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Histoire de l’épopée du moyen-âge/02

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ORIGINE
DE
L’ÉPOPÉE CHEVALERESQUE
DU MOYEN ÂGE.
QUATRIÈME LEÇON.iie article.[1]

ROMANS DE LA TABLE RONDE.


ARGUMENT, MATIÈRE.

Après avoir jeté un coup-d’œil sur l’histoire des romans épiques du cycle carlovingien, il me reste à donner un aperçu général de celle des romans du cycle de la Table ronde. Je suivrai, dans celui-ci, la même méthode que dans le premier : je parlerai d’abord de la matière, puis de la forme et du caractère de ces romans.

Ainsi que nous l’avons déjà vu, les romans de la Table ronde ont tous pour thème des aventures qui sont censées se passer dans le temps et à la cour d’Arthur, le dernier chef des Bretons insulaires qui ait porté le titre de roi. La première question à examiner, quand il s’agit de la matière de ces mêmes romans, est donc celle de savoir s’il s’y trouve quelque chose d’historique, quelque chose qui puisse être regardé comme une allusion aux événemens, aux idées, aux mœurs du pays et du temps auxquels ils se rapportent ou veulent se rapporter ; quelque chose enfin qui puisse être pris pour un écho aussi affaibli que l’on voudra, mais enfin pour un écho d’anciennes traditions bretonnes.

J’aurais pu poser la question autrement ; j’aurais pu demander si, jusqu’à quel point et en quel sens ces romans du cycle d’Arthur méritent la qualification de celtiques, par laquelle ils ont été récemment désignés.

Mais en admettant, comme je le fais, les Bretons pour une branche de Celtes, la question reste la même, sous quelque nom qu’elle soit posée ; et peu importe que l’on nomme bretons, kymris ou celtiques, les élémens anciens qui pourraient s’être conservés ou avoir été repris dans ces compositions mal étudiées. Ici la variété des noms ne peut entraîner aucune obscurité dans les résultats des recherches à faire sur ce sujet.

Ce n’est pas que ce sujet ne soit fort obscur, fort embrouillé ; mais la difficulté vient de l’insuffisance des données que l’on a pour le traiter, du peu de critique avec lequel on s’en est occupé jusqu’à présent, de la légèreté avec laquelle on a répété sans fin des assertions qu’il eût fallu vérifier une fois. Aussi n’ai-je pas la prétention de résoudre, dans le peu d’espace qui m’est donné, une question aussi complexe. Ce sera assez pour moi, si je réussis à la poser d’une manière un peu plus précise, et si je fais mieux entrevoir les moyens de la résoudre.

On a signalé souvent la Bretagne armoricaine, comme le foyer des traditions qui ont servi de base aux romans de chevalerie en général et particulièrement à ceux de la Table ronde. Je me dispenserai de réfuter une assertion en faveur de laquelle personne jusqu’ici n’a pu alléguer, je ne dis pas le moindre fait, mais le plus léger prétexte. Dans le peu que l’on sait de la culture poétique et sociale des Bretons armoricains au moyen âge et dans les temps plus modernes, il n’y a pas un trait qui ne pût, au besoin, servir à prouver que le germe de compositions telles que les romans épiques de la Table ronde n’a jamais existé ni pu exister en Bretagne. Je ne m’arrêterai donc pas à discuter des assertions de tout point gratuites. Dans l’état actuel de la critique historique, de telles assertions doivent tomber d’elles-mêmes et ne peuvent plus se reproduire.

Il n’en est pas de même de l’opinion de ceux qui ont attribué aux Bretons insulaires l’origine des romans de la Table ronde. Cette opinion a pour elle des raisons spécieuses et des documens écrits dont il est impossible de faire abstraction dans la question actuelle. Il ne s’agit que de savoir si l’on ne tire pas de ces documens, de ces faits, des conséquences qu’ils ne renferment pas ; et pour cela, il suffit de considérer sommairement et de bien déterminer les rapports des traditions bretonnes avec le fond, avec les données générales des romans de la Table ronde. Nous saurons par là jusqu’à quel point les premières peuvent être considérées comme la source de ceux-ci.

Les monumens écrits qui renferment les traditions nationales des Bretons, antérieures au temps où commence l’histoire positive et suivie du pays, ces monumens sont de deux sortes et forment deux séries distinctes.

De ces deux séries, la première se compose des triades historiques et des poésies des anciens bardes bretons, depuis le sixième siècle jusqu’au douzième.

La seconde série consiste en chroniques qui embrassent toute l’histoire de la Grande-Bretagne, depuis son commencement fabuleux jusque vers le milieu du douzième siècle.

Il y aurait à faire sur ces deux sortes de monumens bien des recherches qui ne sont pas de mon objet ; mais je ne puis me dispenser d’en donner au moins un aperçu rapide.

Les triades des Bretons sont un monument historique peut-être unique en son genre ; ce sont des espèces d’aphorismes historiques dans lesquels les personnages et les faits sont groupés trois à trois, à raison de leur ressemblance, et sans égard à la chronologie. Ainsi, par exemple, il y a une triade où sont mentionnées et rapprochées trois invasions différentes de la Grande-Bretagne par trois différens peuples qui s’y sont maintenus. Dans une autre triade, il s’agit de trois autres peuples envahisseurs de l’île, mais n’y étant pas restés. Il y a une triade pour les trois plus anciens noms de la Grande-Bretagne. Il y en a une autre où il est fait mention des trois plus anciens législateurs des Bretons, et ainsi de suite, tant pour les événemens que pour les personnes.

Les recueils de ces triades sont assez nombreux et varient beaucoup pour le nombre et pour la rédaction. Les triades sont, tantôt aussi concises que possible, tantôt un peu plus développées ; mais dans toutes, les faits sont réduits à leur expression la plus simple, dépouillés de tous leurs accessoires, de tous leurs détails.

Que ces triades, arrangées comme on les a aujourd’hui, ne soient pas fort anciennes, ce serait une chose facile à prouver. Les recueils dans lesquels on les trouve ne paraissent pas pouvoir remonter plus haut que le quatorzième ou le treizième siècle. Mais plusieurs des notices qu’elles renferment n’en remontent pas moins à la plus haute antiquité ; elles paraissent être ou les débris de monumens perdus aujourd’hui, ou la mise par écrit tardive de traditions nationales qui se seraient conservées oralement pendant des siècles.

Ainsi, par exemple, il s’y trouve, sur le déluge universel, des traditions mythologiques qui ne dérivent point du récit de cet événement dans la Bible, et ont, au contraire, beaucoup de rapport avec celui des livres hindoux. Il s’y trouve une tradition non moins curieuse sur le premier peuple qui prit possession de la Grande-Bretagne, encore inculte et déserte. Suivant cette tradition, ce peuple serait venu d’un pays désigné comme voisin de Constantinople, sous la conduite d’un chef nommé Hu-le-Fort, qui semble être le même que l’Hésus des Gaulois.

Ces notices mythologiques sont éparses parmi une foule d’autres d’un caractère plus historique sur les temps anciens et le moyen âge des Bretons insulaires. Enfin, toutes ces triades sont et paraissent avoir toujours été écrites dans la langue du peuple auquel elles appartiennent, c’est-à-dire en gallois ou kymri : on n’en cite aucune rédaction ni version latines, particularité qui semble attester la nationalité de ce genre de document.

Quant aux chroniques bretonnes, il serait très difficile et très long d’en donner une idée précise : je me bornerai à dire que c’est un amas de notices, on ne peut plus disparates, les unes de tout point et grossièrement fabuleuses, les autres mélange informe de fables, de méprises et de probabilités historiques. La chose la plus importante à observer relativement à ces chroniques, c’est que la source en est toute autre que celle des triades, qu’elles contredisent formellement sur beaucoup de points, et dont elles diffèrent plus ou moins sur presque tous.

C’est dans ces chroniques qu’est longuement développée la fable de l’origine troienne des Bretons dont il n’est pas question dans les triades. On a ces chroniques en latin et en gallois. La plus ancienne rédaction latine date de l’année 1138 ; c’est ce qu’on appelle vulgairement la chronique de Geoffroi de Montmouth. Des différentes versions galloises de cette chronique fameuse, la plus ancienne est celle que fit Walter Map, chanoine de l’église d’Oxford, à une époque impossible à préciser, mais certainement postérieure à 1150.

Ces chroniques avaient indubitablement pour base des matériaux plus anciens, soit fabuleux, soit historiques, et l’on suppose communément qu’elles n’étaient que la version amplifiée d’un très ancien livre breton. Mais c’est un point fort suspect auquel nous n’avons ni le besoin ni le loisir de nous arrêter. Il nous suffit de savoir là-dessus, ce qui est constaté, que cet antique original des chroniques bretonnes, en supposant qu’il ait jamais existé, est perdu depuis long-temps, et que ces dernières sont aujourd’hui, pour nous, l’unique répertoire des traditions bretonnes que pouvait renfermer le premier.

Nous avons donc maintenant deux sortes de documens à consulter sur l’histoire d’Arthur et des autres personnages bretons qui figurent dans les romans de la Table ronde, savoir les chroniques et les triades historiques.

Je reviens d’abord à ces dernières. Il y est, en effet, question d’Arthur, de la reine Genièvre et de Lancelot, de Tristan et de ses amours avec la reine Yseult, de Gauvain et d’autres personnages fameux de la même famille romanesque ; il y est question des merveilles et de la quête du graal, thème mystique de quelques-uns des romans les plus renommés de tout ce cycle breton.

Maintenant, ces allusions des triades galloises à des aventures et à des héros de la Table ronde sont de deux sortes qu’il est essentiel de ne pas confondre ; car les conséquences à tirer des unes et des autres sont on ne peut plus différentes.

