Histoire de l’Église de Corée/Partie 1/Livre 4/05

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Librairie Victor Palmé (1p. 355-386).

CHAPITRE V.

Persécution de 1827 : les confesseurs de Tai-kou et Tan-iang. — Martyre de Paul Kim Ho-ien-i. — Martyre de Pierre Hoang. — Résumé.


Pendant plus de deux mois, la persécution, quoique très-violente dans la province de Tsien-la, était restée, pour ainsi dire, concentrée dans cette province. Toutes les autres parties de la chrétienté avaient été en paix, jusqu’au 22 de la quatrième lune de cette année. À cette époque, comme nous l’avons vu, les satellites de Tsien-tsiou franchirent les barrières du Kieng-siang, et se saisirent de Pierre Sin, dans le district de Siang-tsiou. Deux jours après, d’autres satellites étaient envoyés dans le même district, au village d’Aing-mou-tang, pour arrêter d’autres chrétiens dénoncés. Mais déjà le bruit de l’emprisonnement de Pierre Sin s’était répandu et tous les chrétiens avaient pris la fuite ; de sorte qu’on n’en put saisir aucun ce jour-là. Nous ne savons pas au juste comment les choses se passèrent alors à Siang-tsiou, mais la suite des faits semble indiquer que le mandarin civil et le mandarin criminel de cette ville, ainsi prévenus officiellement de l’existence des chrétiens dans leur district, et excités sans doute par les hauts faits de leurs collègues de la province de Tsien-la, voulurent aussi se donner le mérite de tourmenter les disciples de Jésus-Christ.

Quoi qu’il en soit, vers la fin de la quatrième lune, cinq ou six grands villages chrétiens du district de Siang-tsiou furent subitement envahis par leurs satellites. Les plus alertes ou les plus adroits des néophytes trouvèrent leur salut dans la fuite, tandis qu’un bon nombre, saisis à domicile ou sur les routes, furent jetés dans les prisons de Siang-tsiou. Ici encore nous avons à déplorer de nombreuses apostasies ; néanmoins la religion trouva quelques courageux défenseurs et d’éloquents apologistes.

Le premier est Paul Pak Kieng-hoa, nommé aussi To-hang-i. Descendant d’une famille de la noblesse inférieure du district de Hong-tsiou, il jouissait d’une assez belle fortune, et vivait entouré de l’estime de ses concitoyens, lorsqu’il embrassa la religion, vers l’année 1792. Il avait alors trente-trois ans. Bientôt après, n’étant encore que catéchumène, pendant la persécution de 1794, il eut la faiblesse d’obtenir sa délivrance par une parole d’apostasie. Mais comme il avait le cœur vraiment droit, sa chute ne fut pour lui qu’une occasion de redoubler de ferveur. Touché de repentir, il se remit avec plus d’exactitude à la pratique de ses devoirs, et rencontrant dans son pays beaucoup d’obstacles au service de Dieu, il abandonna ses biens et ses proches, et se retira dans les montagnes. Là, cachant son origine, il se fit passer pour un homme de la classe moyenne, et délivré de toutes les inquiétudes du siècle ne songea plus qu’au salut de son âme. Le P. Tsiou étant entré en Corée, il eut le bonheur de recevoir le baptême de sa main, et fut, depuis ce jour, un homme nouveau. Il recherchait les lieux retirés pour pouvoir se livrer, à heures fixes, aux exercices de la prière et de la méditation, et employait le reste de son temps soit à s’instruire lui-même par des lectures pieuses, soit à expliquer aux autres les vérités de la religion. Tout le monde disait de lui : « Voilà un homme vraiment dépouillé de lui-même ; » et beaucoup le fréquentaient pour entendre ses paroles. Il avait le plus grand soin de l’éducation de ses enfants, leur faisait regarder l’exercice de la prière comme le plus important de tous pour un chrétien, et les exhortait sans cesse à la pratique de la vertu. Ses exemples ajoutaient à l’efficacité de ses conseils.

En 1827, lorsqu’il vit la persécution sévir dans la province de Tsien-la, il s’efforça de consoler les chrétiens, de les rassurer, de leur inculquer la résignation à la volonté de Dieu. « Dans le cœur, disait-il, chacun doit se préparer au martyre : mais pour le corps, la prudence veut que l’on cherche à s’échapper quand cela est possible. » Lui-même ne songeait qu’à se disposer à la mort. Souvent, étant malade, il avait dit à son fils et aux autres personnes de sa maison, pour les rassurer et leur enlever toute inquiétude : « Soyez bien tranquilles, je ne mourrai pas ici en votre présence ; » et nul ne savait le sens de ces paroles. Ce ne fut qu’après l’événement que sa famille les comprit. Paul venait de quitter Ka-ma-ki dans les montagnes du district de Ta-niang, où il habitait depuis neuf ans, et s’était installé depuis quelques semaines seulement avec sa famille, à Meng-ei-moki, district de Siang-tsiou, lorsque le jour de l’Ascension, dernier jour de la quatrième lune, au moment où sa famille et les chrétiens du voisinage faisaient avec lui les prières accoutumées, un traître entra dans sa maison à la tête des satellites, qui saisirent presque tous ceux qui étaient présents. Pendant qu’on les conduisait à la ville, Paul répétait : « Rendons bien grâces à Dieu pour la route que nous faisons aujourd’hui ; » et la joie rayonnait sur son visage. Par là, les satellites le reconnurent pour un des chefs, et dans les supplices, on n’oublia pas cette circonstance aggravante.

Le juge criminel fit à Paul les interrogations d’usage, et celui-ci ne pouvant, en conscience, répondre à la plupart des questions, fut, malgré son grand âge, soumis à de terribles tortures. Comme on les réitérait plusieurs fois, il sentit ses forces défaillir, et s’écria : « J’abandonne mon corps entre les mains du mandarin ; pour mon âme, je la remets entre les mains de Dieu. » Il fut reconduit à la prison, où il commença aussitôt à exhorter les chrétiens et à leur rendre les petits services en son pouvoir. Cité de nouveau, il montra la même constance au milieu des supplices. Les bourreaux ne craignaient pas de le souffleter, de lui arracher la barbe et de l’accabler de mille injures ; mais Paul disait seulement : « Ces souffrances sont un bienfait, pour lequel je rends grâces à Dieu. » Après quelques autres tentatives inutiles pour ébranler sa résolution, le juge l’envoya au tribunal du gouverneur à Tai-kou. Celui-ci lui dit : « Ces nombreux prisonniers ont été infatués par toi : un plus grave supplice t’est justement dû. » Et en même temps, il lui fit infliger une torture beaucoup plus cruelle. Mais Paul, soutenu par son amour pour Dieu, supportait tout sans se plaindre. Trois jours consécutifs, il dut subir encore des supplices extraordinaires, après quoi le gouverneur, désespérant de vaincre sa constance, prononça la sentence de mort et le fit reconduire à la prison.

Le fils de Paul avait été pris avec lui. Il se nommait André Sasim-i, et son nom légal était Sa-ei. Imbu, dès l’enfance, des principes de la religion, et formé par les exemples de son vertueux père, il se livra de bonne heure aux exercices de piété, et se fit remarquer à mesure qu’il avançait en âge, par une foi et une ferveur peu communes. Réglé dans ses actions de chaque jour, complaisant et charitable envers tous, il brillait surtout par une admirable piété filiale. Quand ses parents étaient malades, il ne les quittait pas, et comme il s’était fait une loi de ne manger jamais qu’après eux, ils étaient obligés de se contraindre alors pour avaler quelque nourriture, afin qu’il pût lui-même prendre son repas. Son père ayant l’habitude de boire un peu de vin, il ne manqua jamais de lui en offrir, malgré la pauvreté de la famille ; il multipliait ses travaux et s’ingéniait en toute manière, pour pouvoir lui procurer cette petite satisfaction. Avait-il besoin de sortir, il ne dépassait jamais le jour ou le moment marqué pour son retour. Dans ces circonstances, ni le vent, ni la pluie ne l’arrêtaient, et il ne craignait pas même de braver les ténèbres de la nuit afin d’éviter à ses parents l’inquiétude que son retard eût pu leur causer. Le moindre signe, le moindre désir de leur part, étaient pour lui des ordres.

Un jour, son père ayant dit par manière de conversation : « Notre maison est bien étroite, et ne serait-ce que pour pouvoir donner au besoin l’hospitalité à quelques chrétiens sans asile, il serait bon que nous eussions deux ou trois chambres de plus ; » ces paroles furent un ordre pour André. Dès ce jour, tout en se livrant à ses travaux habituels, il ne manqua pas, chaque fois qu’il sortait, de rapporter une ou deux poutres ou solives, et bientôt il put construire ce que son père avait semblé désirer. De toutes parts, les chrétiens affluaient dans cette maison bénie, et comme Paul, tout pauvre qu’il fût, n’était pas en repos s’il ne pouvait traiter convenablement ses hôtes, André, entrant dans ses vues, trouvait moyen de faire face aux dépenses, même quand il lui fallait, pour cela, se refuser et refuser aux siens le nécessaire. Plusieurs fois des chrétiens riches, touchés de cet admirable dévouement d’André pour son vieux père, et sachant dans quelle pénurie il vivait lui-même, lui firent passer quelques secours en argent. Mais André ne voulait pas les recevoir, et disait : « Il est juste que je paye moi seul, par mon travail, les dettes que je contracte pour soutenir mon père et ma famille. » Et quand il ne pouvait pas renvoyer ces dons, loin de les approprier à son usage, il les distribuait en aumônes à quelques chrétiens plus pauvres que lui. C’est ainsi que ce pieux néophyte passait sa vie dans l’exercice de toutes les vertus, lorsqu’il fut saisi avec son père. Comme lui, il fit preuve d’une patience et d’un courage extraordinaires dans les supplices, et tous deux ensemble furent transférés du tribunal de Siang-tsiou à celui de Tai-kou.

