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Histoire de la Commune de Paris/B2

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Chapman et Hall (p. 226-277).


CHAPITRE II.

la bataille.

Depuis le 19 mars, deux armées campées l’une à Versailles, l’autre à Paris, étaient en présence.

La première des deux, celle du gouvernement réactionnaire de Versailles, comptait dans ses rangs tout ce que la France a de soldats hostiles à la Révolution et ennemis du peuple. Elle était composée du ban et de l’arrière ban de tous les éléments militaires les plus réactionnaires : des anciens gardes municipaux de la monarchie, transformés par l’Empire en gardiens de Paris, et par le gouvernement de la défense nationale en gardes républicains ; de plusieurs régiments de gendarmes de province, complices des auteurs du guet-apens du Deux-décembre 1851 ; de tous les ex-sergents de ville de l’Empire, bravi corses, assommeurs et égorgeurs du peuple depuis vingt ans, transformés en gardiens de la paix par le gouvernement du Quatre-septembre ; des chouans, des Vendéens et des zouaves pontificaux de Charette ; des volontaires royalistes et catholiques, des gardes mobiles des départements ; des marins et des soldats de marine, Bretons grossiers et fanatiques ; des turcos à demi sauvages ; de quelques régiments de ligne forcés de marcher au milieu de ces hordes réactionnaires, et d’un corps de cavalerie sous les ordres du marquis de Galifet, ancien familier des Tuileries, officier féroce et sanguinaire ; plein de courage lorsqu’il s’agit d’égorger des femmes, des enfants, des prisonniers désarmés et enchaînés, mais lâche devant l’ennemi étranger, envahisseur de la patrie. Ce condottiere de salons, soldat d’antichambre, coureur d’alcôves, était nouvellement arrivé d’Allemagne, où les Prussiens l’avaient conduit prisonnier après les honteuses défaites de Sedan et de Metz. Tout ce ramassis d’anciens soldats de l’Empire corrompus et abrutis, de gendarmes grossiers, de policiers assassins, de bravi féroces, de mercenaires dégradés, de Bretons royalistes, de Vendéens catholiques, de chouans fanatiques, était commandé par des généraux traîtres, félons du Deux-décembre ; parmi lesquels se distinguaient les Vinoy, les Ducrot, les Galifet, les l’Admirault ; des officiers royalistes comme Cissey, Daurelle, Besson, etc. ; des chefs de bandes comme Charette. Tous étaient placés sous le commandement en chef d’un maréchal d’Empire, MacMahon, qui s’était montré aussi incapable que couard à Sedan ; auteur principal, après l’homme sinistre de décembre, de tous nos maux, de nos défaites, de l’invasion, de nos ruines, de nos misères, de notre abaissement et de notre honte. Voilà quelle était, au grand complet, l’armée de Versailles.

Les dépêches de cette ville du premier avril disaient :

“ Toutes les mesures sont prises pour mettre Versailles à l’abri d’un coup de main. Des troupes fraîches arrivent tous les jours. On est sur le point de former de nouveaux camps près de Porchefontaine et de Villeneuve-l’Étang. Trois bataillons de la légion étrangère sont arrivés ici, venant de Besançon. Les troupes qui sont en ce moment à Versailles se composent de huit divisions d’infanterie et de trois de cavalerie.

“ Le gouvernement a eu soin de renvoyer dans les provinces tous les soldats dont il n’était pas sûr. Hier matin, plusieurs émissaires venus de Paris, dans le but de gagner des adhérents à la cause du Comité Central parmi les soldats, ont été arrêtés.

“ Beaucoup de soldats ex-prisonniers en Allemagne viennent continuellement grossir les rangs de l’armée de Versailles. ”

L’armée de Paris formait un contraste complet et frappant avec celle que nous venons de décrire : elle se composait de toute cette héroïque garde nationale de Paris, qui avait défendu la capitale pendant six mois de siège, lutté avec tant de persévérance, de courage et d’intrépidité contre la formidable armée prussienne. Elle comptait dans ses rangs toute cette admirable population parisienne ; comprenant ce que la France a de plus intelligent, de plus énergique, de plus courageux, de plus dévoué et de plus héroïque.

Elle avait à la tête de ses bataillons les chefs républicains les plus dévoués et les plus populaires, choisis et nommés par elle ; et elle était commandée par de jeunes généraux-citoyens, qui avaient gagné leurs grades en quelques mois en marchant à sa tête contre l’ennemi, et dont la plupart avaient été les principaux auteurs de la Révolution du 18 mars. Les plus connus d’entre eux étaient les généraux Flourens, Duval, Bergeret et Eudes.

La première de ces deux armées était au service de la réaction monarchique et cléricale la plus arriérée, la plus rétrograde, que l’on ait encore vue en France, ne rêvant que la restauration du trône, de l’autel et des institutions monarchiques d’avant quatre-vingt-neuf ; voulant non-seulement rétablir la royauté de droit divin, la prépondérance du catholicisme comme religion d’État, mais encore détruire tout ce qui restait dans le domaine économique des conquêtes de la révolution française. Le peu de liberté, de franchises et de droits dont jouissait la classe ouvrière étaient menacés par elle. La petite bourgeoisie et les prolétaires parisiens savaient parfaitement que, si le gouvernement de Versailles, qui avait fui de Paris le 18 mars, rentrait en vainqueur dans la capitale, ce serait pour les replacer, plus durement que jamais, sous le triple joug de la royauté, du clergé, de l’exploitation et du monopole propriétaire et capitaliste.

La seconde de ces armées, c’est-à-dire la garde nationale de la capitale, était fermement résolue à résister à outrance contre cette restauration d’un passé dont elle ne voulait à aucun prix, et à combattre jusqu’à la dernière extrémité, jusqu’à la mort, jusqu’à son massacre, jusqu’à son anéantissement s’il le fallait, pour la défense et la conservation de la République menacée par la majorité réactionnaire de l’assemblée de Versailles.

Elle voulait l’indépendance, la liberté, l’autonomie de Paris et de toutes les autres communes de France. Paris libre dans la France libre. Elle voulait assurer le triomphe de tous les droits de l’homme et du citoyen. Et avant tout, elle réclamait, elle exigeait pour ce dernier, le premier, le plus juste, le plus utile, le plus indispensable, le plus primordial et le plus contesté de tous ses droits ; celui qu’il n’a encore jamais possédé jusqu’à ce jour : le droit intégral, absolu, complet, à tout le produit de son travail, sans qu’il lui en soit distrait la plus faible partie, la moindre parcelle.

Le peuple de Paris en armes allait donc combattre avant tout et surtout pour l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, pour la destruction de tous les privilèges, de tous les monopoles, de tous les despotismes et de toutes les tyrannies économiques, politiques et religieuses ; pour la suppression du prolétariat, de la misère et du paupérisme ; en un mot pour l’émancipation complète, radicale, absolue de tous les travailleurs.

Voilà quels étaient les deux buts diamétralement opposés pour lesquels allaient se battre les deux armées de Versailles et de Paris, qui étaient maintenant en présence et que le moindre conflit ou le plus léger incident pouvait mettre aux prises.

Versailles était le pôle de l’iniquité et Paris celui de la justice.

Nous verrons un peu plus loin comment se dégagea de ces deux éléments contraires l’effroyable tempête que nous allons décrire.

Mais expliquons avant, quelle était la situation de ces deux armées à la fin de mars.

Les troupes communalistes et les troupes de Versailles sont là face à face, et peuvent se braver des avant-postes. Pendant qu’à Paris chaque barricade s’effondre au souffle des pacifications, au dehors des bastions l’on vit sur le pied de guerre. Les forts de la rive gauche, ainsi que la redoute des Hautes-Bruyères, sont occupés chacun par trois bataillons de milice civique, dont le service hors Paris est en moyenne de six fois vingt-quatre heures. Les forts sont munis de pièces d’artillerie, accompagnées de tout ce qu’exige ce service : personnel et munitions, y compris les obusiers. Depuis la barrière Fontainebleau jusqu’au Bas-Meudon, les différentes portes sont protégées par quatre canons, dont la gueule est tournée vers l’extérieur de Paris.

Des sorties et des reconnaissances se renouvellent tous les jours et toutes les nuits, et plusieurs bataillons, organisés en compagnies de marche, sont journellement et nuitamment dirigés vers des explorations multiples.

Les grand’gardes de la Commune s’étendent de Vincennes au Mont-Valérien. Un cordon de grand’gardes y correspond de l’autre côté de la Seine. À travers les bois qui reverdissent, sur les déclivités à l’entrée du parc, l’œil ne rencontre que municipaux et sergents de ville.

