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Histoire de la Révolution de 1848/Chapitre 22

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Charpentier (2p. 1-38).


CHAPITRE XXII


Les clubs. — M. Barbès. — M. Raspail. — M. Cabet. — Les journaux. — M. Proudhon. — M. de Lamennais. — Aspect de Paris. — Les femmes.


Une révolution faite au nom du droit de réunion, un gouvernement qui invoquait pour unique raison d’existence la volonté du peuple ne pouvaient ni limiter ni entraver aucun des modes d’expression de l’opinion populaire. Les organisateurs des banquets, les rédacteurs du National et de la Réforme étaient engagés d’honneur et contraints par la nécessité politique à reconnaître la liberté absolue de la presse et de l’association. C’est ce que fit le gouvernement provisoire en abrogeant les lois de septembre 1835, en abolissant l’impôt du timbre sur les écrits périodiques, le cautionnement des journaux, en laissant enfin s’ouvrir des clubs dans Paris et dans toutes les villes de France. En même temps, il ordonnait la mise en liberté des détenus politiques et rendait ainsi à l’agitation de la place publique des noms connus, des hommes considérés par le peuple comme les martyrs de sa cause, autour desquels allaient se grouper et s’organiser les forces révolutionnaires qui, ne se sentant pas suffisamment représentées au pouvoir, aspiraient à s’en emparer à leur tour.

L’origine des clubs, le mot l’indique assez, est anglaise. Le nom de club (massue) fut pris, au temps de la lutte des têtes rondes et des cavaliers, par les premières assemblées populaires qui se formèrent dans le but de terrasser la monarchie. Plus tard, en changeant d’acception, le mot passa dans le vocabulaire de la royauté représentative. L’engouement de la noblesse française pour les modes britanniques et l’admiration de nos hommes d’État pour les mœurs politiques de l’Angleterre préparèrent l’introduction des clubs en France.

Plusieurs clubs se formèrent spontanément à Versailles, en 1789, autour de l’Assemblée nationale[1] et la suivirent quand elle vint s’établir à Paris. Là, au sein d’une population effervescente, les clubs crûrent rapidement en nombre et en force ; ils rivalisèrent bientôt d’influence avec l’Assemblée et finirent, en se propageant sur tout le territoire, par s’emparer presque absolument de la direction des affaires. Leur influence expira, comme on sait, le 9 thermidor avec la domination des jacobins qui leur avaient donné une organisation formidable[2].

Il serait hors de propos d’examiner ici leur action dans ses détails ; il convient seulement de remarquer que les clubs contribuèrent puissamment à répandre dans les masses cette opinion funeste, beaucoup trop accréditée encore dans certains esprits, que la liberté se peut fonder par le despotisme et que la compression violente des adversaires de la révolution est une œuvre de raison politique. Le nouvel essai tenté pendant les trois premiers mois de la révolution de Février ne montre pas l’influence des clubs beaucoup plus favorable au progrès des idées, et l’organisation des réunions populaires demeure encore aujourd’hui, après ces expériences réitérées, une des difficultés les plus considérables de l’établissement républicain[3].

Le gouvernement provisoire avait conscience de ces dangers, mais il pensa que, manquant du temps nécessaire pour préparer une sérieuse et utile organisation des clubs, il agirait néanmoins sagement en favorisant leur propagation, afin que, par leur nombre et leur diversité même, toute action commune leur devînt impossible. En conséquence, le maire de Paris mit à la disposition des réunions populaires des salles convenables dans les édifices publics[4], et chacun des membres du conseil s’occupa d’avoir dans les clubs ses agents particuliers chargés de détourner les discussions dangereuses, de distraire, en les flattant, les passions révolutionnaires, de semer la division entre les meneurs de la place publique et surtout d’avertir à temps le conseil des entreprises concertées contre l’Hôtel de Ville.

J’ai raconté comment s’improvisa, le 25 février au soir, autour de M. Blanqui, le premier club. Le lendemain, M. Xavier Durrieu, rédacteur en chef du Courrier français, publiait une note par laquelle il invitait à se constituer en association et à s’entendre dans un but commun tous les hommes d’intelligence et de dévouement consacrés par dix-sept années de lutte contre la tyrannie. Un grand nombre d’écrivains de nuances diverses répondirent à cet appel. On vit à la réunion préparatoire de la société, qui prit le nom de Société centrale républicaine, MM. Vidal et Toussenel, économistes de l’école socialiste, M. Renouvier, M. Thoré, publiciste, ami de M. Barbès, M. Lachambeaudie, fabuliste populaire, ancien saint-simonien, etc. Mais beaucoup, soit qu’ils devinassent aussitôt que l’organisation de la Société centrale avait, sous une apparence de libre discussion, un dessein secret et qu’elle subissait déjà la loi d’un homme, soit par d’autres motifs particuliers, ne suivirent point M. Blanqui quand celui-ci transporta les séances dans la salle du Conservatoire de musique ; ils rejoignirent M. Barbès qui, de son côté, ouvrait au Palais national le club de la Révolution.

La Société centrale, appelée bientôt, du nom de celui qui en était l’âme, le club Blanqui, devint ainsi la réunion à peu près exclusive des communistes matérialistes. Présidé par Blanqui, ou quand l’épuisement de ses forces le retenait chez lui, par l’un ou l’autre de ses plus fanatiques adeptes, le docteur Lacambre ou le cuisinier Flotte, ce club attira une affluence considérable, non-seulement de prolétaires, mais aussi de bourgeois, curieux de voir de près l’homme qui passait pour le plus terrible des révolutionnaires et flattés dans leurs secrets penchants par les critiques acerbes qui se faisaient là de toutes les personnes et de tous les actes du gouvernement provisoire.

La société parisienne, après le premier moment de consternation, trop troublée encore pour reprendre ses réunions et ses plaisirs accoutumés, mais trop avide de distraction pour rester chez elle, courait de club en club et se donnait, comme elle l’eût fait à un spectacle mélodramatique, une excitation de nerfs qui la tirait de son abattement. Entre tous les clubs, le club Blanqui avait la faveur des curieux de cette trempe. Les loges et les galeries où, dans les années précédentes, une société d’élite venait entendre avec recueillement les chefs-d’œuvre de l’art musical, la Symphonie pastorale, le Requiem ou l’ouverture d’Euryanthe, étaient chaque soir envahies par un public singulièrement mélangé et tapageur. Les femmes du monde, sous des vêtements plus que modestes, s’y glissaient furtivement, protégées par la lumière crépusculaire des quinquets où l’huile était parcimonieusement mesurée. On se reconnaissait de loin, on se saluait d’un signe rapide, perdu qu’on était dans cette foule en blouse et en veste que l’on croyait armée et qui s’amusait souvent, danses harangues et ses apostrophes, à qualifier les riches d’une façon peu flatteuse, à les menacer, à leur prédire, s’ils osaient lever la tête, un châtiment exemplaire.

Le club de la Révolution avait un caractère tout différent. M. Barbès attirait à lui, non par art ni par effort de volonté, mais par l’ascendant naturel d’une âme honnête ; ce qu’il y avait dans la Révolution de mieux intentionné et de plus droit. Des hommes plus doués que lui de talent et de capacité rendaient hommage à sa supériorité morale. Il était en vénération au peuple. Le rare accord de ses actes et de ses paroles dans tout le cours d’une vie jetée à la tourmente révolutionnaire, la dignité parfaite qu’il avait su garder toujours dans les échecs de ses tentatives, dans les dissensions de son parti, devant ses juges, devant ses geôliers, devant la mort qu’il vit de près en plus d’une rencontre donnaient à Barbès une autorité toujours croissante dans le déclin d’une fortune de plus en plus contraire. On ne lui demandait pas compte de ses doctrines. On ne s’inquiétait pas de savoir s’il avait ou non de la prudence et du discernement. La pureté de ses intentions, la candeur et le dévouement qu’il portait dans des entreprises nuisibles sa propre cause, lui tenaient lieu de tout dans l’esprit des masses et forçaient au respect ses rivaux et ses adversaires.

L’enfance d’Armand Barbès avait été sans joie. Il était le fruit d’une union qui fut pleine d’amertume. Son père, d’une famille aisée de Carcassonne, était entré jeune dans les ordres. Aux premiers jours de la Révolution, il quitta l’habit ecclésiastique, passa à la Guadeloupe, y pratiqua la médecine pour vivre. Une jeune fille, sauvée par ses soins d’une maladie mortelle, s’éprit de lui et l’épousa. Lorsqu’elle revint avec lui dans sa ville natale, elle y apprit ce qu’il avait eu la faiblesse de lui cacher ; elle connut qu’elle avait contracté un lien réprouvé par l’Église. Sa piété s’épouvanta. L’énormité de son sacrilége involontaire chargea sa conscience d’un poids accablant. Elle languit dans les larmes et mourut bientôt, laissant deux fils et deux filles aux soins d’un homme atteint aussi et troublé par le remords. La fatalité acharnée contre Barbès ne devait pas s’arrêter là. Sa fille aînée inspira à un jeune homme très-distingué, appartenant à une famille honorable du pays, une passion qu’elle partagea. Le mariage était convenu quand le père du jeune homme apprit qu’il allait recevoir dans sa maison la fille d’un prêtre marié. Il rompit aussitôt avec éclat. L’infortuné Barbès, déjà fortement ébranlé par la mort de sa femme, ne put supporter ce nouveau coup ; il se donna la mort.

