Histoire de la Guerre de Jugurtha

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Traduction de Salluste
Traduction par J. H. Dotteville .
Lottin ainé et Onfroy, Libraires (pp. 133-376).

I L’Homme a tort de dire que sa foiblesse & son peu de durée le rendent plus dépendant du hasard, que de ses propres lumieres. Rien, au contraire, si l’on y réfléchit, n’est plus grand par sa nature, ni plus excellent que lui. Ce ne sont ni les forces ni le temps qui lui manquent[1], mais le soin d’en faire usage. Son esprit doit le conduire & le gouverner. S’il tend à la gloire par les sentiers de la vertu, il trouve assez de vigueur & d’activité en lui-même pour y parvenir, sans avoir besoin de la fortune ; car elle ne peut donner ni enlever à personne la probité, les talents, ni toutes les autres bonnes qualités. Mais, s’il se laisse captiver par des passions déréglées, s’il goûte quelque temps les attraits pernicieux de la paresse & des plaisirs des sens, bientôt son esprit s’éteint ; &, quand il vient à manquer, par sa négligence, de temps & de force, il s’en prend à la foiblesse de sa nature. C’est ainsi qu’on rejette sur les circonstances, les fautes dont on est seul coupable. Si les hommes avoient autant de soin de cultiver ce qu’ils ont de bon en eux-mêmes, qu’ils en ont d’acquérir ce qui leur est étranger, inutile ou même nuisible, ils se rendroient maîtres des événements, loin d’en dépendre ; &, de mortels qu’ils sont, ils s’éléveroient à une gloire immortelle.

II Ce que nous avons au dedans & au dehors de nous, participe à la nature de notre ame ou de notre corps. La beauté, la force, les richesses & tout ce qui est de ce genre, est de courte durée. Ce que l’esprit produit d’éclatant, est immortel comme lui. En un mot, les avantages du corps & de la fortune ayant commencé, finissent. Tout ce qui naît & s’accroît, vieillit & périt. L’ame, exempte de corruption, est éternelle. Elle est la Souveraine de l’homme ; elle donne à tout le mouvement & la Loi, & elle ne la reçoit point[2]. C’est ce qui fait qu’on doit être encore plus frappé de l’étrange perversité de ceux qui passent leur vie dans le luxe & la mollesse, & s’adonnent uniquement aux plaisirs du corps, pendant qu’ils laissent leur esprit, la meilleure & la principale partie de leur être, sans culture & dans l’inaction, ayant sur-tout tant de moyens différents de l’exercer, & de s’acquérir la plus solide gloire.

III Au reste, je crois qu’il faut aujourd’hui en retrancher les Magistratures, les commandements d’armées, & toute administration publique ; on ne les donne plus au mérite ; & ceux qui y parviennent par des voies illégitimes, n’en sont ni plus en sûreté ni plus en honneur. Il est toujours odieux[3] [dût-on réussir, & réprimer les abus] d’employer la violence pour gouverner sa Patrie ou ses Sujets[4]. Tout changement dans le Gouvernement entraîne d’ailleurs après soi l’exil, le carnage & les autres malheurs de la guerre. Quant à ce qui est de se donner bien des mouvements sans succès, & de ne recueillir pour tout fruit de ses fatigues, que la haine publique, c’est le comble de la folie ; à moins qu’on ne soit possédé de la pernicieuse & criminelle fureur d’immoler son honneur & sa liberté, pour favoriser l’élévation de quelques particuliers.

IV Parmi les autres exercices qui sont du ressort de l’esprit, il n’y en a guere de plus utile que l’Histoire[5]. Je ne parlerai point ici de son excellence, assez d’autres l’ayant fait avant moi. D’ailleurs on croiroit peut-être que je veux, par vanité, relever mon travail. Je ne doute pas même que plusieurs, voyant que j’ai renoncé aux affaires publiques, ne traitent d’amusement frivole, une occupation si grande & si utile. Tels seront ceux qui ne connoissent pas de plus grand talent que celui de faire sa cour au Peuple, & de gagner sa faveur par des repas. Mais, s’ils considerent dans quel temps j’ai obtenu des Charges[6], quels personnages n’y ont pu parvenir, & de quelles gens s’est ensuite rempli le Sénat[7], ils avoueront que c’est par raison, plutôt que par paresse, que je me suis formé ce nouveau plan de vie ; & que la République tirera plus d’avantage de mon repos, que de l’agitation des autres. Fabius, Scipion & d’autres grands hommes de cette Ville, disoient qu’ils se sentoient enflammés d’une nouvelle ardeur pour la vertu, toutes les fois qu’ils regardoient les portraits de leurs Ancêtres. Or, la représentation de ces Héros n’avoit aucune force par elle-même ; mais elle rappelloit le souvenir de leurs belles actions. Elle allumoit, par-là, dans ces cœurs généreux, une soif pour la gloire, qui ne faisoit que s’accroître, jusqu’à ce qu’ils les eussent égalés. Quelle différence dans les mœurs d’aujourd’hui ! Est-ce en travail & en probité ; n’est-ce pas en richesses & en profusions, que chaque Noble le dispute à ses Ancêtres ? Les hommes nouveaux même, qui ne s’élevoient autrefois au dessus de la Noblesse que par leurs vertus, ne parviennent aux honneurs que par de viles intrigues & des brigandages. La Préture, le Consulat & les autres Charges ont-elles de la grandeur & de l’éclat par elles-mêmes ? & n’en juge-t-on pas sur le mérite de ceux qui les possedent ? Le dépit que me cause la dépravation de nos mœurs, m’a trop écarté. Je viens à mon sujet[8].

V Je vais écrire la Guerre des Romains contre Jugurtha, Roi de Numidie. Sa grandeur, son atrocité & ses vicissitudes m’ont déterminé à ce choix. D’ailleurs, ce fut alors qu’on rabaissa, pour le premiere fois, l’orgueil de la Noblesse[9]. On confondit, dans ces dissentions, tout droit divin & humain ; & l’esprit de parti fut porté à un tel excès, qu’il ne s’éteignit que par les armes & par la désolation de l’Italie. Afin de mettre, ce que j’en dirai, dans un plus grand jour, reprenons les choses d’un peu plus haut. Dans la seconde Guerre Punique, où Annibal porta à la puissance de Rome les coups les plus terribles qu’elle eût encore ressentis, Scipion reçut dans notre alliance Masinissa, Roi de Numidie. Comme ce Prince s’étoit beaucoup signalé dans cette Guerre, les Romains après la défaite des Carthaginois & la prise de Syphax, qui avoit possédé dans l’Afrique un Royaume puissant & étendu, lui firent présent de tout ce dont ils s’étoient rendus maîtres. Il conserva pour nous un attachement inviolable pendant tout son regne, qui ne se termina qu’avec sa vie. Micipsa, son fils, demeura seul possesseur de ses Etats, lorsque la maladie lui eut enlevé Manastabal & Gulussa, ses freres. Il eut deux fils, Adherbal & Hiempsal, & fit élever dans son Palais, avec les mêmes distinctions qu’eux Jugurtha, fils de Manastabal, auquel Masinissa n’avoit donné aucun rang, parce qu’il étoit né d’une concubine.

VI Ce jeune Prince, d’une forte complexion, d’un extérieur aimable, & encore mieux partagé du côté des qualités de l’esprit, ne se laissa point corrompre par le luxe & la mollesse. Il s’exerçoit, suivant l’usage de sa Nation, à monter à cheval, à lancer le javelot, à disputer le prix de la course à ceux de son âge. Il les effaçoit tous, & savoit s’en faire aimer. Il s’adonnoit aussi à la chasse. Il portoit les premiers coups aux lions & aux autres bêtes féroces. Il se distinguoit le plus en tout, & se louoit le moins. Ses belles qualités donnerent d’abord de la joie à Micipsa. Il se flattoit qu’elles contribueroient à la gloire de son Royaume. Il vint ensuite à réfléchir sur sa vieillesse, & sur l’âge encore tendre de ses enfants, tandis que Jugurtha, dont la gloire croifloit de jour en jour, étoit presque formé. Il en conçut les plus vives inquiétudes. Il considéroit avec effroi, l’avidité de l’homme pour commander, & la pente qui l’entraîne vers l’objet de sa passion. Son âge & celui de ses enfants offroient à Jugurtha une occasion capable de faire succomber les moins ambitieux[10]. Ce Prince étoit fort chéri des Numides. Se défaire secrétement de lui, c’étoit s’exposer à une sédition ou à une guerre civile.

VII Dans cet embarras, comme il connoissoit son courage & son ardeur pour la gloire, il résolut de l’exposer aux dangers de la guerre. Il le mit à la tête des Numides qu’il envoyoit en Espagne pour la Guerre de Numance. Il espéroit qu’il y périroit par envie de se signaler, ou par la valeur des ennemis. Le succès trompa son attente. Dès que Jugurtha, dont l’esprit étoit aussi actif que pénétrant, eut connu le caractere de Scipion, & à quels ennemis on avoit affaire, il sut s’acquérir tant de réputation par son infatigable assiduité, son exacte obéissance & son courage qui le portoit au devant du péril, qu’il se fit tendrement aimer des Romains, & devint la terreur des ennemis. Il étoit aussi bon pour le conseil que pour l’exécution ; qualités rarement réunies. Le courage précipite dans le danger, & la prudence le fait craindre. Le Général, voyant que ses entreprises & ses avis étoient toujours suivis du succès, lui confioit les affaires les plus difficiles. Il conçut pour lui une amitié qui ne faisoit qu’augmenter de jour en jour. Le jeune Prince étoit libéral, & d’un esprit insinuant ; ce qui le lia très-étroitement avec plusieurs autres Romains.

VIII Il y avoit alors dans notre armée un grand nombre de Nobles & d’hommes nouveaux, qui préféroient l’argent à l’honneur & à la vertu ; gens factieux, puissants dans Rome, & plus fameux chez nos Alliés, qu’ils n’en étoient estimés. Ils ne cessoient d’enflammer l’ambition déja trop vive de Jugurtha. Ils l’assuroient que, si Micipsa venoit à mourir, il jouiroit seul de ses Etats ; qu’il avoit des talents superieurs, & qu’on obtenoit tout de Rome pour de l’argent. Scipion, après la destruction de Numance, voulant congédier les troupes auxiliaires, & retourner en Italie, donna publiquement de grandes louanges, & des récompenses militaires à Jugurtha. Mais il l’avertit en secret, dans sa tente, de cultiver l’amitié du Peuple Romain en entier, plutôt que celle de quelques particuliers ; de ne point s’accoutumer à gagner qui que ce fût par des largesses ; qu’il étoit dangereux d’acheter d’un petit nombre, ce qui appartenoit à tout l’Etat ; que ses belles qualités, s’il en faisoit usage, lui frayeroient d’elles-mêmes une voie honorable au Trône ; mais que, s’il vouloit en hâter les moments, son argent ne feroit que l’entraîner à sa perte.

IX Ensuite il le congédia, lui donnant pour Micipsa une Lettre conçue en ces termes :

« Votre cher Jugurtha s’est extrêmement signalé dans la Guerre de Numance. Je ne doute pas que vous n’en ressentiez beaucoup de joie. Je l’aime pour les services qu’il nous a rendus. Je tâcherai d’inspirer les mêmes sentiments au Sénat & au Peuple Romain. Vous avez un neveu digne de vous & de Masinissa son aïeul. Je vous en félicite en mon particulier, comme votre ami. » Cette Lettre confirmant ce que la Renommée avoit déja publié, le Roi se laissa toucher en faveur d’un Prince qui avoit tant de crédit & de mérite. Il entreprit de se l’assujettir par ses bienfaits. Il l’adopta, &, par son Testament, le déclara son héritier conjointement avec ses fils. Peu d’années après, se voyant au lit de la mort, on dit qu’il lui tint ce discours en présence d’Adherbal, d’Hiempsal, de ses proches & des principaux de sa Cour :

X « Jugurtha, votre pere, par sa mort, vous laissoit dans votre enfance sans ressources & sans biens. Je vous pris dans ces circonstances pour vous faire un jour monter sur mon Trône. Je me flattois que mes bienfaits vous attacheroient aussi étroitement à moi, que si vous m’aviez dû la naissance. Je ne me suis pas trompé. Sans parler de tant d’autres belles actions, la maniere dont bous venez de vous comporter à Numance, m’a comblé d’honneur, moi & mon Royaume. Elle nous a uni les Romains plus inséparablement que jamais, & elle a renouvellé dans l’Espagne le souvenir de notre Maison. Enfin, ce qui est très-difficile parmi les hommes, votre gloire a triomphé de l’Envie. Présentement que je touche au terme prescrit par la nature, je vous conjure par cette main[11] & par la fidélité que vous devez à l’Etat, de chérir ces deux Princes. Ils sont vos parents par la naissance, & vos freres par mon bienfait. Conservez l’union que le sang a mise entre vous, au lieu d’en chercher une nouvelle avec des étrangers. Ce ne sont ni les armées ni les trésors qui sont la sûreté d’un Royaume ; ce sont les amis. On ne les acquiert ni par les armes ni par l’or, mais par des services & de la fidélité. Entre qui l’amitié doit-elle se trouver plus étroite qu’entre des freres ? Et quel fonds fera sur des étrangers, celui qui est en guerre avec ses proches ? Je vous laisse un Royaume solidement affermi, si vous êtes gens de bien ; mais facile à renverser, si vous cessez de l’être. Il n’y a rien de foible que l’union ne fortifie, ni de fort que la division ne détruise. Le soin de prévenir ce malheur vous regarde, vous sur-tout, Jugurtha, qui avez plus d’âge & de lumieres. Souvenez-vous que dans tout différent, le plus puissant, eût-il été attaqué le premier, passe toujours pour avoir été l’agresseur, parce qu’il lui a été plus facile de l’être. Pour vous, Adherbal & Hiempsal, honorez & respectez ce grand homme ; imitez sa vertu, & ne donnez pas lieu de juger que l’adoption m’a rendu plus heureux pere que la Nature ».

XI Jugurtha sentoit bien le peu de sincérité de ce discours. Il y répondit, de son côté, comme l’exigeoit la conjoncture, avec tous les dehors d’une vive reconnoissance. Micipsa mourut peu de jours après. Les trois Princes lui rendirent les derniers devoirs, avec toute la pompe usitée aux funérailles des Rois. Ils s’assemblerent ensuite pour conférer sur les intérêts de l’Etat. Hiempsal, le plus jeune, naturellement fier, méprisoit Jugurtha, à cause du défaut de sa naissance. Il voulut l’empêcher de s’asseoir au milieu, qui est chez les Numides la place la plus honorable, & se mit pour cet effet à la droite d’Adherbal. Cependant il consentit enfin, quoiqu’avec peine, à passer de l’autre côté, sur les instances de son frere, qui le prioit d’avoir cet égard pour un Prince plus âgé qu’eux. On fit différentes propositions au sujet du Gouvernement. Jugurtha dit, entre autres, que l’esprit de Micipsa s’étant ressenti des infirmités de son âge, les cinq dernieres années de sa vie, il étoit à propos de casser toutes les Ordonnances portées depuis ce temps. Je suis de même avis, répondit Hiempsal ; il n’y a que trois ans que mon pere vous a adopté. Ces mots firent sur le cœur de Jugurtha une impression encore plus vive qu’on ne l’avoit soupçonné. N’écoutant dès ce moment que son inquiétude, sa colere & sa crainte, il ne pensa qu’aux moyens de faire périr secrétement Hiempsal. Comme les voies détournées n’avoient pas un succès assez prompt pour la vivacité de son ressentiment, il résolut d’en employer de plus efficaces, de quelque nature qu’elles pussent être.

XII Les Princes, ne pouvant s’accorder dans la premiere conférence dont j’ai parlé, étoient convenus de diviser entre eux les trésors & les Etats de Micipsa. On avoit pris jour pour ces deux partages. On devoit commencer par celui des trésors ; en attendant, ils s’étoient retirés chacun de leur côté, proche des lieux où on les gardoit. Hiempsal s’étoit logé, par hazard, à Thermides, dans la maison du Capitaine des Gardes de Jugurtha. C’étoit un homme tout dévoué depuis long-temps à son Maître. Jugurtha faisit aussi-tôt l’occasion que le hazard lui offre. A force de promesses il engage cet Officier à se rendre à Thermides, comme pour voir sa maison, & à faire préparer de fausses clefs, parce qu’on remettoit tous les soirs les véritables à Hiempsal. Il l’assure qu’il viendra lui-même, bien accompagné, dès qu’il en sera temps. Ce Numide exécute promptement ses ordres. Il introduit, selon qu’il en est convenu, les Soldats de Jugurtha pendant la nuit. Ils fondent dans la maison, cherchent le Roi chacun de leur côté, massacrent ceux qu’ils trouvent endormis, ou sur leur passage, visitent les endroits les plus reculés, enfoncent ce qui est fermé, remplissent tout de tumulte & de confusion, & découvrent enfin Hiempsal. Ce malheureux Prince, tout tremblant & ne sachant où il alloit, s’étoit caché dans la chambre d’une esclave. On apporta sa tête à Jugurtha, comme il l’avoit ordonné.

XIII La nouvelle d’un si grand attentat se répandit bientôt dans toute l’Afrique. Adherbal & ceux qui avoient vécu sous la domination de Micipsa[12], en furent frappés de terreur. Les Numides se divisent. Le plus grand nombre se déclare pour Adherbal, les plus braves pour Jugurtha. Celui-ci arme le plus de troupes qu’il peut, s’empare des Villes de gré ou de force, & pense à s’assujettir toute la Numidie. Adherbal, de son côté, envoie des Ambassadeurs à Rome, afin d’instruire le Sénat de l’assassinat de son frere, & de l’état où il se trouve lui-même. Ensuite, se fiant sur le grand nombre de ses Soldats, il se détermine à tenter le fort d’un combat. Il y fut vaincu, se sauva sur nos terres, & de-là s’embarqua pour Rome Jugurtha se voyoit, selon ses projets, maître de toute la Numidie. Alors, réfléchissant à loisir sur son crime, il commença à craindre les Romains. Il n’avoit de ressource pour se garantir de leur colere, que dans ses richesses & dans l’avarice des Nobles. Il envoie promptement des Ambassadeurs à Rome, avec de grandes sommes d’or & d’argent ; leur ordonne d’assouvir d’abord la cupidité de ses anciens amis, de lui en acheter de nouveaux, & de ne pas balancer à lui gagner tous ceux qu’ils pourront, à quelque prix que ce soit. Aussi-tôt qu’ils furent venus à Rome, ils envoyerent de riches présents à ceux avec lesquels leur Maître étoit lié par les droits de l’hospitalité, ou qui avoient le plus de crédit dans le Sénat. Il se fit alors un si grand changement, que la Noblesse, qui ne pensoit à Jugurtha qu’avec la plus vive horreur, se déclara tout-à-coup en sa faveur. Les uns, excités par l’argent qu’ils en avoient reçus ; les autres, par l’espérance d’en recevoir, conjurent chaque Sénateur en particulier de le ménager dans leur avis. Lorsque les Ambassadeurs eurent tout lieu d’espérer un heureux succès, on donna, au jour marqué, une audience aux deux Parties.

XIV Voici le discours que prononça Adherbal :

« Peres Conscripts, Micipsa, mon pere, m’a ordonné, en mourant, de ne me regarder que comme l’Administrateur d’un Royaume dont la souveraineté vous appartenoit ; de tâcher de rendre en tout temps au Peuple Romain le plus de services que je pourrois, & de vous rester uni par des liens plus étroits encore que ceux du sang & de la nature. Il m’assuroit qu’alors je trouverois dans votre amitié, des armées, des richesses & tout ce qui fait le soutien d’un Etat. Tandis que je ne pensois qu’à me conformer à ces ordres, Jugurtha, le plus scélérat de tous les hommes, au mépris de la majesté de votre Empire, m’a dépouillé de mon Royaume & de tout, moi le petit-fils de Masinissa, l’ami & l’allié du Peuple Romain, de pere en fils. Puisque j’étois destiné à cette infortune, que ne puis-je implorer votre secours, plutôt en considération de mes services, que de ceux de mes Ancêtres ! J’aurois encore plus souhaité que le Peuple Romain fût obligé envers moi à une reconnoissance dont je pusse me passer ; ou, si son appui m’étoit nécessaire, qu’au moins il me fût dû. Mais, comme l’innocence ne se suffit pas à elle-même, & qu’il n’a pas été en mou pouvoir de rendre Jugurtha autre qu’il n’est[13], j’ai recours à vous, Peres Conscripts ; &, ce qui met le comble à mon malheur, je suis forcé de vous être à charge, avant que d’avoir pu vous être de quelque utilité. Les autres Rois n’ont recherché votre alliance que dans leur adversité, ou vous la leur avez accordée après les avoir vaincus. Notre Maison s’est unie à vous, pendant la guerre de Carthage, temps auquel on ne pouvoir desirer l’amitié de Rome, qu’en considération de sa fidélité, & non de sa fortune. Descendants de ces anciens Romains, ne souffrez pas qu’un petit-fils[14] de Masinissa implore en vain votre secours. Maître, il n’y a qu’un moment, d’un grand Etat, distingué par ma naissance, mon crédit & mes richesses, maintenant indigent, forcé d’implorer le secours d’autrui, & à peine reconnoissable dans mes malheurs ; quand même je n’aurois pas d’autre motif pour vous toucher, que cet étrange renversement de fortune, il conviendroit à la majesté du nom Romain de me venger, & de ne pas souffrir que personne agrandisse ses Etats par ses crimes. Le Royaume d’où l’on m’a chassé, est celui que le Peuple Romain a donné à mes Ancêtres ; c’est celui d’où mon pere & mon aïeul ont, conjointement avec vous, chassé Syphax & les Carthaginois. Ce sont vos bienfaits, qu’on m’a enlevés, Peres Conscripts ; c’est vous qu’on a méprisés dans les outrages qu’on m’a faits. Hélas ! mon pere, voilà donc l’effet qu’ont produit vos bontés ! Celui que vouz n’aviez pas distingué de vos propres enfants, que vous aviez fait monter sur le Trône avec eux, est devenu le destructeur de votre Maison. Ne jouirons-nous jamais d’aucun repos ? Le fer, le sang, la fuite & la désolation, voilà donc notre partage ? Tant qu’a duré la puissance des Carthaginois, nous ressentions, comme il étoit naturel, toutes les horreurs de la guerre. L’ennemi étoit à nos portes ; vous, nos seuls amis, vous étiez loin de nous. Toute notre ressource étoit dans nos armes. Délivrés enfin de ce fléau, nous commencions à goûter les douceurs de la paix.[15] Nous n’avions d’ennemis que ceux que vous pouviez nous ordonner de regarder comme tels ; & voilà que tout-à-coup Jugurtha, se livrant à tous les excès de la plus criminelle audace, poignarde mon frere, son proche parent, & s’empare de son Royaume, comme d’une proie due à ses forfaits. Ne pouvant ensuite me faire donner dans le même piege, par une violence que j’aurois cru n’avoir jamais à redouter sous votre protection, il me chasse à main armée de mon Palais & de ma Patrie, & me réduit à me trouver par tout ailleurs plus en sûreté que dans mon Royaume. Pour moi, je croyois, Peres Conscripts, comme je l’avois souvent oui dire à mon pere, que ceux qui cultivoient avec soin votre amitité, avoient bien des travaux à essuyer ; mais que personne n’étoit plus qu’eux à l’abri des revers. Notre Maison, autant qu’il a été en elle, vous a servis dans toutes vos guerres. Il dépend de vous, tandis que vous jouissez de la paix, de procurer notre sûreté. Nous n’étions que deux freres. Micipsa crut, par ses bienfaits, nous en unir un troisieme dans la personne de Jugurtha. Il vient de tuer l’un, & moi je n’ai échappé qu’à peine à ses mains parricides. Que ferai-je ? A qui recourir dans mon malheur ? Tout ce qui faisoit l’appui de ma Maison, ne subsiste plus. Mon pere a payé le tribut à la nature ; mon frere est péri par la main de celui de ses parents qui devoit lui être le plus attaché. Mes amis, mes alliés, mes proches, pris par Jugurtha, ont été exposés aux bêtes, ou attachés en croix. Le petit nombre de ceux qu’il n’a pas encore fait mourir, traînent, dans d’obscured prisons, parmi les gémissements & les larmes, une vie plus affreuse que la mort. Quand même j’aurois encore tous les avantages que j’ai perdus, ou qu’on a tournés contre moi, s’il m’étoit survenu quelque accident imprévu, je n’aurois recours qu’à vous, Peres Conscripts. Il est de la majesté de votre Empire de maintenir par-tout l’équité, & de réprimer l’injustice. Maintenant, chassé de mon Palais & de ma Patrie, abandonné, réduit à une honteuse indigence, vers qui me retirerois-je ? Qui pourrois-je implorer ? Les Rois ? Les Nations ? L’amitié de notre Maison pour vous, nous en a fait autant d’ennemis. Est-il un endroit où je ne rencontrasse des monuments qui leur rappelleroient les pertes que leur ont causées mes Ancêtres ? Enfin, quelqu’un qui aura jamais été de vos ennemis, peut-il avoir compassion de moi ? D’ailleurs, nous avons appris de Masinissa, à ne nous attacher qu’au Peuple Romain. Il pensoit que votre amitié étoit plus que suffisante pour assurer notre tranquillité, qu’il ne nous falloit point rechercher d’autres alliances ; & que, si la fortune de votre Empire venoit à changer, nous devions nous déterminer à périr en même temps. Graces aux Dieux, & à votre vertu, vous êtes grands & puissants ; tout vous réussit ; tout est soumis à vos Loix. Vous en pouvez d’autant plus facilement secourir ceux de vos Alliés qu’on opprime. Tout ce que je ctains, c’est que quelques particuliers ne suivent trop les mouvements de leur amitié pour Jugurtha, dont le cœur leur est peu connu[16]. J’apprends qu’ils emploient les prieres, les instances & jusqu’à l’importunité, pour vous engager à ne rien décider en son absence, & sans avoir bien examiné le fond de cette affaire. Je vous en impose, disent-ils ; il m’étoit libre de rester dans mon Royaume ; m’a fuite n’est qu’une feinte. Puissé-je voir celui dont les mains patricides m’ont mis en cet état affreux, réduit à feindre comme moi ! Puissiez-vous, vous ou les Dieux tout-puissants, veiller enfin à la vengeance des crimes ! Bientôt le scélérat, que ses attentats rendent maintenant si puissant & si fier, seroit puni de son ingratitude dénaturée envers notre pere, de l’assassinat de mon frere, & des maux qu’il m’a faits. Quoique la vie vous ait été enlevée à la fleur de votre âge, & par la main qui le devoit le moins, ô mon frere, vous, dont le souvenir m’est toujours précieux, votre sort me paroît plus consolant qu’il n’est à plaindre. Ce n’est point un Royaume que la mort vous a ravi ; elle n’a fait que vous mettre à l’abri de l’exil, de l’indigence & de tous les malheurs qui m’accablent : tandis que moi, précipité du Trône dans un abyme de maux, je donne, en ma personne, à l’Univers un exemple de la fragilité des grandeurs humaines. Incertain de ce que je dois faire, vous vengerai-je ? Je ne puis me défendre moi-même. Chercherai-je à rentrer dans mes Etats ? Ma propre destinée dépend d’un secours étranger. Plût aux Dieux que je pusse honorablement terminer mon sort par une mort volontaire, & que ce ne fût pas autoriser les mépris de Jugurtha, que de le laisser triompher de son crime ! Il ne m’est plus possible de supporter la vie, & je ne puis me donner la mort, sans me déshonorer. Je vous conjure donc, Peres Conscripts, par vous-mêmes, par vos Ancêtres, par vos enfants, par la majesté du nom Romain, de secourir un Prince infortuné. Arrêtez l’Injustice ; ne souffrez pas que le Royaume de Numidie, qui est à vous, soit souillé par des attentats inouis, & par la destruction de toute notre Maison ».

