Histoire de l’Église de Corée/Partie 2/Livre 1/04

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Librairie Victor Palmé (2p. 85-98).

CHAPITRE IV.

Mort de Mgr Bruguière. — M. Maubant pénètre en Corée.


Mgr Brugière était arrivé aux portes de sa mission. Ce voyage de trois ans, ces fatigues, ces privations, ces contrariétés sans nombre, n’avaient fait que purifier son cœur et augmenter sa charité. Comme l’écrivait son hôte, M. Mouly, alors missionnaire à Sivang ou Si-ouen-tse, et qui fut depuis vicaire apostolique de la Mongolie : « La pusillanimité des Coréens et les nombreux obstacles qui se sont successivement présentés, affligent Mgr de Capse, sans ralentir toutefois son zèle ni son courage. Il a fait, en traversant la Chine, un rude apprentissage de misères et de contrariétés ; l’impéritie de ses courriers lui a fait subir infiniment plus que ne souffrent ordinairement les autres missionnaires ; il a donné les plus beaux exemples de patience, de pauvreté et d’obéissance à ses conducteurs. Des personnes respectables, du nombre desquelles se trouvent trois illustres prélats de ces pays-ci, peuvent désespérer de la réussite de sa noble entreprise ; lui seul, comme un autre Abraham, sait espérer contre toute espérance. Puisse le Dieu tout-puissant, qui bénit ordinairement les bonnes œuvres les plus traversées, bénir celle-ci et faire arriver heureusement le pasteur au milieu de son cher troupeau ! »

Plusieurs autres causes encore avaient contribué à rendre le voyage de Mgr Bruguière aussi pénible et à entraver ses efforts. Il ne connaissait ni la langue ni les coutumes chinoises, et cette ignorance, on peut facilement l’imaginer, multipliait pour lui, à chaque pas, des difficultés que n’eût pas rencontrées un missionnaire habitué à la Chine. De plus, Dieu, qui l’avait enrichi de si belles qualités du cœur et de l’esprit, ne les lui avait pas données toutes dans une égale mesure. Comme beaucoup d’hommes de grande science et de grand talent, il manquait un peu de cette fécondité de ressources, de ce sens pratique, que ni le courage ni la science ne peuvent suppléer. On peut ajouter qu’à part de rares et nobles exceptions, les missionnaires, soit européens, soit chinois, qu’il rencontra sur son passage, devenus d’une timidité excessive à la suite de continuelles persécutions, craignant à chaque minute de voir la Chine en feu et toutes les chrétientés ruinées à son occasion, ne favorisèrent pas assez son généreux dessein.

Mais le plus grand obstacle, sans contredit, fut l’opposition presque manifeste du P. Yu, ce prêtre chinois envoyé directement en Corée par la Sacrée Congrégation de la Propagande, pour préparer les voies au vicaire apostolique. Il désirait rester seul chargé de la mission de Corée sous la juridiction de l’évêque de Péking, et en conséquence avait projeté d’envoyer en Chine de jeunes Coréens pour y être instruits et promus aux ordres sacrés. Revenus dans leur pays, ils auraient pris soin de la chrétienté, sous sa propre autorité. De cette manière, on pouvait se passer de l’évêque et des missionnaires français. Outre ces vues ambitieuses, le P. Yu avait malheureusement, comme nous le verrons, d’autres motifs pour redouter la présence et la surveillance de l’évêque. Il s’efforça donc de faire goûter son plan aux néophytes coréens, leur représenta sous les plus terribles couleurs les persécutions, les désastres qu’entraînerait infailliblement la présence des Européens dans leur pays, persécutions et désastres qu’il devenait inutile de provoquer, puisqu’on pouvait avoir des prêtres autrement. Ces pauvres chrétiens, épouvantés à la pensée d’un pareil danger, heureux d’ailleurs de posséder enfin un prêtre après l’avoir si longtemps demandé et attendu, entrèrent dans les vues du P. Yu. C’est ce qui explique les formules dilatoires et embarrassées de leurs premières lettres à Mgr Bruguière. Mais bientôt, grâce à l’énergique insistance de ce dernier, la foi l’emporta sur la crainte ; ils entrevirent le péril où ils étaient de désobéir au Souverain Pontife, en refusant le pasteur qu’il leur envoyait, et promirent de venir à la onzième lune de 1835 recevoir leur évêque à la frontière.