Ces événements sinistres et peut-être l’influence du sang imprimèrent de bonne heure à l’âme d’Armand Barbès un caractère d’abnégation et de tristesse religieuse. On eût dit qu’il se sentait prédestiné au martyre. Il adopta avec une ferveur concentrée la cause de ceux qui souffraient. Héritier de biens considérables, il professa les doctrines communistes dans ce qu’elles ont de plus absolu[5]. La compassion, en pénétrant dans son cœur, absorba toutes ses autres facultés. La pensée incessante des douleurs du peuple fit sur lui l’effet de ces vœux intérieurs qui consacraient les chevaliers du moyen âge à une entreprise héroïque. Une douceur et une égalité d’âme parfaites parurent constamment, depuis qu’on le vit mêlé aux troubles politiques, dans toute sa personne. Quand il revint à Paris, après neuf années passées dans les prisons d’État, sa belle tête, devenue un peu chauve, semblait encore plus fière ; sa démarche, avec plus de lenteur, avait pris plus de dignité ; son œil voilé et son visage pâli décelaient la souffrance, mais son sourire gardait une sérénité inaltérable et sa voix touchante n’avait pas perdu dans l’isolement le don de la persuasion.

Le jour même de son arrivée, M. Barbès, après avoir entendu ses amis et sondé avec chagrin la profondeur des dissentiments qui séparaient l’un de l’autre les membres du gouvernement provisoire, résolut de tenter une conciliation. Comme M. de Lamartine lui paraissait, ainsi qu’à presque tous les chefs du parti populaire, l’homme le plus propre à réunir sous le drapeau républicain les différentes opinions du pays, ce fut lui qu’il alla trouver. Il lui offrit un concours désintéressé, s’engagea à soutenir le gouvernement provisoire dans la tâche qu’il s’était donnée de traverser sans effusion de sang les jours qui devaient s’écouler jusqu’à la convocation de l’Assemblée, promit de modérer l’impatience des prolétaires et de veiller sur les hommes suspects, dont il voyait déjà poindre les mauvaises menées. Il témoigna à M. de Lamartine une grande confiance et, satisfait de ses entretiens avec lui, il ouvrit son club par une adhésion explicite à la politique du gouvernement provisoire.

Dans une des premières séances du conseil, M. Barbès avait été fait gouverneur du Luxembourg peu de temps après, on le nomma colonel de la 12ième légion de la garde nationale. Malgré les instances de M. Louis Blanc, il refusa la première de ces fonctions, la jugeant une sinécure, et n’accepta qu’avec peine le commandement de la légion. Sa simplicité et sa modestie répugnaient à toute distinction. Barbès était, entre les démocrates, l’un des plus sincèrement pénétrés du sentiment de l’égalité et le plus conséquent avec ses principes dans les habitudes de la vie. Son club, moins exclusif que d’autres, assidûment fréquenté par un auditoire sérieux, réunit un grand nombre d’hommes influents sur le peuple. MM. Pierre Leroux, Bac, Ribeyrolles, Martin-Bernard, Proudhon, Lamieussens, Greppo s’y rendaient chaque soir. On y traitait avec beaucoup d’animation les questions politiques et sociales. Le communisme y eut des orateurs passionnés ; mais pendant très-longtemps on écarta toutes les propositions hostiles au gouvernement provisoire, et les discussions les plus vives se terminaient toujours par des paroles de conciliation, par des conseils de prudence.

Le club des Amis du peuple, ouvert par M. Raspail au Marais et qui rassemblait chaque soir environ six mille personnes, n’avait pas, dans l’origine, un caractère plus agressif que celui de M. Barbès. M. Raspail y parlait à peu près seul et ramenait le plus possible les délibérations à l’examen des questions de doctrine. Bien qu’il fût d’une nature soupçonneuse à l’excès et que le langage du gouvernement provisoire lui inspirât peu de confiance[6], M. Raspail était un esprit capable de politique, et il comprenait mieux que personne la nécessité d’accoutumer peu à peu, par un gouvernement sans violence, les classes bourgeoises à la République. Il pensait aussi que le nom et la personne de M. de Lamartine devaient rallier tous les partis et qu’aucun chef populaire, pas plus lui-même que Barbès ou Blanqui, Louis Blanc, Pierre Leroux ou Cabet, ne pouvait sérieusement prétendre imposer à la nation un gouvernement dictatorial et des institutions communistes.

Quoique ses doctrines, fortement liées dans un système de philosophie panthéiste, allassent à un communisme radical et qu’il considérât le droit de propriété comme une illusion de l’amour-propre, il s’élevait en toute occasion contre la pensée d’une réforme immédiate et violente ; il combattait la loi agraire, qu’il appelait une chimère de répartition, une idée absurde. « Ceux qui rêveraient la réforme sociale par le bouleversement subit de ]a propriété, disait-il, seraient plus que des coupables ; ce seraient des insensés ce seraient des sauvages qui se vengent de leurs ennemis en dévastant leurs moissons, et qui couronnent de leur propre mort le succès d’une stupide vengeance. L’égalité des droits est une loi immuable, l’égalité des biens ne durerait pas deux heures. »

Ce qu’il y avait d’absolu dans l’expression même de ses idées les plus sages, son caractère ombrageux, son austérité isolaient Raspail des partis et des coteries. Il exerçait un ascendant personnel très-grand sur la population des faubourgs. Son savoir médical le mettait à même de secourir efficacement, à toute heure, des maux et des souffrances que les rhéteurs des clubs se contentaient de peindre et que les ambitieux savaient exploiter ; mais c’était une action morale, isolée, secrètement jalousée et contrecarrée par les chefs de parti, et qui n’eut jamais l’initiative dans le mouvement révolutionnaire. À l’exception de M. Kersausie, noble breton[7], son inséparable compagnon dans la lutte et dans la captivité, on ne voyait autour de M. Raspail que les soldats obscurs de la démocratie. Les membres les plus radicaux du gouvernement, M. Ledru-Rollin et Louis Blanc, le jugeaient dangereux. M. Caussidière, qu’il alla trouver le jour de son installation pour avoir communication des registres de la police et connaître ainsi les noms de ceux qui avaient trahi dans les sociétés secrètes, se refusa obstinément à cette confidence[8]. Peu de jours après, le journal de M. Raspail, l’Ami du peuple, fut enlevé des mains des crieurs et déchiré par une troupe d’étudiants à qui l’on avait su le rendre suspect. Le bruit se répandit, on ne sait trop comment, que Raspail prêchait, comme l’avait fait Marat, l’extermination des riches[9]. Alors, profondément blessé, jugeant la République perdue puisque le plus convaincu des républicains était persécuté et calomnié, il s’enfonça plus avant dans sa retraite, ne garda plus de ménagement et se mit à dénoncer au peuple les actes du gouvernement provisoire, inspirés, disait-il, par l’esprit de réaction et funestes à la cause démocratique.

Un homme d’une valeur scientifique bien moindre que M. Raspail, mais infiniment plus propre au gouvernement du vulgaire, préparé de longue main à jouer un rôle dans la révolution, M. Cabet, ouvrit dans une salle publique de la rue Saint-Honoré, pour ses adeptes, au nombre de 6 à 8,000, un club qu’il conduisit avec une autorité et une habileté remarquables. M. Cabet tenait par sa naissance au prolétariat dont il avait embrassé les intérêts et dont il servit la cause avec zèle et persévérance.. Il était fils d’un tonnelier de Dijon. Élevé pour la magistrature, il fit connaître son nom au peuple par la publication d’une Histoire universelle populaire, par celle d’une Histoire de la Révolution française, que la presse démocratique appela le Manuel des patriotes, et par la fondation du journal le Populaire. Le parti démocratique le porta à la députation en 1831. En 1834, un procès politique l’obligea à s’éloigner. Il passa cinq années en Angleterre. C’est là qu’il entra en relation avec le célèbre Owen et qu’il étudia ses doctrines. À l’expiration de sa peine ; M. Cabet, de retour à Paris, en 1839, désabusé des conspirations par l’expérience, ennemi par tempérament des luttes à main armée, se proclama communiste. Comme il était doué de l’esprit d’apostolat, il entreprit de prêcher ses nouvelles théories, les rattacha à l’Évangile et en composa un système d’organisation sociale dont il décrivit dans un ouvrage d’imagination (Voyage en Icarie) les lois, les mœurs, les coutumes et surtout les plaisirs. Des publications multipliées, une polémique très-vive contre le National, la création, sur de nouvelles bases et dans un esprit ouvertement communiste, du journal le Populaire, groupèrent autour de M. Cabet des esprits simples, des hommes honnêtes qu’attiraient la morale bienveillante, le ton paternel d’un enseignement qui n’empruntait rien a la science ni à la philosophie. M. Cabet possédait à un haut degré le talent de l’organisation ; il cachait sous les dehors d’une bonhomie communicative l’instinct et même les habiletés du pouvoir. Il sut plier à une discipline aveugle des hommes d’une grande énergie, les fanatisa doucement par insinuation, et prit en peu d’années, sur la secte particulière du communisme qui retint le nom d’icarienne, une autorité dont la nature et les moyens, petits en apparence, mais forts par leur multiplicité et leur unité, tenaient du despotisme clérical plutôt que de l’ascendant d’un chef populaire.

