Histoire de l’Église de Corée/Partie 1/Livre 4/03

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Librairie Victor Palmé (1p. 297-324).

CHAPITRE III.

Nouveaux voyages à Péking. — Martyre de Pierre Tsio et de sa femme Thérèse, en 1819 — Persécution de 1827 : les confesseurs de Tsien-tsiou.


Au milieu des angoisses et des dangers de la persécution, les chrétiens de Corée sentaient plus vivement que jamais la nécessité d’obtenir des prêtres, et multipliaient les tentatives pour arriver à ce but si désiré. En voyant les sacrifices qu’ils s’imposèrent, les efforts qu’ils ne cessèrent de renouveler, efforts et sacrifices si longtemps inutiles, nous ne pouvons mieux les comparer qu’aux juifs fidèles appelant de tous leurs vœux la venue du Messie, et trouvant dans cette attente, l’unique consolation aux maux qui accablaient leur patrie. Comme eux, les néophytes coréens comprenaient que le salut ne pouvait leur venir que de l’envoyé de Dieu. Bien que peu instruits, ils connaissaient assez la religion pour savoir que les sacrements institués par Jésus-Christ sont nécessaires pour former et maintenir de véritables chrétiens ; et cela seul nous explique leur invincible persévérance à réclamer des pasteurs, que le malheur des temps ne permettait pas de leur envoyer. Vers la fin de 1816, on parvint à préparer une nouvelle députation à l’évêque de Péking, et Paul Tieng, porteur des supplications et des vœux de ses frères, se chargea, pour la première fois, de cet office d’ambassadeur qu’il devait ensuite si fréquemment remplir. Déjà nous avons eu à citer quelques-uns de ces chrétiens courageux qui, au péril de leur vie, avant l’arrivée du P. Tsiou en Corée, pendant son séjour, et après son martyre, entretinrent ou renouèrent les communications avec l’église de Chine ; mais aucun d’entre eux n’est resté aussi populaire que Paul Tieng, qui, pour le salut de tous, se dévoua à cette œuvre avec un zèle et une énergie indomptable. Voici quelques détails sur son histoire.

Né en 1795, Paul descendait d’une des plus illustres familles de la Corée, et ses ancêtres avaient souvent été honorés des grandes dignités du royaume. Mais son plus beau titre de noblesse était d’être le fils du célèbre Augustin Tieng Iak-tsiong, et le frère cadet de Charles Tieng, qui avaient tous les deux, en 1801, souffert la mort pour rendre témoignage à Jésus-Christ. À cette époque, la femme et les enfants d’Augustin avaient été emprisonnés. Mis plus tard en liberté, ils furent reconduits à Ma-tsaï par un païen, parent éloigné d’Augustin. Là, abandonnés sans ressources, sans nourriture, ils furent secourus par un homme du peuple, auquel, plus tard, Paul put payer sa dette de reconnaissance. Lors de la mort de son père et de son frère, Paul était âgé seulement de six ou sept ans ; son jeune âge l’avait fait épargner, ou plutôt Dieu le réservait pour l’exécution de ses desseins. Baptisé dans son enfance par le P. Tsiou, et couvert, pour ainsi dire, du sang des martyrs, il persista avec sa mère et ses sœurs dans la pratique fidèle de ses devoirs religieux. Mais la famille Tieng que la persécution avait proscrite et ruinée, et dont plusieurs membres étaient encore en exil, tremblait au seul nom du Christianisme, et ne pouvait leur pardonner la pensée de vouloir continuer de semblables exercices. Elle fit donc tous ses efforts pour empêcher Paul et les siens de vaquer désormais au service de Dieu. Reproches amers, menaces, mépris, dérisions, mauvais traitements même, tout fut mis en jeu. Paul tint bon toutefois contre ces indignes menées, et persévéra envers et contre tous. Il fallait que le malheur et les contradictions vinssent éprouver et fortifier cette âme d’élite dont toute la vie devait se passer dans les peines et les sacrifices.

Cependant, il ne restait plus dans la maison aucun livre religieux, et Paul ne put acquérir qu’une instruction bien superficielle, par les explications orales de son excellente mère. Toute communication avec les chrétiens lui étant strictement interdite, il gémissait en silence, songeait aux moyens de s’instruire, et surtout, priait avec ferveur. Arrivé à l’adolescence, il eût pu, malgré la ruine de sa maison, trouver facilement quelque parti honorable, à tout le moins parmi les familles qui avaient été proscrites comme la sienne ; et les belles qualités de l’esprit et du corps dont il était doué, l’eussent mis à même de subvenir aisément à ses besoins, tout en pourvoyant au salut de son âme. Mais son grand cœur était loin de songer au mariage ; ses nobles penchants le portaient plus haut ; sa seule pensée, sa seule ambition était de travailler à l’introduction des prêtres, et, en se sauvant lui-même, de procurer, quoi qu’il en dût coûter, le salut de ses frères dans la foi.

Ne pouvant supporter plus longtemps les vexations de sa famille, il prit la résolution de s’évader, et laissant momentanément à la garde de Dieu sa mère et sa sœur, il se retira chez deux pauvres chrétiens, près desquels il mena quelque temps une vie excessivement pénible. Sans aucune ressource, sans habits, souvent même sans riz, comme ses généreux hôtes, il lit de rapides et sérieux progrès dans la pratique de la morfification chrétienne. Il voulut ensuite aller trouver au lieu de son exil, à Mou-san, Justin Tsio Tong-siem-i, dont il avait bien des fois entendu vanter le grand cœur, les talents et les vertus, afin d’étudier un peu auprès de lui les lettres chinoises, dont la connaissance était nécessaire pour l’exécution de ses projets. Il ne s’agissait de rien moins que d’une distance de mille lys, et la dernière partie de la route devait se faire à travers des pays presque déserts. Paul n’avait pas encore vingt ans ; il n’avait jamais voyagé ; il était seul, sans amis, sans argent, sans guide. Les difficultés, les dangers de cette entreprise auraient effrayé un cœur moins résolu que le sien. Mais sa vigueur physique extraordinaire semblait lui permettre de tout oser, et comptant sur le secours de Dieu, il partit à l’aventure. Après des fatigues et des souffrances indicibles, il arriva heureusement à la ville de Mou-san. Généreusement reçu par le noble exilé, qu’il était venu trouver de si loin, il resta près de lui pendant plusieurs mois, se livrant sans relâche à l’étude de la religion et des lettres chinoises. Puis, encouragé par lui dans ses grands desseins, il revint et se mit de suite en relation avec les chrétiens de la capitale, pour obtenir les moyens de faire le voyage de Péking. Il trouva de l’écho dans tous les cœurs, et les préparatifs furent terminés pour la fin de l’année 1816.

Malgré son extrême jeunesse, Paul était déjà un homme mûr, prudent, et capable de réussir dans tout ce qu’il entreprendrait. Comme son prédécesseur Jean Ni Ie-tsin-i, il dut cacher ses titres de noblesse, et se mettant au service des interprètes, comme simple valet, il partit à pied, et fit heureusement le voyage, aller et retour. Les détails de son expédition ne nous sont pas connus ; mais, cette fois encore, l’Église de Corée n’obtint ni prêtre, ni promesse positive pour l’avenir. Néanmoins, la voie était ouverte à Paul ; il s’était, par la réception des Sacrements, confirmé dans sa résolution ; il avait soigneusement étudié le chemin, et nous le verrons, pendant de longues années, renouveler ses tentatives, et poursuivre obstinément la réalisation de ce projet, qu’il considérait comme sa vocation spéciale.

Souvent, dans la suite, Paul racontait la protection toute particulière de Dieu, dont il fut l’objet à son retour du premier voyage. Son pied-à-terre, à la capitale, était chez Pierre Tsio Siouk-i, et c’est là qu’il devait se rendre en arrivant. Ayant pris des bêtes de somme à la ville d’Ei-tsiou, sur la frontière de Corée, pour porter son bagage, il devait arriver à Séoul en un nombre de jours déterminé. Le hasard, ou plutôt la Providence, voulut qu’un de ces animaux fût blessé à la jambe, ce qui retarda d’un jour sa marche et son arrivée. Bien lui en fut, car, en dehors des portes, il rencontra des chrétiens postés pour l’avertir que Pierre Tsio et toute sa famille avaient été arrêtés la veille par les satellites. S’il fût venu au jour marqué, il eût été infailliblement la proie des persécuteurs ; ses dépêches et tous ses effets eussent été saisis avec lui, et, il eût, selon toute probabilité, partagé le sort de ces confesseurs dont nous devons maintenant parler.

Pierre Tsio Mieng-siou, plus connu sous son nom légal de Siouk-i, naquit au district de Iang-keun. Il était de la noble famille des Tsio, et proche parent du célèbre Justin Tsio, que Paul Tieng visita dans son exil. Jeune encore quand éclata la grande persécution de 1801, Pierre se retira avec ses parents dans la famille de sa mère qui habitait la province de Kang-ouen, et y vécut plusieurs années. En grandissant, il fit paraître des talents remarquables, un caractère bon et complaisant, et une gravité au-dessus de son âge. Mais le manque d’instruction suivie et de communication avec les autres chrétiens, les craintes continuelles qui ne cessaient d’assaillir les néophytes et de paralyser leur bonne volonté, avaient affaibli sa foi, et lui faisaient négliger ses pratiques habituelles. Heureusement, son mariage ayant été conclu avec Thérèse Kouen, les exhortations de cette fervente épouse le réveillèrent, et firent de lui un excellent chrétien.