Tous les obstacles étaient donc levés, et Mgr Bruguière allait entrer enfin dans cette terre promise où, selon son expression, devaient couler pour lui des torrents de tribulations et de souffrances. Il fit ses adieux au bon M. Mouly, et quitta Sivang le 7 octobre. Mais Dieu, qui n’a besoin de personne pour l’accomplissement de ses desseins, se contente souvent de la bonne volonté des fidèles serviteurs qu’il appelle à l’honneur d’y coopérer. Le courrier qui devait apporter la nouvelle de l’entrée en Corée du vicaire apostolique, apporta en échange la lettre suivante de Mgr Donato, coadjuteur de la mission du Chang-si :


« Au Supérieur du séminaire des Missions-Étrangères.

« Révérend Monsieur : C’est avec la plus vive douleur que je vous annonce la mort de Mgr Barthélémy Bruguière. Parti du séminaire de MM. les lazaristes français, en Tartarie, le 7 octobre 1865, pour se rendre en Corée, il arriva le 19 du même mois à une maison de chrétiens, sur la route, pour se reposer et y attendre les lettres de Mgr l’évêque de Nanking, afin de se rendre au Léao-tong. Le 20, après dîner, il tomba soudainement malade. Un prêtre chinois, qui raccompagnait, lui donna l’extrême-onction, et une heure après il mourut. Deux messagers furent aussitôt expédiés : un pour le Chang-si, lequel nous apporta la fatale nouvelle ; l’autre pour Sivang, afin de l’apprendre à MM. les lazaristes et à M. Maubant. Nous ne savons pas encore ce que fera ce dernier ; nous nous attendons qu’il se dirigera vers la Corée. Mgr Bruguière avait prédit sa mort ; dans une de ses lettres, il nous écrivait : « Je mourrai dans une terre étrangère, en Tartarie. Que la volonté de Dieu s’accomplisse ! » Il avait assez souffert pour Jésus-Christ : il méritait de recevoir sa récompense. Nous avons la ferme espérance qu’il intercède maintenant dans le ciel auprès de Dieu pour la mission dont il était chargé.

« ✝ Alphonse de Donato, évêque de Caradre. »


Le 1er novembre, vingt-quatre jours après le départ de l’évêque de Capse, les courriers qui l’avaient accompagné revinrent à Sivang, et annoncèrent à M. Maubant la nouvelle de sa mort. Le missionnaire était resté dans ce village pour attendre l’occasion favorable d’entrer lui-même en Corée, car il aurait été trop dangereux pour deux Européens de voyager ensemble, et d’ailleurs, d’après les conventions faites par Mgr Bruguière avec les Coréens, ceux-ci ne devaient introduire qu’un missionnaire à la fois. Pénétré de douleur, mais habitué, en vrai missionnaire, à vouloir ce que Dieu veut, M. Maubant prit immédiatement sa résolution. Il était trop tard pour faire venir M. Chastan. Il partit donc seul par le chemin qu’avait suivi l’évêque de Capse, afin d’aller se présenter à sa place aux frontières de la Corée. Arrivé à Pie-li-keou, il se fit conduire aussitôt auprès du corps de Mgr Bruguière, qui n’avait pas encore été inhumé, et devant les dépouilles mortelles de ce saint évêque, il put répandre ses larmes et ses prières. Le 21 novembre, jour de la Présentation de la sainte Vierge, assisté du P. Ko, prêtre chinois de la mission lazariste, qui avait fermé les yeux à Mgr Bruguière. M. Maubant célébra les funérailles avec toute la solennité possible. Tous les chrétiens au village et des environs y assistaient. Le corps du vicaire apostolique fut inhumé dans une fosse creusée sur le versant méridional de la montagne voisine, au milieu des sépultures des chrétiens. On plaça sur cette tombe une pierre où fut gravé le caractère Sou, nom chinois de l’évêque de Capse. C’est là, dans une bourgade ignorée de la Tartarie occidentale, que repose, en attendant la résurrection glorieuse, le premier vicaire apostolique de la Corée.

Sa mission était remplie. Dieu l’avait suscité pour ouvrir la route de la Corée aux missionnaires : lorsque cette route fut ouverte, il alla recevoir sa récompense. L’évêque de Capse a tracé lui-même, sans y penser, son portrait dans une lettre adressée aux directeurs du séminaire de Paris. Parlant des qualités que devait avoir un missionnaire destiné à la Corée, il disait : « Ce doit être un homme solidement pieux, d’un caractère ferme sans être enthousiaste, d’une constance à n’être jamais rebuté par les difficultés, les dangers et les contradictions de tout genre dont il sera environné. Ce doit être un prêtre qui se condamne généreusement à tous les sacrifices, et qui ne voie que Dieu en tout. » Tel fut Mgr Bruguière. La prière et la mortification étaient ses vertus favorites. Il observait un jeûne presque continuel. Chaque semaine il récitait l’office des morts. Chaque jour, à la récitation ordinaire du chapelet, il ajoutait le chapelet des sept douleurs, et plusieurs autres prières en l’honneur de la très-sainte Vierge. Chaque jour il récitait une prière particulière pour le succès de sa laborieuse entreprise et pour les charitables fidèles de France membres de l’association de la Propagation de la Foi, vivants ou morts.