M. Cabet avait eu pendant qu’il était député des relations bienveillantes avec M. de Lamartine. Il avait confiance dans ses intentions et souhaitait de prendre de l’influence sur lui pour le soustraire aux intrigues du National qu’il jugeait funestes à la République. Il ajournait de lui-même l’application des doctrines communistes. Les proclamer prématurément ce serait, pensait-il, effaroucher l’opinion et ruiner l’établissement républicain. Aussi se montra-t-il sincèrement disposé à soutenir le gouvernement provisoire. Le jour qu’il ouvrit son club, il fit afficher dans tout Paris une déclaration de principes, où il disait explicitement que les Icariens entendaient ne porter aucune atteinte ni à la famille ni à la propriété[10]. Pendant toute la durée du gouvernement provisoire, M. Cabet demeura fidèle à ce programme et, malgré son mécontentement et sa défiance, il contribua en plusieurs circonstances à sauver la majorité du conseil des complots qui se tramaient contre elle.

Indépendamment de ces clubs principaux, il s’en forma une multitude d’autres[11] dans tous les quartiers populeux de Paris. Le directeur des ateliers nationaux institua, le 2 avril, un club central composé de délégués élus par les travailleurs et qui se réunissaient sous sa présidence plusieurs fois la semaine. Les rédacteurs du National organisèrent le club ou comité central des élections, sous la présidence de M. Recurt.

Les phalanstériens, présidés par MM. Considérant, Cantagrel, Laverdant, Hennequin, continuèrent, sans y mêler beaucoup de politique, l’enseignement de l’école. Le club de l’Arsenal et le club des Quinze-Vingts, très-violents, mais très-surveillés, attiraient chaque soir les prolétaires. Les étudiants du quartier du Panthéon se rassemblaient au club de la Sorbonne et au club du 2 Mars.

Quelques clubs conservateurs ou légitimistes, le club républicain pour la liberté des élections, sous la présidence de M. Viennet, le club du dixième arrondissement, présidé par M. de Vatisménil, essayaient aussi, mais timidement, de tempérer le mouvement révolutionnaire. Enfin, l’un des fondateurs de la Réforme, M. Grandmesnil, ami particulier de M. Ledru-Rollin, réunit, le 2 mars, dans les combles de la préfecture de police, sous les auspices de M. Caussidière, un certain nombre d’hommes énergiques qui constituèrent, sous le nom de club des droits et des devoirs, une société organisée militairement, dont le but secret était de faire passer aux mains de M. Ledru-Rollin le gouvernement dictatorial de la République. Ce club se fondit plus tard avec la Société des droits de l’homme[12], présidée par M. Villain, et tint ses séances au Palais-National où il se prépara sans beaucoup de mystère au combat à main armée.

Bientôt tous les clubs sentirent le besoin de s’entendre et de centraliser leur action pour agir sur les élections qui approchaient et dont on pressentait le caractère peu révolutionnaire. Le club des clubs fut organisé dans ces vues par un nommé Longepied, et s’installa dans la maison qu’occupait M. Sobrier. Il se composait de trois délégués de chacun des autres clubs. Le ministre de l’intérieur lui alloua un crédit de 120,000 fr., afin qu’il pût envoyer dans les départements des agents secrets, chargés de surveiller l’action des commissaires officiels, de les seconder ou de les dénoncer suivant l’occasion[13], de faire une propagande active dans les villages, dans les régiments, dans tous les lieux de réunions populaires. Ce fut dans ce club que s’exerça la police la plus active[14]. M. Ledru-Rollin, Lamartine, Marrast y répandirent des sommes considérables, prises sur les fonds secrets de leurs départements. Chacun cherchait à s’y faire des partisans. M. de Lamartine entretenait de fréquents rapports avec M. Sobrier ; M. Ledru-Rollin y agissait par MM. Grandmesnil et Longepied. MM. Villain et Cahaigne appartenaient plus particulièrement à M. Caussidière. Mais, malgré tant d’intrigues, ou plutôt à cause de ces intrigues, le club des clubs et le journal la Commune de Paris qui lui servait d’organe, eurent un effet diamétralement contraire à celui qu’on en attendait. Ils déconsidérèrent dans l’opinion plusieurs des membres du gouvernement provisoire qui s’abaissaient à chercher de pareils auxiliaires, et jetèrent dans la population des campagnes les plus déplorables préventions contre la République.

L’attrait des clubs était vif pour la population parisienne qui aime la nouveauté, la parole, et ne hait pas un peu de scandale. Mais leur influence ne fut ni homogène, ni salutaire. La voix des hommes sérieux y put rarement dominer le tapage des fous ; les conseils d’une sage politique ne s’y frayèrent qu’un chemin difficile à travers les flatteries et les exagérations perfides dont on commençait à empoisonner l’oreille du peuple. Au lieu d’enseigner aux prolétaires les nouveautés de l’institution démocratique et le sens profond de la souveraineté du peuple, on leur souffla dans la plupart des clubs un mauvais esprit d’imitation jacobine ; on leur apprit le langage d’un autre temps qu’ils avaient oublié ; on suscita en eux un esprit de despotisme révolutionnaire qui faillit, en plusieurs circonstances, perdre une cause dont la grandeur n’avait besoin pour triompher que de temps et de liberté. Des improvisateurs, des hommes sans étude et sans expérience, traitèrent, à l’aventure, sans préparation, sans réflexion, les plus graves questions de droit politique, les ramenant toutes à je ne sais quelle doctrine de l’infaillibilité du peuple qui rendait superflu l’exercice de la raison individuelle. Le mot même de peuple prit dans leur bouche une acception étroite et ne signifia plus que le prolétariat industriel[15]. Ils accoutumèrent les masses à se payer de paroles sonores et vides, les abusant, les égarant par de détestables adulations. Quand vint le moment où le peuple dut exercer son droit de citoyen et faire acte de souveraineté légale, ils se mirent à ébranler par avance le respect de la représentation nationale et répandirent cette idée subversive qui rendrait à jamais impossible l’établissement de l’état démocratique : que si le résultat des élections ne convenait point au peuple de Paris, il lui appartenait d’en faire bonne justice et de se débarrasser, comme il l’entendrait, des élus du suffrage universel, des représentants de la France.

Un nombre infini de journaux, plagiaires jusque dans les titres qu’ils prenaient, ne secondèrent que trop cette action des clubs. Pour frapper l’oreille des passants et pour flatter les curiosités dépravées, les feuilles colportées et criées sur la voie publique rivalisaient de cynisme et de violence[16]. Les partis hostiles à la République se servirent de ce moyen abject de propagande et, comptant sur la crédulité des masses, ils dressèrent leurs embûches dans ce terrain fangeux de la démagogie. Quelques journaux bonapartistes essayèrent de réveiller dans le peuple le souvenir des gloires impériales, afin de préparer l’élection du prince Louis Bonaparte. Les légitimistes aussi cherchèrent à s’insinuer par cette voie détournée. Enfin, de toutes parts, les hommes et les partis politiques, au lieu de faire effort pour éclairer le peuple, aider ses grands instincts et sa droiture naturelle, ne le considérant point en vue de son propre bien, mais en vue de leurs ambitions, prirent à tâche de fausser son jugement et de troubler sa raison.

Les journaux d’un ordre plus élevé, qui auraient pu contre-balancer l’effet de ces prédications grossières, avaient perdu tout crédit. Le National, considéré par le peuple comme un organe semi-officiel du gouvernement, la Réforme même, dont les principaux rédacteurs étaient au pouvoir, n’inspiraient plus de curiosité. Le Populaire de M. Cabet n’intéressait que les Icariens ; l’Atelier partageait la défaveur dont était frappé le National avec lequel il avait un lien intime. Le Siècle, le Constitutionnel, les Débats, n’ayant d’autre but, dans ces premiers temps, que de ne pas se compromettre par des opinions trop explicites, n’étaient lus que dans les classes riches. La Presse seule, où M. de Girardin redoublait de verve, réussit à fixer l’attention publique, d’abord par l’éclat de son adhésion à la République, et bientôt après par la hardiesse de ses attaques contre le gouvernement qui n’avait pas su ou voulu ménager une ambition irritable. Mais, entre tous les journaux, le seul qui se produisit avec une originalité et un talent tout à fait extraordinaires, ce fut le Représentant du peuple, publié par M. Fauvety et M. Proudhon. M. Proudhon, dont j’ai caractérisé dans la première partie de cet ouvrage la personne et les écrits, se trouvait à Paris au moment où éclata l’insurrection. Mais, comme il n’appartenait à la rédaction d’aucun journal ni à aucune coterie politique et que son tempérament ne le poussait pas au combat à main armée, il demeura à l’écart. On ne le vit ni dans la rue ni à l’Hôtel de Ville. Son unique coopération au mouvement révolutionnaire fut de composer pour la Réforme l’affiche qui déclarait Louis-Philippe déchu. Après quoi il retourna à ses occupations habituelles et, du fond de sa retraite, en publiant un journal quotidien, il agita l’opinion plus fortement, plus profondément que ne le firent les hommes les plus mêlés à la multitude. Le Représentant du peuple prit des allures inaccoutumées dans la presse. Il ne se rangea sous aucune bannière. Attaquant d’une verve hautaine aussi bien la majorité que la minorité du gouvernement, gourmandant les clubs, les journaux, la place publique, jugeant dédaigneusement et raillant sans pitié tantôt les républicains du National, tantôt les jacobins, tantôt les communistes, M. Proudhon surprenait chaque matin ses lecteurs qui avaient peine à concilier le ton et l’allure de sa polémique contre les révolutionnaires avec ce que l’on connaissait de ses opinions ultra-radicales. À tout moment, il paraissait en contradiction avec lui-même, parce qu’au lieu de chercher les moyens d’organiser la démocratie, son radicalisme négatif se donnait pour tâche la désorganisation de tous les pouvoirs. Il ne croyait pas que la révolution eût autre chose à accomplir que la destruction de toutes les entraves qui gênaient la spontanéité de l’instinct social. Plus de clergé, plus d’armée, plus de magistrature, plus de propriété, l’absence de tout gouvernement, l’an-archie[17], c’est-à-dire la société livrée à ses propres forces, c’était là l’idéal philosophique de M. Proudhon ; mais, comme cette vue générale variait à l’infini dans les applications particulières, il en résultait des inconséquences, des revirements, des soubresauts, toute une manière de dire imprévue, saisissante, qui excitait au plus haut point la curiosité publique.

