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Histoire de la Révolution de 1848/Chapitre 28

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Charpentier (2p. 229-278).


TROISIÈME PARTIE


CHAPITRE XXVIII


L’Assemblée constituante. — Le ministère du travail. — Affaires de Pologne. — Journée du 15 mai.


Jamais peut-être, depuis l’établissement des gouvernements libres, aucune assemblée politique n’avait possédé une force de situation et d’opinion comparable à celle dont l’Assemblée nationale constituante se voyait investie lorsqu’elle ouvrit solennellement ses débats, le 4 mai 1848.

Derrière elle, pour la soutenir, la nation entière dont elle était issue par le suffrage universel, exercé pour la première fois dans toute son extension, avec une liberté parfaite et un ordre admirable. Devant elle, table rase. Plus un seul pouvoir debout pour partager son initiative, limiter ses droits ou résister à ses volontés : pas un veto pour en suspendre l’application. Ni roi, ni princes, ni cour, ni ministres, pour lutter avec elle de ruse ou d’audace. Rien qui pût seulement la distraire de son omnipotence incontestée.

Que manqua-t-il donc à l’Assemblée constituante pour créer une œuvre durable ? Que manqua-t-il à ses intentions droites, à ses talents, à son courage ? Une chose ; une seule, mais décisive dans la vie des hommes et des sociétés : la conscience de sa force.

L’expérience a fait connaître que de l’échange perpétuel des idées et des sentiments dans une réunion d’hommes, très-séparés d’ailleurs, mais appliqués à un but commun, il se dégage une sorte d’esprit collectif, qui constitue le caractère, ou ce que l’on pourrait appeler l’individualité de cette réunion. Cela s’est vu toujours dans les communautés religieuses, dans la magistrature, dans l’armée, dans les académies, dans les assemblées politiques. Et selon que cet esprit s’est plus ou moins révélé à lui-même, on l’a vu exercer au dehors une action plus ou moins sensible. L’Assemblée constituante de 1848, troublée dès ses débuts par des événements et des influences dont je vais essayer de retracer les effets, n’est jamais arrivée à un dégagement complet du bon esprit dont elle était animée ; sa personnalité ne s’est accusée suffisamment ni aux yeux du peuple, ni à ses yeux propres. Aussi, après une carrière de plus d’une année, carrière pleine d’angoisses et de contradictions, après avoir montré tour à tour beaucoup de fermeté et beaucoup de faiblesse, les pressentiments les plus justes et d’inconcevables illusions, a-t-elle résigné avec découragement et tristesse la puissance suprême, sans en laisser d’autres traces qu’une constitution éphémère du sein de laquelle surgissaient deux pouvoirs égaux et opposés, rivaux avant même de s’être regardés face à face, et qui allaient bientôt replonger le pays dans une confusion plus grande encore que celle dont on venait à peine de le faire sortir.

L’histoire de l’Assemblée constituante nous offre cependant un digne sujet d’études, et l’intérêt qui s’attache à ses travaux se mesure moins aux résultats obtenus qu’à la grandeur de l’entreprise tentée.

Instituer la démocratie ce sera l’œuvre de plusieurs siècles, peut-être, car il s’agit d’une civilisation nouvelle à faire sortir d’un principe tout nouveau. Depuis que les dieux n’interviennent plus dans les affaires humaines, depuis qu’on ne voit plus les législateurs descendre du Sinaï ou remonter vers l’Olympe, depuis que l’esprit humain n’obéit plus à l’instinct, mais veut comprendre les lois qu’il accepte, le progrès des sociétés se complique et s’étend de telle sorte que ceux-là mêmes qui y travaillent avec le succès le plus apparent, ne le saisissent point dans son ensemble et n’en conçoivent souvent qu’une idée vague, obscure et bornée.

J’ai dit plus haut comment l’Assemblée, en se constituant, avait choisi dans le gouvernement provisoire les membres de la commission exécutive. De part et d’autre on se connaissait peu ; on s’observait et l’on demeurait dans l’incertitude sur les rapports qui s’allaient nouer, aussi bien que sur la politique qu’il conviendrait de suivre jusqu’à la promulgation d’une constitution définitive.

Le mot de conciliation avait été souvent prononcé dans les débats concernant la forme et les attributions du pouvoir exécutif, et ce mot exprimait avec exactitude le sentiment le plus général. Les membres des anciennes Chambres monarchiques, qui venaient siéger au côté droit de l’Assemblée républicaine, ne se sentaient pas assez forts pour attaquer ouvertement la Révolution et n’aspiraient encore qu’à composer avec elle. La plupart n’avaient dû leur élection qu’à l’influence du clergé ou s’étaient crus obligés, en se présentant au suffrage universel, à des professions de foi d’une exagération démocratique qui les amoindrissait sensiblement, même à leurs propres yeux. Aussi, dans les premiers temps, leur attitude et leur langage furent-ils d’une modestie excessive. Ces habiles d’autrefois, déconcertés par l’événement, se rallièrent en assez grand nombre autour de M. Odilon Barrot, dont le nom marquait suffisamment le caractère peu défini de l’opposition que l’on croyait pouvoir se permettre ; d’ailleurs, ni M. Thiers, ni M. Molé, n’étant entrés à l’Assemblée, M. Odilon Barrot y jouait, en leur absence, le personnage le plus considérable.

Les nouveaux venus dans cette réunion imposante s’y présentaient avec une certaine timidité ; ils éprouvaient quelque embarras dans la compagnie des anciens parlementaires dont ils ne voulaient pas accepter, mais dont ils subissaient malgré eux l’ascendant. Presque tous apportaient de leurs provinces la résolution loyale de ne s’enrôler dans aucun parti, une connaissance très-imparfaite de la situation et, pour toute doctrine politique, le désir d’épargner au pays, comme l’avait su faire le gouvernement provisoire, le choc des factions et l’explosion de la guerre civile. À part la prétention d'une trentaine de représentants qui voulaient continuer la tradition jacobine et qui, en venant s’asseoir sur les gradins les plus élevés du côté gauche de la salle, se donnèrent collectivement, en mémoire de la Convention, le nom de Montagne, sans avoir toutefois de plan tracé ni d’idées arrêtées, l’habileté des uns, l’honnêteté des autres, l’hésitation et l’inexpérience du plus grand nombre, allaient en ce moment à une même fin ; tout, dans le langage comme dans les actes de l’Assemblée, parut empreint d’un esprit de tempérament et de prudence.

De leur côté, les cinq membres du gouvernement provisoire maintenus dans la commission exécutive, soit qu’ils fussent flattés et comme désarmés par cette marque de confiance, soit que les dangers à peine conjurés de la dictature révolutionnaire leur fissent considérer comme un souverain bien la jouissance paisible d’un pouvoir médiocre, s’abstinrent de toute initiative, afin de garder la paix au sein du conseil et de n’éveiller dans l’Assemblée ni contestation, ni ombrage.

M. de Lamartine, lui-même, quoique moins atteint que ses collègues de la lassitude qui suit les grands efforts, parce qu’il n’avait eu besoin d’aucune tension d’esprit pour s’élever à la plus haute éloquence et au plus haut courage, semblait prendre à tâche d’influencer le moins possible l’opinion de ses collègues et ne paraissait pas soucieux de se créer un parti dans l’Assemblée[1]. Le vote du 10 mai le blessait à la vérité, car, tout en lui cédant, ce vote jetait sur son immense popularité l’ombre d’un premier blâme, mais il ne l’avait pas excité à la lutte. Confiant toujours, oublieux, plein de sérénité, il attendait tout du temps et de son étoile.

La formation du ministère, laissée par l’Assemblée à la Commission exécutive, se ressentit de ces dispositions indécises. Le département de l’intérieur fut donné à un médecin, M. Recurt, républicain d’ancienne date, mais étranger à la pratique des grandes affaires, incapable d’occuper la tribune, et qui n’apportait au gouvernement aucune force, ni conservatrice, ni révolutionnaire. Un autre médecin, M. Trélat, qui s’était placé au premier rang dans les luttes du parti républicain par son talent et sa fermeté d’âme, mais qui était moins apte encore que M. Recurt aux affaires proprement dites, remplaça M. Marie au ministère, si important alors, des travaux publics.

M. Flocon succéda, au ministère du commerce, à M. Bethmont, nommé ministre des cultes ; M. Duclerc prit, des mains de M. Garnier-Pagès, le portefeuille des finances ; M. de Lamartine voulut être remplacé au département des affaires étrangères par M. Bastide, homme d’un courage à toute épreuve, d’un caractère incorruptible, mais timide sous des formes roides et trop peu préparé par ses antécédents aux discussions parlementaires, trop peu prémuni surtout, par la nature de son esprit, contre les habiletés de la diplomatie européenne. MM. Carnot et Jean Reynaud restèrent au ministère de l’instruction publique, malgré le déplaisir du parti clérical, dont l’influence était déjà sensible ; le portefeuille de la justice demeura à M. Crémieux qui avait montré au gouvernement provisoire une mobilité d’opinion excessive ; l’amiral Cazy eut le département de la marine ; le lieutenant-colonel Charras devint ministre de la guerre par intérim, en attendant l’arrivée du général Cavaignac, nommé ministre.

M. Ledru-Rollin obtint sans trop de peine que M. Caussidière, encore très-bien vu de la bourgeoisie parisienne qu’il avait tout à la fois rassurée et amusée pendant la crise révolutionnaire, restât à la préfecture de police. Ses collègues consentirent également à placer deux hommes dans lesquels il avait mis toute sa confiance, MM. Carteret et Jules Favre, le premier, en qualité de sous-secrétaire d’État, au ministère de l’intérieur, le second au ministère des affaires étrangères. Mais M. Ledru-Rollin ne put ni enlever la mairie de Paris à M. Marrast, son adversaire déclaré, ni empêcher que M. Pagnerre, qui appartenait au parti de M. Garnier-Pagès, fût nommé secrétaire de la commission exécutive.

Comme on le voit, les éléments hétérogènes que la révolution avait poussés au gouvernement provisoire, et qui avaient neutralisé son action, se retrouvaient au sein de la commission exécutive, et, cette fois, non plus fortuitement, mais avec réflexion et comme par un aveu général d’impuissance. À ce moment, où les partis se mesuraient de l’œil, aucun d’eux ne savait en effet ce qu’il pouvait oser, parce que personne ne se rendait un compte bien net des situations et des forces respectives.

Depuis le 16 avril, un trouble extrême était resté dans les esprits. La position de M. Ledru-Rollin était devenue très-fausse et presque intolérable entre les vaincus et les vainqueurs de cette singulière journée, où il avait tout à la fois protégé l’attaque et préparé la défense de l’Hôtel de Ville. Les vainqueurs, ignorant qu’ils lui devaient en partie leur salut, s’indignaient de voir leurs efforts pour le renverser lui donner, en apparence, une force nouvelle ; les vaincus, pleins de ressentiment, n’osaient s’y abandonner, n’ignorant pas que, sans son appui, réel ou nominal, ils ne pouvaient rien entreprendre. Personne ne savait trop qu’attendre ou que craindre d’un homme aussi divers. Lui-même, devenu l’allié, puis insensiblement le protégé de M. de Lamartine, ne comprenait plus son rôle ; comme il personnifiait encore à cette heure la révolution, on croyait la sentir s’affaisser et chanceler avec lui sur une base mouvante.

Nous avons vu aussi que les principaux chefs révolutionnaires s’étaient étonnés et alarmés sans mesure du tour que prenaient les élections. Lorsqu’ils entrevirent le résultat du suffrage universel, ils s’excitèrent l’un l’autre à n’en tenir aucun compte et se répandirent à l’avance contre l’Assemblée nationale en menaces insensées. Malheureusement quelques hommes d’un esprit supérieur et qui auraient dû se montrer plus sages, encouragèrent ou tolérèrent ces tendances dangereuses et laissèrent se former autour d’eux des foyers d’une opposition préconçue qui touchait à la sédition.

Dès le 16 avril au soir, M. Louis Blanc et ses adhérents décidaient, dans Une réunion au Luxembourg, qu’il fallait incessamment réparer l’échec de la journée en reprenant l’offensive. À la vérité, on ne s’était entendu ni sur l’occasion, ni sur le mode d’une nouvelle intervention du prolétariat, mais on s’était quitté en se payant de l’assurance que, si l’Assemblée ne se montrait pas docile aux volontés du peuple, on ferait bonne et prompte justice de ces mandataires infidèles. À quelques jours de là, MM. Pierre Leroux et Cabet proposaient de leur côté au gouvernement provisoire de s’adjoindre un comité permanent composé des hommes les plus avancés de la démocratie, afin de rentrer par leur influence et par leurs conseils, malgré l’Assemblée et sans elle, dans les voies de la révolution sociale.

