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Histoire de l’Église de Corée/Partie 2/Livre 4/01

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Librairie Victor Palmé (2p. 380-402).

LIVRE IV

Depuis la mort de Mgr Ferréol jusqu’à la mort du roi Tchiel-tsong.
1853-1864.




CHAPITRE I.

Travaux des missionnaires. — Arrivée et mort de M. Jansou. — Mgr Berneux, évêque de Capse et vicaire apostolique de Corée.


À la mort de Mgr Ferréol, M. Maistre, M. Daveluy et le prêtre indigène Thomas T’soi restaient seuls chargés de l’Église de Corée. Le vicaire apostolique n’ayant, à leur connaissance, désigné personne pour lui succéder, M. Maistre, qui était le plus ancien missionnaire, et qui avait été nommé provicaire par le prélat défunt lorsqu’il était encore en Chine, prit en main la conduite des affaires, en attendant que le souverain Pontife leur envoyât un nouveau pasteur. La situation de la chrétienté n’avait point changé, et nous ne trouvons aucun incident remarquable en 1853. Voici ce qu’écrivait M. Daveluy à M. Barran, supérieur du séminaire des Missions-Étrangères :

« L’année qui vient de s’écouler a été assez tranquille, quoique agitée par plusieurs vexations locales. L’administration du P. Thomas a été la plus traversée. Un jour, entre autres, tout était concerté pour le faire prisonnier ; l’ennemi savait, sans qu’on s’en doutât, l’époque de l’arrivée du Père et la durée de son séjour. Soudain, une douzaine d’infidèles se précipitèrent sur le lieu de la réunion des chrétiens, et furent fort surpris de ne pas rencontrer leur proie ; car Dieu avait permis que le P. Thomas partît un jour plus tôt. Les paroles malveillantes, les injures, les menaces ne furent pas épargnées à nos néophytes, et tout nous faisait craindre qu’une persécution générale ne suivît de près les mauvais traitements partiels. Plusieurs chrétiens furent même arrêtés par des nobles, qui ne les rendirent à la liberté qu’après les avoir rançonnés. Après la mort de Monseigneur, je repris le cours de l’administration, et la protection visible de Dieu me délivra des mains des satellites, qui saisirent le maître de la maison où j’avais logé, l’accusèrent de vol, le battirent et le dépouillèrent. Notre courageux prisonnier, déconcertant ses persécuteurs par la fermeté et la sagesse de ses réponses, fut conduit à la préfecture. Comme le mandarin se trouvait absent, la question fut portée au tribunal de son assesseur, ami secret et parent de plusieurs chrétiens. Il comprit bientôt que les satellites voulaient de l’argent, les blâma d’avoir, sans ordres, maltraité cet homme, les punit en conséquence, et renvoya le néophyte. Vers la même époque, l’arrestation d’une chrétienne peu fervente nous fit craindre bien des révélations indiscrètes ; mais grâce à la faveur d’un mandarin, fils de celui qui, en 1846, nous sauva d’une persécution, cette affaire fut étouffée dans son principe.

« Si ces vexations isolées rendent notre ministère difficile, la ferveur de nos chrétiens, leur foi vive, leur piété simple, leur sincère pénitence, leur joie spirituelle, leur saint recueillement, leurs larmes, qui nous rappellent les beaux jours d’une première communion, en un mot, tout ce qui peut réjouir le cœur d’un missionnaire nous fournit d’abondantes consolations. À côté des joies viennent se placer de belles espérances. Cette année, quatre cent soixante catéchumènes ont été admis à la grâce du baptême. L’opinion publique se fait moins hostile au christianisme ; plusieurs mandarins laissent vivre nos chrétiens dans un repos longtemps désiré, et cherchent à étouffer toute accusation portée contre eux.

« La crainte du gouvernement français aurait, suivant les uns, opéré ce changement ; d’autres l’attribuent à l’excellence de notre doctrine, excellence que plusieurs magistrats sont obligés de reconnaître. Quoi qu’il en soit, la bonne semence a été jetée et la grâce semble n’attendre qu’une circonstance favorable pour la rendre féconde. Parmi ceux qui peuvent entendre l’explication de notre sainte foi, bien peu demeurent indifférents ; sans s’arrêter à de stériles objections, ils confessent la sainteté de l’Évangile, et manifestent le désir de l’embrasser dès que le libre exercice en sera permis.

« Ils sont nombreux, ceux qui sont déjà convertis dans le cœur, mais la crainte de la persécution retient encore la vérité captive. Ils nous aiment, ils nous favorisent ; mais pour pratiquer notre sainte religion, ils attendent le grand jour de la liberté. Dans plusieurs endroits, l’opinion est tellement prononcée en notre faveur, que plusieurs pensent et affirment que le christianisme prendra nécessairement possession de la Corée. À l’appui de leurs pressentiments, ils ne manquent pas de citer plusieurs faits miraculeux arrivés sur divers points du pays.

« Ces heureuses dispositions nous faisaient désirer depuis longtemps une propagande directe parmi les païens ; la prudence de Monseigneur crut devoir s’y opposer. Cependant quelques chrétiens furent envoyés vers les infidèles qui paraissaient présenter moins d’obstacles à la grâce. Le choix de catéchistes capables de remplir une telle mission est fort difficile ; bien peu possèdent les qualités nécessaires pour s’insinuer sans danger dans l’esprit et le cœur des idolâtres. Néanmoins, d’heureuses ouvertures ont été faites : le grain a été semé dans des terres qui promettent des fruits ; dans une de ces expéditions, vingt-cinq païens ont été évangélisés par un seul néophyte.

« De bonnes nouvelles nous arrivent de plusieurs points et nous transmettent bien des faits édifiants Je me contenterai de vous citer un trait de courage d’un de nos catéchumènes. Le frère d’un satellite n’eut pas plutôt connu notre sainte religion, qu’il en embrassa la pratique avec une généreuse ardeur ; son aîné, l’agent du pouvoir, fit jouer tous les ressorts de la ruse pour le faire apostasier : caresses, menaces, injures, tout fut inutile. Furieux et honteux de sa défaite, il s’arme d’un grand couteau, tire son frère à l’écart, lui présente le poignard en lui disant : « Apostasie ou meurs. » Le néophyte, protégé par le bouclier de la foi, découvrant sa poitrine : « Frappe, » dit-il, « mourir pour Dieu est une gloire. » L’aîné demeure interdit, son bras reste suspendu et comme arrêté par une main invisible. À partir de ce jour, il ne revint plus à la charge ; mais sa femme eut connaissance du fait, et voulut absolument connaître une religion qui transforme ainsi les hommes en héros, et les élève au-dessus de toutes les faiblesses de la nature humaine. Elle étudia, elle crut, elle aima. Des obstacles de tout genre l’ont empêchée jusqu’à ce jour de pratiquer ouvertement, mais sa persévérance n’est pas douteuse.

« Vous le voyez, vénérable Supérieur, si Dieu nous visitait par des persécutions plus violentes, la Corée donnerait encore de vaillants soldats, des confesseurs et des martyrs. Réjouissons-nous de ces heureuses dispositions, et demandons au souverain Maître d’envoyer à sa vigne des ouvriers apostoliques selon son cœur, d’habiles et courageux apôtres qui puissent soutenir les fidèles dans les combats que l’enfer ne cesse de nous livrer. Plusieurs chrétiens gémissent encore dans les fers ; une nombreuse arrestation avait eu lieu au mois de septembre ; bon nombre de captifs ont été renvoyés sans procès ; d’autres sont encore enchaînés par l’avarice de quelques gouverneurs, et ne verront tomber leurs chaînes que lorsque l’argent aura ouvert les portes de leur cachot.