Il n’en allait pas ainsi du Peuple constituant, fondé par M. de Lamennais. L’illustre vieillard, sorti brusquement de sa retraite au bruit du tocsin, apportait dans la lutte quotidienne du journalisme où l’avaient jeté la fougue de son caractère et l’ardeur du sang breton, des habitudes de style d’une majesté toute philosophique. Sa diction superbe et son accent sacerdotal ne transmettaient point à ses lecteurs la fièvre révolutionnaire dont son âme était tourmentée. S’il pensait souvent comme Danton, il parlait toujours comme Bossuet. Quand la passion le voulait faire journaliste, la forte discipline de son esprit le contraignait à rester Père de l’Église ; le peuple, qui ne connaît pas ces contradictions du génie, demeurait insensible à une éloquence dont le caractère était opposé à l’inspiration et qui n’empruntait rien au temps ni à la circonstance.

Les relations personnelles de M. de Lamennais avec M. de Lamartine, qui le consultait fréquemment dans des réunions intimes, son aversion profonde pour les théories communistes, le rangeaient, en dépit de ses entraînements, du côté modéré du gouvernement provisoire. Aussi désintéressé à défendre la propriété, lui qui ne possédait rien, que Barbès, riche propriétaire, à prêcher le communisme, il exerça pendant quelque temps, sur plusieurs des hommes les plus exaltés de la révolution, une action modératrice, et ce ne fut qu’après la retraite du gouvernement provisoire qu’il entra dans les voies de l’opposition socialiste.

Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, durant ces premiers mois de la République, malgré une certaine violence dans les clubs et dans les journaux, malgré une ostentation de terrorisme chez quelques meneurs, la pensée générale était portée à soutenir le gouvernement provisoire et plus particulièrement, dans le gouvernement, M. de Lamartine. Nous avons vu que les principaux chefs de secte et d’école, MM. Barbès, Raspail, Cabet désiraient sincèrement s’entendre avec lui. M. Ledru-Rollin, qui commençait à rêver la dictature, ne croyait pas pouvoir écarter M. de Lamartine. Madame Sand, accourue du Berri à la nouvelle de la révolution et qui s’était jetée avec ardeur dans l’agitation révolutionnaire, lui promettait le concours de sa plume éloquente. M. Sobrier le servait sous main ; M. Considérant proclamait tout haut ses sympathies pour lui ; M. Blanqui, nous le verrons bientôt, allait le trouver au ministère des affaires étrangères. Tous ces agitateurs sentaient bien que, s’il leur était facile de disposer à un jour donné d’une fraction plus ou moins considérable de la population ouvrière, ils étaient dans l’impossibilité de fonder un gouvernement, qui ne soulevât pas aussitôt contre lui la masse de la nation[18]. Ils se savaient trop profondément divisés entre eux pour essayer de se mettre d’accord. Toute leur ambition était donc de se maintenir en bons termes avec M. de Lamartine, qui n’avait de parti pris contre personne, et d’abriter derrière cette popularité peu défiante les projets encore irréalisables dont ils nourrissaient la chimère. Au moment dont je parle, tous les courants de l’opinion arrivaient à M. de Lamartine. La France entière le considérait comme un médiateur providentiel entre les partis et les classes. Le nom et le rôle de Washington lui étaient assignés par le vœu public. La suite des événements nous montrera comment lui échappa cette fortune et comment cette belle concordance des sentiments de paix s’évanouit pour faire place à toutes les haines, à toutes les fureurs de la guerre civile.

L’aspect de Paris, dans cette première période encore toute pacifique de la révolution, ne peut guère se décrire. Le besoin d’expansion de cette grande masse populaire que des lois rigoureuses avaient tenue depuis un demi-siècle exclue de la vie publique et comme frappée de silence, éclatait de toutes parts, se répandait en mille manières, prenait les formes les plus excentriques.

Les murailles étaient couvertes de placards de toutes couleurs où vers et prose se disputaient l’attention des passants. C’étaient le plus souvent des dithyrambes en l’honneur de la révolution et du peuple français ; des appels à la fraternité ; des actions de grâces au gouvernement provisoire ; des hymnes à la République ; des exhortations au calme, à la concorde, au respect des propriétés ; c’était enfin l’expression naïve, confuse, exaltée, dans un langage incohérent, souvent grotesque, des meilleures pensées et des sentiments les plus honorables[19]. À chaque instant on voyait défiler, enseigne déployée, tambour en tête, de longues processions d’hommes, de femmes, d’enfants, qui marchaient en se tenant par la main, le visage rayonnant de joie, portant à l’Hôtel de Ville, dans des corbeilles ornées de rubans et de fleurs, le tribut volontaire, l’hommage reconnaissant d’un peuple qui se croyait devenu libre. Il n’y avait si pauvre corps d’état qui ne voulût présenter son offrande ; si humble profession qui ne tint pour un devoir de féliciter le gouvernement, de l’encourager au bien, de lui demander surtout de procurer au plus vite le bonheur universel ; il n’y avait si mince contestation qui ne prétendit à être vidée dans le conseil[20]. Dans le premier essor de cette vie nouvelle que la révolution faisait au prolétariat, dans cette communication perpétuelle de tous avec tous, le gouvernement était considéré par la candeur populaire comme une justice de paix ou comme un tribunal d’honneur qui devait redresser tous les torts, pacifier toutes les querelles, pourvoir à tous les besoins. Comme si le jour n’eût pas suffi à ces démonstrations de la joie et de l’espérance publiques, la jeunesse parisienne imagina de faire des promenades nocturnes, à la clarté des torches, au bruit des pétards, et de sommer par des menaces ironiques les habitants paisibles d’illuminer partout sur son passage.

Dans le faubourg Saint-Antoine, les petits locataires exigeaient du propriétaire la remise totale, ou tout au moins la réduction du terme échu des loyers. Ceux des propriétaires qui obtempéraient à ces requêtes voyaient leurs noms inscrits sur des drapeaux que l’on promenait triomphalement par les rues ; les propriétaires récalcitrants étaient hués et bafoués de toutes les manières. Le plus souvent, on plantait sur leur maison un drapeau noir, et l’on venait pendre ou brûler sous leur fenêtre un mannequin vêtu d’une robe de chambre et d’un bonnet de coton, type consacré du mauvais propriétaire[21]. La plantation des arbres de la liberté devint aussi l’occasion ou le prétexte de beaucoup de bruit et de quelques désordres.

Pour inoffensives que fussent ces promenades, ces mannequins brûlés et ce gai refrain des lampions, devenu si populaire, ils ne laissaient pas de troubler beaucoup la sécurité des quartiers riches ; les avis affichés par le préfet de police pour exhorter les citoyens à s’en abstenir augmentaient plutôt les craintes qu’ils ne les calmaient[22].

Le palais des Tuileries était aussi, depuis le 25, le théâtre de scènes étranges. Quand M. Saint-Amand, capitaine dans la première légion de la garde nationale, fut envoyé par le gouvernement provisoire pour en prendre le commandement et le préserver de la dévastation, il y trouva des postes d’hommes du peuple qui s’étaient formés spontanément dans ce dessein, et qui exerçaient une police rigoureuse à la sortie du palais, afin de prévenir ou de châtier toute tentative de vol[23]. Le ministre de l’intérieur avait chargé MM. Mérimée, Léon de Laborde, Cavé et Châlons d’Argé de faire retirer les tableaux et les autres objets d’art. M. de Pontécoulant était autorisé, par M. Arago, à opérer la recherche et le classement des papiers appartenant à la famille royale. On transporta les diamants et l’argenterie au trésor et à l’hôtel de la Monnaie, dans des fourgons escortés par des ouvriers et par des élèves de l’école polytechnique. Enfin, malgré la foule immense qui ne cessa, pendant plusieurs jours, de traverser la longueur des appartements royaux depuis la porte de la chapelle jusqu’au pavillon de Flore, il se commit peu de dégâts, et l’on n’eut à regretter la perte que d’un très-petit nombre d’objets de prix[24].

Le 1er mars, conformément au décret du gouvernement provisoire, on organisa, dans les grands salons de réception du premier étage, un service d’hôpital pour les Invalides civils. Cent vingt lits reçurent les blessés. M. Leroy d’Étiolles fut nommé médecin en chef ; M. Imbert, ancien détenu politique, directeur du service. Le clergé accourut avec empressement. Dans la salle du trône, sur une console dont on fit un autel, l’archevêque de Paris vint, en grande pompe, offrir le sacrifice de la messe. À l’aide de paravents, on établit des confessionnaux ; et, comme un grand nombre de blessés recevaient les soins de femmes avec lesquelles ils entretenaient des relations non consacrées par l’Église, comme beaucoup d’entre eux n’avaient jamais approché des sacrements, on célébra des mariages, on donna la première communion. Il arriva même que l’on eut à administrer le baptême en même temps que l’extrême-onction à ces prolétaires restés indifférents jusque-là aux enseignements de la religion catholique.