Les marins et les fantassins sont restés à Versailles. La cavalerie est à la fois à Versailles et à Saint-Germain. Les chasseurs d’Afrique et les zouaves sont encore auprès de l’Assemblée, ainsi que les mobiles et les volontaires, fort décidés à ne pas épargner Paris.

Le 2 avril, à huit heures du matin, des troupes de Versailles se sont dirigées vers les avant-postes des gardes nationaux. À cent mètres environ du rond point de Courbevoie l’avant-garde, composée de troupes de ligne, s’est arrêtée. L’officier qui était à sa tête s’est avancé vers le commandant du 118e bataillon de la garde nationale, dont les hommes ne voulant pas tirer sur leurs frères de l’armée, tenaient la crosse en l’air. Le commandant de la ligne a invité les défenseurs de Paris à rendre leurs armes ; sur le refus de ceux-ci, les soldats versaillais se sont repliés, ne voulant pas commencer le feu et tirer les premiers sur leurs compatriotes. Plusieurs compagnies de gendarmes capables de tout ont alors marché sur les gardes nationaux, jusqu’au point occupé précédemment par la ligne. L’officier de gendarmerie piqua alors son cheval et s’avança sur les bataillons parisiens, un factionnaire de ces derniers croisa la baïonnette en criant : “ Qui vive, halte là ! ” Le gendarme saisit son revolver et ajusta le factionnaire, mais avant que ce forcené ait eu le temps de tirer, la sentinelle qui le tenait en joue fit feu et le commandant de gendarmerie tomba mortellement blessé ; son cheval a été pris et ramené à Paris, et le combat s’engagea aussitôt entre les gendarmes et la garde nationale.

À ce moment les troupes de Versailles démasquèrent des mitrailleuses, qui firent feu et jetèrent la confusion dans les rangs des fédérés. Ces derniers, auxquels s’étaient joints les 500 gardes nationaux de Courbevoie, qui occupaient la caserne, ayant épuisé leurs munitions, battirent en retraite vers le pont, poursuivis par les gendarmes.

Pendant ce temps, des pièces d’artillerie étaient établies sur le rond point de Courbevoie par les Versaillais, et lorsque les gardes nationaux eurent gagné l’avenue de Neuilly, leurs agresseurs leur envoyèrent des obus qui achevèrent de porter le désordre dans leurs rangs.

De son côté, le Mont Valérien lança quelques projectiles ; trente coups de canon à peu près furent tirés. De onze heures à midi, deux obus tombèrent dans l’avenue de la Grande Armée. La maison portant le n° 79, et la cinquième en deçà des fortifications, furent atteintes.

Vers une heure, le drapeau blanc a été arboré par l’armée de Versailles à la lanterne construite sur le piédestal d’où la statue de Napoléon Ier a été renversée.

Les morts et les blessés ont été ramassés, et ceux des gardes nationaux rapportés à Paris, sur des brancards, par les habitants de Courbevoie.

À deux heures, le pont-levis de la porte Maillot a été baissé pour livrer passage aux voitures d’ambulance et aux chirurgiens.

Des bataillons arrivèrent successivement à la porte de Neuilly et furent envoyés vers divers bastions.

Les portes de la rive droite et de la rive gauche ont été fermées, depuis Montrouge jusqu’aux Ternes, où une file de voitures de déménagement attendirent bien inutilement qu’on baissa les ponts.

Le rappel a été battu dans plusieurs quartiers. Le 208e, qui occupait la gare Saint-Lazare, a reçu l’ordre de partir.

On a armé les remparts de canons, des embrasures ont été pratiquées ; on a travaillé activement sur toute la ligne de l’Ouest.

Le commandant Flourens arrive à la tête de son bataillon et sort par la porte des Ternes. Les bataillons se succèdent. L’avenue de la Grande Armée est remplie de gardes nationaux et de curieux.

Quelques soldats de la ligne, appartenant aux troupes de Versailles, rentrent dans Paris.

Les zouaves de Charette se battent sous le drapeau blanc ; ils portent tous sur la poitrine un cœur de Jésus, en drap blanc, ayant pour inscription : “ Arrêtez, le cœur de Jésus est la vérité. ” On dit aussi qu’ils crient : “ Vive le Roi ! ”

“ Les gendarmes, ” dit le Vengeur, “ ayant fait prisonniers quelques gardes nationaux du 93e bataillon, au rond point des Bergères, les ont attachés à la queue de leurs chevaux, les ont traînés ainsi jusqu’au pied du Mont Valérien et les ont fusillés. Les cadavres défigurés de ces malheureux ont été retrouvés et rapportés à la mairie de Neuilly, où la foule se presse pour les voir. L’un de ces corps a été mutilé avec une barbarie sauvage." Ce sont là les premiers actes de cruauté féroce commis par les troupes de Versailles, qui devaient être suivis de tant d’autres, qui ont mis les défenseurs de Paris au désespoir et qui les ont poussés à commettre les plus terribles représailles.

À quatre heures plusieurs batteries descendent l’avenue. Les gardes nationaux aident les chevaux à monter les canons sur les remparts ; on place ces derniers dans les embrasures. Les munitions sont déchargées et remisées dans les poudrières.

À quatre heures et demie, une voiture fermée arrive, escortée par plusieurs officiers. Cette voiture est occupée par le général Bergeret et des officiers de son état-major.

À ce moment, on entend des coups de canon tirés dans le lointain ; sans nul doute, cette canonnade provient de l’armée de Versailles. Quoi qu’il en soit, les gardes nationaux, sortis en nombre avec de l’artillerie et des mitrailleuses, font pressentir un engagement sérieux pour cette nuit ou pour demain matin.

À six heures, des bataillons défilent sur les boulevards et par la rue de Rivoli, se dirigeant du côté de Neuilly. Huit pièces de 7 passent rue Richelieu, se rendant dans la même direction.

À huit heures on bat le rappel dans le quartier du Palais-National.

On vient de voir, que le 2 avril, comme le 22 janvier et le 18 mars, ce sont les troupes du gouvernement de Versailles qui ont attaqué et qui ont inauguré les premières cette longue série de crimes atroces qui ont eu des conséquences si terribles.

Que la responsabilité de la guerre et celle de tout le sang qui va couler, de tous les malheurs, de tous les désastres, de toutes les exécutions, de tous les massacres qui vont suivre et qui ont été la conséquence forcée de l’attaque du 2 avril et de l’exécution barbare des prisonniers, retombe sur les agresseurs coupables et cruels, auteurs de nos premiers désastres, de nos défaites, de l’invasion étrangère et de la reddition de Paris. Lesquels, dans un intérêt d’ambition personnelle et de réaction royaliste, cléricale et bourgeoise, n’ont pas craint, après avoir provoqué la guerre étrangère, d’allumer la guerre civile, de faire couler à flots le sang français, de bombarder Paris après les Prussiens, de l’incendier de nouveau, de le couvrir de ruines, de désastres, et de le plonger dans un abîme de maux, de misères et de désolations sans nom et sans exemple dans l’histoire ; et tout cela, en face de l’ennemi étranger amené par eux et qui occupe encore notre territoire.

Voici en quels termes éloquents le citoyen Paul Meurice stigmatise dans le Rappel le crime de lèse-humanité commis par le gouvernement de Versailles :

“ Eh bien ! nous ne le croyions pas ; non, nous ne voulions pas, nous ne pouvions pas croire que le gouvernement de Versailles oserait attaquer le peuple de Paris. Nous avions enregistré ses provocations et ses menaces, mais on nous eût demandé si nous pensions qu’il les mettrait à exécution, nous aurions répondu : ‘ Nous ne le pensons pas. ’

“ Nous nous disions : ‘ M. Thiers essaye de faire la grosse voix, il tâche d’intimider Paris par l’étalage de ses sabres et le dénombrement de ses forces, il passe des revues, il tient des conseils, il écrit des circulaires ; ce sont là ruses diplomatiques et finesses parlementaires pour s’assurer des conditions meilleures dans une transaction possible. Mais il est trop habile politique et peut-être au fond trop bon français pour risquer sa renommée, et aussi pour précipiter sa patrie dans cette horrible aventure de la guerre civile. ’

“ Eh bien ! nous nous trompions ; voilà que la bravade se change en attentat, et que la rouerie se transforme en crime. Cette phrase vantarde de la circulaire du 1er avril, qui nous avait fait sourire : ‘ À Versailles, s’achève de s’organiser une des plus belles armées que la France ait possédées, ’ devient une des plus abominables paroles qui aient été prononcées, quand réellement cette ‘ belle armée ’ se jette sur ce grand Paris !

“ Ils ont attaqué !