« Je termine par un mot sur mon compte. Ma santé avait souffert bien des échecs, mais grâce aux secours de l’art et surtout à la protection divine, je me trouve maintenant un peu mieux, et j’ai tout lieu d’espérer que prochainement je pourrai accomplir tous les devoirs qui me sont imposés. J’ai été obligé de faire cette année, à cause de la mort de Mgr Ferréol, une partie de l’administration des chrétiens ; je vais la poursuivre incessamment. Je viens, par la grâce de Dieu, de faire une retraite spirituelle de quelques jours, avec le P. Thomas. Priez pour que j’en conserve longtemps les fruits, et que je ne devienne pas un obstacle aux progrès de la religion et au salut des âmes. J’ai terminé, l’été dernier, un livre pour l’usage de nos chrétiens ; c’est pourquoi il vous faudra encore attendre les notes et renseignements que je vous ai promis sur ce pays. »

De son côté, M. Maistre écrivait à la même époque : « L’état de la mission n’est ni la guerre ni la paix. À la capitale et aux environs, tout s’est passé sans trop de bruit. En province, sur deux ou trois points, les chrétiens ont été inquiétés, dispersés, emprisonnés ; il y a toute apparence qu’aucun ne sera condamné à mort. Le gouvernement est vivement préoccupé des événements de Chine, et n’a pas intention de persécuter les chrétiens pour le moment. Les dernières arrestations ont eu lieu par suite de rixes avec des païens. Nous sommes loin cependant de pouvoir compter sur la paix, et si, par quelque mésaventure, un missionnaire venait à tomber sous la griffe des satellites, je ne sais pas trop quel parti le gouvernement prendrait. Espérons que le bon Dieu aura pitié d’un pays si longtemps éprouvé par tous les maux, et qu’il ne permettra pas que la foi y soit jamais éteinte !

« Tous les ans, nous baptisons plusieurs centaines d’adultes, et malgré cela le nombre des chrétiens augmente peu, par la raison que la plupart des nouveaux baptisés sont vieux ou veufs ; les hommes au-dessous de cinquante ans remettent à plus tard, et ne demandent le baptême qu’en cas de maladie. Il faut en effet une grâce toute spéciale pour demander le baptême en face des supplices. Il est dur de s’exposer avec toute une famille, aux chaînes, aux tortures, à l’exil et à la mort ; de perdre biens, dignités, parents et amis. Devant ces considérations, il n’est pas étonnant que le plus grand nombre hésite ou recule. Plusieurs païens, amis de nos chrétiens, sont venus me voir ; ils ont appris le catéchisme et les prières du matin et du soir, ils les récitent exactement, ne font plus de superstitions ; mais ils s’en tiennent là, et remettent à plus tard. Espérons que ce plus tard arrivera un jour. Une lueur de liberté, avec la grâce de Dieu, gagnerait tout ce peuple à l’Évangile. »

Le tableau d’administration envoyé à la sacrée Congrégation de la Propagande, à la fin de 1853, porte le nombre des chrétiens inscrits sur les listes des missionnaires à douze mille cent soixante-quinze. Quoique tous n’eussent pu être visités, il y avait eu sept mille six cent soixante confessions annuelles, et plus de six mille communions. On avait baptisé plus de cinq cent cinquante enfants païens à l’article de la mort.

Au mois de mars 1854, dans la semaine de la Passion, M. Jansou, le compagnon de M. Maistre dans son infructueuse tentative de 1851, pénétra heureusement en Corée. La Providence après avoir gardé de tout péril le petit navire chinois sur lequel il était monté, lui fit trouver sans difficulté la barque coréenne envoyée à sa rencontre. Trois élèves coréens, destinés au séminaire général de Pinang, prirent sa place sur la jonque qui retourna immédiatement en Chine, et lui-même, sous la conduite de guides expérimentés, arriva, en quelques jours, à la capitale. Grande fut la joie des missionnaires et des chrétiens, en recevant ce renfort si longtemps attendu, mais cette joie se changea bientôt en une tristesse indicible. Après quelques jours, M. Jansou fut atteint d’une violente fièvre cérébrale qui lui fit presque perdre la raison. Il demeura deux semaines à la capitale avec M. Maistre ; puis, un mieux sensible s’étant manifesté dans son état, on le conduisit dans les montagnes chez M. Daveluy. Le bon air que l’on y respire, la liberté plus grande dont on y jouissait alors, faisaient espérer une prompte guérison. Mais le mal était sans remède, et après quelques semaines de prostration physique et morale, interrompue de temps en temps par des crises nerveuses effrayantes, il tomba épuisé, et rendit son âme à Dieu entre les bras de M. Daveluy, le 18 juin. « Que la volonté de Dieu soit faite ! écrivait ce dernier, mais combien ses desseins sont impénétrables ! combien sévères ses jugements sur notre pauvre mission ! Vous dire quel coup cette mort a porté à nous et à nos chrétiens, ne serait pas chose facile. Je n’essayerai pas. Ce cher confrère, dans les intervalles de sa terrible maladie, m’avait paru si bon, si capable, et d’un caractère si admirable ! Le peu de chrétiens qui ont pu l’aborder étaient enchantés de lui. Tout, même son extérieur très-peu différent de celui des Coréens, semblait le désigner pour cette mission, et Dieu le rappelle de suite à lui. Que sa sainte volonté soit faite ! »

L’année 1854 se passa assez tranquillement. Le gouvernement ne laissait voir aucune intention hostile, et quoique plusieurs chrétiens eussent été emprisonnés en divers lieux, on put, à force d’argent, obtenir leur délivrance. L’œuvre de Dieu avançait, et, de temps en temps, quelques conversions frappantes venaient montrer la toute-puissance de la grâce, et encourager les fidèles. Un jour, c’était un vieillard de soixante-dix ans qui accourait à l’insu de ses enfants et des autres membres de sa famille demander le baptême. Il avait, bien des années auparavant, donné sa démission d’une charge importante, et renoncé à ses espérances d’avenir pour pratiquer librement la religion. Il avait été forcé, dans ce but, de se faire passer tantôt pour malade, tantôt pour imbécile. Séparé des chrétiens, au temps de la persécution, il n’avait jamais pu renouer de relations avec eux, et avait continué seul, malgré tous les obstacles, la pratique fervente des quelques exercices religieux qu’il connaissait. Dieu lui fit enfin la grâce de rencontrer le prêtre.

Un autre fois, c’était toute une famille amenée à la foi par son chef, dans des circonstances assez singulières. Cet homme qui jouissait d’une certaine aisance, préoccupé du désir de connaître le pourquoi et le comment des choses de ce monde, la raison de sa propre existence et les moyens d’arriver au véritable bonheur, avait dans ce but fait de très-longues et très-inutiles recherches. Il avait parcouru les bonzeries, étudié les livres de toutes les sectes, consulté tous les devins et tous les astrologues, pratiqué la magie, etc., quand la miséricordieuse Providence lui donna l’idée de s’enquérir de la religion chrétienne. Il fut d’abord assez mal reçu par les fidèles auxquels il s’adressa, et, pendant plusieurs mois, dans la crainte de se compromettre, ils refusèrent de lui faire connaître leur doctrine. À la fin cependant, convaincu de sa bonne foi, un chrétien lui exposa les principaux mystères et lui dit : « Je vous ai déclaré le fondement de toutes choses, réfléchissez-y mûrement et à loisir. Si vous trouvez ce fondement solide, revenez, et je serai heureux de vous faire connaître complètement la religion ; sinon, de grâce, ne m’importunez plus. »

Contre sa coutume, cet homme passa vingt jours sans revenir, et le chrétien n’espérait plus le revoir, lorsqu’il se présenta de nouveau et dit : « J’ai réfléchi à vos paroles, je les ai méditées et discutées, et je suis maintenant convaincu que votre religion est vraie. Aussi, quoique le roi la proscrive sous peine de mort, je ne puis m’empêcher de l’embrasser. » On lui donna les livres nécessaires, et en peu de jours, il apprit les prières et le catéchisme. Il fit plus, il évangélisa toutes les personnes de sa maison, composa à sa façon, pour son père, une réfutation du paganisme et une apologie de la religion chrétienne, et après trois mois parvint à le convertir. Il amena aussi à la religion sa femme et plusieurs de ses parents, au nombre de douze.