D’après la loi du royaume, on ne doit pas faire subir la question au père et au fils simultanément, dans le même lieu. André voyant l’état de faiblesse et d’épuisement où son père était réduit par la prison et les tortures, ne pouvait supporter la pensée de le quitter, même pour quelques instants. Il exposa ses craintes au juge qui, touché de sa piété filiale, lui dit : « D’après la loi, je ne devrais pas en agir ainsi, mais toutefois je ne puis refuser d’entrer dans tes vues, car ce que tu demandes est juste et convenable. « Aussi, quoique les autres prisonniers fussent mis à la question chacun à part, il la fit toujours subir simultanément à André et à son père ; et André, alors même qu’après les supplices il pouvait à peine faire usage de ses membres, s’approchait pour soutenir et rendre plus légère la cangue dont son père était chargé, ce que tous les assistants ne pouvaient voir sans une vive émotion. André, non moins fidèle à son Dieu que dévoué à son père, supporta jusqu’au bout avec intrépidité de nombreuses tortures, et après avoir mérité d’entendre prononcer sa sentence de mort, fut aussi renvoyé à la prison jusqu’au jour de l’exécution.

La première expédition des satellites dans le village de Aing-mou-tang avait, nous l’avons dit, complètement échoué. Une seconde tentative eut plus de succès. Parmi les chrétiens saisis alors et conduits à cette même préfecture de Siang-tsiou, deux surtout méritent de fixer notre attention : ce sont André Kim et Richard An.

André Kim Sa-keun-i était du district de Sie-san. Sa famille avait été riche et opulente : mais ses parents, après leur conversion, furent obligés d’abandonner leurs biens, et d’émigrer dans les montagnes, de sorte qu’il lui restait très-peu de chose. Quoiqu’il fût naturellement fier et irascible, son caractère, sous l’influence de l’éducation religieuse que lui donnèrent ses parents, était devenu doux, humble et charitable. En 1815, son oncle Simon fut martyr pour la foi, et son père Thaddée envoyé en exil. André jeune encore fut relâché, et depuis il disait souvent avec regret : « Quelle belle occasion j’ai perdue ! » Son père étant en exil, André consacra sa vie aux bonnes œuvres. Il allait de côté et d’autre chez les chrétiens, faisait parvenir dos livres et des objets religieux dans les lieux éloignés, prêchait et exhortait sans cesse, s’efforçait d’ouvrir l’intelligence aux ignorants, et surtout baptisait beaucoup d’enfants païens en danger de mort. Il se rendait fréquemment au lieu d’exil de son père, le consolait et le fortifiait de tout son pouvoir. Il donnait la plus grande partie de son temps à la prière, à la prédication et aux lectures pieuses, instruisant sa famille avec beaucoup de soin, édifiant tous les chrétiens par ses bons exemples. Il conservait toujours dans le fond du cœur l’espérance que Dieu lui rendrait l’occasion du martyre qu’il avait une fois manquée.

Quand s’éleva la persécution de 1827, il comprit de suite qu’après avoir fait connaître la foi chrétienne, si souvent et en tant d’endroits divers, il ne pouvait manquer d’être dénoncé et saisi. En conséquence il multiplia ses oraisons pour se préparer à bien répondre aux desseins de Dieu. Quelque temps après, il fut pris en effet, et conduit au tribunal de Siang-tsiou. Le juge, après quelques questions préliminaires, lui dit : « Explique-moi franchement quelle est votre religion, et quelles sont les règles que vous suivez. » André se mit aussitôt à développer la doctrine chrétienne sur l’existence et la nature de Dieu, puis à expliquer en détail les dix commandements. Le juge lui dit : « Parlant aussi bien que tu le fais, tu as certainement beaucoup de disciples, fais-les connaître en détail. » Sur son refus, il commanda de le frapper avec le gros bâton, puis lui fit subir l’écartement des os, et enfin ordonna de lui scier les jambes avec une corde. Ce supplice affreux est quelquefois, par un raffinement de barbarie, infligé entre les jambes, sur les parties naturelles. André toutefois paraît n’avoir été scié ainsi que sur les cuisses. Ses chairs étaient brûlantes, et les os paraissaient à nu, mais il ne cessait de répéter : « Dussé-je mourir, je ne puis dénoncer personne. — Et pourquoi ne peux-tu pas ? — C’est qu’un homme juste ne peut rien faire qui doive tourner au détriment des autres. » Pendant trois jours consécutifs, il subit de semblables supplices sans faiblir. Au contraire, sa joie toute spirituelle augmentait de plus en plus.

Peu de temps après, il fut envoyé au tribunal du gouverneur à Tai-kou. Là encore il fut mis à la torture, et à la sommation de renier Jésus-Christ, il répondit : « Si j’avais voulu apostasier, je l’aurais fait devant le premier tribunal. À quoi bon venir jusqu’ici ? » Le gouverneur tout en colère dit : « Il faut que tu meures ; » et après lui avoir fait endurer des supplices extraordinaires, ne pouvant rien en obtenir il le renvoya en prison. Le lendemain, André fut cité de nouveau. « As-tu changé de sentiment ? » lui demanda le juge. « Je n’ai aucune envie d’en changer, » répondit-il, et il fut remis à la torture. Quelques jours après, il dut se rendre au tribunal de Tsien-tsiou, pour répondre sur certains objets de religion, que les chrétiens emprisonnés dans cette ville avaient déclaré tenir de lui. Malgré l’affreux état de son corps tout déchiré, il fut jeté sur un cheval, et fit cette longue route avec des souffrances qu’il est plus facile d’imaginer que de dépeindre. Puis, après avoir subi un nouvel interrogatoire à Tsien-tsiou, il revint à sa première prison. Il avait parcouru ainsi près de mille lys (cent lieues). Il fut enfin condamné à mort, et déposé à la prison en attendant l’exécution de sa sentence.

Richard An Koun-sim-i était originaire du district de Po-rieng. C’était un homme d’un visage ouvert, d’un caractère humble et complaisant. Après avoir embrassé la religion dans sa jeunesse, il quitta son pays natal, pour la pratiquer plus librement. On admirait surtout le soin qu’il prenait de la bonne éducation de ses enfants, et sa charité généreuse pour le prochain. Assidu il la prière et à la méditation, il ne manquait jamais à ces exercices ; il jeûnait habituellement trois fois la semaine. Il passait une grande partie de son temps à copier des livres religieux, pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, et il se faisait un plaisir de les expliquer aux chrétiens et aux païens eux-mêmes. Arrêté une première fois, on ne sait en quelle année, le mandarin lui demanda : « Est-il vrai que tu exerces les arts mauvais ? » Il répondit : « Je ne connais et n’exerce nullement des arts mauvais ; » et sans l’interroger davantage, le mandarin le renvoya. Cette expression est quelquefois employée, quoique rarement, en parlant de la religion, mais d’une manière si impropre que nous ne savons si on pourrait blâmer la réponse de Richard. Néanmoins, il regretta toujours depuis de ne pas s’être expliqué plus clairement, et d’avoir manqué de courage.

En 1827, sentant bien qu’il serait nécessairement compromis à cause des nombreux livres écrits de sa main, et réfléchissant que Noire-Seigneur lui-même avait fui plusieurs fois devant ses ennemis, il se cacha quelque temps, tout en se préparant au combat par un redoublement de ferveur. Les satellites de Siangtsiou finirent par le trouver et le conduisirent à cette ville. Le mandarin lui dit : « Est-il vrai que tu suis la religion chrétienne ? — Cela est vrai, répondit-il. — Explique-moi donc la doctrine de Dieu. » Richard fit de son mieux un exposé clair et succinct de la religion chrétienne. » Ce que tu dis est beau, mais enfreindre ainsi la loi du royaume, n’est-ce pas manquer de fidélité au roi ? » À cette question Richard fit la même réponse que nous avons entendu faire à presque tous nos martyrs, et dans les mêmes termes, parce qu’elle se trouve textuellement dans le catéchisme abrégé que presque tous savaient par cœur. Il dit : « Dieu étant le grand roi de l’univers et le père de tous les hommes, nous l’honorons par-dessus tout. Le roi, les mandarins et les parents ne doivent être honorés qu’après Dieu. — Renonce à ce Dieu et fais connaître tes complices. » Sur son refus, on le frappa violemment, mais il demeura constant dans sa profession de foi et fut reconduit en prison. Le lendemain et les jours suivants, le mandarin fit recommencer les tortures mais sans succès, et après quelque temps d’inutiles efforts, le fit transférer à Tai-kou, résidence du gouverneur. Là, il eut à subir de nouveaux supplices, son corps n’était plus qu’une plaie, mais les souffrances ne faisaient qu’augmenter l’ardeur de son amour pour Dieu. À la fin il fut condamné à mort et reconduit à la prison.

Ces quatre confesseurs furent bientôt rejoints dans les cachots de Tai-kou, par deux autres non moins intrépides, André Ni et Ambroise Kim, que nous allons maintenant faire connaître.