Toutes les lettres de Mgr Bruguière respirent la simplicité et l’humilité apostoliques, et montrent qu’il possédait ces vertus dans un haut degré. « Quoique j’aie passé une partie de ma vie dans des grands et des petits séminaires, écrivait-il au supérieur du séminaire de Paris, je ne suis pas pour cela un meilleur directeur. Je n’ai pas le talent de connaître les élèves et encore moins celui de les diriger. » — « Si vous avez trouvé dans ma longue relation, dit-il ailleurs, quelque chose qui vous ait choqué, des termes inconvenants, des jugements téméraires ou quelque chose de semblable, daignez m’en avertir charitablement. Je tâcherai, avec l’aide de Dieu, de me corriger et de réparer le scandale. Je ne crains rien tant qu’un pareil malheur. J’attends de votre charité que vous me fassiez observer tout ce que vous trouverez de répréhensible dans ma conduite. » À cette humilité étaient jointes une douceur et une bonté parfaites qui lui faisaient toujours excuser les fautes du prochain. Lorsque les actions d’autrui étaient évidemment mauvaises, il se rejetait sur l’intention qui, dans sa pensée, devait toujours être bonne. Et il agissait ainsi lorsque lui-même avait à souffrir de ces fautes qu’il excusait.

Mais la vertu qui brilla le plus dans Mgr Bruguière fut le zèle. C’est ce zèle ardent pour l’établissement du règne de Jésus-Christ qui le porta à se dévouer seul, sans ressource, sans savoir s’il serait suivi par d’autres missionnaires, pour porter l’Évangile en Corée, et qui lui fit supporter tant de fatigues. « Je ne suis étonné de rien, écrivait-il ; je m’attends à tout. Quand j’ai demandé cette mission, et quand je l’ai acceptée, j’ai prévu tous les travaux et tous les périls que j’aurais à essuyer. Jusqu’à ce moment j’en ai trouvé moins que je ne croyais. Dieu est partout, il ne m’arrive rien en ce monde que par ses ordres et par sa permission. Ses desseins sont toujours justes et toujours adorables ; mon devoir est de m’y soumettre avec le secours de sa grâce. Je ne m’arrêterai que lorsque je serai abandonné de tout le monde, et qu’il me sera absolument impossible de continuer seul mon voyage. » Lorsqu’il se mit en route pour la dernière fois, il était déjà malade, de violents maux de tête le faisaient beaucoup souffrir ; son estomac épuisé rejetait presque toute nourriture ; il ne pouvait marcher qu’avec peine ; le froid était très-rigoureux ; mais son amour pour Jésus-Christ était plus fort que tous les obstacles, et la mort seule put l’arrêter. L’amour de Dieu, dit le livre de l’Imitation, n’est lassé par aucune fatigue, resserré par aucune entrave, troublé par aucun effroi ; mais comme la flamme inextinguible, comme le feu de la torche ardente, il passe et s’élève à travers tous les obstacles. Amor fatigatus non lassatur, arctatus non coarctatur, territus non conturbatur ; sed sicut vivax flamma et ardens facula, sursum erumpit, secureque pertransit.

Après avoir rendu les derniers devoirs à son évêque, M. Maubant continua sa route. Arrêtons-nous un instant ici pour faire connaître le premier missionnaire français qui pénétra en Corée. Pierre-Philibert Maubant était né à Vassy, dans le diocèse de Bayeux, le 20 septembre 1803, d’une honnête famille de paysans. Son père se nommait Charles Maubant, et sa mère Catherine Duchemin. Un digne ecclésiastique, frappé des excellentes qualités qu’il avait remarquées en lui, se chargea de son éducation et ne le perdit point de vue depuis sa première communion. Le jeune Maubant, en effet, se distinguait des enfants de son âge par sa piété, sa candeur et son application à l’étude. Une bonne femme lui ayant demandé un jour ce qu’il comptait gagner par ses continuelles lectures, il répondit : Je veux m’instruire, et quand je serai grand, j’irai jusqu’au bout du monde prêcher les idolâtres. Il tint parole. Après son ordination, il exerça d’abord le saint ministère dans deux paroisses, en qualité de vicaire ; puis, ayant obtenu de son évêque la permission longtemps sollicitée de se consacrer à la vie apostolique, il entra au séminaire des Missions-Étrangères le 18 novembre 1831, pour y éprouver sa vocation. La pénurie de missionnaires fut cause qu’on abrégea pour lui le temps ordinaire de cette épreuve, et, dès le mois de mars 1832, il s’embarqua au Havre pour Macao. Le voyage fut heureux, et après une relâche de quelques semaines à Manille, il arriva en Chine, le 11 septembre de cette même année.