Thérèse Kouen était la fille d’un des premiers et des plus zélés propagateurs de la religion en Corée, François-Xavier Kouen Il-sin-i. Née au district de Iang-keun, elle reçut dès l’enfance le bienfait de l’instruction religieuse. À l’âge de sept ans, elle perdit sa mère et, deux ans plus tard, vit périr son père à la persécution de 1791. Les germes de vertu, déposés dans son cœur, étaient déjà si développés, qu’elle sut dès-lors modérer la violence des impressions de la nature, en supportant pour Dieu cette double perte. Thérèse était la plus âgée de quatre enfants que la mort de Xavier laissait orphelins. Ils vécurent ensemble, se soutenant mutuellement ; et, la douceur, la complaisance, la charité de Thérèse contribuèrent beaucoup à conserver entre eux une paix sans nuage. Avec l’âge, ses belles qualités du cœur et de l’esprit, jointes à une rare beauté, la firent remarquer de tous ; mais, elle-même, méprisant ces avantages temporels, pensait dès lors, dans la ferveur de son amour pour Dieu, à lui consacrer sa virginité ; et sa résolution s’affermit encore quand elle eut le bonheur de recevoir les sacrements de la main du P. Tsiou. Thérèse était âgée de dix-huit ans, quand, par suite de la grande persécution, ses frères furent envoyés en exil et sa famille entièrement ruinée. Toutefois elle ne laissa échapper aucune plainte, et, n’ayant plus d’appui en ce monde, elle se retira à la capitale avec un de ses neveux, toujours décidée à refuser le mariage. Bientôt ses parents la voyant sans ressources, et craignant les clameurs des païens si elle restait seule, lui firent considérer les dangers de cet état dans les tristes circonstances où elle se trouvait, et, à la fin, elle se rendit à leurs observations bien qu’à contre-cœur.

Elle fut donc, à l’âge de vingt et un ans, donnée à Pierre Tsio, qu’elle savait être un chrétien assez tiède. Les usages du pays ne lui permettant pas de parler tout d’abord librement à son mari, elle prépara un écrit où elle faisait ressortir la beauté de la virginité, et l’exhortait à garder avec elle la continence. Elle lui remit ce papier, aussitôt qu’ils furent seuls dans la chambre nuptiale ; chose extraordinaire, Pierre, subitement changé, accéda à ses désirs, et ils se promirent de vivre comme frère et sœur. Thérèse vit là, et avec raison, une preuve manifeste du secours de Dieu, et ne cessa de l’en remercier. Les deux époux vivant ensemble dans une harmonie parfaite, la foi de Pierre fut bientôt ranimée par l’insigne vertu et les paroles pénétrantes de sa pieuse épouse, et en peu de temps, il devint un tout autre homme.

Lorsque la tranquillité fut complètement rétablie, il transporta sa famille à la capitale, où il continua de se livrer à toutes sortes de bonnes œuvres. Leur pauvreté était grande, et souvent ils manquaient du nécessaire. Tous deux néanmoins supportaient avec joie les privations ; et, à force d’économie, ils trouvaient encore moyen de faire l’aumône à de plus pauvres qu’eux. Pierre, tout appliqué à la prière et aux méditations, versait souvent des larmes abondantes au souvenir de ses péchés. Voyait-il quelque chrétien dans la tiédeur, il en était sensiblement affligé, et s’empressait de le réveiller par des exhortations que Dieu rendait presque toujours efficaces. Il instruisit et convertit beaucoup de païens, et, par son zèle à baptiser les enfants en danger de mort, procura le salut éternel à un grand nombre de ces pauvres créatures. Chrétiens et païens se faisaient un plaisir de l’entendre, et se présentaient sans cesse en foule pour profiter de ses leçons. Ne se mêlant jamais à aucune des affaires du monde, il n’avait d’application que pour les choses de la religion, et son but principal était de rendre possible l’introduction d’un prêtre en Corée. Il y travailla longtemps de toutes ses forces, et quand Paul Tieng dut faire le voyage de Péking, il se chargea de presque tous les préparatifs. Il serait difficile de redire les peines et les ennuis qu’il eut alors à supporter, sans jamais faire paraître la moindre impatience ou le moindre découragement.

Thérèse, de son côté, n’était pas moins assidue à faire tout le bien qui était en son pouvoir. Jalouse avant tout de son avancement spirituel, elle s’efforçait de se le procurer par divers exercices de mortification ; elle jeûnait habituellement deux fois par semaine, et mêlait très-souvent à son riz, en secret, de la cendre ou de la poussière. Presque toujours maladive, elle supportait ses douleurs avec joie, s’unissant à Jésus-Christ souffrant et crucifié, et s’appliquant à l’oraison avec tant de ferveur, qu’elle en oubliait tous les besoins du corps, et souvent ne pensait ni à manger ni à dormir. Plus d’une fois les gens de la maison durent la rappeler à elle-même. Elle ne donnait que quelques heures au sommeil, et partageait tout son temps entre la prière, la lecture des livres de religion, et l’instruction ou la consolation du prochain. Elle était toujours disposée à répondre à quiconque s’adressait à elle pour demander quelque explication ou quelque conseil, et tous ceux qui l’entendaient s’en retournaient chez eux satisfaits, touchés et édifiés.

Le démon ne pouvait voir d’un œil tranquille tant de vertu et de zèle. Aussi, pendant les quinze ans que Pierre et Thérèse vécurent ensemble dans la continence, leur suscita-t-il de violentes tentations pour les faire renoncer à leur sainte résolution. Pierre surtout fut, à différentes reprises, sur le point de violer sa promesse ; mais, chaque fois, Thérèse sut par de bonnes paroles le faire revenir à ses premiers sentiments ; aussi tous deux ne cessaient d’en rendre au Seigneur de ferventes actions de grâces. Ils s’étaient ainsi longuement préparés par l’exercice de toutes les vertus, quand Dieu permit qu’ils fussent mis à l’épreuve des grandes tribulations. Vers la fin de la troisième lune de l’année tieng-t’siouk (1817), au moment où l’on attendait de jour en jour le retour de Péking de Paul Tieng, un calendrier ecclésiastique fut saisi sur Pierre Tsio, ou selon d’autres, sur un nouveau catéchumène qu’il instruisait alors et qui l’aurait dénoncé. Quoi qu’il en soit, ce calendrier ayant été porté au grand juge criminel, celui-ci expédia immédiatement ses satellites pour arrêter Pierre. Thérèse ne voulant pas se séparer de son mari, ni le laisser seul dans une position aussi critique et aussi décisive, le suivit et se constitua prisonnière avec lui.

Pierre fut mis à la question, et, selon l’usage, on lui demanda d’apostasier, de donner ses livres et de dénoncer ses complices. Il tint ferme au milieu des tortures, et ne laissa pas échapper une seule parole qui pût compromettre qui que ce fût. Le juge voulut d’abord par la douceur amener Thérèse à apostasier pour sauver sa vie. C’était bien peu connaître le grand cœur de cette femme courageuse. Elle répondit avec calme et fermeté : « Dieu étant le père de tous les hommes et le maître de toutes les créatures, comment voulez-vous que je le renie ? On ne pardonnerait pas dans le monde à quiconque renierait ses parents ; à plus forte raison ne doit-on pas renier celui qui est notre Père à tous. » On en vint donc aux supplices, mais elle les supporta avec joie ; son visage ne changeait même pas de couleur, et le mandarin vit de suite qu’il n’obtiendrait pas aisément sa soumission. Dans les interrogatoires faits aux deux époux, elle répondait toujours la première, sans laisser à son mari le temps de prendre la parole, et eut pour cela de plus violents supplices à subir.

Dieu permit qu’ils eussent, pendant tout ce temps, une fidèle compagne de leur captivité et de leurs souffrances, Barbe-Madeleine Ko. Celle-ci était d’une famille du peuple, du district de Tsoi-rieng, province de Hoang-hai. Étant encore païenne, elle suivit son mari condamné à l’exil à la ville de Mou-san, et y rencontra Justin Tsio Tong-siem-i, par qui elle fut instruite de la religion. Son mari étant mort dans cette ville, Barbe, sans être arrêtée par la distance et les difficultés, fit reporter son corps au tombeau de ses pères ; puis, considérant que rien ici-bas n’est comparable au service de Dieu et au salut de l’âme, elle se rendit à la capitale où, après de longues recherches, elle trouva enfin la maison de Pierre Tsio, qu’elle avait vu à Mou-san, pendant la visite qu’il fit à son parent Justin. Au comble de ses désirs, elle resta près de lui, comme servante, assidue à s’instruire et pratiquant la religion de tout son cœur. Quand Pierre et Thérèse furent arrêtés, à la troisième lune, elle ne voulut pas se séparer d’eux et les suivit à la prison, où elle eut à subir les mômes interrogatoires et les mêmes supplices. Elle sut imiter leur constance, et partagea leur sort jusqu’à la fin.