De ces allusions, les unes proviennent directement des romans français de la Table ronde, dont elles supposent la connaissance plus ou moins répandue parmi les Gallois ; elles sont d’une date postérieure à celle de la composition de ces romans ; et loin d’en contenir le germe ou la matière, loin d’en pouvoir expliquer l’origine, elles attestent, au contraire, l’influence de ceux-ci sur la littérature et les traditions bretonnes. Elles font voir qu’à l’exemple de la plupart des autres peuples de l’Europe, les Gallois avaient accueilli ces fables chevaleresques de la Table ronde, avec cette différence que l’illusion était plus grande pour eux que pour les autres. Il semble du moins que leur pays étant donné pour le théâtre de ces mêmes fables, ils devaient en être d’autant plus disposés à les prendre pour un simple développement de leurs traditions nationales.

Que les allusions dont il s’agit fussent bien dans les triades bretonnes quelque chose de nouveau, quelque chose d’étranger, c’est de quoi il n’y a pas lieu de douter. Quelques-unes de ces triades en renferment la preuve. Il y en a une, par exemple, qui cite expressément l’histoire du graal, en prose, dont elle n’est qu’un résumé très court.

Les mots et les noms romans qui ont passé dans les triade, pour y désigner les fictions romanesques qui les avaient consacrés, sont une autre preuve de ce que je veux dire. Ces mots, qui se reconnaissent, au premier coup-d’œil, comme des étrangers dépaysés, parmi les mots kymris, y sont l’indice certain de l’emprunt des choses auxquelles ils sont appliqués. Tel est, par exemple, dans la triade que je viens de citer, le terme de graal, terme tout-à-fait inconnu au gallois ou kymri. C’est ainsi encore que le roman comme le personnage de Lancelot-du-Lac sont désignés en toutes lettres par les termes de Lancelot-du-Lac, inintelligibles pour un Gallois qui ne sait pas le français. Jamais une fable d’origine ou d’invention galloise n’a pu être désignée de la sorte.

Il y a d’autres triades où les allusions aux personnages bretons introduits dans les romans de la Table ronde portent un caractère d’originalité et d’ancienneté assez marqué, pour qu’il soit permis de les croire antérieures à ces romans. C’est donc dans celles-là, que l’on pourrait chercher avec vraisemblance les matériaux primitifs des premiers. Mais dans ces triades, selon toute apparence plus anciennes que les autres, on ne trouve plus rien qui ait rapport aux fictions de la Table ronde, rien qui ait pu naturellement en donner la première idée. Il n’y a, entre les unes et les autres, de commun que trois ou quatre noms propres ; on peut bien demander pourquoi les romanciers ont été chercher ces noms, et la question ne laisse pas d’être encore assez embarrassante. Mais toujours est-il certain qu’ils les ont trouvés et pris dépouillés de vie, d’action et de caractère, et qu’ils ont créé sous ces mêmes noms des personnages qui n’ont pas le moindre rapport à leurs homonymes des triades.

Ces triades n’attribuent au roi Arthur rien qui répugne au peu de notions que l’histoire authentique nous a transmises sur ce personnage fameux. Elles le représentent comme le petit chef de quelques peuplades bretonnes, qui, ayant défendu long-temps son pays contre les Saxons, finit par succomber et perdre la vie dans une bataille décisive, en 542. Elles parlent de lui comme d’un prince vaillant à la guerre, mais usurpant, durant la paix, les privilèges et les fonctions des bardes. En un mot, l’Arthur des triades et des anciennes poésies bretonnes est un personnage naturel et vraisemblable, un héros tout local, tout Breton, n’ayant rien de commun avec son homonyme des romans.

Il y a, dit-on, en gallois, des contes populaires dans lesquels Arthur fait une tout autre figure que dans les triades et dans les poésies des bardes. Ces contes me sont inconnus, mais d’après quelques traits que j’en ai vu citer, le roi Arthur que l’on y fait agir, serait un personnage très merveilleux, mais d’un merveilleux mythologique, plutôt que romanesque ou chevaleresque, et toujours dans le sens des anciennes idées, des anciennes traditions bretonnes.

Quoi qu’il en soit de ce point particulier qu’il ne dépend pas de moi d’éclaircir, voici le résultat que je crois pouvoir énoncer sur le rapport historique des triades et des poésies bretonnes avec les romans de la Table ronde.

1o Dans tout ce qu’elles ont d’ancien, de national et de vraiment traditionnel, les triades et les poésies dont il s’agit n’ont aucun rapport avec les romans en question, et n’ont pu en fournir ni la matière ni le type poétique.

2o Tout ce qui, dans ces mêmes triades, renferme une allusion positive à des romans de la Table ronde, est d’une date postérieure à ces romans, en suppose l’existence et la connaissance ; en est, non pas la source, mais, au contraire, la dérivation et la suite.

Il reste à savoir jusqu’à quel point l’examen des chroniques est favorable ou contraire à ce résultat de l’examen des triades relativement à la question établie. J’avertis d’abord que, par chroniques bretonnes, j’entends principalement celle de Geoffroi de Montmouth en latin, et sa traduction, ou paraphrase galloise par Map, chanoine d’Oxford, puisque ce sont les deux monumens où la plupart des érudits se sont accordés à voir la source première des romans de la Table ronde.

J’ai déjà dit que la chronique de Geoffroi de Montmouth parut en 1138. Walter Map nous apprend lui-même que ce fut dans sa vieillesse qu’il traduisit ou paraphrasa en gallois cette chronique de Geoffroi ; et comme il vécut jusqu’à la fin du douzième siècle, il s’ensuivrait que sa traduction ne peut pas être beaucoup plus ancienne que cette dernière époque. Mais je veux bien la supposer plus ancienne et la mettre vers le milieu du siècle.

Maintenant je fais une autre supposition également favorable à l’opinion accréditée que j’examine : je suppose les copies de cette version et de son texte latin, dès 1150, assez nombreuses et assez répandues pour que les romanciers eussent aisément la chance d’y recourir : hypothèse non-seulement invraisemblable, mais contraire à des faits certains. Ainsi donc, admettre la chronique bretonne de Geoffroi et la version galloise de cette chronique pour la source primitive des romans de la Table ronde, c’est supposer que nul de ces romans ne fut antérieur à 1138, et que les plus anciens durent être composés dans une très courte période de temps, comme qui dirait de 1140 à 1150.

Or, j’ai la conviction, et j’espère prouver ailleurs que, vers 1150, quelques-uns des plus célèbres romans de la Table ronde étaient déjà très répandus, très populaires, et par conséquent déjà dès-lors d’une certaine ancienneté. Dans un roman carlovingien qui est certainement l’un des plus anciens, l’un de ceux dont on peut, avec toute vraisemblance, mettre la composition dans la première moitié du douzième siècle ; dans ce roman, dis-je, il est fait allusion à un roman ayant pour sujet une expédition du roi Arthur.

Mais la preuve la plus forte et la plus directe que, bien antérieurement aux chroniques citées, les traditions bretonnes relatives au roi Arthur avaient déjà été le sujet de beaucoup de fictions, et de fictions du type chevaleresque, c’est la manière dont ces mêmes chroniques parlent de ce même roi. Elles n’en parlent pas longuement ; mais tout ce qu’elles en disent, ou en indiquent, est fable et merveille. Ce n’est plus le petit chef des Bretons Siluriens, soutenant contre les Saxons une guerre dont les chances ne sont pas pour lui, usurpant les priviléges des bardes ; c’est un guerrier invincible, c’est le héros des héros, qui, à douze ans, a déjà conquis l’Irlande, l’Islande et la Suède, qui, un peu plus tard, conquiert l’une après l’autre toutes les parties de la Gaule. C’est le roi que tous les autres prennent pour modèle ; c’est le chef des chevaliers, et le miroir de la chevalerie. En un mot, c’est sinon précisément l’Arthur des romans, du moins quelque chose qui y ressemble, qui en approche, et dont on peut faire aisément ce dernier.

Ainsi donc, il en est tout juste de cette partie des chroniques bretonnes comme de la partie récente et altérée des triades galloises : dans les premières, aussi bien que dans celles-ci, il y a des allusions aux personnages et aux fables de la Table ronde ; mais, dans les unes comme dans les autres, ce sont ces fables qui, loin de sortir des documens bretons, y sont entrées d’ailleurs toutes faites, qui, loin d’en être une extension poétique, en sont, au contraire, une altération formelle, résultat d’une influence étrangère. En somme, ce n’est point dans les traditions bretonnes, telles que nous les offrent les monumens cités, que les romanciers de la Table ronde ont pu prendre ni la matière, ni l’idée de leurs compositions.

Je sens tout ce qui manque de développement à ces aperçus, pour paraître aussi clairs et aussi positifs que je le voudrais ; mais ces développemens prendraient une place qui ne leur est point destinée, une place que je ne pourrais leur donner, sans étendre outre mesure les limites que je me suis prescrites. Au lieu donc de prolonger ces considérations préliminaires, je me hâte d’en appliquer le résultat à la solution précise de la question dont je suis parti, de la question de savoir s’il y a, dans les romans de la Table ronde, quelque chose d’historique, quelque chose qui puisse être regardé comme une allusion aux événemens, aux idées, aux mœurs du pays et du temps auxquels ils ont ou veulent avoir l’apport.

Or, je n’hésite point à affirmer qu’il ne s’y trouve rien de tout cela. Ces romans n’ont pour base ou pour thème, aucun événement réel, ni de l’histoire bretonne, ni d’aucune autre histoire ; ils n’ont aucun caractère intrinsèque de nationalité. Ce sont des fictions dont le fond est aussi imaginaire que les accessoires.

Toutefois ces fictions ont un sens, un motif, à raison desquels on peut, si l’on veut, les qualifier d’historiques. Elles tiennent à des idées, elles sont l’expression de tout un système de mœurs ; mais ces mœurs et ces idées ne sont, ni de l’époque, ni de la contrée particulière où les auteurs de ces compositions ont voulu se transporter. Sans chercher, pour le moment, à en déterminer l’époque et le berceau véritable, il suffira de dire que les mœurs et les idées dont il s’agit sont celles de la chevalerie. Mais cette expression est bien vague, elle a besoin, pour signifier quelque chose, d’être un peu développée et précisée.