“ Qu’ils n’essayent pas de dire non ! Le fait est avéré et prouvé, les journaux les plus modérés en conviennent eux-mêmes, le signal a été donné par deux coups de canon partis de Versailles ; d’ailleurs, les gardes nationaux n’occupaient pas d’hier matin le rond point de Courbevoie, où ils ont été surpris ; ils n’y étaient ni fortifiés, ni en nombre ; ils se trouvaient avoir à peine quelques cartouches contre les canons et les mitrailleuses… Il n’y a pas de doute et pas d’équivoque : ceux de Versailles ont attaqué !

“ Nous ne voulons pas, pour l’instant, voir autre chose ; nous laissons là toute question politique, toute appréciation de principe ; nous ne cherchons pas de quel côté est la raison, de quel côté pourra être le succès ; nous nous bornons à constater ce fait acquis : le gouvernement dont M. Thiers est le chef, qu’il ait ou non pour lui la légalité ou même le droit, qu’il doive ou non remporter la victoire, est et demeurera toujours atteint et convaincu d’avoir tiré le premier coup de feu de la guerre civile, l’ennemi, le Prussien, présent et menaçant encore ; la garde nationale et l’armée française encore toutes deux blessées, toutes deux saignantes ; ce gouvernement a le premier lancé celle-ci sur celle-là. Quoi qu’il arrive, et quand il gagnerait la bataille, ce gouvernement est perdu. Perdu pour ses partisans eux-mêmes, perdu dans le présent, perdu dans l’avenir. Jamais, jamais ! il ne se relèvera de ce crime devant l’histoire et devant la patrie.

"La patrie, en effet, comme ferait une mère entre deux fils qui en viendraient aux mains, ne sait pas, ne veut pas savoir, qui des deux a tort ou raison, ou qui est le fort et le faible ; mais, pour juger et décider dans son cœur lequel est coupable, lequel elle doit condamner et maudire, elle demande : ‘ Quel est celui qui a commencé ? ’ ”

À la nouvelle de l’attaque des troupes de la Commune par celles de Versailles et des atrocités commises par ces dernières, la Commission executive fit afficher la proclamation suivante :

À la garde nationale de Paris.

“ Les conspirateurs royalistes ont attaqué.

“ Malgré la modération de notre attitude, ils ont attaqué.

“ Ne pouvant plus compter sur l’armée française, ils ont attaqué avec les zouaves pontificaux et la police impériale.

“ Non content de couper les correspondances avec les provinces, et de faire de vains efforts pour nous vaincre par la famine, ces furieux ont voulu imiter jusqu’au bout les Prussiens et bombarder la capitale.

“ Ce matin les chouans de Charette, les Vendéens de Cathelineau, les Bretons de Trochu, flanqués des gendarmes de Valentin, ont couvert de mitraille et d’obus le village inoffensif de Neuilly et engagé la guerre civile avec nos gardes nationaux.

“ Il y a eu des morts et des blessés.

“ Élus par la population de Paris, notre devoir est de défendre la grande cité contre les coupables agresseurs. Avec votre aide nous la défendrons.

“ La Commission exécutive,
Bergeret, Eudes, Duval, Lefrançais, Félix Pyat, Tridon et Vaillant.

“ Paris, le 2 avril 1871. ”

De son côté le gouvernement de Versailles rend compte des mêmes faits en dissimulant tout l’odieux de l’attaque criminelle dont il s’est rendu coupable contre Paris.

Voici l’adresse qu’il a envoyée en province :

“ Versailles, 2 avril 1871, 6 heures du soir.

“ Depuis deux jours des mouvements s’étant produits du côté de Reuil, Nanterre, Courbevoie, Puteaux, et le pont de Neuilly ayant été barricadé par les insurgés, le gouvernement n’a pas voulu laisser ces tentatives impunies et il a ordonné de les réprimer sur-le-champ.

“ Le général Vinoy, après s’être assuré qu’une démonstration qui était faite par les insurgés du côté de Châtillon n’avait rien de sérieux, est parti à six heures du matin avec la brigade d’Audel, de la division Faron ; la brigade Bernard, de la division Bruat, éclairé à gauche par la division de chasseurs du général de Galifet, à droite par deux escadrons de la garde républicaine.

“ Les troupes se sont avancées sur deux colonnes, l’une par Rueil et Nanterre, l’autre par Vaucresson et Montretout.

“ Elles ont opéré leur jonction au rond point des Bergeries ; quatre bataillons des insurgés occupaient les positions de Courbevoie, telles que la caserne et le grand rond point de la statue.

“ Les troupes ont enlevé ces positions barricadées avec un élan remarquable ; la caserne a été prise par les troupes de marine, la grande barricade de Courbevoie par le 113e de ligne. Les troupes se sont ensuite jetées sur la descente qui aboutit au pont de Neuilly et ont enlevé la barricade qui fermait le pont.

“ Les insurgés se sont enfuis précipitamment, laissant un certain nombre de morts, de blessés, et de prisonniers. L’entrain des troupes hâtant le résultat, nos pertes sont presque nulles.

“ L’exaspération des soldats était extrême et s’est surtout manifestée contre les déserteurs qui ont été reconnus. À quatre heures les troupes rentraient dans leurs cantonnements, après avoir rendu à la cause de l’ordre un service dont la France leur tiendra grand compte. Le général Vinoy n’a pas un instant quitté le commandement.

“ Les misérables que la France est réduite à combattre ont commis un nouveau crime. Le chirurgien en chef de l’armée, M. Pasquier, s’étant avancé seul et sans armes trop près des positions ennemies, a été tué. ”

On voit par ce rapport que les autorités de Versailles, tout en dissimulant leurs crimes et en exagérant leurs succès, déclarent elles-mêmes que ce sont leurs troupes qui ont attaqué celles de la Commune, et elles avouent en outre “ que l’exaspération de leurs soldats était extrême.” Il ne faut donc pas s’étonner si les gendarmes, les gardes municipaux et les sergents de ville de l’armée de M. Thiers se sont rendus coupables des crimes atroces qu’on leur reproche, et s’ils ont supplicié, d’une manière aussi cruelle que barbare, les défenseurs de la Commune faits prisonniers par eux.

Mais ni cette brusque attaque, ni les cruautés accomplies par leurs ennemis, ni l’ardeur furieuse des gendarmes de Versailles, ni la férocité fanatique des zouaves pontificaux de Charette, ni l’élan grossier des marins bretons, ni la supériorité de l’armement, ni la précision du tir des soldats de Versailles n’avaient découragé les défenseurs de la Commune.

Toute la nuit avait été employée à convoquer et à réunir les bataillons de la garde nationale.

Le lendemain, 3 avril, dès le point du jour tous ceux qui étaient prêts, et ils étaient nombreux, s’ébranlèrent et se mirent en route dans la direction de Versailles.

Les troupes de la Commune qui devaient agir ce jour-là étaient divisées en trois corps d’armée.

La première colonne, formant l’aile droite, était commandée par le général Bergeret ; elle avait reçu l’ordre de s’avancer par l’avenue de la Grande Armée, de franchir l’enceinte des fortifications par la porte Maillot, de marcher par l’avenue de Neuilly, de traverser la Seine, d’aller jusqu’au rond point de Courbevoie, de tourner ensuite le Mont Valérien et de marcher sur Versailles par Reuil et Bougival. Le général Flourens, avec les bataillons de Belleville et ses volontaires, faisait partie de cette colonne.

Le centre, sous le commandement du général Duval, soutenu par les canons du fort d’Issy, devait s’avancer sur les hauteurs de Meudon et de Sèvres, s’en emparer et de là marcher sur Versailles.

Enfin la gauche, commandée par le général Eudes, devait marcher sur Versailles par Vitry, Villejuif, Bourg-la-reine, Sceaux, Plessy, Viroflay, etc., sous la protection des feux des forts d’Ivry, de Bicètre et de Moutrouge.

Ces trois colonnes formaient un effectif d’environ 120 mille hommes ayant avec eux à peu près 200 canons et mitrailleuses.

La colonne du général Bergeret se mit en mouvement à cinq heures du matin entre Neuilly et Courbevoie. Elle ne rencontra d’abord aucune résistance, et une partie marcha sur Versailles par la route qui défile tout auprès du Mont Valérien.

Ce dernier était silencieux et semblait ne pas être gardé ; on n’apercevait ni une sentinelle, ni un seul soldat. Les officiers et un commandant de mobiles qui était à la tête de la colonne s’avançant directement sous le feu du Mont Valérien, assuraient à leurs hommes que cette citadelle était occupée par des troupes amies et que le commandant du fort avait promis de ne pas tirer sur les gardes nationaux. C’était donc en toute confiance et, sur la foi des promesses qui leur étaient faites que les troupes de la Commune continuaient leur route ; le 118me bataillon de la garde nationale marchait à leur tête. Mais lorsque ce dernier fut engagé dans la route qui contourne les glacis, la forteresse, jusque là silencieuse et inanimée, s’éclaira d’une ceinture de feu, un roulement épouvantable, un tonnerre de coups de canons retentit tout à coup, les bouches à feu de la citadelle vomirent les boulets, les obus, les bombes et la mitraille sur les imprudents et trop confiants gardes nationaux que leurs chefs avaient conduits aussi inconsidérément sous la gueule des canons.