Cependant le procès de ces trois confesseurs traînait en longueur. Le juge ne se pressait pas de porter la sentence, et semblait vouloir les laisser pourrir dans des cachots infects. Ils y restèrent plus de deux ans, se consolant par la pratique fidèle de leurs devoirs religieux, et attendant avec patience l’accomplissement de la volonté divine. C’est alors surtout que Thérèse fit paraître sa force d’âme et son ardent amour de Dieu. Toujours gaie et heureuse, elle faisait sa joie des souffrances, conservait un visage calme et serein, et semblait pour les autres un ange consolateur. Elle disait souvent : « À moi pécheresse, Dieu avait déjà bien voulu accorder la trop grande faveur de garder la virginité, et voici qu’il daigne encore m’appeler au bienfait du martyre. C’en est trop. Comment pourrais-je le remercier dignement ? » Un jour son mari, dans une tentation de découragement, lui dit que de tels supplices n’étaient plus supportables. Aussitôt Thérèse s’efforça de le ranimer, avec ces paroles énergiques et insinuantes qu’elle savait si bien trouver dans son cœur. « Si vous manquez cette belle occasion, ajouta-t-elle, et que vous conserviez la vie, que pouvez-vous donc espérer de si beau dans le monde ? Ne vaut-il pas mille fois mieux que nous soyons martyrs ensemble, le même jour, pour Dieu ? » Depuis ce temps, Pierre ne fut plus ébranlé. Il écrivit même, de sa prison, plusieurs lettres pleines des plus beaux sentiments de foi, et qui édifièrent beaucoup ceux qui en prirent lecture. Malheureusement, aucune de ces lettres n’est parvenue jusqu’à nous. Le détail des supplices que les prisonniers eurent à subir à différents intervalles est également perdu. Nous savons seulement que, fermes jusqu’à la fin, ils méritèrent de donner leur vie pour Jésus-Christ et furent tous trois décapités, à la capitale, le 21 de la cinquième lune[1] de l’année kei-mio (1819), après vingt-sept mois de prison. Pierre avait alors trente-trois ans, Thérèse trente-six ans, et Barbe-Madeleine plus de soixante ans. Une chrétienne qui vivait encore il y a quelques années, vit le corps de Thérèse après son exécution ; il portait les traces de trois coups de sabre, et lui parut d’une beauté merveilleuse. Les corps de ces martyrs ne purent être recueillis qu’un mois après ; il ne restait plus que les ossements. La chevelure de Thérèse, déposée en désordre dans un panier d’osier, fut conservée chez Sébastien Nam, martyr en 1839, et plusieurs témoins ont attesté que lorsqu’on ouvrait le panier, il en sortait un parfum qui embaumait toute la chambre.

C’est ainsi que les deux époux, Pierre et Thérèse, eurent le bonheur d’être unis dans la mort comme dans la vie, de joindre le lis de la virginité à la palme du martyre. C’est la seconde fois que nous rencontrons en Corée ce fait remarquable, rare d’ailleurs dans l’histoire de l’Église. Que ne doit-on pas attendre d’un peuple chez qui la religion, à peine établie, imparfaitement connue, sans prêtres, sans sacrements, sans sacrifices, produit néanmoins de telles âmes et fait de pareils prodiges !


Les trois martyrs précédents ayant refusé de faire aucune dénonciation, personne ne fut compromis dans leur procès, et il n’y eut pas alors d’autres arrestations à la capitale. Mais nous avons à en mentionner quelques-unes dans les provinces. En 1817, à la dixième lune, les satellites de Haï-mi, on ne sait à quelle occasion, se présentèrent subitement au village de Pai-na-tari, district de Tek-san, et enchaînèrent un certain nombre de chrétiens, qu’ils conduisirent à Haï-mi. Cette persécution, qui ne s’étendit pas au delà de quelques districts voisins, ne nous est pas connue dans ses détails. Les mémoires du temps sont presque muets, et les témoignages que l’on a pu recueillir laissent à désirer par leur manque de précision. Cela tient principalement à ce qu’il n’y eut pas d’exécution capitale ; car les chrétiens, dans leurs relations écrites, s’occupent généralement beaucoup plus des martyrs mis à mort par la main du bourreau, que de ceux qui périssaient tout aussi glorieusement dans les prisons ou sur la route de l’exil. Peut-être aussi la position isolée de Haï-mi et le peu d’importance relative du procès ont contribué à l’oubli dans lequel est tombée cette affaire. Il n’y eut qu’une trentaine de chrétiens arrêtés, et la plupart achetèrent immédiatement leur liberté par l’apostasie. Quelques autres restèrent fermes, et eurent la grâce de persévérer jusqu’à la mort. Voici ce que l’on sait de plus certain sur les principaux d’entre eux.

Pierre Min Tsiem-tsi, natif du district de Kiel-sieng, avait toujours fait sa principale occupation d’instruire et d’exhorter les autres chrétiens. Après avoir habité quelques années à Soiak-kol, au district de Mok-tsien, il émigra à Pai-na-tari, et se mit de suite, selon sa coutume, à catéchiser les gens de ce village. Sa charité et l’exemple de ses vertus lui attirèrent bientôt l’estime et l’affection de tous. Pris à la dixième lune, il ne se laissa ébranler ni par les supplices, ni par la défection de ses compagnons de captivité. Une de ses belles-sœurs, nommée Anne, qui était veuve depuis quelque temps, fut arrêtée avec lui et imita son courage. Après environ deux mois de souffrances, tous deux moururent de faim en prison. Ils avaient l’un et l’autre plus de soixante ans. Une tradition rapporte qu’Anne avait six doigts à une main.

Joseph Siong T’sien-tsi, oncle de Philippe Siong T’sioun-hoa, était, au moment de son arrestation, d’un âge très-avancé. Pauvre et sans famille, il vivait comme domestique chez d’autres chrétiens, aimé de tous ceux qui le connaissaient, à cause de son caractère doux, simple et dévoué. Il ne voulut pas renier sa foi, et mourut aussi dans la prison de Haï-mi.

Un autre chrétien, dont on ignore le nom, après avoir confessé généreusement Jésus-Christ, attendait, dans cette même prison, la décision finale du mandarin. Les satellites, qui cherchaient à obtenir de lui la dénonciation d’un de ses parents, homme très-riche, dont ils voulaient piller la maison, le torturaient continuellement en secret. Il résolut d’échapper, coûte que coûte, à leurs mauvais traitements ; et un jour, la fuite lui paraissant possible, il s’arracha le poignet par lequel il était enchaîné, parvint à tromper la vigilance des gardiens, s’évada, et se cacha chez une famille chrétienne, où il ne mourut que longtemps après.

Joseph San Ien-ouk-i, né dans le district de Hong-tsiou, se distingua par son intrépidité à confesser la foi, aussi bien que par sa constance dans les supplices. C’était un homme doux, humble, charitable envers le prochain, et surtout très-exact dans la pratique de ses devoirs religieux. Souvent il témoignait le désir de donner sa vie pour Dieu. Lorsqu’il eut été pris et conduit à Haï-mi, le juge criminel le fit comparaître et voulut le forcer à dénoncer les chrétiens, à donner ses livres et à renier sa religion. Il répondit à ces demandes comme doit le faire un soldat de Jésus-Christ, et par suite fut mis à la question. On continua les tortures pendant plusieurs jours, mais son cœur ne se laissa pas ébranler, et aucune parole compromettante ne tomba de ses lèvres qui semblaient n’avoir de mouvement que pour prier Dieu. La défection de beaucoup de ses compagnons de prison ne fit pas plus d’impression sur lui. Au contraire, il sembla en prendre occasion pour ranimer son zèle et s’exciter à réparer, par sa propre fidélité, l’indigne outrage fait à la gloire de Dieu. Après de longs et nombreux supplices, il fut laissé dans la prison, sans espoir d’en sortir jamais, et s’y installa comme pour y passer sa vie. Six ou sept ans s’écoulèrent ainsi, et sa ferveur, loin de diminuer, s’affermissait chaque jour. À la fin, il obtint de vivre avec son frère, dans une maison voisine de la prison. Il y demeurait depuis quelques semaines seulement lorsqu’il mourut, dans des circonstances qui frappèrent beaucoup les chrétiens. Il ne paraissait atteint d’aucune maladie, et nul ne prévoyait sa fin prochaine, quand un jour, après avoir passé toute la nuit en prières et récité même, assure-t-on, les oraisons de la recommandation de l’âme, il sortit dès le matin, alla se laver à la fontaine voisine, puis, s’asseyant an bord de la fontaine sur une grande pierre, rendit le dernier soupir, sans que les personnes qui étaient près de lui s’en aperçussent. Son corps exhalait une odeur agréable, et, pendant plusieurs jours, conserva toute sa souplesse. C’était en l’année kap-sin (1824).

San Ie-sim-i, père de Joseph, avait été aussi arrêté, trois jours après son fils, et conduit à la préfecture de Haï-mi. Il supporta résolument, à plus de vingt reprises différentes, de cruels supplices. Le bruit courut qu’à la fin il s’était laissé ébranler. Il est certain toutefois qu’il fut consigné à la prison et qu’il y avait passé au moins dix ans, avec d’autres chrétiens détenus comme lui, lorsqu’il fut atteint d’une maladie très-dangereuse. Le mandarin l’envoya dans sa famille, avec ordre de revenir après sa guérison ; mais cet ordre fut inutile, car il mourut bientôt après, dans l’année tieng-hai (1827).