XV Quand le Roi eut cessé de parler, les Ambassadeurs de Jugurtha, qui comptoient bien plus sur leurs présents, que sur la justice de leur cause, repliquerent en peu de mots : Que c’étoient les Numides qui avoient tué Hiempsal à cause de sa cruauté : qu’Adherbal avoit de lui-même attaqué Jugurtha ; qu’il venoit se plaindre, après avoir été défait, de n’avoir pu l’opprimerˆ; que leur Maître conjuroit le Sénat d’être persuadé qu’il étoit toujours tel qu’on l’avoit connu à Numance ; & de juger de lui, plutôt sur ses actions, que sur les discours d’un ennemi. Les deux Parties étant sorties, on mit l’affaire en délibération. Les partisans de Jugurtha, & un grand nombre d’autres, entraînés par leur crédit, relevent son mérite, méprisent ce qu’a dit Adherbal, & emploient, en faveur du crime honteux d’un étranger, leur crédit, leur voix, & tous les moyens auxquels ils auroient eu recours, s’il se fût agi de leur propre honneur. Quelques Sénateurs, qui préféroient la justice à l’argent, opinoient pour qu’on secourût Adherbal, & qu’on vengeât la mort de son frere. Scaurus sur-tout étoit de cet avis ; c’étoit un homme d’une naissance illustre, actif, intriguant, avide de puissance, d’honneurs & de richesses, & qui possédoit l’art de cacher ses défauts. Quand il vit qu’on vendoit ouvertement ses suffrages à Jugurtha, il appréhenda que le Peuple ne vînt à faire éclater son indignation contre un excès devenu public. Il fut commander à sa passion.

XVI Cependant le parti qui sacrifioit la justice à l’intérêt ou à la faveur, l’emporta. On régla que dix Commissaires partageroient entre Adherbal & Jugurtha les Etats qu’avoit possédés Micipsa. Le Chef de la Députation fut L. Opimius, personnage illustre. Le meurtre de C. Gracchus & de M. Fulvius, & la maniere sanglante dont il avoit usé de la victoire de la Noblesse sur le Peuple, pendant son Consulat, le faisoient jouir de beaucoup de crédit dans le Sénat. Jugurtha lui fit sa cour avec autant de soin que s’il ne l’eût pas gagné dès auparavant ; à force de présents & de promesses il le mit dans la disposition de lui sacrifier jusqu’à son honneur. Il employa les mêmes voies à l’égard des autres, avec un succès presque égal. Fort peu préférerent leur devoir à l’argent. Dans le partage qui fut fait, on assigna à Jugurtha les Provinces voisines de la Mauritanie, qui sont plus fertiles & plus peuplées. Adherbal eut l’autre partie, qui a plus d’apparence, à cause de ses Ports & de la beauté de ses édifices, mais moins d’avantages réels.

XVII Il me paroît à propos de dire un mot de la situation de l’Afrique & des Nations que nous y avons eues pour Alliées, ou pour ennemies. Quant aux pays & aux peuples, que des chemins impraticables, une chaleur excessive, ou de vastes déserts rendent presque inaccessibles, il me seroit difficile d’en rapporter quelque chose de certain. L’Afrique est une des trois parties de la terre. Quelques-uns, qui n’en comptent que deux, la comprennent dans l’Europe. Elle se termine vers l’Occident, au détroit qui joint la Méditerranée à l’Océan ; & vers l’Orient, à une spacieuse vallée nommée Catabathmos[17] par les habitants du pays. La Mer y est orageuse, & presque sans mouillage ; la terre fertile en bled & en pâturage, & peu propre pour les arbres ; l’eau, tant de pluie que de sources, fort rare. Les hommes y sont sains, agiles, supportent aisément la fatigue, & ne meurent ordinairement que de vieillesse, à moins que le fer, ou les animaux mal-faisants, qui y sont en grand nombre, n’abregent leurs jours. Pour ce qui est des premiers habitants de l’Afrique, de ceux qui y sont survenus, & de la maniere dont ils se sont joints aux anciens, je suivrai, sans prétendre rien garantir, l’opinion reçue communément dans le pays, quoique différente de celle qu’on en a parmi nous, & ce que j’ai trouvé dans quelques livres attribués au Roi Hiempsal. Ils sont en langue Punique. Je me les suis fait expliquer.

XVIII Les premiers habitants de l’Afrique, sont les Gétules & les Libyens, hommes farouches & sans discipline, qui se nourrissoient de la chair des bêtes sauvages, & paissoient l’herbe comme les troupeaux. Ils erroient à l’aventure, sans Chefs, sans Loix, sans mœurs, & couchoient où la nuit les surprenoit. Dans la suite, Hercule, selon les Africains, étant mort en Espagne, son armée, dont chacun vouloit être le Chef, & qui étoit composée de Nations différentes, fut bientôt dispersée. Ce qu’il y avoit de Perses, de Medes & d’Arméniens, passa en Afrique, & s’établit sur les bords de la Méditerranée. Les Perses néanmoins tirerent plus vers l’Océan. Ils se firent des especes de cabanes du corps de leurs vaisseaux renversés ; car ils ne trouvoient point de matériaux pour construire des maisons, & ils ne pouvoient en acheter des Espagnols. L’étendue de la Mer & la différence du langage leur interdisoient tout commerce avec eux. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’encore aujourd’hui les cabanes des paysans de Numidie ressemblent, par leur longueur & leur couverture ceintrée, à la carcasse d’un vaisseau. Les mariages mêlerent peu à peu des Gétules parmi eux. Comme, avant de se fixer, ils avoient éprouvé différentes contrées, ils se donnerent le nom de Numides. Les Medes & les Arméniens se joignirent aux Libyens, Peuple plus voisin de la Mer d’Afrique que les Gétules, qui n’étoient pas éloignés des plus brûlantes contrées. Ils fonderent des Villes de bonne heure, ayant établi un commerce avec l’Espagne dont ils n’étoient séparés que par le détroit. Les Libyens leur changement peu-à-peu, par corruption, leur nom de Medes en celui de Maures. Quant aux Perses, ils devinrent fort puissants en peu de temps. Lorsqu’ils se furent considérablement multipliés, une colonie de leurs jeunes gens, sous le nom de Numides, alla s’établir dans le pays qu’on appelle Numidie, proche de Carthage. L’ancien & le nouveau Peuple s’aida mutuellement. Ils s’assujettirent leurs voisins par la force, ou par la terreur de leurs armes. Ceux qui s’étoient approchés de la Méditerranée, trouvant dans les Libyens un ennemi plus facile à vaincre, s’acquirent encore plus de gloire. Enfin ils se virent maîtres de presque toute la basse Afrique. Les vaincus prirent le nom de leurs vainqueurs, & ils ne formerent qu’un seul Peuple.

XIX Dans la suite quelque Phéniciens, pour décharger leur pays, ou pour satisfaire leur ambition, s’étant fait suivre du petit Peuple, & de tous ceux qui aimoient le changement, vinrent fonder sur la côte maritime Hippone, Adrumet, Leptis & plusieurs autres Villes. Elles s’agrandirent en peu de temps, & firent la gloire ou l’appui de leur ancienne Patrie. Pour ce qui est de Carthage, comme mon sujet ne me permet pas de m’y arrêter, j’aime mieux n’en rien dire, que d’en parler peu. Du côté de cette vallée qui sépare l’Egypte de l’Afrique, la premiere Ville qu’on trouve, en descendant le long de la Mer, est Cyrene, colonie des Théréens ; ensuite Leptis, entre les deux Syrtes, & les Autels des Philenes. C’étoit là que se terminoit l’Empire de Carthage du côté de l’Εgypte. On voit après, les Villes qui étoient de sa dépendance. Le reste appartenoit aux Numides jusqu’à la Mauritanie. Les Maures sont les plus proches de l’Espagne. On dit qu’au-dessus de la Numidie se trouvent des Gétules, dont les uns n’habitent que des chaumines, & les autres vivent toujours errants ; & enfin les Ethiopiens, qui confinent à ces brûlantes solitudes qu’embrasent les ardeurs du Soleil. Dans le temps de la Guerre de Jugurtha, Rome gouvernoit par ses Magistrats presque tout ce que Carthage avoit possédé en dernier lieu. Jugurtha avoit une grande partie de la Gétulie, & la Numidie jusqu’au fleuve Mulucha. La Mauritanie obéissoit toute entiere à Bocchus. Ce Roi ne connoisioit le Peuple Romain que de nom, & nous n’avions jamais eu aucun rapport avec lui. En voilà assez sur cet article pour l’intelligence de notre histoire[18].

XX Les Commissaires, après le partage du Royaume, quitterent l’Afrique. Jugurtha, loin d’être puni comme il l’avoit craint, se voyoit récompensé de son crime ; il se persuada plus que jamais, comme il l’avoit entendu dire à Numance, que tout étoit vénal à Rome. Encouragé de plus en plus par les promesses de ceux qu’il avoit comblés de présents, il jette ses vues sur le Royaume d’Adherbal. Il étoit actif & belliqueux, & n’avoit pour adversaire qu’un Prince foible & pacifique, ami du repos, trop craintif pour être craint, & qu’on pouvoit insulter impunément. Il fondit tout à coup sur ses frontieres avec un corps considérable de troupes, enleva hommes, troupeaux & tout ce qu’il trouva ; brûla les édifices ; désola avec sa cavalerie une vaste étendue de pays, & revint ensuite avec tout son monde. Il se flattoit qu’Adherbal, outré de cette insulte, useroit de représailles, & lui fourniroit un prétexte d’en venir à une guerre ouverte. Ce dernier sentoit la supériorité de son adversaire ; d’ailleurs il comptoit bien plus sur l’amitié des Romains que sur les Numides. Il se contenta d’envoyer faire ses plaintes à Jugurtha par des Ambassadeurs. Ils n’en rapporterent qu’une réponse fort désobligeante ; mais il résolut de tout souffrir, plutôt que d’en venir à une seconde guerre, après avoir si mal réussi dans la premiere. Cette modération ne ralentit point l’ambition de Jugurtha. C’étoit un parti formé dans son esprit de s’emparer de toute la Numidie. Il en entreprend ouvertement la conquête. Il entre en campagne, non avec un camp volant, comme la premiere fois, mais à la tête d’une armée nombreuse. Il ravage les Villes & les terres, fait un butin immense, & par ses succès, redouble la confiance de ses Soldats & la terreur des ennemis.

XXI Adherbal n’ayant plus d’autre parti à prendre que de quitter ses Etats, ou de les défendre par les armes, cede à la nécessité ; il leve des troupes & s’avance au devant de Jugurtha. Les deux armées se rencontrerent près de Cirta, vers les bords de la Mer. On n’en vint pas aux mains sur le champ, parce que le jour étoit fort avancé ; mais la nuit n’étoit pas encore tout-à-fait écoulée, lorsque les Soldats de Jugurtha, au signal qui leur en fut donné, fondirent sur le camp des ennemis, les surprirent, les uns à moirié endormis, les autres pendant qu’ils prenoient leurs armes, les renverserent & les mirent en suite. Adherbal, suivi de peu de Cavaliers, se sauva à Cirta. Si les Romains & les Italiens, qui se trouvoient en grand nombre en cette Ville, n’en eussent fermé l’entrée à ceux qui le poursuivoient, la guerre entre les deux Rois auroit été terminée le jour même qu’elle avoit commencé. Jugurtha, sans perdre de temps, forme le siege de la place, & met en usage les mantelets, les tours, & toutes sortes de machines pour la forcer promptement. Il souhaitoit de prévenir l’effet de l’ambassade qu’il savoit qu’Adherbal avoit envoyée à Rome avant le combat. Aussi-tôt que le Sénat avoit été instruit de cette guerre, il avoit député trois jeunes gens vers les deux Rois. Ils avoient ordre de leur déclarer que le Sénat & le Peuple Romain vouloient & entendoient qu’ils missent bas les armes, & terminassent leurs différents par voie de discussion & non de fait ; que l’honneur de Rome & le leur le demandoient ainsi.

XXII Ces Députés se hâterent d’autant plus que, lorsqu’ils étoient sur leur départ, on parloit déja, quoique sourdement, dans Rome, du combat qui s’étoit livré, & du siege de Cirta. Jugurtha, après les avoir entendus, leur répondit : Que rien n’étoit plus respectable ni plus sacré pour lui, que les ordres du Sénat ; qu’il s’étoit appliqué dès son enfance à mériter l’estime de tous les gens de bien ; que c’étoit, sans doute, en vertu de quelques bonnes qualités, qu’un aussi grand homme que Scipion l’avoit honore de son amitié, & que Micipsa, qui avoit déja deux fils, l’avoit adopté ; que plus il s’étoit conduit avec sagesse & générosité, moins il se sentoit capable de supporter un affront ; qu’Adherbal avoit secrétement attenté à sa vie ; que l’ayant découvert, il avoit voulu empêcher l’exécution de ses mauvais desseins ; qu’il ne seroit point de l’équité du Peuple Romain, de le priver d’un droit que la nature accord à tous les hommes ; qu’enfin il enverroit incessamment des Ambassadeurs à Rome, pour instruire le Peuple plus à fond. Sur cette réponse ils le quitterent. On ne leur permit pas de parler à Adherbal.

XXIII A peine Jugurtha les jugea-t-il hors d’Afrique, que ne pouvant prendre la Place d’assaut, à cause de sa situation, il l’entoura de fossés & de palissades, avec des tours de distance en distance, où il établit des Corps-de-garde. Il employoit jour & nuit la force & l’artifice, mettoit en usage tour-à-tour la crainte & les promesses pour ébranler les assiégés, animoit continuellement les siens, veilloit à tout, & n’oublioit rien de ce qui pouvoit hâter le succès de son entreprise. Adherbal, pressé par un ennemi acharné à sa perte, sans espérance de secours, hors d’état, parce qu’il manquoit de tout, de faire durer le siege, se voyoit réduit aux plus fâcheuses extrêmités. Il appelle deux des plus braves de ceux qui s’étoient jetés avec lui dans Cirta, & les engage par promesses & par pitié, à traverser de nuit le retranchement des ennemis, pour gagner la Mer, qui n’étoit pas loin, & passer à Rome. Ils exécuterent ses ordres en peu de jours. On lut en plein Sénat la Lettre qu’ils remirent de sa part. En voici la copie :

XXIV « Ne vous en prenez point à moi, Peres Conscripts, si je vous importune souvent par mes prieres ; la violence de Jugurtha m’y contraint. Il n’est rien qu’il ne sacrifie à la fureur qu’il a de me perdre. Elle lui ôte tout égard pour vous & pour les Dieux immortels. Voici le cinquieme mois qu’il me tient assiegé, moi, l’Allié & l’ami du Peuple Romain. Ni les bienfaits de mon pere, ni vos Décrets ne servent en ma faveur. Je suis également pressé par le fer & par la famine. Je n’ose m’expliquer davantage au sujet de Jugurtha ; l’état de ma fortune m’en dissuade. Je n’ai que trop éprouvé qu’on en croit peu les malheureux. Tout ce que je puis dire, c’est que ses vues ne se bornent pas à ma perte ; il ne se flatte pas, sans doute, de conserver en même temps mes Etats & votre amitié. On voit assez ce qui des deux lui paroît préférable. Il a d’abord assassiné mon frere ; ensuite il m’a chassé du Trône de mes peres. Que ces injustices ne regardassent que nous, j’y consens ; maintenant le Royaume dont il s’empare, c’est le vôtre ; le Prince qu’il tient assiégé, c’est celui que vous avez établi pour gouverner les Numides. Vous voyez, par l’extrêmité où je suis réduit, le cas qu’il fait de vos Ambassadeurs. Reste-t-il d’autre voie que celle de vos armes pour le faire rentrer dans son devoir ? Quant à ce qui me regarde, j’aimerois mieux que les plaintes que je vous fais, aussi bien que celles que j’ai faites autrefois, fussent sans fondement, que d’en prouver la solidité par mes malheurs. Mais puisque je suis né pour mettre en évidence les crimes de Jugurtha, je ne demande plus qu’on me garantisse des adversités ni de la mort, mais de la tyrannie de mon ennemi, & des supplices qu’il me prépare. Disposez à votre gré du Royaume de Numidie. Il vous appartient ; mais arrachez-moi des mains de ce parricide. Je vous en conjure par la majesté de votre Empire, & par les droits sacrés de l’amitié, si vous conservez encore quelque souvenir de Masinissa, mon aïeul ».

XXV Quand on eut fait la lecture de cette Lettre, quelques Sénateurs furent d’avis qu’on envoyât promptement une armée au secours d’Adherbal, & qu’en attendant ou déliberât sur châtiment que méritoit Jugurtha, pour n’avoir point obéi à nos Ambassadeurs. Les Partisans du Roi s’opposoient de tout leur pouvoir à ce Décret. Le crédit de quelques Particuliers, comme il arrive dans la plupart des affaires, l’emporta sur le bien public. On députa cependant en Afrique des personnes d’âge & de naissance, qui avoient passé par les plus grandes Charges. Scaurus, dont j’ai déja parlé, homme Consulaire, alors Prince du Sénat, étoit de ce nombre. Comme l’affaire étoit crainte, & que les Numides les conjuroient se se hâter, ils partirent dès le troisieme jour. Etant bientôt abordés à Utique, ils écrivent à Jugurtha qu’il ait à se rendre en diligence au-près d’eux ; que c’est le Sénat qui les envoie. Dès que ce Prince eut appris que des personnes illustres & d’un grand crédit venoient pour s’opposer à ses desseins, la crainte qu’il en conçut, & d’un autre côté sa cupidité, le tinrent dans de cruelles incertitudes. Il appréhendoit le ressentiment du Sénat, s’il refusoit d’obéir. Mais sa passion l’aveuglant, le poussoit à consommer son crime. Enfin le mauvais parti fut le plus fort dans ce cœur ambitieux. Il fait donner un affaut général à la Place, & se flatte qu’en obligeant les Assiégés de se partager, il se rendra maître de la personne d’Adherbal par force, ou par artifice, avant que d’aller trouver les Ambassadeurs. N’ayant pas réussi, il appréhenda qu’un plus long délai n’aigrît Scaurus qu’il craignoit plus que les autres, & se rendit à Utique, suivi de peu de Cavaliers. Mais, malgré les fortes menaces que lui firent les Ambassadeurs de la part du Sénat, il refusa constamment de lever le siege. Après bien des discours inutiles, ils partirent sans avoir rien fait.

XXVI Quand on en eut appris la nouvelle à Cirta, les Italiens, qui, par leur valeur, avoient jusqu’alors empêché la Place d’être prise, s’imaginerent qu’on respecteroit dans leur personne la grandeur du nom Romain. Ils conseillerent à Adherbal de se rendre, en stipulant seulement qu’il auroit la vie sauve, & de se reposer du reste sur le Sénat. Ce Prince infortuné sentoit bien qu’il n’y avoit point de parti qu’il ne dût préférer à celui de s’en remettre à la bonne foi de son ennemi ; mais on pouvoit l’y contraindre. Il fit de lui-même ce qu’il craignoit qu’on ne lui fît faire de force. Jugurtha commença par le faire périr dans les supplices. Il passa en-suite au fil de l’épée tous ceux qui étoient en âge de porter les armes, selon qu’ils se rencontroient sous le fer du Vainqueur, sans distinction d’Italiens ni de Numides.

XXVII Sur cette nouvelle, le Sénat s’assemble. On délibere. Les Partisans du Roi cherchent encore à pallier ce crime. Ils interrompent ceux qui parlent, & emploient leur autorité, & quelquefois les injures, pour gagner du temps. Leur crédit & l’argent du Roi avoient tant de pouvoir, qu’à force de délais, l’indignation se seroit insensiblement ralentie, si C. Memmius, désigné Tribun, Magistrat plein de vivacité, & ennemi déclaré de la Noblesse, n’eût instruit le Peuple que quelques factieux cabaloient dans le Sénat, pour empêcher qu’on ne punît Jugurtha. Alors le Sénat se sentant coupable, craignit le Peuple. On spécifia, en vertu de la Loi Sempronia, les Provinces qu’auroient ceux qu’on alloit déclarer Consuls. Ce fut l’Italie & la Numidie. Celle-ci échut à L. Bestia Calpurnius, & l’autre à P. Scipion Nasica. On leva une armée pour l’Afrique, & on donna tous les ordres nécessaire pour les frais & les préparatifs de la guerre.

XXVIII Jugurtha fut surpris de cette nouvelle, parce qu’il s’étoit fortement persuadé que tout étoit vénal à Rome. Il y envoya promptement son fils & deux de ses confidents, avec ordre, comme après l’assassinat d’Hiempsal, d’éprouver sur tout le monde ce que pourroit produire son argent. Lorsqu’ils approchoient de la Ville, Calpurnius demanda au Sénat, s’il étoit d’avis qu’on les y laissât entrer. La réponse fut que, s’ils ne venoient pas pour remettre le Roi & le Royaume à la discrétion des Romains, ils eussent à sortir dans dix jours de l’Italie. Le Consul leur fit signifier ce Décret, & ils revinrent sans avoir rien fait. Cependant Calpurnius, après avoir levé des troupes, choisit pour ses Lieutenants, des personnes de naissance qui pussent couvrir ses malversations par leur crédit & leurs intrigues. De ce nombre étoit Scaurus, dont j’ai déja représenté la caractere & les mœurs. Quant à notre Consul, également avantagé du côté de l’esprit & du corps, il étoit laborieux, actif, pénétrant, assez versé dans l’art militaire, ferme dans le danger, & habile à le prévoir ; mais toutes ces bonnes qualités étoient étouffées en lui par une sordide avarice. Nous troupes ayant gagné Rhégium par terre, s’embarquerent pour la Sicile, & de-là pour l’Afrique. Calpurnius fit, dès le commencement, tous les préparatifs nécessaires, fondit avec impétuosité sur la Numidie, fit un assez grand nombre de prisonniers, & emporta quelques Villes d’assaut.

XXIX Mais, si-tôt que Jugurtha lui eut fait sentir la difficulté de la Guerre dont on l’avoit chargé, & qu’il eut essayé de le gagner à prix d’argent, le cœur du Consul, déja corrompu par l’avarice, ne put résister à cette attaque. Il s’associa Scaurus même, qui devint le complice & l’agent de toute cette intrigue. Ce Sénateur s’étoit toujours déclaré avec beaucoup de chaleur contre le Roi, quoique presque tous ceux de sa faction fussent déja gagnés. Il se laissa enfin entraîner par la grandeur de la somme qu’on lui offroit. Jugurtha, dans sa négociation secrete avec le Consul, n’avoit d’abord pensé à obtenir que du temps. Il se flattoit que dans l’intervalle son argent & ses amis lui procureroient quelque changement à Rome. Mais, quand il vit Scaurus dans ses intérêts, il se tint presque assuré de la paix, & résolut d’en aller traîter en personne. Le Consul commença par publier une trêve ; parce que l’ennemi alloit, disoit-il, se rendre à discrétion. En-suite il envoya le Questeur Sextius à Vacca. Le prétexte étoit de faire livrer le bled qu’on avoit exigé publiquement des Agents de Jugurtha. Mais c’étoit en effet pour qu’il servît d’otage. Le Roi, comme il en étoit convenu, vint dans notre camp. Il dit quelques mots dans une audience publique, pour se disculper ; pria qu’on le reçût à discrétion, & traita de tout le reste en secret avec Calpurnius & Scaurus. Le lendemain on prit les avis confusément & seulement pour la forme ; il fut décidé qu’on accepteroit l’offre qu’il faisoit de se rendre ; qu’il livreroit au Questeur trente éléphants, un grand nombre de chevaux & une somme d’argent assez modique. Il obéit. Calpurnius retourna à Rome pour les Comices, & on cessa de parler de Guerre dans notre armée & dans toute la Numidie.

XXX Dès qu’on eut appris à Rome tout ce qui venoit de se passer en Afrique, on ne s’entretint de tous côtés que de la conduite de Calpurnius. Le Peuple en étoit indigné. Le Sénat, fort inquiet, ne savoit s’il devoit ratifier un Traité si honteux, ou casser ce qu’avoit fait son Consul. Ce qui le détournoit principalement du parti le plus équitable, étoit l’immense crédit de Scaurus. On savoit que toute cette affaire s’étoit conduite par ses conseils & son entremise. Tandis qu’ils demeuroient indécis, Memmius, toujours ennemi de la Noblesse, & qui s’expliquoit avec liberté sur ce qu’il pensoit, ne cessoit d’exhorter le Peuple à la vengeance. Il le conjuroit de veiller à la cause commune, & à la conservation de sa liberté ; lui remettoit devant les yeux les procédés cruels & tyranniques des Nobles ; en un mot, il n’oublioit rien de ce qui pouvoit enflammer les esprits. Comme son éloquence lui procura beaucoup de gloire & d’autorité dans ce temps-là, j’ai cru qu’il ne seroit pas hors de propos de transcrire ici du moins une de ses Harangues. Voici celle qu’il prononça au retour du Consul :

XXXI « Romains, si mon zele pour le bien public ne l’emportoit pas sur toute autre considération, la puissance de la cabale, l’excès de votre indolence, le renversement de toute justice, & sur- tout les dangers qui sont aujourd’hui le partage de l’innocence, au lieu des honneurs, me détourneroient de prendre vos intérêts. En effet, je rougis de dire à quel point vous fûtes le jouet d’un petit nombre de Tyrans orgueilleux, pendant ces quinze années qui furent si funestes à vos Défenseurs[19] ; comment vous les laissates périr sans les venger, & combien vous a énervés cette lâcheté & cet engourdissement, puisque vous ne vous élevez pas même à présent contre des ennemis qui vous donnent tant de prise sur eux, & que vous craignez encore ceux dont vous devriez être la terreur. Cependant mon courage me porte à attaquer la puissance de cette faction ; du moins ferai-je usage de la liberté que mon pere m’a transmise ; que ce soit avec succès ou non, c’est, Romains, ce qui dépend de vous. Je ne prétends pas vous exhorter à repousser leur injustice à main armée, comme l’ont souvent fait vos Ancêtres. Il n’est besoin ici ni de se séparer ni de combattre ; leurs crimes les entraînent d’eux-mêmes à leur perte. Après avoir assassiné Tib. Gracchus, qui, selon eux, vouloit se faire Roi, ils ont fait de rigoureuses informations contre le Peuple. Après le meurtre de C. Gracchus & de M. Fulvius, ils ont de même égorgé en prison un grand nombre de Plébéiens. Ce ne sont pas les Loix, c’est leur caprice qui a mis fin à ces massacres. Que ce soit aspirer à la Royauté, que de rétablir le Peuple dans ses droits ; regardons, j’y consens, comme juste ce qui ne pourroit s’expier que par le sang de nos Concitoyens. Ces dernieres années vous étiez secrétement indignés qu’on pillât le tresor public ; que quelques Nobles s’appropriassent les tributs que payent les Rois & les Peuples libres ; qu’ils possédassent seuls toutes les richesses & les honneurs de l’Etat ; c’étoit trop peu pour eux de le faire impunément. Aussi viennent-ils enfin de sacrifier à l’ennemi les Loix, la majesté de l’Empire, tous les droits divins & humains. Coupables de ces excès, ils n’en ont ni honte ni repentir. Ils marchent fiérement en votre présence, & étalent avec ostentation, quelques-uns, les marques de leurs triomphes ; d’autres, celles du Sacerdoce ou du Consulat, comme s’ils administroient ces Charges pour s’en faire honneur, & non pour piller[20]. Des esclaves, achetés à prix d’argent, ne peuvent souffrir que leurs Maîtres leur commandent avec hauteur. Et vous, Romains, vous nés pour commander, vous souffrez tranquillement l’esclavage ! Quels sont donc ceux qui se sont asservi la République ? Des gens couverts de crimes, souillés de sang, d’une avarice sordide, les plus scélérats & en même-temps les plus fiers de tous les hommes, toujours prêts à vendre la bonne foi, l’honneur, la piété, la justice & l’injustice. Ils fondent leur sécurité, les uns sur le meurtre de vos Tribuns, les autres sur leurs cruelles & injustes procédures, presque tous sur le carnage qu’ils ont fait du Peuple. Aussi, plus chacun d’eux a commis d’attentats, moins il croit avoir à redouter. La crainte que leur devroient causer leurs crimes, c’est à vous qu’ils l’inspirent, à cause de votre lâcheté. La conformité de leurs desirs, de leurs haines & de leurs appréhensions, les réunit tous en un même parti. Cette union, qui seroit amitié entre des gens de bien, n’est qu’une conspiration entre des scélérats. Si vous aviez, pour conserver votre liberté, la même ardeur qu’ils ont pour l’opprimer, la République ne seroit pas livré au pillage comme elle l’est, & vos bienfaits seroient le partage des plus gens de bien, & non des plus audacieux. Vos Ancêtres, pour établir leurs droits, & faire respecter la dignité de leur Ordre, se sont deux fois retirés en armes sur le Mont-Aventin ; & vous, vous ne ferez pas les derniers efforts pour soutenir la liberté qu’ils vous ont transmisse ; d’autant qu’il est infiniment plus honteux de perdre ce qu’on a possédé, que de ne l’avoir jamais acquis. Quel est donc votre avis, dira quelqu’un ? Le voici : que ceux qui, en faveur de l’ennemi, ont trahi la République, en soient punis, non par des voies de fait, & en employant la violence (quoiqu’ils en soient dignes, il est indigne de vous d’y recourir) mais en vertu de légitimes informations, & sur le témoignage de Jugurtha même. S’il s’est véritablement rendu à discrétion, il obéira à vos ordres. S’il les méprise, vous jugerez quelle est cette paix & cette prétendue soumission qui aura procuré à Jugurtha l’impunité de son crime ; à quelques Nobles, des richesses immenses, & à la République, des pertes & du déshonneur. Mais peut-être n’êtes-vous pas encore las de leur tyrannie. Peut-être regrettez-vous ces temps où quelques factieux disposoient à leur gré des Royaumes, des Provinces, des droits, des Loix, de la justice, de la paix & de la guerre ; tandis que c’étoit assez pour vous, c’est-à-dire, pour ce Peuple Romain, toujours victorieux & maître de l’Univers, que de pouvoir conserver votre vie ; car, pour ce qui est de la servitude, qui d’entre vous osoit s’y refuser ? Quant à moi, quoique je pense que c’est une honte extrême pour un homme de cœur, de recevoir impunément un affront, je souffrirois aisément que vous fissiez grace à ces scélérats, parce qu’ils sont vos Concitoyens, si cette compassion ne devoit pas causer votre perte. Du caractere dont ils sont, ils ne se contenteront pas de l’impunité pour le passé, si on ne les met hors d’état de mal faire à l’avenir, & vous vivrez dans une éternelle inquiétude, toujours réduits à souffrir l’esclavage, ou à recourir aux armes pour en secourer le joug. Peut-on se flatter qu’il y ait jamais quelque union ou la moindre confiance entre eux & vous ? Ils veulent dominer ; vous voulez être libres ; ils prétendent commettre des injustices ; vous êtes déterminés à vous y opposer ; enfin, ils traitent vos Alliés en ennemis, & vos ennemis en Alliés. La paix & l’amitié peuvent-elles avoir lieu, lorsque les sentiments sont si opposés ? Je vous exhorte donc à ne pas laisser impuni un si grand attentat. Il ne s’agit point ici de péculat ni de concussion ; ces crimes, quoique grands, sont devenus si communs, qu’on les compte pour rien. C’est l’autorité du Sénat, c’est la majesté de votre Empire qu’on a prostituées à un ennemi très-entreprenant. On a vendu la République dans Rome & dans notre camp. Si on n’en recherche pas les coupables, si on ne les punit pas, que nous reste-t-il, que de vivre asservis à leur tyrannie ? Car faire impunément tout ce qu’on veut, c’est être Tyran[21]. Je ne prétends pas, au reste, vous exhorter à mieux aimer trouver vos Citoyens criminels, qu’innocents ; mais n’allez pas, pour épargner des méchants, perdre les gens de bien. Il est moins dangereux dans un Etat de laisser les services sans récompense, que les crimes sans punition. La Vertu mal récompensée en est un peu moins active ; la Méchanceté impunie n’en est que plus entreprenante. D’ailleurs ôtez les injustices[22], les secours des gens de bien vous sont rarement nécessaires ».