Destiné à la province du Su-tchuen, il se mit en route pour cette mission, et voyagea quelque temps en compagnie de Mgr Bruguière. La vue de ce courageux évêque, qui s’en allait, tout seul, au secours des pauvres chrétiens de Corée, toucha vivement son cœur. Il s’offrit à l’accompagner. M. Maubant n’était pas doué de ces qualités brillantes qui préviennent favorablement au premier abord ; il était sérieux et grave et avait même quelque chose d’un peu rude dans le caractère. Mais le bon évêque de Capse, considérant la piété, le zèle et le dévouement de son compagnon, l’accepta volontiers pour missionnaire de la Corée.

Nous avons vu, dans la relation du voyage de Mgr Bruguière, comment M. Maubant, après être demeuré quelques mois dans la petite chrétienté de Hing-hoa, au Fo-kien, s’était mis en route pour la Corée, avait traversé toute la Chine, et était entré à Péking, en plein jour, monté sur un âne. « Je ne puis revenir de mon étonnement, écrivait alors même l’évêque de Capse, quand je pense qu’un missionnaire européen, sans aucune connaissance de la langue, et presque sans guide, a traversé toute la Chine, allant tantôt à pied, tantôt monté sur un âne ou sur un chariot découvert, et est entré dans la ville impériale, sans avoir été reconnu. Il est peut-être le premier Européen qui soit entré à Péking, sans un diplôme impérial. » La stupeur de l’évêque, résidant à Péking, fut telle, qu’il mit M. Maubant au secret pendant deux mois : il le fit ensuite passer secrètement en Tartarie. Le missionnaire se retira à Sivang, où il eut bientôt le bonheur de voir arriver son cher évêque. Il demeura avec lui dans cette solitude, une année environ, occupant ses loisirs à l’étude de la langue chinoise. C’est de là qu’après la mort de Mgr Bruguière, il partit pour se présenter à la frontière de la Corée.

Au moment de se mettre en route, il écrivait aux directeurs du séminaire de Paris les lignes suivantes, qui feront connaître le fond de son cœur : « Mon entrée en Corée a été, je vous l’avoue, la matière d’une méditation bien inquiétante pour moi, car je connais assez mon incapacité à remplir la difficile fonction d’administrer une mission ; je tremble en y pensant, surtout en pensant au compte qu’il en faudra rendre à Dieu. Mais enfin, messieurs et très-chers confrères, j’ai toujours cru que je ne pouvais, sans crime, manquer l’occasion d’aller là où je crois que le Seigneur m’appelle. Si Jésus-Christ, qui, je le crois, nous envoie maintenant par votre ministère, avait voulu employer des hommes de science et de talents reconnus, pour publier le saint Évangile, il n’aurait pas manqué d’adjoindre au grand apôtre, Gamaliel et Nathanaël. Saint Augustin, cependant, nous dit qu’ils n’ont pas été admis à l’apostolat, parce qu’ils étaient docteurs de la loi. Avant de quitter la France, et bien des fois depuis, je me suis fait cette double question : es-tu digne ? es-tu capable de remplir des fonctions si relevées et si difficiles ? Il me semble, néanmoins, que j’ai obéi à la voix du bon Dieu, quoique j’aie reconnu toujours mon indignité et mon incapacité. Que faire encore dans cette difficile circonstance, où les mêmes pensées se présentent ? Comme par le passé, je crois qu’il faut marcher là où l’obéissance appelle, reconnaître la volonté de Dieu dans les circonstances diverses qui se présentent, et s’abandonner au secours et à l’assistance de la divine miséricorde. C’est dans ces sentiments, messieurs et très-chers confrères, que je pars lundi de Sivang, par la route qu’avait prise feu mon très-cher seigneur de Capse, pour me présenter à Pien-men, au temps marqué par les Coréens.