Enfin, dans le même temps, il se tenait au ministère de l’intérieur des conciliabules où MM. Portalis, Landrin, Jules Favre, Étienne Arago, Madame Sand, agitaient la question de savoir si l’on se débarrasserait de l’Assemblée le jour même de son ouverture ; trop souvent cette question absurde se tranchait d’une manière affirmative.

Ces dispositions soupçonneuses des chefs de parti ne tardèrent pas à se communiquer, par la presse et les clubs, à la population parisienne. À peine le nouveau gouvernement entrait-il en fonctions qu’il se vit attaqué de toutes parts. Pendant que les anciens journaux royalistes, profitant d’une liberté de la presse illimitée, raillaient les pentarques et annonçaient la chute prochaine de cette quasi-royauté, comme ils l’appelaient, les feuilles révolutionnaires répétaient sur tous les tons que le suffrage universel, faussé par mille manœuvres électorales, avait menti au peuple ; que la République était pervertie, la question de la royauté gagnée. Les murs de Paris, couverts pendant si longtemps de dithyrambes à la Fraternité et de louanges au gouvernement provisoire, changeaient d’aspect ; on n’y voyait plus qu’avertissements hostiles et menaces. « Si vous persistez à défendre l’ancienne forme sociale, » disait, entre autres, une affiche de la société des Droits de l’homme, qui portait la signature de Barbès et qui s’adressait aux privilégiés de l’ancienne société, « vous trouverez à l’avant-garde, au jour de la lutte, nos sections organisées : et ce ne sera plus de pardon que vos frères vous parleront, mais de justice[2]. »

Chaque jour on répétait dans les journaux, comme une chose toute simple, que si l’Assemblée ne se hâtait d’exécuter les volontés du peuple, il chasserait cette fausse représentation nationale ; ou bien on disait encore que les ouvriers de Paris apporteraient aux représentants une constitution toute faite, proclamée au champ de Mars, et qu’ils les forceraient à la voter séance tenante[3].

Cette simplification grossière de la notion de souveraineté ne trouvait que trop d’échos dans les imaginations populaires, surexcitées par la facile victoire de février ; la conscience politique du peuple fut faussée par des prédications extravagantes, avant même de s’être formée ; le vertige d’une tyrannie démocratique emporta les esprits. Toutes les apparences du droit et de la raison furent abandonnées, comme à plaisir, aux ennemis de la démocratie, dans la lutte que nous allons voir si témérairement engagée par des hommes sans génie et par des chefs subalternes.

Une imprudente provocation de M. Louis Blanc fut l’avantcoureur des hostilités.

Le 10 mai, c’est-à-dire le jour même où l’auteur de l’Organisation du travail se voyait exclu du nouveau pouvoir exécutif, dans un moment où la plus extrême réserve lui était commandée, M. Louis Blanc montait à la tribune et demandait à une Assemblée prévenue à l’excès contre lui la création d’un ministère du travail et du progrès. À une heure mieux choisie, et venant d’une autre bouche, cette proposition aurait été peut-être l’objet d’une discussion utile ; mais, dans les circonstances données, quand l’opinion se retirait visiblement de lui, M. Louis Blanc ne pouvait se flatter qu’il obtiendrait de l’Assemblée une concession que le gouvernement provisoire, malgré les intimidations du 26 février et du 17 mars, lui avait obstinément refusée en affrontant une impopularité redoutable. Une pareille tentative était tout à fait impolitique, car elle allait, sans nécessité, jeter une plus grande défaveur sur son auteur dans les rangs de l’Assemblée et venir en aide aux cabales des factieux qui travaillaient à discréditer l’Assemblée dans les rangs du peuple. Le discours de M. Louis Blanc se ressentit, d’ailleurs, de la gêne d’une situation fausse. En disant des choses vraies, il parut personnel et devint irritant. De fréquents murmures l’en avertirent. Plusieurs républicains protestèrent contre la prétention que semblait afficher M. Louis Blanc de représenter, à lui seul, la cause populaire : « Nous sommes tous ici pour le peuple et pour défendre ses droits ! » lui criait-on ; et comme il continuait à développer son thème sans s’interrompre, il arriva que l’Assemblée entière se levant impatiemment, l’on entendit ces cris, partis à la fois de tous côtés : Vous n’avez pas le monopole de l’amour du peuple ! nous sommes tous ici pour la question sociale ; nous sommes tous venus au nom du peuple ; toute l’Assemblée est ici pour défendre les intérêts du peuple.

À mesure que M. Louis Blanc parlait, le malentendu et l’irritation allaient croissants ; aussi, sa proposition fut-elle unanimement rejetée. Néanmoins, tout en repoussant avec quelque dureté les prétentions, d’un socialiste, l’Assemblée écoutait avec sympathie, pendant ce débat, des paroles favorables au socialisme.

Il fut établi par plusieurs orateurs, sans que personne vînt y contredire ou parut s’en étonner, « que la question sociale dominait dans toutes les intelligences, non-seulement en France, mais en Europe. »

On insista sur le profond intérêt que prenait l’Assemblée à la cause que M. Louis Blanc venait défendre. Un ouvrier dit que les travailleurs espéraient tous en l’Assemblée ; que l’Assemblée pouvait avoir confiance dans le peuple. M. Freslon affirma que l’Assemblée poserait nécessairement toutes les grandes bases de l’organisation du travail. Si elle ne le faisait pas, ajouta-t-il avec l’accent d’une conviction sincère, la France la mépriserait ; elle serait maudite par la postérité[4].

En votant enfin, à l’unanimité, l’enquête sur l’amélioration du sort des travailleurs industriels et agricoles, l’Assemblée tint à bien marquer que, si elle écartait en la personne de M. Louis Blanc le système particulier d’un socialiste, elle n’entendait aucunement condamner l’esprit général du socialisme.

Et cela était vrai jusqu’à un certain point.

La révolution faite par le peuple était trop récente pour qu’on imaginât de nier qu’il dût en retirer les fruits. On avait vu le peuple grand, on s’exagérait sa force ; pour les révolutionnaires de 1830, la force et le droit c’était tout un. Il était donc admis, comme une vérité incontestable, qu’on devait quelque chose au peuple victorieux. Les uns par peur, le plus grand nombre par un sentiment d’équité mêlé de repentir, d’autres par politique, estimaient juste et croyaient nécessaire de tenir, en partie du moins, les promesses de février ; si l’on différait d’opinions, ce n’était encore que sur l’interprétation plus ou moins large qu’il convenait de donner à ces promesses. Qu’il y eût déjà, comme je l’ai indiqué, chez la plupart des membres des anciennes assemblées, une intention sourde de reprendre peu à peu avec le temps, dans la mesure où cela serait possible, les concessions arrachées par la nécessité, cela n’est guère douteux ; mais ces velléités de réaction étaient paralysées par la majorité républicaine, et vraisemblablement elles seraient demeurées impuissantes sans les fautes parlementaires de la Montagne, sans les extravagances des feuilles ultra-révolutionnaires, sans les outrages et les provocations des meneurs de la place publique.

Depuis l’ouverture de l’Assemblée, ces meneurs cherchaient un prétexte pour convoquer les masses populaires. Les échecs réitérés de l’émeute dans ses tentatives contre le gouvernement provisoire ne les avaient pas découragés. Pour les hommes de cette trempe, il semble y avoir, dans une certaine ivresse causée par la fermentation des esprits et par le tumulte des foules, un attrait de même nature et tout aussi irrésistible que l’ivresse des liqueurs fortes ; ceux qui sont possédés de cette soif maladive, s’irritent d’autant plus qu’ils la satisfont davantage. Ils avaient compté pour entraîner le peuple sur le rejet de la proposition de M. Louis Blanc ; mais, lorsqu’ils virent que la question du ministère du travail n’agitait qu’une faible partie des ouvriers, ils épièrent une occasion meilleure : elle ne devait pas se faire attendre.

Les interpellations sur les affaires de la Pologne, mises à l’ordre du jour du 15 mai, occupaient la population ; on pensa qu’elles y produiraient une émotion naturelle, assez générale pour qu’on pût espérer, à l’aide d’excitations dans les clubs et dans la presse, de pousser les masses à quelque extrémité. Le calcul ne manquait pas de justesse. Aucune cause ne fut jamais populaire en France à l’égal de la cause polonaise. Pendant les guerres du Consulat et de l’Empire, il s’était établi, entre nos soldats et les soldats polonais, une complète fraternité d’armes. L’enthousiasme pour Napoléon n’était pas moins vif en Pologne qu’en France. On trouvait l’image de l’Empereur aussi fréquemment dans les chaumières les plus reculées de la Lithuanie que l’image de Poniatowski dans la demeure des paysans de la Loire. La Varsovienne de M. Delavigne n’avait pas été chantée avec moins de passion dans nos rues que la Parisienne[5]. En 1831, les chansons de Béranger se vendaient par milliers au profit d’un comité polonais formé dans les bureaux du National, sous la présidence de la Fayette, et le plus illustre des républicains français s’intitulait avec complaisance : « premier grenadier de la garde nationale de Varsovie. »

En vain les ministres de Louis-Philippe auraient-ils voulu empêcher les Chambres de déclarer chaque année dans l’adresse au roi, qu’elles faisaient des vœux sincères pour le rétablissement de la nationalité polonaise ; elles n’en eussent pas moins persisté dans cette déclaration, suivant en cela le courant de l’opinion publique.

Les discours et les écrits du général Lamarque, de MM. Mauguin, de Lamennais, de Montalembert ; les cours de M. Mickiewicz au Collège de France, empêchaient le courant de se ralentir. Enfin, les émigrés polonais du parti démocratique s’étaient en toute occasion mêlés à nos troubles civils ; la plupart étaient même affiliés aux sociétés secrètes et vivaient en relations étroites avec nos plus ardents révolutionnaires.

La révolution de Février vint raviver les espérances communes. Les jeunes gens des écoles applaudirent avec enthousiasme un de leurs professeurs les plus célèbres, lorsqu’il peignit en traits mystiques du haut de la chaire « cette France du Nord, ce Christ des nations, cette Pologne qu’il avait rencontrée debout et vivante au milieu de nos barricades, et dont il avait touché du doigt les plaies saignantes[6]. » Quand, à peu de jours de là, une députation des Polonais émigrés se rendit à l’Hôtel de Ville pour demander au gouvernement provisoire des secours et des armes, elle fut accueillie sur son passage par les démonstrations de la sympathie la plus vive.

Aussi, le désappointement fut-il extrême lorsque M. de Lamartine, chargé de répondre aux Polonais, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, repoussa leur demande et leur déclara, avec quelque sévérité d’accent, qu’il entendait rester fidèle à la politique de son manifeste ; que la France ne permettrait volontairement aucun acte d’agression contre les nations germaniques, et qu’elle se réservait l’appréciation de la cause, des moyens et de l’heure de son intervention dans les affaires de l’Europe.

À cette déclaration, des murmures éclatèrent. L’un des députés s’emporta en paroles inconvenantes, qu’il rétracta aussitôt. Mais, à partir de ce jour, les Polonais travaillèrent activement à dépopulariser M. de Lamartine ; comme ils pensaient qu’un gouvernement plus révolutionnaire leur serait plus favorable, ils s’employèrent sans relâche à fomenter dans les masses l’irritation contre le pouvoir exécutif et contre l’Assemblée.

Assurément, l’émigration polonaise exigeait trop en voulant que la France fit de la réorganisation de la Pologne une condition absolue de paix ou de guerre ; mais l’instinct n’était pas trompeur, qui l’avertissait que la Pologne allait être encore une fois abandonnée. Non-seulement M. de Lamartine, qui conduisait seul alors les négociations diplomatiques et à qui l’envoyé de France, M. de Circourt, peignait sous les couleurs les plus défavorables l’état des populations polonaises, ne croyait pas les Polonais en mesure de reconquérir leur indépendance, mais encore il mettait une sorte d’amour-propre mal entendu à rassurer sur ce point les puissances monarchiques et à leur bien expliquer qu’il ne prétendait à rien de pareil. Il se flattait, c’était la pente invincible de son esprit, d’obtenir par voie d’insinuation, pour les provinces polonaises, en faisant valoir auprès de leurs souverains respectifs des considérations tirées non de l’intérêt, mais de la justice, la plus grande somme possible de libertés administratives. Il attendait particulièrement du roi de Prusse, dont il ne suspectait pas la bonne foi et dont il recherchait l’alliance, des concessions importantes.

Les instructions données dans ce sens à M. de Circourt furent suivies ponctuellement et sans doute exagérées. Le choix même d’un agent dont les opinions monarchiques et aristocratiques étaient notoires fut une faute ; car, plus un tel agent serait consciencieux, plus il trahirait, sans le vouloir, une cause qui n’avait pas ses sympathies et dont le triomphe, qu’il ne souhaitait pas, devait lui paraître impossible.