Plusieurs gardes nationaux tombèrent morts, un plus grand nombre d’autres furent blessés. Heureusement pour eux, le commandant du fort les avait laissé avancer trop près et, comme ils étaient dans un chemin creux, la plupart des projectiles passèrent par dessus leurs têtes.

Mais cet accueil redoutable, auquel les garde nationaux étaient loin de s’attendre, à cause des promesses fallacieuses qui leur avaient été faites, jeta le plus grand trouble et une véritable panique dans les rangs. Beaucoup de gardes nationaux s’enfuirent en criant à la trahison, jetèrent le trouble parmi les autres troupes et jusqu’au milieu de celles campées aux remparts ; quelques fuyards qui parvinrent à franchir les portes de l’enceinte fortifiée et à rentrer en ville répandirent les bruits les plus alarmants sur les débuts de l’expédition.

Disons avant de continuer ce récit que les chefs des fédérés qui avaient conduit si imprudemment ces derniers sous le feu du Mont Valérien étaient de bonne foi quand ils disaient que cette forteresse ne ferait pas feu. C’était un bruit répandu depuis quelques jours, et ils s’en étaient fait l’écho imprudent ; mais faisons observer aussi qu’ils se sont rendus coupables d’une faute impardonnable en agissant comme ils l’ont fait. Et quelques-uns ont encore considérablement aggravé leur culpabilité en assurant que le fort était occupé par des gardes nationaux amis qui, non-seulement ne tireraient pas, mais livreraient certainement la forteresse aux fédérés.

Ces promesses mensongères eurent de bien funestes conséquences, jetèrent une grande perturbation dans les rangs de la garde nationale, et exercèrent une influence des plus fâcheuse sur les débuts de la campagne.

Pendant que cet accident se produisait le gros de la colonne, composée d’une quinzaine de mille hommes environ, ayant le général Bergeret à sa tête, avait réussi à dépasser le Mont Valérien et à se diriger sur Nanterre.

Quelques chefs des fédérés prétendaient que la marche directe du 118me bataillon sur le Mont Valérien avait eu pour but de détourner l’attention des défenseurs de cette forteresse, et d’occuper leur artillerie pendant que les colonnes principales contournaient le fort et effectuaient leur passage de l’autre côté.

À Nanterre, à Reuil, à Bougival, à Courbevoie s’engage une lutte acharnée ; assaillis par des forces supérieures, sans munitions, sans vivres, les gardes nationaux défendent pied à pied le terrain ; un membre de la Commune est à leur tête ; les troupes rurales de Versailles sont à chaque instant renforcées ; les bataillons de la Commune se voient enfin obligés de se replier du côté de la Seine, non sans avoir laissé sur le terrain un certain nombre de morts, de blessés, et de prisonniers.

Les soldats de la ligne pris dans les rangs de la garde nationale ont été immédiatement fusillés sans pitié par les farouches bandes armées de Versailles, composées en majorité de gendarmes et de sergents de ville.

D’honnêtes soldats du 58me de ligne, comprenant tout l’odieux de la criminelle besogne que le gouvernement de M. Thiers voulait leur faire accomplir, refusèrent de tirer sur leurs concitoyens se battant pour la défense de leurs droits, qui sont aussi ceux des prolétaires de toute l’armée.

Les brigands qui leur avaient mis les armes à la main pour accomplir l’œuvre sanglante et liberticide que la réaction impitoyable attendait d’eux, firent saisir, désarmer et immédiatement fusiller par les sergents de ville sur le front du régiment les malheureux qui avaient refusé de se souiller du plus affreux de tous les crimes : celui d’égorger les défenseurs du droit et de la justice.

Voici l’horrible proclamation adressée par un des chefs des hordes versaillaises à ses soldats :

“ La guerre a été déclarée par les bandes de Paris.

“ Hier, avant-hier, aujourd’hui, elles ont assassiné mes soldats.

“ C’est une guerre sans trêve ni pitié que je déclare à ces assassins. J’ai dû faire un exemple ce matin : qu’il soit salutaire ; je désire ne pas en être réduit de nouveau à une pareille extrémité.

“ N’oubliez pas que le pays, que la loi, que le droit, par conséquent, sont à Versailles et à l’Assemblée nationale, et non pas à la grotesque assemblée de Paris, qui s’intitule Commune.

“ Le général commandant la brigade,
Galifet.

“ Le 3 avril 1871. ”

Le citoyen Flourens commandait aussi une colonne de l’aile droite, composée des bataillons de Belleville, de Montmartre, des Batignolles et de la Villette. À la pointe du jour ses troupes avaient franchi la Seine sur un pont établi sur l’île faisant face à Puteaux, à l’abri des projectiles du Mont Valérien. Mais au rond point de la Bergerie, sur les hauteurs de Puteaux, plusieurs bordées d’obus de la forteresse atteignirent les bataillons de Flourens ; les terribles projectiles en éclatant jetèrent le plus grand désordre dans les rangs, il y eut des morts et des blessés, la colonne fut coupée, et trois ou quatre bataillons se replièrent en arrière et repassèrent la Seine.

Le commandant Flourens néanmoins continua à s’avancer au pas de course sur Reuil avec une partie de sa troupe.

Ses hommes au nombre de 12 ou 15 cents environ occupèrent cette commune ; les uns se logèrent dans la caserne, d’autres chez les habitants.

Flourens avait aussitôt fait construire des barricades sur la large avenue qui conduit à la route de Saint-Germain, et il fit placer un cordon de tirailleurs le long de la Seine, afin de se défendre contre les Versaillais et de se préserver d’une surprise.

Il s’établit ensuite à la gare avec quelques officiers d’état-major.

Une escouade de gendarmes, chargée d’opérer une reconnaissance, franchit la Seine en bateau, malgré la surveillance, fort mal faite, qui était exercée par les tirailleurs, et se présenta inopinément devant la gare, où Flourens, escorté de plusieurs officiers, se rendait après une inspection. Se voyant en présence de l’ennemi, Flourens tira son revolver et blessa assez grièvement l’un des gendarmes ; il fut aussitôt entouré avec ses aides de camp ; une mêlée à l’arme blanche s’engagea et le malheureux général de la Commune tomba frappé mortellement de deux coups de sabre sur la nuque. C’est l’officier commandant la petite escouade qui le tua.

Ses deux aides de camp ont été désarmés et faits prisonniers : l’un d’entre eux était d’ailleurs sérieusement blessé. Le cadavre de Flourens a été transporté dans la maison d’un cultivateur de l’avenue, puis chargé sur un tombereau rempli de paille et dirigé sur Versailles, où il fut publiquement exposé, afin sans doute de satisfaire la curiosité féroce de la foule abjecte et vile de la royale cité du Parc-aux-cerfs, du grand et du petit Trianon. Cette populace se faisait remarquer par la rage qu’elle déployait contre les malheureux prisonniers faits à l’armée de la Commune.

Refaire la race humaine, nos tristes peuples modernes, sur le modèle des grands Hellènes, par la vie libre et la libre pensée, fut l’idée fixe de la vie de l’infortuné Flourens. La Science de l’homme, tel est le titre de son grand ouvrage, que sa mort prématurée lui empêcha d’achever. La science instituant l’art de la vie. Le philosophe s’établit, comme au temps des législateurs grecs, en informateur des peuples. C’est cette conviction qui l’a conduit sous le sabre des gendarmes et qui lui a coûté la vie. Son moyen d’action fut la Révolution. Il s’y précipita avec ardeur, sans aucune réserve, joua sa vie et perdit son enjeu. De complot en conspiration, d’insurrection en révolution, il est arrivé jusqu’au jour où la Commune de Paris livrait sa première grande bataille, et il a été son premier martyr ; il a sacré de son sang la grande cause du prolétariat, qui peut succomber aujourd’hui, demain peut-être encore, mais qui sera certainement bientôt victorieuse.

Le jour n’est pas loin en effet où toutes les doctrines sociales dont l’application doit assurer l’émancipation des travailleurs seront complètement élucidées, où elles auront persuadé les esprits et conquis les majorités. Et alors elles régneront. Car on n’étouffe pas le droit, on n’étouffe pas la science, on n’étouffe pas toujours les revendications de la misère qui veut vivre, de l’ignorance qui veut s’instruire, de l’abjection qui veut se relever ; non, on ne les étouffe pas par la fusillade, les coups de canons, la mitraille, les exécutions sommaires et les massacres en masse.