André Ni Tsiong-ir-i, originaire du district de Hong-tsiou, avait un caractère ferme, droit et charitable qui le faisait remarquer et estimer de tous. Il ne fut instruit de la religion qu’à l’âge de vingt et quelques années, mais sa conversion fut tellement sincère et complète que, ne se trouvant pas dans sa propre patrie assez libre de pratiquer sa foi comme il le désirait, il quitta sa famille, son avoir et ses proches, et se retira dans les montagnes. Forcé par les circonstances d’émigrer successivement en diverses provinces, il eut bientôt dépensé le peu qu’il avait emporté avec lui, et dut soutenir son existence par le travail de ses mains. La résignation d’André au milieu de la pauvreté et des privations qui en sont la suite, sa charité envers tous, sa patience à supporter les injures, sa réserve dans toutes ses paroles, le soin qu’il prenait de l’instruction et de l’éducation de sa famille, et tant d’autres vertus qui brillaient en lui, excitaient l’admiration de tous. Quoiqu’il fût très-occupé par les soins qu’exigeait l’entretien de sa maison, jamais il ne voulut rien relâcher de son application assidue et incessante à la prière et aux lectures pieuses.

Lorsque la persécution s’éleva en 1827, il se prépara au martyre par la fuite des sociétés mondaines et par un redoublement de ferveur. Il encourageait les siens en disant : « Il faut que chacun de nous se prépare à souffrir la mort, et toutefois, ne connaissant pas les desseins de Dieu, nous devons chercher à échapper aux persécuteurs si nous le pouvons. »

Il vivait à Kom-tsik-i, au district de Sioun-heng, où les satellites vinrent le saisir. Il les reçut avec allégresse et fut conduit au tribunal d’An-tong. Le juge lui demanda : « Est-il vrai que tu suives une mauvaise doctrine ? — Le Dieu du Ciel, répondit André, est le créateur de toutes choses ; il est le grand roi qui gouverne tout, le père suprême qui nourrit tous les hommes ; c’est lui qui récompense le bien et punit le mal. Le devoir de tout homme étant de l’adorer, je l’adore et le sers. Quant à une mauvaise doctrine je n’en connais pas. — Tu réponds bien insolemment, cria le mandarin, apostasie de suite. » Et il le fit battre cruellement. André, d’un visage calme et d’un ton de voix ferme, dit alors : « Dix mille et dix mille fois je ne puis renoncer à mon Dieu. Veuillez ne plus m’interroger là-dessus. » Le mandarin piqué fit continuer les supplices pendant plusieurs jours ; mais l’amour de Dieu soutint André jusqu’au bout. Il fut envoyé ensuite au tribunal du gouverneur, qui lui dit : « On m’assure que tu ne veux pas abjurer. Nous allons voir. » Et il lui fit subir, par trois fois, des tortures atroces, mais en vain. On essaya ensuite de le gagner par des caresses et par la douceur, mais tous les moyens étant inutiles, il fut à la fin condamné à mort et consigné à la prison avec les autres confesseurs.

Ambroise Kim Koun-mi, nommé aussi En-ou, descendait d’une famille d’interprètes de la capitale, et était parent éloigné de Thomas Kim, confesseur de la foi en 1783. À peine la religion fut-elle introduite en Corée, qu’il l’embrassa de toute l’ardeur de son âme, et la fit connaître à sa femme et à ses enfants. Mais ceux-ci ne l’écoutèrent point et non contents de ne pas l’imiter, cherchèrent par mille vexations à le ramener à l’idolâtrie. Sa femme surtout, d’un caractère violent et acariâtre, ne lui laissait aucun repos ; elle voulait, entre autres choses, l’empêcher d’observer les jeûnes et abstinences de l’Église, et disait souvent, à haute voix, force injures contre la religion. Ambroise, fatigué de tant d’importunités, prit le parti de quitter sa maison, et faisant ses adieux à sa famille, peu après 1791, s’en alla trouver les chrétiens de la province, vivant tantôt chez l’un et tantôt chez l’autre, instruisant tous ceux qui voulaient l’entendre, et copiant des livres de religion, pour gagner sa vie. Il eut le bonheur de voir le P. Tsiou, près duquel il paraît même être resté quelque temps, et y affermit sa foi et sa vertu. N’ayant pas de domicile, il se retirait de temps en temps dans les montagnes, pour vaquer plus tranquillement à ses exercices de piété. Il aimait surtout à catéchiser les enfants, et ne cessait d’exciter chacun à la pratique des vertus, plus encore par ses exemples que par ses paroles. Chaque nuit, même dans les grands froids de l’hiver, il se levait à minuit pour se livrer à la prière. Très-sobre dans sa nourriture, il s’était prescrit des limites étroites qu’il ne dépassa jamais, quelle que fût la qualité bonne ou mauvaise des mets qu’on lui présentait.

Ambroise avait échappé aux persécutions de 1801 et de 1815. En 1827, tous les chrétiens de sa connaissance étaient en fuite, et, chaque jour amenant la prise de plusieurs d’entre eux, le maître de la maison où il s’était réfugié alla se cacher chez un païen. Ambroise, qui ne savait plus de quel côté diriger ses pas, et ne voyait aucun moyen de se soustraire aux poursuites, prit la résolution de se livrer lui même. Il se rendit donc à la ville d’An-tong à la cinquième lune, déposa chez un geôlier le petit paquet qu’il portait, et voulut se présenter devant le juge criminel. Le portier du tribunal l’en empêcha, mais Ambroise répondit : « Je suis chrétien ; allez avertir le juge que je suis là. » Les satellites le traitaient d’insensé et le repoussaient ; mais il cria à haute voix : « Je ne suis pas un insensé, mais bien un chrétien.» On dut donc avertir le juge, qui le fit venir et lui adressa quelques questions. Ambroise refusa de répondre sur le lieu de sa demeure et sur l’endroit où étaient cachés ses livres, reçut une volée de coups sur les jambes et fut mis en prison. Un mois plus tard, il fut envoyé à Tai-kou où se trouvaient les autres confesseurs, tous ses amis intimes. Devant le gouverneur, il reçut par trois fois de violentes bastonnades, et fut soumis à diverses tortures, qu’il supporta avec une patience inébranlable. À la fin il fut condamné à mort, et laissé en prison en attendant la confirmation de la sentence.

À cette même époque se trouvait, par hasard, dans le voisinage de Tai-kou, un bonze très-fameux dans la province, et qui s’était même coupé par dévotion quatre doigts de la main. Le juge eut l’idée de commander à Paul Pak de discuter avec ce bonze la vérité ou la fausseté de leurs doctrines respectives. À cette nouvelle, tous les chrétiens prisonniers furent fort inquiets. Paul leur dit : « Sans études comme je le suis, comment pourrais-je lui tenir tête par mes propres forces ? Mais si je compte uniquement sur le secours de Dieu et de sa sainte Mère, qu’y a-t-il à craindre, et pourquoi vous inquiéter ? Priez seulement pour moi. » Arrivé au tribunal et lorsque la discussion allait commencer, les prétoriens voyant que les forces de Paul étaient épuisées, lui offrirent une tasse de vin qu’il accepta avec reconnaissance. Après l’avoir bue, il se mit à raisonner avec le bonze. On était à peine entré en matière que celui-ci, perdant le fil de son discours, resta sans réponse, fut obligé de s’avouer vaincu, et, tout couvert de honte, voulut prendre la fuite. En vain les mandarins, les prétoriens, les satellites, tous humiliés et furieux, voulurent ranimer leur champion ; ils ne purent le décider à proférer une seule parole, et finirent par le chasser ignominieusement. Paul rendit grâces à Dieu de la victoire qu’il lui avait accordée, et pendant qu’il retournait à sa prison, les satellites le louaient, l’exaltaient, le félicitaient grandement, et se disaient entre eux : « La religion du Dieu du Ciel est certainement une doctrine vraie. Quant aux bonzes sectateurs de Fô, qu’on en empoigne seulement deux ou trois et qu’on leur fasse subir les tourments qu’on inflige aux chrétiens, il n’en restera pas, sous le ciel, même une petite graine, pour propager désormais la doctrine de Fô. »

On ne voit pas que de nouvelles arrestations de chrétiens aient eu lieu après la cinquième lune. Le zèle des persécuteurs s’était-il ralenti de lui-même, ou des ordres secrets de la cour étaient-ils intervenus ? nous l’ignorons. À cette époque, on ne songea plus qu’à se débarrasser des prisonniers. Tous furent interrogés de nouveau ; on relâcha les uns, on envoya les autres en exil. Les petits enfants de Paul Pak furent, à cause de leur jeunesse, mis en liberté. En les quittant Paul leur dit : « Allez et conservez vos âmes pures de tout péché, et si vous aviez le malheur d’offenser Dieu, repentez-vous sincèrement. Pratiquez toujours fidèlement notre sainte religion. Avant dix ans d’ici, les chrétiens de Corée auront un grand sujet de joie. » Il voulait parler de l’entrée des prêtres dans le pays.

