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Histoire de l’Église de Corée/Partie 2/Livre 2/05

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Librairie Victor Palmé (2p. 223-241).

CHAPITRE V.

Dernières exécutions. — Lettre du catéchiste Jean Ni. — Fin de la persécution.


À la capitale, après le martyre des missionnaires européens et les nombreuses exécutions du mois de septembre, le gouvernement avait espéré que les chrétiens, frappés de terreur et matés par les souffrances de la vie de prison, se soumettraient facilement. Mais, par la grâce toute-puissante de Dieu, ce calcul fut déjoué ; les défections étaient beaucoup moins nombreuses qu’on ne l’attendait, et les prisons ne désemplissaient guère. Au bout de trois mois, une nouvelle exécution publique fut résolue ; sept des chrétiens déjà condamnés à mort furent désignés pour victimes, et on fixa le jour au 24 de la onzième lune, 29 décembre 1839. Tous les condamnés eussent voulu avoir la préférence, mais plusieurs devaient encore se purifier dans les tribulations avant de cueillir la palme si désirée.

Le chef de cette glorieuse troupe fut Pierre T’soi, frère cadet de Jean T’soi T’siang-hien-i, l’un de nos premiers martyrs de 1801. Pierre Tsoi Ie-t’sin-i était né à Séoul, d’une famille de la classe moyenne qui, jusqu’à l’époque de la première persécution, avait été honorée de diverses fonctions publiques. À la mort de son frère, il n’avait que treize ans et depuis il vécut longtemps sans pratiques religieuses aucunes, et complètement séparé des chrétiens. Peu à peu cependant il se rapprocha d’eux et se convertit solidement vers 1821. Quand le choléra fit de si terribles ravages en Corée, il reçut le baptême, ainsi que beaucoup d’autres catéchumènes, et fut depuis lors un chrétien modèle. D’une admirable humilité, il ne savait voir que le bien chez les autres, et dans sa propre opinion se mettait au-dessous de tous. Le souvenir de sa vie passée pesait toujours sur son cœur, et convaincu que le martyre seul pourrait expier ses fautes, il en concevait un fervent désir.

Sa femme, Madeleine Sen, appartenait aussi à une famille ruinée par la persécution de 1801. Ayant vécu longtemps dans un pays où il n’y avait pas de chrétiens, elle eut beaucoup de peine à acquérir une connaissance suffisante de la religion, mais aussitôt instruite, elle se mit courageusement à la pratique de ses devoirs. Elle fut baptisée avec son mari à l’époque du choléra et ne cessa d’édifier la chrétienté par ses bons exemples. De onze enfants nés de leur mariage, neuf moururent quelque temps après leur baptême, et il ne leur en resta plus que deux : l’aînée de tous, nommée Barbe, et une petite fille de deux ans. Barbe, suivant les pieux exemples de ses parents, se fit remarquer dès l’enfance par sa ferveur et son empressement à se faire instruire. Quand il fut question de son mariage, elle dit à son père et à sa mère : « Veuillez, dans cette affaire si importante, ne pas regarder à la condition plus ou moins élevée, aux richesses ou à la pauvreté. Je désire seulement être unie à un chrétien fervent et bien instruit. » D’après ses vœux nettement formulés, elle fut, malgré la différence d’âge et de conditions, donnée à Charles Tsio, et n’eut qu’à remercier le Seigneur. Les deux époux s’excitaient l’un l’autre à l’amour de Dieu et à la pratique du bien, et leur union fut bénie par la naissance d’un fils.

Pierre, Madeleine et Barbe, arrêtés ensemble à la cinquième bine, furent conduits devant le grand juge criminel, et eurent à subir sept interrogatoires excessivement sévères. Les objets rapportés de Chine par Charles Tsio avaient été saisis dans leur maison, aussi les bourreaux eurent-ils ordre de ne les point ménager. Madeleine et Barbe reçurent chacune deux cent soixante coups de bâton, et souffrirent plusieurs fois la courbure des os, mais leur fermeté ne se démentit nullement. « Ma vie ne m’appartient pas, disait Madeleine au juge, elle est à Dieu qui me l’a donnée, et qui seul peut me la reprendre quand il voudra. Je mourrai s’il le faut pour ce divin arbitre de la vie et de la mort, mais je ne puis le renier. » Pendant les longues souffrances de la vie de prison, ils rendaient grâces à Dieu, et Madeleine disait souvent : « Si ce n’était le secours de Dieu, je ne pourrais endurer même un instant la vermine qui me dévore ; la force pour supporter les épreuves vient uniquement de lui. » Madeleine et Barbe avaient chacune à la prison un enfant à la mamelle. Sentant plusieurs fois leur cœur de mère trop impressionné, et craignant la faiblesse de la nature, elles se séparèrent héroïquement de ces chères petites créatures, et les envoyèrent chez des parents dans la ville.

Transférés au tribunal des crimes, les trois confesseurs montrèrent dans les tortures le même courage qu’auparavant, et furent condamnés à mort le même jour. Pierre obtint le premier la couronne. En allant au supplice, il dit au geôlier : « Va dire à ma femme et à ma fille, qui sont dans la prison des femmes, de ne pas s’attrister de mon sort ; ce serait un sentiment trop naturel, et indigne de véritables chrétiennes. Elles doivent au contraire louer Dieu, et le remercier pour un si grand bienfait. » Pierre fut décapité le 24 de la onzième lune, après sept mois de détention. Il avait alors cinquante-trois ans. Sa femme et sa fille ne le suivirent qu’un mois plus tard.

Pierre T’soi fut accompagné au supplice par six généreuses chrétiennes. C’étaient d’abord : Madeleine Ni, vierge, fille de Barbe T’sio ; Barbe Ko, femme du catéchiste Pak I-sien-i, et Élisabeth Tieng, vierge, sœur de Paul Tieng ; nous avons, plus haut, raconté leur martyre. Les trois autres se nommaient : Benoîte Hien, veuve ; Barbe Tsio, et Madeleine Han, veuve, sur lesquelles nous devons donner ici quelques détails.