Il est arrivé aux romans de la Table ronde la même chose qu’à ceux du cycle carlovingien ; il s’en est beaucoup perdu, surtout des premiers. Il ne faut que jeter un coup-d’œil sur les plus anciens de ceux qui nous restent, pour s’assurer qu’ils ne sont pas les premiers essais du genre, qu’ils en supposent d’autres antérieurs, dont ils sont la continuation, le développement, l’on peut ajouter, et le perfectionnement.

Pris collectivement et en masse, ces romans de la Table ronde, qui se sont conservés jusqu’à nous, ont tous cela de commun, qu’ils sont tous une expression plus ou moins idéale, plus ou moins poétique de la chevalerie. — Mais la chevalerie n’est pas prise, dans tous, sous le même point de vue ; elle y est, au contraire, représentée sous deux aspects fort différens, on peut même dire opposés ; ces romans forment ainsi deux classes, ou, si l’on veut, deux cycles particuliers, on ne peut plus distincts l’un de l’autre. Mais, pour expliquer cette distinction, je dois rappeler ici, en peu de mots, l’origine, l’histoire et les caractères généraux de la chevalerie.

Cette institution fut le résultat combiné de deux forces, de deux impulsions contraires. Le clergé chrétien, dépositaire des lumières et des intérêts de la civilisation après la conquête de l’empire romain par les barbares, était entré forcément en lutte contre les pouvoirs nés de cette conquête ; cette lutte, de plus en plus animée, était montée à son plus haut degré de violence durant la période de la féodalité. La classe sacerdotale, spoliée, vexée journellement par les hommes de la caste féodale, et obligée de défendre à-la-fois contre eux ses intérêts matériels et sa dignité, eut recours, dans ce but, à diverses mesures, à diverses institutions, dont la chevalerie fut l’une, et la plus remarquable.

Ainsi, prise à son origine et dans ses premiers développemens, cette institution fut une tentative du clergé pour réformer, dans l’intérêt de la religion et de la société, la classe féodale et guerrière, pour mettre au service de la justice et de l’ordre la force indisciplinée et brutale des seigneurs féodaux.

Mais cette institution, créée par le clergé et dans son intérêt, ne tarda pas à lui échapper, et à se développer tout autrement que ne l’avaient prévu et que ne le voulaient ses auteurs. — La caste féodale et guerrière, religieuse à sa manière, garda de la chevalerie ce qu’elle avait de favorable à la religion ; mais elle y fit entrer d’autres principes, d’autres idées, qui ne tardèrent pas y dominer. — Ce furent l’amour, la galanterie, le goût des aventures, l’exaltation de la vanité guerrière, qui en devinrent l’âme et l’objet ; elle fut organisée et systématisée dans la vue de satisfaire toutes ces passions réunies. — Cette chevalerie libre, mondaine et galante, simple résultat du mouvement général de la civilisation, ne resta pas seulement indépendante du clergé, elle lui devint odieuse et hostile. — La lutte qui avait commencé entre les descendans armés des conquérans barbares et les prêtres continua entre ceux-ci et les chevaliers.

En définitive, ce projet qu’avait eu le clergé de réformer, d’approprier, pour ainsi dire, à son service la caste guerrière ; ce grand projet manqua.

Toutefois le clergé ne perdit jamais complètement sa première influence sur la chevalerie ; il eut même ce que l’on pourrait appeler sa chevalerie, une chevalerie selon ses idées : celle des milices religieuses, instituées pour faire la guerre aux ennemis de la foi, particulièrement les Templiers et les Hospitaliers.

Ainsi donc, il y eut deux chevaleries nettement distinctes l’une de l’autre, ou, si l’on veut, il y eut dans la chevalerie la lutte de deux principes, deux intentions contraires : l’une, mystique, pieuse, sévère, tendant à restreindre l’institution à un but religieux, à faire du chevalier un moine chrétien armé pour la foi ; l’autre, naturelle, mondaine, faisant de l’amour de la gloire et de la quête volontaire du péril, le but immédiat et la récompense des actions du chevalier.

C’est de cette dernière chevalerie amoureuse et aventureuse que la plupart des romans de la Table ronde sont une peinture plus ou moins idéalisée.

Le système de chevalerie galante était déjà organisé, déjà en vogue, dès les commencemens du douzième siècle, au moins dans certaines parties de l’Europe méridionale, dans les pays de langue provençale, en Catalogne, en Arragon. Or, les plus anciens romans de la Table ronde que nous connaissions, n’étaient que l’expression épique de ce même système, tout comme les chants des troubadours en étaient l’expression lyrique. Il n’est donc pas surprenant de voir l’amour occuper une si grande place dans ces romans, de l’y voir devenu le mobile principal des actions du chevalier, le principe vital de la chevalerie.

Il y a même quelques-uns de ces romans où l’amour est tellement dominant, qu’il laisse à peine la place convenable à la bravoure et aux aventures chevaleresques. Tel est celui de Tristan, qui, comme j’espère le prouver en son lieu, fut composé vers 1150, au plus tard, et qui n’est que la ravissante peinture d’un amour dont l’ivresse et l’exaltation survivent à toutes les épreuves du temps et de la volupté, à toutes les traverses de la vie, et que la mort elle-même n’a pas la puissance d’éteindre.

Tout chevalier de la Table ronde a sa dame, pour l’amour de laquelle il est perpétuellement en quête de gloire et d’aventures. La destinée de toute demoiselle qui a un peu de grâce et de beauté est d’occuper d’elle des chevaliers, des rois, des géans, tout ce monde idéal de chevalerie, qui semble n’exister que par l’amour et pour lui. Il y a sans doute aussi, dans ces mêmes romans, bien des traits qui peignent les sentimens religieux de l’époque. Ces sentimens occupaient trop de place dans la vie réelle, pour n’en pas prendre une dans la poésie. Mais, dans la branche de poésie dont il s’agit, tout ce qui a rapport à ces sentimens est accessoire, accidentel, fugitif ; l’objet réel des romans dont je veux parler est d’exalter par la fiction les vertus propres de la chevalerie libre, de la chevalerie mondaine, c’est-à-dire l’orgueil de la bravoure et l’amour des dames. Il est même à remarquer que, sur ce dernier point, les romanciers de la Table ronde passaient souvent, dans leurs fictions, les bornes et les convenances de l’amour chevaleresque.

Comme cette partie amoureuse, aventureuse, toute profane de la chevalerie, en était la partie dominante, celle qui avait le plus de prise sur les mœurs des classes élevées de la société, il en résulte que ceux des romans de la Table ronde qui en étaient le développement épique, durent être les premiers, les plus anciens et les plus influens de leur cycle. Mais il était impossible que, par leur vogue même, ces romans ne donnassent pas lieu à d’autres qui en fussent comme un correctif poétique, qui fussent l’expression de cette autre tendance toute religieuse, toute mystique que le clergé avait quelque temps donnée à la chevalerie, et qu’il aurait voulu y rendre permanente. La chevalerie s’était émancipée du clergé ; mais, encore une fois, celui-ci n’avait jamais totalement abandonné son premier dessein de s’emparer de l’institution, de se l’approprier et de la spiritualiser dans son intérêt. La prise qu’il avait perdue sur la masse de l’ordre chevaleresque, il la conservait sur des individus de cet ordre et sur les corporations de chevalerie religieuse. Ces idées, ces tentatives de l’église relativement à la chevalerie, trouvèrent des poètes romanciers pour les proclamer et les seconder. Il y a, dans le cycle général des épopées de la Table ronde, tout un cycle particulier de romans composés dans ce but, et qui portent tous les caractères de leur origine : ce sont ceux que l’on a désignés par la dénomination spéciale de romans du graal.

Les plus anciens romans du cycle particulier du graal que nous ayons aujourd’hui, sont le Perceval de Chrétien de Troyes, composé vers la fin du douzième siècle ; le Titurel et le Perceval allemands de Wolfram d’Eschenbach, traduits ou imités de romans français ou provençaux, antérieurs à celui de Chrétien de Troyes. C’est donc de ces romans qu’il faut partir pour se faire une idée générale de tous.

D’après ces mêmes romans, le graal est le vase dans lequel Jésus-Christ célébra la cène avec ses disciples la veille de sa passion. Ce vase, doué des vertus les plus merveilleuses, fut emporté et gardé par les anges dans le ciel, jusqu’à ce qu’il se trouvât sur la terre une lignée de héros digne d’être proposée à sa garde et à son culte. Le chef de cette lignée fut un prince de race asiatique, nommé Perille, qui vint s’établir dans la Gaule, où ses descendans s’allièrent, par la suite, avec les descendans d’un ancien chef breton.

Titurel fut celui de l’héroïque lignée à qui les anges apportèrent le graal pour en fonder le culte dans la Gaule. Le prince élu pour ce grand et mystérieux office s’en montra digne : il fit bâtir, sur le modèle du temple de Salomon, à Jérusalem, un magnifique temple dans lequel fut déposé le graal. Il régla ensuite le service de la garde du saint vase, et tout le cérémonial de son culte. Ses descendans n’eurent plus qu’à maintenir ses pieuses institutions ; mais la tâche avait ses difficultés, et ils n’y réussirent pas toujours.

De tout ce qui a rapport aux vertus surnaturelles du graal, à sa garde, à son culte, je ne rapporterai ici que les traits propres à caractériser la pensée qui domine dans toute cette mystique fiction et en marquer l’objet.

Il y a, dans la forme extérieure du graal, quelque chose de mystérieux et d’ineffable que le regard humain ne peut bien saisir, ni une langue humaine décrire complètement. Du reste, pour jouir de la vue même imparfaite du saint vase, il faut avoir été baptisé, il faut être chrétien ; il est absolument invisible aux païens, aux infidèles.