XXXII A force de tenir de semblables discours, Memmius persuade au peuple d’envoyer L. Cassius, alors Préteur, vers Jugurtha, afin d’engager ce Prince à venir à Rome sous la garantie du Peuple Romain ; & que sa déposition servît à mettre dans un plus grand jour les malversations de Scaurus & des autres. Tandis que ceci se passoit à Rome, ceux à qui Calpurnius avoit laissé le commandement de nos troupes, tenoient, à son exemple, la conduite la plus honteuse & la plus criminelle. Quelques-uns, gagnés à prix d’argent, rendoient au Roi ses éléphants ; d’autres lui vendoient les transfuges ; plusieurs pilloient des Pays avec lesquels nous n’étions point en guerre. Tant l’avarice, se répandant comme un mal contagieux, avoit de force pour corrompre tous les cœurs ! Le Plébiscite obtenu par Memmius, ayant jeté la consternation parmi la Noblesse, Cassius partit pour aller trouver Jugurtha. Ce Prince intimidé sentoit l’extrêmité fâcheuse où ses crimes le réduisoient. Cassius lui représenta que puisqu’il s’étoit rendu à discrétion, il valoit mieux s’en remettre à la compassion du Peuple Romain, que d’éprouver sa puissance. Il lui promit toute sûreté en son propre & privé nom ; assurance dont Jugurtha ne faisoit pas moins de cas que de la garantie publique. Telle étoit l’opinion qu’on avoit alors de sa probité.

XXXIII Jugurtha le suivit donc à Rome, non avec la magnificence d’un Roi, mais dans l’appareil le plus propre à exciter la pitié. Il étoit déja par lui-même d’une fermeté au dessus des événements. Tous ceux qui l’avoient soutenu jusqu’alors par leur crédit ou par leurs crimes, contribuoient encore à relever sa confiance. Enfin il acheta, à force d’argent, l’appui du Tribun du Peuple C. Bébius ; comptant que l’impudence de ce Magistrat le mettroit à couvert de tout ce qu’on pourroit entreprendre de juste & d’injuste. Le Peuple, convoqué par Memmius, fit d’abord éclater la plus vive indignation contre le Roi. Les uns vouloient qu’on le conduisît en prison ; les autres qu’on le fît mourir, s’il ne déclaroit ses complices. Memmius, écoutant plutôt les Loix de l’honneur que sa colere, appaisa le tumulte, adoucit les esprits, & protesta qu’il ne souffriroit jamais qu’on violât le sauf-conduit. Quand on eut fait silence, il fit avancer Jugurtha, rappella les crimes qu’il avoit commis contre son pere, & contre ses freres, à Rome & en Numidie : Le Peuple Romain savoit, ajoutoit-il, à l’instigation & par le ministere de qui il s’étoit conduit ; mais il desiroit d’en recevoir de sa bouche une preuve juridique. Il avoit tout à espérer de la clémence & de la bonne foi des Romains, s’il en faisoit sincérement l’aveu ; sinon il alloit se perdre lui-même, sans sauver ses complices.

XXXIV Ensuite il lui ordonne de parler ; aussi-tôt Bébius lui défend de le faire. Le Peuple, enflammé de colere, & prêt à se jeter sur ce Magistrat, vouloit l’effrayer par ses clameurs, ses regards, ses gestes & par tout ce que l’indignation suggere. L’impudence de Bébius triomphe de tout. L’Assemblée, après en avoir été le jouer, se sépare. Jugurtha & tous ceux qui avoient craint les suites de ces informations, n’en deviennent que plus audacieux.

XXXV Il y avoit alors à Rome un Numide, nommé Massiva, fils de Gulussa & petit-fils de Masinissa. Il avoit suivi le parti des deux freres, & s’étoit sauvé d’Afrique après la reddition de Cirta & le meurtre d’Adherbal. Sp. Albinus venoit de succéder dans le Consulat à Calpurnius. La Numidie lui étoit échue, & la Macédoine à Minucius Rufus, son Collegue. Il desiroit ardemment d’être chargé de quelque guerre, & il aimoit mieux que tout fût en trouble, que de languir lui-même dans l’inaction. Il persuade donc à Massiva de profiter des droits de sa naissance, de l’indignation publique contre Jugurtha, & de la frayeur de son parti, pour demander au Sénat le Royaume de Numidie. Massiva commençant à solliciter, Jugurtha vit que la mauvaise réputation de ses amis, leurs remords ou leur crainte ne lui permettoient pas de compter suffisamment sur eux. Il ordonne à Bomilcar, son parent & son plus intime confident, de ne point épargner l’argent, son moyen ordinaire, pour faire poignarder Massiva secrétement, s’il est possible, sinon de quelque maniere que ce soit. Bomilcar obéit promptement. Il fait observer par des gens accoutumés à ces sortes de commissions, les heures auxquelles sort ordinairement le Prince Numide, & les endroits par où il a coutume de passer, & dresse enfin son embuscade. Un de ceux qu’il avoit apostés, tue en effet Massiva ; mais, n’ayant pas bien pris ses mesures, il est arrêté, &, sur les instances que lui en fait sur-tout Albinus, il découvre tout. On cite Bomilcar en Justice, plutôt en vertu des Loix de l’équité, que du Droit des Gens, puisqu’il étoit de la suite d’un Prince qui n’étoit venu à Rome que sur un sauf-conduit. Quelque avéré que fût le crime, Jugurtha ne cessa de le nier, que lorsqu’il vit que son argent & son crédit ne suffisoient pas pour en contrebalancer l’énormité. Cinquante de ses amis s’étoient cautionnés pour Bomilcar dans la premiere procédure. Le Roi, plus attentif à ses propres intérêts qu’aux leurs, le fit secrétement évader, craignant, si on le punissoit, que ses Sujets n’appréhendassent dans la suite de lui obéir. Il se retira lui-même, quelques jours après, sur l’ordre que le Sénat lui signifia de sortir de l’Italie. Quand il fut hors de Rome, on rapporte qu’il tourna plusieurs fois ses regards vers elle sans rien dire & qu’il s’écria enfin O Ville vénale, que tu périrois promptement, si quelqu’un étoit assez riche pour t’acheter !

XXXVI La Guerre ayant recommencé, Albinus, qui desiroit de la terminer à force ouverte, par négociation, ou de quelque maniere que ce fût, avant les Comices, dont le temps étoit proche, se hâta de faire transporter en Afrique tout ce qui étoit nécessaire pour la solde & l’entretien de ses troupes, & partit lui-même sans délai. Le Roi de Numidie, au contraire, ne cherchoit qu’à traîner les choses en longueur. Il employoit tous les jours de nouvelles ruses pour gagner du temps, promettoit de se rendre, feignoit ensuite de la défiance, fuyoit devant le Consul, le poursuivoit à son tour, pour ne pas décourager les siens ; en un mot, il se jouoit de lui, en le tenant toujours dans l’attente de la Paix & de la Guerre. Quelques-uns ont soupçonné qu’ils étoient d’intelligence, & que ce fut bien plus par l’infidélité de notre Général, que par sa nonchalance, qu’après avoir commencé avec tant d’activité, il s’étoit si facilement ralenti. Quoi qu’il en soit, le temps des Comices étant venu, Albinus laissa son frere Aulus à la tête d’armée, en qualité de Propréteur, & partit pour Rome.

XXXVII La Ville étoit alors déchirée par de violentes dissentions. Les Tribuns P. Lucullus & Q. Annius tâchoient de se faire continuer dans leurs Charges. Leurs Collegues s’y opposoient, & cette division empêchoit de nommer les autres Magistrats. Ce retardement fit espérer à Aulus de terminer la guerre, ou de tirer du moins de l’argent de Jugurtha, en l’intimidant par ses armes. Il fait sortir ses troupes de leurs quartiers d’hiver au mois de Janvier ; &, malgré la rigueur de la saison, il marche à grandes journées vers Suthul où étoient les trésors du Roi. Cette place étoit située sur une montagne escarpée de tous côtés, & défendue par une forte muraille, au bas de laquelle les pluies de l’hiver formoient un marais, ce qui en rendoit, non seulement la prise, mais le siege même impossible. Cependant, soit qu’il voulût feindre, pour intimider l’ennemi, ou qu’il fût aveuglé par le desir de s’emparer de ses trésors, il fait élever des terrasses, dresser des mantelets & des batteries, & met promptement en usage tout ce qui peut contribuer au succès de l’entreprise.

XXXVIII Jugurtha voyant sa présomption & son incapacité, augmente habilement sa confiance. Il dépêche Envoyés sur Envoyés pour lui demander quartier ; &, feignant de le fuir, il emmene son armée dans des lieux escarpés & presque impraticables. Enfin, il lui fait espérer qu’il va transiger avec lui, & l’engage à quitter Suthul pour s’enfoncer, comme à dessein de le poursuivre, dans des déserts où l’on s’appercevra moins de sa prévarication. Alors il emploie nuit & jour des émissaires intriguants pour corrompre nos troupes, & fait solliciter nos Officiers de passer de son côté, ou de livrer leur poste au premier signal. Quand il eut pris toutes ces mesures, il vint tout-à-coup pendant la nuit, avec une grande multitude de Numides, & environna notre camp. Nos Soldats sont effrayés du bruit imprévu qu’ils entendent ; les uns prennent leurs armes ; d’autres se cachent ; plusieurs rassurent leurs camarades ; tout est en tumulte. L’ennemi attaquoit vivement de tous côtés, & les nuages redoubloient l’obscurité de la nuit. On ne savoit de quelle part venoit le danger, ni s’il étoit plus sûr de fuit du camp ou d’y rester. Une Cohorte de Liguriens, deux escadrons de Thraces, avec avec quelques simples Soldats qui s’étoient vendus au Roi, se joignirent aux Numides. Le premier Centurion de la troisieme Légion introduisit les ennemis par un retranchement qu’il étoit chargé de défendre. Ce fut par-là qu’ils fondirent tous dans le camp. Les nôtres prennent honteusement la fuite, jettent leurs armes pour la plupart, & gagnent une colline qui étoit proche. La nuit & l’ardeur pour le pillage empêcherent l’ennemi de pousser plus loin sa victoire. Le lendemain, le Roi de Numidie conféra avec Aulus : Quoiqu’il le tînt enfermé, & pût le faire périr par le fer ou par la famine, il vouloit bien, disoit-il, en considération de l’instabilité des choses humaines, le renvoyer la vie sauve, lui & toute son armée, après qu’elle auroit passé sous le joug, à condition qu’il feroit la paix, & sortiroit dans dix jours de la Numidie. Quelque dur & humiliant que fût ce Traité, la crainte de la mort le fit conclure.

XXXIX Aussi-tôt qu’on en eut appris la nouvelle à Rome, la douleur & la consternation s’emparerent de la Ville. Les uns s’en affligeoient par rapport au déshonneur de la République. Les autres, peu au fait de la guerre, craignoient même pour leur liberté. Tout le monde, & sur-tout ceux qui s’étoient distingués dans les combats, étoitent indignés de ce qu’Aulus, ayant les armes en main, avoit mieux aimé se sauver aux dépens de son honneur, que par son courage. Albinus appréhendoit qu’on ne le rendît responsable de la mauvaise conduite de son frere[23]. Il mit lui-même en délibération dans le Sénat, si l’on observeroit le Traité. En attendant sa décision, il leva des recrues, fit fournir des troupes auxiliaires par les Alliés & les Latins, & donna ordre à tout avec beaucoup d’activité. Le Sénat déclara, comme il étoit juste, qu’un Traité fait sans son ordre & sans celui du Peuple, étoit nul. Le Consul partit quelques jours après pour l’Afrique ; mais les Tribuns l’empêcherent de mener avec lui les nouvelles levées. L’armée, qui, suivant le Traité, étoit sortie de la Numidie, étoit alors en quartier d’hiver dans la Province Romaine. Albinus souhaitoit ardemment de l’employer à la poursuite de Jugurtha, pour effacer la tache dont son frere l’avoit couvert ; mais, outre qu’elle avoit perdu tout sentiment d’honneur par sa suite, il y trouva tant de débauches, de licence & si peu de subordination, qu’il jugea plus à propos de ne rien entreprendre.

XL Cependant le Tribun C. Mamilius Limétanus proposa au Peuple d’établir une Commission pour informer contre tous ceux qui avoient enhardi le Roi de Numidie à mépriser les Décrets du Sénat ; qui en avoient reçu de l’argent, étant Commissaires, ou à la tête des troupes ; qui lui avoient livré les éléphants ou les transfuges ; enfin, qui avoient fait des conventions secretes avec l’ennemi touchant la paix ou la guerre. Les Nobles se sentoient coupables, ou craignoient, dans l’acharnement contre leur parti, d’être traités comme tels. Ne pouvant s’opposer ouvertement à cette Loi, sans paroître approuver les prévarications qu’elle condamnoit, ou d’autres semblables, ils le faisoient en secret par l’entremise de leurs amis, & sur-tout des Latins & des autres habitants de l’Italie, qui avoient droit de bourgeoisie à Rome. Mais il est incroyable avec quel empressement & quel accord le Peuple l’autorisa, la soutint & la fit exécuter, bien plus par haine contre la Noblesse, sur laquelle elle retomboit, que par zele pour le bien public. Tant l’animosité entre les deux Ordres étoit violente ! Pendant que les Nobles étoient frappés de terreur, que le Peuple triomphoit, & que tous les esprits étoient encore dans la plus vive agitation, ce même Scaurus, autrefois Lieutenant de Calpurnius, dont tout le parti ne songeoit qu’à la fuite, réussit à être un des trois Commissaires qui, suivant la Loi, devoient faire les informations. Elles furent poussées avec une rigueur excessive, sur des bruits vagues & incertains, & suivant le caprice du Peuple qui se laissoit enfler par ses succès, comme l’avoit souvent fait la Noblesse.

XLI La paix & l’abondance de tout ce que les hommes regardent comme les plus grands biens, avoient introduit, depuis peu d’années, dans Rome, cet esprit de parti, & tous les autres déréglements. Avant la destruction de Carthage, le Sénat & le Peuple concouroient au bon ordre d’une maniere paisible & désintéressée. L’envie de dominer & de s’acquérir de la gloire, n’excitoit point de combats entre les Citoyens ; la crainte de l’ennemi les contenoit dans leur devoir. Si-tôt qu’ils furent délivrés de ce frein, l’orgueil & la mollesse, enfants de la prospérité, s’introduisirent parmi eux. Le repos & le loisir qu’on avoit souhaités dans l’adversité, devinrent plus intolérables qu’elle. La Noblesse & le Peuple ne mesurerent plus que sur leur caprice, l’une, les droits de sa prééminence ; l’autre, ceux de sa liberté. Chacun voulut tirer à soi, envahir, empiéter, usurper. Tout étant divisé entr’eux, la République, qui se trouvoit comme au milieu, fut déchirée. La faction des Nobles mieux d’accord, avoit plus de puissance. Les forces du Peuple, désunies & dispersées dans une si grande multitude, avoient moins d’effet. Un petit nombre de Nobles gouvernoient à leur gré, tant au dedans qu’au déhors, & disposoient seuls du trésor public, des Gouvernements, des Magistratures, des honneurs & du triomphe. Les Généraux partageoient avec peu de personnes ce qu’ils enlevoient à l’ennemi, ne laissant aux Plébéiens que les fatigues de la guerre & l’indigence. Tandis qu’une partie de ceux-ci étoient occupés à servir dans nos troupes, leurs peres & leurs enfants se voyoient chassés de leurs héritages par ceux des Nobles dont ils avoient le malheur d’être voisins. Ainsi la puissance jointe à une avarice sans borne, envahit & profana tout. Il n’y eut plus de barriere pour elles, jusqu’à ce qu’elles se fussent elles-mêmes jetées dans le précipice où elles entraînoient tout le reste. Si-tôt qu’il se fut trouvé quelques Nobles[24] qui préférerent la vraie & solide gloire à une domination injuste, la discorde, le trouble & la confusion bouleverserent toute la Ville[25].

XLII Tels furent Tib. Gracchus & C. Gracchus son frere, dont les Ancêtres avoient rendu de grands services à la République dans la Guerre de Carthage & dans plusieurs autres. Ils voulurent rétablir le Peuple dans ses droits, & lui faire ouvrir les yeux sur les crimes des Nobles. Ceux-ci en furent effrayés, parce qu’ils se sentoient coupables. Ils s’opposerent à leurs entreprises, tantôt par l’entremise des Alliés & des Latins, tantôt par celle des Chevaliers qui, dans l’espérance d’être associés à leur autorité, s’étoient détachés du Peuple. Ils assassinerent Tibérius pendant son Tribunat. Quelques années ensuite, son frere, nommé Triumvir pour établir des Colonies, & M. Fulvius, eurent le même sort, parce qu’ils avoient renouvellé les mêmes projets. Il est vrai que les Gracques, dans le desir de l’emporter, ne garderent pas assez de modération ; le Sage aime mieux être vaincu, que de triompher par de mauvaises voies[26]. La Noblesse, de son côté, dans sa victoire, n’écouta que sa passion. Elle massacra ou mit en fuite un grand nombre de Citoyens, & se fit plus craindre qu’elle n’augmenta sa puissance. Telle a presque toujours été la causa du renversement des plus grands Etats. Les deux Partis s’acharnent à l’emporter à quelque prix que ce soit, & à exercer sur le Vaincu la vengeance la plus complette. Le temps me manqueroit plutôt que la matiere, si je voulois parler en détail & d’une façon qui y fût proportionnée, des mœurs de Rome & des factions qui l’ont divisée. Je reviens à mon sujet.

XLIII Depuis le Traité d’Aulus & sa honteuse déroute, Métellus & Silanus, désignés Consuls, avoient tiré leurs Provinces au sort. La Numidie étoit échue à Métellus. Il étoit plein de valeur & d’activité, & jouissoit d’une réputation sans tache, même aux yeux du Peuple auquel il étoit opposé. Dès qu’il fut en charge, il fit son affaire particuliere de la Guerre qu’il avoit à conduire[27]. Comme il compromit peu sur l’armée de Numidie, il leva des Soldats, fit venir des troupes auxiliaires de tous côtés, se pourvut d’armes, de traits, de chevaux, de vivres & de tout ce qui peut être de quelque usage dans une guerre qui, pourvut prendre plusieurs faces, exige bien des choses différentes. Le Sénat le seconda dans ses préparatifs, par son autorité ; les Alliés, les Latins & les Rois, par les secours qu’ils lui envoyerent, & tout le Peuple, par son empressement à concourir à ses vues. Quand il eut mis ordre à tout, il partit pour la Numidie. Les espérances qu’on avoit de lui étoient d’autant mieux fondées qu’outre ses autres grandes qualités, il étoit entiérement incapable de sa laisser corrompre par l’avarice, source de nos défaites & des avantages de nos ennemis.

XLIV A son arrivée en Afrique, le Proconsul ne lui remit qu’une armée de lâches & de paresseux qui redoutoient la fatigue & les dangers, plus hardis en paroles qu’en effets, accoutumés à piller nos Alliés & à se laisser vaincre par nos ennemis ; enfin, sans subordination & sans retenue. Leur dépravation lui causa bien plus d’embarras, que leur nombre ne lui inspira de confiance. Quoique le retardement des Comices lui eût fait perdre une partie de la Campagne, & qu’il fût que tous les Citoyens, dans l’attente de quelque événement, avoient les yeux sur lui, il résolut de ne point commencer la guerre, qu’il n’eût remis l’armée sur le pied de l’ancienne discipline. Depuis qu’Albinus, abattu par la défaite de son frere, avoit pris le parti de rester sur les terres des Romains, il n’avoit fait changer de camp à ses troupes, que lorsqu’il y avoit été forcé par la corruption de l’air ou par la disette des fourrages. On n’y faisoit pas même la garde ordinaire. Chacun s’éloignoit de son enseigne comme il vouloit. Les Soldats, mêlés avec les Vivandiers, couroient çà & là nuit & jour, se dispersoient dans les campagnes, les ravageoient, enlevoient, à l’envi, les hommes & les troupeaux[28], les échangeoient pour du vin & d’autres marchandises qu’on voituroit au camp, vendoient le bled que la République leur donnoit, & achetoient du pain chaque jour. Enfin, tout ce qu’on peut se figurer de plus honteux en fait de libertinage & de mollesse, n’approche pas encore des désordres qui régnoient dans cette armée.

XLV Le Consul sur tenir un si juste milieu entre une indulgence politique[29] & une excessive rigueur, que sa grandeur & sa sagesse n’éclaterent pas moins, à mon gré, dans une entreprise si difficile, que dans ses expéditions militaires. Il se servit de son autorité pour couper court à tout ce qui entretenoit la mollesse. Il défendit qu’on vendît dans le camp du pain ou d’autres nourritures cuites ; que les Vivandiers suivissent l’armée ; que les simples Soldats, soit au camp, soit dans les marches, eussent des esclaves ou des bêtes de somme. Il usa d’adresse pour réformer le luxe & la dépense des Officiers[30]. Il menoit tous les jours son armée par des chemins de traverse dans un nouveau camp, le retranchoit & le fortifioit, comme si l’ennemi eût été proche, y posoit grand nombre de sentinelles, & les visitoit fréquemment, accompagné de ses Lieutenants. Dans les marches, on le voyoit, tantôt à la tête, tantôt à la queue ou au milieu, observant que personne ne sortît de son rang, que chacun marchât sous le drapeau, & que le Soldat portât lui-même ses armes & ses vivres. C’est ainsi qu’en prévenant les fautes plutôt qu’en les punissant, il rendit bientôt le courage à ses troupes.

XLVI Jugurtha avoit déja reconnu à Rome l’intégrité de Métellus. Quand il eut été informé de la conduite qu’il tenoit, l’appréhension qu’il en eut, le fit penser sérieusement à se rendre. Il lui envoie des Députés pour lui demander, en posture de suppliants, qu’on lui laisse la vie à lui & à ses enfants, abandonnant tout le reste à la discrétion des Romains. Métellus avoit déja connu, par expérience, l’ardeur des Numides pour la nouveauté, leur inconstance & leur perfidie. Il sonde les dispositions de chacun des Députés en particulier, &, les trouvant conformes à ce qu’il desire, il les fait consentir insensiblement, par ses promesses, à lui livrer Jugurtha mort ou vif. Ensuite, dans une audience publique, il leur donne une réponse favorable pour leur Maître. Peu de jours après, il entre en Numidie en ordre de bataille. Les Paysans, comme s’il n’y avoit pas eu de guerre à craindre, n’avoient pas quitté leurs chaumines. Les troupeaux & les Laboureurs étoient dans les champs. Les Officiers du Roi sortoient des Villes & des Bourgs à notre rencontre, offrant de fournir du bled, de porter des vivres, & de faire tout ce qu’on ordonneroit. Métellus crut qu’on lui cachoit quelque piege sous ces marques de soumission. Il eut toujours soin d’envoyer de toutes parts à la découverte, & marcha avec autant d’ordre & de précaution, que si l’ennemi eût été proche. Il commandoit en personne l’avant-garde, composée des Cohortes armées à la légere & de l’élite des Archers & des Frondeurs. Marius, son Lieutenant, à la tête de la Cavalerie Romaine, formoit l’arriere-garde. La Cavalerie auxiliaire étoit dispersée aux deux ailes, entre les Tribuns des Légions & les Préfets des Cohortes ; & les Vélites se tenoient prêts à se mêler, au besoin, parmi elle[31], afin d’être en état de repousser celle des ennemis, en quelque endroit qu’elle se présentât. En effet, Jugurtha avoit tant de ruse, il connoissoit si bien le pays & toutes les ressources de l’Art militaire, qu’absent ou présent, en paix ou en guerre, il étoit également à redouter.

XLVII Proche de la route que tenoit Métellus, étoit Vacca, Ville de la dépendance des Numides. C’étoit la plus commerçante du Royaume ; ce qui y attiroit beaucoup de Négociants Italiens, dont plusieurs y étoient établis. Le Consul, à dessein d’éprouver Jugurtha, & de profiter de l’avantage de ce poste, si on le laissoit s’en emparer, y envoya garnison. Il y fit de plus porter du bled & toutes sortes de munitions de guerre. Il comptoit, avec raison, que cette Place, peuplée en partie d’Italiens, serviroit de magasin pour la subsistance de son armée, & mettroit à couvert ce dont il étoit déja maître. Cependant Jugurtha se contentoit de redoubler ses instances pour la paix, abandonnant tout à Métellus, disoit-il, pourvu qu’on lui conservât la vie, à lui & à ses enfants. Le Consul gagnoit ces Députés comme les premiers, & les renvoyoit à leur Maître, sans lui accorder la paix ni la lui refuser, & attendoit l’effet de leurs promesses.