Benoîte Hien, sœur de Charles Hien, serviteur de M. Chastan, était d’une famille d’interprètes, et fille de Hien Kiei-heum-i, martyr en 1801. Son frère Charles et sa vieille mère étaient réduits à une grande pauvreté, et la persécution les ayant forcés souvent à changer de demeure, il serait difficile de dire toutes les épreuves auxquelles Benoîte, qui vivait avec eux, fut soumise dès sa plus tendre enfance. Mariée, à dix-sept ans, au fils du glorieux martyr T’soi T’siang-hien-i, elle devint veuve après trois ans et, n’ayant pas d’enfant, retourna près de son père, où elle gagnait sa vie par la couture. Heureuse et tranquille dans son humble condition, d’une humeur toujours égale, elle remerciait Dieu de lui avoir donné le moyen de s’occuper librement du salut de son âme. On admirait la parfaite concorde et la régularité de cette pieuse maison. Les prières, méditations et lectures s’y faisaient à heures fixes : jamais de tiédeur ou de nonchalance au service de Dieu. Benoîte, à qui son travail procurait quelque argent, ne s’en réservait jamais une sapèque, mais donnait tout à son père. Non contente de travailler à sa propre sanctification, elle instruisait les ignorants, exhortait les tièdes, consolait les affligés, soignait les malades et ne manquait aucune occasion de donner le baptême aux enfants païens en danger de mort. Quand l’époque de la visite des prêtres était arrivée, elle réunissait les chrétiens chez elle, pour les préparer de son mieux à la réception des sacrements. Aussi fut-elle dénoncée une des premières quand éclata la persécution. Elle réussit à se cacher pendant quelque temps, mais, à la cinquième lune, elle tomba entre les mains des satellites.

Traduite devant le juge criminel, Benoîte eut à subir des tortures d’autant plus violentes, qu’on voulait savoir d’elle le lieu où son frère Charles était avec le prêtre. Elle fut frappée, fustigée, mise huit fois à la question, sans compter tous les supplices que les satellites lui firent endurer de leur propre autorité, afin de tirer d’elle quelques renseignements sur les missionnaires, et de gagner la somme promise à qui les saisirait. Mais la résignation ferme et patiente de Benoîte déjoua tous les efforts de leur haine, et ils ne purent lui arracher une seule parole compromettante. Transférée à la huitième lune au tribunal des crimes, elle y montra le même courage, quoique son corps brisé tombât en lambeaux. La peste, dont elle fut alors attaquée, vint encore ajouter à ses souffrances. Enfin le mandarin la condamna à mort, et elle fut renvoyée en prison, après les bastonnades d’usage. De là, elle écrivit à son frère Charles une lettre que plusieurs chrétiens ont lue, et dont ils parlent avec admiration. Cette lettre n’a pas été conservée. Telle était la tranquillité de son âme que le jour de l’exécution, en attendant l’heure fixée, elle reposa longtemps d’un sommeil doux et paisible, puis partit avec joie, comme si elle fût allée à une fête. Elle avait passé sept mois en prison, et était âgée de quarante-six ans.

Barbe Tsio, femme de Sébastien Nam, était de la noble famille de Justin Tsio Tong-siem-i. Elle reçut une excellente éducation et pratiqua la religion dès son enfance. Mariée à Sébastien avant la persécution de 1801, elle vit à cette époque son beau-père et sa belle-mère mourir victimes de la rage des ennemis du nom chrétien, et son mari envoyé en exil. Ne pouvant alors raccompagner, et se trouvant sans aucun appui, elle retourna près de sa propre famille en province, et y passa dix ans, au milieu de mille privations, et, il faut le dire, dans une grande tiédeur. Revenue ensuite à la capitale, elle voulut réparer le temps perdu et se livra avec ferveur aux exercices de piété et à toutes sortes de bonnes œuvres, aidant de tout son pouvoir son parent Paul Tieng à réaliser ses projets pour l’introduction des missionnaires, et travaillant sans relâche pour subvenir aux frais de ses voyages. Lorsque son mari revint de l’exil, elle se mit avec lui au service du P. Pacifique, et plus tard, au service des missionnaires, en préparant chez elle un oratoire pour les chrétiens. Elle disait souvent : « Si la persécution s’élève, nous ne pourrons éviter la mort ; il faut donc à tout prix nous y bien préparer. C’est pour nous le meilleur moyen de rendre gloire à Dieu et de sauver notre âme. » Ce n’étaient pas là de vaines paroles ; sa conduite y répondait. Son mari étant allé se cacher en province, elle fut prise seule à la sixième lune, et comme on ignorait son nom, et qu’elle ne voulait ni le découvrir, ni dénoncer qui que ce fût, on la mit plus de vingt fois à la torture. Tout fut inutile. Transférée au tribunal des crimes, elle subit trois nouveaux interrogatoires et fut enfin condamnée à mort. Le jour de l’exécution étant arrivé, toutes les chrétiennes de la prison s’affligeaient de son départ ; elle les consola, les exhorta à demeurer fermes dans la confession de leur foi, et s’en alla joyeuse au supplice. Elle fut décapitée à l’âge de cinquante-huit ans.

Madeleine Han avait été mariée au noble bachelier Kouen Tsin-i, l’un des savants les plus renommés du royaume. Celui-ci, ayant entendu parler de la religion chrétienne, l’embrassa, la fit connaître à sa femme, puis, étant tombé gravement malade, lui recommanda de bien la pratiquer, et mourut baptisé à ses derniers moments. Madeleine, devenue veuve, se retira dans la maison d’un chrétien. Elle était absolument sans ressources et eut à endurer toutes les privations d’une extrême pauvreté. Sa fille, Agathe Kouen, avait été mariée à l’âge de douze ou treize ans ; mais quoique toutes les cérémonies eussent été faites, son mari, étant trop pauvre, n’avait pas encore pu l’emmener avec lui dans sa maison, et elle demeurait en attendant chez Paul Tieng, parent de son mari. Douée de toutes les qualités du corps et de l’esprit, Agathe sentit naître en son âme le désir de garder la virginité. Quand le P. Pacifique arriva, elle parvint à obtenir qu’il cassât son mariage, et resta ensuite dans la maison du prêtre pour se consacrer au service de la mission. Nous n’avons pas ici à examiner si cette décision du prêtre chinois, annulant le mariage d’Agathe, était, ou non, une violation positive des lois canoniques sur la matière. Un fait malheureusement certain, c’est qu’il abusa de cette enfant, et qu’elle devint sa principale complice dans les scandales qui désolèrent alors l’Église de Corée. Nous avons vu comment M. Maubant y mit fin, en expulsant le prêtre sacrilège. Après le départ de son séducteur, Agathe, touchée des paternelles exhortations du missionnaire, rentra en elle-même, retourna près de sa mère, et dès lors, constamment appliquée à ses devoirs, s’efforça de réparer le scandale que sa conduite avait occasionné, s’excitant sans cesse à la contrition, et répétant qu’elle voulait être martyre pour expier ses fautes. Agathe Kouen vivait ainsi depuis quelque temps avec sa mère, quand Agathe Ni vint se réunir à elles. Agathe Ni, née de parents chrétiens de la province, avait été mariée à un eunuque, mais son mariage fut annulé par Mgr Imbert. Ne trouvant pas d’appui chez ses parents trop pauvres pour l’entretenir, elle venait chercher près de Madeleine et de sa fille un refuge et du pain.