Dans les courts moments de loisir que lui laissait l’administration des chrétiens, M. Daveluy travaillait pour l’avenir, en préparant un dictionnaire chinois-coréen-français, en traduisant divers ouvrages coréens sur l’histoire et la chronologie du pays, en révisant les livres de religion qui se trouvaient entre les mains des chrétiens. Le dictionnaire surtout lui coûta bien des fatigues. Une fois il fit six jours de marche pour aller consulter un vieux mandarin, docteur distingué, très-versé dans la connaissance du chinois et du coréen. Il parvint enfin à réunir une liste considérable de mots coréens. C’était le premier travail de ce genre qui eût été tenté dans ce pays, car tous les lettrés s’occupant presque exclusivement de l’étude des caractères et des livres chinois, ont absolument négligé leur langue nationale. Ce dictionnaire, perfectionné plus tard, a malheureusement, comme tant d’autres documents précieux, disparu pendant les dernières persécutions.

De son côté, M. Maistre cherchait à affermir et à développer l’œuvre de la Sainte-Enfance. « Aussitôt que j’eus reçu votre première lettre, » écrivait-il au conseil de l’œuvre, « j’en donnai connaissance aux chrétiens qui m’entouraient, et je puis affirmer que, non-seulement alors, mais plusieurs fois depuis, j’ai vu couler de leurs yeux des larmes de reconnaissance. « Vraiment, » me disaient-ils, « notre charité est à peine une étincelle à côté de cette fournaise allumée en France, et qui déjà embrase le monde. » J’aurais voulu dès ce moment fonder un établissement pour les enfants recueillis vivants ; mais, ici les lois de persécution sont toujours en vigueur : on est obligé de faire du bien aux hommes à leur insu, et souvent malgré eux. Afin donc d’éviter tout éclat dangereux, j’ai été obligé de distribuer ces chers enfants dans des ramilles chrétiennes, où ils sont nourris et élevés, en attendant que leur âge demande d’autres soins. Plus tard, on leur fera apprendre quelque métier, et nos chrétiens les aideront à s’établir. J’ai nommé trois baptiseurs spécialement chargés de diriger l’œuvre, et comme les femmes ont souvent un plus facile accès auprès des enfants en bas âge, j’en ai désigné deux à cet effet. Ce nombre sera augmenté à mesure que l’œuvre grandira. Les dépenses seront peut-être trouvées un peu plus fortes que dans d’autres pays ; cela vient de ce que les choses nécessaires à la vie coûtent comparativement plus cher qu’ailleurs. Ainsi, pour les enfants qu’il m’a été impossible de placer en province, et que j’ai été forcé de mettre en nourrice à la capitale, j’ai dû payer pour chacun jusqu’à 8 francs par mois… Plaise au Sauveur des petits enfants de combler de ses bénédictions votre sainte œuvre, et de nous permettre de sauver au moins les enfants de ces pauvres infidèles qui restent trop souvent sourds à toutes nos exhortations et insensibles à leur propre bonheur. »

Les lettres des missionnaires en 1855 ne nous apprennent aucun fait important. « Par la miséricorde de Dieu, » écrit le P. Thomas T’soi à M. Legrégeois, « nous jouissons d’une assez grande tranquillité. Cette année, une excellente récolte est venue consoler nos chrétiens qui avaient beaucoup souffert de la disette ; et, ce qui est bien plus important, la récolte à été bonne aussi dans le champ du Père de famille. Pour ma part, j’ai baptisé deux cent quarante adultes. Malheureusement tous n’ont pas persévéré avec le même zèle, et parmi eux, plusieurs nobles qui, tout d’abord, semblaient les plus fervents et les plus solides, sont maintenant comme le grain étouffé par les épines. Voici pourquoi. Les gens de cette classe vivent ordinairement dans l’oisiveté ; si pauvres qu’ils soient, ils aimeraient mieux mourir de faim que de travailler pour gagner le nécessaire ; aussi vivent-ils de rapines, de fraudes et d’exactions. Le plus grand nombre sont adonnés au jeu, à l’ivrognerie, à la débauche. Si quelqu’un d’eux vient à se convertir, comme il ne peut plus commettre d’injustices, et ne consent pas d’ailleurs à exercer un métier honnête, il est bientôt réduit à la misère, et souvent la faim le pousse à ses anciens errements ; il devient alors pire que jamais.

« Aujourd’hui, le gouvernement ne s’occupe pas de nous. Il a sur les bras des affaires bien autrement importantes. Il s’agit maintenant de transférer ailleurs huit tombeaux des ancêtres du roi, car les sages ont décidé que la nature du terrain où ont été placés ces tombeaux est très-défavorable, ce qui fait que les âmes de ces ancêtres ne peuvent pas veiller au salut de leurs descendants. L’endroit nouvellement désigné par ces docteurs après un mûr et solennel examen, se trouve être remplacement d’une ville assez considérable. Mais peu importe, on la démolira de fond en comble, et les habitants iront chercher fortune ailleurs. Il y a quelques mois la grande question était de savoir si on accorderait ou non, le titre et la dignité royale à l’un des bisaïeuls du roi actuel. Ce bisaïeul a été mis à mort du vivant de son père, à la suite d’une conspiration de palais ; mais les descendants des ministres qui le firent condamner alors, sont aujourd’hui les plus puissants à la cour, et pour que leurs propres ancêtres ne fussent pas accusés d’avoir mis à mort un innocent, ils se sont opposés à cette réhabilitation posthume. Celui qui le premier en avait eu l’idée, a été envoyé en exil, des centaines d’employés ont perdu leurs places, et beaucoup d’autres sont mal notés pour l’avenir. Dernièrement, un décret fut promulgué défendant sous peine de mort de se servir de chaises à porteurs. Quelques individus ont payé de leur tête la violation de cette loi ridicule, d’autres ont été exilés, et aujourd’hui, à la suite des réclamations populaires, les choses ont repris leur train accoutumé, et se sert de chaises à porteurs qui veut. Tout ceci vous donne une idée des graves intérêts qui occupent et divisent nos ministres, et de l’état misérable du pauvre peuple qui est gouverné par de tels hommes. »

