt-huit ans ; Marcellin T’soi en avait cinquante-trois ; Martin Ni et Tsieng Tsong-ho, avaient environ cinquante ans ; nous ignorons quel était l’âge de Im Hei-ieng-i. Cinq soldats avaient été chargés de trancher la tête aux martyrs. Mais le moment venu, quatre d’entré eux se refusèrent à cet office, et le cinquième seul consentit à les tuer tous. Quelques instants après, ce malheureux poursuivi, disait-il, par les ombres sanglantes de ses victimes, alla se précipiter dans la rivière, et s’y noya.

Ce même jour, 25 avril, la ville de Iang-keun eut aussi ses martyrs, dont la sentence, selon toute probabilité, avait été ratifiée par le tribunal suprême en même temps que celle des confesseurs de Nie-tsiou. Les principaux étaient Sou Han-siouk-i et Jacques loun.

Le premier appelé aussi Sa-kiem-i, appartenait à une famille de demi-nobles du village de Tong-mak-kol, au district de Iang-keun. L’histoire de sa vie et de son martyre ne nous est point parvenue. Nous n’avons non plus aucun détail sur Jacques Ioun, frère cadet de ce Paul Ioun, qui fut martyrisé en 1795, pour avoir introduit le prêtre en Corée. Et il ne faut pas s’étonner si les actes du procès de Jacques ne purent être recueillis, car cette famille fut à peu près anéantie par la persécution. Son père et un de ses oncles furent déportés dans les îles ; un autre oncle du nom de André Ioun Koan-siou mourut dans les tortures, et nous verrons bientôt la fin glorieuse d’Agathe Ioun, cousine germaine de Paul et de Jacques.

La tradition la plus autorisée porte à treize le nombre total de chrétiens martyrisés à Iang-keun pendant ce mois. Ils sont en grande vénération parmi les chrétiens, quoique les noms de presque tous soient maintenant oubliés.


Toutes ces exécutions, loin d’assouvir la soif que les persécuteurs avaient du sang des chrétiens, ne faisaient que l’irriter de plus en plus. Le tribunal Keum-pou fonctionnait avec une activité diabolique. Chaque jour, de nouveaux procès et de nouveaux supplices. Le 2 de la quatrième lune (14 mai), six confesseurs furent condamnés à mort et exécutés. C’étaient : Charles Tieng, Pierre T’soi, Tieng In-iek-i, Ni Hap-kiou, et deux femmes, nommées Oun-hiei et Pok-hiei. Ces quatre derniers ne nous sont connus que par le texte officiel de leurs sentences, tel qu’il est conservé dans les actes publics ; nous ignorons leurs noms de baptême. Voici quelques détails sur les deux autres.

Charles Tieng Tsiel-iang-i, fils du glorieux martyr Augustin Tieng, ayant, dès le bas âge, perdu sa mère, fut instruit de la foi chrétienne, et formé à la pratique de la religion, par les paroles et les exemples de son père. À une telle école, il fit de rapides progrès, et méprisant les honneurs auxquels sa naissance semblait devoir lui donner un accès si facile, il ne se proposa qu’un seul but : servir Dieu de toutes ses forces, l’aimer de tout son cœur, et, par là, assurer le salut de son âme.

Il avait environ vingt ans, quand éclata la persécution de 1801. Son père et son oncle ayant été enfermés à la prison du Keum-pou, Charles les suivit selon l’usage, et resta en dehors, près de la prison, pour tâcher de leur rendre quelques services, et d’adoucir leur captivité. Il ne quitta point ce poste jusqu’à la mort de son père. Pendant qu’il était là, les juges, à plusieurs reprises, renvoyèrent sommer de faire connaître tout ce qu’il savait des affaires du prêtre, et de déclarer le lieu où il s’était retiré, ajoutant que c’était le seul moyen de sauver la vie à son père. La tentation dut être bien violente pour un cœur comme celui de Charles, néanmoins il ne s’y laissa pas entraîner. On eut beau le mettre à d’horribles tortures ; on eut beau faire subir devant lui d’autres supplices à son père et à son oncle, il resta inébranlable, et ne dit pas un mot qui pût compromettre le prêtre ou la chrétienté. Sorti victorieux de cette épreuve, il continua à rester près de la prison, et quand son frère eut obtenu la couronne, il fut saisi lui-même et traduit devant le tribunal des crimes. Il ne faiblit pas un instant, ne témoignant qu’un désir, celui de suivre son père et, comme lui, de mourir pour Dieu. La captivité dura un peu plus d’un mois, pendant lequel ce jeune homme élevé dans l’abondance et la délicatesse dut, pour se procurer la nourriture, tresser des souliers de paille.