Toutes les trois réunies se livraient avec ferveur aux exercices de piété et de pénitence, quand les satellites furent lancés à la recherche d’Agathe Kouen, qu’un apostat avait dénoncée. Le 7 de la sixième lune, pendant la nuit, elles furent arrêtées toutes les trois, et avec elle, une jeune esclave chrétienne. Le mandarin, ayant pris leurs noms, fit mettre Madeleine seule en prison, et laissa les trois jeunes femmes dans une maison voisine, avec des gardes. On eut bientôt le mot de cette étrange conduite. Le traître Kim Ie-saing-i alla les voir, et par promesses, par menaces, par tous les moyens possibles de séduction, s’efforça d’engager Agathe Kouen à fuir avec lui. Elle ne répondit que par des paroles de mépris. Les satellites, touchés de sa jeunesse et de sa beauté, consentirent à la débarrasser des poursuites de ce traître, en facilitant son évasion, et, quelques jours après, elle s’enfuit avec la jeune esclave. Mais le gouvernement, ayant appris les détails de cette affaire, cassa le mandarin complaisant et exila plusieurs des gardiens. On se mit de nouveau à la poursuite d’Agathe Kouen, qui finit par retomber entre les mains des satellites. Le grand juge criminel infligea de terribles supplices à Madeleine et aux deux Agathe. Elles les supportèrent avec une patience intrépide, et furent envoyées au tribunal des crimes, où de nouveaux interrogatoires et de nouvelles souffrances les attendaient. Constantes dans leur première résolution, elles furent enfin condamnées à mort. Madeleine Han fut décapitée la première, avec les six autres confesseurs. Elle était âgée de cinquante-six ans. Sa fille Agathe Kouen, qui n’avait guère plus de vingt et un ans, et Agathe Ni, qui en avait vingt-sept, le furent un mois plus tard, comme nous le verrons.

Ces sept martyrs du 29 décembre furent, selon l’usage, exécutés en dehors de la petite porte de l’ouest.


Cependant le ministre T’sio In-ieng-i trouvait que les choses allaient trop lentement, et voulant en finir avant le jour de l’an coréen, sans trop multiplier les exécutions publiques, il renouvela l’ordre d’étrangler secrètement, dans leurs cachots, le plus possible de prisonniers. Ces sortes d’exécutions furent très-nombreuses, et nous avons la douleur d’y compter celles de plusieurs apostats dont le retour à Dieu est bien loin d’être clairement prouvé, et dont, par conséquent, nous ne nous occuperons pas. Nous ne voulons parler que des vrais confesseurs de la foi, tant de ceux qui ne faiblirent pas devant les juges, que de ceux qui, après un moment de lâcheté et d’oubli, firent une rétractation solennelle. et méritèrent ainsi du Dieu de miséricorde la couronne qu’il ne refusa pas au repentir de saint Pierre.

Du nombre de ces derniers fut Jacques T’soi qui, d’abord apostat, avait été relâché, comme nous l’avons vu. Repris à la neuvième lune, quand on poursuivait son père Philippe, il sut, cette fois, demeurer ferme jusqu’à la fin, et fut étranglé dans la prison, à l’âge de quarante-six ans.

Quelques jours après, mourut la vierge Agathe Ni, âgée de dix-sept ans, fille du martyr Augustin Ni, qui avait été renvoyée du tribunal des crimes à la prison des voleurs, par le ministre Tsio Tieng-hien-i, sous prétexte de son jeune âge. Elle fut admirable de patience et de fermeté, supporta longtemps la faim et la soif, fut attaquée de la peste, et, quoique seule entre les mains d’infâmes geôliers, sut, avec l’aide de Dieu, faire respecter sa pudeur. Le martyre de son père et de sa mère était pour elle un puissant encouragement. Outre d’autres supplices, elle reçut plus de trois cents coups de verges et quatre-vingt-dix coups de gros bâton. Onze mois de prison mûrirent pour le ciel cette âme innocente ; elle fut étranglée le 5 de la douzième lune.

Agathe eut pour compagne de son triomphe Thérèse Kim, fille d’André Kim, martyr à Tai-kou en 1816. Mariée à Joseph Son Ien-ouk-i, Thérèse avait vu son mari mourir pour la foi dans la prison de Hai-mi ; elle continua dans sa viduité de donner les plus beaux exemples de vertu. Non contente des privations auxquelles l’exposait tous les jours son extrême pauvreté, elle jeûnait régulièrement trois fois la semaine et consentit, avec une rare humilité, à aller remplir auprès des missionnaires les humbles fonctions de servante. Elle faisait encore partie de la maison de l’évêque, quand éclata la persécution de 1839, elle ne voulut pas s’enfuir au moment du danger et fut saisie avec tous les autres. Ferme dans les supplices et au milieu des souffrances de toute espèce, elle fut mise six fois à la question, reçut deux cent quatre-vingts coups de verges, et, après sept mois de prison, fut étranglée à l’âge de quarante-quatre ans.