Jamais une cause n’est si près de son triomphe que lorsque ses apôtres tombent sous les coups de ses ennemis. Rien ne fait mieux germer et fructifier les idées justes que le sang des martyrs qui coule pour elles.

Le frère du général Henry a aussi été tué en combattant. Les défenseurs de Paris lui firent de grandes funérailles, dignes d’eux et de cet héroïque jeune homme ; 50 mille gardes nationaux y assistèrent.

Pendant que l’aile droite accomplissait l’attaque imprudente et héroïque que nous venons de raconter, le général Duval, commandant le centre de l’armée de la Commune, exécutait à la tête de vingt bataillons un mouvement dans la direction d’Arcueil, Bagneux, Châtillon, Clamart et Meudon.

Les premiers coups de fusil sont partis du Bas-Meudon, à sept heures. L’action s’est étendue ensuite, dans la direction des bois, sur le territoire des Moulineaux et du Val-Fleury, où elle a pris les proportions d’un véritable combat.

Les gardiens de la paix et la gendarmerie occupaient les hauteurs de Meudon, la terrasse du château, où deux batteries avaient été établies à la hâte.

Sur tous les points, la fusillade est vive.

Les mitrailleuses font entendre leur crépitation sinistre. L’artillerie du fort d’Issy tonne contre les batteries établies sur les terrasses du château de Meudon. Les pièces de campagne des fédérés vomissent la mitraille. C’est un tonnerre de détonations simultanées dont on n’a pas eu d’exemple, même au plus fort du bombardement prussien.

Les postes avancés des Versaillais sont attaqués avec vigueur. Partout ces derniers sont délogés de leurs positions par les gardes nationaux. La verrerie de Sèvres est évacuée précipitamment par les gendarmes, qui se sauvent à toutes jambes.

Pour s’opposer au passage des fédérés, et peut-être aussi, pour se soustraire au feu incessant du fort d’Issy, les artilleurs du château de Meudon ont transporté leurs batteries sur Montalets ; mais deux pièces de 7 vont se porter sur le Val-Fleury et forcer les artilleurs à quitter cette position. Leurs pièces attelées sont dirigées non plus sur la terrasse, mais sur les hauteurs de Meudon, au dessus du château.

Voici, heure par heure, les progrès de l’attaque faite par le centre des fédérés contre les Versaillais :

À neuf heures, l’attaque s’étend sur toute la ligne. Pris à revers par les fédérés, dont la fusillade et les mitrailleuses se font entendre dans les bois de Meudon, de Viroflay, de Jouy, du hameau de Vélizy et de la Grâce-de-Dieu, les artilleurs, à peine établis, attellent leurs canons et gagnent les hauteurs de Meudon.

La verrerie de Meudon, servant de poste à des gendarmes, est attaquée. Devant des forces considérables, toute résistance devenant impossible, le poste est abandonné et les gendarmes descendent à toutes jambes pour se soustraire aux coups de fusil.

À dix heures, des gardes nationaux gravissent par des chemins de traverse, et au milieu des champs, les hauteurs de Clamart et de Châtillon ; d’autres passent dans le village de Clamart, se dirigeant sur la redoute de Châtillon. Quinze pièces de canon, solidement attelées, défilent dans les rues. Un détachement, venant du fort d’Issy, campe à l’entrée du village.

À onze heures, le combat devient acharné sur la ligne du bois de Meudon et dans les rues du Val-Fleury.

La fusillade s’accentue. Les coups crépitent drus et serrés. Aux Moulineaux, des gardes nationaux embusqués derrière les maisons tirent sur les gendarmes établis sur la rive droite. En cinq minutes, une trentaine de ces derniers sont mis hors de combat. Il y a huit morts à la station de Bellevue.

L’artillerie des forts, des batteries et des pièces de campagne des fédérés tonne avec une violence à laquelle se mêle la crépitation des mitrailleuses. Les détonations se succèdent, les projectiles sifflent et se croisent dans l’air.

On n’avait pas entendu un feu plus terrible pendant le bombardement prussien.

Les obus pleuvent aux environs du Moulin-de-Pierre et de la gare de Clamart ; beaucoup éclatent sur la partie haute du village, quelques-uns dans les rues du centre. La frayeur de la population est à son comble. Les boutiques se ferment dans toutes les rues.

À midi, le canon gronde encore avec plus de violence, la fusillade se rapproche.

Les hauteurs de Châtillon et le bois de Clamart sont en la possession des fédérés, ainsi que le Bas-Meudon, où il existe encore cependant une batterie d’artillerie au pouvoir des troupes rurales.

À deux heures, le fort d’Issy tire sur les deux batteries du château de Meudon, qui répondent vigoureusement.

Dans les bois de Clamart, des feux de tirailleurs très-nourris ne cessent de se faire entendre. De temps en temps, les roulements que produisent les décharges de mitrailleuses dominent le bruit de la fusillade.

Plusieurs officiers blessés arrivent de Fleury dans des voitures d’ambulance ; de nombreux morts sont chargés sur des charrettes mises en réquisition dans le village de Clamart.

Pendant toute cette journée du 3 avril, les gardes nationaux ont déployé le plus grand courage et se sont battus comme de vieilles troupes ; ils ont attaqué leurs ennemis avec ardeur et les ont vigoureusement abordés ; plusieurs fois ces derniers ont été délogés de leurs positions et obligés de battre en retraite. En un mot, ces soldats-citoyens ont été admirables d’héroïsme et de sang-froid ; s’ils eussent eu un peu plus d’expérience et été mieux commandés il n’est pas douteux qu’ils auraient été victorieux.

Leur attaque de Meudon a été faite non-seulement avec beaucoup de courage, mais encore avec une grande habilité. Ils s’avancèrent d’abord en tirailleurs à deux reprises différentes, rencontrèrent la plus vive résistance et ne purent déloger leurs adversaires. Comprenant que cette tactique ne leur réussissait pas, ils se formèrent alors en colonnes, et par une évolution qui ne manquait pas d’habileté, ils tournèrent le viaduc du Val-Fleury et attaquèrent leurs ennemis de flanc pendant que l’artillerie du fort d’Issy protégeait leurs mouvements. Mais la précision du tir des artilleurs du gouvernement de Versailles, dont les canons étaient rangés sur la terrasse de Meudon, leur causait de grandes pertes, les obus pleuvaient sur leurs bataillons et faisaient un horrible carnage dans leurs rangs. Cependant, malgré cela ils maintenaient toujours leurs positions et continuaient d’avancer sur leurs ennemis, qui sont forcés de reculer et de transporter leurs canons sur les hauteurs.

Le succès des fédérés eut été complet sur ce point sans un accident bien malheureux qui leur arriva. Leur batterie, de la redoute des Moulineaux, manœuvrée par des artilleurs inexpérimentés, fut si maladroitement servie et surtout si mal pointée que la plupart des obus qui auraient dû être envoyés sur les troupes de Versailles tombèrent dans les rangs des gardes nationaux, aux milieu desquels ils jetèrent la confusion et le désordre, tuant et blessant un grand nombre d’hommes ; ils causèrent des pertes d’autant plus regrettables qu’elles provenaient de troupes amies, et firent manquer l’attaque du château et du haut Meudon. Il y a eu un carnage horrible parmi les insurgés, attaqués ainsi par leurs amis et leurs ennemis. À quatre heures les trompettes sonnèrent la retraite, mais le feu de l’artillerie ne cessa pas avant six heures. Un grand nombre de gardes nationaux, quand on donna le signal de la retraite, voulaient continuer de combattre, et se retirèrent furieux derrière leurs retranchements à Issy.

Pendant que ces événements s’accomplissaient un combat acharné avait lieu dans les bois de Clamart occupés par les fédérés, qui ont disputé pied à pied le terrain pendant quatre heures, en offrant leurs poitrines aux balles des royalistes. Ce n’est que pour éviter les effets d’un mouvement tournant des troupes de Versailles qui voulaient les couper que les gardes nationaux se sont retirés avec calme, malgré le feu des batteries de Meudon cachées dans le bois et qui faisaient pleuvoir des obus sur la colonne du général Duval. Prise en écharpe dans un chemin creux elle eut beaucoup à souffrir.

Vers quatre heures les munitions manquèrent ; les soldats de la Commune, debout depuis trente heures, étaient harassés de fatigue ; ils effectuèrent leur retraite en bon ordre dans les villages d’Issy et de Vanves, et s’établirent dans les maisons, où ils s’embusquèrent.

Le 61e et le 79e ont beaucoup souffert ; un grand nombre d’officiers sont tombés sous la mitraille.