À la même époque, M. Maistre écrivait à M. Barran, supérieur du séminaire des Missions-Étrangères : « Je vous ai dit que notre mission était de nouveau persécutée. L’année dernière, nos chrétiens crurent se bien mettre à l’abri, au moyen de 4,000 fr. de rançon ; ils obtinrent seulement un sursis de quelques mois. Cette année, en novembre, deux chrétiens ont été arrêtés, et j’ai sévèrement défendu toute composition pécuniaire. Il est évident, en effet, que fournir un pareil aliment à la cupidité des employés et satellites, c’est augmenter le danger pour l’avenir. Nos deux prisonniers ont eu recours à leurs amis et connaissances de la capitale de leur province, et pourront probablement se délivrer des tracasseries du petit mandarin qui les a fait incarcérer. Cet individu avait l’intention de frapper un grand coup et d’arrêter le missionnaire au passage, car il n’ignore pas que chaque année je traverse son district. Mais, averti à temps, j’ai jugé à propos d’évacuer le pays, et de remettre à une époque plus calme l’administration des quelques centaines de chrétiens qui l’habitent. En échange, il vient de faire saisir un chrétien, et un païen qui est au courant de nos affaires. Je ne crois pas que cet incident puisse devenir bien grave, mais la terreur est grande dans le petit troupeau ; cela s’est passé il y a deux jours… Notre collège marche à l’ordinaire ; je n’ai pu admettre que six élèves, vu la difficulté de les tenir cachés. M. Daveluy est venu à mon secours en établissant, sur un autre point, une école où il pourra recevoir un nombre égal d’étudiants. J’aurais sans doute, Monsieur le Supérieur, bien d’autres choses à vous dire, mais j’ai l’esprit et le corps accablés de fatigue, au milieu d’une administration qu’il faut faire à la hâte, souvent de nuit, après de longs voyages au milieu des neiges et des glaces de l’hiver, qui a été rigoureux cette année. »

Les chiffres du tableau d’administration pour 1855, sont plus considérables que ceux des années précédentes : confessions annuelles, neuf mille quarante-sept ; confessions répétées, deux mille trois cent quatre-vingts ; communions annuelles, sept mille deux cent quarante-quatre ; baptêmes d’adultes, cinq cent seize ; enfants païens baptisés à l’heure de la mort, mille cent quatre-vingt-quatorze ; population chrétienne, treize mille six cent trente-huit.

Les missionnaires se multipliaient pour suppléer à leur petit nombre, mais quelque grand que soit le zèle, les forces humaines ont des limites. La santé de M. Daveluy, gravement compromise depuis plusieurs années, donnait de sérieuses inquiétudes ; M. Maistre, quoique naturellement très-robuste, fléchissait sous le fardeau ; le P. Thomas lui-même, bien qu’habitué au climat et à la nourriture du pays, était écrasé par le travail. En une année il avait dû visiter la plus grande partie des chrétiens, et entendre quatre mille cinq cents confessions. Aussi les missionnaires ne cessaient-ils de demander à Dieu d’avoir pitié de leur troupeau et de leur envoyer du renfort. Ces prières furent enfin exaucées. Il serait difficile de dire avec quelles actions de grâces ils apprirent, en 1855, que le Saint-Siège avait donné un pasteur à la Corée, et avec quels transports de joie, au commencement de 1856, ils accueillirent leur nouveau vicaire apostolique et les deux jeunes missionnaires qui l’accompagnaient. Cet évêque qui venait recueillir le glorieux héritage de Mgr Imbert et de Mgr Ferréol, était Mgr Derneux, évêque de Capse. Le lecteur nous pardonnera de donner d’assez longs détails sur la vie de ce grand et saint missionnaire, qui commença sa carrière apostolique dans les prisons du Tong-king, la continua de longues années chez les Tartares de la Mandchourie, et eut enfin le bonheur de la couronner par dix ans de travaux en Corée, et par le martyre.

Siméon-Francois Berneux naquit le 14 mai 1814, dans la ville de Château-du-Loir, diocèse du Mans. Ses parents, nommés Siméon Berneux et Hélène Fossé, vivaient péniblement de leur travail, mais ils étaient bons chrétiens et prirent le plus grand soin d’élever leur fils dans la piété et la crainte de Dieu. En 1824, un des vicaires de la paroisse frappé des excellentes dispositions de cet enfant, qui manifestait un vif désir d’étudier pour devenir prêtre, lui donna quelques leçons de latin, puis le fit entrer au collège de Château-du-Loir, où il se distingua bientôt par ses succès et sa bonne conduite. Il vint faire sa quatrième au collège du Mans, et termina ses études au petit séminaire de Précigné. Un de ses condisciples, Mgr Fillion, évêque du Mans, lui rendit plus tard ce touchant témoignage : « Si nous avions à vous retracer ici la vie du serviteur de Dieu… il nous serait doux de recueillir les souvenirs d’une longue et précieuse intimité, et de le représenter tel qu’il nous a été donné de le connaître : au petit séminaire de Précigné comme le modèle des écoliers vertueux, par sa piété, sa régularité, son application au travail ; à Saint-Vincent, comme l’ornement de la tribu lévitique, tenant un rang aussi élevé dans l’estime de ses maîtres que dans l’affection de ses condisciples, dont aucun n’a été étonné en apprenant les grandes choses qu’il a réalisées. »

M. Berneux entra au grand séminaire en 1831, mais comme il était beaucoup trop jeune pour s’engager dans les ordres sacrés, et que sa santé compromise par un excès de travail demandait quelque repos, il fut placé comme précepteur, d’abord chez M. Caron, cousin de l’évêque du Mans, où il ne resta que six mois, puis chez M. de La Bouillerie où il fit un séjour beaucoup plus long. Sur cette période de sa vie, nous citerons les paroles de Mgr l’évêque de Carcassonne, frère de l’élève de M. Berneux. « C’est surtout au foyer domestique que l’homme se révèle tel qu’il est, et votre saint missionnaire s’est assis à notre foyer. Bonté, piété, douce gaieté, qualités aimables de l’esprit et du cœur, tout ce qui sert à inspirer à l’enfant le goût de l’étude et de la prière, voilà ce que nous avons admiré en lui. Les lettres qu’il écrivit à son élève décorent nos modestes archives ; et aujourd’hui qu’un diadème si brillant ceint son front, elles ne sont plus seulement un bon et doux souvenir : elles sont une gloire. C’est alors que je l’ai moi-même personnellement connu ; d’une taille élevée, un peu courbée, autant que je me rappelle, avec une physionomie d’une mansuétude extrême. »

M. Berneux rentra au séminaire du Mans en octobre 1834 pour y achever ses études théologiques. Dès lors, il se sentait attiré à se dévouer tout entier à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Il songea quelque temps à se faire bénédictin à Solesmes, puis voulut s’adjoindre à M. Moreau qui jetait les fondements de la Congrégation de Sainte-Croix du Mans. Mais Dieu, qui l’appelait ailleurs, empêcha la réalisation de ces divers plans. Ordonné diacre le 24 septembre 1830, il fut chargé, au grand séminaire, des fonctions de répétiteur de philosophie et, aussitôt que son âge le permit, fut promu au sacerdoce ; son ordination eut lieu le 20 mai 1837. Il était professeur de philosophie, lorsqu’en 1839, il obtint de son évêque, après beaucoup de difficultés et d’instances, la permission de se rendre au séminaire des Missions-Étrangères, où il arriva le 27 juillet.