À l’histoire de l’année 1817 se rattache un trait bien édifiant, inconnu de la plupart des chrétiens. Ni Iong-pin-i, dont le nom de baptême n’est pas connu, qui peut-être même ne fut jamais baptisé, vivait à Kam-t’ang-kai, au district de Siou-ouen. Il avait épousé une personne de la famille chrétienne de Tsio Han-tsi, et perdu au milieu des infidèles, pratiquait la religion seul avec son épouse. Devenu veuf, il se retira chez un de ses parents qui tous étaient païens, pour y trouver un moyen d’existence, et continua d’accomplir ses devoirs religieux avec fidélité et ferveur. Déjà bien des murmures s’étaient élevés contre lui de la part de sa famille, mais il n’y faisait pas attention, et ne pensait qu’à servir Dieu de tout sou pouvoir. Un de ses cousins, animé de dispositions plus bienveillantes, semblait devoir écouter avec docilité quelques paroles sur la religion. Poussé par le désir de sauver cette âme, Iong-pin-i lui exposa, tout au long, ce qu’il savait du christianisme. Son zèle fut-il couronné de succès ? nous l’ignorons ; mais sa famille, déjà mal impressionnée contre lui, craignant qu’il n’infatuât plusieurs de ses membres de la fatale doctrine, et n’attirât ainsi de grands maux sur la tête de tous, résolut de se défaire de lui. On essaya d’abord de le faire apostasier, et comme il ne voulait pas renoncer à sa foi, on l’enleva secrètement, et on le fit périr.


Dans les années qui suivirent, nous ne rencontrons aucun événement mémorable. Presque à chaque ambassade, Paul Tieng repartait pour Péking, afin de solliciter l’Évêque de cette ville d’envoyer un pasteur aux néophytes de Corée, la partie la plus désolée de son immense troupeau. Mais le jour fixé par la Providence n’était pas encore arrivé, et ses tentatives renouvelées aboutissaient toujours au même insuccès. Rien néanmoins ne put diminuer son courage ou éteindre son espérance.

On ne signale à cette époque aucune persécution. Les chrétiens vivaient presque en liberté, et leur nombre s’augmentait tous les jours. L’Esprit-Saint suppléait directement, par l’abondance de ses grâces, au manque de prêtres et de sacrements, et, pour l’utilité de tous, accordait quelquefois des faveurs singulières à divers membres de la chrétienté. En l’absence de documents et de témoignages assez positifs, nous nous abstenons de qualifier les faits que les chrétiens racontent, quoiqu’il nous semble tout à fait dans l’ordre de la Providence, que Dieu ait multiplié les secours spirituels extraordinaires, pour ranimer et soutenir ces pauvres néophytes abandonnés. Nous n’en citons qu’un seul exemple, entre beaucoup d’autres analogues.

Un enfant, né de parents chrétiens, et nommé Jacques Ioun, âgé de onze ans, allait tous les jours chercher du bois sur la montagne, avec ses camarades. Un jour il revint de bonne heure, harassé et souffrant, et se dit pris d’une maladie mortelle. Puis il ajouta : « Sur la montagne, me trouvant fatigué plus que de coutume, je me reposais, lorsqu’un sentiment intérieur invincible m’a fait connaître que je mourrai le jour de l’Ascension, à midi. » On examina son corps, on n’y trouva aucune marque de maladie ; cependant il allait plus mal, et bientôt sa situation parut dangereuse. Trois jours avant l’Ascension, il demanda instamment le baptême, qui lui fut conféré. La veille de la fête, il se fit donner des habits propres avec lesquels il désirait être enterré, puis distribua à quelques camarades les objets dont il se servait habituellement. Le jour de l’Ascension, rien ne paraissait annoncer une fin prochaine, il déclara toutefois que c’était son dernier moment, et à l’heure de l’Angelus, après avoir récité cette prière avec ceux qui l’entouraient, il s’endormit dans le Seigneur. N’était-ce pas son ange gardien qui, en le prévenant ainsi de l’heure de sa mort, lui avait procuré le bonheur de se présenter devant Dieu, dans la splendeur de son innocence baptismale ?

En l’année sin-sa (1821), l’invasion subite du choléra fut cause que beaucoup de chrétiens, qui n’étaient encore que catéchumènes, reçurent le sacrement de baptême, les uns à l’heure même de la mort, les autres à l’avance, par une pieuse précaution, afin de ne pas s’exposer à mourir sans avoir été régénérés. D’après la tradition, ce terrible fléau, jusqu’alors inconnu en Corée, y arriva du Japon. Ce que l’on raconte de sa marche et de ses ravages ressemble à ce que l’on a vu en Europe et dans d’autres contrées, quand il s’y montra pour la première fois. Les Coréens en parlent encore en tremblant. C’était partout la mort, et la mort presque subite. Aucun remède ne pouvait arrêter les progrès du mal. Toutes les familles étaient dans le deuil, toutes les maisons renfermaient des cadavres, souvent même les routes en étaient jonchées. Après quelques mois, on crut avoir trouvé quelques remèdes d’une efficacité au moins douteuse, ou plutôt le fléau diminua d’intensité, et finit par disparaître. Depuis lors, il n’a pas reparu comme épidémie, jusqu’en l’année 1850. Mais à cette époque, il s’est comme implanté dans le pays, et a fait à diverses reprises de nombreuses victimes, surtout en 1858 et dans les quatre ou cinq années suivantes.


Cependant Paul Tieng, malgré sa jeunesse, se trouvait par le fait à la tête des affaires de la chrétienté. Charles Hien, fils du martyr Hien Kim-heun-i, Paul Ni Tsiong-hoi, frère cadet du martyr Charles Ni, et plusieurs autres, dont nous aurons souvent à parler dans la période qui suivit l’arrivée des missionnaires, s’étaient associés à ses efforts. Chaque fois que Paul retournait à Péking, quelques chrétiens l’accompagnaient pour recevoir les sacrements de Baptême, de Confirmation, de Pénitence et d’Eucharistie. En 1823, notre intrépide voyageur dut être bien consolé et fortifié par un événement tout providentiel qui, en rendant beaucoup plus faciles les communications avec l’Évêque de Péking, semblait annoncer que les temps de la miséricorde approchaient. Nous voulons parler de la conversion d’Augustin Niou Iong-sim-i, homme vraiment grand par ses talents et son énergie, plus grand encore par ses vertus et sa patience dans les souffrances.

Augustin Niou était d’une des principales familles d’interprètes, et depuis plusieurs générations, ses ancêtres avaient occupé des postes importants. Dès l’enfance, il montra beaucoup de goût pour l’étude et s’y livra avec une telle ardeur et un tel succès, qu’avant l’âge de vingt ans, il avait déjà la réputation d’homme très-instruit. Quoiqu’il fût riche et dans une belle position, il ne recherchait aucunement la gloire et les plaisirs du monde ; son unique passion était pour les études sérieuses. Il voulait arriver à connaître clairement l’origine et la fin de l’homme et du monde ; et dans l’espoir d’y réussir, il étudia à fond, jour et nuit, pendant plus de dix ans, les livres de la religion de Fo, ainsi que beaucoup d’autres. On disait de lui qu’il renfermait dix mille volumes dans sa poitrine et que toutes les sciences, tant anciennes que modernes, s’y trouvaient réunies. Mais après de si vastes recherches, Augustin n’avait réussi qu’à altérer profondément sa santé par l’excès de travail ; il ne trouvait nulle part de principes inébranlables de vérité, et son esprit était de moins en moins satisfait.

Trop jeune en 1801 pour entendre parler de la religion, ou comprendre ce qu’on en disait, il apprit plus tard qu’à cette époque beaucoup de personnages, célèbres par leur science et leur vertu, avaient été tués comme professant la religion du Maître du Ciel, et qu’ils mouraient avec une joie extraordinaire. « Ne serait-ce pas là la vraie doctrine ? » se dit-il en lui-même. Et dès lors il chercha à rencontrer des chrétiens, ou du moins à se procurer des livres de leur religion : mais où trouver ces livres, où rencontrer ces hommes ? Il y avait chez lui un meuble tapissé de papiers imprimés en chinois. Regardant un jour par hasard quelques feuilles à moitié déchirées, il y vit ces mots : âme sensitive… âme végétative… âme spirituelle… Des paroles si extraordinaires pour lui piquèrent sa curiosité ; aussitôt il décolla une à une, avec les plus grandes précautions, toutes les feuilles qui recouvraient le meuble, et les coordonnant, il eut entre les mains une partie du livre chrétien intitulé : Vrais principes sur Dieu. Il se mit à le lire avec toute l’attention possible, mais bien des choses étaient peu claires et incomplètes, et il ne put encore apprendre ce qu’il désirait. Plus avide que jamais d’avoir la solution complète de toutes ses difficultés, il fit de nouveaux efforts pour trouver des chrétiens, et Dieu, qui voyait la droiture de ses intentions, et la soif ardente de vérité qui dévorait son cœur, permit enfin, après mille recherches, qu’il en rencontrât. C’était en l’année kiei-mi (1823), La lumière se fait facilement dans les âmes de bonne volonté ; aussi à peine Augustin eut-il entendu quelques explications orales, et lu les livres procurés par les chrétiens, que la religion lui parut claire et certaine. Après quelques jours d’étude, aucun doute ne lui resta dans l’esprit ; Dieu lui accorda le don inestimable de la foi, et il se mit de suite à la pratiquer avec assiduité.