Le jour venu, il marcha résolument au supplice et présenta avec joie sa tête au bourreau. Son corps, recueilli par sa famille, fut enterré avec celui de son père à Ma-tsai. Augustin avait laissé une veuve et trois enfants ; Charles laissait aussi une jeune veuve et un fils. Leur maison et leurs biens ayant été confisqués, tous restaient sans ressources, et leurs parents, par crainte de la mort, semblaient redouter de leur venir en aide. Toutefois, un ancien ami d’Augustin ayant reconduit ces pauvres délaissés à Ma-tsai, on n’eut pas le courage de les chasser, et ils commencèrent dès lors une vie de gêne et d’épreuves, que la Providence rendit, comme nous le verrons plus tard, très-abondante en fruits de salut.

Pierre T’soi Pil-tsie-i, cousin germain du martyr Thomas T’soi, semble avoir, lui aussi, pris beaucoup de part aux affaires de la religion, en Corée. Il était de ceux qui, arrêtés en 1794, se rachetèrent par l’apostasie, mais reprirent bientôt la pratique de tous leurs devoirs religieux. Les efforts continus de son père pour le détacher du christianisme n’eurent aucun succès, et ne servirent qu’à éprouver sa vertu dans le creuset des persécutions domestiques, plus dangereuses souvent que les interrogatoires et les supplices officiels. Pierre fut saisi et emprisonné avec son cousin Thomas.

Celui-ci ayant été décapité, Pierre demanda la permission de sortir de la prison pour aller lui donner la sépulture. Ces derniers devoirs des enfants envers leurs parents, ou des membres d’une même famille entre eux, sont quelque chose de si essentiel, de si sacré aux yeux des Coréens, que les détenus pour délit civil sont presque toujours momentanément relâchés en pareil cas, et qu’il n’est pas rare de voir même les grands criminels et les condamnés à mort obtenir congé de s’absenter quelques jours. L’histoire de nos martyrs offre plusieurs exemples analogues. Pierre reçut donc cette permission, et le fonctionnaire par qui elle fut accordée, touché de commisération, lui insinua d’en profiter pour échapper par la fuite à une mort inévitable. Mais le généreux confesseur n’eut garde de suivre cette insinuation. « Je veux me venger du démon, disait-il à quelques amis, je veux réparer mon apostasie d’autrefois, et mon plus grand bonheur sera de donner ma tête, pour le témoignage de Jésus-Christ. » En conséquence, les cérémonies de l’enterrement terminées, il revint de lui-même, au terme fixé, se reconstituer prisonnier, et quelques jours après, eut la tête tranchée. Il avait alors trente-deux ans.

C’est aussi au commencement de la quatrième lune que fut mise à mort une jeune vierge, nommée Barbe Sim, du district de Koang-tsiou. Touchée des grands exemples qu’elle avait rencontrés dans la vie des saints, elle avait résolu de renoncer au mariage, et de consacrer à Dieu sa virginité. Elle vivait retirée, dans sa famille, et pratiquait la religion avec une ferveur exemplaire. Son frère, Sim Io-san, ayant été arrêté comme chrétien, elle dit un jour à ceux qui l’entouraient : « Mon frère m’attend, pour que nous soyons martyrs tous deux ensemble. » Cette parole n’attira point l’attention, mais ce jour-là même, les satellites se présentèrent en disant qu’ils venaient chercher la jeune chrétienne qui se trouvait à la maison. On leur répondit que certainement ils se trompaient, qu’il n’y avait personne, etc… ; mais ils étaient trop bien renseignés pour lâcher prise, ils s’obstinèrent et en vinrent aux menaces. Barbe, les entendant, dit à sa mère : « Ne vous contristez pas trop, et laissez-moi obéir à la volonté de Dieu. » Aussitôt, sortant de l’appartement des femmes, elle se présenta devant les satellites, et leur fit nettement sa profession de foi. Sur leur ordre, elle se prépara à les suivre, changea d’habits sans s’émouvoir, se laissa arrêter et conduire à la capitale, où sa constance dans la foi lui mérita, après vingt jours seulement d’épreuves, d’aller recevoir la double couronne du martyre et de la virginité. Elle eut la tête tranchée à l’âge de dix-neuf ans. Son corps fut recueilli par sa famille, et l’on assure que son visage n’avait aucunement changé, et que ses membres conservaient la flexibilité et la fraîcheur de la vie.