XLVIII Le Roi venant à comparer les actions de Métellus avec ses discours, s’apperçut qu’on employoit contre lui les mêmes armes dont il s’étoit servi si souvent. Dans le temps qu’on le flattoit de la paix, on lui faisoit très-vivement la guerre ; on lui enlevoit une Place considérable ; on se mettoit au fait de son Pays, on corrompoit ses Sujets. Il résolut, cédant à nécessité, de recourir aux armes. Il épie notre marche, & ayant trouvé un poste qui lui donnoit lieu d’espérer la victoire, il compose de Soldats de toute espece l’armée la plus nombreuse qu’il peut, & nous devance secrétement par des sentiers détournés. Dans cette partie de la Numidie qu’Adherbal avoit eue pour son partage, est un Fleuve, appellé Muthul, dont la source est au Midi. A vingt milles de là se trouve en ligne parallele au Fleuve[32], une Montagne stérile & inculte. Du milieu s’éleve une espece de colline d’une hauteur prodigieuse. Elle est revêtue d’oliviers sauvages, de myrtes & d’autres arbres qui se plaisent dans un terrain aride & sablonneux. La plaine entre le Fleuve & la Montagne, est déserte & entiérement nue. Les environs du Fleuve sont fort cultivés & plantés d’arbrisseaux.

XLIX Jugurtha donnant le plus d’étendue qu’il put à ses troupes, les plaça sur la colline qui bordoit le chemin[33]. Il chargea Bomilcar des éléphants & d’une partie de l’Infanterie, en lui marquant ce qu’il devoit faire. Il se posta lui-même plus proche de la Montagne, avec toute sa Cavalerie & l’élite de ses Fantassins. Parcourant ensuite les rangs, il conjure ses Soldats de se rappeller leur victoire & leur ancienne valeur, & de défendre son Royaume & sa Personne contre l’avarice des Romains. Ce sont, leur disoit-il, les mêmes Troupes que vous avez fait passer sous le joug. Elles n’ont que changé de chef, sans changer de cœur. Pour moi, je vous ai procuré tous les avantages qui dépendent d’un Général. Postés dans un lieu élevé,[34] vous pouvez choisir l’ennemi que vous voudrez, & ne l’attaquer qu’à votre avantage. Tenez-vous prêts à fondre au premier signal, & souvenez-vous que ce jour doit couronner vos travaux & votre victoire, ou marquer le commencement de vos malheurs. Puis, s’adressant à chacun en particulier, il rappelle à plusieurs l’argent ou les honneurs dont il a récompensé leur courage, les propose aux autres pour modeles ; enfin, il emploie les prieres, les menaces ou les promesses, pour encourager chacun d’eux selon son caractere. Métellus, qui ne savoit pas que l’ennemi fût si proche, descendoit de la montagne. Il apperçoit quelque chose d’extraordinaire, & doute de ce que ce peut être. Les arbrisseaux entre lesquels les Numides étoient postés avec leurs chevaux, n’étoient pas assez hauts pour les couvrir entiérement ; mais il n’étoit pas facile de les y bien distinguer, à cause de la situation du lieu. D’ailleurs ils cachoient à dessein leurs drapeaux. Ayant cependant bientôt découvert l’embuscade, il fit faire halte, & changea la disposition de son armée. Il la rangea sur trois lignes, dispersa les Archers & les Frondeurs parmi les bataillons, plaça la Cavalerie sur les ailes, exhorta ses Soldats en autant de mots que le temps le lui permettoit, & s’avança dans la plaine, toujours dans le même ordre, si ce n’est qu’en marchant, les différentes lignes présentoient le côté à l’ennemi qui étoit à droite.

L Comme il vit que les Numides restoient immobiles sur leur colline, il détacha Rutilius à la tête des Cohortes armées à la légere, & d’une partie de la Chevalerie, pout s’assurer d’un camp sur les bords du Fleuve. Il se trouvoit dans une plaine aride, en une saison brûlante. Il craignoit que Jugurtha, qui comptoit peu sur la valeur de ses troupes, ne cherchât à l’y faire périr de soif & de lassitude, en retardant sa marche par de fréquentes escarmouches. Ensuite se réglant suivant l’occasion & le terrain, il s’avance lentement, comme il avoit fait en descendant de la Montagne. Il commandoit en personne la Cavalerie de l’aile gauche, qui, dans la marche, se trouvoit à la tête, & Marius se tenoit au centre. Lorsque le Roi de Numidie vit que l’arriere-garde de Métellus avoit déja passé ceux de son armée qui étoient les plus proches de la Montagne, il détacha environ deux mille hommes de pied pour s’emparer de l’endroit d’où le Consul venoit de descendre, craignant, qu’en cas d’échec, il n’allât s’y retrancher. Ensuite il donna le signal, & commença l’attaque. Les uns taillent en pieces les derniers de notre armée, les autres tâchent de nous entamer à la droite ou à la gauche, nous harcelent, nous pressent, jettent le désordre dans nos rangs, se contentent de blesser de loin ceux qui font meilleure contenance & éludent leurs efforts, en leur ôtant tout moyen de les frapper à leur tour. Lorsque les Cavaliers Numides étoient pour suivis par un de nos escadrons, ils ne se retiroient point en pelotons ni dans le même endroit. Suivant les instructions de Jugurtha, ils se débandoient & se dispersoient au loin dans la campagne. Ils se réunissoient ensuite, pour envelopper ceux des nôtres qui, en les poursuivant, s’étoient écartés en arriere ou sur les flancs. Quelquefois aussi ils s’enfuioient vers la colline, où ils trouvoient une retraite assurée. Leurs chevaux étoient habitués à y montrer, tandis que les nôtres étoient arrêtés dans un terrain si désavantageux.

LI Ce combat en son entier, présentoit un spectacle indécis, varié, digne d’horreur & de compassion. Séparés les uns des autres, ici on fuyoit, là on poursuivoit ; il n’étoit question ni de rangs ni de drapeaux ; chacun se défendoit où le danger l’avoit surpris. Armes, traits, hommes, chevaux, amis, ennemis, tout étoit mêlé & confondu. La prudence & le commandement n’avoient aucune part à l’action ; le hazard seul y décidoit. Aussi le jour étoit-il déja fort avancé, qu’on doutoit encore quel en seroit l’événement. Les deux armées étant accablées de chaleur & de lassitude, Métellus s’apperçoit que l’ennemi le presque moins vivement. Il rassemble peu à peu ses Soldats, rétablit les rangs, & oppose quatre Cohortes des Légions à l’Infanterie Numide, dont la plus grande partie, abattue de fatigue, étoit allée se reposer sur le haut de la colline. En même temps, il conjure les siens de ranimer leur courage, & de ne pas souffrir qu’on triomphe d’eux en fuyant. Il leur représente qu’ils n’ont ni camp ni retranchement ou ils puissent se retirer ; & que toute leur ressource est dans leurs armes. Le Roi de son côté parcouroit les rangs, exhortoit ses Soldats, rétablissoit le combat, & lui-même, à la tête d’une troupe d’élite, faisoit les derniers efforts, secouroit les siens, poussoit vivement ceux des nôtres qui s’ébranloient, & tenoit les autres en échec en les attaquant de loin.

LII C’est ainsi que le disputoient entre eux ces deux grands Capitaines. Tous deux avoient un mérite egal ; mais leur situation étoit différente. Métellus commandoit de bonnes troupes dans un poste désavantageux. Jugurtha avoit tout pour lui, excepté de bons Soldats. Les Romains, voyant, sur le soir, qu’ils n’ont aucun lieu pour se retirer, & que l’ennemi ne leur permet pas d’en venir à un combat en regle, entreprennent, par l’ordre du Consul, de monter sur la colline. Ils poussent les Numides & les mettent en suite. Il n’en périt qu’un très-petit nombre. Leur agilité & le peu de connoissance que nous avions du Pays, les sauva presque tous. Cependant Bomilcar, à qui Jugurtha avoit donné le commandement des éléphants & d’une partie de l’Infanterie, étoit descendu au petit pas dans la plaine, depuis que Rutilius étoit passé. Tandis que ce dernier, suivant les ordres de Métellus, se hâtoit d’arriver au Fleuve, il avoit rangé ses troupes à loisir, selon que l’occasion le demandoit, & il observoit avec soin ce que les Romains faisoient de part & d’autre. Ayant appris que d’un côté, Rutilius, après avoir assis son camp, s’y tenoit tranquille, & que de l’autre, les cris des combattants redoubloient, il appréhenda que le Lieutenant, en ayant connoissance, ne retournât pour secourir Métellus. Il donne, pour l’en empêcher, beaucoup plus d’étendue à son corps de bataille, qu’il avoit rangé d’abord en Général qui se défie de la valeur de ses troupes, & marche contre le camp.

LIII Les Romains apperçoient tout-à-coup une grande poussiere. Les arbrisseaux dont ils étoient environnés, leur déroboient la vue de l’ennemi. Ils jugent d’abord que c’est l’effet du vent qui souffle sur cette terre aride. Ils remarquent ensuite que ce nuage, toujours uniforme, s’appproche de plus en plus ; ne doutant point que ce ne soit l’ennemi, ils prennent promptement les armes, &, conformément à l’ordre qu’il reçoivent, se tiennent rangés en bataille au devant du camp. A peine les deux Partis furent-ils assez près, qu’ils s’élancerent l’un contre l’autre, en jetant de grands cris. Les Numides ni firent ferme que tant qu’ils compterent sur leurs éléphants ; aussi-tôt qu’ils les virent embarrassés dans les arbres, dispersés & enveloppés par les ennemis, ils prirent la fuite, &, jetant leurs armes, pour la plupart, se sauverent presque tous à la faveur de la colline ou de la nuit qui étoit déja venue. On prit quatre éléphants ; les autres, au nombre de quarante, furent tués. Les vainqueurs, quoique fatigués de leur marche, de la construction du camp, & du combat, ne se donnerent pas le temps de goûter leur joie. Ils s’avancerent au devant de Métellus, dont le retardement les inquiétoit. Ils le firent en bon ordre, toujours sur leurs gardes. Avec un ennemi aussi rusé que les Numides, on ne pouvoit impunément se relâcher sur rien. Comme la nuit étoit obscure, les deux corps d’armées, en s’approchant, se causerent la même frayeur que si c’eût été l’ennemi. Cette méprise auroit donné lieu à l’événement le plus tragique, si les Cavaliers qu’on détacha de part & d’autre, ne l’eussent dissipée. Aussi-tôt la joie succede à la crainte ; on se joint, on se raconte ce qui s’est passé ; chacun vante le plus qu’il peut ses propres exploits. Dans la victoire, les lâches même ont une espece de droit de se louer ; une défaite humilie les plus braves.

LIV Métellus demeura quatre jours dans le même camp. Il fit soigneusement panser les blessés, distribua des récompenses à ceux qui, suivant les Loix militaires, les avoient méritées, loua publiquement toute l’armée, la remercia & l’exhorta à faire toujours paroître le même courage. Il l’assura que tout seroit facile dans la suite ; qu’ils avoient assez combattu pour la victoire, & que ce qui restoit de fatigue, n’étoit que pour le butin. Il envoyoit en même temps des espions choisis, sur-tout entre les transfuges, pour découvrir où étoit Jugurtha ; quels desseins il formoit ; s’il avoit une armée, & quelle impression faisoit sur lui sa défaite. Ce Prince étoit retiré dans un pays couvert & naturellement fortifié. Il y rassembloit de nouvelles troupes plus considérables pour le nombre, mais sans courage & sans force, & plus faites à cultiver la terre & à conduire des troupeaux, qu’à combattre. Il étoit réduit à cette nécessité, parce que, chez les Numides, le Roi n’est suivi, dans une déroute, que des Cavaliers qui composent sa Garde ; tout le reste peut, sans crime, se retirer où il juge à propos ; l’usage l’autorise. Métellus apprit que Jugurtha n’étant point encore abattu, alloit le rejeter dans la nécessité de ne régler ses démarches que sur celles de l’ennemi. D’ailleurs il lui étoit désavantageux d’en venir aux mains avec un Prince qui, dans ses défaites, perdoit moins que le Vainqueur. Ces considérations le porterent à former un nouveau plan. Ne pensant plus à livrer de batailles, il s’avance dans les plus opulentes contrées de la Numidie, ravage les campagnes, prend & brûle plusieurs Villes & Châteaux peu fortifiés ou mal défendus ; passe au fil de l’épée ceux qui sont en âge de porter les armes, & abandonne tout le reste au pillage. Dans la consternation dont on fut saisi, on lui livroit un grand nombre d’ôtages ; on lui fournissoit en abondance du bled, & tout ce qui pouvoit lui être de quelque utilité, & il mettoit garnison par tout où il en étoit besoin. Le Roi fut bien plus effrayé de cette conduite, qu’il ne l’avoit été de sa défaite. On le contraignoit, lui qui n’avoit de ressource qu’en fuyant, de se mettre à poursuivre, & de soutenir la guerre dans un terrain désavantageux, après avoir échoué dans le plus favorable. Il prit le parti qui, dans ces fâcheuses circonstances, sembloit le meilleur. Il ordonne à son armée de se tenir dans ces mêmes lieux couverts ; suit Métellus avec l’élite de sa Cavalerie ; marche de nuit par des chemins détournés sans être apperçu, & attaque tout à coup ceux des Romains qui étoient dispersés. La plupart, étant sans armes, furent tués, ou pris ; aucun ne se sauva impunément. Les Numides, suivant l’ordre qu’ils en avoient, se retirerent sur les collines les plus proches, avant qu’on eût eu le temps de venir du camp.

LV Cependant on se livroit à Rome à de grands transports de joie. On avoit appris que Métellus observoit l’ancienne discipline, & la faisoit observer à son armée ; qu’il avoit su remporter une victoire dans un poste désavantageux ; qu’il étoit maître de tout le plat pays ; & qu’enfin il avoit contraint Jugurtha, si fier auparavant par la lâcheté d’Aulus, à ne trouver de sûreté qu’en s’enfonçant dans les déserts, ou en fuyant. En conséquence, le Sénat ordonna qu’on rendît de solemnelles actions de graces aux Dieux immortels. Les réjouissance succéderent dans la Ville au trouble & à l’inquitétude ; tout retentit des éloges de Métellus. Ce grand homme n’en fit que plus d’efforts pour se procurer pleinement la victoire. Il employoit tous les moyens de la hâter, prenant garde cependant de donner prise à l’ennemi. Il savoit que l’envie suit de près la gloire. Plus sa réputation croissoit, plus il prenoit de précautions. Depuis que ses troupes avoient été surprises, il ne leur permettoit plus de se débander pour piller. Lorsqu’on avoit besoin de bled ou de fourrage, les Cohortes & la Cavalerie couvroient ceux qu’on y envoyoit. Le plus souvent on brûloit tout dans les campagnes, sans s’amuser au pillage. Il conduisoit une partie de l’armée, & Marius l’autre ; ils avoient chacun leur camp un peu séparé, & se réunissoient quand il falloit se prêter main-forte. Dans les autres cas, ils marchoient séparément, afin de répandre plus loin la terreur & la désolation. Cependant Jugurtha les suivoit à la faveur des collines, épiant l’heure & le lieu de les combattre. Quand il savoit que nous devions passer en quelque endroit, il se hâtoit d’y gâter les fourrages & les sources, qui sont très-rares en ce pays. Il se montroit, tantôt à Métellus, tantôt à Marius ; escarmouchoit sur l’arriere-garde, & se retiroit sur les collines ; faisoit mine d’attaquer aujourd’hui un corps, demain un autre ; ne nous laissoit aucun repos, sans pourtant en venir à un combat, se contentant de rompre toutes nos mesures.

LVI Métellus, qui se voyoit continuellement harcelé, sans pouvoir engager une action, résolut d’assiéger une grande Ville, nommée Zama. C’étoit un des principaux boulevards du Royaume. Il espéroit que le Roi accouroit à son secours, comme l’exigeoit son intérêt, & qu’il pourroit le combattre. Ce Prince, instruit de son projet par des transfuges, le prévient à grandes journées, exhorte les habitants à se bien défendre, & leur donne des déserteurs pour renfort. C’étoient les troupes dont il étoit le plus sûr, parce qu’elles n’avoient aucun quartier à attendre. Il promet de plus de venir lui-même à la tête de son armée, quand il en sera temps. Ayant ainsi pris ses mesures, il va se cacher dans les lieux les plus couverts. Il y apprit peu de temps après, que Marius, avec quelques Cohortes, s’étoit écarté du chemin par ordre du Consul, pour aller chercher du bled à Sicca. C’étoit la premiere Ville qui l’avoit abandonné après sa défaite. Il s’y avance de nuit avec l’élite de sa Cavalerie, attaque les Romains à la porte comme ils sortoient, & crie en même-temps aux habitants de les envelopper par derriere ; que la Fortune leur offre l’occasion la plus éclatante ; que d’un seul coup ils s’assureront la paix & la liberté, & à lui ses Etats. Peut-être que, si Marius ne se fût pas hâté de faire avancer les drapeaux, & de retirer ses troupes de la Ville, tous les habitants, ou du moins le plus grand nombre, l’eussent effectivement attaqué. Tant les Numides sont changeants ! Les Soldats de Jugurtha, après s’être soutenus quelque temps par la valeur de leur Roi, se trouvant pressés trop vivement, prirent la fuite avec peu de perte.

LVII Marius vint à Zama. Cette Place, située dans une plaine, étoit moins fortifiée par la Nature que par l’Art ; mais elle étoit bien pourvue d’armes, d’hommes & de tout ce qu’il faut pour une vigoureuse défense. Après que le Consul eut disposé tout par rapport au lieu & à la conjoncture, il rangea son armée autour de la Place, assigna à chaque Officier-Général le quartier qu’il devoit commander, & donna le signal de l’attaque. Les Romains poussent de grands cris de toutes parts. Les Numides n’en sont point effrayés ; ils se tiennent en bon ordre, prêts à se bien défendre. Le combat commence ; les assaillants, chacun suivant son caractere, lancent de loin des balles & des pieres, se retirent ou remplacent les autres, tantôt sapent le mur, tantôt montent à l’escalade & souhaitent d’en venir aux mains. Les Assiégés de leur côté, font rouler des pierres sur les plus proches, & jettent au loin des pieux, des dards & de la poix mêlée de soufre enflammé. Ceux même des nôtres que la crainte tenoit loin des murs, n’étoient pas hors de danger. Les traits venoient souvent jusqu’à eux ; ainsi les lâches & les braves partageoient entr’eux le péril & non la gloire.

LVIII Tandis que l’on combat autour des murs, Jugurtha, bien accompagné, fond à l’improviste sur notre camp, surprend ceux qui le gardent, & en force une des portes. Les nôtres effrayés, cherchent leur sûreté, les uns en fuyant, les autres en courant aux armes ; le plus grand nombre est tué ou blessé. De toute cette multitude, quarante au plus vraiment dignes du nom Romain, ayant formé un peloton, s’emparerent d’une petite hauteur d’où les Numides, malgré tous leurs efforts, ne purent les chasser. Ils rejetoient contre eux les traits qu’on leur lançoit de loin, & manquoient bien moins leurs coups contre un ennemi si nombreux. Lorsqu’on les attaquoit de près, ils faisoient encore mieux éclater leur courage. Ils tailloient les Numides en pieces, les enfonçoient ou les mettoient en fuite. Métellus en étoit au plus fort de l’assaut, lorsqu’il entendit par derriere le bruit & les clameurs de l’ennemi. Il tourna bride, & vit qu’on fuyoit vers lui ; il reconnut à cet indice que c’étoient les siens. A l’instant il envoie vers le camp toute la Cavalerie & les Cohortes des Alliés sous la conduite de Marius, & le conjure avec larmes, au nom de son amitié & de la République, de ne pas souffrir que l’ennemi ternisse la gloire d’une armée victorieuse, & s’échappe impunément. Marius exécute promptement ses ordres. Jugurtha fut quelque temps embarrassé dans nos retranchements, tandis que les siens étoient repoussés vers la palissade, ou se nuisoient mutuellement pour vouloir sortir tous à la fois. Il se retira enfin dans un poste avantageux avec une perte assez considérable. La nuit étant venue, Métellus ramena son armée au camp sans avoir forcé la Place.

LIX Le lendemain, avant que de sortir pour l’assaut, il posta toute sa Cavalerie hors des lignes, du côté que le Roi pouvoit paroître, & ordonna à des Tribuns de garder les portes & tous les environs. Ensuite il alla attaquer la Ville, comme il avoit fait la veille. Pendant l’action, Jugurtha fondit encore sur les nôtres. Les plus avancés, dans le premier effroi, furent un peu ébranlés ; mais les autres vinrent promptement les soutenir. Les Numides n’auroient pas résisté plus long-temps, sans le désordre que les gens de pied, mêlés dans leur Cavalerie, nous causoient par leurs escarmouches. Les Cavaliers, comptant sur eux, ne se retiroient pas à chaque fois qu’ils avoient chargé, comme on fait ordinairement dans un combat de Cavalerie. Ils poussoient toujours en avant, se mêloient dans nos rangs, les troubloient & nous livroient à demi vaincus à leurs fantassins.

LX On combattoit en même temps avec beaucoup de vigueur autour de Zama. Il n’y avoit point de Lieutenant-Général ni de Tribun qui ne fît les derniers efforts dans le poste où il commandoit. Chacun comptoit encore plus sur celle des autres. Les Assiégés, de leur côté, combattoient avec activité, & pourvoyoient à tout. On songeoit bien plus à porter des coups qu’à s’en garantir. Les clameurs mêlées d’exhortations, de cris de joie, de gémissements, & le fracas des armes retentissoient jusqu’au Ciel ; les traits siffloient de tous côtés. Cependant les Assiégés, aussi-tôt que les Romains leur laissoient un moment de relâche, se mettoient à considérer le combat de la Cavalerie. On remarquoit leur joie ou leur inquiétude, suivant les différents succès de Jugurtha. Comme si ses troupes avoient pu les voir ou les entendre, ils avertissoient, exhortoient, faisoient signe de la main, & s’agitoient comme des gens qui auroient voulu lancer un trait, l’éviter, ou se porter contre quelqu’un avec effort. Marius, qui commandoit de ce côté là, s’en apperçut. Il fit, à dessein, ralentir l’attaque, feignant de se défier du succès, & laissa les Numides regarder paisiblement le combat. Lorsqu’ils en étoient entiérement occupés, il fit tout-à-coup assaillir le mur. Ses Soldats étoient déja presqu’au haut, par le moyen des échelles, lorsque les Assiégés accoururent & firent pleuvoir sur eux des pierres, du feu & tout ce qui se présentoit. On leur résista d’abord ; mais, quelques échelles ayant été rompues, & ceux qui étoit dessus, mis hors de combat, les autres se sauverent du mieux qu’ils purent en fort mauvais état, & presque tout couverts de blessures. La nuit mit fin aux deux combats.

LXI Métellus voyoit échouer son projet. Il ne pouvoit ni forcer la Ville ni engager Jugurtha à combattre autrement que par surprise ou dans un poste avantageux ; d’ailleurs l’été étoit déja passé. Ces considérations lui firent lever le siege. Il mit garnison dans les Villes qui s’étoient rendues d’elles-mêmes, & qui, par leur situation ou leurs remparts, étoient en état de se défendre, & il conduisit le reste de l’armée en quartier d’hiver dans la Province Romaine, sur les confins de la Numidie. Il ne perdit point ce temps, comme les autres Généraux, dans l’inaction & la mollesse. Comme la guerre avançoit peu par les armes, il résolut d’y substituer la ruse, & d’employer contre le Roi la perfidie de ses amis. Bomilcar, dont nous avons déja parlé au sujet de l’assassinat de Massiva, lui parut plus propre que tout autre à le trahir[35], parce qu’il étoit son plus intime Confident. Le Consul l’engage d’abord, à force de promesses, à une entrevue secrete ; ensuite il lui assure l’impunité & la libre possession de tous ses biens, s’il lui livre le Roi mort ou vif. Il n’eut pas de peine à persuader ce Numide, naturellement perfide, & qui craignoit que son supplice ne fût une des conditions de la paix, si elle venoit à se faire.

LXII Le Roi, dévoré d’inquiétudes, déploroit sa situation. Bomilcar saisissant cette occasion, le conjure, en pleurant, d’assurer enfin son repos, celui de ses enfants & de toute une Nation qui l’a toujours bien servi. Il lui représente qu’il a été vaincu dans tous les combats ; que ses campagnes sont ravagées ; que la plupart des siens sont tués ou captifs ; que les forces de son Royaume sont épuisées ; qu’il n’a que trop tenté la Fortune & mis à l’épreuve la valeur de ses Soldats ; & qu’il a sujet d’appréhender, s’il differe, que ses Sujets ne fassent leur accommodement sans lui. Par ces remontrances & d’autres semblables, il l’engage enfin à se rendre. Le Roi fait déclarer par ses Ambassadeurs, qu’il se soumet à tout, & qu’il remet, sans aucune réserve, sa Personne & ses Etats à la discrétion de Métellus. Aussi-tôt le Consul convoque les Sénateurs Romains qui servoient dans ses troupes ; &, leur associant ceux qu’il en juge dignes, il en forme un Conseil, au nom duquel, suivant l’usage de nos Ancêtres, fut formé le Décret. On ordonne d’abord à Jugurtha de livrer deux cents mille pesant d’argent[36], tous ses éléphants & une certaine quantité d’armes & de chevaux ; il obéit sur le champ ; ensuite d’amener les transfuges chargés de fers ; ils furent amenés, au moins la plupart ; quelques-uns, aussi-tôt que le Roi avoit commencé à se rendre, s’étoient enfui dans les Etats de Bocchus, Roi de Mauritanie. Lorsqu’après avoir ainsi dépouillé Jugurtha d’armes, d’hommes & d’argent, on lui eut signifié de se rendre à Tisidium pour y recevoir de nouveaux ordres, ce Prince commença à s’ébranler ; il craignit qu’on ne lui fît subir le châtiment que méritoient ses crimes. Tantôt dans l’abattement où l’avoient jeté ses malheurs, il ne voyoit point de parti plus affreux que celui de recourir aux armes ; tantôt il songeoit à l’horrible chûte qu’il alloit faire du Trône dans la servitude. Il balança pendant plusieurs jours ; & enfin, quoiqu’il se fût privé sans nécessité de tout ce qui pouvoit l’aider à soutenir la guerre, il se détermina à la recommencer. A Rome, le Sénat, consulté sur le partage des Provinces, continua Métellus en Numidie.

LXIII Tandis que ceci se passoit, un Aruspice dit à Marius, un jour qu’il offroit un sacrifice à Utique, que les entrailles des victimes lui présageoient une destinée aussi glorieuse que surprenante[37] ; qu’il n’avoit, avec le secours des Dieux, qu’à poursuivre ce qu’il méditoit ; & qu’il ne pouvoit trop souvent tenter la Fortune, parce qu’elle le favoriseroit toujours. Or il y avoit long-temps que Marius brûloit de parvenir au Consulat. Industrieux, plein de probité, consommé dans l’Art militaire, intrépide dans les combats, modeste en sa façon de vivre, indifférent pour les plaisirs & les richesses, uniquement avide de gloire, rien ne manquoit à ce grand homme, pour parvenir à son but, qu’une naissance illustre. Ayant passé son enfance à Arpinum où il étoit né, aussi-tôt qu’il avoit été en âge de supporter les fatigues de la Guerre, il s’étoit formé, non à l’éloquence des Grecs ou à la politesse de nos Villes, mais aux exercices militaires. Comme il y avoit apporté un esprit qui n’étoit ni distrait ni préoccupé d’autres soins, il y eut bientôt fait de grands progrès. Lorsqu’il demanda au Peuple la charge de Tribun militaire, personne ne le connoissoit de visage. Il l’obtint cependant tout d’une voix, parce que tout le monde étoit instruit déja son mérite. De ce premier grade, il parvint successivement à d’autres, & s’y conduisit de façon qu’on le jugea toujours digne d’en posséder un plus éminent. Un homme de ce mérite n’osoit encore élever ses vues jusqu’au Consulat. Dans la suite, l’ambition ne le porta que trop loin. Le Peuple, en ce temps-là, disposoit des autres Charges ; mais la Noblesse étoit en possession du Consulat ; qu’elle se passoit comme de main en main. A ses yeux, tout homme nouveau, quelque gloire qu’il se fût acquise par son mérite & par ses services, en étoit indigne, & l’auroit souillé.