Tel était l’homme que la Providence allait associer à Paul Tieng et à ses compagnons, dans leurs tentatives pour se procurer enfin des pasteurs. Interprète du gouvernement par fonction, il lui était facile de faire la route de Péking ; sa charge le mettait au-dessus des soupçons, et sa position officielle lui donnait assez d’influence pour couvrir les démarches des autres. Dès l’année qui suivit sa conversion, c’est-à-dire en 1824, Augustin fit en effet le voyage de Pékin, en qualité d’interprète de l’ambassade. Arrivé en cette ville, il se rendit avec Paul Tieng auprès de l’évêque et des prêtres, demanda et reçut le baptême, puis, mettant sous leurs yeux le triste état des fidèles de Corée, semblables à des brebis délaissées, en proie à la fureur des loups, il les conjura de pourvoir à leur salut par tous les moyens possibles. Son zèle éclairé ne se borna pas là ; il pensa, et avec raison, qu’une supplique adressée directement au Souverain Pontife, au nom de tous les chrétiens, ses frères, pourrait hâter la réalisation de leurs communs désirs, et il écrivit, cette année-là même, suivant les uns, ou plus probablement une des années suivantes, une lettre au Pape, dans laquelle lui dépeignant la misérable situation de la chrétienté, il le conjurait de leur tendre la main, et de les tirer de l’abîme.

Nous verrons plus tard que cette lettre eut son effet. De son côté l’Évêque de Péking touché des efforts constants de ces pauvres orphelins, promit de leur accorder enfin un prêtre, l’année suivante. C’était au cinquième voyage de Paul Tieng. Les arrangements furent pris, et on fixa l’époque du rendez-vous à Pien-men, ville frontière de la Chine. Les Chrétiens accueillirent cette promesse avec une joie indicible. Tous les préparatifs se firent avec empressement, et, au temps convenu, on se rendit à Pien-men pour recevoir et introduire l’envoyé du Seigneur. Mais une nouvelle épreuve devait désoler la patience de nos pauvres néophytes. Arrivés au lieu fixé, les courriers ne rencontrèrent pas le prêtre : personne n’y était venu. Comment décrire leur désappointement et leur tristesse ? Paul Tieng, qui était à leur tête, ne pouvant deviner la cause de ce contre-temps, poursuivit la route jusqu’à Péking, et vit que les déplorables circonstances dans lesquelles la chrétienté de Chine se trouvait elle-même à cette époque, avaient mis l’évêque dans l’impossibilité absolue de tenir sa promesse.

Paul ne se découragea point cependant, et de concert avec Augustin Niou, il travailla à faciliter de plus en plus les communications annuelles, et à multiplier pour l’avenir les chances de réussite. Leur projet était de s’associer quelque homme sûr et dévoué parmi les valets habitués de l’ambassade ; mais malheureusement aucun d’eux n’était chrétien. Après mûre réflexion ils jetèrent les yeux sur Charles Tsio, alors païen, qu’ils avaient un peu connu dans le voyage, et dont le caractère bon, droit, ferme et désintéressé, semblait promettre une prompte et sincère conversion. Il était originaire du district de Hoi-iang, province de Kang-ouen. À l’âge de cinq ans il perdit sa mère, et peu après, les petites ressources de sa famille étant épuisées, il quitta la maison paternelle, se fit raser la tête et recevoir parmi les bonzes, chez qui il passa quelques années. Rentré dans la vie commune, il se plaça d’abord comme domestique dans diverses maisons, puis, à l’âge de vingt-trois ans, il se fit admettre au nombre des valets attachés à l’ambassade de Péking, et parvint à ramasser un petit pécule, dont il usa pour venir en aide à son père et à son frère. Son bon caractère le faisait remarquer entre tous ses compagnons, et lui avait gagné la confiance générale.

Charles Tsio avait environ trente ans quand Paul songea à le convertir. On le fit donc appeler secrètement dans une maison chrétienne, et Augustin Mou se chargea de lui faire les premières ouvertures au sujet de la religion. Il fut un peu interdit d’abord et ne comprit rien à ce qu’on lui disait ; mais après quelques jours d’instructions suivies, son esprit s’ouvrit à la lumière de la foi, et il promit de pratiquer tout de lion. Quelque temps après il se mit en route avec Augustin pour Péking, s’y présenta aux prêtres, et eut le bonheur de recevoir le Baptême, la Confirmation et la sainte Eucharistie. De retour en Corée, il ne se contenait pas de joie, et se faisait remarquer entre tous les néophytes par son humilité, sa patience, son amour ardent envers Dieu, et sa charité envers le prochain, qu’il soulageait par ses aumônes autant qu’il était en son pouvoir. Il fit tant d’efforts auprès de sa femme, qu’il parvint à surmonter ses répugnances, la convertit, et en fit une excellente chrétienne qui ne se démenti pas jusqu’à sa mort. Cet homme vraiment dévoué rendit, dans son humble condition, de très-grands services à la chrétienté ; il contribua beaucoup par son activité et son zèle, à l’introduction des missionnaires, et son nom ne peut plus être séparé de ceux de Paul Tieng et d’Augustin Niou.


En cette même année 1825, nous trouvons encore quelques chrétiens tourmentés et emprisonnés, sans toutefois que la tranquillité générale paraisse avoir été sérieusement troublée. Augustin Pai, autrement dit T’seng-mo, natif du district de Tong-tsin, et fils de François Pai, martyr en 1799, était parvenu à se cacher quelque temps lors de l’arrestation de son père ; mais étant revenu chez lui, il fut pris et conduit au tribunal de T’sieng-tsiou, où son père était détenu. On lui demanda s’il était chrétien, et sur sa réponse affirmative, il lut sommé d’apostasier et de dénoncer ses complices. Il refusa, tut mis à de violentes tortures qu’il supporta avec intrépidité, lassa par sa patience la fureur de ses juges, et fut jeté dans un cachot séparé de celui de son père. Quand celui-ci fut conduit au supplice, le mandarin permit à Augustin de le voir, et après l’exécution lui remit le corps, avec permission d’aller l’enterrer. Augustin après avoir donné la sépulture à son père, profita de l’occasion pour s’enfuir, et afin de se dérober aux recherches, il fit pendant un an le métier de matelot, il se cacha ensuite pendant quatre ou cinq ans au district de Kong-tsiou. La persécution étant apaisée, il alla s’établir à Kang-moun-i, district de Mien-t’sien, gagnant sa vie par des travaux de menuiserie dans lesquels il excellait, et copiant des livres religieux pour l’usage des chrétiens. Il se fit toujours remarquer par une grande ferveur dans l’accomplissement de ses devoirs. Il fut repris, on ne sait à quelle occasion, en l’année eul-iou (1825), et conduit au tribunal de Haï-mi, où on lui fit subir de cruelles tortures. Soutenu par l’exemple de son père et fidèle à ses propres antécédents, il les supporta avec un grand courage. On assure qu’il fut alors condamné à mort ; mais le fait parait peu probable. Dans sa prison, il conquit bientôt l’estime et la confiance de tous, et obtint, après deux ou trois ans, la permission de retourner chez lui, à la charge de se présenter le 1er et le 15 de chaque mois devant le mandarin. Il mourut paisiblement à l’âge de soixante-trois ans, le 26 de la sixième lune de l’année kei-t’siouk (1829).

Dans cette même prison de Haï-mi se trouvait la veuve Barbe Ha, dont la mémoire est restée en vénération parmi les chrétiens. Née de parents païens au district de Tong-t’sin, elle fut mariée dans celui de Mien-t’sien, et son caractère doux et complaisant engagea un des parents de son mari, à lui faire connaître la religion. Elle l’embrassa avec joie, et se lit bientôt remarquer par ses vertus et sa fervente piété. Devenue veuve, elle s’occupa d’instruire et d’exhorter les filles et les femmes chrétiennes, et n’ayant plus d’autre but que le service de Dieu, parcourut dans tous les sens les différents districts de la plaine de Nai-po, exerçant son ministère de charité et convertissant aussi beaucoup de païennes. Son zèle et son activité à remplir cette fonction de catéchiste, l’ont rendue particulièrement chère aux chrétiens de cette province, dont un grand nombre lui doivent la connaissance de la religion. Dieu, pour récompenser sa foi et ses travaux, permit qu’elle eut quelque part à la gloire des confesseurs. Elle fut arrêtée au village de Pan-tai-ma-cal, district de A-san, à la troisième lune de 1825, et conduite à Haï-mi, où elle rencontra Augustin Pai. Sommée d’apostasier et mise à la question plusieurs fois, elle montra une force toute virile et ne se laissa nullement ébranler. Elle obtint plus tard de quitter la prison, sous la condition de se présenter au mandarin deux fois par mois, et mourut de maladie quelque temps après.