Pour que rien ne manquât au spectacle étourdissant de cette mêlée révolutionnaire, pendant que le clergé officiait dans la salle du trône, une partie des hommes qui avaient formé les postes de surveillance et qui avaient empêché bien des dégâts, se relâchaient de leur première discipline et se mettaient à faire bombance dans les caves et les cuisines royales. C’étaient pour la plupart des gens exerçant les professions les plus basses, modèles académiques, escamoteurs, vendeurs de contre-marques, etc. On peut se figurer l’éblouissement de ces hommes de misère, quand ils se virent dans ce palais splendide, convives d’un festin préparé pour des princes, libres de troquer leurs haillons contre le brocart et la soie et de reposer l’ivresse des vins exquis sur les lits et les divans des princesses royales ! Afin de rendre la fête plus complète, ils appelèrent dans le palais des filles de joie.

Bientôt le bruit courut qu’ils prétendaient y perpétuer leurs saturnales. Comme on entendait parfois la nuit des détonations mystérieuses dans la cour ou dans le jardin, on crut qu’ils commettaient des crimes affreux ; on leur prêta mille projets sinistres. Le préfet de police pensa qu’il y allait de son honneur de mettre fin à un état de choses aussi irrégulier, et qu’il suffirait pour cela d’envoyer l’un de ses chefs montagnards à la tête d’une compagnie, avec l’ordre d’expulser de gré ou de force l’étrange garnison des Tuileries. Mais cet ordre imprudent faillit amener une catastrophe. Quand le capitaine Saint-Amand transmit à ces hommes, auxquels il était censé commander, mais qui, en réalité, n’obéissaient qu’à deux ou trois des leurs, l’injonction de M. Caussidière, on lui répondit par un refus péremptoire. Une rumeur effroyable s’éleva dans les rangs tous s’écrièrent qu’on leur faisait un outrage, qu’on le voulait chasser avec ignominie, eux, les braves combattants, les citoyens dévoués qui avaient sauvé les Tuileries de la dévastation ; tous déclarèrent qu’ils feraient plutôt sauter le palais que de subir un affront pareil. En proférant ces menaces, ils chargeaient leurs armes et s’apprêtaient au combat. Dans le même temps, on entendait au dehors la troupe de M. Caussidière qui battait la charge et croisait la baïonnette. Que le signal de l’assaut fût donné, et c’en était fait peut-être du palais des Tuileries. Dans cette extrémité, le capitaine Saint-Amand, qui avait envoyé prévenir le gouvernement provisoire, essaya de gagner du moins un peu de temps et se mit à haranguer sa redoutable garnison. Il feignit d’entrer dans ses colères, de partager son indignation et, la calmant ainsi peu à peu, il obtint qu’elle laisserait entrer la troupe de M. Caussidière, lui promettant que le gouvernement provisoire ferait réparation aux braves citoyens qui s’étaient dévoués à la garde des Tuileries, et ne les ferait sortir du palais qu’avec les honneurs de la guerre.

Il leur persuada ainsi d’ouvrir la grille aux montagnards, qui entrèrent tambour en tête et se rangèrent en bataille dans la cour. Sur ces entrefaites, le général Courtais, averti, accourait sans escorte. Resté seul au milieu de ces bandes en armes, auxquelles il essaya vainement de faire entendre raison, il se promenait de long en large dans la cour, attendant non sans inquiétude, car il était en réalité prisonnier, l’issue de cette incroyable aventure. Enfin le gouvernement provisoire parut. MM. Ledru-Rollin, Arago, Marie, Crémieux, Marrast, Pagnerre, prirent successivement la parole et firent de véritables excuses à la garnison des Tuileries. Ils dirent que ce qui venait de se passer était une méprise ; que le gouvernement n’avait pas été informé ; qu’il regrettait qu’on eût méconnu le caractère honorable des citoyens auxquels il rendait toute justice. Ils déclarèrent que la garnison des Tuileries demeurerait vingt-quatre heures encore dans le palais afin de bien montrer qu’elle se retirait librement et promirent de nouveau qu’elle sortirait avec les honneurs de la guerre. C’était le 6 mars. Le lendemain, à midi, le général Courtais vint, en grand uniforme, suivi de son état-major, passer la revue des trois cents. Il fit décharger les armes et, marchant en tête de la colonne, il prit, au milieu d’une foule attirée par la bizarrerie de ce spectacle, le chemin de l’Hôtel de Ville. Là, les harangues et les remercîments recommencèrent ; une somme de 500 francs fut distribuée. Puis, ces hommes qui avaient tenu un moment tout Paris en effroi, qui avaient vécu dans les splendeurs d’une résidence royale, qui avaient en quelque sorte traité d’égal à égal avec le gouvernement de la République, rentrèrent dans leur obscurité et dans leur indigence. Tout n’était pas dit cependant. À vingt jours de là, l’un d’eux, le nommé Bichair, allumeur de réverbères, étant mort à l’hospice des invalides civils, on lui rendit des honneurs funèbres dignes d’un héros. Dans un moment où des milliers d’honnêtes ouvriers manquaient de pain, on dépensa 11,000 francs pour ses obsèques. Le Moniteur décrivit, dans un langage épique, la cérémonie « qui fut, dit-il, la plus grandiose et la plus touchante. Jamais maréchal de France, s’écriait la feuille officielle, ne fut honoré avec plus de majesté. »

Après l’expulsion des trois cents, le jardin des Tuileries, resté fermé jusque-là, fut rendu au public. Tout y avait repris l’aspect le plus tranquille ; il ne restait aucune trace de désordre. Le printemps y faisait sentir déjà sa douceur précoce ; la sève des marronniers rougissait les bourgeons. Les divinités de marbre, noircies sous la brume d’hiver, semblaient se ranimer dans l’atmosphère transparente qu’attiédissaient les premiers rayons du soleil de mars ; l’iris parfumait les plates-bandes. Les enfants parisiens accoururent et se répandirent dans ces vastes espaces, sans se douter que le sable qu’ils foulaient de leurs rondes joyeuses avaient enseveli des cadavres. Les oiseaux n’avaient pas interrompu leurs gazouillements pour écouter les cris de mort de la guerre civile. Le sang humain n’avait pas empêché la violette de fleurir. Les cygnes nageaient paisiblement en cercle au bord des bassins, attendant le pain accoutumé. L’enfance et la nature sont soumises aux seules lois divines : elles ne sentent pas l’atteinte des révolutions qui bouleversent les institutions humaines.

Le 15 mai suivant, le général Courtais et son état-major, après avoir éconduit le capitaine Saint-Amand, s’installèrent dans les Tuileries. Les invalides civils furent peu à peu envoyés dans les hospices de Paris et de la banlieue. Le gouvernement provisoire décréta la jonction des Tuileries et du Louvre ; il décida que ce vaste édifice prendrait désormais le nom de Palais du Peuple. Mais ce projet, comme tant d’autres, demeura inexécuté, et le palais des Tuileries attend encore à l’heure où j’écris une destination convenable.

Pendant que les événements que je viens de rapporter se passaient au grand jour et jetaient dans la stupéfaction les habitants des riches quartiers dont les Tuileries forment le centre, il se jouait à la préfecture de police et au Luxembourg une scène qui resta longtemps enveloppée de mystère, et qui, si elle eût été connue, eût frappé les imaginations d’une terreur bien plus grande encore. Un tribunal secret, réuni sur le simple appel d’un homme que rien n’autorisait à un pareil acte d’autorité, se rassemblait de nuit au Luxembourg, et là, à la façon du Vehmgericht, il faisait comparaître un accusé, l’interrogeait le déclarait coupable, et, après l’avoir menacé de mort, il ne lui faisait grâce que pour le jeter dans un cachot où sa vie était à toute heure à la merci de ses juges.

Voici le fait. En compulsant les dossiers de la préfecture de police, M. Caussidière y avait trouvé une suite de rapports, signés Pierre, qui remontaient à l’année 1838 et contenaient les détails les plus circonstanciés sur les sociétés secrètes et sur les complots du parti républicain. Les soupçons de M. Caussidière se portèrent aussitôt sur un nommé Delahodde, rédacteur de la Réforme, initié depuis 1832 à la Société des droits de l’homme, avec lequel un grand nombre de républicains et lui-même avaient eu et conservaient encore des relations intimes. Il se rappela que les conseils de Delahodde, ses plans d’attaque pendant l’insurrection du 23 lui avaient paru suspects ; confrontant l’écriture des rapports avec la signature de Delahodde, qui s’était installé à la préfecture en qualité de secrétaire général, il demeura convaincu que ses soupçons étaient fondés. Son parti fut pris à l’instant. Il convoqua pour le soir même, au Luxembourg, une réunion de seize personnes qui toutes étaient désignées dans le rapport Delahodde. Chacun ignorait le motif pour lequel il était appelé. Albert avait prêté sa chambre, sans savoir de quoi il s’agissait. Caussidière s’était contenté de dire qu’on aurait à s’occuper d’une affaire sérieuse. Quand la réunion, composée de Grandmesnil, Tiphaine, Monter, Bocquet, Bergeron, Pilhes, Léchallier, Albert, Mercier, Caillaud et Sobrier, fut au complet, Caussidière, qui venait d’arriver en compagnie de Delahodde avec lequel il avait dîné, prit la parole :