« Je prie chacun de vous en particulier de célébrer, pour votre serviteur et pour la mission de Corée, six messes votives : la première de la très-sainte Trinité, pour obtenir qu’elle seule soit adorée en Corée, et que le culte idolâtrique, et tout autre contraire à la foi catholique, y soit anéanti ; la seconde du Saint-Esprit, afin qu’il daigne éclairer et animer de plus en plus les esprits et les cœurs des missionnaires et des chrétiens de Corée, faire connaître et embrasser la foi catholique à ceux qui ne la connaissent pas ; la troisième de la Passion, pour que Jésus-Christ daigne nous apprendre à souffrir, à son exemple, avec patience et résignation, toutes les peines qu’il lui plaira de nous envoyer ou de permettre qui nous arrivent, à nous et à nos chers Coréens ; la quatrième de la très-sainte Vierge, afin qu’elle daigne nous prendre, nos chers Coréens et nous, sous sa protection maternelle ; la cinquième en l’honneur des saints Anges, et particulièrement des anges protecteurs de la Corée, pour les remercier et les prier de continuer à protéger ce pays avec un soin particulier ; la sixième de la Propagation de la Foi, pour obtenir du Seigneur qu’il daigne aplanir les difficultés, diminuer les obstacles, et faire croître et fructifier la semence du divin Évangile en Corée. »

Dieu, qui aime à se servir, pour instruments de ses miséricordes, des humbles qui mettent en lui leur confiance, bénit l’entreprise de son serviteur. Cinq mois plus tard, M. Maubant écrivait une nouvelle lettre aux directeurs du séminaire des Missions-Étrangères. Elle commençait par ces mots : « Rendons grâces à Dieu, messieurs et très-chers confrères, » et était datée de Han-iang (Séoul), capitale du royaume de Corée. Voici comment le missionnaire raconte les péripéties de son voyage :

« Le 12 janvier 1836, vers minuit, je partis de Pien-men accompagné de cinq chrétiens coréens. Je devais passer trois douanes, la première à Pien-men même, et les deux autres aux confins de la Corée. On m’avait bien indiqué ce que j’aurais à faire pour les passer, mais ce n’était pas en ces moyens que je mettais ma confiance. Je m’adressai au bon Dieu et à la très-sainte Vierge ; je priai cette bonne mère de tout mon cœur, et par tous les motifs imaginables, de me protéger et de m’obtenir la divine assistance de Jésus. Voici, selon que je puis l’exprimer, ce que je sentis et entendis dans mon âme : tu n’as rien à craindre, il ne t’arrivera aucun mal. Lorsque nous eûmes passé, sans encombre, la première porte, je remerciai le bon Dieu et la sainte Vierge. Mon guide principal parlait chinois ; il me dit avec un transport de joie : en voilà une de passée. Les chrétiens se communiquèrent leur satisfaction et on m’invita à monter à cheval. Nous n’en avions qu’un. Je les remerciai et leur dis de se servir eux-mêmes de cette monture. Nous traversâmes les plaines et les forêts désertes qui servent de limites à la Mandchourie et à la Corée. Elles comprennent un espace d’environ douze lieues de large sur vingt de long. Le côté oriental est bordé par les trois branches d’un fleuve fameux, nommé en langue chinoise Ya-lu-kiang ; la branche la plus voisine de la Corée est la limite légale des deux États. Le fleuve est glacé pendant trois en quatre mois de l’année, et c’est la seule époque à laquelle les missionnaires pourront entrer dans ce pays, jusqu’à ce que nous ayons trouvé d’autres voies.

« Deux lieues à peu près avant d’arriver à ce fleuve, deux de mes conducteurs partirent avec le cheval qui nous aurait embarrassés, et nous prolongeâmes notre marche de manière à n’arriver à la dernière branche du fleuve, sur la rive gauche de laquelle se trouve la douane la plus redoutable, que sur les dix ou onze heures de la nuit.

« Lorsque nous eûmes fait environ une lieue, on me dit que nous approchions. Quelques Coréens venaient à notre rencontre. Aussitôt on me fit signe, je me laissai tomber et je restai couché par terre, gémissant comme un malade, jusqu’au moment où ils ne purent plus nous voir. Ensuite on me fit relever pour traverser plusieurs groupes de marchands coréens arrêtés sur la route pour prendre leur repas, car il n’y a aucune auberge entre Pien-men et la frontière de la Corée. Enfin nous traversâmes les deux premières branches du fleuve et nous arrivâmes à la troisième, bien fatigués. Depuis minuit de la nuit précédente, nous étions en route, et presque toujours à pied, je n’avais pas fait deux lieues à cheval. Celui qui était désigné pour me porter, Pierre Som-pey, me prit alors sur son dos, et nous nous avançâmes à petits pas, en traversant le fleuve, jusqu’à une perche environ de la porte d’I-tchou (Ei-Tsiou), où se trouve la douane coréenne. Au lieu de nous exposer aux dangers de l’inspection et des questions que font ordinairement les préposés de cette douane à chaque voyageur, nous enfilâmes un aqueduc construit dans le mur de la ville. Un de mes trois conducteurs était déjà passé, et se trouvait à une portée de fusil en avant, lorsqu’un chien de la douane, nous apercevant sortir du trou, se prit à aboyer contre nous. Allons, pensais-je en moi-même, c’est fini. Les douaniers vont venir ; ils vont nous voir en fraude et nous questionner longuement : ils me reconnaîtront infailliblement pour étranger. Que la volonté de Dieu soit faite ! Le bon Dieu ne permit pas cependant qu’il en arrivât ainsi ; nous continuâmes à avancer dans la ville et personne ne parut.