Le martyre suivant qui, selon toute probabilité, eut lieu presque le même jour, est pour nous d’un intérêt particulier. Chez les peuples chrétiens, on est tellement habitué à reconnaître l’égalité devant Dieu de tous les hommes quels qu’ils soient, grands ou petits, nobles ou roturiers, riches ou pauvres, que l’on est tenté de regarder cette notion comme toute naturelle. On oublie trop facilement que c’est Jésus-Christ seul qui nous a révélé cette égalité, en nous apprenant que tous nous sommes appelés à être fils de Dieu. Mais dans tous les pays infidèles, aujourd’hui en Corée comme autrefois à Rome et dans la Grèce, ce qui est naturel, c’est le mépris de l’homme pour l’homme ; l’égalité chrétienne, au contraire, est maintenant comme jadis, le dogme de l’Évangile le plus révoltant pour l’orgueil des païens. Aussi, pour l’instruction et l’édification des néophytes de Corée, Dieu daigna-t-il montrer sa souveraine indépendance dans la distribution de ses dons, en choisissant un de ses plus glorieux martyrs dans la classe la plus infime et la plus avilie du pays.

Alexis Hoang Il-koang-i, né à Hong-tsiou, dans le Nai-po, était de la caste des abatteurs de bœufs, caste tellement méprisée en Corée, que ceux qui en font partie sont mis au-dessous des esclaves. On les regarde comme des êtres dégradés, en dehors de l’humanité ; ils sont forcés de se faire des habitations à part, loin des villes ou villages, et ne peuvent avoir avec personne les relations ordinaires de la vie.

L’enfance et la jeunesse d’Alexis se passèrent dans sa famille, au milieu des insultes et des rebuts de tous, triste héritage que recueillent, de race en race, ceux de sa condition. La Providence, comme pour l’en dédommager, lui avait donné une intelligence remarquable, un esprit vif, un cœur ardent, un caractère plein de gaieté et de franchise. À peine fut-il instruit de la religion, qu’il l’embrassa de grand cœur, et pour la pratiquer plus librement, quitta son pays avec son frère cadet, et alla s’établir au loin, dans la province de Kieng-siang. Là, cachant son extraction aux païens, il avait plus de facilité pour communiquer avec les chrétiens. Ceux-ci connaissaient bien son origine, mais loin de lui en faire un reproche, ils s’empressaient par charité de le traiter en frère. Partout, même chez les nobles, il était reçu dans l’intérieur des appartements, sur le même pied que tous les fidèles ; ce qui lui faisait dire plaisamment que, pour lui, il y avait deux paradis, l’un sur la terre, à cause de la manière trop honorable dont on le traitait, vu sa condition, et l’autre dans la vie future.

De Kieng-siang, il passa plus tard à la capitale, et fut reçu dans la maison d’Augustin Tieng, où il vécut sur le pied ordinaire des domestiques, rendant au maître de la maison les services habituels. Sa ferveur, loin de diminuer, augmentait de jour en jour, et excitait l’admiration de tous. Au printemps de cette année, quelques jours avant l’arrestation d’Augustin, il était sorti pour acheter du bois, selon son office, quand, rencontré par les satellites, il fut pris et mené en prison. Il ne se laissa pas intimider et, d’un ton jovial, dit à ceux qui le conduisaient : « Vous me transportez de la préfecture de Namon-an à celle d’Ok-t’sien, qui est un lieu de délices, je vous suis très-reconnaissant de cet insigne bienfait. » Dans la langue coréenne, namon signifie bois, et ok veut dire prison. En nommant ces deux préfectures, Alexis faisait allusion à ce qu’au lieu d’acheter du bois, comme son maître le lui avait commandé, il se trouvait jeté en prison.

Dans les divers interrogatoires qu’il eut à subir, il répondit toujours noblement et avec une sainte liberté à tout ce que les juges lui opposaient, et ceux-ci, irrités de ce qu’un homme d’aussi basse condition ne les craignait pas, et refusait la vie qu’on lui offrait au prix de l’apostasie, lui firent endurer d’affreuses tortures. Alexis les supporta non-seulement avec fermeté, mais avec une joie toute céleste. « Dussé-je souffrir dix mille fois plus, criait-il, je ne renierai pas Jésus-Christ, faites de moi ce que vous voudrez. » Après l’avoir fait battre d’une manière si cruelle, qu’une de ses jambes en resta brisée et broyée, on le condamna à mort et on l’envoya pour être exécuté à Hong-tsiou, sa ville natale. Porté sur une litière en paille, parce qu’il ne pouvait plus marcher, il conserva, dans la route, malgré d’horribles souffrances, toute sa gaieté naturelle. Sa femme et son fils le suivaient pour le servir jusqu’au dernier moment, mais de peur qu’ils ne fussent pour lui le sujet de quelque tentation, il ne voulut jamais les laisser approcher. Le jour même de son arrivée à Hong-tsiou il fut décapité. Il avait alors quarante-cinq ans.