« Citoyens, dit-il, nous devions être plus nombreux, mais Louis Blanc et Ledru-Rollin sont retenus à l’Hôtel de Ville ; Raspail et Barbès sont à leurs clubs ; Flocon est indisposé… Citoyens ! il y a un traître parmi nous. Nous allons nous constituer en tribunal secret pour le juger. »

On s’entre-regarda avec un étonnement profond. Delahodde resta impassible. Après qu’on eut nommé Grandmesnil président du tribunal, Caussidière, qui s’arrogeait les fonctions d’accusateur public, prononça d’une voix solennelle le nom du traître : Lucien Delahodde. En s’entendant nommer, celui-ci bondit sur sa chaise et s’élança vers la porte. Caussidière l’avait devancé ; tirant de sa poche un pistolet, il lui barrait le passage. À cette vue, Delahodde recula et se mit à protester de son innocence ; mais le dossier qui contenait les rapports était sur la table ; les écritures furent confrontées et le délateur, confondu, vit qu’il n’avait plus qu’à implorer la miséricorde de ses juges. Ceux-ci, en proie à une colère violente, ne voulurent rien entendre ; Caussidière, s’avançant vers Delahodde, lui présenta son pistolet tout armé, en lui disant avec le plus grand sang-froid qu’il ne lui restait plus autre chose à faire, pour témoigner son repentir, que de se brûler la cervelle. Delahodde était terrifié, la sueur ruisselait de son front ; il tremblait, sanglotait ; il conjurait qu’on le laissât vivre. Alors Albert, touché de ses supplications, intervint en sa faveur. D’autres firent remarquer qu’un coup de pistolet donnerait l’alerte dans le quartier et trahirait une mort qui devait rester secrète. Quelqu’un proposa le poison. Un verre fut apporté ; Caussidière y jeta avec beaucoup d’ostentation une poudre de couleur blanche semblable à l’arsenic. Le malheureux Delahodde tenait toujours sa tête dans ses mains et tremblait de tous ses membres. Sur une nouvelle et plus vive intercession d’Albert, il fut résolu qu’on le laisserait vivre, mais qu’on le garderait au secret à la préfecture de police. Delahodde y resta, en effet, pendant quelque temps ; de là il fut transféré à la Conciergerie, où il demeura jusqu’à la chute de Caussidière. Mis en liberté par le nouveau préfet de police, il publia un libelle dans lequel il se vengeait par l’injure et par la diffamation de la torture morale qu’on lui avait fait subir au Luxembourg.

Que l’intention de mettre à mort Delahodde ait été sérieuse, c’est ce qu’il n’est guère possible d’admettre ; mais la convocation de ce tribunal secret, l’incarcération de Delahodde sans aucune forme judiciaire, et cela dans Paris, au dix-neuvième siècle, n’est-ce pas assez pour montrer la manière excentrique dont certains hommes interprétaient la révolution, et comment, par leur mépris affecté des formes sociales, ils donnaient prise à l’opinion contre les républicains et contre la République[25] ?

Dans ces mêmes jours, une cérémonie pieuse eut lieu au cimetière de Saint-Mandé où reposent les cendres d’Armand Carrel. Les républicains avaient décidé de rendre un hommage public à la mémoire d’un des hommes les plus chevaleresques qu’ils eussent comptés dans leurs rangs. Des députations des écoles, des détachements de toutes les légions de la garde nationale, des délégués de tous les journaux, de nombreux citoyens formèrent un cortège imposant qui partit de l’Hôtel de Ville et s’achemina lentement vers Saint-Mandé, ayant à sa tête M. Marrast. On crut devoir inviter à cette solennité le rédacteur en chef de la Presse, l’adversaire malheureux d’Armand Carrel[26]. M. de Girardin, que tentait tout ce qui avait une apparence de singularité et d’audace, avait répondu avec empressement à cet appel. Arrivé au cimetière, on fit cercle autour de la tombe, et M. de Girardin, prenant la parole, proposa comme l’hommage le plus digne d’un homme tombé victime d’un préjugé barbare, de demander au gouvernement provisoire qu’il complétât l’œuvre d’humanité commencée par l’abolition de la peine de mort, en proscrivant le duel. « Nous acceptons cette expiation, s’écria M. Marrast ! La magnanimité que le peuple a déployée le jour du combat, commandait à tous les organes du gouvernement provisoire la conduite qu’ils ont tenue. Quand nous sommes venus ici, nous n’avons voulu penser qu’à la vie d’Armand Carrel ; nous avons oublié sa mort. Quelque part que se rencontre le talent allié à un noble caractère, le gouvernement provisoire lui tendra la main, quand il viendra se vouer au service de la cause que nous défendons tous, au service de la République ? » Et ces deux hommes, en présence de spectateurs nombreux et très-diversement agités, se serrèrent la main en signe de réconciliation.

Certes, une telle pensée était belle et touchante ; il y avait de la grandeur dans ce rapprochement de deux ennemis sur une tombe. Mais l’attitude et la physionomie des assistants montrèrent qu’ils n’interprétaient pas favorablement une démonstration qui, faite par des hommes simples, eût tiré des larmes de tous les yeux. On ne voulut voir dans cette réconciliation de deux hommes habiles qu’un jeu concerté ; malgré ce qu’il y eut de sincère et de courageux dans la démarche de M. de Girardin, elle ne fit sur l’opinion publique d’autre impression que celle d’une scène médiocrement jouée. On aurait craint aussi de se montrer dupe en prenant trop au sérieux la magnanimité de M. Marrast.

C’est la punition des esprits sceptiques de comprendre parfois la grandeur, d’en approcher même d’assez près, mais de la faire évanouir dès qu’ils y touchent.

Dans la multitude d’idées et de sentiments que la fermentation révolutionnaire faisait surgir tout à coup du silence où ils étaient demeurés longtemps comme étouffés, les opinions nouvelles relatives à la condition des femmes, à leurs droits et à leurs devoirs dans la famille et dans l’État, ne devaient pas rester inexprimées. La révolution de 1848 essaya sur ce point, comme sur tous les autres, de reprendre les traditions de la première révolution.

Qu’il me soit permis de m’arrêter un moment sur cette partie de mon sujet. Bien qu’elle ne se rattache pas directement à la révolution politique, je la trouve digne d’attention, parce qu’elle est intimement liée à la révolution sociale dont je me suis proposé de suivre pas à pas les développements.

C’est à Condorcet, et non pas à Jean-Jacques, comme on le croit généralement, qu’appartient l’initiative des réformes proposées dans l’éducation et la condition des femmes. Le premier, il posa nettement le principe de l’entière égalité des droits pour les deux sexes. Jean-Jacques, qui avait parlé aux femmes avec une éloquence et une tendresse d’âme incomparables, s’était cependant montré à leur égard moins libéral et moins sérieux que ne l’avait été Fénelon. Dans son plan d’éducation, qui n’est applicable ni à la femme du peuple, dont il ne s’occupe pas, lui sorti du peuple, ni même à la femme des classes moyennes, mais qui l’est seulement aux filles riches, il établit en principe que les femmes doivent être exercées à la contrainte ; que la dépendance est leur état naturel[27]. Il veut qu’on développe en elles, non la raison, qui leur rendrait plus pénible cette soumission aveugle aux volontés d’autrui, mais les talents d’agrément, à la condition toutefois que ce soit d’une manière frivole et subalterne[28]. Madame de Staël, plus rationaliste et plus ferme en ses jugements, écarte les préjugés de Jean-Jacques. Son âme forte et fière s’ouvre à tous les grands pressentiments des temps modernes. Elle déclare que, dans l’état actuel, les femmes ne sont ni dans l’ordre de la nature, ni dans l’ordre de la société[29]. Elle annonce comme prochaine la venue de législateurs qui donneront une attention sérieuse à l’éducation des femmes, aux lois civiles qui les protègent, aux devoirs qui doivent leur être imposés, au bonheur qui peut leur être garanti. Mirabeau demande pour elles une voix légale dans le conseil de famille. Enfin, la Révolution, qui les trouve sans droits, sans éducation rationnelle, souffrant, suivant l’expression de Condorcet, du sentiment d’une injustice éternelle, les anime, les exalte, pousse les unes aux premiers rangs dans l’insurrection des idées, jette les autres dans tous les emportements des passions aveugles.

On voit d’abord, à l’aube de la Révolution, applaudissant aux novateurs, les appelant à elles, les encourageant de leurs sympathies, au milieu d’un cercle brillant dont elles sont les reines, mesdames Helvétius, Necker, de Genlis, de Condorcet ; pendant que, au fond d’une austère retraite, mademoiselle de Lézardières, recueillant les lois de la monarchie française, montre l’esprit féminin capable de prendre une large part dans le travail du siècle, digne par sa maturité et son élévation de ces droits égaux que le préjugé lui refuse encore. L’éloquente Olympe de Gouges parait alors ; donne aux prétentions de son sexe une formule politique d’une précision hardie qui rejette toute réticence et toute équivoque[30]. Puis vient madame Roland, cette romaine décente et sans faiblesse, qui vit et meurt pour la liberté, et trahit à peine, par une plainte discrète, ce que lui font éprouver de malaise et d’angoisse les préjugés qui pèsent sur son sexe[31]. Après elle, Charlotte Corday, cette autre Romaine du sang de Corneille, donne et reçoit la mort avec le calme antique. Puis enfin, dans tous les rangs, dans les profondeurs mêmes du pays, dans le grand mouvement des fédérations qu’elles animent, dans les tribunes de l’Assemblée, dans les clubs qu’elles dirigent, aux armées, au Champ de Mars, à Versailles, aux Tuileries, hélas ! et jusque dans les prisons de septembre, des femmes inspirées ou possédées du génie de la Révolution s’associent à toutes les grandeurs de la pensée, à tous les héroïsmes de l’action, à toutes les fureurs de la démence révolutionnaire.