« Je pensais que nous allions entrer de suite dans quelque auberge ou dans quelque maison destinée à me cacher ; point du tout. Nous avions encore à passer une douane. Il y avait un autre aqueduc dans les murs du quartier où nous nous trouvions ; nous nous glissons dans cet aqueduc. Au moment où j’y entrai, j’aperçus à l’autre bout un homme qui passait, une lanterne à la main. Je pensai de nouveau au danger que nous courions, mais rien de fâcheux ne nous arriva. Enfin, à quelques pas de là, ou m’introduisit dans un petit appartement qui avait la forme d’un grand four de boulanger. Trois chrétiens étaient venus auparavant le disposer pour recevoir mon très-cher seigneur de Capse, afin de n’être pas obligés d’entrer dans une auberge à une heure indue. J’y retrouvai celui de mes conducteurs qui était parti en avant avec le cheval. Nous prîmes une misérable collation de navets crus salés et de riz cuit à l’eau, et nous nous étendîmes comme nous pûmes, au nombre de six, dans cette étroite enceinte, pour y passer le reste de la nuit. Deux ou trois heures après, il fallut prendre un second repas semblable au premier et se remettre en route une heure avant le jour. Mes pieds étaient couverts d’ampoules ; mais ces sortes de peines n’arrêtent pas un missionnaire. Je repartis donc à pied comme la veille. À trois ou quatre lieues d’I-tchou, je trouvai deux autres chrétiens, avec deux chevaux : dès lors, je continuai mon voyage ordinairement à cheval.

« Il eût été plus facile de me cacher, si j’avais voyagé en voiture ; mais les Coréens connaissent à peine ce moyen de transport. Je n’ai pas vu dans toute ma route plus de trente voitures. Ce sont des espèces de grandes et larges échelles, garnies d’échelons d’un côté, jusqu’au milieu seulement, et fermées de l’autre par une forte barre. Ces échelles sont montées sur deux roues, de la hauteur et de la dimension des roues de charrue ; on abat le bout dépourvu d’échelons sur le cou d’un bœuf, et on l’y attache avec une corde passée sous la gorge. Voilà toutes les espèces de voitures et d’attelages qu’il y a en Corée. Les gros fardeaux se transportent sur des bœufs, et les moins pesants sur des chevaux.

« Deux jours avant d’arriver à Han-iang, capitale de la Corée, je rencontrai cinq chrétiens, que M. Yu avait envoyés au-devant de moi. Nous nous trouvâmes douze hommes et nous avions trois chevaux : il n’en fallait pas tant pour attirer les regards et augmenter le danger. Les groupes les plus nombreux de voyageurs que nous avions rencontrés, étaient de cinq ou six personnes. Aussi Paul Ting (Tieng) et François Tchio (Tsio), mes deux principaux guides, voulurent-ils nous diviser pour entrer dans la capitale. Un chrétien me précéda à cheval et deux autres me suivirent à pied. C’est ainsi que j’entrai dans la ville avec moins de danger. Les autres chrétiens restèrent par derrière. On me conduisit aux maisons que les Coréens avaient achetées deux ans auparavant, avec la somme donnée par mon très-cher seigneur de Capse. J’y trouvai M. Yu, avec une vingtaine de chrétiens. »