Le lendemain, 6 de la douzième lune, Madeleine Ni, mère de Kim Koun-ho, termina aussi, par le supplice de la strangulation, une longue vie d’épreuves. Mariée à la capitale, à l’âge de dix-neuf ans, elle y fut instruite de la religion, et essaya de convertir son mari et sa belle-mère. Il lui semblait qu’elle était écoutée, et un jour qu’elle insistait plus vivement auprès de sa belle-mère pour lui faire abandonner le culte des démons et détruire tout ce qui servait à les honorer, celle-ci, ébranlée un moment, y consentit. À l’instant, Madeleine mit en pièces tous les ustensiles de ce culte superstitieux. Mais son mari se montra très-irrité, et la belle-mère, craignant qu’il ne lui arrivât des malheurs pour avoir détruit ces objets idolâtriques, reprit ses anciennes pratiques avec plus de zèle qu’auparavant, et tourmenta sa belle-fille pour l’y faire coopérer elle-même. On ne peut dire à combien de vexations et d’injures Madeleine fut alors exposée. Sa belle-mère étant venue à mourir, les superstitions se firent sans discontinuer à cette occasion, selon toutes les règles païennes, et Madeleine eut besoin de toute sa foi et de toute son énergie pour n’y prendre aucune part. Le jour du second anniversaire, une multitude de parents réunis voulurent la forcer de se prosterner devant la tablette de la défunte. Il pouvait y aller de sa vie ; elle osa encore résister en face, et, depuis lors, les persécutions domestiques firent de sa vie un martyre continuel. Elle ne pouvait plus avoir de livre, plus communiquer avec aucun chrétien, plus entendre une parole d’exhortation, plus apprendre un mot de prières. Mais Dieu ne l’abandonna pas dans la tribulation. Elle savait les premières phrases de la prière aux cinq plaies du Sauveur Jésus, et désirait ardemment en apprendre la fin, mais elle ne pouvait se la procurer. Une nuit elle se disait en soupirant : « Si Jésus et Marie voulaient me faire voir cette prière, il serait facile pour moi de l’apprendre. » Tout à coup une voix claire se fait entendre d’en haut et prononce une phrase de cette prière. Madeleine aussitôt, persuadée que ses vœux sont exaucés, se prosterne en terre et répète cette phrase, puis continue la prière comme si elle l’eût sue depuis longtemps. Depuis, elle ne passa pas un seul jour sans réciter cette formule, et plus tard, ayant eu occasion de la voir dans les livres, elle la trouva parfaitement exacte. À la persécution de 1801, elle abandonna sa maison et son petit avoir, se retira en province, et, n’ayant plus aucune ressource, soutint sa vie par la couture et le tissage. Elle devint veuve quelque temps après et put remplir ses devoirs avec plus de liberté. Dieu permit qu’elle eût le malheur d’apostasier une fois dans une persécution, peut-être celle de 1815, mais bientôt, touchée d’un véritable repentir, elle retourna à la capitale et s’efforça, par sa ferveur et son zèle, d’effacer le scandale qu’elle avait donné. Arrêtée à la cinquième lune de 1839, elle prit une ferme résolution de réparer sa chute d’autrefois, subit la question et les tortures dans sept interrogatoires successifs, supporta deux fois la courbure des os et reçut deux cent trente coups de bâton. Son courage, appuyé sur l’humilité, était désormais inébranlable, et tout son désir était de porter sa tête sous le sabre. Dieu ne le permit pas, et, après huit mois de détention, elle fut étranglée dans la prison, à l’âge de soixante-neuf ans.

Le pauvre André Tsieng, deux fois dupe de sa simplicité inouïe, et deux fois relâché par dédain, avait été arrêté une troisième fois. Il montra une invincible fermeté dans les supplices qui ne lui furent pas ménagés, malgré le grand service qu’il avait si étourdiment rendu au gouvernement. Brisé par les tortures et couvert de plaies, il reçut en plus cent coups de la terrible planche à voleurs et finit par être étranglé, après cinq mois de prison, le 19 de la douzième lune. Il avait trente-trois ans.

André Son, qui avait procuré une retraite à l’évêque, s’était livré lui-même ; il fut conduit à la capitale et mis à une terrible question. Vaincu par les supplices et séduit par un reste d’attachement à la vie, il apostasia. Mais le ministre des crimes ayant été changé à cette époque, sa lâcheté devint inutile, et il perdit tout espoir d’échapper à la mort. Ce coup de la Providence le fit rentrer en lui-même ; il se rétracta et regretta son crime. Après avoir été battu, à deux reprises, de soixante-dix coups de la planche à voleurs, il fut étranglé le 21 de la douzième lune, à l’âge de quarante et un ans. André avait un excellent cœur et beaucoup de bonnes qualités, mais il avait le malheur d’être riche et de trop compter sur l’argent pour arranger toutes choses. C’est pour cela qu’il ne se fit pas scrupule, à diverses reprises, de se tirer des mains des satellites en leur payant de fortes rançons, et prononçant des formules d’apostasie dont il ne comprenait peut-être pas toute la gravité. Espérons que sa dernière rétractation, suivie de si près par la mort, lui aura fait trouver grâce devant Dieu.

Nous rencontrons également à cette époque les noms de : Cécile Ham, Paul Tso et sa femme Claire Ni, Anne Min, Thérèse Nam et Thérèse Son, tous enfermés dans une même prison, apostats d’abord, il est vrai, mais qui, très-probablement, ont fait une rétractation en règle. Cependant, comme les détails nous manquent, nous n’osons rien affirmer. Tous les six furent étranglés.