Les rares vertus d’Alexis, qui formaient un si touchant contraste avec la bassesse de son extraction, ont rendu son nom populaire parmi les chrétiens, et ils le citent encore aujourd’hui avec respect et admiration, comme un de leurs plus illustres confesseurs. Mais les païens de ce pays, et surtout les nobles, rient d’un air méprisant quand ils entendent dire qu’un homme de cette classe est l’honneur de la religion. Gentibus autem stultitiam ; la sagesse de Dieu a toujours été et sera toujours folie aux nations.

Quatre chrétiens du district de Koang-tsiou, dénoncés par des apostats, avaient été saisis à la même époque. C’étaient : Pak T’sioung-hoan-i ; Pak Ioun-hoan-i, frère aîné du précédent ; Sim Io san, le frère de la vierge martyre Barbe Sim, et Tso Tsai-tso. Après avoir été plusieurs fois interrogés et mis à la question par leur propre mandarin, ils furent, comme les autres chrétiens, expédiés à la capitale. Mais, quoiqu’ils fussent restés également fermes dans les tortures, le premier seul eut la tête tranchée ; les trois autres, pour des raisons qui nous sont restées inconnues, furent exilés séparément dans les provinces les plus reculées du royaume. Une tradition dit qu’une grande sécheresse étant survenue alors, le peuple murmura contre la cruauté de la régente, l’accusant de provoquer le courroux du ciel par tant de sang versé. La régente effrayée aurait commué la sentence de mort, quelques heures seulement avant qu’elle ne fût exécutée. Mais cette explication est inadmissible, car, après comme avant le procès de ces quatre chrétiens, la persécution continua avec la même fureur. Quoiqu’il en soit, Pak T’sioung-hoan-i, plus heureux que ses trois compagnons, fut décapité le 18 de la quatrième lune, à l’âge de trente-trois ans.

Le lendemain 19, ce fut le tour du P. Tsiou, dont nous devons reprendre l’histoire d’un peu plus haut.


Depuis l’entrée du prêtre en Corée, la police n’avait cessé de faire des perquisitions pour découvrir le lieu de sa retraite. On peut imaginer combien, après l’édit de persécution lancé par la régente, ces recherches devinrent plus actives. L’enfer semblait avoir révélé aux ennemis du christianisme cette parole de la sainte Écriture : «Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées, » tant ils mettaient d’acharnement à se saisir de l’unique pasteur des néophytes coréens. Aussi, voyant que sa position n’était plus tenable, que tous les jours on multipliait les tortures pour le faire dénoncer par les chrétiens, le P. Tsiou prit la résolution de retourner momentanément en Chine, afin de laisser passer l’orage, espérant que, son départ une fois connu, la persécution cesserait, ou au moins diminuerait de violence. Nous ignorons à quel moment il se mit en route, mais il paraît certain qu’il alla jusqu’à la ville de Ei-tsiou, sur la rive du fleuve qui sépare la Corée de la Chine, vis-à-vis de Pien-men. Arrivé là, par une inspiration secrète de la grâce divine, il abandonna son projet, et reprit le chemin de la capitale.

Sa situation et celle de ceux qui lui donnaient asile, devenant de plus en plus critique, un chrétien courageux alla en province lui préparer deux retraites sûres, et revint supplier Colombe Rang d’en prévenir le prêtre, se chargeant de le conduire lui-même, hors de l’atteinte des persécuteurs. Colombe répondit que c’était inutile, que le prêtre était trop bien caché pour avoir rien à craindre. Ce chrétien fil, à plusieurs reprises, de nouvelles instances, toujours sans succès, et fut lui-même obligé, quelques jours après, d’abandonner sa maison et de s’enfuir avec toute sa famille.