La Révolution, après les avoir provoquées à paraître sur la scène politique, les rejeta dans l’ombre, au 9 thermidor, sans avoir apporté de changements essentiels dans leur condition sociale. Cependant l’Assemblée constituante, non contente de leur rendre un éclatant hommage en remettant le dépôt de la Constitution à la vigilance des épouses et des mères, avait amélioré sensiblement leur sort dans la famille, en établissant le partage égal des biens et en abolissant la perpétuité des vœux monastiques. L’Assemblée législative crut faire plus en décrétant le divorce. Mais en ceci encore le législateur s’occupa exclusivement des femmes de la classe riche. Ces questions de partage égal, de vœu perpétuel et de liens indissolubles ne touchaient point la fille du peuple, car elle n’attend pas d’héritage, sa famille n’a nul intérêt à la pousser au cloître, et l’uniformité des habitudes de sa vie laborieuse la retient naturellement, sans qu’elle en souffre, dans un mariage unique. Les idées qui intéressent la généralité des femmes et leurs droits dans toutes les situations sociales ne furent traitées de nouveau, après le long silence de l’Empire et de la Restauration[32], que par les écoles de Saint-Simon et de Fourier.

En 1830, les prédications des saint-simoniens surtout réveillèrent chez un certain nombre de femmes des idées d’émancipation. Malheureusement les vérités contenues dans la doctrine saint-simonienne furent rapidement perverties par l’influence personnelle de quelques sectaires, qui confondaient toutes les lois naturelles et sociales dans un mysticisme de voluptés inacceptable pour la conscience moderne. Les femmes qui s’étaient jetées dans le saint-simonisme, sans bien comprendre le sens mystérieux de certaines formules, se troublèrent ; leur imagination, exaltée par des rites et des cérémonies où le magnétisme jouait un rôle principal, entra en lutte avec leur raison et la délicatesse de leurs instincts. Beaucoup d’entre elles, après des combats intérieurs douloureux, rentrèrent dans le sein de l’Église catholique ; d’autres, plus faibles ou plus intrépides, se donnèrent la mort. Le discrédit dont furent frappés les mystères du saint-simonisme rejaillit pendant longtemps sur toutes les idées favorables à l’amélioration du sort des femmes.

Vers cette même époque parut aussi un talent féminin, dont l’éclat et la nouveauté excitèrent une curiosité universelle. Aurore Dupin, baronne Dudevant, petite fille du fermier général Dupin, et qui comptait parmi ses ancêtres le maréchal de Saxe, publia, sous le pseudonyme de George Sand, une suite de romans d’un style admirable et dont l’esprit général était l’exaltation du caractère féminin et la peinture des souffrances de la femme dans le monde et dans le mariage. Une union ouvertement brisée, une existence pleine de fantaisie, une beauté singulière, un art accompli dans ses créations les plus spontanées, donnèrent à la personne et aux œuvres de George Sand un attrait extraordinaire. Les saint-simoniens, encore dans toute la ferveur de leur apostolat, voulurent s’emparer de la direction de ce talent si merveilleusement apte à la propagande. Mais l’intelligence de madame Sand n’acceptait pas volontiers le principe hiérarchique de la société saint-simonnienne. Invinciblement attirée vers les idées égalitaires les plus simples et les plus radicales, elle comprenait la démocratie comme l’avaient comprise les babouvistes. Le vieux Buonarotti la trouva docile à ses enseignements. Le communisme de Pierre Leroux, les théories de Louis Blanc éveillèrent dans son esprit des échos qui retentirent au loin ; quittant le roman de passion individuelle et de caractère, elle voua sa plume à la propagation du communisme et à la cause du prolétariat considérée du point de vue de l’égalité absolue. L’influence de madame Sand, que nous retrouverons tout à l’heure dans les conseils du ministre de l’intérieur, fut, malgré la force et la beauté de son talent, une influence purement agitatrice. Elle para de toutes les grâces d’une imagination inépuisable des objets qui jusqu’alors avaient semblé peu propres à inspirer les poëtes. Elle prit pour sujet de ses nouveaux romans le prolétaire des villes et des campagnes, ses travaux, ses misères ; elle opposa ses vertus à l’égoïsme des grands et des riches ; elle appela a sur lui la pitié, en même temps qu’elle le montrait digne d’admiration ; mais elle n’aborda pas directement les doctrines philosophiques ou historiques sur lesquelles se fonde le droit de la démocratie, et se mit soigneusement à l’écart de toutes les tentatives faites par d’autres femmes pour réclamer l’extension au sexe féminin des progrès accomplis ou annoncés par la nouvelle République.

Ces tentatives, il faut le dire, ne furent ni bien mûrement réfléchies, ni bien sagement conduites par des femmes dont le zèle était d’ailleurs trop imparfaitement secondé par le talent. Sans tenir compte de l’état des mœurs, elles heurtèrent de front les usages et les coutumes plutôt que de chercher à gagner les esprits. Au lieu de reprendre dans leurs écrits la pensée de Condorcet, de traiter avec simplicité et modestie les questions relatives à l’éducation des femmes dans toutes les classes, aux carrières qu’il serait possible de leur ouvrir, au salaire de la femme du peuple, à l’autorité de la mère de famille, à la dignité de l’épouse, mieux protégées par la loi [33] ; au lieu d’avancer pas à pas, avec prudence, à mesure que l’opinion se montrerait favorable, elles firent des manifestations très-impolitiques, elles ouvrirent avec fracas des clubs qui devinrent aussitôt un sujet de risée. Elles portèrent dans les banquets des toasts dont le ton mystique et le sens vague ne pouvaient ni convaincre ni éclairer personne ; elles publièrent des journaux qui ne se firent point lire. L’une d’entre elles réclama officiellement, à la mairie d’une petite ville de province, son droit d’électrice ; peu après, une autre plus hardie encore, afficha, sur les murs de Paris, sa candidature à l’Assemblée nationale. À ces démonstrations, qui n’étaient que hors de propos, il se mêla des excentricités de bas étage. Une légion de femmes de mœurs équivoques fut organisée par une espèce de fou, nommé Borme, qui leur donna le nom de Vésuviennes, et les conduisit à plusieurs reprises à l’Hôtel de Ville pour y haranguer et y être haranguées. Toutes ces choses bizarres, ce tapage extérieur, n’eurent d’autre effet que d’effaroucher beaucoup de bons esprits et de rendre au préjugé, qui allait s’affaiblissant, une force nouvelle.

Cependant le peuple jugea différemment cette levée de boucliers féminine. Le peuple, et cela se conçoit, est peu sensible à la notion du ridicule. Il ne raille pas la bonne volonté ; il l’honore jusque dans ses écarts et ses échecs. Il a surtout, par droiture naturelle et par simplicité d’âme, un grand respect pour le caractère de la femme. Il ne partage à cet égard aucun des préjugés moqueurs qu’une éducation exclusivement littéraire entretient dans la bourgeoisie. Le peuple ignore l’infériorité de la femme, établie dans nos mœurs par la tradition latine. Il ne connaît guère davantage l’arrêt porté contre elle par la théologie chrétienne. Toute son érudition, à lui, c’est Jeanne d’Arc sauvant la France. Il n’a pas lu, il repousserait avec indignation les satires de Rabelais, les contes de la Fontaine, le poëme ignominieux de Voltaire. Le prolétaire, qui voit partout la femme active, intelligente et sérieuse à ses côtés, réclame pour elle, en dépit des sarcasmes de la bourgeoisie, qu’il ne saurait comprendre, ce qu’il demande pour lui-même l’instruction, le travail bien tempéré, le loisir nécessaire à la vie morale, cette part dans les fonctions sociales qui relie dans une vie commune les existences isolées et fait des habitants d’un même pays les citoyens d’une même patrie[34]. Des tentatives avortées ne le rebutent pas ; il ne se laisse pas déconcerter par le persiflage ; ce qu’il croit juste ne peut jamais lui sembler risible. Aussi peut-on affirmer que tous les progrès de la démocratie en France amèneront des progrès correspondants dans la condition des femmes. Le jour où il sera donné au peuple de faire passer dans les lois les sentiments dont il est animé, l’égalité et la fraternité ne s’enseigneront plus à l’exclusion de tout un sexe ; le droit ne sera plus contesté ; une existence supérieure commencera pour la femme dans la famille et dans la patrie.