Une autre colonne abordait le plateau de Châtillon, dont elle prit possession ; la redoute fut occupée par un détachement, pendant que les 41e, 81e et 125e bataillons s’avançaient jusqu’auprès de la ferme de Chaville. Mais la nuit étant venue, les cartouches et les vivres devenant rares, il fallut aussi rétrograder. Ce mouvement en arrière fut le signal d’une attaque furieuse des gendarmes, des sergents de ville et des mobiles bretons. Les mitrailleuses et les pièces de campagne lançaient des projectiles pleins et des obus sur les bataillons des gardes nationaux, qui durent hâter leur mouvement rétrograde et se réfugier dans la redoute, autour de laquelle les troupes de Versailles ne tardèrent pas à les suivre.

Dans les divers combats de la journée les morts et les blessés ont été nombreux.

À la nuit la retraite des fédérés était opérée à peu près sur toute la ligne. Le feu se ralentit de plus en plus. Le canon se fait cependant encore entendre par intervalle, mais l’action paraît à peu près terminée.

Les voitures d’ambulance ramènent les blessés.

L’hôpital Necker en a reçu un grand nombre appartenant aux 67e, 127e, 129e et 194e bataillons de la garde nationale ; les blessures sont généralement graves, beaucoup d’amputations ont été nécessaires. L’inspection des plaies a fait reconnaître qu’elles avaient été faites presqu’à bout portant.

Tous ces hommes avaient été frappés le matin au combat de Meudon ; heureusement quelques médecins d’Issy, des Moulineaux et de Meudon se sont mis, avec le plus louable empressement, à la disposition des chirurgiens de la garde nationale et ont aidé à faire les premiers pansements.

Dans la journée, plusieurs ambulances, fermées depuis quelque temps, se sont reconstituées sur la rive gauche.

Le 67e bataillon a terriblement souffert pendant le combat des Moulineaux dans la matinée. Ce bataillon s’étant engagé dans une ruelle de Meudon, a été accueilli par un feu des plus meurtriers. Les soldats, retranchés dans les maisons, tiraient par les fenêtres.

Le 101e bataillon, du 13e arrondissement (Gobelins), a pris d’assaut une mitrailleuse près de Châtillon. Pendant la nuit, les gardes nationaux ont occupé la tranchée entre les redoutes du Moulin-de-Pierre et de Châtillon. Les canons du fort d’Issy ont incendié plusieurs maisons situées aux environs du Moulin-de-Pierre.

À Belleville, à Montmartre et à la Villette il ne reste plus d’hommes valides ; tous sont à la bataille.

Aujourd’hui, à deux heures après-midi, un grand nombre de gardes nationaux sont arrivés jusqu’à Villemombes, à huit kilomètres de Versailles. Ils ont été repoussés par les troupes du gouvernement, avec une perte de 250 hommes.

L’aile gauche, sous le commandement du général Eudes, fut celle qui se battit le moins dans la journée du 3, et par conséquent elle ne souffrit pas beaucoup. Elle s’était portée au sud de Paris, sur la route de Choisy-le-roi, de Sceau et de Bagneux, prenant à revers les hauteurs. Mais, derrière les bois de Meudon, à Villacoublay, la tête de colonne est accueillie par une vive fusillade, à laquelle les fédérés répondent et forcent les assaillants, peu nombreux, à se replier devant une masse qui opère de manière à les cerner.

Comme on vient de le voir, c’était une grande bataille que la Commune venait de livrer aux troupes aguerries de Versailles, commandées par un maréchal d’Empire, de vieux généraux expérimentés et des officiers capables.

Elle avait dû leur opposer de jeunes généraux improvisés qui ne pouvaient encore avoir une expérience suffisante de la guerre, et dont l’audace, le courage ou le génie devait suppléer à l’étude, à l’art, et à la pratique.

L’armée de la Commune était composée, comme nous l’avons dit, de gardes nationaux pères de famille pour la plupart, ayant des enfants et une femme, dont-ils étaient les uniques soutiens ; elle manquait nécessairement de la pratique de la guerre, de l’habitude du feu et de la discipline des armées régulières. Ses officiers n’avaient ni les connaissances militaires que donnent les études, ni l’habitude du commandement, ni l’expérience qui ne s’acquièrent qu’à la longue et par la pratique.

La cavalerie lui manquait complètement ; il en était presque de même du génie, et son artillerie était bien inférieure à celle de ses ennemis, surtout par son personnel et son attelage. Les canonniers étaient pour la plupart des gardes nationaux qui avaient appris d’une manière bien insuffisante le maniement de leurs pièces, et qui n’avaient pas l’habitude des combats. Les conducteurs des attelages ne savaient pas manœuvrer, et les chevaux, en nombre très-insuffisants, n’avaient pour la plupart jamais vu le feu.

C’étaient là de grandes causes d’infériorité pour l’armée de la Commune. Eh bien, malgré cela cette dernière n’avait pas hésité à livrer une grande bataille en dehors des fortifications de la ville, à affronter le feu du Mont Valérien, et à marcher sur Versailles. C’était peut-être une témérité.

Et cependant jusqu’à trois heures de l’après-midi, dans la journée du 3, les chances de la guerre n’avaient pas été trop défavorables à ce coup d’audace téméraire ; si l’arrière-garde des colonnes de Bergeret et de Flourens avaient battu en retraite sous le feu du Mont Valérien, le gros de ces deux corps avait réussi à doubler cette forteresse et à s’avancer sur les routes de Versailles.

Si le centre, commandé par Duval, avait été bien approvisionné de munitions et surtout de vivres, s’il eut été soutenu par l’aile droite et par l’aile gauche, et s’il eut été renforcé par la réserve et des troupes fraîches, il est certain qu’il eut réussi à atteindre son but. Jusqu’à deux ou trois heures de l’après-midi il avait remporté de véritables succès sur l’armée de Versailles, qu’il avait forcée à la retraite sur plusieurs points et dont il avait réduit plusieurs des batteries au silence.

Le mauvais service des munitions et des vivres a aussi beaucoup contribué à l’insuccès final de la journée. La plus grande partie des gardes nationaux n’ont eu pendant trois jours d’autre nourriture que trois mauvais biscuits. Les vivres manquaient complètement ; sur le plateau de Châtillon il n’y avait pas d’eau ; les gardes nationaux souffraient beaucoup de la soif et de la faim. L’intendance, déjà très-mal organisée pendant le siège, après le 4 septembre, était encore beaucoup plus défectueuse depuis le 18 mars.

Le manque de munition a obligé souvent les gardes nationaux à abandonner leurs positions et à battre en retraite. La direction et l’administration, l’état-major et l’intendance ont été très-inférieurs.

Les gardes nationaux ont fait preuve malgré cela de courage, de beaucoup d’entrain, d’élan, de bravoure et surtout d’une grande solidité. Ils sont restés impassibles comme de vieilles troupes sous des grêles de balles, d’obus et de mitraille.

Leurs ennemis eux-mêmes l’ont reconnu en déclarant qu’ils étaient étonnés que le gouvernement de la défense nationale n’ait pas su utiliser contre les Prussiens de pareils éléments de résistance et de lutte.

Les deux journées de combat des 2 et 3 avril ont prouvé qu’il ne manquait à l’armée de la Commune qu’un chef capable, un Hoche ou un Marceau, pour gagner la bataille, vaincre les troupes de l’Assemblée et prendre Versailles.

Peut-être la Commune aurait-elle trouvé un peu plus tard ce général dans Duval, si la mort prématurée qui a frappé le lendemain ce dernier lui avait laissé le temps de développer et de mettre en pratique ses facultés natives.

Les jeunes généraux, commandant en chef l’armée qui marchait contre Versailles, étant en même temps membres de la Commission exécutive, la Commune, afin de leur laisser plus de liberté d’action, les remplaça dans cette commission gouvernementale par trois autres de leurs collègues, les citoyens Delescluze, Vermorel et Cournet ; elle nomma en outre le général Cluseret délégué au ministère de la guerre.

Voici le décret, sous forme de lettre, qui statue sur ces différentes nominations :

Aux citoyens Bergeret, Duval et Eudes,
" Citoyens,

“ Nous avons l’honneur de vous prévenir que, afin de vous laisser toute liberté pour la conduite des opérations militaires qui vous sont confiées, la Commune vient d’attribuer au général Cluseret la direction de l’administration de la guerre.

“ L’assemblée a estimé que, dans les graves circonstances où nous sommes, il importait d’établir l’unité dans les services administratifs de la guerre.

“ La Commune a également jugé indispensable de vous remplacer provisoirement à la Commission exécutive, dont votre situation militaire ne vous permet plus de partager les travaux.

“ Nous n’avons pas besoin d’ajouter que, en prenant cette double décision, la Commune est aussi éloignée de vous désobliger, que d’affaiblir l’importance de votre situation comme chefs de corps. Vous n’y verrez que les conséquences des nécessités du moment.