Le graal rend de lui-même des oracles, des sentences, par lesquels il prescrit tout ce qui, dans les cas imprévus, doit être fait en son honneur et pour son service. Ces oracles ne sont point exprimés à l’oreille par des sons ; il sont miraculeusement figurés à la vue, en caractères écrits sur la surface du vase, et disparaissent aussitôt qu’ils ont été lus.

Les biens spirituels attachés à la vue et au culte du graal se résument tous en une certaine joie mystique, pressentiment et avant-coureur de celle du ciel. Les biens matériels, effets de la présence du saint vase, étaient beaucoup plus faciles à énoncer : aussi l’ont-ils été avec bien plus de détail et de clarté. Ainsi, il tenait lieu à ses adorateurs de toute nourriture terrestre, ou leur procurait à l’instant même tout ce qu’ils avaient pu souhaiter, en ce genre, de rare et d’exquis. Il les maintenait dans une jeunesse éternelle, et leur assurait encore bien d’autres priviléges non moins merveilleux, dont quelques-uns seront indiqués par la suite.

Tout est symbolique dans la construction du sanctuaire où est gardé le vase miraculeux, et du temple dont ce sanctuaire forme la partie la plus secrète et la plus révérée, et chacun de ces symboles se rapporte à quelqu’un des dogmes ou des mystères du christianisme. Ainsi, par exemple, pour n’en citer qu’un seul trait, le temple a trois entrées principales, dont la première est celle de la foi, la seconde celle de l’amour ou de la charité, la troisième celle des œuvres.

Il existe une milice guerrière, instituée pour la garde, la défense et l’honneur du graal, pour en écarter de force tous ceux qui mènent une vie impie, tous ceux dont la présence serait une offense envers le vase miraculeux.

Les membres de cette milice se nomment les templistes, comme qui dirait les chevaliers ou les gardiens du temple. Ces templistes étaient sans relâche occupés, soit à des exercices chevaleresques, soit à combattre les infidèles. Même en temps de paix ils n’avaient qu’un jour de repos par semaine, et dans le cours de l’année quatre autres qui étaient ceux des quatre grandes solennités de l’église. La guerre des chevaliers du graal contre les ennemis du saint vase était réputée le symbole de la guerre perpétuelle que tout chrétien doit faire aux penchans désordonnés de la nature, afin de mériter le ciel.

Pour être admis dans cette chevalerie du graal, il fallait être un modèle de sainteté et de vertu ; il fallait surtout être chaste. Tout amour sensuel, même dans les limites du mariage, était interdit, et toute violation de cette défense était gravement punie.

Il y avait, du reste, dans les joies et dans les priviléges attachés au culte et au service du graal, bien au-delà de ce qu’il fallait pour en compenser la fatigue et les privations. Le ciel était assuré à tout templiste ; et sur la terre même, dans les combats qu’il était incessamment obligé de livrer, il jouissait de priviléges surnaturels qui lui rendaient l’accomplissement de sa tâche facile. Par exemple, combattant le jour même où il avait vu le graal, il ne pouvait être blessé, ni frappé d’aucun autre malheur. Combattant dans un intervalle de huit jours, à partir de celui où il s’était trouvé en présence du vase saint, il pouvait être blessé, mais non tué. Tous ces avantages, le chevalier du graal ou le templiste ne les avait qu’à la condition de rester chaste, non-seulement de corps, mais d’esprit. Une pensée impure les faisait perdre, et nul ne les recouvrait que par la pénitence.

Un trait assez remarquable de l’organisation de cette chevalerie idéale, c’était que nul templiste ne devait répondre à aucune question qui lui serait faite sur sa condition et son office de templiste. Il y a plus, il devait refuser son assistance et sa présence à quiconque lui aurait fait cette question ; et si loin se trouvât-il alors du temple du graal, il devait y retourner sur-le-champ.

On se figure bien quelle haute dignité ce devait être que celle de chef de cette sainte chevalerie, et il n’est pas étonnant que les romanciers aient imaginé une race de héros prédestinés par le ciel à cet office. Le chef prenait le titre de roi du graal ; et comme on avait supposé ce titre héréditaire dans la race de Perille, il avait bien fallu modifier un peu, dans les chefs de cette race, les conditions imposées aux simples chevaliers, pour être admis au service du vase merveilleux. Ainsi, par exemple, il avait fallu leur permettre d’aimer ; mais cet amour auquel le graal autorisait le roi de ses gardiens, ne devait avoir rien de commun avec l’amour chevaleresque. Il se bornait à prendre une épouse, et à rester saintement avec elle dans les plus strictes limites du mariage. Sa pensée devait rester pure de toute réminiscence et de tout désir tyrannique des plaisirs sensuels, sous peine de perdre, comme le plus simple chevalier, les priviléges les plus précieux attachés au service et au culte du saint vase.

Parmi les idées caractéristiques que les romanciers ont attribuées aux chevaliers du graal, il ne faut pas oublier celles relatives au sacerdoce et aux prêtres. Pour un templiste, tout prêtre chrétien, dès le moment où il avait été tonsuré, était un roi, un vrai roi, plus puissant que les rois du monde, puisqu’il était institué par Dieu même, et que son pouvoir s’étendait à des choses d’un ordre bien autrement relevé que les choses de la terre. Il y a lieu de supposer, bien que je n’en aie pas la preuve certaine, que les prêtres conféraient seuls l’ordre de la chevalerie aux rois du graal. Quant à Titurel, en particulier, il est expressément dit qu’il avait été fait chevalier par un évêque.

De telles idées, dans une fiction romanesque dont elles sont la base, suffiraient seules pour caractériser cette fiction et pour en révéler les motifs. Mais l’indication de quelques-uns des faits inventés pour la mise en action de ces mêmes idées leur donnera encore plus d’évidence et de saillie.

Titurel, le fondateur du culte du graal, eut pour successeur immédiat dans son office de roi du saint vase, son fils Frimutelle, qui ne suivit pas assez exactement ses pieux exemples. Il avait pris une femme, comme il en avait le droit ; mais il ne put se soustraire entièrement à l’empire des idées et des habitudes de la chevalerie mondaine ; il aima une belle demoiselle, fille de roi, nommée Floramie. Dans une telle disposition, il avait perdu complètement la grâce du graal, et devait être puni. Il périt dans une joute où il s’était engagé pour plaire et faire honneur à sa belle Floramie.

Il eut pour successeur son fils Amfortas, qui manqua encore plus gravement que lui à ses devoirs de roi du graal. Il ne prit point de femme et s’abandonna à l’amour chevaleresque, sans toutefois manquer aux conditions de chasteté et de moralité requises dans cet amour. C’est la remarque expresse du romancier. Mais il ne put résister à la beauté et aux charmes d’une demoiselle nommée Orgueilleuse, se fit son chevalier et la servit d’amour. Ayant livré pour elle un combat à un autre chevalier, il y reçut la punition de sa désobéissance au graal, il y fut blessé d’un coup de lance à la cuisse, et par suite de cette blessure, dont il ne devait guérir que dans un terme et à des conditions prescrites par le ciel même, la vie ne fut plus pour lui qu’un horrible et long supplice.

Perceval, qui lui succéda dans la royauté du graal, s’y conduisit mieux et y fut plus heureux que ses deux devanciers. Mais le torrent des vices allait toujours croissant dans l’Occident, et il ne s’y trouva bientôt plus aucun pays digne de posséder le graal. Alors Perceval, à la tête de la chevalerie du temple, transporta le vase mystérieux dans les contrées de l’Orient, où il fit les mêmes prodiges qu’en Occident, et où les romanciers se sont donné le plaisir de rattacher son histoire à celle du fameux prêtre Jean.

Tels sont les traits les plus saillans de cette étrange fiction du graal. Ils ne laissent aucun doute sur l’esprit, ni sur le but ou du moins sur la tendance de cette fiction.

Ce vase mystérieux du graal était évidemment un symbole matériel de la foi chrétienne.

La milice, la chevalerie instituée pour sa garde était non moins évidemment une chevalerie toute spéciale, toute religieuse, et de tout point opposée à la chevalerie mondaine, proscrivant, rejetant tout ce qui faisait l’essence et la gloire de celle-ci, c’est-à-dire l’amour, le dévoûment aux dames, l’achèvement d’entreprises périlleuses pour l’amour d’elles. Il y a plus, tout autorise à présumer que cette chevalerie du graal n’était pas une pure idée, un simple rêve poétique des romanciers qui la peignirent. C’était, selon toute apparence, une allusion directe et formelle à l’institution de la milice des Templiers. Encore passé le milieu du douzième siècle, l’église avouait cette chevalerie pour la seule véritable, pour la chevalerie selon ses vues. Le témoignage de saint Bernard là-dessus est positif et remarquable. Le rapport de nom entre les templiers du graal et les autres est trop direct et trop frappant pour être insignifiant et accidentel. C’est une remarque qui a déjà été faite par des littérateurs allemands, et en particulier par M. de Hagen, et j’aurai par la suite plus d’une raison nouvelle à apporter à l’appui de cette conjecture historique. Je me borne à la donner ici comme une conjecture qui se présente d’elle-même à la suite de ce que j’ai dit de l’opposition de la chevalerie du graal avec cette chevalerie mondaine qui avait pour principe la galanterie et le culte des dames.