À peine arrivé dans la capitale de la Corée, M. Maubant voulut s’appliquer uniquement à l’étude de la langue du pays ; mais les chrétiens ne lui en laissèrent pas le loisir. Tous désiraient recevoir les sacrements : ils craignaient de mourir ou de voir mourir leur missionnaire avant d’avoir pu se confesser et recevoir la sainte communion. Ceux qui connaissaient les caractères chinois, écrivaient leur confession ; ceux qui ne les connaissaient pas, la faisaient écrire par d’autres. Ils priaient le missionnaire de vouloir bien leur permettre de se confesser par interprète. À la vue de cet empressement, M. Maubant entreprit d’écrire une formule d’examen de conscience en chinois, pour la traduire ensuite en coréen. Dès lors, il fut moins que jamais maître de ses moments. « Ce matin, écrivait-il le samedi saint, deux mois après son arrivée, nos chrétiens étaient au comble de la joie. Ils n’avaient jamais vu célébrer l’office du samedi saint. Ils ont vu un seul prêtre le célébrer. Qu’auraient-ils dit s’ils avaient vu un office pontifical ? La cérémonie a duré depuis cinq heures jusqu’à midi environ ; je dis environ, car nous n’avons ni montre, ni horloge, ni aucune espèce de cadran. J’ai baptisé sept adultes. Le plus grand obstacle à la beauté de la cérémonie, après le défaut d’officiers, venait de l’appartement même. Nous avions ajusté une croix au bout d’un roseau, mais on ne pouvait élever au-dessus de sa tête ni la croix, ni le cierge pascal, ni le roseau. Ordinairement, on ne peut entrer dans les appartements des Coréens sans se courber : un homme de cinq pieds et quelques pouces n’y est pas à l’aise. »

Après Pâques, M. Maubant continua ses travaux apostoliques, d’abord à Séoul, ensuite dans les provinces de Kiang-ki-tao et Tchong-tching-tao, où il visita seize ou dix-sept chrétientés. Au mois de décembre, il avait baptisé deux cent treize adultes et entendu plus de six cents confessions. Il établissait, partout où il le pouvait, des catéchistes pour réunir les chrétiens aux jours de dimanches et de fêtes. Dans ces réunions, on prie en commun, on lit quelques passages du catéchisme, de l’Évangile, de la Vie des saints, etc. ; puis le catéchiste, qui ordinairement est le chrétien le plus capable et le plus instruit du village, explique ce qu’on a lu.

Un moment, on put craindre que la persécution ne vînt troubler ces travaux à peine commencés. Après la mort de son fils Ik-tsong, qui avait été quelque temps associé au gouvernement, le roi Sioun-tsong était resté seul en possession des prérogatives royales ; mais, accablé de chagrin et devenu presque imbécile, il ne survécut pas longtemps, et mourut en l’année 1832, laissant pour héritier un autre fils âgé seulement de sept ou huit ans. Cet enfant fut proclamé roi, et le gouvernement se trouva confié à la reine Kim, sa grand’mère paternelle, assistée d’un conseil de régence composé de trois ministres. Ce conseil administrait l’État depuis plus de quatre ans, lorsque, dans le cours de 1886, deux traîtres, qui avaient fait semblant de se convertir, livrèrent entre les mains des satellites, l’un à Séoul, trois chrétiennes baptisées et cinq catéchumènes, l’autre à An-iang, canton de la province de Tchong-tching-tao, tous les chrétiens d’un village, réunis la nuit pour la prière. Les satellites n’en arrêtèrent que deux, qu’ils traduisirent au mandarin du lieu. Quatre des catéchumènes, arrêtées à Séoul, eurent la faiblesse d’apostasier devant le tribunal, mais la cinquième demanda et reçut le baptême dans la prison, et confessa sa foi au milieu des tourments, avec les trois chrétiennes ses compagnes.

« Le persécuteur, raconte M. Maubant, leur demanda qui leur avait enseigné la doctrine. J’avais, quelque temps auparavant, entendu la confession des trois chrétiennes. Si elles avaient découvert toute la vérité, je serais peut-être déjà avec le bon Dieu et les saints dans le paradis ; mais il faut espérer que ce qui est différé n’est pas perdu. Quand on annonça l’arrestation de ces chrétiennes et catéchumènes au premier des trois régents du royaume, il garda tout d’abord un morne silence : « On a mis autrefois à mort, dit-il au mandarin qui lui apportait cette nouvelle, un grand nombre de chrétiens, et il n’en est survenu aucun avantage pour la famille royale, au contraire ; allez donc et arrangez cette affaire pour le mieux. » Ses deux collègues firent, dit-on, la même réponse. De ce moment, on n’a plus torturé ni questionné les chrétiennes captives, cependant elles sont gardées dans la prison. Le mandarin ou les régents firent revenir à différentes reprises les quatre catéchumènes qui avaient renié la foi, pour solliciter les fidèles chrétiennes à apostasier, comme elles l’avaient fait elles-mêmes. Heureusement la voix de la grâce a été plus forte que celle du démon. J’avais aussi entendu la confession d’un des chrétiens arrêtés à An-iang ; je ne connais pas l’autre : tous deux ont persévéré dans la foi. Le mandarin d’An-iang, indigné, dit-on, de la conduite du malheureux qui lui avait dénoncé les chrétiens, le fit appeler. « Comment, lui dit-il, misérable montagnard, tu oses ainsi usurper l’autorité des magistrats ! et par le seul motif d’une noire malice, tu vas troubler de paisibles et fidèles sujets du prince !… » On assure que le mandarin a donné du poids à cette réprimande en la faisant suivre d’une vigoureuse bastonnade ; quelques-uns ajoutent même que cet homme est condamné à l’exil. Je crois bien que les chrétiens, surtout ceux d’An-iang, ainsi que les parents des captifs, auront eu du mal, en apprenant cette nouvelle, à repousser de leur cœur des pensées de satisfaction peu charitables. »