LXIV Cependant, Marius voyant que les prédictions de l’Aruspice s’accordoient avec ce que lui dictoit son ambition, demanda son congé à Métellus, pour aller se mettre au rang des Candidats. Quoique ce Consul eût toutes les qualités qui font le grand homme, il étoit haut & méprisant, défaut commun aux Nobles. Il témoigna d’abord à son Lieutenant sa surprise d’un dessein qui lui paroissoit en effet extraordinaire. Il l’avertit, comme en ami, de ne pas former un projet si pernicieux, mais de régler son ambition sur son état ; qu’il ne convenoit pas à tout le monde d’aspirer à tout ; qu’il devoit être assez content de sa fortune ; & qu’il prît garde de s’attirer un juste refus par une demande si déplacée. Après ces remonstrances & d’autres semblables, Marius persistant toujours, il lui dit qu’il lui accorderoit ce qu’il desiroit, aussi-tôt que les affaires publiques le permettroient. Comme il renouvelloit continuellement ses instances, il lui répondit, à ce qu’on rapporte, qu’il ne devoit pas se presser si fort, & que ce seroit encore assez tôt pour lui de briguer le Consulat en même-temps que son fils. Or le fils de Métellus, qui servoit alors sous les yeux de son pere, comme simple Volontaire, avoit vingt ans au plus. Cette réponse, en aigrissant Marius contre son Général, ne fit que redoubler son ardeur pour le Consulat. Il n’écoute plus que son ambition & sa colere, mauvais & dangereux conseillers ; se permet, sans aucune réserve, tout ce qui peut lui gagner des partisans, se relâche de la Discipline Militaire à l’égard des Soldats qu’il a en quartier d’hiver, parle au sujet de la guerre avec aigreur & ostentation, en présence des Commerçants Italiens, qui étoient en grand nombre à Utique. Il se vante de mettre en peu de jours Jugurtha dans les fers, pourvu qu’on lui confie seulement la moitié de l’armée ; au lieu que Métellus, homme vain & d’un orgueil tyrannique, traîne les choses en longueur, pour jouir du plaisir de commander. Les Marchands trouvoient ce qu’il avancoit d’autant mieux fondé, que la durée de cette guerre avoit fort dérangé leurs affaires ; d’ailleurs, ce qu’on desire vient toujours trop lentement.

LXV Il y avoit alors dans notre armée un Numide, nommé Gauda, fils de Manastabal, & petit-fils de Masinissa. Micipsa, par son testament, lui avoit substitué le Royaume. Sa mauvaise santé avoit un peu altéré son esprit. Ayant demandé à Métellus un siege à côté du sien, comme il se pratique envers les Rois, & un escadron de Cavaliers Romains[38] pour lui servir de Gardes, on lui avoit refusé l’un & l’autre ; le siege, parce qu’on ne l’accordoit qu’à ceux que le Peuple Romain avoit reconnus pour Rois ; & les Gardes, à cause que c’eût été un affront pour des Cavaliers Romains, de devenir les Satellites d’un Numide. Marius aborde Gauda, qui étoit outré de ce refus, l’exhorte à se servir de lui pour se venger de Métellus. Il séduit, à force de flatteries, un homme que ses maladies affoiblissoient déja ; il lui dit qu’il est vraiment Roi ; que son rare mérite & sa qualité de petit-fils de Masinissa a le rendront maître de la Numidie, aussi-tôt que Jugurtha sera pris ou tué ; ce qui ne tardera pas d’arriver, en cas qu’on le fasse Consul, & qu’on le charge de cette guerre. Ainsi Gauda, les Chevaliers Romains, les Soldats & les Négociants, les uns sur les instances de Marius, les autres pour accélérer la paix, écrivent vivement à Rome contre Métellus, & demandent Marius pour Général. Par ce moyen un grand nombre de personnes briguoient pour celui-ci, de la maniere la plus honorable[39]. De plus, le Peuple profitant du trouble où la Loi Manilia jetoit les Nobles, élevoit aux honneurs des hommes nouveaux. Ainsi tout concouroit à favoriser Marius.

LXVI Cependant Jugurtha, résolu de recommencer la guerre, en faisoit tous les préparatifs avec beaucoup de soin & d’activité. Il levoit des troupes, employoit la terreur & les promesses à l’égard des Villes qui l’avoient abandonné, fortifioit ses Places, faisoit fabriquer ou achetoit des armes, réparoit toutes les pertes qu’il avoit faites dans l’espoir de la paix, attiroit à lui nos esclaves, tâchoit, à force d’argent, de corrompre même nos Garnisons ; en un mot, il n’étoit aucun ressort qu’il n’essayât de mettre en mouvement. Métellus avoit mis garnison dans Vacca, avant que Jugurtha eût commencé à se défendre. Les habitants de cette Ville avoient toujours été bien intentionnées pour leur Roi ; les principaux, fatigués par ses instances, formerent une Conjuration. Quant au Peuple, il est par-tout, & principalement en Numidie, changeant, séditieux, ami de la discorde & de la nouveauté, & ennemi de l’inaction & du repos. Ils fixerent l’exécution de leur complot à une Fête qui venoit deux jours après. Elle étoit solemnellement célébrée dans toute l’Afrique, & inspiroit moins de défiance que de plaisir & de joie. Au temps marqué, les Conjurés invitent chacun chez eux les Centurions, les Tribuns militaires & le Gouverneur même, nomme Titius Turpilius Silanus, les égorgent au milieu du festin, à l’exception de Turpilius, & tombent ensuite sur les Soldats qui, à cause de la Fête, étoient sans armes, dispersés & sans Chefs. Le Peuple s’unit aux Conjurés. Les uns étoient instruits du complot ; les autres, sans savoir ce qui s’étoit fait & dans quel dessein, suivent leur goût pour la nouveauté & le tumulte.

LXVII Les Soldats Romains, troublés de ce danger imprévu, ne savent quel parti prendre. Ils ne pouvoient se retirer dans la Citadelle où étoient leurs boucliers ; on y avoit mis garnison, & on en avoit fermé les portes ; de plus, les femmes & les enfants, du haut des maisons, jetoient sur eux des pierres & tout ce qui leur tomboit sous les mains. Ils ne pouvoient se garantir d’un danger qui les pressoit de toutes parts. Les plus vaillants se trouvoient hors d’état de résister au sexe le plus foible. Les braves comme les lâches périrent tous, sans pouvoir se venger ni se défendre. Au milieu de ce massacre, pendant que les Numides étoient acharnés contre nous, & que la Ville étoit exactement fermée, le seul Turpilius en échappa sain & sauf. On en sait si ce fut par un effet de la compassion de son hôte, par un accord secret avec l’ennemi, ou par hazard ; mais on doit le regarder comme un mal-honnête homme[40] d’avoir, dans ce malheur commun, preféré une vie sans honneur à une réputation sans tache.

LXVIII Métellus, affligé de cette nouvelle, se déroba quelque temps à la vue de tout le monde. Le dépit s’étant ensuite mêlé à sa douleur, il mit tous ses soins à en tirer une prompte vengeance. Il part au coucher du Soleil à la tête de la Légion qu’il avoit en quartier d’hiver, y joint le plus qu’il peut de Cavaliers Numides, & arrive le lendemain vers la troisieme heure du jour, dans une plaine où la vue étoit bornée de toutes parts. Ses Soldats, fatigués d’une si longue marche, déclaroient haurement qu’ils n’étoient plus en état d’agir. Métellus leur apprend que Vacca n’est éloignée que d’une mille au plus, & qu’ils doivent souffrir avec joie ce qui reste de fatigue à essuyer, pour venger leurs braves & malheureux concitoyens. Il leur promet, de plus, de leur abandonner le pillage. Les ayant ainsi ranimés, il place les Cavaliers Numides sur le côté que si présentoit à la Ville, & ordonne à son Infanterie de serrer les rangs & de cacher ses drapeaux.

LXIX Les habitants jugeant d’abord que c’est l’armée Romaine qui s’avance vers eux, ferment leurs portes. Ils remarquent ensuite qu’on ne fait aucun dégât dans la campagne, & que tous ceux qu’ils peuvent distinguer, sont Cavaliers Numides. Il s’imaginent que c’est le Roi, & s’avancent à sa rencontre, avec de grands transports de joie. A l’instant la Cavalerie & l’Infanterie, au signal qui leur en est donné, massacrent ceux qui sont sortis de la Ville, se saisissent, les uns des portes, les autres des tours. Le ressentiment & l’espérance du butin l’emporterent sur la lassitude ; ainsi Vacca n’eut que deux jours à se réjouir de sa perfidie. Cette grande & opulente Ville fut livrée entiere à la vengeance ou à l’avidité du Soldat. Turpilius, qui, comme nous l’avons dit, s’en étoit sauvé seul, ayant été cité en Justice, & se défendant mal, fut condamné : il fut battu de verges[41], & eut la tête tranchée, comme citoyen du Latium.

LXX Cependant Bomilcar, qui avoit engagé Jugurtha aux démarches qu’il avoit commencé de faire pour se rendre, se défiant du Roi, auquel il étoit suspect, souhaitoit une nouvelle révolution. Il cherchoit quelque ruse pour le perdre, & s’en occupoit nuit & jour. A force d’intrigues, il s’associa Nabdalsa, homme de naissance, distingué par ses grandes richesses, & fort chéri des Numides. Souvent il conduisoit l’armée en l’absence du Roi ; c’étoit sur lui que ce Prince se reposoit de tous les soins que la fatigue, ou des affaires plus importantes, ne lui permettoient pas de prendre. Cette confiance lui avoit procuré beaucoup de gloire & de crédit. Ils prirent jour ensemble pour leur complot, & convinrent de se régler sur l’occasion pour le reste. Nabdalsa alla joindre l’armée qu’il tenoit, par ordre de Jugurtha, près des quartiers d’hiver des Romains, pour les empêcher de ravager impunément la campagne. Comme l’horreur du crime qu’il avoit projeté, l’empêcha de venir au jour marqué, Bomilcar, agité du desir de consommer son forfait, appréhenda que son complice effrayé ne changeât de dessein. Il lui écrivit par des gens affidés, pour se plaindre de son inaction & de sa mollesse. Il attestoit les Dieux au nom desquels il avoit juré[42] ; il l’avertissoit de ne pas tourner à leur propre ruine les offres de Métellus ; Jugurtha, (disoit-il) touchoit à sa perte ; il n’étoit question que de savoir si elle seroit l’effet de leur courage, ou de celui des Romains ; enfin il l’exhortoit à réfléchir s’il devoit préférer le supplice aux récompenses.

LXXI Nabdalsa fatigué se reposoit sur son lit, quand on lui remit cette lettre. Aussi-tôt qu’il l’eut lue, l’inquiétude le jeta dans un accablement qui, comme il est ordinaire, fut suivi du sommeil. Il avoit pour Secretaire, un Numide, homme affidé, qu’il chérissoit, & pour lequel il n’avoit jamais eu rien de caché que cette derniere affaire. Celui-ci, sachant qu’on venoit d’apporter une lettre, crut que son Maître avoit besoin de son ministere ; il entre dans sa tente, prend, tandis qu’il dort, la lettre qu’il avoit imprudemment laissée sur son chevet, la lit ; & y voyant qu’on tramoit une conjuration contre le Roi, il part promptement pour l’en informer. Nabdalsa s’éveile peu après, & ne trouve plus sa lettre. Ayant appris ce qui s’étoit passé, il envoya d’abord à la poursuite du Numide. Comme on ne put le joindre, il va trouver Jugurtha pour l’appaiser ; lui dit que son serviteur, par sa perfidie, l’a prévenu dans le dessein qu’il avoit de tout révéler, & le conjure avec larmes, par l’amitié dont il l’a honoré, & par les preuves qu’il a eues jusqu’alors de sa fidélité, de ne pas le soupçonner d’avoir part à un si grand crime.

LXXII Jugurtha dissimulant sa colere, lui répondit avec assez de douceur. Il fit mourir Bomilcar, & plusieurs autres qu’il savoit avoir trempé dans la conjuration, & n’étendit pas plus loin sa vengeance, de peur d’exciter une sédition. Mais depuis ce moment, il ne goûta plus de repos ni jour ni nuit ; tout lieu, tout homme, tout instant lui étoit suspect ; il craignoit également ses ennemis & ses sujets. Toujours inquiet, toujours tremblant, le moindre bruit le mettoit hors de lui-même ; il changoit chaque nuit de lit & de chambre, sans observer les bienséances de son rang. Souvent il s’éveilloit en sursaut, se saisissoit de ses armes, & jetoit de grands cris ; en un mot, la frayeur lui causoit les mêmes agitations, que s’il eût eu l’esprit aliéné. Aussi-tôt que Métellus eut su par des transfuges, que la Conjuration de Bomilcar étoit découverte, il se disposa à la guerre avec autant de promptitude & de soin, que s’il n’y avoit encore eu rien de fait. Comme Marius persistoit à demander son congé, il le lui accorda, n’attendant pas grand service d’un homme aigri contre lui, & qui de son côté lui étoit odieux. Cependant à Rome, le Peuple avoit reçu avec joie toutes les impressions qu’on avoit voulu lui donner de l’un & de l’autre. La noblesse de Métellus, qui le relevoit autrefois, ne servoit qu’à le faire haïr, & le peu de naissance de Marius le faisoit aimer davantage. Au reste, c’étoit bien plutôt l’esprit de parti qui faisoit agir, que la considération de leurs bonnes ou mauvaises qualités. Des Magistrats séditieux ne cessoient dans leurs harangues, d’accuser Métellus de haute trahison, & d’exagérer le mérite de Marius. Ils enflammerent le Peuple à un point que les artisans & les gens de campagne, qui n’avoient de ressource que dans leur travail, le quittoient pour accompagner par-tout Marius, & se privoient du nécessaire pour favoriser son élévation. Ainsi la Noblesse ayant eu le dessous, un homme nouveau fut élevé au Consulat, ce qui ne s’étoit pas vu depuis long-temps. Le Tribun L. Manlius Mantinus ayant ensuite demandé au Peuple à qui il vouloit confier la guerre contre Jugurtha, on répondit tout d’une voix, que c’étoit à Marius. Le Sénat peu auparavant avoit décerné la Numidie à Métellus. Son décret n’eut pas lieu.

LXXIII En même- temps Jugurtha étoit dévoré d’inquiétudes. Il se voyoit privé de tous ses amis. Les uns étoient péris par ses ordres ; les autres, effrayés, s’étoient sauvés auprès de Bocchus ou des Romains. Il ne pouvoit faire la guerre seul & sans Lieutenants ; cependant il croyoit peu sûr de se fier à de nouveaux amis, après avoir éprouvé tant de perfidie dans les anciens. Mécontent de sa fortune, de ses projets & de toute le monde, il changeoit tous les jours de routes & d’Officiers ; il marchoit tantôt vers l’ennemi, tantôt vers des déserts. Un jour il regardoit comme avantageux d’engager une action ; le lendemain il l’évitoit ; il se défioit également de la valeur & de la fidélité de ses sujets. De quelque côté qu’il portât sa vue, il ne voyoit rien qui ne l’accablât. Au milieu de ces incertitudes, Métellus paroît avec son armée. Jugurtha surpris, dispose les siens le mieux qu’il lui est possible. On commence le combat. Il ne se fit de résistance qu’à l’endroit où le Roi se trouvoit ; tout le reste plia dès le premier choc & fut mis en fuite. Les Romains demeurerent maîtres des drapeaux & des armes des ennemis, & ne firent que fort peu de prisonniers. Les Numides, dans presque tous les combats, se sont toujours mieux garantis du péril par l’agilité de leurs pieds que par leurs armes.

LXXIV Le Roi, plus abattu que jamais par cette déroute, gagna les déserts avec les transfuges & les débris de sa Cavalerie, & de-là vint à Thala. Cette Ville étoit grande & opulente ; il y avoit la meilleure partie de ses trésors, & y faisoit élever ses enfants avec une magnificence Royale. Métellus l’ayant appris, conçut l’espérance de terminer la guerre, en se rendant maître de cette Place. Ainsi, quoique du Fleuve le plus proche jusqu’à la Ville, il fallût traverser une plaine déserte & aride de cinquante milles de long, il entreprit de vaincre la nature en surmontant cet obstacle. Il ordonne qu’on mettre sur les bêtes de somme, à la place de leur charge ordinaire, du bled pour dix jours, des outres & d’autres vaisseaux capables de contenir de l’eau ? il fait amener des campagnes tous les animaux propres à voiturer une charge, & leur fait porter des vases de toute espece, de bois pour la plupart, tels qu’on les trouve dans les cabanes des Numides ; il enjoint aux habitants des environs, qui s’étoient rendus depuis la déroute du Roi, d’apporter le plus d’eau qu’il pourront, & leur marque le jour & le lieu où ils doivent la tenir prête ; ensuite, ayant fait prendre de l’eau au Fleuve, il s’avance vers Thala.

Quand on fut venu à l’endroit qu’on avoit marqué aux Numides, & qu’on y eut assis & fortifié un camp, on dit qu’il tomba tout-à-coup une si grande quantité d’eau, qu’elle eût été plus que suffisante pour toute l’armée ; d’ailleurs les Numides, en Sujets qui servent un nouveau Maître, s’étoient piqués d’en apporter plus qu’on ne l’auroit espéré. Mais les Soldats se firent un point de Religion de se servir plutôt de celle de pluie ; ils la regardoient comme une preuve du soin que les Dieux prenoient d’eux[43] ; ce qui augmenta beaucoup leur confiance. Le lendemain notre armée, au grand étonnement de Jugurtha, arriva devant Thala. Les habitants avoient cru que l’ennemi ne pourroit jamais pénétrer jusqu’ à eux. Quoique surpris d’un succès si extraordinaire, ils ne laisserent pas de se préparer à bien combattre. Nos troupes de leur côté en firent autant.

LXXV Mais le Roi, regardent Métellus comme entiérement vainqueur, puisqu’il avoit su triompher dans toutes sortes d’attaques, de circonstances & de lieux, & surmonter la nature même qui commande à tout, se sauva de la Ville pendant la nuit avec ses enfants, & une partie de son argent. Depuis ce moment, il ne passa jamais plus d’un jour ou d’une nuit dans la même endroit ; il feignoit que ses affaires le demandoient ainsi ; mais c’étoit en effet, parce qu’il craignoit quelques trahisons. Il se flattoit de les éviter par ces changements continuels ; persuadé qu’on n’en forme guere qu’à loisir, & sur quelque occasion qu’on prévoit. Cependant, comme les habitants étoient résolus de se bien défendre, & que leur Ville étoit très-forte par sa situation & ses ouvrages, le Proconsul fit creuser une ligne de circonvallation revêtue d’une palissade. On avança les mantelets dans les endroits les plus avantageux ; on éleva au dessus des terrasses, & sur les terrasses des tours pour mettre à couvert l’ouvrage & les travailleurs. Les assiégés de leur côté se défendoient avec beaucoup de courage & d’activité ; en un mot, on ne négligeoit rien de part ni d’autre. Après quarante jours de fatigues & de combats, les Romains n’eurent que le corps de la Place. Quand les habitants virent qu’on battoit leurs murs en breche, & qu’ils étoient perdus sans ressource, ils porterent dans le Palais du Roi l’or, l’argent & tout ce qu’on regarde comme précieux, y murent le feu, burent & mangerent avec excès, & se jeterent eux-mêmes dans les flammes, subissant volontairement le supplice qu’ils appréhendoient de la part du Vainqueur.

LXXVI Dans le temps de la prise de Thala, des Députés de Leptis vinrent trouver Métellus, pour le prier d’y envoyer au plutôt une garnison avec un Commandant, s’il vouloit conserver leur Ville, Alliée des Romains, qui se trouvoit en danger de périr. Un certain Hamilcar, homme noble & factieux, y excitoit du trouble ; ni l’autorité de leurs Magistrats ni les Loix ne pouvoient le contenir. Leptis, dès le commencement de la Guerre, avoit fait avec Calpurnius une Alliance dont elle avoit ensuite obtenu la confirmation à Rome. Depuis ce temps, elle nous étoit toujours demeurée fidelle, & avoit obéi avec joie à tous les ordres de Calpurnius, d’Albinus & de Métellus. On lui accorda sans peine ce qu’elle demandoit. Métellus y envoya quatre cohorts de Liguriens, avec C. Annius pour Gouverneur.

LXXVII Cette Ville a été bâtie par des Sidoniens qui, s’étant sauvés de leur Patrie dans une Guerre Civile, débarquerent en ce lieu. Elle est située entre les Sytres. Ce sont deux Golphes presqu’à l’extrêmité de l’Afrique, de même nature, quoique d’inégale grandeur ; ils sont en tout temps fort profonds vers les bords ; par-tout ailleurs on trouve, tantôt des écueils, tantôt une grande profondeur. Aussi-tôt que la mer est en couroux, les flots y attirent des sables, du limon & de vastes rochers ; ce qui leur a fait donner le nom de Syrtes[44], & leur disposition change à chaque changement de vent. Les habitants de Leptis, par les mariages qu’ils contracterent avec les Numides, perdirent bientôt leur ancienne langue ; mais ils retinrent la plupart des Loix & des coutumes des Sidoniens ; d’autant plus aisément, qu’ils vivoient loin de la Cour, & séparés, par de vastes déserts, des Provinces les plus peuplées de la Numidie.

LXXVIII Ces contrées me rappellent le souvenir d’une action éclatante qu’y firent deux Carthaginois ; elle mérite de trouver place dans l’Histoire. Du temps que Carthage possédoit la plus grande partie de l’Afrique, Cyrene floissoit aussi par sa grandeur & son opulence. Entre les deux Etats étoit une plaine sablonneuse & uniforme, sans fleuves & sans montagnes qui pussent servir à en fixer les limites. Elle occasionna une guerre longue & sanglante. Après s’être mutuellement affoiblis par beaucoup de combats sur mer & sur terre, ils appréhenderent que le vainqueur & le vaincu, épuisés l’un & l’autre, ne devinssent la proie d’un nouvel ennemi. On convint de reconnoître pour limites des deux Etats, l’endroit où se rencontreroient ceux qu’on feroit partir de chaque côté à un jour marqué. Ceux que Carthage envoya, étoient deux freres, nommés Philenes. Ils firent beaucoup plus de chemin que les Cyrénéens. Il y eut peut-être plus de malheur que de négligence de la part de ces derniers. Lorsque le vent souffle sur cette plaine entiérement nue & aride, il en éleve des nuages de poussiere, qui, donnant dans le visage & dans les yeux, empêchent d’avancer ; le vent contraire n’y arrête pas moins qu’en pleine mer. Quoi qu’il en soit, les Cyrénéens, appréhendant qu’on ne les punît de la perte que leur retard alloit causer à leur Patrie, accusent les Carthaginois d’être parti avant le temps, cherchent à rendre la convention nulle, & se déterminent à en passer par tout ce qu’on voudra, plutôt que de céder. Les Carthaginois ayant consenti qu’on fit une autre convention, pourvu qu’elle fût égale aux deux parties, les Grecs leur donnerent à choisir d’être enterrés vifs à l’endroit ou ils vouloient établir leurs limites, ou de les leur laisser placer plus loin à pareille condition. La proposition fut acceptée[45]. Les Philenes, s’immolant eux-mêmes pour leur Patrie, furent enterrés vifs. Les Carthaginois leur éleverent, en ce lieu même, des Autels qui portent leurs noms, & leur décernerent d’autres honneurs dans leur Ville. Je reviens maintenant à mon sujet.

LXXIX Jugurtha, persuadé, depuis la prise de Thala, que rien ne pouvoit résister à Métellus, s’avança, peu accompagné, par de vastes solitudes, jusques chez les Gétules, Peuple farouche, sans mœurs, & qui ignoroit encore le nom Romain. Il les rassembla en un corps, & les accoutuma peu-à-peu à garder leurs rangs, à suivre leurs drapeaux, à obéir à leurs Commandants, & à s’acquitter de toutes les autres fonctions militaires. Il gagna outre cela par de grands présents & de plus grandes promesses, ceux qui approchoient de la personne de Bocchus ; & l’engagea par leur moyen, à se déclarer contre les Romains. Il y trouva d’autant plus de facilité, que, le Roi de Mauritanie, dès le commencement de cette guerre, ayant envoyé des Ambassadeurs à Rome, pour demander notre Alliance, quelques gens, accoutumés à faire trafic de tout, aveuglés par leur avarice, la lui avoient fait refuser, malgré l’avantage que nous pouvions en retirer dans ces circonstances. Il y avoit déja quelques temps qu’il avoit épousé une fille de Jugurtha[46] ; mais ce genre d’alliance n’est pas compté pour beaucoup parmi les Maures & les Numides ; chacun y prend un nombre de femmes proportionné à son revenu, les uns dix, d’autres davantage, les Rois encore plus. L’affection se perd dans cette multitude. On ne regarde aucune d’elles comme sa véritable compagne ; on les méprise toutes.

LXXX Les deux Rois se rendirent avec leurs armées dans un lieu dont ils étoient convenus. Après s’être engagés par de mutuels serments, Jugurtha anime Bocchus, en lui représentant les Romains comme un Peuple injuste, d’une profonde avarice & ennemi de tout l’Univers. Il n’avoit pas moins à craindre d’eux, disoit-il, que lui & toutes les autres Nations. Leur passion de dominer les soulevoit successivement contre tous les Royaumes. C’étoit par cet unique motif qu’ils venoient de l’attaquer, lui Jugurtha ; qu’ils avoient attaqué peu auparavant les Carthaginois & Persée, & qu’ils attaqueroient toujours quiconque leur paroîtroit le plus opulent. Après plusieurs discours semblables, ils se déterminerent à marcher vers Cirta. Métellus y avoit mis son butin, ses captifs & son bagage. Jugurtha se flattoit, ou de prendre la Ville, ce qui seroit très-avantageux, ou d’engager un combat, si les Romains venoient la secourir. Ce Prince politique craignoit que Bocchus ne vînt à changer, s’il lui laissoit le temps de la réflexion. Il n’avoit rien de plus pressé que de le mettre aux mains contre nous.

LXXXI Lorsque le Proconsul eut appris la jonction des deux Rois, il ne voulut plus combattre indifféremment par-tout, comme il avoit fait à l’égard de Jugurtha qu’il avoit vaincu si souvent. Il crut qu’il valoit mieux reconnoître le nouvel ennemi qu’il avoit en tête, & n’en venir aux mains qu’à son avantage. Il l’attendit près de Cirta dans un camp bien fortifié. Ce fut alors qu’on lui manda de Rome, qu’on avoit décerné la Numidie à Marius ; il savoit déja qu’il étoit Consul. A cette nouvelle, il fit éclarer sa douleur, contre toute bienséance, par ses larmes & par ses discours. Métellus, grand dans tout le reste, ne savoit pas assez commander à son chagrin ; quelques-uns jugerent que c’étoit un effet de sa fierté ; d’autres d’un juste ressentiment de l’affront qu’on lui faisoit ; plusieurs, du dépit de ce qu’on lui arrachoit d’entre les mains une victoire dont il étoit déja maître. Pour moi, je suis bien assuré que l’élévation de Marius le piquoit encore plus que tout le reste, & qu’il n’auroit pas été si sensiblement affligé, si l’on avoit donné à tout autre le commandement qu’on lui enlevoit. Son chagrin arrêta ses projets ; regardant comme une folie de s’exposer pour une affaire qui ne le regardoit plus, il fit représenter à Bocchus : Qu’il ne devoit pas se déclarer sans sujet contre le Peuple Romain ; qu’il avoit une belle occasion de faire avec lui une alliance bien préférable à la Guerre ; que, quelque confiance qu’il pût avoir dans ses forces, il ne devoit pas risquer le certain pour l’incertain ; qu’il est aisé de commencer une guerre ; que le plus lâche le peut ; mais qu’il ne l’est pas d’y mettre fin ; que l’aggresseur n’en est pas toujours le maître, & qu’elle ne se termine qu’au gré du vainqueur ; qu’il consultât son propre intérêt & celui de ses Etats, & qu’il ne fît point une alliance funeste de sa fortune qui étoit floirssante, avec celle d’un Prince déja perdu. Le Roi répondit avec modération : Qu’il souhaitoit la paix, mais qu’il avoit compassion de l’état de Jugurtha ; que, si on vouloit aussi la faire avec ce Prince infortune, tout seroit bientôt d’accord. Métellus, sur cette réponse, envoie faire des propositions. Bocchus en approuve une partie, en rejette d’autres. Ainsi, comme l’avoit desiré le Proconsul, le temps s’écoula en négociations, sans que l’on commençât la guerre.