Vers le 20 de cette même lune, les satellites qui, de concert avec les traîtres et les apostats, couraient le pays et cherchaient à s’emparer des quelques lambeaux de terrain appartenant à la mission, mirent la main sur Étienne Min, au district de In-tsien, non loin de la capitale. Étienne Min Keuk-ka descendait d’une famille noble de ce district, et avait été converti avec son père et ses frères. D’un caractère doux, mais énergique, il pratiquait franchement et ouvertement sa religion. Devenu veuf à l’âge de vingt ans, il ne se remaria que pour obéir à ses parents, et sa seconde femme étant morte, il résolut de vivre seul, afin de s’occuper plus librement de son salut. Il allait de côté et d’autre chez les chrétiens, les exhortant, les instruisant, s’occupant de bonnes œuvres, et prêchant les païens dont il convertit un grand nombre. Il subvenait à ses propres besoins et à ses aumônes en copiant des livres de religion. Les missionnaires, pour mieux utiliser son zèle et sa charité, le nommèrent catéchiste. Il sut remplir dignement cet emploi, et, par ses paroles comme par ses exemples, fit beaucoup de bien aux chrétiens. Pendant la persécution de 1839, tantôt à la capitale, tantôt en province, il excitait les tièdes, encourageait les faibles, et se chargeait des affaires les plus difficiles quand l’intérêt de la mission le réclamait. Après son arrestation, le grand juge criminel lui dit : « Si tu veux abandonner cette religion, je te relâcherai immédiatement. — C’est impossible, reprit Étienne, faites ce que vous commande la loi. » On le mit donc à la question, et, pendant ce supplice, les bourreaux lui criaient sans cesse : « Apostasie, et tu seras mis en liberté. » Mais Étienne répondait aussi sans se lasser : « Si vous me relâchez, non-seulement je suivrai encore ma religion, mais je la prêcherai aux autres. » Le juge, furieux, fit prendre la planche à voleurs et dit : a C’est un être digne de mort : frappez sans pitié ! » Et il surveillait lui-même chacun des coups pour exciter les bourreaux. Au trentième coup, voyant bien qu’il ne viendrait pas à bout du patient, il l’envoya à la prison. Là, malgré ses blessures, Étienne se mit à faire des reproches aux apostats, à stimuler le zèle de ceux qui, par amour de la vie, faiblissaient dans leur résolution, et ses efforts furent couronnés d’un succès visible, car plusieurs apostats se rétractèrent. Sans s’inquiéter ni des geôliers ni des satellites, il disait franchement aux chrétiens ce qu’il avait à dire, et semblait se jouer de la mort. Il fut de nouveau mis à la question le lendemain, mais aussi inutilement que la première fois. Le juge, voyant qu’il avait affaire à un homme déterminé, résolut de se débarrasser de lui le plus tôt possible, et après cinq ou six jours de prison, il fut étranglé, le 26 de la douzième lune, à l’âge de cinquante-trois ans.

Parmi les apostats qu’Étienne sut ramener à Dieu, nous citerons Dominique Kim et Côme Nie. Dominique Kim Tsiel-piek-i était du district de Sin-tsiang. Orphelin dès son bas âge, il fut recueilli par un chrétien qui, charmé de ses bonnes dispositions, l’instruisit, le convertit, et plus tard en fit son gendre. Dominique à son tour convertit bientôt bon nombre de ses parents et connaissances. Pendant la persécution de 1839, il rendit d’importants services à la mission. Il était un de ceux qui aidèrent André Son à préparer une retraite à l’évêque, qui allèrent chercher Mgr Imbert en bateau, amenèrent les missionnaires auprès de lui, et tirent divers autres voyages de cette nature. Dénoncé par des traîtres, il fut pris, conduit à la capitale et mis à la question. Pendant quelques jours il demeura ferme dans les supplices, mais ensuite, entrevoyant l’espoir de se sauver la vie, il eut le malheur d’apostasier. On ne le mit pas néanmoins en liberté, et il végétait dans la prison quand Étienne Min y arriva. Touché des exhortations de ce dernier, il fit une rétractation solennelle, après quoi il reçut, pendant trois jours consécutifs, cent quatre-vingts coups de la planche à voleurs, et fut enfin étranglé.

Côme Nie Sa-ieng-i, du district de Tek-san, fut instruit de la religion par sa mère, et, malgré la vive opposition de son père encore païen, continua à la pratiquer assidûment, au milieu de beaucoup d’épreuves. Après la mort de son père, il s’en alla dans la province de Kang-ouen, où il eut bientôt dépensé tout ce qu’il possédait, puis revint dans son pays natal, et eut le bonheur de convertir bon nombre de ses parents païens. Ayant émigré à Siong-t’siou quand éclata la persécution, il fut trompé par le traître Kim Ie-saing-i et conduit à la capitale, où il racheta par l’apostasie sa vie et sa liberté. À la huitième lune il fut repris de nouveau, encore par les menées du traître ; il témoigna son vif regret d’avoir apostasié, supporta courageusement les supplices, et fut étranglé avec Dominique Kim, un des derniers jours de la douzième lune.

Le même jour, un autre apostat recevait de la miséricorde divine la double grâce de la contrition et du martyre. C’était Paul He Heim-i, soldat de la division To-kam, à la capitale. Il avait toujours été fervent chrétien. Arrêté quelques mois auparavant, il souffrit longtemps et avec courage de violentes tortures. Mais un jour, vaincu par la douleur, il demanda grâce et proféra une parole d’apostasie. Le repentir suivit de près, et il se rétracta publiquement. Les geôliers furieux le forcèrent à manger des excréments, comme marque de la sincérité de cette rétractation. Il resta encore longtemps en prison, eut à supporter divers supplices, fut frappé plus de cent trente fois de la planche à voleurs et mourut enfin sous les coups.


Cependant les derniers jours de l’année approchaient, et le gouvernement voulait en finir avec les chrétiens. Beaucoup avaient été étranglés, mais on crut expédient de terminer la persécution d’une manière éclatante, et on décréta coup sur coup deux exécutions publiques.

La première procura la palme à sept confesseurs. À leur tête, nous voyons le catéchiste Augustin Pak I-sien-i, dont nous avons plus haut raconté l’histoire. Il fut décapité à l’âge de quarante-huit ans. Il était accompagné de Pierre Hong, que nous devons maintenant faire connaître, ainsi que son frère Paul. Ces deux frères étaient d’une famille très-distinguée, petits-fils de Hong Nak-min-i, martyr en 1801, et neveux de Protais Hong, décapité à Tien-tsiou, un mois auparavant. Leur père, après les désastres de 1801, avait été s’établir à Ie-sa-ol, district de Siei-san, dans la plaine du Naipo. La foi chrétienne et une instruction solide furent le seul héritage qu’il laissa à ses enfants. Ils en profitèrent admirablement et firent honneur à la religion par leurs vertus. Établis catéchistes tous les deux, ils se firent remarquer par leur zèle et par les soins assidus qu’ils donnaient aux chrétiens. Leur temps se partageait entre les instructions, les exhortations, le soin des malades et autres bonnes œuvres ; aussi les missionnaires, frappés de leur aptitude et de leur dévouement, leur confièrent-ils plusieurs fois des affaires très-importantes. Ils donnèrent quelque temps asile à un des missionnaires pendant la persécution de 1839, et persuadés que cette hospitalité courageuse leur coûterait la vie, ils se préparaient de tout leur cœur au martyre. En effet, Kim le-saing-i les mit sur sa liste de proscription, au nombre des chrétiens influents qu’il fallait arrêter à tout prix. À la huitième lune, ils furent saisis et conduits à la capitale devant le grand juge criminel. La question fut des plus violentes, mais les deux frères la supportèrent en vrais fils de martyrs et furent transférés au tribunal des crimes. Le ministre renvoya la cause à son assesseur, en lui ordonnant de faire son possible pour obtenir leur apostasie, sans toutefois les condamner à mort. D’après ces ordres, on mit tout en œuvre, et les plus affreuses tortures furent infligées aux deux frères. En outre, tous les employés de la prison, pour s’en faire un mérite auprès du ministre, ne leur épargnèrent ni tourments ni vexations, dans l’espoir de les ébranler. Mais tout fut inutile. À la fin, on dut prononcer leur sentence, et l’aîné, Pierre Hong, fut décapité avec Augustin Pak. Il était âgé de quarante-deux ans. Son frère devait le suivre le lendemain.