Après quelques jours, il ne resta plus dans les prisons de Tai-kou que les six confesseurs dont nous avons parlé. Inébranlables dans leur résolution et, voyant que l’exécution de leur sentence traînait en longueur, ils s’établirent dans les cachots comme pour y passer leur vie. Chacun d’eux, pour soutenir son existence, confectionnait des souliers de paille, ou exerçait quelque autre petit métier. Un nouveau gouverneur ayant remplacé le précèdent, les fit citer à sa barre et, après un court interrogatoire, les fit battre très-violemment. Paul Pak, épuisé par l’âge et par les divers supplices qu’il avait endurés, ne put survivre à ces nouvelles tortures. Rentré à la prison, il languit encore quelques jours, puis, sentant que sa fin approchait, il appela auprès de lui son fils André et les autres prisonniers condamnés à mort, les exhorta a la constance et à la fidélité dans le service de Dieu. « Regardez cette prison, leur dit-il, comme un séjour de bonheur ne laissez pas partager votre cœur par une affection excessive et déréglée pour les parents ou enfants que vous avez au dehors, et suivez mes traces. On est bien heureux de mourir pour Jésus-Christ. » Après quoi, il rendit son âme à Dieu dans un calme et une paix admirables, le 27 de la neuvième lune de l’année tieng-hai (1827), à l’âge de soixante et onze ans. Il avait été cinq mois en prison. Ainsi mourut ce digne confesseur de la foi, dont la mémoire est restée en grande vénération dans tout le pays. Sa bonté extraordinaire, sa douceur inaltérable, l’hospitalité qu’il exerçait si généreusement envers tous, son zèle à répandre la religion chrétienne, et les autres vertus dont il donna toujours de si beaux exemples, pendant sa longue carrière, attirèrent la bénédiction de Dieu sur lui et sur sa famille. Non-seulement son fils André, que nous retrouverons plus tard, ne dégénéra pas, mais aujourd’hui encore ses descendants se montrent dignes de lui, par leur foi et leur ferveur.

Ambroise Kim mourut aussi dans la prison, un peu plus tard. Pendant sa vie il avait toujours regretté d’être à charge à ceux qui lui donnaient asile. Ayant appris que les prisonniers qui, comme lui, n’avaient aucune ressource étaient nourris au moyen d’une taxe imposée par le gouverneur aux maisons du voisinage, il fut singulièrement tracassé de cette pensée, qu’il était à charge aux gens du quartier. C’est sans doute ce qui le détermina à se priver presque entièrement de nourriture. Beaucoup de chrétiens, au contraire, ont attribué à une inspiration divine cette étrange résolution. Il commença donc un jeûne presque absolu ; ce qu’ayant vu, les autres prisonniers lui dirent : « Maître, puisque vous ne mangez plus, nous devons tous faire comme vous. » Il les reprit fortement en disant : « Quoique je doive, moi, en agir ainsi, sans pouvoir vous en expliquer le motif, pour vous, une pareille conduite serait un suicide. » Les uns disent qu’il passa ainsi plusieurs jours, après quoi il s’éteignit paisiblement. Selon d’autres témoignages il aurait, afin de n’être à personne une cause de scandale, repris des aliments après son long jeûne, et survécu encore un certain temps. Il mourut à l’âge de soixante-huit ans, le 27 de la dixième lune de l’année mou-Isa (1828).


Enfin, pour compléter l’histoire de cette persécution de 1827, disons deux mots de l’arrestation de quelques chrétiens dans l’extrémité est de la province de Tsiong-tsieng.

Laurent Niou Sioun-tsi était venu, au commencement de cette année, habiter Kip-keun-kol, au district de Tan-iang. Lorsque la persécution s’éleva dans de Kieng-siang, un certain nombre de chrétiens de cette province, ses parents ou amis, se réfugièrent chez lui pour se mettre à l’abri des poursuites. Sur ces entrefaites, un des amis païens de Laurent le dénonça aux prétoriens de Tan-iang, les engageant à le saisir pour en tirer quelque rançon, qu’il se promettait bien de partager avec eux. Ils n’eurent pas de peine à se rendre à une invitation si conforme à leurs goûts et, dans le courant de la cinquième lune, vinrent arrêter Laurent, et avec lui une vingtaine de personnes alors réunies dans sa maison. Conduits au tribunal de Tan-iang, tous se hâtèrent d’apostasier, excepté Laurent que de violents supplices ne purent ébranler. Le mandarin dit alors : « Je voudrais bien vous relâcher tous, mais ce coquin-là est un de vos chefs, et s’il n’apostasie pas, je ne mettrai personne en liberté. » Aussitôt tous les prisonniers éclatèrent en murmures contre Laurent, lui faisant mille instances, le molestant et l’obsédant de telle sorte qu’à la fin, ne pouvant plus y tenir, il prononça comme eux une formule d’apostasie.

On les relâcha immédiatement et ils sortirent tons ensemble. Laurent les renvoya chacun de son côté, leur recommandant de s’enfuir en toute hâte. Resté seul, il attendit pour leur donner le temps de se mettre en sûreté, puis retourna devant le mandarin, se rétracta, et se montra de nouveau déterminé à mourir. Les supplices ne lui manquèrent pas : mais il les supporta sans faiblir, et on finit par l’envoyer au juge criminel de T’siong-tsiou.

Comme il montrait toujours la même fermeté, le juge porta contre lui une sentence de mort, laquelle fut ensuite, on ne sait pourquoi, changée en condamnation à l’exil. Laurent réclama en plein tribunal disant que, selon la loi, il devait mourir, mais on ne l’écouta point, et on l’expédia à Mou-san, à l’extrémité septentrionale de la province de Ham-kieng. En l’envoyant, le juge dit aux satellites : « Cet individu pourrait bien, pendant la route, infatuer de sa doctrine quelques hommes du peuple. Soyez sur vos gardes et surveillez-le. « Laurent répondit : « Dans la route je veux convertir seulement dix mille personnes. » Arrivé au lieu de son exil, il se mit à pratiquer sa religion ostensiblement, et à la prêcher à tous ceux qui l’approchaient, satellites ou gens du peuple, ce qui irrita beaucoup le mandarin et ses gens. Aussi Laurent fut-il, quelque temps après, enfermé dans une maison avec défense de sortir ; puis on finit par ne plus lui donner de nourriture. Quelques jours se passèrent, et, ne pouvant plus supporter la faim et la soif qui le dévoraient, il demanda instamment qu’on lui apportât quelque chose. On détrempa alors de la farine de riz, avec une égale quantité de sel, et on en forma des gâteaux qu’on lui offrit. Son estomac déjà ruiné par un long jeûne ne put supporter cet horrible mets, et, avant d’en avoir pris la moitié, le confesseur expira, comme l’avaient prévu ses bourreaux. Celait vers la douzième lune de cette année, ou, selon d’autres, à la troisième lune de l’année mou-tsa (1828). Laurent était alors âgé de trente-cinq à quarante ans.

Telle est, sur cette affaire de Tsiong-tsieng, la version qui nous a paru la plus digne de foi. Nous n’avons pas cru devoir passer ces faits sous silence, quoique le manque de témoignages suffisamment précis ne nous permette pas d’en affirmer la complète authenticité.


Ainsi passa, comme un violent orage, cette persécution de 1827. Toutes les chrétientés de la province de Tsien-la furent ravagées ; mais sauf quelques districts du Kieng-siang, et un village de Tsiong-tsieng, on ne voit pas que les fidèles des autres provinces aient été inquiétés. Cette persécution diffère des précédentes en plusieurs points qu’il n’est pas inutile de noter. Elle fut comparativement assez courte. Les premières arrestations eurent lieu vers la fin de la deuxième lune ; trois mois après, elles avaient cessé. Il semble évident aussi que le gouvernement central ne fut pour rien dans les poursuites. L’avidité des mandarins et de leurs satellites, les rancunes populaires, les dénonciations individuelles furent la cause de tout le mal. Une autre différence, c’est que le gouvernement, loin de prodiguer le sang des chrétiens comme auparavant, ne permit d’exécuter aucune des sentences de mort portées par les tribunaux de province, et fit laisser les condamnés en prison pour un temps indéfini. Cette indulgence relative venait très-probablement, comme nous l’avons déjà remarqué, de l’opposition personnelle du roi aux mesures de rigueur proposées par ses ministres et ses mandarins. Enfin, ce qui distingue d’une manière bien triste la persécution de 1827 de toutes celles qui avaient précédé ou qui suivront, c’est le grand nombre des apostats. Il y avait eu près de cinq cents arrestations, il n’y eut guère de confesseurs fidèles que ceux dont nous avons cité les noms et raconté l’histoire. C’est un spectacle bien affligeant sans doute, mais quand on se rappelle que sur les cinq cents chrétiens arrêtés, près de la moitié n’étaient que catéchumènes, que quatre ou cinq d’entre eux au plus avaient vu le prêtre et reçu une fois ou deux les sacrements, on ne s’étonne que d’une chose, c’est que tous n’aient pas apostasie, c’est que parmi ces néophytes délaissés, Jésus-Christ ait trouvé des confesseurs et des martyrs. D’ailleurs, cette fois-ci comme toujours, presque tous ceux qui avaient eu la faiblesse de céder aux tortures, ne discontinuèrent pas leurs pratiques de religion, et, à peine rentrés chez eux, se repentirent de leur faute et travaillèrent à la réparer.


À la persécution succéda une période de grande tranquillité pour les chrétiens de Corée, et nous ne trouvons dans les quatre ou cinq années suivantes que très-peu de faits intéressants à signaler.