Augustin Tieng, dans les divers interrogatoires, n’ayant rien déclaré sur le prêtre. Colombe et Philippe le fils de son mari, furent interrogés à leur tour, et soumis à de cruelles tortures ; mais tous deux bien décidés à mourir, ne firent non plus aucune dénonciation. Alors le juge fit mettre à la question une des esclaves de Colombe, qui, vaincue par la souffrance, déclara toute la vérité, et en même temps fit connaître l’âge, la figure et la tournure du prêtre. Le juge dit alors à Colombe : « Ton esclave ayant tout dénoncé, il ne t’est plus possible de cacher la vérité ; déclare donc le lieu où s’est retiré cet homme. » Elle répondit : « Il est vrai qu’il est resté chez moi, mais il y a déjà du temps qu’il en est sorti, et j’ignore où il est maintenant. » En conséquence, on fit partout coller des affiches indiquant les récompenses promises à celui qui prendrait le prêtre, et l’on donna son portrait et son signalement que l’on fit circuler jusque dans les provinces éloignées.

Dans ce péril extrême, il restait au prêtre d’autant moins de chances d’échapper, que ses ennemis, peu scrupuleux sur le choix des moyens, travaillaient surtout à susciter des traîtres même parmi les chrétiens. On prétend qu’un mandarin feignit de se convertir, et parvint à connaître sa retraite. Quoi qu’il en soit, le P. Tsiou ne lui laissa pas le temps de venir l’y chercher. Il était alors dans le palais dont nous avons parlé, ou dans la maison attenante. Le 28 avril, 16 de la troisième lune, un peu après le son de la cloche qui permet de circuler dans la ville, il prit les habits d’un chrétien de cette maison et s’en revêtit. On lui demanda où il voulait aller, mais il répondit qu’il était inutile de le suivre, et sortit absolument seul. Un chrétien le suivait de loin pour savoir ce qu’il allait faire, mais le prêtre s’en apercevant, lui fit avec son éventail signe de s’en retourner. Le chrétien cependant continua à le suivre, quoique de plus loin ; et bientôt la foule qui circulait le lui ayant fait perdre de vue, il s’en revint chez lui.

Le P. Tsiou alla droit à la prison du Keum-pou. Les valets du tribunal lui ayant demandé qui il était et ce qu’il voulait : « Moi aussi, leur dit-il, je pratique la religion des chrétiens. J’ai entendu dire qu’elle est sévèrement prohibée par le gouvernement, et que chaque jour on fait périr des innocents en grand nombre ; comme ma vie serait désormais inutile, je viens vous demander la mort. C’est moi qui suis ce prêtre que vous cherchez en vain partout. Il paraît que dans votre royaume il n’y a pas un seul homme habile, puisque jusqu’à présent on n’a pu parvenir à me découvrir. » Il fut aussitôt saisi et mis en prison. Le président du tribunal lui demanda pourquoi il était venu en Corée, il répondit : « Je n’ai eu qu’un seul motif en y entrant, celui de prêcher la vraie religion, et de sauver par là les âmes de ce pauvre peuple. »

Pendant son procès, il eut une contenance digne de sa belle vie, répondant à tout avec gravité et prudence, sans laisser échapper un seul mot qui pût compromettre personne. Il composa même par écrit une longue et éloquente apologie de la religion chrétienne, qui eût sans doute fait impression sur ses juges, s’ils n’avaient été aveuglés par la passion et le parti pris.

Alexandre Hoang, dans ses mémoires, parlant de l’emprisonnement du P. Tsiou, s’exprime ainsi : « On lui mit seulement des entraves aux pieds, et on le soumit aux interrogatoires sans le torturer aucunement. On dit qu’il y a eu entre ses juges et lui beaucoup de dialogues mis par écrit ; je n’ai pu les voir, seulement j’ai appris que les païens disaient : Celui qui s’est livré se dit Européen. Quand on a fait d’abord mourir six chrétiens (ceux exécutés le 26 de la deuxième lune), on les accusait du crime de rébellion ; mais il paraît que dans sa prison, le prêtre a clairement fait voir que les chrétiens ne sont pas des rebelles. On rapporte encore que l’Européen n’a pas voulu mourir de suite, mais qu’il a demandé la permission de dire d’abord tout ce qu’il avait à dire, après quoi seulement on le ferait mourir. » Tous ces bruits semblent ne pas être complètement faux.

Les révélations de l’esclave de Colombe avaient fait connaître les rapports du prêtre avec le palais. Aussi, dès le lendemain ou surlendemain du jour où le P. Tsiou se fut livré (29 ou 30 avril), sans procès, sans interrogatoire, sans qu’aucune forme légale eût été observée, la régente prononça contre les princesses qui lui avaient donné asile, une sentence de mort dont voici les termes exprès :

« Pour l’affaire de Song, épouse du coupable In, emprisonné à la ville de Kang-hoa, et celle de Sin, épouse de Tarn, fils dudit coupable In.