Les autres victimes étaient cinq femmes : Agathe Kouen et Agathe Ni, dont nous avons rapporté l’histoire, à propos du martyre de Madeleine Han ; — Madeleine Son, femme de Pierre T’soi, dont la vie a été racontée avec celle de son mari ; — Marie Ni, vierge, fille de Barbe Tsio, que nous avons fait connaître, en parlant de sa mère ; — et enfin Marie Ni, femme du généreux confesseur François T’soi, sur laquelle nous avons donné quelques détails lors de son arrestation. Après avoir renvoyé tous ses enfants, dont la présence lui déchirait le cœur, Marie tint ferme jusqu’à la fin. Elle se rendit avec joie au lieu du supplice, et lava de son sang la chute déplorable à laquelle l’avait entraînée l’amour maternel. Elle était âgée de trente-neuf ans. Cette grande exécution eut lieu le 27 de la douzième lune, 31 janvier 1840, à quelque distance de la capitale, en un endroit nommé Tang-ko-kai.

Dès le lendemain, au même endroit, une autre exécution solennelle vint clore les boucheries de cette terrible année. Il n’y eut cette fois que trois victimes, mais, nous pouvons le dire, trois victimes choisies, et qui sont restées en grande vénération parmi leurs frères. C’était d’abord Paul Hong, frère de Pierre, martyrisé la veille. On avait retardé son supplice de vingt-quatre heures, parce que la loi coréenne défend de faire périr ensemble les deux frères, ou le père et le fils. Paul avait trente-neuf ans. Puis, Barbe T’soi, femme de Charles Tsio et fille de Pierre T’soi, martyrisé le 24 de la onzième lune. Nous l’avons fait connaître en racontant le martyre de son père. Elle n’avait que vingt-deux ans. Enfin le catéchiste Jean Ni, dont nous avons déjà parlé. Quelques jours avant de mourir, le 22 de la douzième lune, Jean écrivit à ses parents une longue lettre, dont nous allons citer ici la plus grande partie. Mieux que toute explication, mieux que tout récit, cette lettre, ainsi que celles des autres martyrs qu’on a pu lire à diverses pages de cette histoire, fera toucher du doigt l’effet prodigieux de la grâce divine dans les cœurs des pauvres néophytes coréens. Après avoir donné sur son arrestation, ses premiers interrogatoires et son séjour dans la prison, les détails que nous avons reproduits, le confesseur continue ainsi :

« Je fus transféré à la prison du tribunal des crimes. J’y rencontrai une dizaine de chrétiens, hommes et femmes, tous mes amis intimes, détenus pour y recevoir leur sentence de mort. Quelle joie, quel bonheur de nous retrouver ensemble comme frères et sœurs, et comment remercier assez Dieu d’un pareil bienfait ! Deux ou trois mois se passèrent sans que le juge tint aucune séance, j’en étais triste et inquiet. Les péchés de toute une vie, pendant laquelle j’ai si souvent offensé Dieu par pure méchanceté, formant par leur nombre comme un amas de montagnes, se présentaient à ma pensée, et je me disais : Quel sera donc le dénouement de tout ceci ? Toutefois je ne perdais point l’espérance. Le 10 de la douzième lune, je fus cité devant le juge qui me fit administrer une bastonnade extraordinaire. Par mes seules forces comment eussé-je pu la supporter ? Mais soutenu de la force de Dieu, par l’intercession de Marie, des anges, des saints et de tous nos martyrs, je croyais presque ne pas souffrir. Jamais je ne pourrai payer une pareille grâce, et l’offrande de ma vie est bien juste. Toutefois ma conduite étant si peu réglée et mes forces si nulles, j’étais dans la confusion et la crainte.

« Mais pourquoi s’inquiéter devant Dieu qui connaît tout ? Dans son infinie bonté, il a daigné envoyer son Fils pour nous en ce monde ; ce divin Fils fait homme a, pendant trente-trois années, supporté mille souffrances, il a versé jusqu’à la dernière goutte de son sang pour donner la vie à tous les peuples dans tous les siècles. Et moi malheureux, dans toute ma vie, je n’ai jamais su le louer ni le remercier ; je n’ai pas eu le courage de faire pour lui un acte de vertu gros comme l’extrémité d’un cheveu. Que dis-je ? aucun jour ne s’est passé sans que je l’aie offensé et trahi au gré de mes caprices ; je n’ai fait que perdre mon temps. Comment ai-je donc pu être si stupide et si ingrat ?

« Cette vie n’est qu’un instant, et le corps est une chose bien vaine. Quand l’âme s’en est séparée, après une dizaine de jours, regardez ce cadavre ; quelle chose misérable et digne de pitié ! L’odorat ne peut supporter cette pourriture ; les yeux, les oreilles, le nez et la bouche ne se distinguent plus ; tout le corps est en dissolution, et il ne reste guère que les os. Cette vue coupe la respiration, et l’intelligence en est toute troublée. Hélas ! hélas ! voilà pourtant ce corps que l’on veut, à tout prix, bien nourrir et vêtir délicatement ! Pendant la vie on flatte ses passions et ses inclinations déréglées, on suit tous ses désirs de grandeur, de richesse, d’aisance et de plaisirs. Pour lui, on se fait de gaieté de cœur l’esclave du démon, on oublie l’éternel bonheur de la véritable patrie ; on met tout son cœur, toutes ses forces à choyer cette pâture des vers, et la pensée que l’âme immortelle va tomber en enfer pour y brûler éternellement ne fait pas trembler ! Vivre ainsi n’est-ce pas s’assimiler aux animaux ? Que dis-je ? les animaux, eux, n’ont pas d’âme à sauver, mais l’homme qui a une âme, mener ainsi la vie des animaux, quelle horreur !