Le roi alors régnant était Sioun-tsong, prince aimé et estimé de son peuple. Bien qu’âgé seulement d’une quarantaine d’années, il ne se sentait plus ni la force, ni l’envie de rien diriger par lui-même. Ses facultés mentales semblaient s’affaiblir de jour en jour, il soupirait après le calme et la tranquillité, et voulait à tout prix se décharger des soucis du gouvernement. Dans ce but il avait, depuis quelque temps, associé à la conduite des affaires son fils Ik-tsong, et s’était fait préparer, pour sa retraite, un palais à la ville de Siou-ouen, éloignée de soixante lys (six lieues) de la capitale. L’époque à laquelle il devait s’y retirer définitivement n’était pas éloignée, lorsqu’on 1830, le jeune roi fut attaqué d’une maladie grave qui bientôt fit craindre pour ses jours. Toute la science des médecins de la cour étant inutile, on résolut d’appeler près du malade quelques-uns des plus célèbres docteurs du royaume. L’un d’eux était Jean Tieng Iak-iong, que nous avons vu condamner à l’exil, vers la fin de 1801. On l’avait, il est vrai, rappelé en 1818, mais la grâce accordée n’était pas complète ; il n’avait pas été réintégré dans ses dignités, et menait la vie de simple particulier. Or, d’après les usages, la porte du palais ne peut être ouverte à de pareilles personnes, et à plus forte raison, le roi ne peut pas les recevoir en sa présence. Comme le danger pressait, un édit royal rétablit immédiatement Jean Tieng dans tous ses honneurs et dignités, et rendit à sa famille ses titres héréditaires de noblesse. Mais il était trop tard pour le jeune prince, et l’habileté de Jean ne put lui sauver la vie. Il mourut quelques jours après et, comme il avait eu en main l’administration du royaume, on lui fit de pompeuses obsèques, comme à un roi, et non pas seulement comme à l’héritier présomptif de la couronne. Les cérémonies furent troublées par un accident que tous regardèrent comme de sinistre augure. Le feu prit à l’appartement ou se faisait la pompe funèbre, et le cercueil fut à demi brûle, ainsi que tous les ornements qui le décoraient.

Depuis son retour de l’exil, Jean Tieng avait repris avec plus de ferveur qu’auparavant tous ses exercices religieux. Touché d’un sincère repentir pour le crime qu’il avait commis en 1801, en reniant de bouche la foi de Jésus-Christ, il vivait séparé du monde, presque toujours enfermé dans sa chambre, où il ne recevait qu’un petit nombre d’amis. Il se livrait fréquemment au jeûne et autres exercices de pénitence, et ne quittait jamais des chaînes de fer dont il s’était fait une ceinture fort douloureuse. Ses méditations étaient longues et fréquentes. Il a laisse par écrit une partie de ses réflexions, ainsi que divers autres ouvrages, composés pour réfuter les superstitions des païens, ou pour instruire les néophytes. Plusieurs de ses écrits, souvent cachés sous terre en temps de persécution, ont été rongés par les vers ou par la pourriture ; beaucoup sont conservés dans sa famille. Après son entière réintégration, Jean ne changea rien à son genre de vie retirée, et sa ferveur toujours croissante réjouit et édifia tous les chrétiens, que sa chute avait autrefois scandalisés. Il mourut en 1835, après l’entrée du P. Pacifique en Corée, et reçut les derniers sacrements de sa main.

Ajoutons de suite, pour compléter l’histoire de Jean Tieng, que son fils Hong-iou-san, homme très-remarquable par ses talents et ses connaissances, après avoir longtemps manifesté un grand éloignement pour la religion chrétienne, qu’il accusait de tous les malheurs de sa famille, finit par se convertir, et reçut le baptême quelques années avant sa mort. Une sœur de Jean était belle-fille du ministre Tsaï, dont nous avons parlé à l’occasion de la persécution de 1801. Devenue veuve dès l’âge de seize ans, elle passa une vie triste et solitaire dans la famille toute païenne de son mari. Elle eut enfin le bonheur, dans sa vieillesse, d’embrasser la foi, et, quand elle mourut, en 1851, le prêtre indigène Thomas T’soi trouva le moyen de s’introduire furtivement auprès d’elle pour lui administrer les sacrements.

Pendant que Jean Tieng reprenait son rang dans la haute noblesse du royaume, un autre noble chrétien, exilé comme lui lors de la grande persécution, mourait à Mou-san, à l’extrémité de la province septentrionale, après trente ans de privations et de souffrances. C’était Justin Tsio Tong-sien-i, déjà bien connu de nos lecteurs. Pris à Iang-keun, à la fin de 1800, et conduit à la capitale, il fut condamné à l’exil, quoique très-probablement il n’eût jamais donné le moindre signe d’apostasie. Il continua toujours à pratiquer la religion, et supporta avec un calme héroïque le départ de son fils, qu’on enlevait d’auprès de lui, pour le condamner aux tortures et à la mort. En 1819, l’arrestation de Pierre Tsio Siouk-i, l’un de ses parents, fut cause qu’on lui fit subir un nouvel interrogatoire. Le mandarin lui demanda s’il pratiquait encore sa religion ; Justin répondit : « Si je ne la pratiquais plus, serais-je dans cette position ? — Si tu t’obstines à résister à l’ordre du roi, on te mettra à mort et avec toi celui de ta famille que l’on vient de prendre. — Je ne crains rien de tout cela, répondit Justin, faites ce que vous voudrez. » Dès ce moment, le mandarin donna des ordres pour ne plus laisser communiquer personne avec lui. Beaucoup de ceux qui le fréquentaient auparavant obéirent à cette injonction du mandarin, mais une grande quantité d’élèves qu’il instruisait dans les lettres chinoises, et qui lui étaient très-attachés, ne firent aucun cas de la consigne. Sous les yeux des gardes, ils escaladaient les murs et les haies pour se rendre à ses leçons, et ils étaient si nombreux et si résolus, que le mandarin crut plus sage de fermer les yeux sur leur conduite.

Pendant trente ans d’exil, Justin supporta avec une patience et une résignation admirables les misères et les épreuves de sa position. Il était heureux de souffrir pour Jésus-Christ, et le Sauveur, acceptant son sacrifice, lui accorda la grâce d’une sainte mort, le 14 de la sixième lune de l’année kieng-in (2 août 1830). Justin Tsio avait alors quatre-vingt-douze ans. Dans les années qui suivirent, quelques-uns de ses disciples vinrent plusieurs fois à 1,500 ou 1,600 lys (150 ou 160 lieues) de distance, dans des pays inconnus pour eux, cherchant à se mettre en rapport avec les fidèles, à compléter l’éducation religieuse qu’ils avaient reçue de Justin, et à entrer dans le sein de l’Église. Malheureusement, la crainte de se compromettre empêcha ceux auxquels ils s’adressaient de se déclarer chrétiens, et ces pauvres gens furent obligés de retourner dans leur pays, sans avoir reçu le baptême. On n’en a plus entendu parler depuis, car les chrétiens n’ont aucun rapport avec cette province éloignée. Toutefois, nous ne pouvons croire que ces hommes courageux, qui ont fait des démarches si extraordinaires pour trouver le salut, aient été entièrement abandonnés. C’est Dieu qui a dit : « Celui qui demande obtient, celui qui cherche trouve, on ouvre à celui qui frappe ; » et notre Dieu est fidèle à ses promesses.


En cette même année 1830, au nord de la province de Kieng-siang, la grâce de Dieu opérait des prodiges dans la personne d’un jeune homme nommé Kim Ho-ien-i. Descendant d’une famille du district de An-tong, célèbre par la rare vertu d’un de ses ancêtres, il était lui-même d’un caractère bon, doux, simple et réfléchi. Dès l’enfance, il parlait peu et ne se mêlait guère aux jeux et aux amusements de ses compagnons. Quelques-uns pensèrent d’abord que c’était chez lui idiotisme, mais ils furent bientôt détrompés. Avant l’âge de vingt ans, Ho-ien-i avait acquis une connaissance exacte de la plupart des livres sacrés du pays ; il était versé dans toute espèce de sciences, dans la morale, la philosophie, les mathématiques, l’astronomie, les arts magiques, les doctrines les plus abstruses de Fô et de Lao-tse. Cependant le monde n’avait aucun attrait pour lui, et il faisait si peu de cas de la gloire et de la réputation, qu’il ne voulut pas se donner la peine de concourir aux examens publics. Toujours dans un coin, modestement assis, plongé dans quelque méditation, il adressait à peine la parole à ses amis, et ne répondait pas à leurs plaisanteries. Aussi le signalait-on dans tout le pays comme un sage, et sa réputation de savoir et de vertu se répandant au loin, beaucoup de personnes venaient le voir et lui demander la solution des plus difficiles problèmes.