LXXXII Depuis que le Peuple avoit marqué tant d’ardeur pour faire Marius Consul, & lui décerner la Numidie, ce Guerrier, déja ennemi des Nobles, ne cessoit de déclamer contr’eux avec la derniere fierté. Tantôt il les attaquoit chacun en particulier, tantôt tous en général. Le Consulat étoit, disoit-il, une dépouille qu’il leur avoit arrachée dans leur défaite. Il lançoit mille autres traits pour les humilier, & se relever lui-même. Cependant il donnoit soin aux préparatifs de la guerre ; il demandoit des recrues pour les Légions ; faisoit fournir des troupes auxiliaires par les Rois, les Peuples & les Alliés ; attiroit à lui les plus braves Soldats du Latium, dont la plupart lui étoient connus, pour les avoir vus dans le service, & les autres seulement de réputation ; &, par ses caresses, il gagnoit ceux même qui avoient déja servi leur temps. Le Sénat, quoique mal intentionné pour lui, n’osoit lui rien refuser. Ce fut même avec joie qu’il lui donna la permission de lever des recrues. Comme le Peuple n’aime pas ordinairement à aller à la guerre, il croyoit que Marius se priveroit lui-même de cet avantage, ou perdroit sa faveur ; il se trompa. Ce fut un empressement presque général à le suivre. Chacun, en particulier, se promettoit de s’enrichir dans cette guerre, & se repaissoit de mille autres chimeres. Marius n’avoit pas peu contribué à les encourager. Après avoir obtenu tous les décrets qu’il avoit souhaités, lorsqu’il voulut faire ses levées, il convoqua le Peuple, afin de l’exhorter, & d’invectiver en même-temps contre les Nobles, suivant sa coutume. Voici le discours qu’il prononça[47] : LXXXIII « Je sais, Romains, que la plupart se conduisent bien autrement, en administrant leurs charges, qu’ils n’avoient fait en vous les demandant. Avant que de les obtenir, ils sont laborieux, suppliants & modestes ; ensuite ils ne vivent plus que dans l’orgueil & la mollesse. Pour moi, je pense bien différemment. Comme la République entiere est infiniment supérieure à la Préture & au Consulat, on doit employer plus de soin pour la bien gouverner, que pour obtenir ces honneurs. Aussi n’ignoré-je pas quelle est la pesanteur du fardeau que vous m’avez imposé, en m’honorant du plus grand de vos bienfaits. Il est beaucoup plus difficile qu’on ne pense, de faire des préparatifs de guerre, & de ménager en même temps les deniers publics ; d’entraîner au Service des personnes dont on voudroit se conserver l’affection ; de veiller à tout au dedans & au dehors ; tandis qu’on est en butte, de toutes parts, à la contradiction, à l’envie & aux factions. Si les autres font une faute, l’ancienneté de leur Noblesse, les belles actions de leurs Ancêtres, le crédit de leurs parents & de leurs alliés, le grand nombre de leurs créatures, tout, en un mot, se réunit pour les protéger. Moi, je n’ai de ressource qu’en moi-même ; il m’est nécessaire de rechercher ma sûreté dans l’innocence & la vertu ; car les autres appuis me manquent. Je sais que tout le monde a maintenant les yeux sur moi. Les gens de bien, & tous ceux qui ont des intentions droites, sachant que mes services ne sont pas inutiles à la République, me favorisent. La Noblesse épie les occasions de me perdre. C’est pourquoi je dois redoubler mes efforts, & pour faire échouer ses mauvais desseins, & pour ne pas tromper votre attente. J’ai vécu, dès mon enfance jusqu’à ce jour, de maniere à me faire une habitude des dangers & des travaux. Quitterois-je, après en avoir été récompensé, un genre de vie que je suivois déja par goût & sans intérêt ? non, Romains. Ceux qui, par ambition, se sont parés des dehors de la vertu, ont peine à se contraindre, quand ils sont en charge. Moi, qui ai toujours pratiqué la vertu dans toute sa rigueur, je me la suis rendue comme naturelle. Vous m’avez chargé de la guerre contre Jugurtha ; la Noblesse en est extrêmement piquée. Considérez en vous-mêmes, je vous prie, si, au lieu du choix que vous avez fait, il seroit plus à propos d’aller prendre dans cette troupe de Nobles, pour l’emploi dont il s’agit ou pour un autre semblable, un homme d’une famille ancienne & décorée par les plus grandes Charges ; mais qui, n’ayant aucune expérience, ne manqueroit pas de se troubler dans une guerre si importante, bouleverseroit tout, ou choisiroit quelqu’un entre le Peuple, pour se faire continuellement montrer son devoir. En effet, il arrive le plus souvent que celui que vous avez nommé pour commander, est forcé d’en choisir un autre qui lui commande. J’en connois aussi qui ont commencé, après avoir été faits Consuls, à lire les actions de nos Ancêtres & les préceptes des Grecs sur l’Art militaire. C’est renverser l’ordre des choses ; car bien qu’on ne commande point avant que d’en avoir reçu l’autorité, il faut pourtant le savoir faire, avant que de la recevoir. Comparez-moi présentement, moi, cet homme sans naissance, avec ces Nobles orgueilleux ; ce qu’ils lisent, ce qu’ils entendent raconter, j’en ai vu une partie, le reste je l’ai fait moi-même ; ce qu’ils ne savent que par leurs lectures, je l’ai appris en servant. Jugez lequel doit l’emporter, des paroles ou des actions. Ils méprisent ma naissance, & moi leur mollesse ; on leur reproche des crimes réels, & à moi ce qui n’est que l’effet du hazard ; d’ailleurs la nature de tous les hommes, en elle-même, est semblable. On est noble à proportion de ce qu’on a de valeur. Si l’on pouvoit demander aux peres d’Albinus & de Calpurnius, qui d’eux ou de moi, ils aimeroient mieux avoir pour fils, ne répondroient-ils pas qu’ils avoient souhaité de donner le jour aux plus vertueux ? Si les Nobles ont droit de me mépriser, qu’ils méprisent donc aussi leurs Ancêtres ; ils n’ont dû, comme moi, leur noblesse qu’à leur mérite. Ils envient ma dignité ; qu’ils envient donc aussi mes travaux, mes dangers & mon innocence ; c’est ce qui me l’a fait obtenir. Mais ces hommes, corrompus par leur orgueil, vivent comme s’ils méprisoient vos dignités, & les demandent comme s’ils s’étoient conduits de façon à les mériter. Qu’ils s’abusent étrangement, de prétendre en même temps aux délices de l’oisiveté & aux récompenses dues au travail, choses absolument incompatibles ! Lorsqu’ils parlent devant vous ou dans le Sénat, presque tous leurs discours roulent sur les éloges de leurs aïeux. Ils croient, en rappellant leurs exploits, se relever eux-mêmes ; il arrive précisément le contraire. Plus la vie des uns a été illustre, plus la lâcheté des autres paroît honteuse. Oui, Romains, la gloire des Ancêtres est comme une lumiere qui se répand sur leurs descendants ; elle fait paroître plus à découvert leurs vices & leurs vertus. Pour moi, je n’ai pas cet avantage ; mais, ce qui est bien plus glorieux, je puis rappeller le souvenir de mes propres actions. Voyez quelle est leur injustice. Ils prétendent tirer du lustre d’un mérite étranger, & ils ne veulent pas que j’en tire de celui qui m’est personnel ; parce que mes Ancêtres n’ont point possédé de Charges, & que ma noblesse est récente. Ne vaut-il donc pas mieux se la procurer à soi-même, que de la déshonorer, après l’avoir reçue d’autrui ? Je sais que s’ils vouloient dès-à-présent me répondre, ils le feroient sans peine, avec toute la pompe & les appareils de l’éloquence. Mais comme ils prennent occasion du bienfait dont vous m’avez honoré, pour se répandre par-tout en invectives contre vous & contre moi, je n’ai pas voulu garder le silence, de peur qu’on ne ragardât ma retenue comme une preuve que je sentois moi-même la solidité de leurs reproches. Quant à ce qui m’est personnel, aucun discours ne peut me nuire ; s’il est véritable, il est nécessairement à ma louange ; s’il est faux, mes actions & mes mœurs le démentent. Mais, puisqu’on s’en prend à vous, & qu’on vous blâme de m’avoir confié une éclatante dignité & une guerre considérable, examinez mûrement, s’il y a apparence que vous vous en repentiez. Je ne puis, pour garants de ma conduite à venir, vous produire les images de mes Ancêtres, leurs triomphes ni leurs Consulats ; mais je puis, s’il le faut, produire des piques, des drapeaux, des récompenses militaires de toute espece, & d’honorables blessures. Ce sont là mes images ; ce sont mes titres de Noblesse ; titres que je n’ai point reçus, comme eux, par héritage ; mais que je me suis acquis par d’innombrables travaux, & au milieu des dangers. Mes discours sont dénués d’ornemens ; je m’en embarrasse peu ; la vertu brille assez d’elle-même. C’est à eux qu’il convient de recourir aux artifices de l’éloquence ; ils en ont besoin pour pallier leurs crimes. Je n’ai pas étudié non plus les Lettres Grecques ; je ne m’en suis pas soucié. Je voyois que ceux même qui les ont enseignées, n’en ont pas été meilleurs[48]. Ce que j’ai appris, & qui est bien plus utile à la République, c’est à frapper l’ennemi, à veiller à mon poste, à ne craindre que l’infamie, à souffrir les rigueurs des saisons, à n’avoir point d’autre lit que la terre, & à supporter en même temps la fatigue & la pauvreté. Ce sont là les instructions que je donnerai à mes Soldats ; je ne serai point sévere pour eux, & indulgent pour moi ; je ne m’attribuerai point toute la gloire, en ne leur laissant que les travaux. Telle est la maniere de commander utilement & entre Concitoyens. Vivre dans la luxe & la mollesse, & forcer rigoureusement ses Soldats au travail, c’est agir en Maître & non en Général. Telle est la conduite par laquelle vos Ancêtres se sont illustrés, eux & la République. La Noblesse, qui leur ressemble si peu, s’en prévaut pour nous mépriser, nous qui marchons sur leurs traces. Elle exige de vous toutes les dignités, comme de droit, sans penser à les mériter. Ces hommes, pleins de vanité, s’abusent étrangement. Leurs aïeux leur ont laissé leurs richesses, leurs images, la gloire de leurs noms, & tout ce qui est de nature à se transmettre ; mais ils ne leur ont pas laissé leurs vertus ; c’est le seul bien qu’on ne peut ni donner ni recevoir. Ils disent que je n’ai ni éducation ni politesse, parce que je ne m’entends pas à donner un repas ; qu’on ne voit chez moi ni Comédiens ni Bouffons, & que l’esclave qui prépare ce qu’il faut pour ma table, ne m’a pas coûté plus que celui qui cultive mon champ. Je l’avoue, Romains, & même avec plaisir ; j’ai appris de mon pere, & d’autres personnes vertueuses, que la parure & la délicatesse sont le partage des femmes, & le travail celui des hommes ; qu’un brave Guerrier doit avoir plus de renommée que de richesses ; & que ce sont ses armes, & non ses ameublements, qui lui font honneur. Quant à eux, que ne s’en tiennent-ils donc à ce qu’ils regardent comme d’un prix au dessus de tout ? Qu’ils se livrent à l’amour & à la bonne chere ; qu’assujettis à leurs sens & aux passions les plus honteuses, ils achevent dans les festins une vie qu’ils y ont d’abord consacrée ; qu’ils nous laissent à nous la sueur, la poussiere & les fatigues militaires ; nous les préférons à toutes leurs délices. Mais non ; après s’être déshonorés par leurs infames excès, ils viennent enlever les récompenses dûes aux gens de bien. Ainsi, par une injustice intolérable, le luxe & l’oisiveté, vices pernicieux, n’empêchent point ceux qui s’y livrent, de parvenir à leur but, & ne nuisent qu’à la République, qui n’en est pas coupable. Présentement, que je leur ai répondu, autant que le demandoit mon caractere, & non leurs déréglements, je vais ajouter un mot sur ce qui regarde l’intérêt public. D’abord, n’ayez aucune inquiétude au sujet de la Numidie ; vous en avez écarté tous les obstacles qui, jusqu’à ce jour, faisoient la sûreté de Jugurtha, je veux dire, l’avarice, l’ignorance & la hauteur[49] ; de plus, vous y avez une armée qui connoît parfaitement le pays ; mais elle a eu moins de bonheur que de courage ; elle a été considérablement diminuée par l’avarice, ou par la témérité de ses Chefs. Unissez donc vos efforts aux miens, ô vous, qui êtes en âge de porter les armes, & prêtez-vous aux besoins de la République ; que les malheurs qui sont arrivés & l’orgueil de quelques Généraux ne vous fassent rien craindre pour l’avenir. Vous me verrez dans les marches & dans les combats, donner les ordres & partager en même temps tous les dangers ; je me conduirai moi-même en tout, comme j’ordonnerai à mes Soldats de se conduire ; avec l’aide des Dieux, la victoire, le butin & la gloire vous attendent. Quand ces avantages seroient douteux ou êloignés, l’intérêt seul de la Patrie suffit pour engager tout homme de bien à la servir. La lâcheté n’exempte personne de la mort ; jamais pere n’a souhaité que ses enfants vécussent toujours, mais qu’ils se couvrissent d’honneur par leurs vertus. J’en dirois davantage, Romains, si les discours inspiroient de la valeur aux lâches. Je crois en avoir dit assez pour des gens de cœur ».

LXXXIV Après ce discours, Marius, voyant le Peuple plein d’ardeur, fit promptement embarquer, sous les ordres d’Aulus Manlius son Lieutenant, les vivres, les armes, l’argent & toutes les provisions nécessaires. Il faisoit en même temps ses levées, non par classes, comme l’avoient pratiqué nos Ancêtres, mais selon qu’on se présentoit ; quoique la plupart, suivant nos Loix, dussent en être exclus à cause de leur indigence. Quelques-uns disoient qu’il les prenoit faute d’autres ; plusieurs, que c’étoit par ambition ; qu’il devoit sa renommée & son élévation à cette espece de gens ; qu’un homme qui cherche à se rendre puissant, s’en accommode beaucoup mieux, parce que ces misérables n’ayant rien, n’ont rien à ménager ; & que tout ce qui peut leur procurer quelque gain, leur paroît légitime. Marius, étant parti pour l’Afrique, avec des troupes un peu plus nombreuses que ne le portoit le Décret, aborda en peu de jours à Utique. Ce fut le Lieutenant P. Rutilius qui lui remit le commandement de l’armée ; Métellus évita la présence du nouveau Consul, pour ne pas voir de ses yeux, ce dont il n’avoit pu soutenir la nouvelle.

LXXXV Marius, après avoir completté les Légions & les Cohortes auxiliaires, s’avança dans un pays abondant, où il y avoit un grand butin à faire. Il l’abandonna tout entier au Soldat ; attaqua ensuite quelques Châteaux & quelques Villes mal fortifiées & peu défendues, & livra en différents endroits plusieurs petits combats. Les nouveaux Soldats s’accoutumoient insensiblement à en venir aux mains sans frayeur ; ils remarquoient que ceux qui fuyoient étoient pris ou tués ; que les plus braves avoient le moins à craindre, & que les armes étoient la source de la gloire & des richesses ; qu’elles faisoient l’appui de la liberté, de la Patrie & de tout ce qu’on a de plus cher ; ils devinrent bientôt aussi courageux que les anciens. Aussi-tôt que les deux Rois avoient appris l’arrivée du Consul, ils s’étoient retirés chacun de leur côté, dans des lieux de difficile accès. Ce fut par le conseil de Jugurtha. Il se flattoit que les Romains, n’étant plus contenus par la présence de l’ennemi, se tiendroient moins sur leurs gardes, & que bientôt il les surprendroit dispersés & sans ordre.

LXXXVI Pendant ce temps, Métellus étoit parti pour Rome. Il y fut reçu, contre son attente, avec de grands transports de joie. L’envie s’étoit calmée. Il n’y fut pas moins chéri du Peuple que du Sénat. Cependant Marius veilloit à tout avec autant de prudence que d’activité. Il examinoit le fort & le foible de ses troupes & de celles des ennemis ; il observoit les démarches des deux Rois, prévenoit leurs desseins & leurs fuses, & tenoit continuellement les siens sur leurs gardes, & les ennemis en alarmes. Par ce moyen, il battit souvent les Gétules & Jugurtha, tandis qu’ils ramenoient le butin qu’ils avoient fait sur nos Alliés, & même une fois, près de Cirta, il força ce Prince à lui abandonner jusqu’à ses armes. Mais, voyant que de semblables exploits ne lui procuroient que de la gloire sans terminer la guerre, il résolut d’assiéger les Places, qui, par leur assiette & leur garnison, l’incommodoient & mettoient l’ennemi à couvert. Son dessein étoit de dépouiller Jugurtha de ce qui faisoit sa sûreté, ou de le forcer à en venir à un combat, s’il vouloit l’en empêcher. Quant à Bocchus, il faisoit souvent déclarer au Consul, qu’il desiroit l’amitié du Peuple Romain, & qu’on n’avoit rien à craindre de sa part. On ne sait s’il dissimuloit, dans le dessein de venir tout-à-coup nous surprendre avec plus d’avantage, ou si, par un effet de sa légéreté naturelle, il vouloit tantôt la guerre & tantôt la paix.

LXXXVII Quoi qu’il en soit, Marius, suivant son projet, se présenta devant différentes Places fortes, & les enleva aux ennemis, par force, par promesses ou par menaces. Il n’attaquoit pas d’abord les plus considérables. Il croyoit que Jugurtha en viendroit aux mains pour secourir les siens ; mais, ayant appris qu’il étoit éloigné, & qu’il s’occupoit d’autres projets, il jugea qu’il étoit temps d’entreprendre quelque chose de plus grand & de plus difficile. Il y avoit, entre de vastes solitudes, une grande Ville très-forte, nommée Capsa, fondée, dit-on, par Hercule le Libyen. Comme Jugurtha l’avoit exemptée d’impôts & de tout assujettissement, elle passoit pour lui être très-affectionnée. Elle étoit pourvue d’armes & de combattants, bien fortifiée, & mieux défendue encore par les déserts affreux qui l’environnoient. A l’exception du territoire qui est proche des murs, tout le reste est inculte, stérile, sans eau, & infesté par une multitude de serpents, dont la cruauté, comme celle de toutes les bêtes féroces, s’augmente par le défaut de nourriture ; d’ailleurs, le serpent, dangereux par lui-même, ne l’est jamais plus que quand il est irrité par la soif[50]. Cependant Marius desiroit fort de se rendre maître de cette Place, à cause de son importance, des difficultés qu’il falloit y surmonter, & de la gloire dont Métellus s’étoit couvert par la prise de Thala. Les forces & la situation des deux Villes étoient semblables. Il y avoit même quelques fontaines proche des murs de Thala. La seule qui fût à Capsa, étoit enfermée dans la Ville ; on ne pouvoit y suppléer que par l’eau de pluie. Les Numides, dans cet endroit, comme dans tous les autres de l’Afrique, qui sont loin de la Mer, & peu cultivés, supportent facilement la disette d’eau. Ils ne se nourrissent guere que de lait & de chair de bêtes sauvages, sans y employer le sel ni rien de ce qui irrite l’appétit ; ils usent des aliments pour remédier à la faim & à la soif, & non pour satisfaire leur sensualité.

LXXXVIII Le Consul s’étant mis au fait de ce qui regardoit cette Place, compta, je crois, sur le secours des Dieux, contre des obstacles qui étoient au dessus de la prudence humaine. Il manquoit même de bled, parce que les Numides ont bien plus de terres en pâturages qu’en labour, & que le Roi avoit déja fait transporter toute la récolte dans des Places fortes. On étoit sur la fin de l’été ; ainsi les campagnes étoient entiérement nues. Cependant; il prit toutes les précautions que lui permettoient les circonstances. Il chargea la Cavalerie auxiliaire de faire avancer les troupeaux qu’on avoit enlevés les jours précédents ; envoya les Cohortes armées à la légere, sous la conduite d’Aulus Manlius son Lieutenant, à Laris, où il tenoit en réserve des munitions & de l’argent pour la solde des troupes, & il publia qu’il s’y rendroit dans peu lui-même, après avoir fait quelque butin. Ayant ainsi caché son dessein, il s’avança vers le fleuve Tana.

LXXXIX Il avoit soin de faire distribuer tous les jours par escadrons & par centuries une certaine quantité de bétail, de la peau duquel on faisoit des outres. Par ce moyen il suppléoit au manque de grains, & se munissoit en même temps, sans qu’on s’en apperçut, des vaisseaux dont il alloit avoir besoin. Il s’en trouva une très-grande quantité de faits le jour qu’on arriva au fleuve. Ce fut le sixieme de la marche. Il y assit un camp que l’on fortifia légérement. Il ordonna aux Soldats de prendre de la nourriture, de se tenir prêts à partir au coucher du Soleil, & de laisser le bagage, pour ne mettre que des outres pleins d’eau sur les bêtes de somme, & pour en porter eux-même. On sortit du camp à l’heure marquée ; on marcha toute la nuit, & on s’arrêta le jour ; on en fit autant la nuit suivante. La troisieme, on arriva, long-temps avant le lever du Soleil, dans un endroit enfoncé, qui n’étoit qu’à deux milles de Capsa ; on s’y le plus caché qu’on pur. Le jour venu, un grand nombre de Numides, croyant n’avoir rien à craindre, sortent de la Ville ; alors le Général détache tout-à-coup sa Cavalerie & les plus agiles de son Infanterie, avec ordre de courir à la hâte vers les portes, & de s’en emparer. Il les suit promptement lui-même en ordre de bataille, & sans permettre de piller. Le trouble, la crainte & la surprise forcerent les habitants de se rendre ; d’autant plus qu’ils voyoient déja une partie des leurs exposés hors des murs à la discrétion de l’ennemi. Cependant on brûla la Ville, on passa au fil de l’épée ceux qui étoient en âge de porter les armes, on vendit les autres, & on partagea le butin entre les Soldats. Ce ne fut ni par cruauté ni par avarice, que Marius se porta à cette rigueur[51]. Elle étoit contre les Loix de la guerre ; mais la Place étoit presque inaccessible pour nous, très-avantageuse à Jugurtha, & ses habitants étoient inconstants, perfides & incapables d’être retenus par la crainte ou par les bienfaits.

XC Ce succès étonnant de Marius dans une entreprise si difficile, sans qu’il lui en eût coûté un seul homme, le fit paroître encore plus grand que jamais. On regardoit en lui, comme l’effet d’un génie supérieur, les projets les plus hazardés. Le Soldat, traité avec bonté sous un Général qui l’enrichissoit, lui prodiguoit les plus grands éloges. Les Numides le redoutoient, comme s’il y eût eu en lui quelque chose au dessus de l’Homme ; enfin les Alliés & les ennemis croyoient que les Dieux lui révéloient ce qu’il devoit faire, ou qu’il participoint à leur Nature. Le Consul, après avoir ainsi réussi, marcha vers d’autres Places, força le petit nombre de celles qui se défendirent, en brûla beaucoup qu’il trouva désertes à cause du malheur de Capsa, & porta par-tout le carnage & la désolation. Après s’être rendu maître d’un grand nombre de Villes, sans qu’il y eût eu le plus souvent un seul des nôtres de blessé, il forma un projet, où il n’y avoit pas les mêmes obstacles à surmonter, mais dont l’exécution n’étoit pas moins difficile. Proche du fleuve Mulucha, qui séparoit les Etats de Bocchus & de Jugurtha, s’éleve, du milieu de la plaine, une roche d’une hauteur immense & d’un assez vaste circuit. Au dessus étoit un Château de grandeur médiocre. On ne pouvoit y aborder que par un passage fort étroit ; tout le reste étoit aussi escarpé, que si on l’eût taillé à dessein. Comme le Roi y avoit une partie de ses trésors, Marius fit tous ses efforts pour s’en emparer ; mais il dut plutôt son succès au hazard qu’à sa prudence. Il y avoit dans ce Château une forte garnison, beaucoup d’armes, de bled & une source d’eau vive. La disposition du terrain ne permettoit guere d’élever des terrasses, des tours ni des batteries ; le chemin qui menoit au Château, étoit fort étroit, & bordé de précipices. A peine avoit-on avancé les mantelets avec un péril infini, que les Assiégés les brisoient, ou les réduisoient en cendres ; les Soldats ne pouvoient ni se tenir pour défendre les travailleurs, à cause du désavantage du terrain, ni travailler sans danger sous les mantelets. Les plus braves étoient tués ou blessés, & l’épouvante des autres redoubloit de plus en plus.

XCI Marius, au désespoir, balançoit en lui-même, s’il renonceroit à son projet, ou s’il en attendroit le succès de la Fortune qui l’avoit si bien servi en plusieurs rencontres. Tandis qu’il passoit les jours & les nuits dans ces cruelles agitations, un Ligurien, simple Soldat, dans une des Cohortes auxiliaires, étant sorti du camp pour aller chercher de l’eau, apperçut, du côté de la Forteresse opposé à celui de l’attaque, quelques limaçons qui rampoient entre les pierres. Il en ramasse d’abord un, puis deux, & insensiblement, par le desir d’en trouver encore d’autres, il monte presque jusqu’au sommet de la montagne. Ayant alors remarqué que ce côté est désert, la curiosité, naturelle à l’homme, le porte à l’examiner. Il se trouvoit par hazard dans l’endroit, un vieux chêne qui avoit poussé ses racines dans les fentes du roc ; son tronc étoit un peu incliné par le bas, mais sa cime s’élevoit en hauteur, comme il est naturel à tous les arbres. Le Ligurien s’aidant, tantôt de ses branches, tantôt des pointes du roc, découvre enfin la plateforme de la Forteresse. Comme les Numides donnoient toute leur attention du côte de l’attaque, il fait à loisir toutes les remarques qu’il juge pouvoir lui être utiles, & descend ensuite par le même endroit, non au hazard comme en montant, mais en examinant tout avec beaucoup d’application ; puis il va promptement trouver Marius, lui raconte ce qui lui est arrivé, l’exhorte à faire une tentative de ce côté-là, & s’offre à servir de guide, & à s’exposer le premier. Le Consul envoya sur le champ quelques-uns de ceux qui étoient présents pour reconnoître ce qui en étoit ; ceux-ci représenterent la chose aisée ou difficile, suivant leur caractere. Cependant Marius en conçut quelque espérance ; il choisit entre les Trompettes de l’armée, cinq des plus agiles, nomma quatre Centurions pour les soutenir[52], leur ordonna à tous d’obéir au Ligurien, & de tenter l’entreprise dès le lendemain.

XCII Après avoir disposé tout ce qui étoit nécessaire, on s’avance au temps marqué. Ceux qui devoient monter, suivant l’avis de leur Conducteur, étoient sans casque, pour avoir la vue plus libre, & sans souliers, afin de ne pas glisser ; ils avoient sur le dos leurs épées, & des boucliers de cuir à la façon des Numides, parce qu’ils sont plus légers, & font moins de bruit en se heurtant. Le Ligurien, montant le premier, attachoit des cordes aux pointes du roc & aux racines, pour aider les autres à le suivre ; quelquefois il donnoit la main à ceux qui étoient épouvantés d’un chemin si étrange ; dans les endroits plus difficiles, il les faisoit passer les uns après les autres sans leurs armes, & les leur portoit ensuite ; lorsqu’il paroissoit un pas hazardeux, il ne faisoit l’essai, montoit & descendoit plusieurs fois, & s’écartoit aussi-tôt qu’il les voyoit déterminés à le franchir ; enfin, après de longues & pénibles fatigues, ils parvinrent jusqu’au Château. Ils le trouverent désert de ce côté-là. Tout le monde, comme les jours précédents, étoit à l’endroit de l’attaque. Marius n’avoit point cessé tout le jour de harceler l’ennemi ; aussi-tôt qu’il apprend le succès du Ligurien, il exhorte tout de nouveau ses Soldats, sort en personne de dessous les mantelets, attaque le mur avec ses troupes couvertes de leurs boucliers joints ensemble, & ordonne qu’en même temps les archers, les frondeurs & toutes les machines, fassent des décharges. Les Assiégés, qui avoient déja tant de fois renversé ou brûlé nos batteries, ne daignoient pas se renfermer dans leurs murs ; ils étoient accoutumés à se tenir jour & nuit à découvert devant les remparts ; de-là ils nous insultoient, reprochoient à Marius la folie de son entreprise, & menaçoient nos Soldats de les rendre esclaves de Jugurtha. Tant leurs succès leur avoient inspiré d’arrogance ! Pendant que l’on combat de part & d’autre avec le dernier acharnement, les uns pour la gloire & l’agrandissement de l’Empire, les autres pour leur propre conservation ; le bruit des trompettes se fait tout-à-coup entendre par derriere. Aussi-tôt les femmes & les enfants, que la curiosité avoit attirés, prennent la fuite ; ceux qui se trouvent les plus proches du danger, les imitent, &, la terreur se communiquant, chacun, armé ou sans armes, se sauve avec précipitation. Les Romains, dans ce désordre, les poussent avec encore plus de vigueur, les enfoncent, laissent les blessés, passent sur les morts, & se disputent à l’envi la gloire de s’emparer du mur, sans songer au butin. C’est ainsi que le hazard répara la témérité de Marius, & que sa faute tourna à son honneur.