Une autre cause de chagrin pour le missionnaire, c’était le spectacle de la misère à laquelle les pauvres chrétiens étaient réduits. « Toujours persécutés, écrivait-il alors, ils n’ont pas cessé de se cacher. Pour éviter de participer aux superstitions et aux idolâtries des païens, la plupart ont été obligés de fuir dans les montagnes, de se réfugier dans des lieux que personne n’avait jamais voulu habiter à cause de la stérilité. Lorsqu’ils savent ou soupçonnent que les païens les connaissent, ils disposent de leurs fonds le plus promptement possible. S’ils ne trouvent pas d’acheteurs, ils abandonnent tout et s’enfuient dans un autre lieu, où ils espèrent pouvoir vivre quelque temps en sûreté ou avec moins de danger. Ces émigrations trop souvent répétées en ont déjà réduit un grand nombre à un état de dénûment au-dessous de la mendicité. Je ne puis vous donner une idée véritable de la misère des pauvres en Corée. J’ai vu au cœur de l’hiver, par un froid de 10 à 12 degrés, des enfants presque entièrement nus, noirs de froid, gémir à la porte des infidèles. Des racines d’herbes sauvages, arrachées dans les forêts, et de l’eau, voilà la nourriture d’un grand nombre de nos chrétiens, à certaines époques. »

Mais la plus grande affliction de M. Maubant, pendant les premiers mois de son séjour en Corée, la plus terrible épreuve que la Providence lui ménagea, ce fut la conduite du P. Pacifique Yu. Nous avons vu l’opposition mal dissimulée de ce prêtre chinois, à toutes les tentatives, à tous les arrangements de Mgr Bruguière. En voici la cause et l’explication. Le P. Yu s’était, il est vrai, offert avec beaucoup de zèle à la Propagande, pour la mission de Corée ; son entrée dans ce pays avait comblé de joie les chrétiens qui soupiraient après un pasteur ; mais ce zèle tomba presque tout à coup, et cette joie des néophytes se changea en douleur. Le P. Yu, arrivé à la capitale, refusa d’apprendre la langue coréenne, rendant ainsi l’accès des sacrements à peu près impossible au plus grand nombre des fidèles ; il s’enferma à la capitale, sans vouloir visiter aucune des chrétientés des provinces ; il abusa de son ministère pour battre monnaie, et sut s’enrichir au milieu de ses ouailles qui mouraient de faim ; il fit plus, il déshonora publiquement son sacerdoce par une odieuse immoralité. On peut imaginer le scandale épouvantable que causèrent de si honteux désordres.

M. Maubant fut bientôt instruit de tous ces faits. En vain il tenta les voies de la douceur et fit au coupable de paternelles remontrances. Celui-ci fut sourd à ses avis, et à la fin, M. Maubant, en vertu des pouvoirs qu’il tenait du Saint-Siège comme supérieur de la mission de Corée, fut forcé de lancer l’interdit. Le P. Yu voulut résister ; il essaya de se faire un parti parmi les néophytes, mais, grâce à Dieu, leur foi simple et naïve triompha de ses insinuations, ils se séparèrent de lui ; de sorte qu’abandonné de tous, il fut forcé, après bien des tergiversations, de reprendre la route de Chine pour retourner dans sa province natale du Chang-si. Terrible leçon, pour tous les chrétiens et spécialement pour les ouvriers apostoliques, de mettre en Dieu seul leur confiance, et de se défier toujours des tentations de la chair et du démon ! Cet infortuné, qui avait l’honneur de succéder au glorieux martyr Tsiou, qui vivait sur la terre des martyrs, qui pouvait lui-même espérer à chaque instant l’honneur de donner sa vie pour Jésus-Christ, ne sut, au milieu de tout cela, trouver que l’aveuglement, l’infidélité et le crime.