Le roi de Prusse, en effet, dès qu’il eut entendu le langage de l’envoyé français, comprit qu’il n’était pas sérieusement menacé et qu’il en serait quitte pour quelques concessions apparentes. Le ministre de Russie à la cour de Berlin, M. de Meyendorff, le fortifia dans cette pensée. Il lui montra la Pologne russe, occupée par les troupes de l’Empereur, hors d’état de s’insurger ; Cracovie, révoltée un moment et presque aussitôt réduite[7] ; la France, enfin, hésitante et arrêtée dans son élan par un gouvernement sans vigueur ; il l’engagea à temporiser, à équivoquer, à ruser : c’était la politique naturelle de Frédéric-Guillaume.

L’insurrection de Berlin, dont le premier acte a été la délivrance de Mieroslawski et de ses compagnons, enfermés à la prison d’État, avait arraché au roi la promesse de la réorganisation nationale et de la liberté intérieure du grand-duché de Posen. Pour procéder à la réalisation de cette promesse, une commission composée d’Allemands et de Polonais s’était aussitôt installée dans l’Hôtel de Ville de Posen. Son premier soin fut d’organiser la garde nationale. Des masses considérables de bourgeois et de paysans s’armèrent, et, au nombre de 20,000 environ, ils se concentrèrent sur différents points du territoire.

Le général Willisen, nommé commissaire-royal, fut envoyé en Posnanie pour prévenir les conflits et procurer, par tous les moyens, la réorganisation pacifique du grand-duché. La mission était difficile. Le parti allemand, qui occupait toutes les places, tous les emplois, à l’exclusion des Polonais, et qui avait tout à perdre au triomphe de la nationalité polonaise, lui suscita mille obstacles. Le général des troupes prussiennes, Colomb, cernait les camps des volontaires polonais et menaçait d’en finir avec eux par un coup de main. Enfin, les Juifs, qui forment environ, un vingtième de la population, se prononçaient pour les Allemands.

Malgré ces difficultés extrêmes, le général Willisen, plein de zèle et de sympathie pour la cause polonaise, parvint à faire conclure, le 11 avril, à Jaroslawicz, une convention qui garantissait au duché une armée et une administration distinctes. Dans le même temps, Frédéric-Guillaume faisait annoncer à M. de Lamartine que les émigrés polonais étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers. Tout paraissait aller au gré des patriotes ; mais leur joie devait être de courte durée.

Les autorités civiles et militaires du grand-duché protestèrent contre la convention de Jaroslawicz. Le parti allemand se souleva contre le général Willisen, intrigua à Berlin et obtint sans peine du roi, déjà revenu de sa première frayeur, qu’il désavouât Willisen et qu’il rendit un décret par lequel les districts limitrophes du grand-duché étaient exclus de la convention, et par lequel aussi était ordonné dans tout le grand-duché un nouveau recensement des populations mixtes. Il était convenu que les districts peuplés en majeure partie de Polonais, seraient administrés d’après les principes des réformes récemment concédées ; ceux où les Allemands se trouveraient en majorité, devaient être réunis à la Confédération germanique. Ce nouveau recensement ne fut qu’une insigne tromperie. Les employés prussiens, qui en furent chargés dans les campagnes, surprirent la bonne foi des paysans en leur persuadant qu’il s’agissait de les affranchir de tout impôt. On parvint de la sorte à réunir un nombre considérable de signatures au bas de l’acte d’adhésion à la Confédération germanique ; plus des deux tiers de la Posnanie furent ainsi frauduleusement enlevés à la Pologne.

Cependant le général Colomb, malgré l’exécution ponctuelle de la convention de Jaroslawicz par les volontaires polonais qui s’étaient dissous, à l’exception de ceux qui devaient être incorporés dans l’armée, s’irritait du voisinage des camps. Croyant avoir bon marché de ces recrues nouvelles, les Prussiens attaquèrent inopinément le camp de Ksionz, et, après une lutte terrible, où les paysans armés de faux et de fourches se battirent héroïquement, les Polonais cédèrent au nombre, la ville de Ksionz fut prise et réduite en cendres. Le major Dembrowski perdit la vie ; des cruautés atroces furent exercées sur les paysans par la soldatesque[8]. À peu de jours de là, Mieroslawski, attaqué par le général Blumen au camp de Miloslaw, prit une revanche signalée ; mais, malgré des efforts prodigieux, il ne put soutenir longtemps une lutte trop inégale ; le général Pfuel, commissaire du roi en remplacement du général Willisen, entra le 5 mai à Posen, y proclama la loi martiale et fît enfermer Mieroslaswki dans la citadelle. Une nouvelle ordonnance, qui incorporait arbitrairement Posen et dix-huit districts à la Confédération allemande, mit à néant les espérances de la Pologne.

Cependant les colonnes d’émigrés partis de France et d’Allemagne arrivaient à Breslau, à Magdebourg ; un grand nombre étaient déjà à Cracovie.

En y voyant entrer les régiments autrichiens qui s’étaient concentrés sans bruit, depuis quelque temps, autour de la ville, le comité national préposé pour veiller à la chose publique s’alarma ; il se rendit auprès du commissaire autrichien pour lui demander des explications au sujet des émigrés. Le commissaire fit des réponses évasives ; le soir même, on apprit qu’une colonne d’émigrés venait d’être arrêtée à la frontière, et le bruit se répandit qu’ils allaient être livrés à la Russie. À ce bruit, le peuple et la garde nationale courent aux armes, l’insurrection éclate ; mais les Autrichiens, maîtres du château, bombardent la ville ; alors les émigrés polonais envoient des parlementaires au général autrichien, qui promet l’amnistie aux habitants, à la condition expresse que tous les émigrés rentrés quitteront sous trois jours le sol polonais.

Quelques-uns de ces rendus à la patrie, comme on les appelait, repartirent pour Paris, où ils arrivèrent dans les premiers jours de mai.

À l’aspect de leur, détresse, au récit de leurs souffrances, à la peinture des villes et des villages incendiés, saccagés, des campagnes dévastées, des populations passées au fil de l’épée, on s’émeut ; les murailles se couvrent d’appels à la fraternité des peuples ; sous le titre de Bulletin de Posen, un placard reproduit, dans les termes les plus véhéments, les griefs de l’émigration polonaise contre M. de Lamartine ; on parle de faire une manifestation et de porter processionnellement à l’Assemblée une pétition pour lui demander le rétablissement de la Pologne.

Ce fut là le point de départ, le but ostensible de cette fameuse journée du 15 mai, comparée par la presse du temps à l’insurrection de prairial, et dont les éléments, beaucoup plus mêlés encore que ceux des manifestations du 17 mars et du 16 avril, n’ont pas été jusqu’ici suffisamment connus. Il importe de nous en rendre compte. Bien que confuse à son origine, ridicule dans son issue, équivoque par les mains suspectes qui en tenaient les principaux fils, l’émeute du 15 mai a malheureusement exercé sur les destinées du pays une influence considérable. Elle a ébranlé les bonnes dispositions de l’Assemblée, en remuant sous ses yeux les bas fonds de la démagogie ; elle a fourni au parti de la contre-révolution un premier fait, mais énorme, à tourner contre le peuple. Elle va nous montrer enfin, et ce sont là des vérités utiles à méditer dans les sociétés démocratiques, comment, sous l’action de vils meneurs, se travestissent les sentiments populaires les plus honnêtes ; comment, dans les mouvements révolutionnaires, des personnages subalternes usurpent aisément les principaux rôles et précipitent le peuple, sans qu’il le veuille, sans même qu’il le sache, dans des actes contraires à sa moralité et funestes à ses intérêts véritables.

À entendre les explications contradictoires des partis, qui ne s’inquiètent guère de la vérité historique, la journée du 15 mai fut, selon les uns, un vaste complot ourdi par MM. Barbès, Louis Blanc, Caussidière, avec l’assentiment de M. Ledru-Rollin et la tolérance de M. de Lamartine, pour renverser l’Assemblée et remettre le gouvernement du pays à une dictature révolutionnaire ; selon les autres, cette prétendue émeute ne fut qu’une ignoble machination de police, un piège tendu aux démocrates socialistes pour se défaire des principaux d’entre eux[9] : dans cette dernière hypothèse, l’invention du piège est attribuée tantôt à M. Marrast, tantôt à M. Buchez, tantôt encore à M. de Lamartine.

De chacune de ces explications si opposées, on peut tirer, selon moi, une parcelle de vérité.

M. Barbès, qui s’était refusé à voter que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie ; MM. Louis Blanc et Albert, qui s’étaient vus exclus de la commission exécutive, et à qui l’on refusait la création d’un ministère du travail ; M. Pierre Leroux, qui avait conseillé au gouvernement provisoire de casser les élections et de refaire la loi électorale, formaient dans Paris et dans l’Assemblée même, un parti également hostile au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif, et qui, favorable en principe à l’intervention directe du peuple dans les affaires politiques, l’approuvait ou la désapprouvait uniquement selon qu’elle avait ou non des chances propices.

De son côté, la fraction la plus avancée du gouvernement, M. Ledru-Rollin, M. Caussidière et même M. de Lamartine, se sentant menacée déjà par les anciens partis dynastiques, accusait l’Assemblée de mollesse et pensait parfois qu’il pourrait être utile de la ranimer un peu en lui rappelant, au moyen de quelque pression extérieure, c’est ainsi que par euphémisme on désignait alors l’émeute, la force populaire qu’elle mettait trop en oubli.

Enfin, le parti de la République qu’on appelait bourgeoise, MM. Marrast, Buchez et d’autres, ne trouvait nul danger et voyait quelques avantages à une manifestation inoffensive qui lui permettrait d’intervenir comme régulateur entre le socialisme, dont on écarterait les chefs compromettants, et les dynastiques, que l’on protégerait contre les prolétaires, mais en leur faisant bien sentir ce qu’ils en avaient encore à craindre.

Entre ces politiques incertaines, diverses, compliquées, et le peuple, qui voulait naïvement voler au secours de la Pologne, s’agitaient, allant de l’un à autre, une foule de ces brouillons turbulents, de ces personnages ambigus, entremetteurs de troubles civils, un pied dans la police, un pied dans l’émeute, que personne n’avoue, qui dupent tout le monde et semblent parfois étourdis par leur propre bruit au point de se duper eux-mêmes. Ce furent ceux-là qui prirent, dans la journée du 15 mai, le rôle actif et qui lui imprimèrent un caractère si douteux que tous les partis s’y sont crus joués et se renvoient encore aujourd’hui, avec quelque apparence de vérité, les accusations de provocation et de perfidie.

Le président du Comité centralisateur, l’ancien détenu politique Huber, fut l’organisateur principal de la manifestation. Malgré ses antécédents fort suspects[10], Huber, depuis le 24 février, avait repris dans le parti républicain une certaine importance. Il avait renoué son ancienne intimité avec MM. Barbès et Marrast[11] ; il était entré en rapports avec M. Carlier et voyait même M. de Lamartine, qui se servait volontiers de ces sortes d’agents, les supposant plus influents ou plus dociles qu’ils ne l’étaient en réalité. Captif pendant dix-sept ans dans les prisons d’État, Huber se croyait des droits à la reconnaissance publique, et très irrité d’avoir échoué aux élections du département d’Indre-et-Loire, il sollicitait de la commission exécutive la place d’intendant du domaine du Raincy, en insinuant qu’il dépendait de lui de faire ou de défaire à son gré une émeute populaire. Le 14 mai au soir, comme il pérorait dans son club, où il venait d’annoncer définitivement pour le lendemain la manifestation déjà plusieurs fois ajournée, on lui remit, sous un pli de l’Hôtel de Ville, sa nomination, que M. Marrast venait de faire signer au conseil. « C’est trop tard ! » murmura Huber, tout en continuant sa harangue. Il était trop tard, en effet ; pour prévenir la manifestation, mais il était temps encore de la faire avorter, et c’est à quoi il s’employa, dès ce moment, de tous ses moyens.

Depuis plusieurs jours, M. Buchez était averti qu’il se préparait quelque chose, et l’Assemblée qui, dès les premiers jours de sa réunion, avait pourvu à sa sûreté en investissant son président du droit de requérir la force armée, voulut parer plus complètement encore au danger d’une invasion tumultuaire, en rendant un décret qui interdisait l’apport des pétitions à sa barre.