Ennuyé de cette affluence, il quitta son pays en cachette et se retira au pied de la montagne Tai-paik-san, au district de Sioun-heng, pour y jouir de la solitude, et continuer ses travaux. C’est là que la grâce l’attendait. À peine fut-il arrivé, qu’il fit connaissance avec un chrétien instruit et capable, qui habitait dans ces mêmes montagnes. Leurs conversations roulant toujours sur les sciences, il eut bientôt conçu une haute estime pour ce chrétien, que la lumière de la vérité mettait à même de traiter et de résoudre des questions inconnues aux païens. Plus il le consultait, et plus son admiration augmentait. Le chrétien fut peu à peu amené à parler de sa religion, et à peine en eut-il exposé les premiers principes, que Ho-ien-i, tressaillant de joie, lui dit : « Voilà ce que je cherchais. Toute ma vie, j’avais présumé que l’homme doit avoir une fin digne de lui, mais ne trouvant rien là-dessus dans nos livres sacrés, j’en étais resté à des doutes ; aujourd’hui, j’ai rencontré la vraie doctrine. »

Sans perdre de temps, il se mit à étudier quelques livres de religion, rompit à l’instant avec toutes les superstitions païennes, et détestant toutes les erreurs dont son âme avait été jusqu’alors victime, ne pensa plus qu’à obtenir la connaissance et la grâce de Dieu. Tout occupé à cette préparation, il ne prenait aucun repos. Il passa ensuite une vingtaine de jours dans les exercices de la pénitence pour purifier son âme, et invita le chrétien à aller faire une promenade avec lui. Ils devisaient ensemble, quand arrivés sur les bords d’un petit ruisseau, Ho-ien-i, qui avait tout calculé d’avance, se mit à genoux, demanda le baptême, et fit des instances si pressantes que le chrétien ne put y résister ; il lui administra le sacrement de la régénération. Ho-ien-i prit le nom de Paul. Tout ce jour, des larmes abondantes coulaient de ses yeux, et dans l’excès de son bonheur, il disait : « Pour remercier Dieu de ses incomparables bienfaits, il n’y a d’autre moyen que de souffrir le martyre. » Sa ferveur augmenta dès lors d’une manière prodigieuse. Il ne s’occupait que de ses exercices de piété et de l’accomplissement de ses devoirs.

Bientôt il retourna à la maison paternelle, instruisit son frère, et peu après fit voir à son père des livres de religion. Celui-ci se rendit d’abord et reconnut la vérité du christianisme, mais ayant ensuite étudié plus attentivement les conséquences de ses dogmes, il entra dans une grande colère, et prononça ces paroles qui résument bien l’idolâtrie coréenne, et les principales superstitions qui, dans ce pays, font obstacle à l’Évangile : « Si l’on suit cette nouvelle religion, les temples du génie protecteur du royaume, les temples des ancêtres du roi, les temples de Confucius et des grands hommes, les tablettes des ancêtres et tous les sacrifices deviennent inutiles et doivent disparaître. Je comprends maintenant combien le roi a eu raison de l’interdire sévèrement, et de punir ses sectateurs. » Puis il réprimanda son fils très-fortement, lui ordonna de rompre sur-le-champ avec les chrétiens et de brûler tous ses livres, et ne cessa plus de le maltraiter pour l’empêcher de pratiquer sa foi. Le frère de Paul, homme violent et brutal, s’emporta plusieurs fois jusqu’à le frapper avec un bâton. Mais notre courageux néophyte, affermi par la grâce qu’il avait reçue le jour de son baptême, opposa une résistance inflexible.

Cependant, comme il était d’une constitution naturellement très-délicate, il craignit de succomber à ces mauvais traitements répétés. C’est pourquoi il quitta secrètement sa maison, et alla se cacher chez de pauvres chrétiens, où il passa quelques mois dans un dénûment absolu, et au milieu de privations difficiles à décrire. Il s’était choisi une place qu’il ne quittait jamais. Là, assis sur ses talons, il se livrait à la prière, à la lecture, à la méditation, passait ainsi tout le jour et une partie de la nuit, et, au chant du coq, faisait semblant de prendre quelque repos. De plus, il jeûnait régulièrement les vendredis et samedis ; de sorte que les chrétiens se disaient entre eux que Paul était comme un homme n’ayant pas de corps. Pendant les grandes chaleurs de l’été, il ne changea rien à ce régime, et on ne le vit pas une seule fois sortir de sa chambre pour prendre l’air. Malgré cela, il se portait très-bien, et on ne voyait sur son visage aucune trace de fatigue, ce que chacun attribua à un miracle de la Providence.

Le père de Paul voyant qu’il ne revenait pas après plusieurs mois, se douta qu’il était quelque part chez des chrétiens, et se disposa à en accuser quelques-uns devant le mandarin, afin de retrouver son fils. Cette affaire pouvait avoir de graves conséquences. On en fit avertir Paul, qui prit le parti de retourner chez lui. Il confia aux chrétiens un livre qu’il avait composé sur la religion, et les divers objets religieux qu’il possédait, et leur fit ses adieux en disant : « Revoyons-nous dans la véritable patrie. » Quand il se présenta à la maison paternelle, son père le reçut d’abord d’un air affable, mais peu de jours après il lui dit : « Pendant que tu n’étais pas ici, beaucoup de personnes sont venues de toutes parts te chercher ; ta réputation en toute espèce de sciences est déjà répandue au loin ; quand on viendra te consulter de nouveau, si tu t’obstines dans cette religion, comment pourras-tu répondre aux questions qui te seront adressées ? Pourquoi rester ainsi entêté ? Je saurai bien te guérir de cette folie ; » et il le battit cruellement. La même scène se répéta les jours suivants. Paul supportait le tout avec patience, sans discontinuer ses pieux exercices ; mais après quelques semaines il tomba gravement malade. Ses forces étaient épuisées, et il était devenu d’une maigreur effrayante.

Environ deux mois se passèrent ainsi, sans que la colère de ce père dénaturé se calmât, et sans que la ferveur et la résignation de Paul eussent en rien diminué. Il était presque à l’agonie quand son père vint le trouver, un couteau à la main, et lui dit : « Tu dois évidemment mourir sous peu ; si tu meurs après avoir apostasié, je te reconnais pour mon fils ; mais si tu refuses d’apostasier, je têtue maintenant avec ce couteau, puis, avec le même couteau, je me donnerai la mort à moi-même. » Paul répondit : « Pour obéir à un père, on ne peut transgresser les ordres du roi ; à plus forte raison, Dieu étant le souverain roi de tout l’univers et le père de tous les hommes, récompensant le bien et punissant le mal, devons-nous lui obéir malgré tout. Vous voulez me forcer à le renier, est-ce là le devoir d’un père ? » Il n’avait pas achevé, que son père, exaspéré, se précipite et veut le percer de son couteau ; mais la mère et les frères de Paul s’élancent sur lui et le retiennent. Ne pouvant se débarrasser d’eux et atteindre son fils, il veut se couper la gorge. On l’en empêche également. Cependant, Paul disait avec beaucoup de douceur : « Mon père, quoique vous en veniez à ces excès, je ne puis, pour suivre vos ordres, enfreindre les commandements de notre père céleste. »

Le lendemain, dès le matin, Paul se livra selon sa coutume à la prière et à la méditation. Pendant la matinée, il demandait fréquemment s’il était midi, et ce temps arrivé, il récita dévotement l’Angelus ; puis, bientôt, levant les yeux au ciel, il s’agenouilla et rendit l’âme à Dieu, si tranquillement que ceux qui étaient près de lui ne s’aperçurent pas de son dernier soupir. C’était à la huitième lune de l’année sie-mio (septembre 1831). Un an s’était à peine écoulé depuis la conversion de Paul, et il n’était âgé que de trente-six ans. On rapporte qu’après sa mort, ses parents ayant voulu faire les sacrifices d’usage, l’autel dressé à cet effet s’écroula de lui-même.

Les chrétiens de Corée comptent Paul au nombre de leurs plus glorieux martyrs, et Dieu sans doute aura ratifié leur jugement. La conduite de Paul fut admirable, surtout pour un Coréen. N’oublions pas que, plusieurs fois déjà, nous avons vu des confesseurs, après avoir bravé les mandarins et vaincu les supplices, succomber misérablement aux assauts de la tendresse naturelle pour les parents. Ce sentiment de piété filiale, si saint en lui-même, est tout-puissant dans ce pays, au point de faire souvent oublier, même à des chrétiens, que la loi de Dieu prime toute autre loi, et que son amour doit primer tout autre amour. Honneur donc à Paul pour avoir, en de telles circonstances, gardé sa foi avec tant d’héroïsme !


En 1832, Dieu voulut de nouveau châtier l’orgueil de cette nation coréenne qui continuait à repousser les vérités évangéliques, si éloquemment prêchées par la voix des martyrs devant ses tribunaux, et par leur sang sur les places publiques. Il permit que des pluies continuelles et, par suite, des inondations extraordinaires vinssent ravager le pays, et faire disparaître à l’avance presque tout espoir de récolte. Or, il a toujours été d’usage en Corée qu’au milieu des grandes calamités publiques, le roi répande largement ses faveurs, en amnistiant des coupables et graciant des condamnés, afin d’attirer par ces actes de clémence les regards bienveillants du ciel. La grâce accordée alors par le roi paraît avoir été des plus étendues. Les nombreux chrétiens exilés pendant les précédentes persécutions furent presque tous relâchés, et revinrent prendre place dans les diverses chrétientés.

Malheureusement la faveur royale n’était pas gratuite. L’usage observé ordinairement en pareil cas est de rendre la liberté au coupable après seulement qu’il a de nouveau détesté son crime, et par conséquent, lorsqu’il s’agit de chrétiens, après une nouvelle apostasie de leur foi. Il n’est que trop probable que tous les exilés, alors rappelés, achetèrent leur délivrance à ce prix honteux. Quelques-uns cependant refusèrent. Ainsi, Protais Hong qui avait échappé à la mort, en 1801, par l’apostasie, et que nous verrons marcher au supplice en 1839, ne voulut pas se délivrer par une seconde lâcheté, et resta en exil. Les généreux confesseurs que l’on avait emprisonnés et condamnés à mort à Tsien-Tsiou, en 1827, et qui, depuis cette époque, languissaient dans la prison, eurent de même le courage de refuser une abjuration, au prix de laquelle on leur promettait la vie et la liberté. Aussi les verrons-nous plus tard obtenir la plus belle récompense que Dieu puisse donner en ce monde à ceux qui l’aiment, la couronne du martyre.