Le premier et le plus douloureux sacrifice de la vie du missionnaire fut de se séparer de sa mère veuve depuis cinq ans, dont son départ allait briser le cœur et peut-être compromettre la vie. « Toute ma famille connaît mes desseins, « écrivait-il le 16 août suivant à M. l’abbé Nouard, son ancien protecteur et premier maître. « Que le bon Dieu lui donne, et surtout à ma pauvre mère, la résignation et la force de se soumettre à sa sainte volonté, et à moi le courage de supporter, sans en être ébranlé, et pour sa gloire, les assauts que j’ai maintenant à essuyer ! Manière et ma sœur ont été bien surprises de ma détermination, leur douleur est extrême. Quel en sera le terme, pour ma mère surtout ? Quoi qu’il arrive, que la sainte volonté de Dieu s’accomplisse ! Je suis prêtre pour travailler à sa gloire et au salut des âmes ; voilà ma destination. J’espère avec le concours de la grâce qui ne me manquera pas que je la remplirai. » Le même jour il écrivait à cette mère bien-aimée : « Le bon Dieu m’est témoin que je ne craindrais pas de donner jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour vous éviter une pareille peine. Il n’est qu’un sacrifice que je ne puis faire, c’est celui de mon salut et de la volonté de Dieu. Mais aussi, celui-là vous ne me le demanderiez pas ; aimant et connaissant le bon Dieu, vous ne voudriez pas que je lui désobéisse ; vous aimeriez mieux me voir mourir mille fois plutôt que de me voir, infidèle à ma vocation, exposer mon salut éternel. Si une séparation de quelques années nous fait tant de peine, qu’éprouverions-nous si nous étions séparés dans l’éternité ?… »

Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité. Il fit pour la mère de M. Berneux, ce qu’il fait toujours pour les pères et mères des missionnaires qui sacrifient leurs enfants pour sa gloire : il adoucit sa douleur, et la combla de grâces infiniment précieuses. « Chère mère, » écrivait M. Berneux trois mois plus tard, » c’est un véritable bonheur pour moi de voir les grâces que, dans sa miséricorde, le bon Dieu daigne vous accorder. Voyez, ma chère mère ; cette vocation à aller porter aux peuples qui ne connaissent pas Dieu, la bonne nouvelle de l’Évangile, cette vocation que les personnes du monde qui ne pensent qu’à la terre, regarderaient comme un malheur pour vous et pour moi, est déjà pour vous la source de biens infiniment au-dessus des richesses de ce monde. Votre foi est devenue plus vive, votre confiance en Dieu plus ferme, votre amour pour lui plus ardent. Je ne cesse de remercier le bon Dieu de toutes les grâces qu’il se plaît à répandre sur nous avec tant de libéralité. Je ne sens plus maintenant ces déchirements que j’éprouvais auparavant, parce que je vous sais un peu consolée. »

Vers la fin de l’année, M. Berneux put annoncer à M. l’abbé Nouard, l’heureuse nouvelle de son appel aux missions, et de son prochain départ. « Si la persécution, qui a fait et fait probablement encore de si funestes ravages, se ralentit dans la Cochinchine et le Tong-king, on nous y enverra pour réparer les maux causés dans la vigne du Seigneur par le féroce sanglier. Si l’entrée nous en est fermée, nous irons ou dans la Tartarie, ou dans la Chine, ou dans la Corée. Oh ! qu’elle est belle la portion que m’a réservée le Seigneur ! Il est possible, comme vous le voyez, que bientôt je foule cette terre où coule encore le sang des martyrs, cette terre où tout doit prêcher la sainteté. N’est-ce pas là encore une de ces grâces que le Seigneur m’a tant de fois accordées pour triompher de ma malice ? Puissé-je en profiter enfin, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ! Je vais m’appliquer à devenir Chinois ; j’aurai bien des efforts à faire. Il me faudra désormais manger du riz, boire du thé, fumer la pipe, avoir la tête rasée, porter queue, et aussi la longue barbe si la nature y consent. Mais qu’importe ? Fallut-il marcher la tête en bas, les pieds en l’air, je suis déterminé à tout, pourvu qu’il en résulte la gloire de Dieu. »

M. Berneux quitta le Havre, le 12 février 1840. Ses compagnons de voyage étaient M. Maistre qui le précéda en Corée, et M. Chamaison, du diocèse de Montauban. La traversée fut très-pénible pour M. Berneux, qui souffrit du mal de mer pendant plus de cinq semaines. Les missionnaires arrivèrent à Manille le 26 juin, et y trouvèrent Mgr Retord, vicaire apostolique du Tong-king, qui était venu chercher la consécration épiscopale, la persécution ayant moissonné tous les évêques de la mission. Mgr Retord partit de Manille dans les premiers jours du mois d’août 1840, accompagné seulement d’un Père dominicain espagnol. Les autres missionnaires devaient suivre immédiatement, mais les vents contraires et les difficultés créées au commerce de la Chine par la guerre des Anglais les retinrent à Manille plus de soixante-dix jours, et ils n’arrivèrent à Macao que vers la fin de septembre. Pendant ses quelques semaines de séjour à la procure, M. Derneux donna des leçons de théologie aux élèves qui s’y trouvaient, entre autres à André Kim et à François Tsoi. La Providence l’appelait déjà à travailler pour la mission de Corée.

Le 3 janvier 1841, Mgr Retord quitta Macao, emmenant avec lui MM. Caly et Berneux, un dominicain espagnol, et six jeunes Cochinchinois. Un navire européen eût fait la route en deux jours, la barque qui les conduisait en mit treize, et il est facile de comprendre les privations des missionnaires, entassés dans une étroite embarcation, et dévorés par la vermine. « Enfin, le 16, » écrit M. Berneux, « nous touchâmes au Tong-king occidental. Là d’autres pêcheurs nous prirent dans leur barque, le 17 à une heure du matin ; et après avoir erré longtemps au milieu des herbes, nous arrivâmes enfin chez nos néophytes, dans un village appelé Phat-diem, de la province de Ninh-binh. Il y avait trois nuits que nous n’avions pas fermé l’œil. Nous reposâmes pendant quelques heures sur le même lit, Monseigneur, M. Galy et moi. Le prêtre de cette bourgade, vieillard de soixante-dix ans qui a environ trente ans de ministère, venait d’être pris au moment où il sortait de sa cachette pour aller se confesser ; nous ne pouvions donc pas rester longtemps dans une chrétienté exposée à de nouvelles visites ; et le soir même nous nous remîmes en route. Nous goûtâmes alors un des plaisirs dont parle Mgr Retord dans l’une de ses lettres ; vêtus d’une tunique et d’un pantalon qui ne dépassait pas les genoux, la tête couverte d’un chapeau de feuilles d’arbres, large au moins de six pieds, un bambou à la main, nous ressemblions plutôt à des brigands qui vont incendier et piller un village qu’à des missionnaires allant conquérir des âmes. Une douzaine de chrétiens nous accompagnaient pour nous défendre au besoin contre les voleurs. Nous marchâmes pendant quatre heures par des sentiers très-difficiles. Mes pieds, qui ne sont pas encore accoutumés à se passer de chaussures, ne goûtaient pas trop cette mode du pays ; toutefois malgré la douleur que j’éprouvais lorsqu’il m’arrivait de me blesser contre cette terre, que le soleil avait durcie et qui souvent était aiguë comme de petits cailloux, je ne pouvais m’empêcher de rire en pensant à la mine que nous devions avoir. La nuit était obscure ; nous ne pouvions guère distinguer l’endroit où nous posions le pied. Quelquefois, après avoir heurté contre une motte de terre, nous levions la jambe pour éviter un second choc, et alors nous tombions dans un trou.