Cependant on s était rassuré, parce qu’à plusieurs reprises le jour annoncé pour une manifestation s’était écoulé dans le plus grand calme. Ainsi, le 9 mai, comme la douzième légion, commandée par M. Barbès, montait la garde au Palais-Bourbon, on avait convoqué la onzième, pour déjouer le complot et pour attendre de pied ferme la pétition ; mais personne n’avait paru. Le 13 encore, une procession d’ouvriers, venue de la Bastille, aux cris de : Vive la Pologne ! et signalée comme très-dangereuse, s’était arrêtée à la place de la Madeleine, et, malgré la présence de M. Blanqui, elle avait remis paisiblement sa pétition à M. Vavin, envoyé à sa rencontre par l’Assemblée. D’ailleurs, on comptait toujours sur les ateliers nationaux, dont M. Émile Thomas vantait le bon esprit, et qu’il proposait de mêler, en cas de besoin, aux masses populaires pour les envelopper et les détourner d’une agression violenté.

Toutefois, le lendemain 14, en voyant sur les murs de Paris, une lettre de convocation signée Huber et Sobrier, qui fixait le rendez-vous populaire pour le 15 au matin, à la Bastille, le président de l’Assemblée et la commission exécutive concertèrent quelques mesures pour le cas où le mouvement prendrait un caractère séditieux. Le général Courtais réclama avec beaucoup d’insistance le commandement en chef de toute la force armée et, ayant réuni dans la soirée les colonels des légions, il leur ordonna de convoquer dans chaque mairie mille hommes de réserve pour défendre, si cela devenait urgent, les abords de la Chambre. La réserve de la première légion, commandée par M. de Tracy, devait occuper la place de la Concorde, afin d’interdire le passage aux colonnes des pétitionnaires ; le général Foucher, commandant de la première division, eut ordre de se tenir à l’École militaire, prêt à marcher avec toutes les troupes disponibles ; mais il ne devait sortir que si l’attaque était sérieuse et ne faire agir la troupe que dans le cas d’une nécessité absolue.

Sur l’ordre de M. Buchez, un bataillon de la garde mobile était chargé de garder le pont de la Concorde ; deux autres bataillons devaient se placer dans le jardin du palais ; un quatrième devait stationner sur l’esplanade des Invalides. En même temps, la commission exécutive faisait afficher sur les murs une proclamation contre les attroupements.

Ces précautions semblaient plus que suffisantes, car, dans tous les rapports envoyés le 14 de la préfecture de police, M. Caussidière annonçait que la manifestation serait pacifique. Il répondait des hommes qui la conduisaient : ses agents, d’ailleurs, disait-il, mettraient la main sur Blanqui et sur Sobrier au premier signal ; il répondait de tout enfin, à une seule condition : c’est que l’on ne ferait pas battre le rappel. C’était aussi l’opinion de M. Marrast, qui ne considérait pas la chose comme grave. MM. de Lamartine et Ledru-Rollin, qui avaient donné leurs instructions à Sobrier, ne concevaient non plus aucune inquiétude. Il n’y avait pas lieu, en effet, de s’alarmer : on était loin déjà du 17 mars ; l’impulsion révolutionnaire était sensiblement ralentie ; on ne sentait plus ni direction, ni concert dans les agitations populaires. À mesure que l’heure approchait, les meneurs, troublés ou gagnés, changeaient de langage. Les véritables chefs du parti révolutionnaire, ou bien se prononçaient contre la manifestation, ou bien restaient indécis. Dans son journal le Représentant du peuple, M. Proudhon tançait rudement les fades humanitaires, les clubistes sans cervelle, qui projetaient une manifestation. M. Barbès la désapprouvait, y soupçonnant la main de Blanqui, et faisait jurer à Huber que, — du moins, elle se ferait sans armes. M. Cabet avait décidé que son club n’y paraîtrait pas. À la réunion qui eut lieu chez M. Louis Blanc, et où se trouvaient MM. Greppo, Detours, Thoré, on reconnut qu’une manifestation, en tête de laquelle on verrait figurer des brouillons tels que Sobrier, Laviron, Flotte, des personnages énigmatiques tels que Bonne, Quentin, Degré, était extrêmement dangereuse : on convint, en conséquence, qu’il fallait s’efforcer d’en dissuader le peuple.

M. Blanqui lui-même, qui n’augurait pas favorablement d’une tentative si mal combinée, combattait dans son club les excitations de plusieurs orateurs qui parlaient d’aller nettoyer les écuries d’Augias, et il promettait à M. de Lamartine de dissoudre la manifestation s’il ne parvenait pas à la contenir.

Quant à M. Raspail, tout en cédant aux passionnés de son club, qui avaient exigé qu’il rédigeât une pétition pour la Pologne, il avait bien établi qu’il fallait se borner à produire une impression morale, et à s’assurer du droit révolutionnaire d’apporter les pétitions à la barre de l’Assemblée. Enfin, dans un dernier conciliabule tenu le 15, à une heure du matin, au boulevard Bonne-Nouvelle, entre les plus déterminés clubistes et sectionnaires, il avait été arrêté, après une discussion très-vive, qu’il fallait empêcher la manifestation, parce qu’elle était conduite par Huber, dans un but hostile à M. Ledru-Rollin, sous la direction occulte de M. Marrast et des modérés de l’Assemblée.

Parmi les ouvriers, le plus grand nombre étaient d’une bonne foi parfaite dans l’expression de leurs sympathies pour la Pologne et ne songeaient aucunement à renverser le gouvernement, encore moins à chasser l’Assemblée. Ce fut par les cris de : Vive la Pologne ! vive la République ! que les corporations, les clubs et les délégués du Luxembourg se saluèrent en arrivant, le 15 mai, à dix heures du malin, sur la place de la Bastille. Ils se rangèrent dans le plus grand ordre et se mirent lentement en marche par les boulevards. Huber et Sobrier conduisaient la colonne, où l’on voyait flotter, entre les soixante-dix bannières des ateliers nationaux, les drapeaux des nations étrangères ornés de rubans, de fleurs et de feuillages. Une foule de curieux affluaient dans les contre-allées et se montraient l’un à l’autre l’aigle de la Pologne, la harpe de l’Irlande, les trois couleurs italiennes ; beaucoup de gardes nationaux des provinces, venus pour assister à une fête que l’Assemblée devait donner le 13, et qu’on avait ajournée dans la crainte qu’elle ne fournît une occasion à l’émeute[12], s’étaient joints au cortège, bannières déployées. L’on n’entendait que de joyeux propos. « Nous allons faire une visite à nos commis, » disaient les uns ; « Ce soir nous partons pour la Pologne, » disaient les autres. Un soleil radieux éclairait la procession populaire, ondoyante comme un long serpent auquel venaient, de distance en distance, s’ajouter de nouveaux anneaux. M. Raspail, disposé à voir partout la main de la police, était resté, lui et son club, tout à l’extrémité du cortège, afin de ne prendre part que le moins possible à ce qui s’allait passer. Mais, bientôt, comme la tête de la colonne approchait de la Madeleine, des émissaires d’Huber et de Sobrier accourent lui dire que le désordre se met dans les rangs ; que la pétition que portait Huber est égarée ; qu’on demande la sienne ; que lui seul, enfin, peut rétablir le calme et le silence qui conviennent, en une telle circonstance, à la dignité du peuple.

M. Raspail se laisse persuader. Arrivé sur la place de la Madeleine, il ne reconnaît plus la manifestation telle qu’il l’avait vue à la Bastille. De nouvelles bandes sont survenues ; des hommes, qu’il ne connaît pas, montés sur des bornes et sur des bancs, haranguent le peuple et l’excitent ; les rangs sont brisés ; il aperçoit des visages suspects ; il entend avec surprise les cris de : Vive Louis Blanc ! Vive l’organisation du travail ! se mêler aux cris de : Vive la Pologne ! Tout à coup on voit paraître le général Courtais ; on entoure son cheval, on le salue du cri de : Vive le général du peuple ! Le vieux général, qui a la folie de la popularité, salue à son tour, sourit, parle à la foule ; il promet qu’une députation de délégués sera admise à l’Assemblée pour y présenter la pétition et que la colonne populaire défilera devant le péristyle du palais ; puis il retourne vers le pont de la Concorde. Chacun affirme qu’il va donner l’ordre à la troupe de ne pas s’opposer au passage du peuple, et l’on voit, en effet, presque aussitôt, un mouvement de la garde mobile qui met la baïonnette dans le fourreau.

Néanmoins, la multitude hésite à s’approcher du pont ; elle semble avoir le sentiment confus que, si elle le traverse, elle sera entraînée au delà de ce qu’elle a entendu faire ; on dirait qu’elle comprend que franchir cette dernière limite, ce sera, en quelque sorte, insulter à l’Assemblée nationale. Mais à ce moment décisif une voix stridente crie : En avant ! c’est Blanqui qui commande. En voyant la manifestation si nombreuse et les apprêts de la défense si peu redoutables, il a pris confiance dans le succès. Son instinct révolutionnaire l’emporte ; son club le suit avec entraînement, l’ébranlement est donné, la foule passe le pont, se répand sur les quais ; une partie escalade les grilles du péristyle sous les yeux de la garde mobile qui rit de ce tumulte ; l’autre se pousse, par la rue de Bourgogne, vers la place sur laquelle donne l’entrée principale du palais : la représentation nationale est à la merci du caprice populaire.

La séance s’était ouverte à l’heure accoutumée ; rien n’indiquait dans l’aspect de la salle qu’on s’attendît à quelque événement. Les tribunes étaient garnies de femmes élégantes et de curieux auxquels la pensée d’un danger quelconque n’était pas venue.

Par une coïncidence singulière, cette séance, qui allait devenir si orageuse, s’ouvre par une protestation contre le bruit des affaires publiques[13]. Béranger, le chansonnier philosophe, en adressant, pour la seconde fois, sa démission à l’Assemblée, la supplie de le rendre à l’obscurité de la vie privée. Après la lecture de cette lettre et l’acceptation de cette démission, on entend les interpellations de M. d’Aragon sur les affaires d’Italie.

M. Bastide, mis en demeure de se prononcer sur la conduite que le gouvernement veut tenir, répond avec embarras ; il pose bien en principe que la France, par sa position géographique et son génie national, doit être à la tête d’une fédération de peuples libres ; il affirme que c’est là son avenir et celui de l’Europe ; il fait bien la déclaration obligée que les traités de 1815 n’existent plus ; il ajoute même que la carte de l’Europe, telle que ces traités odieux l’ont faite, est aujourd’hui une lettre morte ; mais il se hâte de conclure que ce n’est pas à la France seule qu’il appartient de la refaire ; il fait entrevoir dans un avenir indéfini un congrès européen ; il insiste surtout très-particulièrement sur la force que la République doit puiser dans sa modération et dans sa sagesse.

Une pareille réponse ressemble beaucoup à une défaite. M. d’Aragon le comprend ainsi, car il remonte à la tribune pour mieux préciser sa question et demande très-explicitement : « Si le gouvernement emploie les moyens nécessaires pour obtenir des concessions de l’Autriche, et s’il est suffisamment préparé dans le cas où l’Italie demanderait une intervention. » Comme ces mots étaient prononcés, M. de Lamartine prenait place à son banc. Il venait de parler à voix basse au président, l’avait instruit de ce qui se passait au dehors, en l’engageant à prendre au plus vite des mesures pour prévenir un désordre populaire. Ce n’était pas le moment de traiter à fond une question diplomatique ; aussi, M. de Lamartine, ajournant à une séance prochaine les explications, céde-t-il la tribune à M. Wolowski pour les interpellations annoncées sur les affaires de la Pologne.

Déjà des bruits alarmants circulent ; on dit qu’une grande masse de peuple remplit la place de la Concorde ; qu’elle s’avance ; qu’elle semble vouloir se porter vers la Chambre ; une certaine agitation se peint sur les physionomies ; l’orateur lui-même n’en est pas exempt ; il voit qu’il n’est guère écouté, et, tout en prononçant quelques banalités sur le dévouement de l’Assemblée à la cause polonaise, il prête l’oreille, il entend au loin des clameurs… Voulant cependant faire bonne contenance et rappeler à lui l’attention, M. Wolowski enfle sa voix, multiplie ses gestes : « Non, la Pologne n’était pas morte ! s’écrie-t-il avec force… elle sommeillait seulement… » Au même instant, et comme pour lui répondre, un cri retentissant de : « Vive la Pologne ! » s’élève dans l’air. L’orateur se tait ; chacun garde le silence ; tous les yeux se portent vers le questeur Degousée qui entre précipitamment et s’élance à la tribune : « L’enceinte de l’Assemblée, dit-il d’une voix entrecoupée par l’émotion, va être envahie ; l’émeute est aux portes. Le commandant en chef de la garde nationale, contrairement aux ordres des questeurs, a fait mettre à la garde mobile la baïonnette dans le fourreau. » Une stupeur profonde accueille cette nouvelle, mais on n’a pas le temps d’en demander l’explication. À la rumeur confuse de la masse populaire répandue dans les cours, succède le bruit distinct des pas et des voix dans les escaliers, dans les corridors ; les portes des tribunes hautes s’ouvrent avec fracas ; on voit apparaître les bannières du peuple. « En place ! » crient les huissiers. Par un mouvement spontané, les représentants qui s’étaient levés se rasseoient ; ils restent silencieux, immobiles ; leur attitude est pleine de dignité.