“ Salut et fraternité.

“ Les membres de la Commission executive,

Ch. Delescluze,
Félix Pyat.

“ Paris, 3 avril 1871. ”

Le gouvernement de Versailles adressait de son côté la dépêche suivante aux préfets :

“ Versailles, 3 avril, soir.

“ Les insurgés sont revenus en grande force de Courbevoie à Nanterre, Rueil et Bougival. Des colonnes du nord de Paris ont simultanément marché sur Besons et Château-Croissy. Le Mont Valérien a ouvert, dès le point du jour, son feu sur les insurgés, qui furent forcés de chercher des abris à Nanterre, à Rueil et à Bougival, et ont ensuite attaqué nos positions.

“ Les brigades Gamier, Dandel et Dumont ont ouvert une canonnade et repoussé l’ennemi. Le général Vinoy, avec la brigade de cavalerie de Dubreuil, menaçant de les prendre en flanc, les insurgés ont pris la fuite dans le plus grand désordre, laissant derrière eux beaucoup de tués et de blessés. Une déroute complète s’en est suivie.

“ Pendant ce temps-là, de fortes colonnes d’insurgés attaquaient Sèvres, Meudon et le Petit-Bicêtre. La brigade Lamariouse et la gendarmerie entrèrent dans Meudon, et on tira sur eux des fenêtres des maisons. Cependant la brigade délogea les insurgés, qui ont laissé un grand nombre de tués et de blessés derrière eux.

“ Sur la droite, les brigades Bruet et Derocrat ont bombardé le Petit-Bicètre, sous le commandement de l’amiral Pothuau. La journée s’est terminée par la fuite désorganisée des insurgés vers la redoute de Châtillon.

“ Cette journée a causé de grandes pertes à ceux qui se sont aveuglément laissés conduire par des malfaiteurs, et a donné un coup décisif à l’insurrection, qui, se voyant impuissante, se trouvera forcée d’abandonner Paris.

Thiers. ”

Nous avons vu que les troupes de la Commune, après les succès qu’elles avaient tout d’abord remportés dans la journée du 3 avril, avaient été obligées de battre en retraite le soir ; d’abandonner quelques-unes des positions occupées, et qu’une grande partie de ces troupes s’étaient réfugiées sous la protection des canons des forts d’Issy et de Vanves. Mais les gardes nationaux n’avaient cependant pas abandonné toutes les positions qu’ils occupaient sur le plateau de Châtillon, quelques unes restaient encore en leur pouvoir ainsi que la redoute ; ils avaient pris possession des tranchées entre les redoutes du Moulin-de-Pierre et de Châtillon, occupées précédemment par les Prussiens.

Pendant la nuit, les fédérés avaient été massés au nombre de 15 000 environ à Bel-Air, entre les forts de Vanves et d’Issy. En avant des forts ils avaient établi des batteries, mais mal défendues par de faibles tranchées. Leur ligne de bataille s’étendait depuis le chemin de fer de Versailles (rive gauche) jusqu’à l’endroit dit la Croix-d’Arcueil, à gauche du fort de Montrouge.

À minuit ou une heure du matin la lutte recommença avec une nouvelle ardeur.

Malgré leur résistance opiniâtre les gardes nationaux durent céder devant les chasseurs à pied et les soldats de la ligne, en force supérieure.

Les troupes de Versailles marchèrent sur Châtillon et gagnèrent du terrain.

Au point du jour elles se retranchèrent solidement sur le plateau dans les positions construites par les Prussiens. La ligne de bataille s’étendit depuis Bagneux jusqu’à Meudon.

Dès le lever de l’aurore, les unes et les autres poussent des reconnaissances.

À cinq heures et demie, les batteries de Châtillon donnent le signal d’une nouvelle attaque, et un feu d’artillerie assez nourri accable simultanément tous les retranchements des fédérés, dans les rangs desquels il sème le désordre.

Ce n’est pas sans peine que les commandants parviennent tant bien que mal, à rassembler leurs bataillons. Le clairon sonne, le tambour bat, et les forts de Montrouge, de Vanves et d’Issy ripostent vigoureusement.

Le commandant Ranvier dirige une partie des opérations militaires. Il envoie des ordonnances dans un grand nombre de directions.

Pour se reconstituer les fédérés durent chercher un abri contre la fusillade dans les plis que forme le terrain ondulant entre Châtillon et Vanves.

Les troupes de l’assemblée de Versailles ne leur laissent pas le temps de reformer leurs lignes, les chargent avec vigueur et les obligent encore à rétrograder sous la protection des deux forts dont les feux, ainsi que ceux des batteries établies sur quelques crêtes du voisinage, convergent sur le plateau opposé occupé par l’armée régulière de Versailles. Les batteries Versaillaises, placées dans les retranchements construits par les Prussiens pendant le siège, ripostent avec fureur. C’est un véritable duel d’artillerie.

Des bataillons de gardes nationaux ont beaucoup souffert, le 219e surtout, qui a la moitié de son effectif mis hors de combat.

La redoute de Châtillon, qui avait été construite au commencement du siège pour défendre Paris contre les Prussiens, et quelques autres positions qui l’environnent, étaient encore au pouvoir de la Commune. Les Versaillais, qui occupaient déjà une partie du plateau de Châtillon, cherchèrent à s’emparer de cette petite forteresse et de ses dépendances, et envoyèrent contre elles la division de Pelle et la brigade Derojo, accompagnées de deux batteries de douze, pour attaquer.

Le bataillon chargé de défendre ces positions ne comptait que 600 hommes ; il opposa la plus vigoureuse résistance aux forces bien supérieures envoyées contre lui, qui l’attaquèrent, le couvrirent d’obus et de mitraille. Il repoussa plusieurs assauts de l’ennemi malgré la canonnade furieuse et la plus vive fusillade.

Les assiégeants, désespérant de vaincre les héroïques défenseurs de Châtillon et de s’emparer de la redoute par la force, résolurent d’employer la ruse.

Voici comment le Daily Telegraph, journal hostile à la Commune et sympathique aux Versaillais, raconte cet incident de la matinée du 4 avril :

“ Les soldats du gouvernement se sont avancés, la crosse en l’air, en criant ‘ Vive la garde nationale ! ’ Cette dernière répondit ‘ Vive la ligne ! ’ et leva à son tour la crosse en l’air. Les communalistes, qui s’attendaient à une défection de la part de la ligne, ont cru voir là une confirmation de leurs espérances. Ils ont laissé sans crainte approcher les troupes du gouvernement de Versailles ; ils sont même allés à leur rencontre. Ils ont été cruellement désillusionnés.

“ Voyant qu’elles pouvaient impunément s’approcher, les troupes du gouvernement ont profité de ce qu’elles étaient très-près des insurgés et, tout à coup épaulant leurs fusils, elles envoient une volée de balles dans les rangs des Communistes.

“ Il va sans dire que le feu a produit de très-grands ravages ; les gardes nationaux stupéfaits se sont retirés précipitamment, suivis de près par les troupes de Versailles qui, après un engagement très-vif, réussirent à s’emparer de la redoute. ”

Voilà dans toute sa vérité le récit que le correspondant du Daily Telegraph fait de cette odieuse trahison, sans même trouver un seul mot pour la blâmer.

Mais, ce que cet honnête journaliste a oublié de dire, c’est que les traîtres en pantalons rouges qui se sont rendus coupables de cette infamie n’étaient pas des soldats de la ligne, mais d’abjects sergents de ville costumés en fantassins.

Près de 200 des trop confiants gardes nationaux, défenseurs de la redoute, furent tués ou blessés ; 300 hommes du 219e bataillon, parmi lesquels le commandant Henry et les commandants des 105e et 127e bataillons, qui s’étaient ainsi laissé approcher, ont été forcés de mettre bas les armes et faits prisonniers.

Un tambour, sommé de rendre ses baguettes, s’y est refusé et a été éventré par un sergent de ville. Un lieutenant du 219e bataillon a brûlé la cervelle à ce misérable et, par un bonheur inespéré, a pu se faire jour avec son sabre et s’échapper.

L’acte de félonie épouvantable accompli par les troupes des défenseurs de l’ordre, non-seulement a amené la perte de la redoute de Châtillon, mais il a jeté encore un grand désarroi, et produit le plus mauvais effet dans les rangs de la garde nationale, dont plusieurs bataillons, campés aux environs du plateau, se sont repliés en tiraillant du côté des forts d’Issy et de Vanves.

Voilà à quelle odieuse trahison les soldats des honnêtes Versaillais ont eu recours pour surprendre et vaincre les défenseurs de la Commune.

D’aussi infâmes guet-apens, qui se sont produits plusieurs fois, déshonorent les gouvernements et les partis politiques qui s’en rendent coupables, et méritent d’être flétris, et signalés à tous les gens de cœur et d’honneur.