« Comment peut-on être assez insensé, pour ne pas penser au redoutable jugement qui suivra ? On dépense le temps à des inutilités, et après cette vie il ne reste que d’affreux regrets. Le cœur plein de rage, il faut dire adieu au paradis, et quand, tout inondé d’amertume, on descendra aux enfers, quel moyen d’échapper ? À qui désormais demander la vie ? Esclave des horribles démons, et sans cesse au milieu des feux dévorants, quelle effrayante situation ! Depuis longtemps cette peine éternelle m’était bien due à cause de mes péchés. Mais puisque Dieu m’a jusqu’ici conservé la vie, je veux faire en sorte de les détester pour en obtenir le pardon.

« La persécution de cette année est la plus forte qu’il y ait eu en ce pays ; le nombre de ceux qui, par leur mort, ont confessé Dieu et relevé la gloire de l’Église, est si grand, que la religion pourra bien se conserver sans doute, mais combien est languissante la foi des chrétiens qui restent ! Leurs forces sont consumées et comme brisées, ils tremblent, ils apostasient, ils se laissent abattre. Nul remède désormais, disent-ils, et, poussés par la tiédeur et la faiblesse, ils semblent sur le point de redevenir païens. Pourquoi donc se disaient-ils chrétiens ? Dans quel espoir, au milieu d’un pays tel que celui-ci, avaient-ils donc embrassé l’Évangile ?

« De grâce donc, faites vos efforts et employez tous les moyens possibles pour ne pas vous laisser surprendre aux pièges trompeurs des trois ennemis : le monde, la chair et le démon ; mais de tous le plus dangereux, c’est la chair. Soyez assidus à la lecture et à la prière ; sachez saisir le moment propice pour vous livrer à la méditation, et ne la discontinuez pas ; prenez goût au chemin de la croix, et si à chaque station vous réfléchissez avec ferveur, vous y trouverez un profit spirituel immense. On parvient très-difficilement à connaître toutes ses passions, ses affections déréglées, ses vices et ses habitudes, sans l’exercice de la méditation et de la prière. Cependant, si on ne les connaît pas, on ne peut éviter les peines éternelles de l’enfer. Il y a des pensées qui offusquent les yeux de l’esprit, et en même temps lient et fatiguent les forces de l’âme. On se dit par exemple : pour le moment, j’ai trop d’affaires ; pour le moment, il y a des difficultés entre moi et le prochain ; on trouve encore d’autres prétextes qui éloignent de la réception des sacrements. En remettant ainsi de jour en jour, combien sont déjà tombés dans l’abîme ! De grâce, soyez sur vos gardes et réfléchissez-y bien.

« N’oubliez pas surtout d’invoquer la sainte Vierge dont toutes nos paroles ne peuvent exalter les vertus sans bornes. Marie toujours vierge, vous êtes la mère du Fils de Dieu ! Cumulant tous les bonheurs et toutes les vertus, elle brille d’un éclat incomparable ; reine du ciel et de la terre, elle connaît en détail tous nos besoins, et dans sa bienveillance elle ne néglige rien de ce qui nous touche. Elle est toute sainte et toute belle ! De tout temps, combien de saints et de saintes n’ont pas obtenu le royaume du ciel en l’honorant ! Priez-la donc instamment, et vous êtes sûrs d’être exaucés ; sur dix mille, un seul même ne saurait être refusé.

« Je vous ai dit trop de choses déjà, mais c’est ma dernière heure. J’ai le cœur dans l’impatience et le corps tout agité, je ne puis dire tout ce que je voudrais et ce que je dis est sans suite et très-incorrect. À la fin, combien resterez-vous de chrétiens ? Ayez donc soin d’être toujours attentifs, réunissez-vous pour prier de tout votre cœur, et si vous pouvez obtenir du Saint-Esprit le feu de la charité, il n’y aura plus de difficultés pour vous. Ne craignez ni les dangers, ni la mort ; ne rendez pas inutile le désir que Jésus a de sauver tous les hommes, et par son secours vous pourrez traverser heureusement la mer orageuse de cette vie, et faire aborder votre barque aux rivages du ciel, où nous jouirons ensemble des joies éternelles dans les siècles sans fin.

« Je ne pourrai pas écrire en particulier à Thérèse et à Agathe. Elles ont rompu déjà avec le monde, mais ce n’est pas là le plus difficile. Agathe, forcée de vivre avec les païens, aura bien des difficultés à vaincre ; elle devra corriger son caractère difficile Imprimez profondément dans vos cœurs les cinq plaies de Jésus-Christ. Rendez à Dieu amour pour amour, vie pour vie, et alors même pourrez-vous espérer avoir entièrement satisfait à votre devoir ? Car Notre-Seigneur a souffert mille douleurs et mille amertumes de son plein gré, pour nos péchés ; comment payer jamais un tel bienfait ?

« J’ai mille choses à vous communiquer. Mais je ne puis tout dire. Ces lignes sont les dernières que ma main pourra tracer en ce monde, j’espère que vous en prendrez lecture et en profiterez. — Année kei-hai, le 22 de la douzième lune. »

Six jours plus tard, le courageux soldat de Jésus-Christ scellait cette lettre de son sang.


Ainsi se termina la persécution. Il restait, à la vérité, quelques prisonniers tant à la capitale que dans les provinces, mais parmi eux, peu de chrétiens influents. La plupart demeurèrent encore longtemps en prison, les autres furent relâchés ou envoyés en exil.

Cette persécution de l’année kei-hai (1839-40) est, à proprement parler, le second acte de la sanglante tragédie commencée en l’année sin-ion (1801-2). En effet, bien que la religion ait toujours été, dans ce pays, poursuivie et proscrite, bien qu’à d’autres époques il y ait eu des redoublements de haine sauvage contre les chrétiens, c’est à ces deux dates surtout que le gouvernement coréen travailla d’une manière plus systématique, plus complète et plus cruelle, à anéantir le christianisme dans tout le royaume.