« Nous nous trouvâmes à une heure du matin dans la paroisse de Phuc-nhac. M. Galy y restera jusqu’à ce qu’il se présente une barque pour le conduire chez M. Masson. Monseigneur est à quatre ou cinq lieues de là, chez M. Charrier ; et moi je me tiens caché dans un couvent à Yen-moi. L’intention de Mgr le vicaire apostolique est de m’envoyer aussi chez M. Masson, où l’on jouit d’un peu plus de sécurité. Mais les événements le permettront-ils ? Je n’en sais rien. En attendant je vais étudier la langue annamite de toutes mes forces, afin de pouvoir bientôt me rendre utile. Le temps ne me manquera pas maintenant ; personne autre que les gens de la maison ne connaît ma retraite, je ne reçois de visites que celles du bon Maître qui, chaque matin avant le jour, vient me fortifier et me rendre délicieuse la petite cabane de boue et de bambous. Quoique je ne puisse faire plus de six pas, que je ne parle plus qu’à voix basse, et que je ne reçoive la lumière du soleil que par une étroite ouverture pratiquée à trois pouces au-dessus du sol, quoique enfin pour lire et pour écrire il me faille m’étendre sur ma natte de toute ma longueur, je m’estime pourtant le plus heureux des hommes. Puissé-je profiter de mon nouveau genre de vie, pour me sanctifier et travailler avec fruit au salut des âmes ! »

Mgr Retord avait laissé MM. Galy et Berneux, tout près de la mer, afin qu’ils pussent plus aisément s’embarquer pour une des provinces voisines de la Cochinchine. Déjà la barque qui devait les y conduire était prête, et dans la nuit du lundi au mardi de Pâques, ils devaient se rendre sur le rivage, lorsque le jour même de cette grande solennité, 11 avril 1841, au moment où ils venaient de célébrer la messe, leur habitation fut cernée par cinq cents soldats ayant à leur tête le grand mandarin de Nam-dinh. Toute fuite était impossible, et les missionnaires n’eurent pas même le temps de se jeter dans les retraites souterraines qu’on leur avait préparées. Avec eux furent arrêtés dix-neuf chrétiens.

Les missionnaires passèrent un mois dans la prison de Nam-dinh, enchaînés dans des cages, et subirent plusieurs interrogatoires. On les transféra ensuite à la capitale, où ils arrivèrent après dix-neuf jours d’une marche très-pénible. Là, ils furent interrogés de nouveau, reçurent plusieurs fois la bastonnade avec des rotins dont chaque coup imprimait sur le corps un sillon sanglant, long de cinq ou si pouces ; puis, reconnus coupables d’avoir prêché la foi chrétienne, furent condamnés à mort. La sanction seule du roi manquait pour qu’on exécutât la sentence. Mais Thieu-tri, qui n’avait succédé à son père que depuis quatre ou cinq mois, et n’avait pas encore reçu l’investiture solennelle de l’empereur de Chine, n’osa pas signer d’abord cette sentence, et les confesseurs restèrent en prison. Les diverses lettres écrites par M. Berneux pendant sa captivité nous montrent combien grand était dans son âme le désir du martyre. La divine Providence lui réservait en effet cette couronne, mais il devait l’acheter par de plus longues souffrances et de plus longs travaux.

Cependant d’autres missionnaires étaient tombés entre les mains des persécuteurs. M. Charrier fut arrêté au Tong-king, le 5 octobre 1841, et condamné à mort, puis transféré à la prison de Hué, auprès de ses confrères. MM. Miche et Duclos, arrêtés en Cochinchine, le 16 février 1842, vinrent bientôt les y rejoindre. Ce ne fut que le 3 décembre suivant, que le roi sanctionna enfin la peine de mort portée contre les missionnaires européens, en ordonnant toutefois d’attendre de nouveaux ordres pour procéder à l’exécution. Dès le lendemain, les confesseurs connurent le décret royal, malgré toutes les précautions prises parles mandarins pour le leur cacher. « Vous ne sauriez vous faire une idée, » écrit M. Miche, « de la joie que la décision du prince a répandue dans nos âmes ; il faut en faire l’expérience pour pouvoir en juger. Que sera-ce donc quand viendra le jour du supplice ! quand le bourreau frappera à notre porte et nous dira : Partez, le ciel vous est ouvert ! »

Ces saintes espérances devaient être déçues. Thieu-tri encore mal affermi sur son trône, craignant de s’attirer une guerre avec la France, hésitait à permettre l’exécution des missionnaires, lorsque le 25 février 1843, la corvette l’Héroïne vint mouiller au port de Touranne. M. Chamaison, caché à trois quarts de lieue de la côte, parvint à faire remettre secrètement une lettre au commandant, M. Lévêque. Cette lettre lui apprenait que cinq missionnaires français, MM. Caly et Berneux, emprisonnés depuis vingt-trois mois, M. Charrier depuis dix-sept mois, MM. Miche et Duclos depuis treize mois, étaient à ce moment enchaînés dans les cachots de Hué, sous le coup d’une sentence de mort qui pouvait, d’un jour à l’autre, être mise à exécution. Devant des informations si précises, le commandant n’hésita pas. Il prit sur lui la responsabilité de réclamer ses compatriotes, et répondit aux mensonges des mandarins qui niaient avoir jamais entendu parler de Français et de missionnaires, par la menace d’aller mouiller devant la capitale. Quelques jours après, le 17 mars, les cinq confesseurs étaient à bord de l’Héroïne, qui mit immédiatement à la voile.

À peine délivrés, les missionnaires firent de pressantes sollicitations au commandant, pour obtenir d’être déposés sur un point de la côte de leur patrie adoptive, et de retourner à leurs travaux apostoliques. M. Lévêque refusa d’y consentir, et leur déclara qu’ayant promis, au nom du gouvernement français, qu’ils ne rentreraient ni dans le Tong-king ni dans la Cochinchine, il entendait les ramener en France et les remettre au gouvernement français. Il dut néanmoins laisser à Syngapour MM. Miche et Duclos, dont la santé affaiblie ne pouvait supporter un plus long voyage sur mer.

Arrivé à Bourbon, M. Berneux réitéra auprès du gouverneur les instances qu’il avait inutilement faites auprès du commandant Lévêque, et cette fois fut plus heureux. Après bien des difficultés, le gouverneur l’autorisa à aller en Chine, à condition de ne jamais rentrer au Tong-king. Le 22 juin, il remercia une dernière fois le commandant de l’Héroïne des soins attentifs qu’il n’avait cessé de prodiguer aux missionnaires pour leur faire oublier leurs souffrances, il fit ses adieux à ses confrères, et s’embarqua sur la frégate la Cléopâtre, qui partait pour Syngapour[1]. À Syngapour, il passa sur la corvette l’Alcmène, et aborda enfin à Macao, le 23 août. M. Berneux attendit deux mois sa nouvelle destination ; il avait quelque espoir d’être envoyé en Corée, mais on préféra le diriger sur la nouvelle mission de Mandchourie, dont Mgr Verrolles avait pris possession comme premier vicaire apostolique en 1841, et où les missionnaires européens faisaient presque complètement défaut.

M. Berneux se rendit de Macao à l’île de Hong-kong qui commençait à être le centre des relations commerciales des Européens avec la Chine, et de là, le 9 novembre, partit pour Chusan sur un navire anglais. De là, il fit voile pour Chang-haï, où il aborda le 22 janvier 1844. Il avait hâte de se rendre dans sa nouvelle mission. On le revêtit du costume chinois, on lui rasa la tête, on ajouta une tresse à la mèche de cheveux conservée sur le sommet, et il s’embarqua le 15 février 1844 sur une barque chinoise de Chang-haï qui devait le conduire au Léao-tong. L’équipage se composait de quinze hommes, douze chrétiens et trois païens. « Jamais, » écrit M. Berneux, « je n’avais fait de traversée aussi fatigante pour le corps, aussi consolante pour le cœur : la foi, la piété de ces chrétiens chinois ont été pour moi le sujet d’une grande édification. Cette traversée d’un mois me dédommage surabondamment des fatigues précédentes. Le missionnaire n’est-il pas l’enfant gâté de la bonne Providence ? Au milieu de ses travaux et de ses peines, il a des consolations que lui seul connaît, et qui lui font oublier bien vite les fatigues des jours précédents. Chaque jour je pus célébrer la sainte messe sur cette barque ; matin et soir, prière en commun et récitation du chapelet. C’était presque une vie de séminaire. Leur profession n’était pas pour ces chrétiens, comme pour un si grand nombre de nos matelots européens, une raison de se dispenser des jeûnes et de l’abstinence. Trois fois la semaine, lorsque les manœuvres du navire ne s’y opposaient pas, ils faisaient en commun le chemin de la croix.