L’année 1826 ne nous présente rien d’intéressant. D’après un bruit répandu parmi les chrétiens, l’empereur du Japon aurait alors écrit au roi de Corée pour l’avertir que six sujets japonais de la religion de Jésus, avaient lui dans une petite barque. « S’ils sont venus dans votre royaume, ajoutait-il, veuillez les faire saisir et me les renvoyer. » Nous n’avons pu vérifier ce fait.

Sauf les quelques vexations locales dont nous venons de parler, l’Église de Corée était en paix, et ses ennemis ne semblaient pas songer à l’attaquer de nouveau, lorsqu’en l’année tieng-hai (1827), l’imprudence et la mauvaise conduite de plusieurs chrétiens devinrent la cause d’un horrible désastre. En 1815, nous avons vu la tempête se déchaîner sur la province de Kieng-siang ; cette fois, le principal théâtre de la persécution sera la province de T’sien-la, si cruellement éprouvée déjà en 1801. De longues années de tranquillité y avaient fait émigrer depuis lors un grand nombre de chrétiens, auxquels s’étaient joints, peu à peu, beaucoup de nouveaux prosélytes.

Dans le village de Tek-sil, au district de Kok-sieng, vers le sud-est de la province, se trouvait une fabrique de poterie, dont tous les ouvriers étaient chrétiens. Un nouveau converti, nommé Tsien, y avait établi un débit de vins pour le service du village. Han Paik-kiem-i, fils du célèbre martyr Thomas Han, homme trop connu par la violence de son caractère et sa conduite peu exemplaire, vivait alors dans ce village, et par ses actes, ne justifiait que trop le dicton des chrétiens : « Faut-il qu’un si noble martyr ait laissé un si mauvais fils ? » Un jour que les vases de terre devaient être retirés du four, il y eut, selon l’usage, grand concours de peuple et, par suite, de copieuses libations. Han Paik-kiem-i, excité déjà par les fumées du vin, se plaignit vivement que ses vases étaient trop petits, et après s’être disputé avec le cabaretier, il s’en prit à la femme de celui-ci, l’insulta et la battit cruellement. Le cabaretier, dont la foi n’était pas encore bien consolidée, ne put supporter une telle injure et résolut d’en tirer une vengeance éclatante. Il prit donc des livres de religion, et sans réfléchir, sans doute, aux suites de sa démarche, les porta au mandarin de Kok-sieng, en lui dénonçant comme propriétaires son ennemi Han Paik-kiem-i, et quelques autres chrétiens dont il croyait avoir à se plaindre. Il est triste de voir cette misérable querelle entre chrétiens, devenir la cause de tant de ruines, occasionner tant d’apostasies, et amener la perte de tant d’âmes rachetées du sang de Jésus-Christ !

Le mandarin de Kok-sieng ayant en main des preuves manifestes, n’hésita pas un instant, et donna immédiatement ses ordres pour saisir les chrétiens. C’était à la deuxième lune de 1827. Alors se présenta de nouveau le spectacle déchirant de ces pauvres fidèles livrés à la merci de satellites féroces et avides ; d’hommes, de femmes et d’enfants, dépouillés brutalement de tout ce qu’ils possédaient, entassés dans les prisons, mis à la question et torturés sans pitié. Peu à peu, soit par suite de dénonciations arrachées aux chrétiens faibles, soit parce qu’un incendie une fois allumé se communique naturellement à tout ce qui est proche, la persécution s’étendit de district en district, dans toute la province.

Beaucoup de chrétiens cherchaient leur salut dans la fuite ; les autres attendaient chez eux, ou sur les montagnes environnantes, le sort que Dieu leur réservait, et ni les uns ni les autres ne parvenaient à éviter les satellites qui pénétraient partout et gardaient soigneusement toutes les routes. Ceux que l’on dédaignait de saisir, laissés par le pillage sans vivres, sans ressource, n’osaient se féliciter d’avoir été épargnés, car il ne leur restait qu’à mourir de faim et de misère. Nous n’avons aucun détail sur les divers interrogatoires subis par les néophytes, dans les différentes petites préfectures où ils furent d’abord conduits. Quelques-uns des plus lâches apostasièrent de suite, mais le plus grand nombre furent transférés au tribunal de Tsien-tsiou, métropole de la province.

Pendant le cours de la troisième lune, tout le nord de la province fut aussi envahi. Au district de Keum-san, parmi les chrétiens saisis se trouva un nommé Kang qui, par crainte de ne pas se conduire assez courageusement devant les juges, se donna lui-même la mort en route, dans un accès de folie.

Au district de Ko-san, on arrêta nombre de chrétiens, et presque tous furent aussi conduits à Tsien-tsiou. Les captifs se trouvèrent réunis dans cette ville au nombre de plus de deux cent quarante, parmi lesquels beaucoup de femmes. Soit que les prisons fussent trop étroites, soit plutôt que l’on voulût empêcher les prisonniers de se concerter entre eux et de se soutenir mutuellement, on les dispersa en différents endroits de la ville, même dans des maisons particulières. Presque tous étaient enchaînés et avaient la cangue sur les épaules. D’autres étaient attachés ensemble avec des cordes qui leur liaient le cou et les jambes.

Le gouverneur de Tsien-tsiou était, à cette époque, Ni Koang-moun-i, de la branche des Ni de Sa-pong. Il suivit un système différent de celui employé dans les persécutions précédentes. Peut-être était-il personnellement moins hostile à la religion ; peut-être aussi, voyant que tous les chrétiens arrêtés étaient des gens du peuple, et qu’il n’y avait parmi eux aucun personnage important, voulut-il essayer d’arriver au même but par d’autres moyens. Quoi qu’il en soit, il évita autant que possible les exécutions capitales, condamnant seulement à l’exil même ceux qui se montraient termes dans les supplices et refusaient les dénonciations demandées ; ou bien, quand les circonstances le forçaient à prononcer une sentence de mort, laissant les victimes végéter indéfiniment dans les prisons, et s’éteindre, sans bruit, de faim et de misère. Ce système réussit au delà des espérances du gouverneur, car les chrétiens de la province de Tsien-la étaient tombés dans un grand relâchement ; et nous devons avouer que cette persécution de 1827 fut la plus déplorable entre toutes, par la quantité de défections qu’elle occasionna. Jamais, proportion gardée, les apostats ne furent aussi nombreux. Quelques confesseurs cependant ont maintenu par leur constante fermeté l’honneur de la religion. Nous allons nommer ici les plus connus.

C’est d’abord Madeleine Ni, la sœur de Paul Ni de Tsiang-kiei. Née dans un petit village du Nai po, elle fut mariée à André Ni à l’âge de dix-sept ans, et Dieu bénissant cette union, elle en eut sept enfants qu’elle éleva et instruisit avec soin, et dont elle fit d’excellents chrétiens, moins encore par ses avis que par ses beaux exemples. Arrêtée au district de Kok-sieng, au commencement de cette persécution, elle fut traduite devant le juge criminel, dont tous les efforts tendirent à lui faire dénoncer le lieu de la retraite de son frère. Mais Madeleine, comprenant combien de telles déclarations étaient contraires aux devoirs des disciples de Jésus-Christ, supporta avec fermeté et patience les violentes tortures auxquelles elle fut soumise, et n’ouvrit pas la bouche. Les séductions et les promesses ne firent pas plus d’impression sur son cœur. Le juge ne pouvant rien gagner, la condamna à l’exil, et elle fut envoyée à la ville de Paik-t’sien, province de Hoang-hai. Là, de nouvelles épreuves l’attendaient. Les habitants de ce lieu la poursuivirent de plaisanteries et de sarcasmes sur la cause de son exil ; on ne lui épargna ni les vexations, ni les mauvais traitements, ni les injures. Madeleine n’en continua pas moins la pratique fidèle de sa religion, et supporta tout avec une patience invincible, acceptant d’un cœur soumis et content ce que permettait la volonté de Dieu. Comme elle ne savait pas lire, elle comptait les jours et taisait les exercices du dimanche, sans pouvoir observer les autres fêles dont elle ne connaissait pas la date. Elle passa ainsi quatre ans, après lesquels une maladie dont elle portait le germe depuis longtemps, la reprit avec violence. Sentant sa fin approcher, elle prit son chapelet, se mit à genoux pour prier, et rendit son âme à Dieu dans cette position, le 12 de la onzième lune de l’année kieng-in (1830), à l’âge de cinquante-trois ans.

Après cette fidèle servante de Dieu, nous mentionnerons André Kini To-mieng-i. Né au district de Mien-t’sien, de parents chrétiens, il fut dès l’enfance docile à leurs instructions, et fit de rapides progrès dans la piété. Pris à la deuxième lune à Sin-tsiek, district de Sioun-tsiong, et conduit au juge criminel de Tsien-tsiou, il refusa constamment d’apostasier et de dénoncer ses frères dans la foi, et malgré la torture et les menaces de mort, resta inébranlable jusqu’à la fin. Il n’est pas absolument certain qu’il ait été condamné à mort. On le laissa languir en prison, où il mourut sans avoir jamais laissé paraître un signe de faiblesse et de découragement, un peu après 1832, à l’âge de cinquante et quelques années.