Cette fable romanesque du graal, inventée par les romanciers du continent, passa, comme toutes les autres fables chevaleresques, dans la Grande-Bretagne, où elle fut remaniée, modifiée et localisée par les romanciers anglo-normands. Donner une idée des altérations qu’elle subit, des développemens qu’elle prit dans ces énormes romans en prose du graal, de Lancelot-du-Lac, de Perceval, de Merlin l’enchanteur, serait une tâche proportionnée à la dimension colossale de ces mêmes romans, et par conséquent effrayante. Heureusement je n’ai besoin que de considérer ici, d’une manière très générale, l’esprit et la tendance morale de ces compositions. Or, tout ce que j’ai dit des premiers romans du graal est encore plus manifeste dans celles-ci. — On y trouve beaucoup plus de développemens religieux, plus d’exaltation mystique, plus de marques d’une influence toute sacerdotale. Enfin, l’idée, le plan d’une chevalerie opposée à la chevalerie mondaine y sont encore plus apparens et plus formels. Ils ressortent, pour ainsi dire, de tous les détails de la fiction. Les deux chevaleries rivales y sont constamment en regard et en opposition ; elles sont mises en lutte dans la quête du graal, objet commun de toutes les poursuites chevaleresques. Or voici en quels termes l’objet et l’issue de cette lutte sont énoncés dans un passage du roman du Graal, que je vais mettre en français moderne.

« Là où Dieu enverra le graal (c’est-à-dire dans la Grande-Bretagne), là seront manifestées les merveilles et les grandes prouesses des chevaliers de Jésus-Christ. Là seront découvertes les (vraies) chevaleries, et les chevaleries terrestres seront changées en célestes. »

C’est particulièrement dans le roman de Lancelot que l’on trouve les deux chevaleries rivales désignées par les dénominations de céleste et de terrestre, ou de terrienne et de célestienne, dans la langue du romancier. C’est pour être entaché d’amour, c’est pour avoir mis tous ses desirs et toutes ses pensées dans la reine Genièvre ; en somme, c’est pour être chevalier terrien, que Lancelot s’épuise en vain à la recherche du graal : la découverte du saint vase et de ses grands mystères est réservée à des chevaliers purs de tout péché, à des chevaliers célestiens. C’est en ces deux termes que se résument perpétuellement toutes les différences entre les deux chevaleries, et il était impossible d’en caractériser plus fortement l’opposition. Cette opposition est expliquée et développée de tant de manières et en tant d’endroits, que n’en pouvant citer plusieurs, j’éprouve quelque embarras à en citer un de préférence. Toutefois en voici un fort court qui peut tenir lieu de beaucoup d’autres, et dans lequel est décrite allégoriquement la lutte des deux chevaleries. Je ne ferai que moderniser un peu la diction de ce passage.

« L’autre jour, jour de la Pentecôte, les chevaliers terrestres et les chevaliers célestes commencèrent ensemble chevalerie : ils commencèrent à combattre les uns contre les autres. Les chevaliers qui sont en péché mortel, ce sont les chevaliers terrestres. Les vrais chevaliers, ce sont les chevaliers célestes, qui commencèrent la quête du saint graal. Les chevaliers terrestres, qui avaient des yeux et des cœurs terrestres, prirent des couvertures noires, c’est-à-dire qu’ils étaient couverts de péchés et de souillures. Les autres, qui étaient les chevaliers célestes, prirent des couvertures blanches, c’est-à-dire virginité et chasteté. »

Je ne crois pas avoir besoin d’insister davantage sur la démonstration de l’idée fondamentale de tous ces romans en prose du cycle du saint graal ; elle est évidemment et de tout point la même que celle des plus anciens romans de ce cycle, dont j’ai parlé d’abord. L’objet commun des uns et des autres est de célébrer une chevalerie opposée à la chevalerie libre et mondaine du siècle, une chevalerie religieuse, austère, chrétienne, telle que le clergé l’avait d’abord voulue, et la voulait encore.

Maintenant, les ecclésiastiques avaient-ils une part directe à la composition de ces romans ? C’est une question qui se présente assez naturellement, mais à laquelle il est difficile de répondre d’une manière positive. Ceux des auteurs de ces romans dont on sait, ou dont on peut soupçonner quelque chose, n’étaient ni des prêtres ni des moines. C’étaient des hommes du monde, des poètes romanciers, comme les autres, seulement d’un tour d’imagination plus religieux et plus mystique. Quelques-uns se donnent aussi pour ecclésiastiques, et entre autres l’auteur du Grand Graal en prose : il y a même des manuscrits de ce dernier roman qui portent sur leur titre l’indication d’avoir été composés par l’ordre de sainte église. On ne sait trop s’il faut prendre de pareilles indications au sérieux. Une seule chose est certaine, c’est qu’inspirées ou non par l’église, des compositions de ce genre allaient à des idées, à des vues, que l’église avait manifestées plus d’une fois, et au triomphe desquelles elle était intéressée.

Une autre question plus importante que la précédente, avec laquelle elle a d’ailleurs beaucoup de rapport, c’est celle de savoir quelle était la source, l’idée de cette fable du graal. Quelqu’un des romanciers qui l’exploitèrent en fut-il l’inventeur, ou bien l’idée première en fut-elle d’abord consignée dans quelque légende latine, d’où les romanciers l’auraient prise pour la développer et l’embellir chacun à sa manière ?

Il n’existe point de données précises pour répondre à cette question. Mais je serais très porté à supposer que les auteurs des premiers romans du graal en trouvèrent, en effet, le fond et le motif, dans quelque légende monacale qui se sera perdue depuis, ou peut-être dans quelque tradition populaire se rattachant à celles de l’arrivée de Lazare et de Madeleine à Marseille.
CINQUIÈME LEÇON.

ROMANS DE LA TABLE RONDE.


FORME, EXÉCUTION.

Après avoir considéré, d’une manière très générale, la matière, et, pour ainsi dire, le fond commun des romans de la Table ronde, il me reste à examiner de même ce qu’ils ont de commun quant à la forme.

Je vous ai déjà dit que tous ces romans, sans exception à moi connue, étaient écrits en petits vers de huit syllabes, rimés par couples ou paires, sans aucun égard à ce que l’on a, beaucoup plus tard, appelé rimes féminines ou masculines. L’emploi d’un tel mètre dans de grands ouvrages épiques d’un ton sérieux peut être regardé comme une innovation singulière qui en suppose et devait en entraîner plus d’une autre.

En effet, ce petit vers léger qui coule comme de lui-même, qui échappe, pour ainsi dire, au poète, est on ne peut plus favorable à des récits badins ou gracieux. Il va si bien à ces anciens contes auxquels on a donné le nom de fabliaux, que l’on est tenté de le croire inventé exprès pour eux. Mais ce n’est guère que par une espèce de tour de force que le poète peut donner à un long récit, dans cette sorte de vers, un peu de vigueur et de dignité. On est donc en droit d’attribuer l’emploi exclusif d’un tel mètre dans toute une famille de romans destinés aux classes les plus cultivées de la société, à une corruption prématurée du goût et du sentiment épiques. C’est un soupçon à l’appui duquel les observations ne manqueront pas.

Les débuts ou prologues des romans de la Table ronde sont curieux à rapprocher de ceux des romans carlovingiens : ils en diffèrent autant que possible. Rien de plus simple, de plus populaire, de plus épique que la formule initiale de ces derniers. C’est, comme nous l’avons vu, une sorte d’appel du rapsode au public, pour l’attirer autour de lui, en lui promettant la plus belle et la plus véridique histoire du monde. Rien de pareil dans les romans de la Table ronde. Le début de la plupart est tout lyrique : c’est une plus ou moins longue effusion des réflexions et des sentimens du romancier sur quelques lieux communs de morale chevaleresque, assez ordinairement sur la décadence de la chevalerie, et de toutes les belles choses que l’on suppose avoir existé dans les temps anciens.

Cette intervention directe et personnelle du poète dans ses récits annonce déjà, en lui, une sorte d’empressement vaniteux à s’en donner pour l’auteur. Les romanciers carlovingiens, dont la première prétention est de faire croire qu’ils ne chantent rien de leur invention ; qu’ils ne sont, en tout ce qu’ils disent, que les traducteurs populaires de chroniques et d’histoires précieuses, composées en latin, ne manquent jamais d’alléguer ces chroniques et ces histoires. Si belles qu’ils trouvent, sans doute, leurs fictions, ils se gardent bien de s’en avouer les auteurs : ce serait aller contre leur but. Toute manifestation de vanité littéraire de leur part serait une maladresse.

Il en est tout autrement avec les romanciers de la Table ronde ; ils ont l’air de compter assez sur le charme de leurs récits pour se dispenser de les donner pour historiques. Il est rare qu’ils allèguent des autorités, des témoignages en leur faveur ; et quand ils le font, c’est avec une gaucherie ou avec une témérité qui suffirait à elle seule pour provoquer l’incrédulité des plus naïfs. J’ai vu un roman dont l’auteur prétend avoir appris tout ce qu’il raconte de la bouche d’un chevalier de la cour d’Arthur, et je crois même un peu son parent.

Mais ce que je puis citer de plus hardi et de plus curieux en ce genre, c’est le prologue du grand roman du Graal en prose. Ce prologue est lui-même tout un roman, et un roman d’une certaine longueur, dans lequel l’auteur, parlant en son nom, sans toutefois se nommer, raconte par le menu comment ce livre, contenant l’histoire du graal, lui a été apporté tout fait du ciel par Jésus-Christ en personne. Et la chose n’est point rapportée sous forme de vision, de songe : c’est un événement réel, palpable, qu’il raconte et prétend avoir vu bien éveillé, et en pleine jouissance de ses sens et de sa raison. La fiction, d’ailleurs assez curieuse, est l’inspiration d’une imagination religieuse assez vive. Elle a même assez de rapport avec le début de l’Enfer du Dante, pour que l’on se demande si elle n’aurait pas été connue du poète florentin. Elle est trop longue pour que je puisse vous la faire connaître ; mais je cède à la tentation de vous en moderniser quelque peu un passage qui suffira pour vous donner une idée de l’exaltation mystique qui y règne d’un bout à l’autre. L’auteur raconte comment Jésus-Christ, lui étant apparu dans son sommeil, se nomme et se révèle à lui.