Ces deux grandes persécutions se ressemblent dans leur nature et dans leurs effets ; mais il y a dans leurs causes une différence notable. En 1801, les rancunes politiques étaient mêlées aux préjugés de religion ; les ennemis du christianisme cherchaient à abattre le parti dominant des Nam-in, autant qu’à détruire l’Évangile. De toutes parts, les nobles, les grands dignitaires signaient des adresses au roi contre la nouvelle doctrine et ses sectateurs, et un grand nombre de mandarins, en les poursuivant, obéissaient autant à leurs propres sentiments de haine qu’aux ordres de la cour. En 1839, nous ne voyons plus, parmi les confesseurs, de personnages haut placés, dont le pouvoir ou les richesses pussent exciter la jalousie, dont la chute pût être un triomphe pour leurs adversaires. Il y a bien encore quelques nobles, mais ce sont les descendants de familles ruinées, proscrites et désormais sans puissance. Aussi, excepté certains parents de la reine T’sio, du ministre Ni Tsien-i, etc., et quelques autres individus isolés qui montrent un acharnement personnel contre le christianisme, la noblesse en masse reste à peu près indifférente aux mesures prises par le gouvernement, tandis que les mandarins se contentent d’exécuter les décrets royaux et souvent même en adoucissent la rigueur.

La persécution de 1839 fut plus générale qu’aucune des précédentes. Toutes les chrétientés furent bouleversées ; et les chrétiens qui échappèrent à l’emprisonnement perdirent, par le pillage ou l’émigration forcée, tout ce qu’ils possédaient. Les arrestations furent très-nombreuses dans la province de Kang-ouen ; il y en eut plus de cent dans celle de Tsien-la, plus de cent aussi dans celle de T’sioung-t’sieng ; mais c’est surtout à la capitale, et dans la province dont la capitale est le chef-lieu, que l’orage éclata avec une violence inouïe. C’est là aussi que les néophytes firent le plus d’honneur à la religion par leur courage et leur persévérance ; toute proportion gardée, c’est à la capitale qu’il y eut le plus de confesseurs et de martyrs.

Il y eut, en tout, plus de soixante-dix chrétiens décapités. Environ soixante autres moururent, ou sous les coups, ou étranglés, ou des suites de leurs blessures. Les sentences officielles, semblables à celles que nous avons citées plus haut, portaient que les accusés se reconnaissaient coupables de professer une doctrine perverse. Refusaient-ils de signer, comme l’exige la loi du pays, on leur prenait la main, et on leur faisait tracer de force les caractères voulus.

Nous avons dit que plusieurs de ces confesseurs avaient eu d’abord la faiblesse d’apostasier, mais, comme on l’a vu, presque tous firent une rétractation solennelle, et leur mort atteste la sincérité de leur repentir. Aussi les bourreaux eux-mêmes répétaient : « Les chrétiens ne renoncent à leur Dieu que de bouche, leur cœur ne change jamais. » On sait d’ailleurs par les chrétiens emprisonnés avec eux, et plus tard rendus à la liberté, que tous, même les plus faibles, même les enfants, moururent la joie dans le cœur et les louanges de Dieu sur les lèvres.

Cette fois encore, Dieu punit dès ce monde les principaux instigateurs de la persécution.

Le ministre Tsio, grand-oncle maternel du roi, ayant excité par son arrogance la jalousie de son neveu, fut forcé de s’empoisonner lui-même, au milieu d’un grand festin, en décembre 1845. Le ministre Ni Tsien-i, tombé en disgrâce, fut envoyé en exil, où il mourut après quelques mois. Le traître Kim Ie-saing-i, à qui l’on avait fait espérer les plus hautes dignités, n’obtint en récompense qu’une fonction subalterne, un titre honorifique assez insignifiant, et nul profit matériel. Les païens eux-mêmes l’avaient en horreur et le regardaient comme un monstre. L’année suivante, de concert avec un autre scélérat nommé Hong En-mo, fils de ce Hong Na-kan-i qui s’était montré, en 1791 et 1801, l’ennemi si acharné de la religion, Ie-saing-i voulut de nouveau vexer les chrétiens. Mais le juge criminel les fit saisir tous les deux, fustiger sévèrement et condamner à l’exil perpétuel dans les îles. Hong En-mo y mourut peu après. Ie-saing-i, sur les instances de son père, fut gracié en 1853. À peine revenu, il se trouva impliqué dans un crime grave commis par un petit mandarin de la province septentrionale, fut ramené avec son complice à la capitale, chargé de fers, et n’aurait pas évité la mort, si ce mandarin n’eût été le père d’une des concubines du ministre. Celui-ci fit commuer, pour les deux coupables, la peine de mort en exil perpétuel. Rentré dans son pays, par suite d’une amnistie générale, Ie-saing-i se mit, en 1862, à la tête d’une troupe d’insurgés, fut pris et mis à mort. Après l’exécution, son corps fut coupé en morceaux que l’on promena dans les diverses provinces, pour effrayer les rebelles.

Enfin, les résultats de la persécution de 1839 furent tout autres que ne l’espérait le gouvernement coréen. Les chrétiens, il est vrai, y perdirent leurs pasteurs et le plus grand nombre de leurs catéchistes, mais ce ne fut pour la chrétienté qu’une privation passagère. Après la mort du Père T’siou, en 1801, l’Église coréenne avait dû rester veuve pendant plus de trente ans, mais, cette fois, les circonstances n’étaient plus les mêmes, les missionnaires européens avaient appris le chemin de la Corée, et la voie qu’on essayait en vain de leur fermer, devait se rouvrir bientôt devant leurs persévérants efforts. D’un autre côté, outre l’avantage, si grand aux yeux de la foi, de compter dans le ciel tant de nouveaux martyrs et intercesseurs, la religion gagnait une publicité que des années de prédication n’eussent pu lui donner. Depuis le premier ministre jusqu’au dernier valet de prison, juges, mandarins, nobles, lettrés, gens du peuple, satellites, bourreaux, dans les districts les plus éloignés aussi bien qu’à la capitale, tous entendirent parler de la religion chrétienne, tous acquirent une certaine connaissance de ses principaux dogmes. La semence de la parole de Dieu fut portée par la tempête aux quatre vents du ciel, et qui nous dira dans combien d’âmes cette semence féconde germa en fruits de salut ? Un fait que les missionnaires ont souvent constaté depuis, c’est qu’à partir de cette persécution surtout, on cessa de mépriser les chrétiens et leur doctrine. L’hostilité du gouvernement n’a pas diminué, mais l’opinion publique rend justice à la charité, à la pudeur, à la patience, à la bonne foi, à toutes les vertus dont nos confesseurs donnèrent alors de si éclatants exemples.