« Il appert que la belle-mère et la belle-fille sont toutes deux perdues dans la mauvaise religion ; qu’elles ont communiqué avec l’infâme race des étrangers ; qu’elles ont vu le prêtre étranger et, sans craindre la sévérité des prohibitions, l’ont impudemment caché dans leur maison. En considérant des fautes si graves, il est manifeste pour tous qu’on ne peut les laisser même un seul jour entre le ciel et la terre. Qu’on leur donne donc le poison, et qu’on les fasse mourir ensemble. »

Cet ordre fut exécuté immédiatement, et quelques heures après, on porta le poison aux deux princesses chrétiennes. La tradition rapporte qu’elles refusèrent de le prendre elles-mêmes, afin de ne pas se rendre coupables du crime de suicide, et qu’on dut recourir à la force pour le leur faire avaler. Ainsi périrent victimes de leur foi et de la généreuse hospitalité qu’elles avaient donnée au prêtre persécuté, Marie Song et sa belle-fille Marie Sin. On n’a pas d’autres détails sur leur fin édifiante ; et les palais sont ici tellement fermés, tellement séquestrés de toutes relations extérieures, qu’il ne faut pas s’en étonner. Les longues infortunes de ces malheureuses princesses furent, dans les secrets desseins de la Providence, la cause de leur conversion et de leur bonheur éternel, car Dieu se plaît souvent à choisir ceux que le monde rejette. Elles eurent le mérite d’être constamment fidèles à la grâce, et de donner, par leur ferveur et leur résignation, aussi bien que par leur nom et leur dignité, un grand encouragement à la chrétienté naissante.

Leur mort entraîna naturellement celle de plusieurs servantes du palais, qui avec elles avaient embrassé la foi, et s’étaient dévouées au service du prêtre. Elles subirent la même condamnation, mais, d’après la tradition, elles durent aller recevoir le poison dans une maison réservée à cet effet en dehors de la petite porte de l’Ouest. Leur nombre et leur nom sont restés inconnus. Il est certain qu’il y en eut au moins deux martyrisées ; quelques-uns en portent même le nombre à cinq.

La condamnation des princesses amena par contre-coup celle du prince Ni In, époux de Marie Song, déjà exilé à Kang-hoa, par suite de la prétendue rébellion de son fils. Ses ennemis prétendirent que les rapports du prêtre avec les princesses, ne pouvaient avoir d’autre but que la machination de quelque complot monstrueux contre la sûreté de l’État, complot dont, sans aucun doute, le prince Ni In était le moteur secret. Ils publièrent cette odieuse calomnie dans une adresse présentée à la régente, et conçue en ces termes : « La femme du rebelle In, et la femme du rebelle Tam, retirées dans les profondeurs du palais, ont communiqué avec une mauvaise race. Après avoir d’abord préparé les voies, par le moyen de plusieurs infâmes esclaves, chaque nuit elles allaient et venaient : elles se sont intimement liées avec des êtres coupables ; puis, cachant et recelant les gens échappés à la justice, elles ont fait de leur demeure un repaire de rebelles. Leurs desseins et leurs ténébreux projets devaient enfin aboutir à une inexprimable monstruosité. Mais comment ceci pourrait-il être seulement l’œuvre de deux femmes ? Le moteur et l’agent de ces infâmes menées est certainement In lui-même. L’ordre de mettre à mort la femme de In et celle de Tam a été sans aucun doute, motivé par une sainte vertu qui veut affermir les principes généraux, et anéantir les complots des méchants. Mais si on laisse In, seulement un quart d’heure, entre le ciel et la terre, la position des rebelles restera la même qu’auparavant ; c’est pourquoi ou demande humblement que le poison soit aussi donné à In, et qu’on le fasse mourir. »

La régente n’eut garde de prendre la défense de ce malheureux prince calomnié, et, bientôt après, quoiqu’il fût frère du roi défunt, et n’eût jamais pratiqué la religion chrétienne, il reçut le poison envoyé officiellement de la cour, et dut le prendre de ses propres mains.