« Après cela, il me prit par la main, dit-il, et me donna un livre qui n’était pas plus grand, en tout sens, que la paume d’un homme. Quand il me l’eut donné, il me dit qu’il m’avait donné dedans si grande et si merveilleuse chose, que nul cœur mortel n’en pouvait connaître ni penser de plus grande. Il n’y aura plus en toi de doute dont tu ne sois éclairci par ce livre : il renferme des secrets que nul homme ne doit voir, s’il n’est auparavant purgé par vraie confession ; car je l’ai moi-même écrit de ma main ; et la manière dont il doit être lu et dit, c’est comme par langue de cœur, sans aide de bouche ni de parole. Et si ne pourrait-il en langue mortelle être expliqué, sans que les quatre élémens en fussent bouleversés. Le ciel en ploierait, l’air en serait troublé, la terre en branlerait, et l’eau en changerait sa couleur.

« Il y a dans ce livre tout ce que je dis et plus encore, et nul homme n’y regardera avec foi qu’il n’y trouve le bien de son âme et de son corps ; et si chagrin soit-il en y regardant, il sera à l’instant rempli de la plus grande joie qu’un cœur puisse imaginer ; et quelque péché qu’il ait commis en ce monde, il ne mourra point de mort subite. Ce livre est la vie de la vie. »

Toute créature humaine un peu modeste à qui un pareil livre aurait été présenté par Dieu en personne, aurait, selon toute apparence, un peu hésité à l’ouvrir, et ne l’aurait ouvert qu’avec respect et tremblement. Notre auteur n’y fait pas tant de façons ; il ouvre le livre au plus vite, y trouve d’abord maintes choses qui lui sont personnelles, et puis, passant plus avant, il y aperçoit ce titre : Ici commence du saint graal.

D’après un tel exemple, il vous paraîtra sans doute que les romanciers de la Table ronde ne se piquaient guère de passer pour de simples copistes de chroniques sur des sujets connus, ou qu’ils supposaient à leurs lecteurs une loi historique bien large.

Sans parler des romans de la Table ronde en prose, dont le moindre remplirait huit à dix gros volumes in-8o, ceux en vers qui, avec toute vraisemblance, peuvent passer pour les plus anciens du genre, sont des compositions d’une étendue considérable. Le Perceval allemand a près de vingt-cinq mille vers, et celui de Chrétien de Troyes en a probablement davantage. Le Tristan allemand de Godefroi de Strasbourg passe vingt-trois mille vers.

Il n’est pas étonnant de voir parfois des poèmes si longs commencés par un auteur et achevés par un autre. Le Perceval de Chrétien de Troyes fut terminé par un trouvère nommé Manessier. Ce fut un minnesinger, du nom d’Ulrich de Turheim, qui ajouta au Tristan de Godefroi de Strasbourg près de quatre mille vers, qui y manquaient pour que l’ouvrage fût complet.

Ces suites pouvaient bien quelquefois être de l’invention du continuateur qui, dans ce cas, asservissait son imagination au plan et à l’idée d’un autre. Mais, en général, le continuateur n’inventait pas cette fin qu’il ajoutait à un roman incomplet ; il en tirait le fond, la substance de quelque autre roman sur le même sujet, qu’il se bornait à paraphraser ou à traduire.

Il suit de là que les sujets des romans de la Table ronde, aussi bien que ceux des romans carlovingiens, étaient traités successivement par différens romanciers. — Chacun de ces romanciers y mettait, sans doute, un peu du sien, mais seulement, à ce qu’il paraît, dans les accessoires et dans les détails. Le roman restait le même quant au fond, et le second romancier respectait et consacrait, en quelque manière, la création du premier. Nous avons vu qu’il en était tout autrement dans les diverses façons des romans carlovingiens : le romancier qui traitait de nouveau un sujet de roman déjà traité, le traitait d’une manière toute nouvelle, et ne manquait pas d’accuser son devancier d’inexactitude ou de fausseté. C’était une conséquence naturelle de la prétention qu’avaient tous les romanciers de cette classe de passer pour des copistes d’historiens véridiques. Les romanciers de la Table ronde, qui avaient moins de prétention aux apparences de la véracité, n’avaient pas non plus les mêmes motifs de répudier les fictions de leurs devanciers, ni de les discréditer.

Une autre différence plus importante encore entre les romans d’Arthur et les romans carlovingiens, est celle qui concerne l’origine et les élémens primitifs des uns et des autres. Je crois avoir assez nettement indiqué ailleurs comment l’épopée carlovingienne, partant de chants populaires historiques, simples et courts, s’amplifia et se compliqua par degrés jusqu’à des compositions de vingt ou trente mille vers. Il n’en fut point de même dans les épopées du cycle d’Arthur.

Il est bien vrai, et je viens de l’observer tout-à-l’heure, que plusieurs sujets de la Table ronde furent traités successivement plusieurs fois, et à chaque fois amplifiés et rendus plus complexes. Mais tout me porte à croire que les romans de cette classe, dans leur état le plus simple, ou, si l’on veut, le plus grossier, ne furent jamais de vrais chants populaires. Ils ne remontent pas si haut ; ils n’atteignent pas cet élément naturel et primitif de la plus ancienne épopée. Les premières compositions de cette classe durent être des compositions déjà assez développées et raffinées, l’œuvre de poètes de profession, de troubadours ou de trouvères plus ou moins cultivés. Le fond n’en était pas, comme celui des premiers romans carlovingiens, emprunté à une poésie antérieure toute populaire.

J’ai parlé, avec un certain détail, de cette singularité de divers manuscrits de romans du cycle carlovingien, qui donnent le texte de ces romans entremêlé de fragmens plus ou moins nombreux d’autres romans sur les mêmes sujets. Je n’ai rien observé de semblable dans aucun des romans de la Table ronde. — Les manuscrits qui contiennent ces romans en donnent le texte de suite, sans interpolation d’aucune espèce, sans mélange d’aucun fragment étranger, de rien qui puisse être soupçonné de provenir d’une autre composition sur le même argument. Ainsi chaque manuscrit d’un roman de cette classe nous le présente tel qu’il a pu sortir des mains de l’auteur, tel que l’auteur l’aurait copié, s’il l’eût copié lui-même. À raison de cette circonstance, le texte des romans de la Table ronde serait, en général, beaucoup plus facile à publier que celui de tel roman carlovingien, où, entre plusieurs versions d’un seul et même morceau qu’il est impossible d’attribuer au même auteur, on éprouve à chaque instant la difficulté de décider lesquelles de ces versions forment la véritable suite de l’ouvrage.

Maintenant, une question curieuse qui se présente naturellement à la suite des observations précédentes, c’est de savoir quel était le mode ordinaire de publication des romans de la Table ronde ; étaient-ils destinés à être chantés, comme les romans carlovingiens, ou bien y a-t-il plus d’apparence qu’ils fussent faits pour être lus ?

Rien d’abord dans le texte de ces romans n’indique, même de la manière la plus vague et la plus indirecte, qu’ils fussent faits pour être chantés, pour circuler au moyen du chant. Je ne puis affirmer, ne l’ayant pas observé avec assez d’exactitude, que ces romans de la Table ronde ne fussent jamais, comme ceux du cycle carlovingien, désignés par la dénomination spéciale et caractéristique de chanson ; mais je pense que s’ils l’étaient quelquefois, c’était d’une manière impropre, et comme par exception. Plusieurs de ceux que j’ai vus sont qualifiés par leur propres auteurs du titre de contes, ou de celui plus vague encore de roman ; et je ne puis guère supposer que ce titre leur fût donné au hasard, ou comme l’équivalent de celui de chanson ; et il est beaucoup plus probable que c’était à dessein, et pour les distinguer des romans carlovingiens, qu’on leur donnait quelquefois au moins un autre nom qu’à ces derniers.

Ces raisons seules suffiraient pour me faire douter que les romans épiques du cycle de la Table ronde aient été composés pour être chantés et l’aient jamais été. Mais ce qui achève de me convaincre là-dessus, c’est leur énorme longueur. Il n’y a pas moyen de se figurer des ouvrages d’une telle dimension circulant par la voie du chant, ni faits pour ce genre de publication. Tout oblige à croire qu’ils étaient composés pour être lus, et par conséquent destinés à la haute classe de la société, la seule où il pût y avoir des lecteurs. Il n’y avait encore à cette époque, pour la masse du peuple, d’autre poésie que celle chantée dans les rues et sur les places des villes, par les jongleurs poétiques.

Il paraît toutefois que l’on détachait de ces grands romans des passages particuliers plus frappans ou plus touchans que les autres, et qu’on les arrangeait en forme de chants populaires.

Nous savons du moins qu’il y eut de bonne heure, en Italie et en Espagne, de petits chants épiques, dont le sujet était tiré des romans de la Table ronde. Les chants italiens, n’ayant jamais été recueillis par écrit, ont péri depuis des siècles. Quelques-uns de ceux des Espagnols subsistent encore, sous la forme de romances, dans les recueils de ce genre, publiés au xvie siècle et depuis. Il est très probable qu’il y eut des chants analogues à ceux-là dans les différentes contrées de la France, où avaient été composés les premiers romans de la Table ronde et les plus célèbres.

Mais, en dépit de quelques chants détachés, tirés de ces romans, tout porte à croire que le sujet n’en fut jamais aussi populaire que celui des romans carlovingiens. Ils n’avaient pas, comme ceux-ci, une base, un point d’appui, dans les traditions nationales généralement répandues, traditions par elles-mêmes pleines d’intérêt et de poésie, et qui pouvaient, au besoin et jusqu’à un certain point, tenir lieu de génie au romancier qui les exploitait.

Ainsi donc, soit quant à l’argument et à la matière, soit quant à la destination et au mode de circulation, il y a toute apparence que les romans du cycle d’Arthur étaient moins populaires que ceux du cycle carlovingien. Or, il n’y a aucun doute que de ces différences fondamentales n’en résultassent d’autres dans le ton, dans le style, dans tout ce qui a rapport aux détails et au caractère de l’exécution poétique.