« Quelques jours après le départ, le vent étant devenu contraire, nous allâmes jeter l’ancre près d’une île, où dix-huit barques chrétiennes attendaient un vent favorable. Sachant qu’il y avait des missionnaires à bord, ces chrétiens venaient en grand nombre, chaque matin, pour assister à la sainte messe. Le mercredi des cendres, plus de cent vingt chrétiens purent recevoir les cendres sur le pont de la jonque où l’autel avait été dressé. Le 45 mars, nous touchions enfin au Léao-tong, cette mission nouvelle où la volonté du Seigneur m’appelle à travailler au salut des âmes. J’eus à faire soixante lieues par terre pour arriver au lieu où réside habituellement le vicaire apostolique, Mgr Verrolles. Je louai un chariot et cinq chevaux pour me traîner, moi et mes deux courriers, au milieu des montagnes qu’il nous fallait franchir. Ce trajet de six jours, à travers un pays, tout païen, était un peu difficile. Deux choses pouvaient me faire reconnaître pour Européen ; mon ignorance de la langue et ma moustache rouge. Nos courriers obvièrent au premier inconvénient en me faisant passer pour un marchand du Kiang-nan où l’on parle une langue qui n’est pas comprise des autres provinces. Je remédiai à l’inconvénient de la moustache, en la teignant chaque matin avec de l’encre. De cette manière, je suis arrivé tranquillement à ma destination, bénissant la divine Providence qui m’a protégé pendant ce long et périlleux voyage. »

La santé de M. Berneux se ressentait de tant de courses et de fatigues qui avaient succédé aux souffrances d’une longue captivité. La nécessité où il se trouva d’apprendre la langue chinoise, avant de se livrer à ses travaux apostoliques, lui procura le repos physique dont il avait absolument besoin, et lui permit de refaire un peu ses forces. Dans une lettre du 27 mars 1844, quelques jours après son entrée en Mandchourie, il exprimait ses regrets d’avoir fait en vain de si longs voyages et d’avoir été pendant tant d’années privé du bonheur de prêcher l’Évangile aux infidèles. « On dirait vraiment, » écrivait-il, « que je ne suis venu en mission que pour courir d’un pays à un autre, et faire un cours de géographie pratique, sans être destiné à travailler à la gloire de Dieu et au salut des âmes. « Il devait y travailler encore longtemps, et avec un grand succès. « La Mandchourie et la Corée se touchent, » lui avait dit à Hong-kong le procureur des Missions-Étrangères en lui donnant sa nouvelle destination ; « qui sait si vous ne pourriez pas franchir un jour la frontière, pour aller chercher en Corée la chance du martyre, chance heureuse que vous avez perdue au Tong-king ? » La divine Providence le destinait en effet à franchir cette frontière, et à donner son sang pour Jésus-Christ ; mais elle permit qu’il restât d’abord en Mandchourie pendant onze ans.

M. Berneux se mit à l’étude de la langue chinoise avec tant d’ardeur, qu’après six mois il put commencer à entendre les confessions, et à faire l’administration des chrétiens. La dispersion des néophytes sur une immense étendue de territoire lui causait beaucoup de fatigues. Il se passait peu d’années sans qu’il fût obligé de faire sept à huit cents lieues, et il était surpris de sentir sa santé, si faible jadis, résister à ces voyages continuels. « Je suis très-étonné moi-même, » écrivait-il à Mgr Bouvier, évêque du Mans, « je suis très-étonné des forces corporelles que le bon Dieu me donne. Sans être robuste, je ne cesse de courir d’une extrémité à l’autre de notre mission, par le froid, la chaleur, la neige et la pluie, mal logé et mal nourri dans les auberges. Eh bien ! je n’ai pas été malade une seule fois. Lorsque je suis harassé, je me repose deux jours ; et je reprends aussitôt ma vie vagabonde, plus heureux mille fois que je n’ai jamais été avant de venir en mission. »

En 1849, la mission de Mandchourie eut à craindre une persécution sanglante. Un certain nombre de chrétiens furent emprisonnés, chargés de chaînes, et mis à la question ; la plupart confessèrent généreusement leur loi. M. Berneux, qui, depuis quelque temps, était provicaire de la mission, courut à Moukden, capitale du Léao-tong, pour réclamer justice auprès du mandarin supérieur, puis rejoignit Mgr Verrolles. Leur position était très-critique : plusieurs mandats d’arrêt étaient lancés spécialement contre eux, et, pour les saisir, des satellites en grand nombre sillonnaient en tous sens les chrétientés. Ils prirent le parti de céder quelque temps à Forage, et se jetèrent dans une barque chrétienne qui les conduisit à Chang-haï. M. de Montigny, consul de France, leur prêta l’appui le plus bienveillant, et fit parvenir à Moukden une lettre menaçante, où il réclamait l’observation exacte des édits impériaux concernant les chrétiens.

De Chang-haï, Mgr Verrolles partit pour l’Europe où l’appelaient les affaires de sa mission. Il avait été décidé d’abord que M. Berneux l’accompagnerait ; les circonstances ayant changé, M. Berneux reprit le chemin de la Mandchou rie. Il eût été heureux sans doute de revoir sa famille, mais il n’était pas homme à perdre du temps et de l’argent dans un pareil voyage, sans une nécessité absolue. « Vivons maintenant de privations et de sacrifices, » écrivait-il alors à sa mère, « viendra le jour de la rémunération, où, pour ne plus jamais nous séparer, nous serons réunis dans le sein de Notre-Seigneur. » Plus tard, après la mort de sa mère, il disait à sa sœur : « Chère sœur, tu souhaites ardemment de me revoir, mon éloignement est pour toi une occasion de t’affliger. Supporte-le avec patience, et offre cette peine à Dieu. Tu te résignerais plus facilement, si tu pouvais comprendre combien peut être utile un missionnaire, dans ces régions où tant d’âmes se perdent faute de prêtres. C’est maintenant que je puis espérer travailler avec fruit au salut de ces peuples, dont je commence à connaître la langue et les usages, et dont j’ai la confiance. Retourner en France à présent, ce serait avoir inutilement couru bien des dangers, et enduré bien des fatigues ; ce serait me rendre responsable devant Dieu de tout le bien que sa grâce peut opérer par mon ministère, et que mon retour empêcherait. »

En 1853, M. Berneux fut attaqué d’une fièvre typhoïde très-grave qui mit, pendant quelque temps, sa vie en danger. Il était à peine remis de cet assaut, et commençait à reprendre son travail habituel lorsqu’au mois de septembre, il fut pris du choléra. Il se rétablit, et administra son district comme de coutume ; néanmoins ces secousses avaient fortement ébranlé sa constitution, elles regardant comme un avertissement de Dieu, il songeait sérieusement à se préparer à la mort. Mais Dieu l’appelait à d’autres travaux. Dès l’année 1845, Mgr Ferréol, vicaire apostolique de Corée, avait voulu le nommer son coadjuteur, avec future succession. Il refusa cet honneur, dont, dans sa profonde et sincère humilité, il se croyait indigne. Mais quelques années plus tard, Mgr Verrolles le nomma son coadjuteur. Son zèle, ses talents hors ligne, ses longs travaux apostoliques le désignaient assez clairement au choix du vicaire apostolique et du Saint-Siège. Les instances de ses confrères le forcèrent d’accepter, en lui prouvant que son refus serait contraire à la volonté de Dieu. Il se résigna aux obligations de cette nouvelle charge, et reçut la consécration épiscopale à la fin de l’année 1854.