XCIII Tandis que ceci se passoit, le Questeur L. Sylla arriva dans le camp avec une nombreuse Cavalerie ; Marius l’avoit laissé en partant pour la lever dans le Latium & chez nos Alliés. Il n’est par hors de propos, puisque nous avons occasion de parler de ce grand homme, de peindre en peu de mots son caractere & ses mœurs. Je ne compte point écrire d’autre Histoire où il soit fait mention de lui ; & il me paroît que L. Sisenna, quoique le meilleur & le plus exact de tous ceux qui ont rapporté ses actions, ne s’est pax expliqué avec assez de franchise & de liberté. L. Sylla étoit d’une race distinguée entre les Patriciens ; mais la branche dont il sortoit, étoit tombée dans l’obscurité, par la mollesse de ses derniers aïeux. Il possédoit parfaitement les Lettres Grecques & Latines, avoit le cœur grand, étoit avide de plaisir & encore plus de gloire. Il consacroit son loisir aux délices ; mais il n’abandonna jamais ses affaires pour s’y livrer, si ce n’est dans la maniere peu séante dont il se comporta envers son épouse[53]. Eloquent, rusé, d’un commerce aimable, d’une profondeur incroyable pour feindre & dissimuler ; il donnoit libéralement tout, & sur-tout son argent. Quoique le plus heureux des hommes, avant que d’être resté vainqueur dans la Guerre Civile, son bonheur ne l’emportoit pas sur son industrie ; plusieurs ont douté quel titre de brave ou d’heureux lui étoit le plus légitimement dû. Quant à ce qu’il fit depuis, j’aurois autant de regret que de honte d’en parler.

XCIV Lorsqu’il vint au camp de Marius, il ignoroit entiérement l’Art Militaire ; il y devint bientôt le plus habile ; il étoit plein d’affabilité envers les Soldats ; accordoit & prévenoit même les demandes ; ne recevoit un bienfait qu’à regret, & le regardoit comme une dette qu’il se hâtoit d’acquitter ; il n’exigeoit aucun retour de ceux qu’on recevoit de lui ; il tâchoit au contraire d’avoir un grand nombre de débiteurs de cette espece. Il plaisantoit ou parloit sérieusement avec ceux même du dernier rang ; étoit fort assidu aux travaux, aux marches & aux veilles ; ne déchiroit jamais, par une ambition mal-placée mais trop ordinaire, la réputation du Consul ni des autres personnes de mérite. Il s’efforçoit seulement de n’être inférieur à personne en prudence & en courage, & il y étoit presque supérieur à tous. De si aimables qualités lui gagnerent bientôt le cœur du Général & des Soldats.

XCV Jugurtha venoit de perdre Capsa, un grand nombre de Places importantes de Places importantes & une partie de ses trésors. Dans cette extrêmité, il envoya prier Bocchus d’amener au plutôt ses troupes en Numidie, parce qu’il étoit temps d’en venir à une action. Ce Prince balançoit encore entre la paix & la guerre. Pour le déterminer, il gagna de nouveau ses confidents, & lui promit à lui-même le tiers de la Numidie, si on la lui rendoit en entier par la paix, ou si on en chassoit les Romains. Bocchus, engagé par cet appas, vint avec des troupes nombreuses. Les deux armées s’étant jointes, marcherent contre Marius. Il se retiroit en quartier d’hiver. Ils l’attaquerent presque à la derniere heure du jour. Ils comptoient que la nuit favoriseroit leur retraite, s’ils étoient vaincus ; qu’elle ne les empêcheroit pas de poursuivre une victoire, à cause de la connoissance qu’ils avoient du pays ; & que dans l’un ou l’autre cas, elle ne pourroit qu’être désavantageuse aux Romains. Marius fut averti de toutes partes de l’approche de l’ennemi, qui parut aussi-tôt. Avant qu’on eût pu ranger l’armée en bataille, mettre ordre au bagage, donner le signal, ou faire entendre le moindre commandement, les Cavaliers Maures & Gétules, sans observer eux-mêmes aucun rang, vinrent fondre sur nous en différents pelotons, suivant que le hazard les rassembloit. Les Romains, quoique troublés de cette attaque imprévue, n’oublient pas leur courage ; les uns prennent leurs armes ; d’autres, déja armés, les défendent ; une partie monte à cheval, & va au devant de l’ennemi ; l’action qui s’engage a plus l’air d’une rencontre de maraudeurs que d’un combat en regle. Les Cavaliers & les Fantassins, sans rangs & sans drapeaux, sont mêlés ensemble ; l’ennemi perce les uns, taille les autres en piéces, & enveloppe par derriere ceux qui font une vigoureuse résistance. La valeur & les armes ne sont pas d’assez fortes défenses. Les Barbares attaquent en plus grand nombre & de tous côtés. Enfin les anciens Soldats Romains & les nouveaux, instruits par leurs exemples, se rangent en rond, lorsque le hazard ou le terrain leur permettent de se réunir, &, faisant face de toutes parts, soutiennent l’impétuosité de l’ennemi. Madans un rius, si affreux péril, n’en étoit pas plus abattu ; toujours intrépide, il se transportoit par-tout à la tête d’un escadron qu’il avoit composé, non de ceux qu’il chérissoit le plus, mais des plus braves. Tantôt il secouroit ceux qui plioient ; tantôt il enfonçoit les corps ennemis que leur nombre rendoit trop redoutables. Ne pouvant, dans une si étrange confusion, faire entendre ses ordres à ses Soldats, il leur servoit au moins, en payant de sa personne. Déja le jour étoit fini. Les Barbares, loin de se rallentir, persuadés, suivant l’instruction des deux Rois, que la nuit leur étoit plus favorable, nous pressoient avec encore plus de vigueur. Marius, prenant conseil de l’occasion, pour assurer une retraite à ses troupes, s’empara de deux collines qui étoient proches. L’une n’avoit pas assez d’étendue pour y asseoir un camp ; mais il s’y trouvoit une source fort abondante. L’autre, très-propre à son dessein, étant fort élevée & escarpée de tous côtés, exigeoit peu de nouveaux retranchements. Il ordonna à Sylla de passer la nuit avec la Cavalerie, sur celle où étoit la fontaine, & fit monter promptement son Infanterie sur l’autre, ayant profité, pour la rassembler, d’un moment où l’ennemi n’étoit guere moins en désordre. L’avantage qu’il tiroit de ce poste, fit cesser l’attaque des deux Rois ; mais il ne permirent pas à leurs troups de s’éloigner. Les Barbares, épars çà & là, environnerent les deux collines. Il allumerent un grand nombre de feux, & passerent une partie de la nuit à témoigner leur joie par leurs danses & leurs cris, suivant leur usage. Les Chefs même se contenoient à peine ; ils se regardoient comme vainqueurs, parce qu’ils n’avoient pas pris la fuite. Les Romains, placés dans l’obscurité sur une élévation, jouissoient à leur aise de ce spectacle, qui piquoit leur courage.

XCVI Marius fut entiérement rassuré, en voyant le peu d’habileté des ennemis. Il ordonne qu’on garde le plus profond silence, & ne veut pas même qu’on sonne de la trompette, suivant la coutume, aux différentes veilles de la nuit. Vers le point du jour, lorsque les ennemis fatigués ne faisoient que de s’endormir, on fait tout-à-coup retentir tout ce qu’il y avoit de clairons & de trompettes dans l’armée ; les Soldats jettent en même temps de grands cris, & fondent hors du camp. Les Maures & les Gétules, éveillés en sursaut par ce bruit affreux & inopiné, ne peuvent ni fuir, ni prendre les armes, ni pourvoir à rien. La frayeur d’une si vive attaque, redoublée par les clameurs, le tumulte & le fracas des armes, les tenoit hors d’eux-mêmes ; personne, dans leur trouble, ne les rassuroit ; enfin ils furent tous taillés en pieces ou mis en suite. On prit leurs armes & la plupart de leurs drapeaux. Ils perdirent plus de monde en ce combat que dans les autres ; la crainte & le sommeil les avoient empêchés de fuir.

XCVII Marius continua de s’avancer vers ses quartiers d’hiver[54] ; il les avoit choisis dans les Villes maritimes, où il trouvoit plus facilement de quoi subsister. Sa victoire ne l’avoit rendu ni moins circonspect, ni plus présomptueux ; il marchoit toujours en bataillon quarré, comme s’il eût été en présence de l’ennemi ; Sylla étoit à la droite avec la Cavalerie ; Manlius à la gauche avec les Archers, les Frondeurs & les Cohortes des Liguriens ; les Tribuns commandoient l’avant-garde & l’arriere-garde composée de l’Infanterie légere. Il faisoit épier l’ennemi par des transfuges qui connoissoient parfaitement importoit peu. Il veilloit lui-même à tout, comme s’il n’y eût eu personne à le seconder, se transportoit par-tout, & distribuoit les louanges & les réprimandes, selon que chacun le méritoit. Toujours armé, toujours attentif, il n’exigeoit des Soldats que ce qu’il pratiquoit lui-même. Aussi exact lorsqu’il étoit question de s’arrêter, il faisoit soigneusement fortifier le camp, plaçoit des Cohortes des Légions en sentinelle aux portes, de la Cavalerie auxiliaire en dehors, & d’autres le long de la palissade. Il faisoit ensuite sa ronde en personne, moins dans l’appréhension qu’on ne fit pas son devoir, que pour rendre plus légers aux Soldats des travaux qu’il partageoit avec eux. Il maintint la discipline dans l’armée, pendant cette guerre, plus par les sentiments d’honneur, que par les châtiment. Les uns disoient qu’il agissoit ainsi par ambition ; d’autres, parce qu’accoutumé, dès son enfance, à une vie dure, il se faisoit un plaisir de ce que la plupart regardent comme une peine. Ce qu’il y a de certain, c’est que, par cette conduite, il ne procura pas moins de gloire & d’honneur à la République, que s’il eût employé les voies les plus rigoureuses.

XCVIII Après quatre jours de marche, lorsqu’on étoit proche de Cirta, les coureurs, en revenant avec précipitation, firent juger que l’ennemi étoit proche. Quoiqu’ils vinssent par différents côtés, chacun d’eux faisoit signe qu’il l’avoit vu du sien. Dans cette incertitude, le Consul, dont l’armée étoit disposée à faire face de tous côtés, se contenta de faire halte. Jugurtha avoit partagé ses troupes en quatre corps, afin qu’il y en eût un au moins qui prît l’ennemi en queue ; il fut trompé dans ses espérances. Sylla, qui fut joint le premier, exhorte les siens ; il mene lui-même une partie de ses escadrons dont il fait serrer les rangs, & charge vigoureusement les Maures, tandis que l’autre se couvre avec le bouclier contre les traits qu’on lance de loin, & tue ceux des Maures qui s’approchent. Pendant ce combat de la Cavalerie, Bocchus chargeoit notre arriere-garde à la tête d’un gros d’Infanterie que lui avoit amené son fils Volux, & qui étoit venu trop tard pour se trouver à la premiere action. Jugurtha attaquoit en même-temps l’avant-garde où étoit le Consul. Aussi-tôt qu’il eut appris l’arrivée de Bocchus, il se détacha, peu accompagné, pour le joindre ; & s’écria à haute voix en latin, (il avois appris cette Langue au siege de Numance) que c’étoit en vain que nos Soldats combattoient ; qu’il venoit de tuer Marius. Il montroit en même temps son épée teinte du sang d’un de nos fantassins qu’il avoit percé de sa main. Quoique les nôtres y ajoutassent peu de foi, ils frissonnerent d’horreur en l’entendant. Les Barbares encouragés, profitent de leur trouble. Ils les pressent plus vivement, & ils alloient en achever la déroute, lorsque Sylla, après avoir eu à combattre, vint prendre les Maures en flanc. Bocchus se retira aussi-tôt. Jugurtha, voulant animer les siens, & conserver une victoire dont il avoit presque été le maître, fut enveloppé à droite & à gauche par notre Cavalerie. Après avoir vu tuer tous ceux qui combattoient à ses côtés, il échappa seul au travers des traits ennemis. Sa Cavalerie venoit aussi d’être défaite par Marius, qui accouroit au secours de l’arriere-garde dont il avoit appris le désordre. Ainsi les ennemis furent battus de toutes parts. La plaine présentoit alors le plus horrible spectacle. On voyoit par-tout fuir, poursuivre, prendre, égorger. Ici des malheureux, couverts de blessures, ne pouvoient ni se sauver ni demeurer en place ; ils faisoient des efforts pour se relever, & retomboient sur le champ ; là étoient des monceaux d’hommes & de chevaux blessés ou massacrés ; par-tout une campagne ruisselante de sang, & jonchée de traits, d’armes & de cadavres.

XCIX Après une victoire si complette, Marius continua sa marche vers Cirta. Il y reçut des Ambassadeurs de Bocchus, cinq jours après le combat. Ils le prioient de la part de leur Maître, de lui envoyer deux personnes sûres, avec lesquelles il pût conférer de ses intérêts & de ceux des Romains. Le Consul lui députa aussi-tôt Sylla & Manlius. C’étoit au Roi à parler le premier, puisqu’il lese faisoit venir. Ils jugerent à propos de faire les avances, pour lui inspirer des sentiments de paix, ou le confirmer dans ceux qu’il pouvoit avoir. Manlius, quoique le plus âgé, laissa porter la parole à Sylla qui étoit le plus éloquent. Il harangua ainsi en peu de mots[55] : « Nous avons bien de la joie, grand Roi, de ce que les Dieux vous ont enfin inspiré de préférer la paix à la guerre, & de ce qu’un Prince aussi accompli que vous, cessant de se souiller par une funeste alliance avec le plus scélérat de tous les hommes, nous dispense de la dure nécessité de châtier aussi rigoureusement l’erreur de l’un que les crimes atroces de l’autre. Le Peuple Romain, dès le temps où il étoit encore foible, a toujours aimé mieux se faire des amis que des esclaves. Il croit plus sûr de régner sur les cœurs par l’amitié, que sur les corps par la force. Quant à vous, aucune alliance ne peut vous être plus avantageuse que la nôtre. Nous sommes éloignés de vous ; ainsi nous n’aurons point de sujets d’altercation, & nous vous rendrons les mêmes services que si nous étions proches. D’ailleurs nous avons déja assez de Sujets ; mais ni nous, ni qui que ce soit, n’a jamais assez d’amis. Plût aux Dieux que vous eussiez été dans ces dispositions dès le commencement ! Vous auriez déja reçu de nous beaucoup plus de bienfaits que nous ne vous avons causé de pertes. Mais, puisque la fortune dispose à son gré de presque toutes les choses humaines, & qu’il lui a plu de vous faire éprouver successivement les effets de notre courroux, & ceux de notre amitié ; hâtez-vous, tandis qu’elle vous en laisse le temps, & ne démentez point ce que vous avez commencé. Vous avez en main de quoi réparer pleinement votre erreur. Soyez bien persuadé que le Peuple Romain ne s’est jamais laissé vaincre en bienfaits. Quant à ce qu’il peut dans la guerre, vous le savez par vous-même ». Bocchus répondit à ce discours, avec douceur & politesse. Il ajouta, pour s’excuser : Que ce n’étoit point en ennemi qu’il avoit pris les armes, mais pour défendre son Royaume ; que la partie de la Numidie qu’il avoit enlevée à Jugurtha, lui appartenoit par droit de conquête ; qu’il n’avoit pas dû souffrir que Marius la ravageât ; que Rome lui avoit refusé son amitié, quoiqu’il l’eût fait demander par ses Ambassadeurs ; qu’il n’insistoit cependant point sur le passé, & qu’il étoit disposé à renvoyer des Ambassadeurs au Sénat, si Marius le vouloit. Jugurtha avoit appréhendé l’effet de la députation de Sylla & de Manlius. Il vint encore à bout de faire changer Bocchus, par le moyen de ceux qu’il avoit gagnés.

C Pendant ce temps, Marius, ayant mis ses troupes en quartier d’hiver, s’avança dans les déserts avec les Cohortes armées à la légere, & une partie de sa Cavalerie, pour assiéger une tour où Jugurtha avoit mis les transfuges en garnison. Dans cette circonstance, le Roi de Mauritanie changea de nouveau, soit par les réflexions qu’il fit sur ses deux défaites, soit par les conseils de ceux que Jugurtha n’avoit pas gagnés. Il choisit cinq de ses plus intimes confidents, dont il connoissoit la pénétration & la fidélité. Il leur ordonna d’aller d’abord vers Marius, & de-là à Rome, s’il y consentoit, avec plein pouvoir de traiter de la paix. Ils partirent aussi-tôt pour les quartiers d’hiver des Romains ; mais ayant été attaqués & dépouillés par des brigands de Gétulie, ils se sauverent tout tremblants & presque nus, vers Sylla, que le Consul, eu partant pour son expédition, avoit laissé en qualité de Propréteur. Il les reçut, non comme auroit mérité l’inconstance de leur Maître, mais de la maniere la plus polie & la plus généreuse. Cet accueil fit croire à ces Barbares, que ce qu’on avoit publié de l’avarice des Romains étoit faux, & que Sylla étoit leur ami, puisqu’il leur faisoit des présents[56]. Bien des gens ne savoient pas encore qu’on ne donne souvent que par intérêt. Tout présent passoit pour une marque de bienveillance, & on croyoit que quiconque étoit libéral, n’avoit dessein que d’obliger. Ils firent part de leurs instructions au Questeur ; le prierent de les aider de son crédit & de ses conseils ; releverent les forces de leur Prince, sa bonne foi, sa grandeur & tout ce qui pouvoit servir à faire desirer ou aimer son alliance. Sylla, de son côté, leur fit toutes sortes de protestations de services, & leur apprit la maniere dont ils devoient parler à Marius & au Sénat. Ils attendirent auprès de lui environ quarante jours.

CI Au bout de ce temps, Marius, de retour à Cirta, après avoir manqué son entreprise, les y fit venir. Il convoque en même temps L. Sylla, L. Belliénus, Préteur à Utique, & tous ceux de l’armée qui étoient Sénateurs. On examina les propositions de Bocchus, & on permit à ses Ambassadeurs d’aller à Rome. Ils demandoient une suspension d’armes. Elle fut accordée, de l’avis de Sylla & du plus grand nombre. Quelques-uns avoient rejeté cette proposition avec hauteur, ignorant l’inconstance des choses humaines[57]. Les Ambassadeurs ayant obtenu tout ce qu’ils avoient demandé, trois d’entre eux partirent pour Rome, avec le Questeur Octavius Rufon, qui avoit apporté la solde des troupes, & les deux autres retournerent vers le Roi. Il apprit d’eux, avec plaisir, ce qui s’étoit passé, & sur-tout l’accueil gracieux que leur avoit fait Sylla. A Rome, ses Ambassadeurs supplierent le Sénat d’excuser l’erreur dans laquelle leur Maître avoit été entraîné par les artifices de Jugurtha. Ils demanderent ensuite notre alliance & notre amitié. On leur répondit en ces termes : Le Sénat & le Peuple Romain n’oublient ni les bienfaits ni les injures ; mais, puisque Bocchus se repent de sa faute, on veut bien lui faire grace. Il obtiendra l’alliance & l’amitié qu’il demande, quand il les aura méritées.

CII Sur cette réponse, le Roi de Mauritanite écrivit à Marius de lui envoyer Sylla, afin de régler leurs intérêts communs sur ses avis. Le Consul le fit partir avec une escorte de Cavalerie & d’Infanterie, des Frondeurs des Isles Baléares, des Archers & une Cohorte de Pélignes qui, pour être moins retardés dans leur marche, ne prirent que des armes légeres, mais suffisantes contre les fléches des Africains. Le cinquieme jour, on vit tout-à-coup paroître dans la plaine Volux, fils de Bocchus, avec un corps de Cavalerie de mille hommes au plus. Comme ils marchoient épars & sans ordre, ils parurent à Sylla & à tous les autres, en bien plus grand nombre ; on les prit pour une armée Numide. Chacun se prépare au combat ; on essaye ses armes & ses traits ; on les tient en état ; la crainte cause quelque émotion ; mais l’espérance l’emporte. On se rappelle tant de victoires remportées sur ce même ennemi. Enfin, les Cavaliers qu’on avoit envoyés à la découverte, vinrent annoncer qu’il n’étoit pas question de combattre.

CIII Volux, en arrivant, salua le Questeur, & lui dit que son pere l’envoyoit pour le recevoir & l’escorter. Ils marcherent ensemble ce jour-là & le suivant, sans aucun accident. Sur le soir, lorsqu’on étoit déja campé, le Prince Maure, la frayeur peinte sur le visage, aborde précipitamment Sylla. Il lui dit qu’il vient d’apprendre de ses coureurs, que Jugurtha est proche, & il le presse instamment de profiter de la nuit pour se sauver secrétement avec lui. Le Questeur répondit avec fermeté : Qu’il ne craignoit point un Numide que les Romains avoient battu tant de fois ; qu’il avoit tout lieu de compter sur ses troupes ; mais que, quand même sa perte seroit certaine, il resteroit plutôt que d’abandonner ceux qu’on lui avoit confiés, & de fuir honteusement pour conserver une vie fragile, & qui lui seroit peut-être bientôt enlevée par quelque maladie. Comme le Prince lui conseilloit au moins de décamper pendant la nuit, il se rendit à cet avis. Il ordonne à ses Soldats de prendre au plutôt de la nourriture, d’allumer dans le camp un grand nombre de feux, & de partir en silence à la premiere veille de la nuit. Après une marche pénible, le Questeur, vers le lever du Soleil, traçoit enfin son camp. Des Cavaliers Maures annoncent que le Roi de Numidie s’est posté au devant, à deux milles environ. A cette nouvelle, la consternation devient générale. On se persuade que Volux nous trahit, & qu’il nous a conduits lui-même à dessein dans le piege. Quelques-uns disoient que pour ne pas laisser un si grand crime impuni, il falloit s’en venger sur sa personne.

CIV Sylla s’y opposa, quoiqu’il ne le crût pas innocent. Il exhorta les siens à avoir bon courage ; leur représenta que souvent une poignée de braves gens avoit combattu contre des troupes nombreuses ; que moins ils se ménageroient dans l’action, plus il seroient en sûreté ; & qu’il ne convenoit point, quand on a les armes en main, de chercher sa conservation dans l’agilité de ses pieds, tandis qu’on tournoit à l’ennemi la partie du corps qui ne peut ni voir le danger ni s’en garantir. Ensuite, ayant pris le grand Jupiter à témoin du crime & de la perfidie de Bocchus, il ordonna à son fils, puisqu’il se conduisoit en ennemi, de sortir de son camp. Volux, fondant en larmes, le conjura de se désabuser, protestant qu’il n’y avoit aucune trahison en tout ceci ; que c’étoit plutôt un effet de l’habileté de Jugurtha qui avoit fait épier sa marche ; qu’au reste, comme ses troupes n’étoient pas nombreuses, il pensoit qu’il n’oseroit rien entreprendre ouvertement, sur-tout devant le fils d’un Prince dont dépendoient ses espérances & toutes ses ressources ; qu’il croyoit que le plus sûr étoit de passer au travers de son camp ; & que pour lui, il enverroit ses troupes devant, ou les laisseroit derriere, & iroit seul avec Sylla. Ce parti, vu la circonstance, parut le meilleur. Etant parti sur le champ, ils passerent sans aucun accident, avant que Jugurtha, qui ne s’y étoit pas attendu, se fût décidé sur ce qu’il avoit à faire. De-là, ils parvinrent en peu de jours jusqu’au lieu où étoit Bocchus.

CV Ce Prince partageoit alors sa confiance entre deux personnes fort opposés ; l’un se nommoit Aspar. Lorsque Jugurtha avoit appris qu’on faisoit venir Sylla, il avoit envoyé ce Numide à Bocchus pour lui servir d’Agent auprès du Roi, & pour pénétrer en même temps ses dispositions. L’autre étoit Dabar, fils de Massugrada, qui étoit né de Masinissa & d’une de ses concubines. Ses bonnes qualités le rendoient fort cher à Bocchus. Comme il avoit reconnu en d’autres occasions son attachement pour les Romains, il le choisit pour dire à Sylla qu’il étoit prêt à faire ce que voudroit le Peuple Romain ; qu’il fît choix lui-même du jour, du temps & du lieu de la Conférence ; qu’il n’avoit aucun engagement de pris ni à prendre sans lui ; que le Député de Jugurtha ne lui causât point d’ombrage ; qu’on ne l’avoit fait venir que pour négocier plus librement, n’étant pas possible de se précautionner autrement contre ses artifices. Malgré ces protestations, Bocchus, en véritable Africain, amusoit en même temps les Romains & le Roi de Numidie. Toujours indécis, il balançoit s’il livreroit Jugurtha à Sylla, ou Sylla à Jugurtha. Son penchant le portoit vers ce dernier parti ; sa crainte le détermina en notre faveur.

CVI Sylla répondit qu’il parleroit peu en présence d’Aspar ; qu’il ne s’ouvriroit qu’au Roi seul, ou peu accompagné. Il dicta en même temps la réponse qu’on pouvoit lui faire dans la Conférence. Elle se tint, comme ils en étoient convenus. Sylla dit qu’il venoit de la part du Consul, pour demander à Bocchus s’il feroit la paix ou la guerre. Le Roi lui répondit, suivant ses intentions : Qu’il n’avoit qu’à revenir dans dix jours ; qu’il n’étoit pas encore bien décidé ; mais qu’il répondroit alors. Ensuite ils se retirent chacun dans leur camp. Bien avant dans la nuit, le Roi fit venir secrétement Sylla. Ils ne se servirent que d’Interpretes dont ils étoient assurés l’un & l’autre. Dabar, homme de probité, leur prêta, en qualité de Médiateur, les serments qu’ils en exigerent. Ensuite le Roi parla ainsi[58] :

CVII « Je n’aurois jamais cru qu’étant le plus puissant Roi de l’Afrique[59], je pusse avoir obligation à un simple Particulier. En effet, Sylla, avant que de vous avoir connu, j’avois souvent fait le bonheur des autres, sans avoir besoin que personne contribuât au mien ; mais, loin de m’affliger de cette diminution de ma félicité, je m’en réjouis ; oui, je m’applaudis d’avoir eu besoin de votre amitié ; elle m’est plus précieuse que tout le reste. Vous pouvez en faire l’épreuve ; armes, troupes, argent, en un mot, tout ce que je possede, disposez-en à votre gré, & ne croyez pas que, tant que je vivrai, je me sois suffisamment acquitté. L’obligation que je vous ai, demeurera toujours en entier ; je prendrai soin de satisfaire tous vos desirs, dès qu’ils me seront connus ; car je crois qu’il est plus honteux à un Roi de se laisser vaincre en bienfaits, que par les armes. A l’égard de votre République, dont les intérêts vous amenent ici, voici en peu de mots ce que j’ai à vous dire : je n’ai ni fait ni voulu faire la guerre au Peuple Romain ; j’ai seulement pris les armes pour défendre mes frontieres qu’on attaquoit ; je les quitte, puisque vous le voulez. Faites la guerre à Jugurtha comme vous le jugerez à propos. Je ne passerai pas le fleuve Mulucha, qui séparoit les Etat de Micipsa des miens, & je ne le laisserai point passer à Jugurtha. Si vous demandez quelqu’autre chose qui soit digne de vous & de moi, je me ferai un plaisit de vous l’accorder ».