Les premiers dans la masse populaire qui, du haut des tribunes envahies, voient ce spectacle nouveau pour eux, sont saisis d’étonnement et comme intimidés ; ils baissent la voix, se rangent avec précaution dans les tribunes, en s’excusant auprès des personnes qui les occupent[14] ; ils disent qu’ils n’ont aucune intention mauvaise, et ils semblent, en effet, disposés à jouir du spectacle nouveau pour eux d’une discussion parlementaire, plutôt qu’à chasser les représentants. Mais le flot qui monte derrière eux les presse ; la foule déborde ; les tribunes s’encombrent et semblent fléchir sous le poids ; on se dispute les places, on s’étouffe ; les femmes poussent des cris d’effroi ; plusieurs hommes en blouse, autant pour dégager un peu les tribunes que pour voir de plus près les choses, se laissent glisser le long des murs en s’accrochant aux corniches, et, descendant par les petits escaliers qui divisent l’amphithéâtre, ils se mêlent aux représentants, s’asseoient aux places vides, sans se douter qu’ils commettent une énormité ; puis ils entament des conversations avec leurs voisins. De leur côté, les représentants, voyant ces hommes sans armes, ces physionomies plus curieuses que menaçantes, se rassurent un peu ; ils regardent ce désordre avec surprise, mais sans trop d’indignation ; ils semblent se prêter à l’originalité d’une scène qui n’a rien de très-alarmant et va, sans doute, tout à l’heure finir d’elle-même. Le président, qui s’était couvert, se découvre pour indiquer que la séance n’est pas interrompue. Les femmes et les curieux se rasseoient dans les tribunes ; tout le monde se tranquillise, mais cette espèce de trêve ne dure pas. De nouveaux flots populaires entrent incessamment dans la salle et l’on commence à entendre des propos inquiétants. La multitude venue par la rue de Bourgogne, trouvant la grille fermée, l’avait assiégée avec une certaine violence. Le général Courtais, qui se flattait toujours de tout apaiser par sa seule présence, va pour la haranguer ; il dit qu’il brisera son épée plutôt que de jamais la tirer contre le peuple ; il prie qu’on se tienne tranquille ; il annonce que le président de l’Assemblée ayant consenti à recevoir la pétition des mains de vingt-cinq délégués, il va leur faire ouvrir les grilles. Mais cette harangue ne produit pas l’effet qu’il en attendait ; l’irritation était grande sur ce point. Des orateurs en habits, des femmes d’une mise recherchée et qui n’étaient pas du peuple, excitaient par leurs discours à la révolte. Le tumulte avait pris là le caractère d’une sédition. À peine la grille est-elle entr’ouverte que la foule se précipite, force le passage, renverse le général Courtais qui, monté sur l’entablement, essayait encore de la contenir, et se répand dans les cours. Le petit nombre de gardes nationaux qui s’y trouvent courent aux armes ; on amène des chevaux aux officiers d’ordonnance ; on va et vient effaré ; tout le monde crie à la fois ; personne ne donne d’ordre.

Cependant, les premiers qui ont forcé la grille, se poussant au hasard par les vestibules, sont entrés dans une salle sans issue. Là, ils commencent à briser les glaces, à fracasser les meubles. Le commandant du palais, M. Châteaurenaud, se présente à la porte et demande, de la part du président, les vingt-cinq délégués porteurs de la pétition. Plusieurs représentants, reconnaissant M. Raspail, que le flot populaire a poussé là, l’invitent à entrer dans l’Assemblée. Au même instant, M. de Lamartine, qui était allé avec M. Ledru-Rollin au haut du péristyle pour haranguer la foule, voyant de ce côté ses efforts complètement infructueux, revenait vers la porte de la salle dite des Pas perdus, afin de tenter, puisqu’il n’avait pu empêcher l’invasion du palais, de l’arrêter du moins avant qu’elle eût violé l’enceinte de la représentation nationale. Aussitôt entré dans la salle des Pas perdus, il est entouré par un groupe de clubistes. Le représentant Albert est avec eux. « Vous ne passerez pas, leur dit M. de Lamartine, vous n’entrerez pas à l’Assemblée !

— Citoyen Lamartine, lui dit Laviron, nous venons lire une pétition à l’Assemblée en faveur de la Pologne nous voulons un vote immédiat, ou sinon…

— Vous ne passerez pas ! répète M. de Lamartine, avec hauteur.

— De quel droit nous empêcheriez-vous de passer ? s’écrie Laviron ; nous sommes le peuple. Il y a assez longtemps que vous nous faites de belles phrases ; il faut autre chose au peuple que des phrases ; il veut aller lui-même à l’Assemblée nationale lui signifier ses volontés. »

Les bras croisés sur sa poitrine, M. de Lamartine écoutait ces propos d’un air grave et profondément triste. Son attitude pleine de noblesse, l’accent de sa voix faite pour le commandement, imposent à ces hommes égarés par la passion, mais bien intentionnés dans leur folie.

« Citoyen Lamartine, reprend Laviron, mais cette fois avec un ton de déférence très-marqué, nous vous admirons tous comme poëte ; mais vous n’avez pas notre confiance comme homme d’État. Par vos hésitations, par vos moyens dilatoires, vous perdez la Pologne. »

Pendant ce colloque, un certain nombre de personnes s’étant approchées. « Malheureux ! s’écrie une voix partie de la foule, et qui s’adressait aux clubistes, que faites-vous ? Vous faites reculer la liberté de plus d’un siècle ! »

N’espérant plus rien gagner sur des hommes visiblement hors de sens, M. de Lamartine va reprendre sa place dans l’enceinte de l’Assemblée. La chaleur était devenue suffocante ; un soleil ardent frappait sur les vitres ; la poussière des tapis, soulevée par les pas de la multitude, l’odeur des foules, y faisaient une atmosphère insupportable. La rumeur allait toujours croissant ; la confusion était inouïe ; il devenait impossible de discerner une volonté dans tout ce tumulte, de deviner une intention dans tout ce désordre.

MM. Ledru-Rollin, Clément Thomas, Barbès, tous trois ensemble à la tribune, essayent vainement de se faire écouter. M. Louis Blanc y paraît à son tour, sans plus de résultat. Enfin, M. Buchez, voyant l’inutilité de tant d’efforts, s’adresse à M. Raspail, qui se tient au pied de la tribune, sa pétition à la main : « Venez à notre aide, lui dit-il, lisez la pétition, et faites ensuite retirer cette foule. » M. Raspail obéit. Le président agite sa sonnette, mais le bruit redouble. « Qui donc écouterez-vous, s’écrie M. Antony Thouret, si vous n’écoutez pas Raspail ? » À ce nom, plusieurs représentants se lèvent et protestent du geste avec énergie. « Vous n’êtes pas représentant, s’écrient-ils ; vous n’avez pas la parole ; vous violez l’Assemblée nationale !… »

M. Louis Blanc, debout au bureau, pensant que le moment est favorable, s’adresse de nouveau au peuple pour le conjurer de faire silence afin que le droit de pétition, dit-il, soit consacré et pour qu’on ne puisse pas dire qu’en entrant dans cette enceinte, le peuple, par ses cris, a violé sa propre souveraineté.

Cependant M. Raspail a commencé la lecture de la pétition, mais au milieu d’une rumeur telle que ni les membres du bureau, ni aucune des personnes les plus voisines ne sauraient entendre une seule de ses paroles. M. Raspail lit, d’ailleurs, sans accentuation, sans geste, à la manière dont on débite d’ordinaire le procès-verbal ; avec une monotonie et une lenteur calculées pour gagner du temps, pour calmer, engourdir cette foule qui lui semble, comme il l’a dit plus tard, attaquée du tournis[15].

À plusieurs reprises, on entend au-dessus des clameurs confuses les cris de : « Vive la Pologne ! Vive l’organisation du travail ! » De nouvelles masses ne cessent d’affluer du dehors ; il n’y a pas moins de deux mille personnes étrangères dans la salle. Des hommes de tumulte, Laviron, Borme, Flotte, Quentin, Seigneuret, Houneau, Villain, Degré, en uniforme de sapeur-pompier, Dumoulin, ont envahi le bureau ; ils sont armés ; ils entourent le fauteuil du président ; ils se disputent la place très-exiguë, se poussent sur les degrés de la tribune, se collètent, s’apostrophent, se culbutent : c’est un spectacle des halles.

Barbès, qui n’a pas quitté la tribune, supplie le peuple de se retirer ; on lui répond par le cri de : « Vive Barbès ! » mais personne ne songe à lui obéir. Tout à coup, un nom est prononcé qui domine le bruit : « Blanqui ! Où est Blanqui ?… Nous voulons Blanqui ! » Et l’on voit, porté au-dessus de la foule, hissé en quelque sorte à la tribune, un petit homme pâle, sec et grêle. Les regards se fixent sur lui. Son aspect est étrange, sa physionomie impassible ; ses cheveux noirs coupés en brosse, son habit noir boutonné jusqu’au haut, sa cravate et ses gants noirs lui donnent un air lugubre. À sa vue, le silence s’établit ; la foule tout à l’heure si agitée demeure immobile, dans la crainte de perdre une seule des paroles que va prononcer le mystérieux oracle des séditions.

« Le peuple, dit Blanqui, en élevant sa voix dure et pénétrante, exige que l’Assemblée nationale décrète, sans désemparer, que la France ne mettra l’épée au fourreau que lorsque l’ancienne Pologne tout entière, la Pologne de 1792 sera reconstituée. » Puis, après avoir brièvement développé cette pensée et promis que le peuple irait en masse à la frontière sur un signe de l’Assemblée, il demande, au nom de ce peuple dévoué, justice pour les massacres de Rouen ; il insiste pour qu’on s’occupe immédiatement de rétablir le travail ; il parle des causes sociales de la misère, des hommes systématiquement écartés du gouvernement.

Ici, plusieurs voix l’interrompent : « Il ne s’agit pas de cela ! s’écrie Sobrier ; la Pologne ! la Pologne ! parle de la Pologne !… »

Blanqui se voyant favorablement écouté et comme maître de cette multitude frémissante, avait eu la pensée, sans doute, de substituer à la question polonaise une question où le peuple fût plus directement intéressé, et de faire sortir une révolution de ce désordre sans caractère, mais il comprit aussitôt qu’il se trompait ; il reprit, avec le tact que lui donnait sa longue habitude de l’émeute, la seule pensée qui passionnât en ce moment le peuple ; il répéta l’injonction à l’Assemblée de déclarer immédiatement la guerre à l’Europe pour la délivrance de la Pologne.

Pendant qu’il parlait encore, M. Louis Blanc, averti qu’une foule considérable rassemblée dans la cour l’appelle à grands cris, demande au président l’autorisation d’aller haranguer le peuple afin de prévenir, s’il se peut, une invasion nouvelle. M. Buchez, sans l’y autoriser, comme président, l’y engage comme citoyen[16]. M. Louis Blanc sort et va rejoindre M. Albert et M. Barbès qui, debout sur l’entablement d’une fenêtre, reçoivent une espèce d’ovation populaire. On remet à M. Louis Blanc un drapeau polonais ; il se place entre ses deux amis, commence un discours, où, pour apaiser l’effervescence, il parle longuement de la souveraineté populaire, de la nécessité d’assurer en ce jour le triomphe de la cause du peuple ; mais en même temps il insiste pour qu’on laisse à l’Assemblée le loisir de délibérer et pour qu’on attende avec calme le résultat de ses délibérations[17]. Les cris de : Vive Louis Blanc ! Vive la République démocratique et sociale ! lui répondent.

Un groupe qui s’est formé derrière lui, le saisit, l’enlève malgré sa résistance et le ramène dans l’enceinte de l’Assemblée, dont on lui fait faire le tour, porté en triomphe. Mais quel triomphe, hélas ! et combien celui qui en est l’objet paraît le subir avec confusion ! Le visage de M. Louis Blanc est d’une pâleur livide ; de grosses gouttes de sueur coulent le long de ses joues ; ses lèvres remuent comme pour parler, mais sa voix éteinte n’articule aucun son ; il fait un geste pour indiquer qu’il voudrait écrire et va tomber enfin, brisé d’émotion, sur un banc où il demeure durant quelques minutes privé de connaissance.