Pendant l’été de cette même année, le pavillon britannique se montrait sur les côtes de la Corée. Un navire marchand, expédié probablement par quelques agents des sociétés bibliques, aborda près de l’île appelée Ouen-san, presque à l’entrée de la baie formée par la côte Ouest de la province de Tsiong-tsieng. L’étonnement fut général, et les chrétiens surtout étaient en grand émoi, car ce navire portait écrit sur son pavillon, en gros caractères chinois : Religion de Jésus-Christ. Quelques chrétiens, pensant rencontrer des frères, s’empressèrent d’aller à bord, sans s’inquiéter des mauvaises affaires qu’ils pouvaient s’attirer de la part du gouvernement ; mais ils furent bien surpris quand, à leur arrivée, un ministre protestant les salua avec ces paroles qui sont sacramentelles parmi les païens : « Que l’esprit de la terre vous bénisse ! » À ces mots les néophytes voyant qu’ils s’étaient trompés, et devinant qu’un piège était tendu à leur bonne foi, se retirèrent en toute hâte, sans même répondre au salut, et ne reparurent plus[1].

Ce navire demeura plus d’un mois à l’ancre, surveillé jour et nuit par les Coréens. Faute de mieux, les ministres firent déposer sur divers points du rivage plusieurs caisses de livres religieux. On prétend aussi qu’ils envoyèrent au roi quelques cadeaux, avec des livres en chinois et en anglais. Le roi, assure-t-on, refusa de les recevoir, et les fit aussitôt reporter aux étrangers, sans permettre même de les ouvrir. Cette impolitesse refroidit le zèle des colporteurs de bibles qui, tout bien considéré, jugèrent à propos de ne pas s’aventurer dans l’intérieur des terres. Ils avaient raison, car ils y auraient trouvé autre chose que ce qu’ils cherchaient, et ils durent, sans doute, se féliciter de leur prudence, quand ils apprirent, quelques années plus tard, le massacre des missionnaires catholiques qui, en 1839, se livrèrent eux-mêmes pour sauver leur troupeau.


L’amnistie générale accordée aux exilés chrétiens semblait indiquer dans le gouvernement un certain esprit de tolérance, qui tranquillisait les fidèles. Mais chacune des pages de cette histoire nous a déjà montré combien précaire est la paix dont peuvent jouir, en Corée, les disciples de Jésus-Christ.

Au moment où l’on s’y attendait le moins, le 10 de la neuvième lune de cette année 1832, les satellites de la capitale se ruèrent au milieu de la nuit sur la maison d’André Hoang, chrétien fervent et dévoué, que ses divers voyages à Péking et d’autres généreux travaux en faveur de ses frères avaient depuis longtemps mis en évidence. Il ne paraît pas toutefois que cette affaire ait été suscitée par l’autorité supérieure ; ce fut ou le désir du pillage chez les satellites, ou quelque motif d’avidité rancuneuse de la part d’un mandarin subalterne, qui en fut l’unique cause. André, ne se trouvant pas alors chez lui, ne put être arrêté ; mais son oncle Pierre Hoang fut saisi avec les autres personnes de la maison, et quelques chrétiens qui habitaient près de là. On fit en tout dix prisonniers. Sur ce nombre, neuf cédant aux supplices, furent bientôt ou relâchés ou exilés. Pierre seul confessa généreusement sa foi.

Pierre Hoang Sa-ioun-i, descendu d’une famille noble de la province, vivait dans son village natal de Sain-kol, district de Sioun-ouen. C’était un homme d’un caractère grave et austère, respecté de tous ses parents et voisins, et devant lequel personne n’eût osé se permettre des paroles légères ou inconvenantes. À l’âge de quarante ans, il fut instruit de la religion, se convertit avec toute sa famille, et dès lors pratiqua la loi chrétienne avec une ferveur persévérante, malgré tous les obstacles. « Avant ma conversion, disait-il souvent, je ne voyais dans le désir du martyre manifesté par quelques chrétiens, qu’une illusion d’enthousiasme et le délire d’une imagination échauffée, mais je suis bien détrompé. » l s’appliqua à dompter son caractère trop sévère et trop impérieux, et à corriger ses autres défauts. Ayant pris la résolution de ne plus boire de vin, dont il avait trop usé autrefois, il n’en approcha jamais plus une goutte de ses lèvres. Il perdit successivement ses quatre enfants, puis sa femme ; mais au milieu de ces épreuves, il ne laissa paraître aucune douleur exagérée, ne laissa échapper de ses lèvres aucune plainte indigne d’un chrétien. Au contraire, il remerciait Dieu de les avoir tous appelés à lui, pendant qu’ils étaient dans de bonnes dispositions pour mourir. Après que sa famille eut été ainsi éteinte, et sa petite fortune dissipée, il n’en fut que plus assidu à la prière ; il chercha et trouva dans la pratique de la vertu la seule véritable consolation. L’égalité d’âme, la calme et franche résignation avec lesquelles il supportait ses malheurs, faisaient l’admiration de tous.

Il s’était retiré à la capitale depuis quelque temps, chez son neveu André, quand il fut pris à l’improviste dans sa maison, comme nous l’avons dit. Le juge criminel après avoir entendu sa confession de foi, touché peut-être de pitié pour ses cheveux blancs, lui promit la vie, pourvu qu’il prononçât une parole d’apostasie. Le confesseur refusa hautement. « Qui es-tu donc, reprit le juge, pour vouloir ainsi enfreindre les défenses du roi ? » Et en même temps, il le fit mettre à la question, mais en vain. Pierre resta ferme et fut envoyé à la prison, où il eut beaucoup à souffrir de l’insolence et de la cruauté des geôliers. Il avait été pris sans qu’on eût trouvé en sa possession aucun objet religieux, ce qui rendait son élargissement plus facile ; mais, désirant la mort plus qu’il ne la craignait, et voulant tirer d’embarras autant que possible les chrétiens arrêtés avec lui, il leur suggéra de le désigner comme propriétaire de tous les objets qui avaient été saisis. Nous avons vu souvent en effet, dans de pareilles circonstances, les meilleurs chrétiens assumer ainsi sur eux la responsabilité des objets de religion appartenant à d’autres, soit pour éviter les dénonciations compromettantes que la possession de ces objets provoque de la part des faibles, soit pour diminuer, à leurs propres risques, le fardeau de leurs compagnons de captivité. Ils ignoraient certainement que le mensonge est absolument défendu par la loi de Dieu, dans ce cas comme dans tous les autres, et leur bonne foi aussi bien que leur charité auront été leur excuse.

On fit donc passer Pierre, selon sa demande, pour propriétaire des objets saisis, ce qui lui attira des interrogatoires plus longs, et des tortures plus multipliées. Dans la suite, le juge, soupçonnant quelque fraude, dit que ces objets n’appartenaient réellement pas a Pierre, mais celui-ci se récria fortement et maintint sa première affirmation. Après plusieurs interrogatoires au tribunal des voleurs, Pierre, toujours inébranlable fut transféré au tribunal des crimes. Là encore, il refusa énergiquement de racheter sa vie au prix de sa foi, et eut à subir de nouveaux supplices. Pendant qu’on le torturait cruellement, il s’écria : « Eh quoi ! je vais bientôt mourir de vieillesse ; il y a trente ans que j’observe les commandements du Seigneur créateur du ciel et de la terre, et vous voudriez que par une parole infâme, je perde en un instant l’amour de mon Dieu ! » Qui ne se rappellerait les paroles du disciple de saint Jean en pareille circonstance : « Il y a quatre-vingt-dix ans que je sers le Christ et il ne m’a jamais fait de mal, comment voulez-vous que je le maudisse ? » Les sentiments sont semblables, parce que le même Esprit de Dieu inspirait les deux martyrs.

Après une glorieuse confession, Pierre eut le bonheur de s’entendre condamner à mort. Il signa joyeusement sa sentence, après quoi, chargé d’une lourde cangue, il fut envoyé dans une prison à part. À son arrivée les prisonniers païens, parmi lesquels un bachelier nommé Kim, furent tous étonnés de l’air de sainte joie qui paraissait dans la contenance et sur le visage du chrétien. « Chacun a ses fautes à payer, disaient-ils, mais pourquoi ce vieillard, loin de craindre la mort, semble-t-il si content de la subir ? Maître, pourquoi semblez-vous si heureux ? — C’est, répondit Pierre, que le Dieu que je sers est le grand roi du ciel et de la terre, le père de toutes les créatures et, plutôt que de le renier, j’aimerais mieux mourir dix mille fois pour lui. — S’il en est ainsi, reprirent les prisonniers, faites-nous donc connaître cette doctrine. » Pierre ne se fit pas prier et, à dater de ce jour, leur développa fréquemment les vérités de la religion et les commandements de Dieu. Il passa ainsi près de huit mois, toujours inquiet de ce que Dieu semblait ne pas vouloir accepter son sacrifice, et se recommandant sans cesse à la sainte Vierge. Tout à coup il tomba malade et, en peu de jours, rendit paisiblement son âme à Dieu, dans le commencement de la cinquième lune de l’année kiei-sa (juin 1833). Il était âgé de près de soixante-dix ans, et avait subi cinq fois la question comme les plus grands criminels, sans compter les autres supplices.