De ce qu’ils étaient moins faits pour être entendus que pour être lus, et lus par les personnes les plus cultivées de la société, il est évident qu’ils comportaient à un plus haut degré les recherches, les raffinemens de l’art en général, et le développement de tout ce qu’il pouvait y avoir d’individualité dans le génie des romanciers. Les finesses, les subtilités de diction et de pensée, les détails ingénieux, qui, à coup sûr, auraient été perdus pour un auditoire formé au hasard dans la rue ou sur la place publique, avaient toutes les chances possibles d’être appréciés par des lecteurs qui lisaient et relisaient à loisir, par des personnes d’un goût raffiné, qui se piquaient de sentir plus délicatement que la multitude.

De là la grande différence de style, de manière et de ton, qu’il est facile d’observer entre les romans de la Table ronde et les romans carlovingiens. Autant la narration de ceux-ci est généralement concise, brusque, sévère et vraiment épique, dégagée de tout mélange des sentimens personnels du poète, autant la narration des autres est détaillée, développée, entremêlée de traits lyriques qui la suspendent, la gênent, et auxquels on sent un poète qui raconte moins pour raconter, que pour faire remarquer la manière dont il raconte.

Des exemples peuvent être nécessaires pour faire mieux sentir ce que je veux dire, et j’en citerai ici quelques-uns. Dans un roman de Chrétien de Troyes, intitulé Alexandre, et qui, sans être précisément de la Table ronde, est tout-à-fait dans le style de ceux-ci, j’ai noté un passage qui m’a paru très propre à donner une idée du ton et du caractère de la narration de ces romans. Je vous le citerai donc textuellement et sans défiance, bien que le sujet en soit un peu hasardeux. — Voici de quoi il s’agit :

Une princesse, dont j’ai oublié le nom, la fille d’un empereur, doit épouser je ne sais quel autre empereur, dont elle aime éperdument le neveu : aussi sa désolation est-elle grande. Elle pâlit, maigrit et se désespère à l’approche d’un malheur qu’elle ne peut empêcher. La nourrice de la princesse, qui l’aime tendrement et qui souffre de la voir ainsi dépérir d’un chagrin caché, lui en demande la cause avec tant d’instances, qu’elle en obtient la confidence complète.

Tessala (ainsi se nomme cette nourrice) est une habile magicienne : elle rassure la princesse et lui propose un expédient, grâce auquel son inévitable mariage n’aura, pour elle, aucune des conséquences qu’elle redoute. Elle sait composer un breuvage magique d’une singulière vertu. Tout homme qui en a bu ne peut se trouver à côté de la femme qu’il aime, sans s’endormir aussitôt d’un sommeil irrésistible, durant lequel il éprouve en rêve les mêmes désirs et les mêmes sensations qu’il éprouverait éveillé. Moyennant cette assurance, la princesse consent à épouser l’empereur. Le mariage se conclut, la noce se célèbre, et le moment vient de faire l’épreuve du magique breuvage. L’empereur, qui l’a trouvé délicieux, en a bu largement, sans se douter de ce qu’il faisait. — Ici va parler Chrétien de Troyes, et je le laisse parler sa langue, sauf à en expliquer les mots les plus obscurs :

« Quant ore fu daler jesir (se coucher),
« L’empereur si com il duit (il dût),
« Avec sa femme vint la nuit.
« Si com il duit ai-je menti,
« Qu’il ne la toucha, ne senti ;

« Mais en un lit jurent ensemble ;
« Et la belle dès premier (d’abord) tremble,
« Et molt se doute (craint) et molt s’esmaie (se trouble)
« Que la poison ne soit veraie (vraie, efficace) ;
« Ma ele l’a si (tellement) enchanté,
« Qu’il jamais n’aura volonté
« D’ele ni d’autre, s’il ne dort,
« Mais lors en aura tel déport (plaisir),
« Come on peut en songeant avoir,
» Et si tiendra le songe à voir (pour vrai).
« .............
« Il dort, et songe et veiller cuide (pensé),
« S’est en grand poine (fatigue) et en estude
« De la princesse losangier (louer, caresser).
« .............
« Et il tant maintenant l’appele :
« Molt soavet (très doucement), ma douce mie
« Tenir la cuide n’en tient mie ;
« Mais de néant est en grand aise,
« Néant embrasse, néant baise,
« Néant tient et néant accolle,
« Néant voit à néant parole,
« A néant tauce (querelle), a néant luite.
« Molt fu bien la poison confite ;
« S’ainsi le travaille et demaine,
« De néant est en molt grand’peine
« Que de voir cuide, et si s’en prise
« Qu’il ait la forteresse prise :
« Ainsi le cuide, ainsi le croit,
« Et de néant lasse et recroit (se fatigue). »

Ces vers paraîtront très remarquables, si l’on considère qu’ils sont du commencement du treizième siècle, ou peut-être même de la fin du douzième. Le fond en est ingénieux et le tour agréable ; mais cette complaisance du poète à tourner et retourner en tous sens dans son imagination, à paraphraser mollement et subtilement une fiction un peu scabreuse, prouvent clairement combien, dès une époque si reculée, le style épique avait perdu de sa simplicité et de sa gravité premières dans les romans de la Table ronde et dans tous ceux du même genre. Cette même idée, qui paraît avoir préoccupé si vivement l’imagination de Chrétien de Troyes, je me souviens de l’avoir rencontrée dans un roman carlovingien, et je regrette de n’avoir pas noté le passage, pour l’opposer à celui que je viens de citer ; mais je me souviens que la fiction dont il s’agit y était rendue franchement, simplement, et en un petit nombre de vers, qui ne présentaient aucun vestige de la recherche, ni de la molle curiosité qui règnent dans ceux de Chrétien.

La recherche et la mollesse à part, un des caractères des romans de la Table ronde, c’est un goût exagéré et pédantesque pour les détails dans la peinture des sentimens, des situations, des caractères, et en général dans toute leur partie descriptive. Ce mauvais goût, excès opposé à la sécheresse de la vieille épopée carlovingienne, est surtout sensible dans ces énormes romans de la Table ronde en prose, où il se trouve on ne peut pas plus au large. — Pour en donner une idée, je citerai quelques traits d’un portrait de Lancelot-du-Lac dans le roman de ce nom.

« Lancelot fu de moult belle charneure (carnation), ni bien blanc, ni bien brun, mais entremêlé d’un et d’autre, ainsi que l’on peut bien cette semblance dire clair-brunet. Il eut le viaire (visage) enluminé de naturelle couleur vermeille, tellement par mesure et par raison que visiblement Dieu y avoit mis de compagnie la blancheur et la bruneur, de telle sorte que la blancheur n’étoit éteinte ni empirée par la bruneur, ni la bruneur par la blancheur ; ainsi étoit l’une tempérée par l’autre, et la vermeille couleur qui enluminoit les autres couleurs, entre-mêlée, de sorte que rien n’y avoit trop blanc, ni trop brun, ni trop vermeil, mais également y avoit des trois ensemble. »

Voilà pour le teint seulement. Vous pouvez vous figurer par cet échantillon la dimension totale du portrait. Et savez-vous quel âge avait Lancelot quand le romancier le peignait avec cette prolixité si précieuse et si maniérée ? Il avait trois ans. Il y a de quoi trembler de le voir devenir un homme.

Ces divers exemples montrent clairement à quel point le style épique des romans de la Table ronde se ressentait de l’influence du style lyrique : c’était en effet de ce dernier qu’avaient passé dans l’autre ce goût de détails maniérés, cette habitude du poète d’intervenir par ses réflexions, ou par le tableau de ses émotions personnelles, dans les actes de ses personnages ; cette tendance irrésistible à développer et à raffiner outre mesure les sentimens de l’amour chevaleresque, à adopter servilement, dans la narration épique, les expressions les plus prétentieuses des chants d’amour, ces expressions qui ne pouvaient avoir de grâce ou d’excuse que comme un effort du poète, pour rendre ses propres sentimens, des sentimens dont il était plein, et qu’il avait intérêt à exprimer avec énergie. Je ne me rappelle plus quel troubadour, parlant des larmes que l’amour fait verser, s’avisa de les appeler l’eau du cœur. Les romanciers de la Table ronde trouvèrent cela si beau, qu’ils ne manquèrent pas de s’en emparer. J’ai vu cette expression dans un des grands romans en prose, je crois dans celui de Lancelot.

Je ne veux pas dire que ces raffinemens lyriques du style épique des romans de la Table ronde n’eussent pas, en certains cas, de la grâce et de l’agrément. Je les note ici plus en historien qu’en critique, et les note surtout pour en marquer l’opposition avec le ton ordinaire des romans carlovingiens, pour indiquer comme un phénomène assez frappant la rapidité avec laquelle le goût poétique avait passé d’une rudesse extrême aux prétentions d’une époque de mollesse et de recherche.

Ce sont là les observations les plus générales que j’aie trouvées à faire sur la forme, le caractère et l’esprit des romans d’Arthur. Il me reste maintenant à dire quelques mots des cycles particuliers que plusieurs de ces romans semblent former dans le cycle général, qui les comprend tous.

D’après une distinction que j’ai déjà établie, ce cycle général se subdivise d’abord en deux, l’un comprenant tous les romans où l’histoire du saint graal entre pour quelque chose, l’autre tous ceux où, quel qu’en soit d’ailleurs l’argument, il n’est pas question de cette histoire. Du reste, comme il n’y a aucun doute qu’il ne nous manque aujourd’hui une multitude d’ouvrages de l’un et de l’autre de ces cycles particuliers, il ne faut pas s’attendre à y trouver une suite bien établie d’événemens ou de personnages. Il n’y a d’ailleurs pas beaucoup d’apparence que les romanciers de cette classe, qui ajoutaient sans cesse de nouvelles fictions à celles déjà en vogue, missent beaucoup de scrupule à se conformer aux données de leurs devanciers. Il suffisait, pour ainsi dire, que le nom du roi Arthur se trouvât dans un roman, pour que ce roman fût classé parmi ceux de la Table ronde.