  1. Le premier club avait été ouvert à Paris, par le conseiller Duport, dans sa maison au Marais. Il était composé de parlementaires. Il se transporta à Versailles à l’ouverture de l’Assemblée et prit le nom de Club breton. Revenu à Paris, il s’établit dans l’ancien couvent des Jacobins où il changea complétement de caractère et de tendances, sous l’influence de Danton et de Camille Desmoulins.
  2. Il y eut, pendant le cours de la Révolution, jusqu’à 2 400 sociétés jacobines qui formèrent un gouvernement véritable, rendant des décrets, prononçant des jugements, etc.
  3. Rien n’est plus mal combiné, dit madame de Staël (Considérations sur la Révolution française), dans un temps où les esprits sont agités, que ces réunions d’hommes dont les fonctions se bornent à parler ; on excite ainsi d’autant plus l’opinion qu’on ne lui donne point d’issue. » C’était aussi l’opinion de Carnot, « d’accord avec Rousseau dans la pensée que les clubs agitent plus qu’ils n’éclairent. » (Mémoires, t. I, 1e partie.)
  4. Le 14 mai suivant, les établissements de l’État furent fermés aux clubs.
  5. Il comparait la société actuelle, défendant ce qu’il appelait l’idole du capital contre les communistes, au paganisme défendant Jupiter et Mercure contre le Christ qui venait apporter au monde une religion nouvelle.
  6. En passant, le 26 février, devant une affiche du gouvernement ou le mot citoyen avait, fait place à une M majuscule, M. Raspail signala à l’un de ses amis cette substitution qu’il considérait comme un premier acte significatif de réaction contre l’égalité démocratique.
  7. Kersausie (Théophile-Cuillard de Latour-d’Auvergne), était capitaine de hussards en 1830. Il donna sa démission et entra bientôt dans les sociétés secrètes. Condamné à la déportation, en 1835, il revint en France après l’amnistie, alla combattre en Espagne contre les carlistes et passa de là en Italie, où il apprit, dans les premiers jours de mars 1848, la proclamation de la République.
  8. Jusque vers le milieu du mois de mai, M. Raspail ne cessa d’insister dans son journal l’Ami du peuple, sur la publicité des dossiers et du livre rouge de la police.
  9. On trouve dans le n° 3 de l’Ami du peuple, 12 mars, le passage suivant qui montre suffisamment combien ces assertions étaient calomnieuses : « La terreur de 93, aujourd’hui, en 1848 elle n’a plus de sens ; elle ne serait plus qu’une atroce folie, un drame à la Néron, un incendie de Rome, pour traduire en action l’incendie de Troie. La terreur contre qui ? Contre nous-mêmes donc, puisque nous pensons tous de même.

    « Depuis quinze jours je vois des Français partout et des ennemis nulle part. Au milieu de ce peuple de frères, promenez donc la guillotine, si vous l’osez on vous conduira vous et elle à Bicêtre, le dernier jour du carnaval. »

  10. Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n° 1.
  11. Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n° 2.
  12. La Société des droits de l’homme, qui fut un grand sujet de terreur pour les Parisiens, et que l’on croyait forte de 30,000 hommes, n’eut pas d’existence réelle et ne compta jamais que ceux qui prétendaient en être les chefs
  13. Il n’y eut pas moins de 450 agents envoyés par le club des clubs. Ils reçurent tous des instructions imprimées et touchèrent une solde de 5 fr. par jour. Il y avait parmi ces agents des sous-officiers chargés spécialement de désigner aux soldats les chefs suspects. (Voir le Rapport de la commission chargée d’examiner les comptes du gouvernement provisoire.)
  14. Voir au volume I, p. 247, du Rapport de la commission d’enquête, la déposition de M. Cartier sur les quatre polices de Paris.
  15. Cette antithèse créée par la presse et les clubs en 1848, entre le mot peuple et le mot bourgeois, n’existait pas dans la première révolution. On disait alors la la nation et les citoyens. Le mot peuple pris pour la masse ne fut adopté qu’à la fin de l’Assemblée législative, et encore ne fut-ce jamais pour désigner exclusivement le prolétariat.
  16. Il y en eut pendant les quatre mois que dura la liberté illimitée, jusqu’à 200. (Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n° 3.)
  17. M. Proudhon empruntait cette expression, dont on lui attribua l’invention, à J. J. May, l’un des communistes qui fondèrent, en 1841, l’Humanitaire. Dans l’exposition des doctrines de l’école, May disait entre autres choses « Le gouvernement démocratique doit être anarchique dans l’acception scientifique et non révolutionnaire du mot. Une République sans président est un gouvernement anarchique, c’est-à-dire sans chef, etc. »
  18. Il est curieux de consulter à cet égard l’opinion peu suspecte de M. Louis Blanc : « Est-ce que M. de Larmartine, dit-il, ne jouissait pas alors (au 17 mars) d’une popularité éclatante, non pas au sein de quelques clubs, est vrai, mais parmi les masses ? » (Voir Pages d’histoire, p. 97 et suiv.)
  19. Les gens mêmes qui s’alarment le plus sont obligés de rendre témoignage à la douceur de la population. On n’est pas assez frappé du spectacle inouï que présente la France en ce moment. Dans aucun temps, dans aucun pays pareille chose ne s’était vue ; dans aucun temps, dans aucun pays, une société de trente-cinq millions d’hommes n’aurait pu être livrée à elle-même avec si peu de dommages. » (Journal des Débats, 29 mars 1848.)
  20. Voir aux Documents historiques, à la fin du volume, n° 4.
  21. Ces désordres ne se passaient pas sans protestation de la part des ouvriers. Je lis dans le Représentant du peuple, du 11 avril, une lettre dont j’extrais le passage suivant :

    « Quelques propriétaires préviennent toute demande. Bénis soient-ils ! Mais d’autres refusent. Ont-ils tort ? ont-ils raison ? peuvent-ils faire remise ? Ce n’est pas à nous à examiner ces trois points. Ce qu’il y a de certain, c’est que des drapeaux noirs flottent sur les maisons récalcitrantes. La propriété tremble sur sa base. Je ne suis qu’ouvrier, mais je proteste contre ces actes d’intimidation. Je ne me fais en aucune façon l’avocat des propriétaires mais à chacun son droit ; respect à tous ! Il n’y a que les ennemis de là République qui puissent se réjouir en voyant de semblables faits.

    « Recevez, citoyen, mes salutations fraternelles.

    « Ad. PARROT,
    « Ouvrier typographe. »
  22. Un avis du préfet de police, affiché le 23 mars, disait : « Attendons que la République soit en danger pour agir à la clarté des torches !… » On ignorait alors dans Paris que le préfet de police, qui trouvait politique d’effrayer la bourgeoisie, encourageait ces promenades nocturnes.
  23. Cette police fut si rigoureuse, qu’un homme fut fusillé sur l’heure sous le pavillon de l’horloge, parce qu’on trouva sur lui un couvert d’argent.
  24. Sur une valeur de trois millions d’argenterie, par exemple, il en manqua pour une dizaine de mille francs.
  25. Les révolutionnaires de cette école firent un tort considérable à la République en se persuadant qu’il y allait de leur honneur de heurter à tout propos l’opinion. Ils oubliaient que « l’opinion publique, dans un temps de révolution, doit être excessivement ménagée ; qu’il faut la recueillir avant de la fortifier, et la seconder plutôt que l’exciter. » (Mirabeau, Correspondance avec le comte de Lamarck, v. II, p. 216.)
  26. Les amis les plus intimes d’Armand Carrel ont rendu cette justice à M. de Girardin de reconnaître qu’il ne fut aucunement provocateur dans cette malheureuse affaire, qu’il se conduisit pendant les pourparlers et sur le terrain en homme de sens, de courage et d’honneur.
  27. Voir Émile, livre V.
  28. Il leur permet le dessin, par exemple, afin qu’elles puissent composer, dans l’occasion, un dessin de broderie. On retrouve dans tous ses écrits quelque chose du sentiment exprimé dans ses vers sur la femme :

    Objet séduisant et funeste
    Que j’adore et que je déteste.

  29. De la Littérature, œuvres complètes, T. I, p. 21.
  30. Voir aux Documents historiques, à fin du volume, n° 5.
  31. « En vérité, s’écrie-t-elle, dans une lettre à Bancal, je suis bien ennuyée d’être femme ! Il m’eût fallu une autre âme, un autre temps ou un autre sexe ! »
  32. Il serait injuste de ne pas tenir compte, dans ces années où le préjugé avait repris tout son empire, du beau travail de madame Necker de Saussure et du livre de madame de Rémusat, où je trouve cette pensée d’une simplicité fière et hardie « Les femmes ont droit au devoir. »
  33. Un historien d’une gravité philosophique qui ne sera récusée par personne, M. Henri Martin, dans son beau livre de la France, s’exprime ainsi sur cette matière délicate : « La position tout à fait inférieure et subordonnée faite à la femme dans le mariage ne répond ni aux idées, ni aux mœurs de la France. La femme est insuffisamment protégée par la société dans certains cas ou la loi, qui s’abstient, devrait intervenir. »
  34. Une adresse remise le 3 mars au gouvernement provisoire s’exprime ainsi :
    « Citoyens,

    « Beaucoup de femmes sont dans une situation désespérée vous ne voudrez pas qu’elles continuent à être exposées à la misère ou au désordre. Les bonnes mœurs font la force des républiques, et ce sont les femmes qui font les mœurs. Que la nation honore par votre voix le travail des femmes ! Qu’elles prennent rang, par votre volonté, dans la réorganisation qui s’opère, et que le principe de l’association soit encouragé par vous pour les travaux qui sont de leur ressort.

    « Les femmes méritent d’avoir part à l’honneur et au bien-être que nos institutions vont amener pour le peuple c’est par elles que l’homme trouve le bonheur dans la famille ce sont elles qui lui donnent le principe de ses sentiments moraux. Elles sont depuis longtemps associées à toutes les gloires dans la littérature, dans les beaux-arts, dans l’industrie, comme elles sont associées à toutes les douleurs en la personne des admirables sœurs de charité.

    « Faites, citoyens, que la gloire des femmes illustres et méritantes qui nous ont précédées rejaillisse en ce moment sur les femmes du travail et du dévouement obscur, sur les mères, les filles, les sœurs de ce peuple pour lequel vous faites de si grandes choses.

    « Recevez, citoyens, etc. »