Nous trouvons ensuite Jean-Baptiste Ni Seng-tsi, de la branche des Ni de Ham-pieng. Descendant d’une famille de mandarins militaires, il habitait le village de Nap-heun-moi, au district de Tek-san, et ne fut instruit du christianisme qu’à l’âge de vingt-quatre ans. L’aîné de trois frères, et chargé de la conduite de la maison, il comprit de suite que, dans son propre pays, au milieu de ses nombreux parents païens, le culte des tablettes et les autres superstitions lui seraient un grand empêchement dans le service de Dieu. Il en sortit donc avec toute sa famille et se retira dans les montagnes, afin de pouvoir observer librement les préceptes de l’Évangile. Son petit avoir fut en peu d’années complètement épuisé, et toute la famille eut à souffrir de la faim et du froid. Aussi son père, demeuré païen, ne cessait de le quereller, de l’injurier, et de maudire cette religion qui les avait tous plongés dans la misère. Pour obtenir sa conversion, Jean-Baptiste multipliait ses prières et ses exercices de pénitence. Après plus de dix ans, ses efforts furent enfin couronnés de succès, et son père se fit chrétien deux ans avant sa mort. Obligé d’émigrer plusieurs fois, Jean-Baptiste s’était enfin établi au district de Ho-san, province de Tsien-la, où il avait pour principale occupation de secourir les malades et les indigents, et dans les années de famine, de donner la sépulture aux morts abandonnés sur les routes.

C’est dans l’exercice de ces bonnes œuvres qu’il fut arrêté, le 23 de la troisième lune, par les satellites de Tsien-tsiou. Bientôt ses deux frères et tous les membres de sa famille, au nombre de treize, furent saisis et consignés, les uns à la prison, les autres chez des particuliers sous caution. Jean-Baptiste comparut au tribunal de Tsien-tsiou. « Qu’as-tu fait de tes tablettes ? » lui dit le mandarin. — Je les ai enterrées. — Tu n’honores donc pas tes ancêtres ? — Je puis bien honorer mes parents, mais un morceau de bois coupé sur la montagne peut-il devenir jamais mon père et ma mère ? » — On lui demanda ensuite diverses dénonciations, et sur son refus, on lui fit subir l’écartement des os des bras plus de dix fois de suite ; ses bras furent brisés, il perdit connaissance, et on le reporta en prison la cangue au cou. Trois jours après, cité de nouveau, il fut encore sommé de faire des dénonciations et reçut plus de trois cents coups de bâton. Huit ou dix interrogatoires se succédèrent ainsi, et à chaque fois on lui infligeait de nouveaux supplices. À la fin, le gouverneur lui dit : « Puisque tu violes la loi du royaume et restes entêté dans tes idées, périrais-tu dix mille fois, tu n’es pas digne de compassion. » Jean-Baptiste était décidé à mourir. On n’a pas cependant de preuves authentiques que sa sentence ait été prononcée, il fut laissé indéfiniment à la prison où, après neuf ans de souffrances et huit mois de maladie, il mourut à l’âge de cinquante-huit ans, le 11 de la quatrième lune de l’année eul-mi (1835).

Avec Jean-Baptiste Ni avait été saisi le troisième de ses frères, nommé Jean Ni Seng-sam-i. Celui-ci, dans sa jeunesse, avait, selon le désir de ses parents, étudié les lettres, tout en se livrant aux travaux du corps. Aussi copiait-il beaucoup de livres religieux, qu’il vendait ou donnait aux chrétiens. Il s’occupait en outre de l’instruction des pauvres fidèles et, quoique son caractère fût naturellement violent et emporté, il avait su se dompter si bien, qu’il gagnait tous les cœurs par la douceur et la charité de ses paroles. Arrêté en 1827, il avait déjà subi de nombreux supplices devant le juge criminel, quand plusieurs prisonniers le dénoncèrent comme le copiste des livres pris chez eux. Ce nouveau chef d’accusation devint pour lui la cause de bien des embarras et des souffrances. Traité dès lors comme chef des chrétiens, il fut mis un grand nombre de fois à la question, et eut à supporter des tortures si atroces, qu’il en mourut dans la prison, le 14 de la neuvième lune de cette même année, à l’âge de trente-trois ans.

Avec lui se trouvaient emprisonnés quatre autres confesseurs dont le martyre commença à cette époque, pour ne se terminer que treize ans plus tard. C’étaient Paul Tsieng, Job Ni, Pierre Kim et Pierre Ni, tous originaires de la fameuse plaine du Nai-po, berceau et centre de la chrétienté coréenne.

Paul Tsieng, dont le nom légal était Man-po, mais qui est plus connu sous son nom d’enfant : T’ai-pong, était du district de Tek-san, et cousin issu de germain de Pierre Tsieng, martyr en 1801. Ayant perdu de bonne heure son père et sa mère, il fut élevé chez un parent assez éloigné, et, comme il arrive fréquemment en pareilles circonstances, fut traité en véritable esclave. Son caractère, naturellement doux et complaisant, lui fit supporter avec patience et résignation ces premières épreuves. Plus tard, lorsqu’il put se suffire à lui-même, il quitta le Nai-po, et se retira au district de Liong-tan, dans la province de Tsien-la. Il y demeurait depuis trois ans, lorsque s’éleva la persécution de 1827. Paul avait toujours été un chrétien zélé, faisant tous ses efforts pour accomplir exactement ses devoirs, et si avide d’instruction que, quand il ouvrait un livre de religion, il ne pouvait le fermer qu’après l’avoir lu tout entier. Il sentait en son cœur un grand désir du martyre et, de temps en temps, plaçant un billot sous son menton, il disait : « Si je recevais le coup de sabre dans cette position, peut-être pourrais-je sauver mon âme. » Toutefois, pour ne pas agir avec trop de témérité, il se cacha d’abord. Mais comme il revenait très-souvent dans sa maison, il y fut rencontré un jour par les satellites, qui se présentaient avec un mandat d’arrêt lancé par le tribunal sur la dénonciation d’un apostat. Ce mandat portait un autre nom que le sien, et il eût été facile à Paul de s’esquiver ; mais il n’eut garde de manquer l’occasion favorable, et suivit les satellites à la préfecture de Liong-tan. Après un interrogatoire, suivi de la bastonnade sur les jambes, on l’envoya à Tsien-tsiou, chef-lieu de la province. Là, il eut à subir par deux fois les supplices de l’écartement des os et de la puncture des bâtons, et le mandarin voyant qu’il ne pourrait obtenir de lui ni apostasie ni dénonciation, le laissa en prison jusqu’à nouvel ordre.

Job Ni Il-en-i surnommé T’ai-moun-i, plus connu sous le nom de Ni d’An-ei, était du village de Tai-pol, au district de Hong-tsiou. Il fut instruit de la religion par ses parents, et la pratiquait déjà avant la persécution de 1801. À cette époque il fut pris et, après une détention dont on ignore la durée elles détails, exilé à An-ei, province de Kieng-siang. Arrivé au lieu de son exil, mal vu du mandarin et des prétoriens, il fut enfermé dans la prison, ce qui n’a pas lieu ordinairement pour les exilés. De plus, on ne lui donnait à manger qu’une fois par jour, quelquefois même tous les deux jours seulement, et on alla jusqu’à lui refuser le feu et l’eau. Job demeura ainsi renfermé dans la prison pendant dix ans, exposé à toutes sortes d’avanies et de mauvais traitements. Mais en véritable chrétien, il semblait ne pas entendre les injures, ne pas ressentir les outrages. Son inaltérable résignation parvint à gagner les esprits prévenus, les geôliers devinrent peu à peu moins cruels envers lui et, à la fin, on lui permit d’aller se loger sous caution dans une maison particulière.

En 1815, sa femme put venir le rejoindre au lieu de son exil, et ils vécurent ensemble à An-ei, jusqu’à la cinquième lune de l’année 1826. Job fut mis alors en liberté, et vint s’établir au village de T’ai-p’an, au district d’Im-sil, province de Tsien-la. Il y était à peine installé quand surgit la persécution de 1827. Sa femme l’engageait à fuir, mais il ne semblait pas entendre ses paroles. Un jour qu’il avait disparu, on le chercha partout, et enfin on le rencontra seul dans un lieu retiré, assis et pleurant à chaudes larmes. Interrogé sur la cause de ses pleurs, il répondit : « Autrefois j’ai manqué une belle occasion d’être martyr, et je regrette vivement de m’être laissé envoyer en exil. Maintenant n’est-il pas bien triste pour moi d’être dans un lieu retiré et de n’avoir aucune chance de donner ma vie pour Dieu ? » Ses soupirs étaient sans doute montés jusqu’au Ciel, car, trois jours après, les satellites de Tsien-tsiou vinrent inopinément l’arrêter. Il les suivit plein de joie. Dès le premier interrogatoire, le juge criminel ayant connu ses antécédents, le fit battre plus cruellement que de coutume ; et, quelques jours après, le voyant déterminé, prononça la sentence de mort. Job était petit et avait une chétive apparence. Mais sa constance et sa fermeté dans les supplices le firent bientôt remarquer de tous les gens du prétoire, et ils se disaient : « Nous l’avions mal jugé sur la mine. Cet homme-là est un vrai chef de chrétiens. » Job fut donc laissé à la prison en attendant l’exécution.