Quant au costume, à la géographie, à la filiation des personnages, toutes choses dont l’observance aurait peu coûté aux romanciers et aurait donné à leurs diverses productions un air de famille qui en aurait fait un vrai cycle, il y a plusieurs romans où l’on n’en trouve pas de vestige, et ce n’est qu’en prenant ce nom de cycle dans une signification très vague et très large, qu’on peut l’appliquer à des compositions dont plusieurs, sans le moindre rapport entre elles, ont été conçues et exécutées, à part l’une de l’autre, par des auteurs qui se piquaient peu de respecter les données bretonnes dans lesquelles s’étaient enfermés leurs devanciers. J’aurai à parler de divers romans de la Table ronde, dont le théâtre, autant qu’il est possible de le déterminer, est évidemment hors de la Grande-Bretagne, dans les parties méridionales de la France, et où il n’y a de breton que trois ou quatre noms propres dépaysés.

Toutes les scènes principales du plus ancien roman de Perceval se passent, comme nous verrons, dans les Pyrénées, et sont tout-à-fait étrangères à la Grande-Bretagne. L’absence de données historiques dans tous ces romans de la Table ronde est une des raisons du peu de connexion qu’il y a entre les uns et les autres.

Du reste, ce sont ceux de ces romans où il est question du saint graal, qui approchent le plus de ce que l’on peut appeler convenablement un cycle, et les seuls relativement auxquels il y ait lieu de faire, à ce sujet, quelques observations. Ce cycle particulier est, pour ainsi dire, double. Dans l’un, indubitablement le plus ancien, c’est la Gaule et la Gaule méridionale qui est le théâtre des aventures chevaleresques et des merveilles auxquelles donne lieu la présence du saint vase sur la terre. — Dans l’autre, c’est à la Grande-Bretagne qu’est apporté le graal, et c’est là qu’il devient l’objet des quêtes de la chevalerie errante.

J’ai déjà parlé des énormes romans en prose, dans lesquels il s’agit de ces quêtes ; mais c’est ici le cas d’en dire quelques mots de plus. Ces romans, au nombre de quatre, sont ceux du Graal proprement dit, de Merlin l’enchanteur, de Lancelot-du-Lac et de Tristan. — Non-seulement ces quatre romans, pris ensemble, forment par leur réunion un cycle que l’on pourrait nommer le cycle du graal breton ; mais chacun d’eux, pris à part, fait à lui seul une espèce de cycle qui les comprend tous. Cela est surtout vrai des trois premiers, dans chacun desquels sont résumées et fondues les fables qui font le sujet particulier des deux autres. Ainsi, par exemple, l’histoire du graal embrasse sommairement celle de Lancelot-du-Lac et d’autres chevaliers de la Table ronde. — De son côté, le roman de Lancelot reprend et donne de nouveau toutes les principales circonstances de l’histoire du graal, pour y rattacher une partie des aventures du héros et de plusieurs autres chevaliers. — En somme, chacune de ces compositions est une énorme épopée, dans laquelle sont coordonnées, entrelacées et comme fondues les unes dans les autres plusieurs épopées distinctes, et des épopées déjà considérables, déjà très développées. — Ainsi, tout comme il y avait des épopées chevaleresques qui étaient le développement ou l’amalgame de chants épiques populaires peu étendus, il en existait d’autres qui avaient pour élémens de véritables épopées, volumineuses et complexes.

C’est un phénomène remarquable dans l’histoire de la poésie épique, que cette disposition, cette tendance constante du goût populaire à amalgamer, à lier en une seule et même composition le plus possible de compositions diverses. Cette disposition persiste, chez un peuple, tant que la poésie conserve un reste de vie, tant qu’elle s’y transmet par la tradition, et qu’elle y circule à l’aide du chant ou des récitations publiques. Elle cesse partout où la poésie est une fois fixée dans les livres, et n’agit plus que par la lecture. Cette dernière époque est, pour ainsi dire, celle de la propriété poétique, celle où chaque poète prétend à une existence, à une gloire personnelles, et où la poésie cesse d’être une espèce de trésor commun, dont le peuple jouit et dispose à sa manière, sans s’inquiéter des individus qui le lui ont fait.

Le roman carlovingien de Guillaume-au-Court-Nez nous avait déjà offert un premier exemple de ce mode de composition, ou, pour mieux dire, de surcomposition épique. Les grands romans en prose du graal en sont d’autres exemples bien mieux caractérisés, et ces divers exemples ne sont pas les seuls qu’offre l’histoire générale de l’épopée. D’après ce que j’ai dit ailleurs du Shah-Namèh de Ferdousi, il est manifeste que cet immense poème peut être regardé de même comme l’amalgame ou le rapprochement dans un ordre chronologique de diverses autres narrations, dont plusieurs furent primitivement des épopées à part. — Les extraits du Mahabharat porteraient à penser que quelques-unes des parties épisodiques de cette épopée gigantesque furent de même d’assez grandes épopées, d’abord isolées.

Je n’insiste pas davantage sur ces aperçus, je les propose et les donne à vérifier aux jeunes littérateurs, qui porteront dans l’étude des monumens épiques du moyen âge des vues élevées et philosophiques, et auxquels il sera donné de mettre en évidence, dans ces curieuses productions, les côtés par lesquels elles peuvent plaire encore, ou fournir des données nouvelles à l’histoire de la poésie.

Maintenant, messieurs, si je rapproche les diverses considérations générales que je viens de vous soumettre sur les romans du cycle breton, de celles que je vous ai déjà soumises sur ceux du cycle carlovingien, il est facile de s’assurer que la distinction à faire entre les uns et les autres n’est pas une distinction purement nominale, accidentelle et superficielle, mais une distinction réelle, profonde et constante, tant pour le fond et le sujet que pour les formes.

Les romans des deux cycles sont également l’expression des mœurs et des idées de la chevalerie, mais de la chevalerie prise à deux diverses périodes de sa durée. Les romans carlovingiens représentent la chevalerie encore dans sa nouveauté, encore indécise et vague dans ses formes, austère, plus religieuse que galante, ne songeant pas encore à faire de l’amour le culte des dames ni le principe des actions guerrières, ou du moins n’y songeant que passagèrement et comme par exception. Aussi dans ces romans, les mœurs chevaleresques sont-elles encore fortement empreintes de la barbarie antérieure, dont la chevalerie n’était au fond qu’une réforme, qu’un correctif.

Les romans du cycle breton sont, au contraire, le tableau de la chevalerie prise à son plus haut degré de développement et d’exaltation, de la chevalerie errante et amoureuse, avec tous ses raffinemens, toutes ses conventions et toutes les exagérations de son point d’honneur. Quand l’Arioste dit, au début de son Roland furieux, qu’il chante les dames et les chevaliers, l’amour et les armes, les courtoisies et les entreprises hardies, il ne fait guère que traduire à son insu la formule de début de plusieurs romans de la Table ronde, qu’il n’avait probablement jamais vus, et dont les auteurs déclarent qu’ils vont faire de beaux récits de sens et de chevalerie, de valeur et de courtoisie, de prouesses et d’aventures étranges et terribles.

Les fictions carlovingiennes se rattachent à des faits historiques, non-seulement réels, mais importans ; d’un intérêt vraiment national et populaire, et dont la tradition persistait encore parmi la masse des diverses populations de la France aux xiie et xiiie siècles. Nul doute que ces fictions, à force d’être remaniées et surchargées, n’aient fini par s’éloigner de plus en plus des traditions populaires, qui en étaient la base, et par fausser ces traditions elles-mêmes. Toutefois il est peu de romans carlovingiens au fond desquels on ne trouve encore quelque fait réel, qui en est comme le noyau. Il y a plus : il y a lieu de soupçonner que diverses particularités, que personne n’a songé à distinguer des fables où elles sont comme jetées et perdues, sont des particularités historiques, omises par les chroniques.

Enfin si fabuleux, si monstrueusement fabuleux que soient tous ces romans carlovingiens, je n’hésite pas à dire qu’il en est cependant quelques-uns qui, quant au sentiment général des faits, et comme expression des émotions contemporaines, sont plus vrais que les chroniques, et dans ce sens du moins, je crois pouvoir les qualifier d’historiques.

Quant aux fictions de la Table ronde, non-seulement elles ne se rattachent pas à des faits réels : elles n’ont aucun caractère de nationalité. Les chevaliers errans sont les plus indépendans, on pourrait dire les plus égoïstes de tous les héros épiques. Toujours perdus dans les forêts, dans les déserts, dans les lieux sauvages, les seuls qui promettent des aventures étranges et périlleuses, ils n’agissent jamais que d’après leur inspiration et pour leur gloire personnelles. Toute la vérité qu’il peut y avoir dans des tableaux de ce genre, c’est celle des mœurs et des idées qui sont peintes. Sous ce rapport et par opposition aux romans carlovingiens, on peut dire des fables de la Table ronde, qu’elles sont purement idéales.

Pour ce qui est de l’ancienneté, je crois avoir montré clairement que les romans carlovingiens ont dû précéder de beaucoup ceux du cycle breton et renferment à-la-fois et plus de vestiges et des vestiges plus marqués de l’état primitif de l’épopée romanesque.

Enfin je crois avoir démontré que les différences de ton et de style qui existent entre les deux classes de romans sont constantes, tranchées et caractéristiques, comme celles qui tiennent au sujet même, et dont elles sont une conséquence naturelle. J’ai fait voir que la popularité, que l’austère et rude simplicité de l’épopée primitive s’est beaucoup mieux maintenue dans l’épopée carlovingienne que dans l’autre.

  1. Voyez la livraison du 1er septembre.