Revenons au procès du P. Tsiou. Il paraît que les ministres tinrent plusieurs fois conseil à son sujet, avant de prendre une résolution définitive. Quelques-uns opinaient pour le renvoyer en Chine, et le faire remettre entre les mains de l’Empereur, d’après une convention internationale portant que « tout sujet de l’un des deux royaumes, qui sera trouvé sur le territoire de l’autre, doit être renvoyé à son propre souverain. » Malgré ce texte formel, le plus grand nombre, ne pouvant se résigner à laisser ainsi impuni le chef d’une religion qu’ils poursuivaient avec rage, votèrent pour le mettre à mort, et obtinrent le consentement de la régente. Voici dans quels termes celle-ci fit rédiger la sentence.

« Le 19 de la quatrième lune. Affaire du coupable Tsiou Moun-mo, de l’affreuse race des étrangers. Lui-même s’appelle Maître de religion et père spirituel. Cachant avec soin son ombre et les traces de ses pas, il a surpris et trompé une foule d’hommes et de femmes, et établi la règle de conférer le baptême. Tout ce qu’il dit n’est qu’une suite de paroles vaines et mensongères. Pendant sept a huit ans, il a détourné dans une fausse voie l’esprit du peuple, et, semblable à une inondation sans cesse croissante, sa doctrine, en se répandant, est devenue une calamité inquiétante, car ceux qui la suivent doivent nécessairement arriver à un état bien au-dessous de celui des sauvages et des animaux. Mais voici que, par un heureux destin, le ciel se chargeant de le poursuivre, le coupable s’est livré lui-même aujourd’hui. Ayant échappé aux satellites, il y a quelques années, il a continué depuis à répandre autour de lui et au loin ses fausses doctrines ; maintenant qu’il a été mis en prison, le peuple de la capitale et des provinces peut facilement reconnaître son illusion. Si l’on considère sa condition, il n’est que d’une origine basse et méprisable ; sa conduite est uniquement celle d’un fourbe et d’un artificieux. Pour sa punition, nous pensons qu’il est convenable de lui appliquer la loi militaire. On le conduira donc au tribunal militaire, pour qu’il soit exécuté selon les formes en usage, et que son supplice fasse impression sur la foule. Nous en chargeons le général du poste nommé O Iang-tsieng. Telle est notre volonté. »

Ce général, nous ne savons pour quel motif, ne voulut pas se charger d’une semblable mission. Il feignit une maladie qui l’empêchait de sortir, et un autre général fut nommé pour le remplacer. Au moment de sortir de la prison, le prêtre reçut la bastonnade sur les jambes, selon l’usage constant en pareille circonstance. Ensuite, il se rendit avec allégresse vers le lieu des exécutions militaires nommé No-teul, ou encore Mi-nam-to, situé à une lieue de la ville. Porté en litière, il dominait ceux qui l’entouraient, et en passant sur la place du marché, il regarda paisiblement toute la foule des curieux, puis dit qu’il avait soif et demanda du vin. Les soldats lui en donnèrent une tasse qu’il but en entier.

Lorsqu’il fut arrivé au lieu du supplice, on lui fixa une flèche dans chaque oreille, et on lui présenta le résumé de son procès, avec la sentence, pour qu’il prit lecture de ces diverses pièces. Quoique cet écrit fût fort long, il le lut en entier avec le plus grand calme, puis élevant la voix, il dit au peuple assemblé : « Je meurs pour la religion du Seigneur du ciel. Dans dix ans, votre royaume éprouvera de grandes calamités, alors on se souviendra de moi. » On le fit promener trois fois, selon l’usage, autour de l’assemblée ; puis, le général commandant les évolutions voulues, il s’agenouilla, joignit les mains, inclina avec bonheur la tête, qui bientôt tomba sous le glaive. C’était le 19 de la quatrième lune (31 mai 1801), jour de la sainte Trinité, à l’heure appelée sin-si c’est-à-dire de 3 à 5 heures du soir. Le P. Tsiou avait alors trente-deux ans.

Pendant les longs préparatifs de l’exécution, le ciel, auparavant pur et serein, s’était tout à coup couvert de nuages épais, et un ouragan terrible éclata sur le lieu du supplice. La violence du vent, les roulements répétés du tonnerre, une pluie mêlée de houe et tombant par torrents, des ténèbres épaisses que les éclairs sillonnaient de toutes parts, tout contribuait à glacer d’épouvante les acteurs et spectateurs de cette scène sanglante. Mais à peine l’âme du saint martyr se fut-elle envolée vers Dieu, que l’arc-en-ciel parut, les nuages se dissipèrent et la tempête s’apaisa soudain. On eût dit que le soleil, après s’être voilé pour ne pas être témoin du crime des bourreaux, reprenait tout son éclat pour célébrer le triomphe de leur victime. Les spectateurs, païens et chrétiens, virent dans cette coïncidence si étrange, une preuve de la sainteté du missionnaire. « Le ciel n’est pas indifférent au sort de ce condamné, disaient les païens, frappés de stupeur, puisqu’il fait apparaître des signes aussi effrayants. »