On fit connaître sa mort aux membres de sa famille, et quand ils vinrent réclamer le corps, le bachelier païen Kim leur dit : « Au moment de la mort de Pierre Hoang, une vive lumière apparut dans toute la prison. Nous tous, ses compagnons de captivité, sortîmes pour voir ce que c’était. Un feu brillait dans sa chambre, nous y entrâmes et vîmes une colombe qui tournait au-dessus de lui et, quelques minutes après, il expirait. » C’est ainsi que Dieu se plaît, même ici-bas, à glorifier ceux qui meurent pour sa gloire.

Ces quelques cas isolés de persécution n’avaient pas troublé la paix générale dont la chrétienté jouissait depuis 1827. Aussi nos intrépides courriers Paul Tieng, Augustin Niou et leurs compagnons continuaient-ils à faire, presque chaque année, le voyage de Péking pour demander des prêtres. Toujours trompés dans leurs espérances, ils revenaient toujours, et, en attendant le jour de Dieu, ils resserraient les liens entre les deux Églises de Chine et de Corée, nouaient des relations utiles, multipliaient les renseignements, et posaient des jalons pour l’avenir.

Le moment approchait où cette admirable persévérance allait enfin être récompensée par le succès. Les trente années de veuvage de l’Église coréenne, prédites par le P. Tsiou lorsqu’il allait au supplice, étaient écoulées. Depuis 1828, le Saint-Siège avait résolu de détacher la Corée du diocèse de Péking ; et enfin, en 1831, ce royaume fut définitivement érigé en vicariat apostolique et Mgr Bruguière, de la société des Missions-Étrangères, évêque de Capse, coadjuteur du vicaire apostolique de Siam, fut appelé à ce poste aussi glorieux que difficile. Avec cette nouvelle ère qui, à la parole du souverain Pontife, s’ouvre pour la mission de Corée, commence la seconde partie de notre histoire.



Résumons maintenant les faits de cette première période.

Cinquante ans se sont écoulés depuis le jour où le premier néophyte coréen a été baptisé à Péking, jusqu’au moment où l’heureuse nouvelle de l’arrivée prochaine des missionnaires, se répandant parmi les chrétiens, commence à ranimer leur foi et à relever leur courage. Pendant ce temps, la religion de Jésus-Christ s’est établie, s’est maintenue, s’est propagée dans ce pays, malgré une persécution continuelle, par l’action directe de l’Esprit-Saint et l’on peut dire, sans prêtre, sans sacrifice, sans sacrements, car le seul prêtre qui ait été envoyé à l’Église naissante n’y est demeuré que cinq ans, caché à tous les regards, presque inaccessible aux chrétiens eux-mêmes. Dans ce miracle d’un demi-siècle, on peut distinguer trois époques ayant chacune un caractère bien différent.

La première s’étend de 1784 jusqu’à 1801 ; c’est l’époque de création et de développement. La persécution commence avec la propagation de l’Évangile, car il n’y avait pas un an que Pierre Ni était revenu de Péking, quand déjà les ministres du roi requéraient la proscription de la nouvelle secte ; mais cette persécution, quoique sanglante, est contenue un peu par la modération personnelle du roi et par la présence au pouvoir du parti des Nam-in, auquel appartenaient la plupart des premiers prosélytes. Dans le principe ce sont surtout des nobles, des savants, des lettrés qui se font chrétiens. Plusieurs peut-être ne voyaient tout d’abord dans l’Évangile qu’une école de haute philosophie ; mais à peine l’eau du baptême a-t-elle touché leurs fronts, que le véritable esprit chrétien se manifeste en eux ; ils se répandent, ils prêchent partout et à tous, ils ramassent autour d’eux les petits et les ignorants. Enfin la présence du prêtre aide à régulariser leurs efforts, à organiser cette chrétienté naissante, à la fortifier pour les prochaines épreuves.

La seconde époque, c’est la grande persécution de l’année 1801. À la mort du roi, la haine religieuse, envenimée par la haine politique, éclate avec une fureur inouïe, et la nouvelle Église est, pour ainsi dire, noyée dans le sang. Presque tous ces nobles, tous ces docteurs, si nombreux parmi les néophytes dans les premiers temps, disparaissent, les uns en mourant glorieusement pour la foi et en laissant d’impérissables exemples de courage et de charité, les autres, qui ont aimé la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu, en scandalisant leurs frères par une lâche apostasie. La persécution finie, le parti ennemi des chrétiens demeure en possession du pouvoir ; la chrétienté, composée maintenant de faibles, de pauvres, de petits, d’ignorants, reste meurtrie, désorganisée, et désormais sans appui humain.

La troisième époque s’étend depuis 1801 jusqu’à l’époque à laquelle nous sommes arrivés. La persécution dure toujours, comme un monstre souvent assoupi, qui se réveille de temps à autre dans des accès de rage. Le gouvernement laisse les chrétiens plus tranquilles, parce qu’il méprise leur faiblesse, et qu’il n’y a plus parmi eux de personnages dont l’influence ou la richesse puisse exciter sa jalousie, mais il ne les tolère pas, et les lois de proscription sont toujours en vigueur. Cette Église néanmoins se reforme, s’étend, et pour obtenir des pasteurs fait de continuelles tentatives, que le triste état de la chrétienté de Chine et le contrecoup des révolutions d’Europe rendent longtemps inutiles.

Telle est, en quelques mots, l’histoire de l’Évangile dans ce pays durant ces cinquante années ; histoire à la fois triste et consolante, pénible et glorieuse, et d’où ressortent pour la foi d’un chrétien les plus magnifiques enseignements.

Nous y voyons, d’un côté. Dieu accomplir toujours les mêmes prodiges. Sa parole toute-puissante, qui est esprit et vie, change complètement les cœurs qui la reçoivent. De ces êtres si timides, elle fait des héros ; de ces pauvres idolâtres, elle fait des saints ; de ces esclaves aplatis dans une servitude sans nom, elle fait des hommes qui, — chose inouïe dans l’extrême Orient, — osent dire Non à leurs juges et même à leurs rois ; de ces ignorants, elle fait des savants qui connaissent le vrai Dieu et la véritable destinée de l’homme, c’est-à-dire tout ce qu’il importe à l’homme de savoir. Elle tue dans son germe ce mépris inné que partout et toujours, dans les sociétés païennes, les riches, les puissants, les lettrés, ressentent pour les pauvres, les déshérités, les misérables ; elle rapproche les classes extrêmes de la société, et apprend à tous qu’ils doivent s’aimer comme des frères, parce qu’ils sont les enfants du même Père qui est au ciel. Elle fait pratiquer la chasteté au milieu des fanges du paganisme ; elle change les tribunaux des persécuteurs en autant de chaires où l’Évangile est publiquement prêché ; elle peuple le ciel de confesseurs et de martyrs.

D’un autre côté, nous voyons le démon et ses suppôts employer toujours les mêmes armes, mettre en jeu les mêmes passions, propager les mêmes calomnies, se servir des mêmes ruses, commettre les mêmes crimes, avoir la même soif du sang innocent. À entendre les questions des mandarins dans les interrogatoires, ces menaces, ces promesses, ces insinuations, ces accusations de révolte, de crimes mystérieux ; à voir cette injustice flagrante qui laisse libres des sectes et des doctrines impies pour ne persécuter que les disciples de Jésus-Christ, ne se croirait-on pas dans les prétoires romains des trois premiers siècles ?

Et, en effet, ce sont toujours les mêmes adversaires, le Dieu fait homme et Satan ; c’est toujours la même lutte, avec des péripéties analogues, aboutissant tôt ou tard à la même victoire. L’histoire de cette pauvre mission de Corée, perdue à l’extrémité du monde, n’est qu’un épisode de l’histoire de l’Église catholique et, en Corée, comme ailleurs, cette histoire prouve que l’Église, bien que ses ennemis la croient toujours à l’agonie, sort plus brillante et plus forte de tous les assauts. Au moment où le pape Grégoire XVI donnait un évêque à cette chrétienté désolée, dans quel état se trouvait-elle, humainement parlant ? Çà et là quelques confesseurs que le gouvernement dédaignait de tuer et qu’il laissait pourrir dans les prisons ; de loin en loin quelques fidèles honnêtes et fervents qui espéraient contre toute espérance et luttaient de toutes leurs forces contre le relâchement général ; et autour d’eux, des néophytes découragés, dont l’immense majorité tiède, timide, défaillante, semblait prête à apostasier au premier souffle de persécution. Voilà tout ce que l’œil de l’homme pouvait y voir. En fait, cependant, il y avait l’Église vivante, ayant au ciel de nombreux intercesseurs et sur la terre d’intrépides témoins de la vérité. Ces quelques prisonniers étaient le germe d’où bientôt allait surgir une floraison nouvelle de saints et de martyrs ; ces quelques fidèles étaient le levain qui bientôt allait amener la fermentation de la masse ; et sur cette terre de Corée, qui avait bu des flots de sang chrétien, les prêtres de Jésus-Christ allaient bientôt, malgré la mort, et en dépit de l’enfer, affermir et étendre le règne du Dieu vivant, de celui qui est la mort de la mort, et le vainqueur de l’enfer. O mors, ero mors tua, morsus tuusero, inferne. (Osée, 13, 14.)



FIN DU PREMIER VOLUME.


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  1. Gutzlaff et Lindsay, les prédicants dont il est ici question, ont publié la relation de leur voyage. Entre autres assertions aventurées, ils prétendent qu’à l’époque de leur séjour près de la côte, il ne restait en Corée aucune trace de christianisme.