Pierre Kim Tai-koan-i était d’une famille originaire de Sou-tani, au district de T’sieng-iang, laquelle avait émigré à T’sieng-na-tong, district de Po-rieng. Frère aîné de Jacques Kirn martyr en 1816, il avait été instruit de la religion dès l’enfance, mais ne la pratiquait guère, et ce ne fut qu’après la mort de ses parents, que par une grâce spéciale de Dieu, il devint plus exact à tous ses devoirs religieux. Voici comment. S’étant établi au district de Kong-tsiou, où il travaillait dans une fabrique de poterie, il avait de très-fréquents démêlés avec sa femme. Un jour qu’ils s’étaient mis en une furieuse colère l’un contre l’autre, Pierre alla dormir dans la chambre intérieure, tandis que sa femme resta à la cuisine pour se livrer au repos. Pierre était dans son premier sommeil, lorsque, croyant entendre la voix de Dieu qui l’appelait, il se leva en sursaut, et vit un tigre emportant sa femme dans la gueule. Aussitôt il poursuivit l’animal, en poussant de grands cris, et parvint à lui arracher sa victime ; elle avait à la jambe une large blessure. Le lendemain il lui dit : « Cet accident est arrivé à cause de nos discordes, mais puisque Dieu a permis que tu aies la vie sauve, il faut d’abord l’en remercier, puis, profiter de notre mieux de cette leçon sévère, nous corriger, pratiquer le bien, et jusqu’à la mort vivre en bonne intelligence. » Ils gardèrent leur résolution, et dès ce moment vécurent tous deux dans la plus grande concorde.

Chaque dimanche, Pierre exhortait et instruisait non-seulement sa famille, mais tous les gens du village. À la fête de Noël, il ne manquait pas d’aller sur quelqu’une des montagnes voisines, et prenant avec lui l’Évangile et quelques autres livres, il passait la nuit dans les exercices de piété. Un jour qu’il était en oraison sur une de ces montagnes, un gros tigre vint se placer vis-à-vis de lui et se mit à pousser des rugissements. Pierre, sans trop s’effrayer, resta où il était, fit toutes ses prières à l’ordinaire, puis le jour venant à paraître, descendit tranquillement à sa maison, pendant que le tigre regagnait son repaire. Durant le carême, Pierre était plus assidu que jamais à la prière et à la méditation ; il ne faisait alors qu’un repas, ne prenait qu’une demi-écuelle de riz, qu’il mangeait avec de l’eau froide, sans autre assaisonnement qu’un peu de sel ; sa vigueur corporelle n’était en rien altérée par cette mortification extraordinaire. Il avait dans le cœur un vrai désir du martyre, et, après l’exécution de son frère cadet en 1816, ayant rapporté le billot sur lequel on lui avait tranché la tête, il se le plaçait souvent sous le menton, pendant la nuit, pour penser plus efficacement à la mort.

Pierre avait émigré au district de Ko-san. Quand il apprit, en 1827, que la persécution venait d’éclater, il engagea les autres à fuir pour l’éviter, mais lui-même attendit en paix que Dieu manifestât sa volonté. Une bande de plus de cent satellites[2] cerna bientôt le village où il se trouvait, et se rua sur les pauvres chrétiens. Pierre, sans s’effrayer, alla en riant à leur rencontre, et aussitôt, lié de la corde rouge comme les grands criminels, fut conduit par eux au tribunal de Ko-san. Il semblait se rendre à un festin. « Suis-tu cette mauvaise religion ? lui demanda le mandarin. — Je ne suis point de mauvaise religion, mais j’adore seulement le vrai Dieu du ciel et de la terre. » On le fit mettre à la cangue, et on l’envoya au juge criminel de Tsien-tsiou, qui lui dit : « Toi aussi, tu es de cette mauvaise secte prohibée par le roi et les mandarins ; si tu renies Dieu, je te relâche, toi et tes enfants, sinon, tu seras mis à mort. » Pierre fit alors, à haute et intelligible voix, cette admirable réponse qui a été rapportée par des témoins oculaires de son procès : « Dussé-je mourir sous les coups, je ne puis renier mon Dieu. Ces sentiments ont pénétré ma chair et mes os. Me coupât-on les membres, chaque morceau en resterait imprégné ; me broyât-on les os, chaque fragment les conserverait intacts ; non, dix mille fois non, je ne puis renier mon Dieu. »

Pierre ne redoutait pas plus ses juges qu’il n’avait autrefois redouté les tigres. Le mandarin, furieux de l’entendre ainsi parler, le fit dépouiller de ses vêtements et battre de verges, aussi violemment que possible. Pendant que le sang ruisselait de son corps, Pierre invoquait avec ferveur les saints noms de Jésus et de Marie, et conservait un visage souriant et joyeux. De là, il fut transporté dans une chambre voisine, où il eut à subir de la part des satellites et valets des supplices plus cruels encore ; mais sa résolution resta inébranlable. Le lendemain, il comparut de nouveau devant le juge qui lui demanda ses livres de religion, et le somma de dénoncer ses complices. Sur sa réponse négative, on lui fit subir par trois fois la puncture des bâtons. Pendant cette affreuse torture, Pierre perdit connaissance, et fut reporté à la prison. Il reprit peu à peu ses sens et, voyant tout son corps brisé, il dit : « Pourrai-je bien par là payer la dix-millième partie des bienfaits de Dieu ? » puis, versant d’abondantes larmes de contrition et de reconnaissance, il se disposa tranquillement à mourir. On fit venir son fils arrêté comme lui, et lui mettant un couteau sur la gorge devant le père, on menaça celui-ci de trancher la tête de son enfant s’il n’apostasiait pas immédiatement. Pierre répondit : « Si mon fils a la tête coupée pour une pareille cause, ce sera une grande gloire pour lui et pour moi ; non, je n’apostasierai pas. » Le fils fut envoyé en exil.

Après de nouvelles tentatives aussi inutiles que les premières, le juge lui fît infliger, à diverses reprises, le supplice de l’écartement des os, puis l’envoya au gouverneur. Celui-ci, entouré de quatre-vingts valets, tous le bâton à la main, le soumit, ce jour-là et le lendemain, à de nouveaux interrogatoires. Au milieu des tortures, Pierre conserva la même fermeté, le même air tranquille, et invoquant toujours le Seigneur ; il disait : « Comment faire pour payer, au moins d’une épaisseur de cheveu, les bienfaits de la Passion de Jésus-Christ ? » Le mandarin, désespérant de le faire fléchir, le renvoya à la prison avec les autres confesseurs.

Pierre Ni Seng-hoa, dont la famille et les antécédents sont déjà connus, avait continué, malgré ses premières faiblesses, a vivre dans la pratique exacte de la Religion. Quand s’éleva la persécution de 1827, il eût bien voulu prendre la fuite, mais toutes les routes étaient gardées si soigneusement, qu’il ne savait pas où se réfugier ; d’ailleurs, avec sa vieille mère, sa femme et ses jeunes enfants, il lui était à peu près impossible de se mettre en chemin. Il se décida donc à attendre les ordres de Dieu et se contenta de faire évader son frère cadet à travers les montagnes. Les satellites ne tardèrent pas à se présenter, et le conduisirent devant le juge criminel, à Tsien-tsiou. C’était pour la troisième fois qu’il tombait entre les mains des persécuteurs. Après les interrogatoires ordinaires, il eut à supporter de nouveaux et plus terribles supplices, par suite de la dénonciation de quelques chrétiens qui déclarèrent avoir été instruits par lui, et avoir reçu des livres copiés de sa main. Il ne paraît pas qu’il ait apostasié, mais il avoua depuis qu’il avait eu la faiblesse, au milieu des supplices, de promettre de donner quelques livres, et de dénoncer un chrétien. Malgré cette tache dont on ne peut le laver, il se montra inébranlable dans tout le cours du procès, soit en présence du juge criminel, soit par-devant le gouverneur, et mérita d’entendre de la bouche de ce dernier ces paroles : « Cet être-là continuant de parler et d’agir ainsi, il est impossible de le laisser vivre. » Reconduit à la prison, il y resta avec les autres confesseurs, dans l’attente du dénouement.

Nous devons noter ici que ces quatre derniers confesseurs, ainsi que les précédents, et ainsi que Pierre Sin dont nous parlerons bientôt, ont été vaguement accusés d’avoir, dans le commencement de leur procès, laissé échapper quelques paroles d’apostasie. Nous venons de dire ce qu’il en est pour Pierre Ni Seng-hoa. Pour les autres, l’accusation, très-improbable en elle-même, est positivement niée par divers témoins oculaires. D’ailleurs ils se sont toujours montrés résolus à mourir, jusqu’à signer à trois reprises leur sentence, et, pendant treize ans de captivité, ils ont constamment refusé de racheter leur vie par l’apostasie.

  1. D’après le témoignage de Brigitte T’soi, leur martyre n’aurait eu lieu que trois semaines plus tard, le 13 de la sixième lune.
  2. On s’étonnera peut-être de voir ainsi de tous côtés des satellites sans nombre. Il est certain qu’il y en a énormément dans le pays. D’ailleurs, on donne habituellement ce nom à tous ceux qui les suivent, car les satellites proprement dits ont souvent sous leurs ordres, chacun deux, trois ou quatre valets qui les accompagnent. Il y a en outre d’autres gens que l’on recrute en cas de besoin, pour courir de côté et d’autre, à peu près comme on louerait des hommes de journée.