Pendant cette ovation si pénible, des scènes inouïes se passaient au bureau. Immédiatement après le discours de Blanqui, M. Ledru-Rollin avait proposé que l’Assemblée se déclarât en permanence, et que le peuple se retirât sous le péristyle. M. Raspail, toujours au bas de la tribune, appuie cette motion, à laquelle Flotte et quelques autres ne répondent que par des rires moqueurs ; le mot de trahison est prononcé : « C’est comme au 16 avril » s’écrie-t-on. Mais Raspail persiste à soutenir M. Ledru-Rollin et déclare, en élevant la voix, qu’il ne reconnaît plus comme républicain quiconque ne se retire pas à l’instant même. Le président est serré de près par les factieux. Debout derrière son fauteuil, Laviron, qui porte l’uniforme de capitaine d’artillerie, communique du geste avec un groupe d’hommes armés, qui épient le moindre de ses mouvements. L’exaltation de ces hommes est au comble ; ils ne savent plus ni ce qu’ils veulent, ni ce qu’ils disent. Le moindre incident, une arme déchargée par hasard, peut en ce moment amener d’affreuses catastrophes. Barbès lui-même ne se connaît plus ; la vue de Blanqui lui ôte tout son sang-froid ; il veut tenter un effort suprême pour arracher à Blanqui sa popularité usurpée. Il monte à la tribune, et d’une voix qui, malgré son trouble intérieur, reste calme et empreinte d’un certain caractère de solennité, avec l’accent et le geste d’un homme qui se voue au martyre pour sauver sa cause, il demande à l’Assemblée d’accéder au vœu du peuple ; il la somme en quelque sorte de voter le départ immédiat d’une armée pour la Pologne ; et s’apercevant sans doute que ces motions ne produisent plus aucun effet sur les énergumènes qui l’entourent, il recourt à un moyen extrême et qu’il juge infaillible : il demande un impôt d’un milliard sur les riches.

Mais à ce moment un mouvement extraordinaire se fait dans la foule ; Barbès s’interrompt ; il questionne. On dit qu’on entend battre le rappel. « Le rappel ! s’écrie Barbès ; pourquoi le rappel ? On nous trahit ! à bas les traîtres ! Hors la loi celui qui fait battre le rappel ! » À ces mots, on se précipite vers le président, qui, en effet, depuis quelques instants, a trouvé moyen, quoique entouré par les séditieux, de signer et de remettre à un officier d’état-major l’ordre adressé au général Courtais et aux officiers des légions de faire battre le rappel ; on le saisit au collet ; des sabres nus se lèvent sur sa tête ; on exige qu’il révoque l'ordre qu’il a donné. Le président se débat, résiste. Sur ces entrefaites, M. Degousée, qui vient du dehors, se glisse jusqu’à lui, et lui parlant à voix basse : « La garde nationale est réunie, lui dit-il ; avant un quart d’heure elle sera ici ; un peu de ruse pour gagner du temps, et l’Assemblée est sauvée. » M. Buchez alors feint de céder aux séditieux ; il signe sur des feuilles volantes, sans timbre et sans date, l’ordre de ne pas faire battre le rappel, certain, d’après ce qu’affirme M. Degousée, qu’il ne sera pas obéi, qu’on devinera la violence qui lui est faite. Les clubistes Flotte, Quentin, Laviron, s’emparent de ces feuilles. Un moment de calme succède au tumulte.

Les représentants sont toujours à leurs places ; quelques minutes s’écoulent. Barbès a quitté la tribune ; elle est assaillie, escaladée incessamment par des hommes qui semblent en proie au délire, et qui, le visage ruisselant de sueur, la lèvre écumante, le poing levé et se menaçant l’un l’autre, poussent des cris confus et font tous à la fois les motions les plus insensées. Tout à coup on voit apparaître sur le bureau un drapeau noir surmonté d’un bonnet rouge et d’une épée nue.

À la vue de ces emblèmes sinistres, M. Buchez, apercevant non loin de lui Huber, qui revient d’un long évanouissement : « Au nom du ciel, tirez-nous de là, lui dit-il, ce sont des scènes de Bicêtre. » Alors Huber, dont les intentions et les consignes sont depuis longtemps outre-passées, monte à la tribune et s’écrie d’une voix tonnante : « Citoyens, puisqu’on ne veut pas prendre de décision, eh bien ! moi, au nom du peuple français, trompé par ses représentants, je déclare que l’Assemblée est dissoute. » Aussitôt il prend des mains d’un de ses affidés une large pancarte qu’il élève au haut de la hampe du drapeau de son club et sur laquelle on lit, tracées en gros caractères, les paroles qu’il vient de prononcer :

« Au nom du peuple, l’Assemblée nationale est dissoute. »

L’horloge marquait en ce moment trois heures et demie.

Dans le même temps, M. Buchez, insulté, menacé par les factieux, est renversé de son fauteuil. Des amis l’entourent, lui font un rempart de leurs corps et parviennent à le faire sortir de la salle. Le plus grand nombre des représentants suit cet exemple. Quelques-uns, qui croyaient au succès possible de l’insurrection, vont à tout hasard sur les quais du côté de l’Hôtel de Ville ; les autres rejoignent à l’hôtel de la Présidence MM. Senard et de Lamartine. M. Louis Blanc est poussé par la foule vers l’esplanade des Invalides. M. Raspail, qui, pendant les scènes que je viens de décrire, a quitté la salle, s’est évanoui sur le gazon du jardin, où il est encore. M. Sobrier est porté en triomphe par des ouvriers. Huber va sur le péristyle annoncer que l’Assemblée est dissoute et il disparaît.

MM. Barbès et Albert ont pris le chemin de l’Hôtel de Ville ; la salle est abandonnée à quelques factieux. Se croyant vainqueurs, ils écrivent à la hâte des listes de noms pour un gouvernement provisoire. Laviron, qui s’est assis sur le fauteuil du président, propose successivement à l’acceptation du peuple ces noms qui soulèvent des protestations nombreuses[18] ; un bruit de tambours les interrompt. « La garde mobile ! voici la garde mobile ! nous sommes trahis ! » s’écrie-t-on avec effroi. Une panique épouvantable saisit la foule ; on fuit, on se disperse, et quand le commandant Clary, à la tête du deuxième bataillon de la garde mobile, paraît à l’entrée de la salle, il n’aperçoit plus que quelques fuyards qui se précipitent par les issues opposées ; les banquettes sont vides. Il est alors près de cinq heures.

À peine la salle est-elle évacuée que beaucoup de représentants, qui ne s’étaient pas éloignés, y rentrent. Le ministre des finances monte à la tribune et prononce avec solennité ces paroles : « Au nom de l’Assemblée nationale qui n’est pas dissoute ; au nom du peuple français qu’une minorité infime et infâme ne déshonorera pas, l’Assemblée nationale reprend ses travaux. » Un immense applaudissement lui répond ; la séance est reprise aux cris de : Vive la République !

Le général Courtais, en grand uniforme, se montre à l’entrée de la salle ; le désordre de ses pensées est visible sur son front et dans toute sa personne. Depuis l’envahissement de l’Assemblée, ne sachant que vouloir, que devenir, haranguant le peuple sans pouvoir se faire entendre, balbutiant à la garde nationale des ordres et des contre-ordres qui ne sont point obéis, il a erré de tous côtés, en proie à un trouble extrême. Il vient en dernier lieu de l’hôtel de la Présidence, où il est allé demander avis à Lamartine ; et bien que celui-ci lui ait conseillé de se mettre à la tête des troupes, il continue d’aller et de venir au hasard sans se résoudre à rien et finit par rentrer machinalement dans l’Assemblée. Voyant quelle a repris sa séance, il donne machinalement encore aux gardes nationaux de la 2e légion, qui ont suivi de près la garde mobile, l’ordre de se retirer ; mais des cris violents éclatent : « À bas Courtais ! il nous a trahis ! À bas le traître ! » On se jette sur lui ; on lui arrache son épée, ses épaulettes ; on lui fait subir mille outrages. Heureusement, plusieurs représentants s’interposent ; MM. de Fitz-James, Flocon, Vieillard le tirent des mains de ces furieux et le font entrer dans la salle de la Bibliothèque où il reste gardé à vue.

Dans le même temps, M. Clément Thomas, colonel de la 2e légion, annonce, aux applaudissements de toute l’Assemblée, qu’il vient d’être investi par la commission exécutive du commandement général de la garde nationale de Paris. Sur l’invitation du président, les gardes nationaux en uniforme qui sont répandus pêle-mêle dans l’hémicycle, et qui occupent une partie des places des représentants, se rangent en cordon autour de la salle ; plus de deux cents représentants reprennent leurs sièges. On va commencer à délibérer quand tous les yeux se tournent vers la porte d’entrée : c’est M. de Lamartine qui paraît suivi de M. Ledru-Rollin ; il se dirige vers la tribune, le silence s’établit. M. de Lamartine demande à l’Assemblée de voter les remercîments de la France à la garde nationale ; il flétrit, mais avec beaucoup de ménagements, les scandales qui ont un moment déshonoré l’enceinte de la représentation nationale puis il annonce qu’il va se réunir à ses collègues de la commission exécutive et se rendre avec eux à l’Hôtel de Ville. « Dans un moment pareil, dit-il, la place du gouvernement n’est pas dans le conseil ; elle est à votre tête, gardes nationaux ; dans la rue, sur le champ même du combat ; à cette heure, la plus belle tribune du monde, c’est la selle d’un cheval ! »

Après ces mots couverts d’applaudissements, les tambours battent la marche. On amène un cheval à M. de Lamartine, un autre à M. Ledru-Rollin ; quelques représentants et un grand nombre de gardes nationaux les suivent. Le régiment de dragons, caserné sur le quai d’Orsay et commandé par le colonel de Goyon, prend la tête du cortège aux cris frénétiques de : Vive l’Assemblée nationale ! il emmène six pièces de canon. On s’avance rapidement et sans obstacle jusqu’à la hauteur de la place Saint-Michel. Là, on se voit arrêté par une masse compacte de peuple, au milieu de laquelle un détachement de Montagnards et de gardes Républicains se dispose à la résistance. On entend dire dans cette foule que l’Hôtel de Ville, occupé par le nouveau gouvernement, est formidablement gardé. On voit aux fenêtres des maisons des hommes armés de carabines qui n’attendent qu’un signal pour faire feu ; mais le colonel de Goyon commande un mouvement de division qui montre les canons à la foule. À cette vue les Montagnards se tirent et reprennent le chemin de la préfecture de police. MM. de Lamartine et Ledru-Rollin, un moment séparés, se remettent en marche vers la place de Grève.

Voici cependant ce qui s’était passé.

Le maire de Paris avait été averti, le 14, par un agent de sa police particulière, qu’une manifestation, armée en partie, se porterait le lendemain sur l’Assemblée d’abord, puis, selon toute apparence, à l’Hôtel de Ville. Mais depuis le 24 février, ces sortes d’avertissements étaient si fréquents, et le plus souvent si mal fondés, qu’on avait fini par n’en plus tenir compte. M. Marrast, pensant, d’ailleurs, que si une manifestation avait lieu en effet, M. Barbès, M. Sobrier et d’autres qui lui étaient connus sauraient la contenir, ne s’en alarma pas et ne jugea pas à propos d’augmenter les forces dont il disposait.

Elles consistaient en une garnison de deux mille sept cents hommes, choisis avec soin, très-animés contre les Montagnards de Caussidière, et sur lesquels on croyait pouvoir compter absolument. Quelques compagnies de gardes mobiles étaient constamment de service à l’Hôtel de Ville. On avait huit cents fusils de réserve et des munitions en abondance. Le commandant de l’Hôtel de Ville, M. Rey, inspirait bien quelque défiance à cause de ses liaisons intimes avec des hommes exaltés ; mais M. Marrast croyait l’avoir gagné, en faisant régulariser et porter sur les cadres de l’armée son grade révolutionnaire de colonel.

On ne prit donc à l’Hôtel de Ville aucune mesure de sûreté particulière. Dans la matinée du 15, tout s’y passa aussi tranquillement que d’habitude. M. Marrast y arriva comme à l’ordinaire, entre une et deux heures, et s’installa dans son cabinet sans donner un seul ordre. Presque au même moment une foule considérable, sans armes, mais bannières déployées, s’avançait par le quai et débouchait sur la place qu’occupaient plusieurs détachements des 7e, 8e et 9e légions, commandées par le colonel Yautier. ques clubistes entrent en pourparlers avec les gardes nationaux ; ils affirment qu’un nouveau gouvernement est proclamé ; que l’Assemblée est dissoute ; que quatre-vingt mille prolétaires marchent sur l’Hôtel de Ville ; que la garde mobile est avec eux. Soit qu’on ne pût croire à une telle audace de mensonge, soit que la vue des uniformes des gardes nationaux qui se trouvent parmi les insurgés donne le change, soit surtout que le souvenir du 24 février trouble les esprits, les quatre à cinq mille hommes qui occupent la place se dispersent.