La tête du martyr resta suspendue, et son corps exposé, au lieu de l’exécution, pendant cinq jours et cinq nuits, et, pendant tout ce temps on en garda strictement les approches, sans que personne eût la permission d’y pénétrer. On prétend que chaque nuit des arcs-en-ciel, ou des lumières éclatantes paraissaient sur le corps. Quoi qu’il en soit de ces faits, il est certain, et c’est une tradition unanime des chrétiens et des païens consignée dans plusieurs mémoires du temps, qu’il se passa alors des phénomènes extraordinaires, dont beaucoup de païens furent fortement impressionnés. Plusieurs chrétiens affirment qu’il n’est pas rare d’en entendre parler, encore aujourd’hui. Enfin le général donna ordre d’enterrer le corps, et on continua de le garder comme auparavant. Les chrétiens avaient bien remarqué le lieu, dans l’intention de transporter bientôt ailleurs les restes du martyr ; mais les gardiens, ennuyés de leurs veilles continuelles, allèrent l’enterrer secrètement dans un autre endroit. Depuis, les chrétiens ont eu beau le chercher, jusqu’à présent on ignore le lieu où reposent les précieuses reliques du premier missionnaire de la Corée.

Le souvenir du P. Jacques Tsiou est encore vivant dans le cœur des fidèles coréens, qui ne parlent qu’avec une profonde vénération de son zèle, de sa prudence, de sa vie mortifiée, de ses travaux et de sa mort. L’évêque de Péking avait dit en l’envoyant, qu’il perdait son meilleur sujet ; et, en effet, le P. Tsiou joignait à de grands talents, et à une connaissance approfondie des caractères chinois, une science de la religion, et une vertu peu communes. Il fit, en tout et toujours, honneur à la religion dans ce pays. Son extérieur digne, sa contenance noble et sa grande bienveillance, lui avaient gagné tous les cœurs. Condamné d’abord pendant plusieurs années, à une retraite absolue, et à la fin, obligé de cacher toutes ses démarches avec les plus grandes précautions, il eut occasion d’acquérir de nombreux mérites devant Dieu, et, par sa fidélité, d’obtenir la grâce martyre.

La tradition des chrétiens assure qu’il prédit presque au moment de sa mort, que, dans trente ans, des prêtres rentreraient en Corée. Ce ne fut en effet qu’après trente-deux ans d’attente que les chrétiens reçurent de nouveaux missionnaires.

Il reste un ouvrage composé en chinois, et traduit en coréen, que l’on a toujours attribué au P. Tsiou, et qui paraît véritablement avoir été composé par lui. C’est un Guide pour le Carême et le Temps de Pâques, dans lequel sont expliquées d’une manière claire et très-précise, les dispositions qu’il faut apporter aux sacrements de pénitence et d’Eucharistie : ce livre rend encore aujourd’hui service aux chrétiens de Corée.

Les habits, le chapeau du prêtre, et deux images qui lui avaient appartenu furent longtemps conservés avec un soin jaloux par les néophytes. Pierre Sin dit, dans ses mémoires, que plusieurs fois ces reliques échappèrent à l’incendie, d’une manière qui tient du prodige ; aujourd’hui, à la suite des dernières persécutions, on ne sait plus ce qu’elles sont devenues.

Pour s’éviter des difficultés avec la Chine, le gouvernement coréen avait, au moment de l’exécution du P. Tsiou, fait répandre le bruit qu’il était originaire de Tsiei-tsiou (île de Quelpaert). Plus tard, comme nous le verrons, dans la lettre écrite à l’empereur, au nom du roi, on avoua qu’il était chinois, en protestant que son origine n’avait été connue qu’après sa mort, par les déclarations subséquentes de ses complices. On eut soin d’accompagner cet aveu de l’envoi d’une forte somme d’argent destinée à calmer la colère de l’empereur, et l’affaire n’eut pas de suites.

  1. En Corée, les jeunes gens n’ont pas le droit de porter chapeau avant leur mariage. Ils vont tête nue, les cheveux pendants, et liés en une seule tresse. À l’époque du mariage seulement, ils les relèvent et les nouent au sommet de leur tête.