CVIII Sylla répondit modestement & en peu de mots, sur ce qui le regardoit ; mais il s’étendit fort au long sur la cause commune. Il fit entendre au Roi, que s’il vouloit que les Romains pussent lui avoir quelqu’obligation, il ne suffisoit pas qu’il se désistât d’une guerre qui tournoit toute à son désavantage ; qu’il falloit encore qu’il fît quelque chose à l’avantage de Rome ; qu’il le pouvoit aisément, puisqu’il avoit Jugurtha en sa puissance ; que s’il le livroit, Rome, reconnoissante d’un si grand bienfait, lui accorderoit d’elle-même son amitié, son alliance & la partie de la Numidie à laquelle il prétendoit. D’abord le Roi refusa : il objectoit sa parenté, son alliance, ses traités avec le Roi de Numidie ; la crainte que cette infidélité ne soulevât ses Peuples ; leur amour pour Jugurtha ; leur haine des Romains. Ensuite, fatigué des instances de Sylla, il parut plus traitable, & promit de faire ce que voudroit le Questeur. Ils chercherent ensemble les moyens de persuader à Jugurtha qu’on alloit faire la paix avec lui, chose que ce Prince desiroit ardemment ; & ils ne se séparerent qu’après être convenus de tout.

CIX Le lendemain le Roi de Mauritanie fit venir Aspar. Il lui dit que Sylla lui avoit fait savoir par Dabar, qu’on pouvoit conclure un traité de paix avec son Maître ; ainsi qu’il eût soin de s’informer de ses intentions. Le Député va, plein de joie, au camp de Jugurtha, en reçoit d’amples instructions, & revient promptement deux jours avant le conférence. Il dit à Bocchus, que son Maître se soumet à tout ce qu’on exigera, mais qu’il se fie peu à Marius, qu’il avoit été souvent trompé dans de pareils traités avec les Généraux Romains ; que si Bocchus vouloit proturer une paix durable & avantageuse, il n’avoit qu’à ménager, sous prétexte de la paix, une Conférence où les Parties intéressés se trouvassent, & lui livrer Sylla ; que le Sénat & le Peuple Romain conclueroient la paix, plutôt que de laisser entre les mains des ennemis, une personne de ce rang & de ce mérite, & qui y seroit tombé, non par lâcheté, mais en servant la République.

CX Bocchus, après avoir balancé long-temps, le promit enfin. On ne sait si son incertitude étoit alors feinte ou véritable. La volonté des Rois a autant d’inconstance que de vivacité, & se porte souvent à des choses entiérement opposées. Quoi qu’il en soit, après avoir réglé le temps & le lieu de la Conférence, le Roi appelloit, tantôt Aspar, tantôt Sylla ; leur faisoit un accueil favorable, & leur promettoit la même chose à tous les deux. Ils en étoient, l’un & l’autre, remplis de joie & d’espérance. La nuit qui précéda le jour marqué, il convoqua d’abord ses confidents ; puis, changeant tout-à-coup, il les congédia ; &, se livrant à ses propres réflexions, il fit, dit-on, connoître, malgré son silence, par son air, ses gestes & la couleur de son visage qui changeoit à chaque instant, de combien de sentiments différents il étoit combattu. Enfin, il fit venir le Questeur, & prit avec lui les dernieres mesures pour livrer Jugurtha. Le jour étant venu, on lui annonça que le Roi de Numide s’approchoit. Il sortit au devant de lui, comme par honneur, accompagné de Sylla, & d’un petit nombre de Confidents, & s’avança jusques sur une colline qui étoit à portée de l’embuscade. Jugurtha, sans armes, comme on en étoit convenu, s’y rendit avec la plupart de ses amis. Aussi-tôt on donna le signal ; on l’enveloppa de toutes parts ; on tua ceux qui l’accompagnoient, & on le livra chargé de chaînes[60] à Sylla, qui le conduisit à Marius.

CXI Dans ce même temps, nos Généraux Q. Cæpion & M. Manlius furent vaincus par les Gaulois ; toute l’Italie en fut dans la consternation. Les Romains, assurés de vaincre les autres Nations, croyoient alors, & ont cru jusqu’à nos jours, avoir plus à combattre pour leur conservation que pour leur gloire contre les Gaulois. Lorsqu’on eut appris que la Guerre de Numidie étoit terminée, & qu’on amenoit Jugurtha enchaîné, on fit Marius Consul, quoiqu’absent, & on lui décerna la Province de Gaulle. Il triompha glorieusement aux Calendes de Janvier, & fut alors regardé comme l’unique appui de la République.

  1. Il paroît même que l’Homme est celui des animaux terrestres qui vit le plus long-temps. Ce qu’on rapporte de la longue vie des corbeaux & des cerfs, auroit besoin d’être prouvé par des expériences mieux confirmées. La durée des animaux & des végétaux que nous connoissons bien, se trouve proportionnée au temps qu’ils emploient à croître. Pourquoi croirions-nous que la nature s’écarteroit de cette loi à l’égard de ceux dont nous ne sommes pas à portée de vérifier la durée ?
  2. Salluste parle ici conformément au systême des Philosophes, qui croyoient que notre ame étoit une portion de la Divinité, s’unissoit à nous au moment de notre naissance, & s’en dégageoit à la mort:

    ......Deum namque ire per omnes
    Terrasque, tractusque maris, Cœlumque profundum ;
    Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum,
    Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas.
    Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri
    Omnia ; nec morti esse locum ; sed viva volare
    Sideris in numerum, atque alto succedere Cœlo.

    (Virg. Georg. Libr. 4.)
  3. Cet endroit est un peu obscur, & je soupçonne que Salluste, voulant faire allusion à la Dictature perpétuelle de César, s’est enveloppé à dessein.
  4. Le mot parentes (venant de parere, obéir) signifie ici les sujets, & non les parents. Il n’est pas question de gouvernement de famille dans cet endroit ; nous l’avons vu plus haut, & nous l’aurons plus bas, encore dans le même sens ; nam parentes abundè habemus ; par rapport à la République, parentes étoient les Peuples qui lui étoient assujettis. César avoit d’abord eu dessein de se faire Roi de Rome, vi regere Patriam ; ensuite, voyant trop de difficulté dans ce projet, il s’étoit retranché à demander qu’on le déclarât Roi hors de l’Italie ; regere parentes. On devoit en traiter dans le Sénat le jour qu’il fut assassiné. « Décius Brutus . . . lui dit . . . que les Sénateurs s’étoient ce jour-là assemblés à son mandement, & qu’ils étoient tous prêts à le déclarer par leurs voix Roi de toutes les Provinces de l’Empire Romain, hors l’Italie, en lui permettant de porter à l’entour de sa tête le bandeau Royal, par tout ailleurs, tant sur terre que sur mer. » (Plutarque, Vie de César, traduit par Amyot.)
  5. L’Histoire n’est pas une simple collection de faits accidentels ; c’est le résultat nécessaire de la combinaison des circonstances avec les mœurs & les talents des hommes. Qui pourroit établir les données, parviendroit à la connoissance des faits futurs, par celle qu’il a du passé ; de-là vient que les réflexions que l’on fait sur ce qui est arrivé autrefois, se trouvent très-souvent applicables à ce qui arrive de nos jours.
  6. Il fut fait Tribun du Peuple, l’an 702 de Rome, lorsque la République étoit si agitée de troubles, qu’on set crut obligé de déférer le Consulat à Pompée seul.
  7. César avoit rempli le Sénat de gens de toute espece. Voici donc le sens de cet endroit, qui n’étoit pas obscur pour les Romains au fait des affaires de leur temps. Je suis parvenu aux Charges dans des temps difficiles, où de grands hommes n’ont pu les obtenir ; au lieu qu’aujourd’hui les gens même de la lie du peuple viennent à bout de se faire inserire au nombre des Sénateurs. Ce n’est donc point manque d’industrie, ni par paresse, que je renonce à des honneurs que je pourrois acquérir bien plus facilement.
  8. Ad inceptum redeo—je reviens—Salluste n’en a cependant pas encore dit un mot. Les Anciens s’embarrassoient peu que leurs Préfaces quadrassent avec le reste de l’Ouvrage ; celle-ci, aussi-bien que celle de la Conjuration de Catilina, qui est la même pour le fonds, convient tout au plus à l’Histoire en général.
  9. Superbiæ Nobilitatis obviam itum est. Ce n’étoit pas la premiere fois qu’on s’élevoit contre la Noblesse ; mais ce fut la premiere fois qu’on le fit avec succès.
  10. « Ces termes . . . peuvent être un objet de critique. Salluste dit, mediocres viros, & un de ses Commentateurs, hominees non cupidissimi, neque tamen abjecti planè animi. Or, les moins ambitieux sont, ce semble, au dessous de cette médiocrité ; on pouvoit mettre ceux même qui n’auroient qu’une ambition commune. (Journal de Trévoux, p. 974.)
  11. Quand on prie instamment quelqu’un, c’est un geste naturel de lui prendre la main ; ainsi c’est par la main de Jugurtha & non par la sienne, qu’il le conjure.
  12. Qui sub Micipsæ imperio fuerant. Salluste veut apparemment parler ici des personnes qui avoient dépendu de Micipsa d’une façon particuliere, des Officiers de sa Maison ou les Terres de son Domaine. Il n’y avoit pas assez long-temps que ce Prince étoit mort, pour que ceux qui étoient nés depuis, fussent en état de former un parti.
  13. Neque mihi in manu fuit Jugurtha qualis foret ; c’est-à-dire mot-à-mot, je n’ai point eu Jugurtha en main pour le faire tel ou tel ; pour lui donner telle forme, tel pli que j’aurois voulu ; peut-être seroit-on tenté de traduire, il ne m’a pas été possible de prévoir quel seroit Jugurtha. Mais, quand Adherbal l’auroit prévu, il n’auroit pas dépendu de lui d’y remédier ; il avoit même dû le prévoir, au moins depuis l’assassinat de son frere ; d’ailleurs rendroit-on bien alors la signification de in manu fuit.
  14. Progenies, que j’ai mis dans le Texte, sur l’autorité de plusieurs Commentateurs, me paroît présenter un meilleur sens que progeniem, qu’on lisoit dans l’édition précédente. Vos progenies veterum Romanorum contraste fort bien avec me nepotem Masinisse ; au lieu que me progeniem (Regum veterum) dit la même chose que me nepotem Masinissæ ; & il n’arrive guere à Salluste de présenter ainsi la même idée sous deux formes différentes ; de plus vos devenoit in mot inutile. Quorum progeniem, vos, P. C. nolite pati, me nepotem Masinissæ, &c. Ne souffrez pas, Peres Conscripts, qu’un Prince de cette Maison, petit-fils de Masinissa, &c.
  15. C’est la signification d’agitabamus. Si on le traduisoit par nous goûtions les douceurs de la paix, on tomberoit en contradiction avec ce qui précede, semperne in sanguine, &c.
  16. Amicitia parùm cognita, peut signifier aussi une amitié fondée sur des motifs qui ne vous pas assez connus, des liaisons dont vous n’êtes pas suffisamment instruits. J’aurois volontiers conservé dans le françois l’ambiguïté du latin ; mais ne le pouvant pas, je me suis déterminé pour le premier sens, comme étant plus conforme au caractere d’un Prince foible, qui cherche plutôt à toucher ses ennemis qu’à les aigrir. On reconnoîtra facilement cette disposition dans la Lettre qu’il écrivit quelque temps après au Sénat. Plura, dit-il, de Jugurthâ scribere dehortatur fortuna mea.—Je n’ose m’expliquer davantage au sujet de Jugurtha ; l’état de ma fortune m’en dissuade. Ce discours a toute l’éloquence dont est susceptible un Orateur ingénieux, mais timide. Un pareil homme ne peut jamais faire une grande impression sur des Guerriers ambitieux ou avares, tels qu’étoient alors la plupart des Romains.
  17. Καταβαθμος—Descensus, un lieu qui va en descendant.
  18. Il y en a peut-être même un peu plus qu’on ne s’y seroit attendu. Salluste avoit demeuré dans ce pays, & il étoit, sans doute, bien aise de placer en quelque endroit ce qu’il en savoit.
  19. Ce discours fut prononcé en 641, cinq ans après le massacre de C. Gracchus, & vingt ans après celui de Tiberius. Memmius parle ici des quinze années qui s’ecoulerent entre la mort des deux freres. Il les appelle his annis, pour faire entendre que c’étoient des années fameuses, par le carnage qu’on y avoit fait de tous les zélés partisans du Peuple. Il parle plus bas des cinq autres : Superioribus annis taciti indignabamini. Elles s’étoient passées dans uns tranquillité apparente. Le Peuple intimidé manquoit de Chefs ; & les Nobles, maîtres de tout, n’avoient plus d’intérêts de servir : Utriusque cladis lubido eorum finem fecit.
  20. Je crois que ces deux datifs honori & prædæ, demandent le sens que je donne ici ; & que Salluste se seroit exprimé autrement, s’il avoit voulu dire qu’ils ravissoient ces Charges, plutôt qu’ils ne les méritoient. Cependant je ne prétends pas blâmer ceux qui penseront autrement ; il me suffit que le sens que j’exprime puisse se défendre.
  21. J’ai rendu Regem par Tyran, pour faire passer dans le françois l’idée odieuse que le mot Rex excite dans l’esprit d’un Républicain.
  22. J’aurois dû, pour conserver mieux le style de Memmius, répéter de plus ; mais j’ai cru devoir y substituer d’ailleurs, pour ne pas trop choquer notre délicatesse françoise. Ce discours est fort de choses, & d’un style rapide, dans lequel les transitions sont négligées, ou totalement omises. Salluste a travaillé à peu près dans le même goût ; ce qui pourroit faire croire qu’il est de sa composition, s’il ne nous avoit avertis qu’il n’a fait que le transcrire.
  23. Ex delicto fratris invidiam, ne deindè periculum timens. J’ai traduit comme s’il y avoit sibi timens. Plus bas on trouve cupiens mederi fraternæ invidiæ—souhaitant d’effacer la tache dont son frere l’avoit couvert ; le latin peut signifier aussi, dont son frere s’étoit couvert.
  24. Ainsi la vertu même paroît quelquefois augmenter le désordre. Lorsqu’un parti est totalement opprimé, il regne une espece de calme plus dangereux, peut-être, que la tempête ; mais plusieurs se laissent éblouir par la tranquillité apparente dont ils jouissent.
  25. Quasi permixtio terræ : firent de la Ville une espece de chaos où tout se trouva opposé & confondu.

    Frigida cum calidis pugnabant, humentia siccis. Ovid.

  26. Bono vinci satius est, quàm malo more injuriam vincere. J’avois mal rendu cette petite phrase dans les Editions précédentes. Je croyois que bono se rapportoit à more, ainsi qu’il paroît devoir le faire pour former l’antithese avec malo, qui certainement s’y rapporte. Sed satius est vinci bono more, quàm vincere injuriam malo more. Je n’étois pas content du sens qui en résultoit, & j’en faisois l’aveu dans ma note. Je crois avoir mieux rencontré dans cette Edition. Je suppose que Bonus signifie ici l’Homme de bien, le Sage ; comme dans cette autre phrase, Nam gloriam bonus, ignavus æque sibi exoptant. Satius est Bono vinci.—Il est préférable au Sage d’être vaincu. Ce sens, qui devient fort clair, est conforme à la saine Morale, & ne peut que faire honneur à Salluste.
  27. Alia omnia sibi cum Collegâ communia ratus, ad bellum quod gesturus erat animum intendit—croyant que toutes les autres affaires lui étoient communes avec son Collegue, il s’appliqua particuliérement à la guerre dont il étoit chargé. C’est là un de ces tours purement Latins, qui, n’ayant aucune grace en françois, n’y doivent pas être rendus mot-à-mot.
  28. Certantes agere. « Ce certantes est mis là pour certatim, de la même façon qu’on trouve plus haut subdolus augere amentiam, pour subdolem ». (Journal de Trévoux, p. 979.)
  29. Inter ambitionem. Ambitio signifie chez les Romains les démarches qu’on fait pour s’élever aux honneurs, au lieu qu’en François, ambition désigne la passion qui pousse à ces démarches.
  30. Ceteris arte modum statuisse. Je crois que Salluste, en cet endroit, oppose edicto à arte. Edicto primùm adjumenta ignaviæ sustulisse, ceteris arte modùm statuisse.—Il usa d’abord de son autorité, ensuite de son adresse ; de son autorité envers les Soldats, de son adresse à l’égard des Officiers. Lorsque le luxe regne dans les deux armées, & que les Etats ennemis sont également riches & puissants, on en sont peu les inconvénients ; mais s’il est tout entier d’un côté, la victoire sera bientôt de l’autre, à moins que celui-ci ne compense, par un excès de foiblesse, les dommages que le luxe cause au premier.
  31. Les Vélites étoient des troupes légeres qui se mêloient au besoin parmi la Cavalerie. Ils furent nommés Vélites, dit Festus, quasi volantes. Métellus comptoit s’en servir, en cas que la Cavalerie fût attaquée dans des endroits où les chevaux ne pussent pas agir facilement.
  32. Tractu pari ;—quasi qui trahit se pariter à meridie, pariter oriens à meridie. J’ai meiux aimé l’expliquer ainsi, que de donner vingt milles aussi à la montagne. Qu’on prenne garde combien de chemin Rutilius est obligé de faire ce jour-là.
  33. Igitur in eo colle quem transvorso itinere porrectum docuimus.—Les plaça sur la colline qui, comme nous l’avons dit, bordoit le chemin. Salluste a, tout au plus, donné lieu de conjecturer que cette colline bordoit le chemin pour aller au fleuve, parce qu’elle coupoit la montagne à angle droit, & que la montagne étoit parallele au fleuve ; mons tractu pari, ex cujus medio collis oriebatur. J’ai fait dessiner la position des quatre corps d’armées, dont il est parlé dans cet endroit, suivant que je me la suis représentée. En a, est Rutilius posant un camp sur les bords du fleuve. En b, est Bomilcar qui vient de descendre de la colline avec les éléphants. En c, est Jugurtha avec ses troupes embusquées sur la colline. En d, est Métellus descendant de la montagne & côtoyant la colline. Je crois qu’on n’aura aucune peine à concevoir toute la description de ce combat, si on veut se donner la peine de jeter les yeux sur la Figure en taille douce.
  34. Locum superiorem, utì prudentes cum imperitis, ne pauciores cum pluribus, aut rudes cum bello melioribus manum confererent, &c. J’ai un peu abrégé cet endroit. Voici plus en détail ce qu’il signifie : Qu’il les a placés dans un poste élevé, afin que ceux qui, parmi eux, étoient les plus habiles, pussent attaquer ceux des Romains qui étoient moins au fait de la guerre, & qu’ils n’en vinssent point aux mains, étant moins nombreux ou moins expérimentés, contre des ennemis qui auroient sur eux ces avantages.—Les Discours indirects sont durs & fatigants en François, au lieu qu’ils ont de la grace en Latin. Il est à présumer que l’Auteur qu’on traduit, si c’est un homme de goût, les auroit évités en écrivant dans notre langue. Je vois qu’en conséquence, des Traducteurs, qui jouissent d’une réputation bien méritée, en ont fait autant de discours directs. J’ai suivi leur example en cet endroit & dans quelques autres, mais j’ai rarement osé prendre cette licence. Voici, sans prétendre blâmer personne, ce qui ne me conviendroit nullement, les raisons qui m’en ont détourné. Les Historiens Latins ont travaillé & poli avec soin le discours direct. Telles sont les Harangues que Salluste met dans la bouche de César, de Caton & de Marius même, le moins éloquent des Romains. Ils ont au contraire laissé brut & sans ornement le discours indirect. L’un est l’édifice entier, l’autre n’en est que la charpente & les matériaux. Il est par conséquent nécessaire que le changement qu’on introduit, produise une différence trop frappante. De plus, la majesté de l’Histoire n’auroit-elle pas lieu de rougir de la ressemblance qu’un trop grand nombre de discours directs lui donneroit avec nos Romans modernes ?
  35. Il n’est jamais de l’intérêt, même temporel, d’un Prince, de corrompre la droiture de ses sujets. Jugurtha, pour perdre Massiva, fait de Bomilcar un lâche assassin ; Bomilcar, à son tour, trahit son Maître, si-tôt qu’il croit pouvoir en retirer quelque avantage.
  36. La livre Romaine étoit de douze onces ; ainsi cela revient à trois cents mille marcs, & à 15 millions de livres de notre monnoie, en supposant le marc à 50 livres, & l’once Romaine équivalente à la nôtre.
  37. De pareilles prédictions faites à un ambitieux qui a du talent, ne manquent guere de se trouver vraies, parce qu’elles concourent à en accélérer l’événement.
  38. Equites Romani.—Duplices fuerunt Equites (dit Rosin) alii oppositi peditatui in exercitu, quales fuerunt omnes qui equo privato meruerunt, & illi nihil ad hunc ordinem (Equitum Romanorum) pertinuerunt. Je suis persuadé que Gauda demandoit simplement un escadron de Cavaliers, & non pas de Chevaliers Romains. La différence de ces deux mots en François ôte l’équivoque.
  39. honestissimâ suffragatione.—parce que ceux qui étoient à Rome, briguoient pour Marius, uniquement en considération de son mérite.
  40. Turpilius étoit-il, en effet, obligé de se défendre, même sans espérance, jusqu’au dernier soupir ? On se partageroit peut-être sur la décision ; mais il semble qu’il est de l’intérêt des Loix militaires, de regarder comme un mal-honnête homme, tout Chef qui cherche sa sûreté séparément de celle de ses troupes ; & c’est ce que Salluste exprime ici.
  41. Heureuse la Nation chez laquelle la note d’infamie est un supplice plus que suffisant pour contenir un Officier dans son devoir ! Une chanson fait autant d’impression sur nos François, que ces honteuses & cruelles punitions. On ne sauroit trop entretenir cette délicatesse de sentiments parmi notre jeune Noblesse.
  42. Etoit-ce sincérement que ce traite se faisoit une affaire de Religion de consommer son parricide ? Cela pourroit bien être. Car de quels travers n’est pas capable l’esprit humain, lorsqu’il se laisse aveugler par sa passion !
  43. Il y a quelquefois autant de vanité que de Religion, à se croire ainsi protégé plus spécialement de la Divinité ; il vaut cependant mieux user de ce foible des hommes, pour les porter au bien, que de risquer d’ébranler leur Religion par des explications physiques données à contre-temps, & qui souvent sont hors de leur portée.
  44. Syrtes, du verbe grec συραω Traho, entraîner, attirer.
  45. Ce fait a maintenant l’air fabuleux ; mais c’est peut-être la place d’appliquer ce que Salluste a dit ailleurs : Quæ sibi quisque facilia factu putat, æquo animo accipit ; supra ea, veluti ficta, pro falsis ducit.
  46. Etiam anteà Jugurthæ, filia Boccho nupserat. Quelques Editions portent : Jugurthæ, filia Bocchi nupserat—Bocchus avoit donné une de ses filles en mariage à Jugurtha. Voici ce qui m’a porté à changer cette derniere leçon que j’avois suivie d’abord. Si Bocchus est le beau-pere, c’est la tendresse paternelle qui l’excite en faveur de son gendre. Salluste lui donne pour motif l’amour conjugal. Il est donc l’époux.
  47. Marius n’étoit point éloquent ; il paroissoit même comme stupide, lorsqu’il n’étoit question que de parler. La guerre étoit son unique élément ; cependant ce Discours est peut-être le plus vif & le mieux tourné qu’on lise dans Salluste. Je ne doute point qu’il ne soit de celui-ci ; quand il y auroit eu dans ce temps-là quelqu’un qui fût capable de le composer, je ne crois pas que le sauvage Marius (hirtus, horridus, comme dit Velléius) eût voulu se donner la peine de l’apprendre ni de le réciter.
  48. Ad virtutem nihil profuerunt. Il parle des Grecs, qui, malgré toute leur science, ont été vaincus par les Romains ; car Marius, par Virtus, entend principalement la Vertu militaire.
  49. Marius désigne ici l’avarice de Calpurnius, l’ignorance d’Aulus & la hauteur de Métellus.
  50. Si ti magís quàm alià re accenditur—la soif est plus capable que toute autre chose de l’irriter. Cette remarque de Salluste est très-conforme aux observations qu’on a faites sur ces animaux. Leur fureur de mordre n’est causée, le plus souvent, que par la rage ; maladie que leur donne la soif. Quand ils sont, en bonne santé, ils cherchent plutôt à éviter l’homme qu’à le mordre.
  51. Périssent la Politique & ses loix, si elles autorisent une conduite si barbare !
  52. J’avois mis dans la premiere Edition : quatre Centurions avec leurs compagnies. Ce qui m’y avoit déterminé, étoit l’expression qui se trouve plus bas, qui Centuriis preærant. J’ai retranché dans celle-ci, avec leurs Compagnies, parce que quatre cents Romains n’auroient pas manqué de former une attaque ; & il paroît, par le récit de Salluste, que ceux qui étoient montés, se contenterent de faire du bruit.
  53. Voici ce que Plutarque nous en rapporte : « L. Sylla fit de somptueux festins au Peuple Romain, desquels les préparatifs furent si grands & si excessifs, qu’on jetoit par chacun jour quantité de viande dans la riviere, & y buvoit-on du vin de quarante ans & plus ; pendant lesquels festins . . . Sylla fit divorce avec sa femme (Métella) malade, & la fit transporter, qu’elle étoit encore vivante, en une autre maison ». (Traduction d’Amyot.)
  54. Nos jeunes Militaires ne peuvent trop lire tout cet article. Le Soldat François n’est pas moins susceptible de discipline & de sentiments d’honneur que les Romains.
  55. Sylla avoit écrit un Journal de sa vie. Ce discours pourroit bien en être extrait ; les Romains haranguoient volontiers. Lorsque Pompée fut assassiné, il étoit occupé à prendre par cœur un compliment qu’il comptoit faire au Roi d’Egypte.
  56. Et ailleurs : Ils usent des aliments pour remédier à la faim & à la soif, & non pour satisfaire leur sensualité. O mœurs barbares, infiniment préférables à notre luxe & à notre politesse ! La voix puissante de la Nature se fait entendre à des hommes sauvages & féroces, tandis que des Nations instruites & policées mettent leur esprit à la contredire.
  57. J’ai retranché qui, dans leur changement, sont toujours sujettes à des revers. Cette fin rendoit la phrase languissante.
  58. L’air de politesse & de grandeur qui regne dans ce discours, ne sent point son barbare. Je crois qu’il a Salluste ou Sylla pour Auteur.
  59. Je me suis déterminé à retrancher opulentissimus omnium quos novi, qui se trouve dans quelques bonnes éditions, principalement sur l’autorité des Journalistes de Trévoux, dont voici la note au sujet de ma premiere Edition : « En quelques endroits le défaut d’une Edition parfaite a occasionné quelques inutilités . . . dans la harangue de Bocchus à Sylla, l’exemplaire du Traducteur porte, Rex maximus & opulentissimus omnium quos novi ; cet opulentissimus n’est ni dans les Manuscrits, ni dans les premieres Editions, & celle de Leipsick l’a retranché ». (Journal de Trévoux, p. 970)
  60. Jugurtha, après avoir été conduit ignominieusement à la suite d’un char de triomphe, fut jeté dans un cachot, où il mourut de faim au bout du huitieme jour. Telle fut la fin malheureuse où ses crimes l’entraînerent, malgré son esprit, sa valeur & ses richesses. Cette guerre ne pouvoit, à mon gré, se terminer d’une maniere plus honteuse pour les Romains. N’est-ce pas perdre le fruit de leurs victoires, que de recourir à une trahison, pour achever de predre un Prince qu’ils pouvoient avec honneur accabler par leurs armes ? Cependant Salluste, qui nous a prodigué sa Morale pour des sujets bien moins nécessaires, n’en fait pas ici le moindre usage ; il semble même approuver toute cette conduite. Ce n’étoient plus ces Romains qui s’étoient cru obligés de découvrir à un Roi ennemi les trahisons que ses sujets foranoient contre lui.