Le colonel les laisse faire ; il n’avait pas d’ordre écrit ; et, comme il l’a dit plus tard, il se rappelait l’affaire de Bailly au champ de Mars, « qui avait payé de sa tête, deux ans plus tard, l’ordre de faire tirer sur le peuple[19]. » Voyant cela, la garde républicaine, postée derrière la grille, n’oppose qu’une molle résistance à l’invasion populaire. Quelques ouvriers escaladent la grille ; on l’ouvre ; la foule se précipite, elle monte le grand escalier, remplit tumultuairement les couloirs, les salles du premier étage ; des centaines de proclamations sont jetées par les fenêtres sur la place.

Sur ces entrefaites, Barbès et Albert, sortis ensemble de l’Assemblée nationale et suivis d’une centaine de personnes environ, arrivent devant le perron de l’Hôtel de Ville.

Barbès est pâle, défait ; il semble exténué, agité des inquiétudes les plus vives. « Vous nous perdez, murmure-t-il en promenant sur son entourage des regards éteints et cherchant vainement dans la foule un visage ami ; vous perdez la République. » Il ne se trompait pas, tout était manqué.

Au sortir de l’Assemblée, tous les chefs, traîtres ou non, s’étaient dispersés. La manifestation avait disparu. Les ouvriers des ateliers nationaux, qui s’y étaient joints au nombre de douze à quatorze mille, ont été emmenés avant même que d’entrer à l’Assemblée, par leurs brigadiers, pour recevoir la paye qui se fait à trois heures[20]. Blanqui, qui le premier a compris que rien de sérieux ne pouvait sortir de tout ce désordre, s’est glissé hors de la salle et s’est réfugié chez un ami. M. Louis Blanc, que nous avons vu poussé vers l’esplanade des Invalides par une foule serrée et violente[21], à laquelle il ne cesse de demander où est Barbès, et qui veut l’entraîner à l’Hôtel de Ville, est rejoint par son frère, qui parvient à grand’peine à le tirer de ce danger, en répétant à la masse populaire que tout est fini, que la journée est manquée, qu’aller maintenant à l’Hôtel de Ville ce serait se perdre. Un cabriolet venant à passer, M. Louis Blanc s’y jette, se fait mener dans le quartier de l’École-de-Médecine, voisin de l’Hôtel de Ville, où il attend des nouvelles de Barbès et d’Albert ; il revient ensuite chez lui, rue Taitbout, et comme on lui dit que l’Assemblée est rentrée en séance, il s’achemine vers le palais législatif pour y reprendre son siége.

La même chose à peu près était arrivée à M. Raspail. Nous l’avons laissé évanoui dans le jardin du palais. Lorsqu’il revint à lui, la salle des séances était déjà occupée par la troupe. Il sortit par la rue de Lille et se vit presque aussitôt entouré de personnes qui lui parurent suspectes. Un fiacre était là : il y monta après avoir fait dire à son club, qui n’était pas entré dans l’Assemblée et qui l’attendait en bon ordre sur le quai, qu’on eût à se séparer au plus vite.

Voyant que le fiacre, au lieu de le conduire à sa demeure, comme il l’avait dit, prenait la direction de l’Hôtel de Ville, et se défiant d’une personne inconnue qui était assise à côté du cocher, Raspail saute à bas de la voiture, s’échappe et court chez son fils, rue des Francs-Bourgeois, où deux heures après un commissaire de police vient l’arrêter. M. Pierre Leroux s’était également soustrait aux imprudentes ovations d’un groupe populaire. M. Laviron s’était rendu à la préfecture de police ; Quentin, au Luxembourg, où M. Arago le fit arrêter. M. Sobrier, qui s’était chargé d’aller au ministère de l’intérieur avec une poignée de factieux, pour y prendre les sceaux et faire jouer le télégraphe, fut reconnu, comme il en revenait, par le représentant Rondeau, dans le café d’Orsay, au moment où il y annonçait le triomphe de l’insurrection, et remis à la garde du colonel de Goyon.

Caussidière, sur qui Barbès comptait comme sur lui-même, restait enfermé à la préfecture de police et ne donnait pas signe de vie. Enfin, M. Ledru-Rollin, que son entourage compromettait malgré lui au 15 mai, comme il l’avait compromis au 16 avril, après s’être barricadé dans un bureau de la questure, où il se défendit longtemps contre les factieux qui l’avaient proclamé membre du nouveau gouvernement et qui voulaient l’emmener avec eux à l’Hôtel de Ville, s’était rangé de la manière que nous avons vu à la suite de M. de Lamartine.

Quant à Huber, comme il prenait tranquillement le chemin de sa demeure, des gardes nationaux l’avaient arrêté et conduit à la mairie du quatrième arrondissement, où, après quelques paroles échangées entre lui et le maire, il fut immédiatement relâché.

Ainsi, pour un motif ou pour un autre, par l’effet du hasard ou par suite d’une inspiration prudente, il arrive qu’aucun des hommes en qui Barbès a dû se fier ne partage son sort. Sur le perron de l’Hôtel de Ville, il est reçu par un secrétaire de M. Marrast, qui l’invite très-poliment à monter l’escalier de droite et lui indique une porte sur le palier du premier étage.

C’est là que, dans une salle pleine de cris et de tumulte, sur une table où l’on se bouscule, des orateurs inconnus, des hommes de mine équivoque parlent en faveur de la Pologne et proclament, pour un gouvernement provisoire, des noms acclamés ou repoussés par l’auditoire. Dès que l’on aperçoit Barbès, on l’entoure, on le hisse sur la table. Albert demande que l’on aille chercher Louis Blanc ; un peu de silence se fait. « Citoyens, dit Barbès, l’Assemblée réactionnaire est dissoute comme au 24 février ; un nouveau gouvernement est constitué pour sauver la République, parce qu’un seul jour sans gouvernement serait le chaos[22]. » Il déclare que ce gouvernement se compose de MM. Albert, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Huber, Thoré, Raspail, Cabet et Pierre Leroux ; puis il rédige, au milieu des cris et des vociférations, une proclamation au peuple et dicte des décrets, dont on fait à la hâte, sur des feuilles volantes, des centaines de copies, que l’on jette par les fenêtres sur la place.

Le premier de ces décrets prononce la dissolution de l’Assemblée ; le deuxième met hors la loi tout citoyen qui portera l’uniforme de la garde nationale ; un troisième prescrit aux gouvernements russe et allemand de reconstituer la Pologne, sous peine de guerre avec la France.

Comme on est occupé à rédiger le quatrième, on entend battre la charge ; les cris de : « Vive l’Assemblée ! à bas les communistes ! » retentissent dans les cours et dans les escaliers. C’est la garde nationale qui charge à la baïonnette. On fuit, on se disperse. Un petit groupe d’hommes, qui se serre autour de Barbès et d’Albert, recule de salle en salle jusqu’à une dernière pièce, d’où la retraite n’est plus possible. Un officier de la garde nationale, paraît :

« Que nous voulez-vous ? » lui dit Barbès, en se levant. « Que faites-vous là ? » dit à son tour l’officier.

— « Je suis membre du nouveau gouvernement provisoire, » reprend Barbès avec calme.

« Eh bien ! moi, au nom de l’ancien, je vous arrête. » Sur un signe de l’officier, les gardes nationaux entrés à sa suite s’emparent de Barbès et d’Albert, et les conduisent à M. Edmond Adam, qui les fait garder à vue dans une salle voisine. On commence immédiatement des perquisitions ; beaucoup de personnes sont arrêtées, le plus grand nombre s’évade ; plusieurs, dans le pêle-mêle général, profitent de ce qu’ils portent l’uniforme de la garde nationale pour passer de l’émeute dans la répression, et simulent un grand zèle. Les mêmes hommes qui ont poussé Barbès à l’Hôtel de Ville, crient : « Mort à Barbés ! » Il règne, depuis une heure, une confusion, un désordre qui favorise ces changements à vue.

Les deux gouvernements, l’un régulier, l’autre révolutionnaire, ont fonctionné simultanément à l’Hôtel de Ville. Les insurgés, qui sont montés par l’escalier du milieu, ont pris à droite, tandis que M. Marrast et son adjoint restaient dans les bureaux situés à gauche. Dans l’espace qui sépare les deux gouvernements se pressent une foule de gens qui, ne connaissant pas les lieux, s’égarent, se trompent ; tel croyant rejoindre Barbès se trouve en présence de Marrast ; tel autre qui venait offrir ses services à la mairie de Paris se voit emporter par le flot au milieu du gouvernement provisoire de l’émeute.

Il ne manquait pas non plus, entre ces anciens conspirateurs, d’amis communs qui allaient de l’un à l’autre porter des paroles de conciliation. Plusieurs fois, M. Marrast lui-même, qui a donné l’ordre au général Foucher de cerner l’Hôtel de Ville, et qui a fait prévenir les colonels des légions, envoie vers M. Barbès son secrétaire Daviau, pour l’avertir qu’il est perdu s’il ne se dérobe au plus vite.

Une heure s’est écoulée de la sorte, lorsqu’on entend rouler sur la place l’artillerie de la garde nationale. Ce sont les généraux Foucher et Bedeau qui arrivent d’un côté, à la tête d’une colonne de troupes, tandis que MM. de Lamartine, Ledru-Rollin et Clément Thomas paraissent de l’autre. La place est occupée, l’Hôtel de Ville cerné. La grille, très-mal défendue par les factieux, est reprise par un bataillon de la 6e légion ; ce bataillon monte le grand escalier au pas de charge ; le gouvernement provisoire est déjà dispersé ; le petit nombre d’insurgés qui reste encore prend la fuite. Cette incroyable mêlée n’a pas duré en tout plus d’une heure.

Depuis le moment où la colonne populaire franchissait le pont de la Concorde et enveloppait le palais législatif, Paris était demeuré livré aux conjectures. Pendant les longues heures qui s’écoulèrent jusqu’à la reprise de la séance, aucune nouvelle certaine n’apprit à la population ni la nature du danger qu’elle courait, ni son étendue. Les bruits les plus faux se propageaient avec une surprenante rapidité et trouvaient créance. Le jardin des Tuileries en était le centre. Au milieu des femmes et des enfants qui jouaient ou se reposaient à l’ombre des marronniers, on voyait passer des hommes en blouse qui proclamaient le nouveau gouvernement établi à l’Hôtel de Ville ; un orateur improvisé expliquait à son auditoire pourquoi la commission exécutive était renversée ; un autre accusait l’Assemblée de tout le mal ; un troisième s’attendrissait en parlant de la Pologne. Des gardes nationaux effarés couraient dans différentes directions le fusil en main, s’écriant que Barbès, maître de l’Hôtel de Ville, venait de décréter deux heures de pillage. On s’abordait sans se connaître, on s’interrogeait, on se donnait des démentis. À sept heures seulement on apprit tout à la fois le triomphe momentané de l’émeute et sa défaite définitive. À la consternation, à la frayeur, succéda aussitôt une violente explosion de colère. Les gardes nationaux parcourent la ville et se répandent en menaces. Dans l’excès de leur zèle, ils voulaient tout arrêter : « À bas les assassins sans armes ! » criaient-ils à l’Hôtel de Ville ; ils se précipitent maintenant sans mandat, sans commissaire de police, dans la maison de Sobrier, qu’ils saccagent ; chez la mère de Blanqui, chez Raspail, chez Cabet ; dans une salle du passage Molière, louée par la Société des droits de l’homme, où ils tirent au hasard des coups de fusil les uns sur les autres[23].