« Je vous annonçais, » écrit-il à l’un de ses amis, le 16 janvier 1855, « je vous annonçais dans ma dernière lettre, que j’avais accepté le coadjutorerie de Mandchourie avec le titre d’évêque de Trémita : je n’étais pas sacré encore. C’est le 27 décembre, fête de Saint-Jean, que j’ai reçu la plénitude du sacerdoce, des mains de Mgr Verrolles, vicaire apostolique de cette mission. Mgr Daguin, évêque lazariste, vicaire apostolique de Mongolie, avec lequel j’ai fait le voyage de Chine, et deux autres missionnaires, dont un de notre diocèse, M. Mallet, de Laval, assistaient à cette touchante cérémonie. Malgré le soin que nous avions pris de cacher aux chrétiens le jour où devait avoir lieu ma consécration, plus de cinq cents néophytes y sont accourus de toutes les parties de la mission. Nous craignions que ce concours ne nous attirât des tracasseries de la part des païens et des mandarins. Grâce à Dieu, tout est resté calme. »

Dans une autre lettre, parlant du concours des chrétiens à son sacre, il ajoutait : « Pauvres gens ! ils étaient heureux de me voir évêque, et se tenaient pour assurés que je ne les quitterais plus. Je ne pensais pas non plus, quelques jours auparavant, que je dusse aller évangéliser d’autres contrées. Et cependant, dans les desseins de Dieu, ma mission en Mandchourie était finie !… Me voilà donc évêque et coadjuteur ! Mieux que personne, vous savez quel besoin j’ai de grâces toutes spéciales pour remplir dignement les devoirs de cette charge. Si encore je devais rester simple coadjuteur de la mission de Mandchourie, le fardeau serait moins pesant. Mais, trois jours avant ma consécration, me sont arrivées des bulles de Rome qui me nomment évêque de Capse et vicaire apostolique de Corée. Vous savez peut-être que Mgr Ferréol, vicaire apostolique de Corée, est mort depuis deux ans, avant d’avoir nommé son successeur, ou plutôt en me désignant pour le remplacer. En 1845, Sa Grandeur m’avait offert la coadjutorerie de Corée, que je crus alors devoir refuser ; j’étais trop jeune et sans aucune expérience des missions. Je croyais que c’était une affaire finie ; et jamais depuis il n’en fut question dans mes rapports avec Monseigneur de Corée. Mais Sa Grandeur, sans m’en prévenir, maintint son choix dans son testament fait en 1845.

« Rome n’a pas voulu changer les dispositions du prélat défunt. Le Saint-Père ne s’est pas laissé arrêter par la considération que je n’étais pas missionnaire de Corée et que j’étais déjà sacré coadjuteur de Mandchourie ; car on me croyait sacré alors. Par ses lettres du 5 août 1854, Sa Sainteté me déclare vicaire apostolique de Corée avec le titre d’évêque de Capse, et me presse de me rendre au plus tôt au milieu de mon nouveau troupeau. Après avoir hésité quelques jours, et imploré avec d’abondantes larmes les lumières du Saint-Esprit, j’ai pris ma détermination, et j’ai retrouvé le calme. Puisque le Saint-Père me savait ou plutôt me croyait déjà coadjuteur de Mandchourie, puisqu’il a eu sous les yeux et les motifs allégués par Monseigneur de Corée en me désignant pour son successeur, et les raisons apportées par Mgr Verrolles pour me garder ici, et que Sa Sainteté m’envoie en Corée et me presse de m’y rendre en toute hâte, je dois croire que c’est la volonté de Dieu. Aussi, toutes les difficultés qui m’ont jeté pendant quelques jours dans une étrange perplexité se sont évanouies.

« Je quitte une mission où je travaille depuis onze ans, dont je connais la langue et les usages, une mission où les chrétiens m’ont toujours témoigné confiance et attachement ; je quitte des confrères et un vicaire apostolique avec lesquels j’ai depuis longues années de si doux rapports, pour aller en Corée apprendre, à mon âge, une nouvelle langue et de nouveaux usages ; en Corée, dont l’entrée est si difficile. Je souffre horriblement en mer ; et peut-être me faudra-t-il y courir longtemps avant de pouvoir pénétrer dans ma mission, si même je puis y entrer jamais. Toutes ces considérations ne m’arrêtent plus. Votre volonté, ô mon Dieu, et rien que votre volonté ! »

Dieu sembla vouloir se contenter de la bonne volonté de son fidèle serviteur. Une longue et très-grave maladie, qui dura huit mois, obligea le nouveau prélat d’écrire au Saint-Père, pour le prier de lui permettre de rester en Mandchourie, et de confier à des mains plus jeunes et plus valides le fardeau redoutable qui lui était imposé. Mais, en septembre suivant, se trouvant à peu près rétabli, il n’attendit pas la réponse à cette lettre, et profita de la première occasion pour gagner la côte du Léao-tong, d’où une barque le transporta à Chang-haï. Là, plus que partout ailleurs, il pouvait trouver des facilités pour se rendre par mer en Corée, car la surveillance à la frontière, entre le Léao-tong et la Corée, rendait l’entrée d’un missionnaire par la voie de terre à peu près impossible.

À Chang-haï, Mgr Berneux fut rejoint par deux jeunes missionnaires destinés à l’accompagner en Corée, et plus tard à partager son martyre. C’étaient MM. Petitnicolas et Pourthié. M. Michel Alexandre Petitnicolas était né à Coinches, diocèse de Saint-Dié, le 25 août 1828. Entré au séminaire des Missions-Étrangères en 1849, il dut, par ordre du médecin, retourner quelque temps dans sa famille ; mais, fidèle à sa vocation, il revint au séminaire aussitôt que ses forces le lui permirent, en juin 1853, et le 20 août suivant fut envoyé dans l’Inde. Sa santé ne put résister aux chaleurs tropicales de ces missions, et après deux ans de séjour au Coïmbatour, il fut obligé de partir pour Hong-kong, où il reçut sa nouvelle destination pour la Corée. M. Charles Antoine Pourthié, né le 20 décembre 1830, dans un hameau du canton de Valence-en-Albigeois, diocèse d’Albi, était prêtre depuis quelques jours seulement, lorsqu’il entra au séminaire des Missions-Étrangères, le 30 juin 1854. Après un an de noviciat, il fut destiné à la mission du Kouey-tchéou en Chine, et partit le 27 juin 1855. Lorsqu’il arriva à Hong-kong, au mois de décembre suivant, la nécessité urgente de la mission de Corée détermina M. Libois, procureur des Missions-Étrangères, à changer sa destination, et il s’embarqua de suite pour Chang-haï, où l’attendait Mgr Berneux.

Les trois nouveaux apôtres de la Corée quittèrent Chang-haï, le 17 janvier 1856, pour se rendre dans leur patrie d’adoption. Laissons Mgr Berneux lui-même nous raconter les incidents et les dangers de leur traversée.

  1. MM. Galy et Charrier rentrèrent en France, et arrivèrent à Paris le 15 novembre 1843. Ils obtinrent, après un séjour de quelques mois, de retourner dans leurs missions respectives. MM. Miche et Duclos purent y rentrer également. M. Duclos, arrêté de nouveau, mourut en 1847 dans les prisons du roi Thieu-tri. M. Galy est mort à Saïgon, en octobre 1869. M. Charrier est mort au séminaire des Missions-Étrangères, en janvier 1871. Mgr Miche, le seul survivant de ces confesseurs, est aujourd’hui vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, devenue la Cochinchine française.