Voici en quels termes La Commune les a stigmatisés :

“ Citoyens, les monarchistes qui siègent à Versailles ne vous font pas une guerre d’hommes civilisés, ils vous font une guerre de sauvages. Les Vendéens de Charette et les agents de Piétri fusillent leurs prisonniers, assassinent les blessés et tirent sur les ambulances ; vingt fois les misérables qui déshonorent l’uniforme de la ligne ont levé les crosses de leurs fusils, et ont ensuite traîtreusement tiré sur les braves qui se sont, avec trop de confiance, approchés d’eux.

“ Citoyens, ces trahisons, ces atrocités ne donneront pas la victoire aux ennemis éternels de vos droits. Nous en avons un gage dans l’énergie, le courage et le dévouement de la garde nationale envers la République. Son héroïsme et sa constance ont été admirables. Les artilleurs ont dirigé leur feu avec une justesse et une précision remarquables ; aussi leur feu a-t-il plusieurs fois fait cesser celui de l’ennemi, qui a laissé une mitrailleuse entre nos mains.

“ Gardes nationaux, la Commune vous félicite et déclare que vous avez bien mérité de la patrie."

Après ce grave échec un grand nombre de blessés rentrèrent en ville par la porte d’Issy.

À la nouvelle de toutes ces atrocités, de ces trahisons et de ces massacres, M. Thiers s’écriait à l’assemblée de Versailles, aux applaudissements de la droite : “ La France a recouvré son armée ! ”

La veille il avait déjà dit :

“ L’insurrection s’est montrée en force à Meudon ; les gendarmes à pied ont été héroïques. Des divisions nouvelles sont arrivées, mais vers la fin du jour. Les insurgés se sont alors repliés, et un certain nombre d’entre eux est resté dans la redoute de Châtillon. Il était alors trop tard pour les y attaquer.

“ Tout le gros de l’insurrection a été repoussé jusqu’aux murs de Paris.

“ Demain, il suffira de quelques coups de canon pour déloger ces derniers insurgés ; et nous ne doutons pas que ces malheureux, égarés par des malfaiteurs, ne soient bientôt trop heureux d’implorer la clémence du gouvernement, qui ne leur fera pas défaut. (Applaudissements à gauche.)

Voix à droite. — Oui, la clémence des gendarmes.

M. Thiers. — Remarquez que, dans ma pensée, il ne saurait être question d’indulgence pour le crime ; il ne peut y en avoir que pour l’égarement. (À gauche : Très-bien ! très-bien !) ”

Voici, heure par heure, le récit des combats qui eurent lieu dans la suite de cette journée :

Jusqu’à dix heures et demie, les fédérés n’ont pas pu sortir de leurs retranchements. À cette heure, les forts ralentissent leur feu, Châtillon, Meudon et Clamart s’éteignent presque complètement, et les fédérés en profitent pour établir des batteries parallèles au chemin de fer. Leur but est de prendre en écharpe les colonnes qui viendraient de Châtillon.

À onze heures, une troupe de gardes nationaux sort du fort et se dirige au pas de course vers la redoute d’Issy. Une batterie est établie dans cette redoute, occupée par les troupes de la Commune.

À une heure Vanves et Issy, qui ont reçu des munitions, ouvrent un feu terrible contre Meudon et protègent un mouvement en avant des fédérés.

Tout à coup des wagons blindés arrivent de Meudon sur la ligne du chemin de fer et vomissent la mitraille sur toute la colonne qui s’est avancée. Les fédérés sont forcés de revenir s’abriter de nouveau sous les forts d’Issy et de Vanves.

Le combat d’artillerie recommence de plus belle.

Des renforts arrivent aux fédérés : à l’aile droite par Billancourt et par Montrouge, à l’aile gauche qui, jusqu’à présent, a été la moins engagée.

À deux heures et demie des batteries descendent de Meudon et opèrent un mouvement tournant, en se soutenant d’une pluie de mitraille ; les fédérés se déploient à droite d’Issy et ouvrent sur les colonnes avancées de Versailles un feu terrible d’artillerie et une vive fusillade.

Mais ils sont obligés d’abandonner leur position, accablés par Meudon, Clamart et Châtillon ; ils se retirent pour la troisième fois à l’abri des forts.

Meudon ralentit cependant son tir, Issy en profite pour lancer ses projectiles sur une colonne de l’armée de Versailles, qui continue malgré cela son mouvement de flanc et finit par rejoindre les troupes occupant le plateau de Châtillon.

À trois heures, grâce à cette manœuvre, l’armée de Versailles est parvenue à avancer sa ligne de bataille ; les canons de Meudon, de Clamart et de Châtillon protègent l’établissement de nouvelles batteries plus en avant dans la vallée.

Les fédérés ont essuyé des pertes considérables ; il n’y a pas assez de voitures d’ambulance pour transporter les blessés, beaucoup gisent sur le terrain sans pouvoir être pansés. Il manque des chirurgiens.

Les troupes de Versailles ne sont pas sans avoir éprouvé des pertes très-sensibles :

Parmi les officiers de l’armée de Versailles blessés dans les combats du 3 et du 4, on cite M. de Dumast, atteint de deux éclats d’obus à la hanche. Lesur, capitaine d’artillerie, frappé de deux balles dans la poitrine, a succombé à ses blessures.

Dix officiers supérieurs ont été blessés plus ou moins grièvement.

L’hôpital militaire de Versailles a reçu 120 blessés. Dans ce nombre se trouvent 40 gardes nationaux. Les gardes nationaux prisonniers à Versailles sont fort maltraités.

Pendant que les combats meurtriers que nous venons de raconter avaient lieu, le citoyen Duval, commandant du centre de l’armée de la Commune, à la tête d’un faible détachement de quinze cents à deux mille hommes, se battait à outrance contre les Versaillais, sans abandonner un pouce de terrain, marchant même en avant, au lieu de reculer, afin de reconquérir le plateau de Châtillon et de reprendre la redoute. Mais il fut bientôt isolé au milieu de la retraite générale de son corps d’armée, entouré par plusieurs milliers de Versaillais et fait prisonnier avec sa troupe.

Le général Vinoy, un des colonels complices du guet-apens du Deux-décembre 1851, qui avait gagné ses épaulettes de général en faisant massacrer les défenseurs de la Constitution et de la République, commandait en chef les troupes qui s’étaient emparées du général Duval et de ses soldats.

L’ancien sicaire impérial, aujourd’hui au service de la République, qu’il avait aidé à détruire en 1851, accourut à cheval au devant des prisonniers faits à l’armée de la Commune.

“ Il y a parmi vous, ” dit-il, “ un monsieur qui se fait appeler le général Duval, où est-il ? ”

“ Me voici, ” dit Duval, qui sortit des rangs en même temps que deux chefs de bataillons, qui avaient aussi été interpellés.

“ Si vous m’aviez fait prisonnier, ” dit le général impérialiste, “ m’auriez-vous fait fusiller ? ”

“ Sans hésiter ! ” répondit énergiquement le courageux Duval.

“ Conduisez ces prisonniers dans ce champ et passez-les immédiatement par les armes, ” répliqua le féroce Vinoy, en désignant un terrain voisin.

L’intrépide Duval et ses deux héroïques compagnons s’avancèrent résolument sans sourciller dans le lieu désigné pour leur exécution, leur calme et leur sang-froid ne les abandonnèrent pas un seul instant. Ils ôtèrent eux-mêmes leurs tuniques, regardèrent fièrement leurs bourreaux, profondément émotionnés de tant de fermeté et de courage. Les trois héros stoïques, après avoir découvert leurs poitrines, donnèrent eux-mêmes le signal de leur exécution en criant d’une voix ferme, “ Vive la Commune ! ” “ Vive la République ! ”

Quatre-vingts malheureux gardes nationaux prisonniers furent encore massacrés avec eux par les troupes au service de la réaction royaliste et cléricale de Versailles.

La réponse si simple et si courageuse que Duval fit à Vinoy, lorsque ce dernier lui demanda s’il l’aurait fait fusiller, est admirable. Ces deux mots : “ sans hésiter ! ” si simples, si laconiques et si énergiques sont le sublime de l’expression, de la pensée, du courage, de l’audace et de l’héroïsme.

Cette réplique lacédémonienne est digne de Léonidas et vaut le “ qu’il mourût ! ” du vieil Horace.

Vinoy, le soldat stupide, abruti depuis 1851 par les massacres dont il s’est rendu coupable, n’eut pas même conscience de la nouvelle infamie qu’il avait commise en ordonnant de fusiller ses prisonniers. Il ne vit pas même, ce grand coupable, aveuglé par le crime, qu’en assassinant Duval il tuait un héros.