Cette exaspération se communique malheureusement à l’Assemblée. Le danger réel et présent l’a trouvée calme ; l’image du danger évanoui la met hors d’elle-même. Une frayeur vraie chez les uns, feinte chez les autres, se propage de rang en rang ; une panique rétrospective s’empare des imaginations. Et comme dans cette extravagante émeute tout reste obscur et équivoque, tout prête aux exagérations les plus déplorables. Le moment est propice pour les partis hostiles à la République ; ils le saisissent : comprenant qu’il en faut profiter sur l’heure, ils ouvrent l’attaque. Avant même que MM. de Lamartine et Ledru-Rollin soient revenus de l’Hôtel de Ville et qu’on puisse connaître avec exactitude l’état des choses, un membre de la droite, M. de Charancey, demande l’enquête ; M. Léon Faucher, plus impatient encore, veut qu’on mette en accusation M. Barbès et le général Courtais, qu’il déclare traîtres à la patrie. Ces propositions sont combattues par plusieurs représentants qui s’efforcent de ramener l’Assemblée à plus de calme. MM. Flocon, Ducoux, Huot, la conjurent de ne pas grandir démesurément l’importance de quelques hommes ; de ne pas donner surtout un caractère d’animosité à ses délibérations ; de ne pas s’emporter si vite aux mesures de rigueur et de reprendre l’ordre de ses travaux en attendant les communications du gouvernement. À ce moment, M. Buchez revient occuper le fauteuil. Il dit qu’en quittant l’Assemblée il est allé au palais du Luxembourg rejoindre la commission exécutive ; il fait connaître qu’elle a nommé le général Baraguay-d’Hilliers commandant supérieur des forces qui protègent la représentation nationale. Cette nomination est accueillie avec faveur par la droite et l’engage à reprendre son ordre du jour. Presque au même moment, M. Garnier-Pagès et, peu après, M. de Lamartine viennent annoncer le complet rétablissement de l’ordre et tâchent, par la manière même dont ils rendent compte des événements, d’inspirer la modération après une victoire si peu disputée. Ils énumèrent quelques mesures prises dans l’intérêt de la sûreté publique : la fermeture de quelques clubs, les perquisitions faites au domicile des factieux. Enfin le procureur général Portalis demande et obtient l’autorisation de poursuivre M. Barbés et le général Courtais.

Des rumeurs se font alors entendre dans les couloirs. On distingue le nom de Louis Blanc. Presque aussitôt on le voit paraître, poursuivi par des gardes nationaux ; il est protégé par quatre ou cinq de ses collègues. M. Louis Blanc se débat, ses cheveux sont en désordre, ses habits déchirés… Il va vers la tribune… un long murmure d’indignation s’élève sur son passage. Au moment où il veut parler, des interpellations injurieuses lui sont adressées de toutes parts.

« Respectez un collègue ! s’écrie une voix. — Ce n’est pas un collègue, c’est un factieux ! » dit un autre. L’Assemblée est dans une agitation inouïe ; la plupart des représentants quittent leur place et descendent vers la tribune. Le président obtient avec peine un peu de silence. « Citoyens, dit Louis Blanc, c’est votre dignité, c’est votre honneur, c’est votre droit que je viens défendre en ma personne !

— Vous insultez l’Assemblée ! s’écrie-t-on.

— Ce que j’affirme sur l’honneur, répond M. Louis Blanc, après cette incroyable apostrophe, c’est que j’ignorais de la manière la plus absolue ce qui devait se passer aujourd’hui dans l’Assemblée.

— Vous ne parlez que de vous ! vous n’avez jamais eu de cœur ! » s’écrie un représentant. Et aussitôt les murmures, les cris : « À la question ! à l’ordre ! » reprennent avec force. M. Louis Blanc tient tête à l’orage, mais les violences passent toutes les bornes. Alors, voyant que l’Assemblée est résolue à ne pas l’entendre et que le président renonce à lui maintenir son droit, M. Louis Blanc descend de la tribune et va se rasseoir à sa place, où le suivent les regards courroucés de ses collègues.

Cependant M. Landrin, procureur de la République, vient demander à l’Assemblée d’étendre à M. Albert l’autorisation de poursuite, déjà accordée pour MM. Barbès et Courtais. Malgré les représentations de M. Flocon, qui supplie les représentants de ne pas débuter dans la carrière d’action et de réaction des partis, ils votent, à la presque unanimité, l’autorisation demandée. Puis on décrète, par acclamation, que la garde nationale, la troupe de ligne et la garde mobile ont bien mérité de la patrie.

Ainsi se termine cette journée déplorable.

J’ai dit qu’on l’avait comparée, dans tous les journaux du temps, à la journée du 1er prairial an III ; mais cette comparaison n’est que superficielle, et on doit l’attribuer beaucoup moins à des analogies sérieuses entre les hommes et les circonstances qu’à la manie générale, depuis le 24 février, de tout rapporter à notre première révolution. Chacun, les hommes politiques aussi bien que les écrivains, se prêtait volontiers à un rapprochement qui paraissait grandir l’importance des uns et faisait valoir l’érudition des autres. M. Ledru-Rollin aimait à s’entendre appeler Danton ; M. Louis Blanc ne haïssait pas les allusions à Robespierre ; M. de Lamartine, en parlant de Vergniaud, ne pensait évidemment qu’à lui-même ; les oisifs, pour animer les conversations, faisaient de Raspail un Marat, et de l’auteur de Valentine une Théroigne.

Dans le récit que fait M. Proudhon de l’événement du 15 mai, il raille impitoyablement cette manie : « Une masse confuse apporte une pétition à l’Assemblée, dit-il : souvenir de 1793. Les chefs du mouvement s’emparent de la tribune et proposent un décret : souvenir de prairial. L’émeute se retire et ses auteurs sont jetés en prison : souvenir de thermidor. Cette manifestation inintelligente, impuissante, liberticide et ridicule, ajoute-t-il ailleurs, ne fut, du commencement jusqu’à la fin, qu’un pastiche des grandes journées de la Convention. »

En effet, dans l’insurrection de prairial, qui exprimait des passions vraies, tout fut tragique ; presque tout, dans la journée du 15 mai, parut ridicule, parce, que tout y était factice. En 1795, une disette effroyable, combinée avec l’avilissement des assignats, exaspère le peuple ; aussi trouve-t-il à l’instant même une formule précise pour ses exigences. Il veut du pain et la constitution de 93, « à laquelle se rattachaient, dit Levasseur, toutes les espérances. » Deux représentants sont les chefs avoués de la conspiration[24]. L’un des principaux accusés, sans attendre l’issue du procès, s’enfonce un couteau dans la poitrine, et trois autres, qui s’étaient frappés du même fer, sont traînés sanglants à l’échafaud. Les commissions militaires s’établissent en permanence. La répression est sans pitié, parce que l’attaque a été terrible. L’insurrection du 15 mai, au contraire, qui demandait à la fois deux choses contradictoires, la guerre et l’organisation du travail, ne fut qu’un de ces vagues mouvements de fermentation, comme il s’en produit souvent, sans aucune cause particulière, dans les masses inoccupées qu’agite l’esprit de révolution ; ce fut une journée de Fronde démocratique où les intrigues entre-croisées de quelques aventuriers politiques eurent la part principale, que désavouèrent à l’envi tous les chefs populaires, hormis Barbès, et qui devint bientôt, non sans raison, un sujet de confusion ou de risée pour tout le monde.

  1. Aux représentants qui venaient lui demander une direction politique, il répondait que tout irait de soi-même. À ceux qui souhaitaient de connaître ses idées sur le projet de constitution, il disait qu’il fallait consulter MM. de Béranger et de Lamennais.
  2. Voir le Rapport de la Commission d’enquête, t. II, p. 285.
  3. Voir l’Ami du peuple, la Vraie république, la Commune de Paris, la Cause du peuple, journaux rédigés par MM. Raspail, Thoré, Sobrier, madame Sand, etc. (Numéros du 16 avril au 4 mai.)
  4. Voir, au Moniteur, séance du 10 mai, les discours de MM. de Falloux, Peupin, Freslon, etc.
  5. On se rappelle ces vers célèbres de C. Delavigne :

    À nous Français ! les balles d’Iéna,
    Sur nos poitrines, ont inscrit nos services ;
    À Marengo le fer les sillonna ;
    De Champ-Aubert comptez les cicatrices.
    Vaincre et mourir ensemble autrefois fut si doux !
    Nous étions sous Paris… Pour de vieux frères d’armes
    N’aurez-vous que des larmes ?
    Frères ! c’était du sang que nous versions pour vous !

  6. Voir le discours d’ouverture du cours de M. Quinet, à la Sorbonne.(Moniteur, 10 mars 1848.)
  7. Le conflit entre le comité polonais et les autorités autrichiennes s’engagea à l’occasion d’une colonne d’émigrés qu’on avait arrêtée à la frontière. M. Kricq, représentant le commissaire aulique, dut céder à la violence et révoquer ses ordres. Mais, le lendemain, les soldats provoquèrent la population et commencèrent le combat ; battus dans les rues par une poignée d’hommes sans armes, réfugiés au château, ils bombardèrent la ville et lancèrent tant de fusées à la congrève, qu’au bout d’une demi-heure il y avait déjà vingt maisons en proie à l’incendie ; il fallut capituler. Le comité se retira et les émigrés furent contraints de quitter la province.
  8. Afin de reconnaître ces paysans s’ils venaient à s’insurger encore, on leur coupait les oreilles et on leur faisait des marques sur les bras avec du nitrate d’argent.
  9. Voir, entre autres, au Procès de Bourges, la défense de M. Raspail qui appelle la journée du 15 mai : « Un vaste coup de filet jeté dans le bourbier de l’Hôtel de Ville, pour prendre certains hommes, dont la droiture et la probité étaient aussi à craindre que leur dévouement à la République. »
    C’était là également l’opinion de MM. Pierre Leroux et Cabet.
  10. On se rappelle que Huber, condamné en 1836 à cinq ans de prison, obtint du roi une commutation de peine ; qu’il partit pour Londres à la fin d’août 1837, entra dans le complot de Steuble et de mademoiselle Grouvelle, fut soupçonné de les avoir trahis et, enfin, à peu près convaincu d’avoir, depuis cette époque, fourni au gouvernement de Louis-Philippe des renseignements sur le parti républicain. (Voir les débats du Procès de Bourges et particulièrement la déposition du témoin Monnier. — Voir aussi, dans les journaux du mois de janvier 1852, la demande en grâce qu’Huber adresse de Belle-Isle au prince Louis-Napoléon {{lié|Bonaparte).
  11. Il a été établi (affaire Hardouin), qu’après le 15 mai, Huber a continué de voir M. Marrast et qu’il a touché six cents francs de la commission des récompenses nationales, sur les secours destinés aux blessés de février.
  12. Dès le 11 mai, en effet, les délégués du Luxembourg avaient déclaré qu’ils n’assisteraient pas à la fête, parce que l’Assemblée nationale avait manqué aux promesses du 25 février.
  13. Voir la lettre de Béranger, Moniteur du 16 mars
  14. Lord Normanby, qui assistait à la séance, fut très-frappé de cette singulière courtoisie des insurgés. L’un d’eux, averti que la baïonnette dont il était armé effrayait les dames, la mit aussitôt sous une banquette. Un autre demandait avec beaucoup de politesse qu’on voulût bien lui montrer MM. de Lamartine, Louis Blanc, etc. ; un autre encore, ayant lu sur le siège d’un représentant le nom de Georges la Fayette : — « C’est donc vous, monsieur, dit-il, qui êtes le fils du général la Fayette ? » Et sur la réponse affirmative du représentant : — « Ah ! monsieur, quel dommage que votre pauvre papa soit mort ! Comme il serait content, s’il était ici ! »
  15. Voir au Procès de Bourges, la défense de M. Raspail.
  16. Voir au Procès de Bourges.
  17. La conduite des représentants de la Montagne fut en cette circonstance assez semblable à celle des Montagnards, à la journée de prairial, qui « sans provoquer la crise, dit Levasseur, la désiraient et se promettaient d’en profiter ; » et qui, selon M. Thiers, « ne prirent la parole que pour empêcher de plus grands malheurs et pour, hâter l’accomplissement de quelques vœux qu’ils partageaient. »
  18. Sur ces listes improvisées à l’insu des personnes intéressées, on lisait les noms suivants : MM. Barbés, Blanqui, Louis Blanc, Ledru-Rollin, Huber, Raspail, Caussidière, E. Arago, Ch. Lagrange, Cabet, P. Leroux, Considérant, Proudhon.
  19. Voir au Procès de Bourges.
  20. Les personnes qui voient dans la manifestation du 15 mai un coup de filet de la police pour prendre MM. Barbès, Raspail, etc., insistent beaucoup sur cette circonstance, et disent qu’on avait choisi à dessein le jour de paye des ateliers nationaux, afin d’emmener les ouvriers si la manifestation prenait un caractère séditieux.
  21. Voir Pages d’histoire.
  22. Voir au Procès de Bourges.
  23. Le populaire n’était guère moins furieux contre les factieux que la garde nationale. Lorsque le 16, vers midi, les prisonniers partent pour Vincennes, ils entendent en traversant le faubourg Saint-Antoine les imprécations de la foule, hommes, femmes, enfants, qui, malgré l’extrême chaleur du jour, suit les voitures, l’injure à la bouche, jusqu’aux premières maisons de Vincennes.
  24. M. Thiers le nie, mais Levasseur, le Montagnard, en convient.