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Histoire de la Révolution de 1848/Chapitre 30

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Charpentier (2p. 300-337).


CHAPITRE XXX


Le prince Louis-Napoléon Bonaparte. — Ses premiers rapports avec le gouvernement provisoire. — Son élection. — Discussions sur son admission. — Mouvements populaires.


Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, né aux Tuileries, le 20 avril 1808, troisième fils d’Hortense de Beauharnais, mariée à Louis-Napoléon, roi de Hollande, était personnellement très-peu connu en France à l’époque où il fut élu représentant.

Sa mère, exilée en 1815, l’avait emmené avec elle en Suisse et l’avait fait élever sous ses yeux, avec son frère aîné[1], dans le château d’Arenenberg, où elle demeura presque continuellement depuis cette époque, sans que le gouvernement de la Restauration parût en prendre ombrage.

En 1830, Louis-Napoléon était entré, à Rome, dans une conspiration contre le gouvernement temporel du pape. En 1831, il se jeta dans l’insurrection des Romagnes. On se rappelle que son frère y perdit la vie. Peu de temps après, la duchesse de Saint-Leu, venue incognito en France, crut pouvoir obtenir du roi Louis-Philippe l’autorisation d’y rester. Mais ses démarches furent infructueuses, et la loi de bannissement ayant été renouvelée par les Chambres, le 11 avril 1832, Louis-Napoléon Bonaparte fixa en Suisse son séjour définitif.

Pendant plusieurs années, il suivit, en qualité de volontaire, l’école d’application d’artillerie à Thun ; fut successivement nommé bourgeois de la commune de Salenstein, citoyen de Thurgovie, président de la Société fédérale des carabiniers thurgoviens, capitaine dans le régiment d’artillerie de Berne[2] et membre du grand conseil. En 1834, il publia, sous le titre de Manuel d’artillerie, une brochure qui fut assez estimée des hommes spéciaux, pour qu’on l’attribuât au général Dufour, et cela malgré les plus formelles dénégations du général qui niait absolument avoir eu la moindre part à cet opuscule.

Louis-Napoléon s’était fait bien voir en Suisse, surtout des classes inférieures. Ses libéralités, ses manières douces, l’hospitalité qu’exerçait à Arenenberg la duchesse de Saint-Leu, le soin extrême qu’elle prenait d’y attirer les hommes marquants dans tous les partis, disposaient en sa faveur l’opinion publique ; toutefois, on ne concevait pas du neveu de l’Empereur une opinion très-haute. Son précepteur, le républicain Lebas, depuis membre de l’institut, lui trouvait une intelligence médiocre ; les plus bienveillants, en lui donnant des louanges, vantaient surtout son application à l’étude, sa politesse, sa tenue et sa simplicité ; mais lui, dans son for intérieur, aspirait à une autre renommée. Tout enfant, il parlait avec une assurance surprenante de son étoile. Simple dans ses manières, modeste pour lui-même, il attachait à son nom un orgueil sans bornes. Depuis la mort de son frère aîné et celle du duc de Reichstadt, il disait ouvertement, sans jamais prononcer le mot d’Empire, qu’il serait un jour le chef de la démocratie française. Ses dédaigneuses prodigalités n’étaient pas d’un particulier riche, mais d’un prince du sang. Bien qu’habituellement réservé, il avait parfois des accents de domination qui le trahissaient. Tacite, Lucain, Machiavel, l’histoire de Cromwell, étaient ses lectures favorites. Enfin, celui qui l’aurait alors observé avec attention, eût découvert en lui, sous la pâleur de sa physionomie presque immobile, sous l’indolence de son langage, sous un flegme incroyable dans une aussi grande jeunesse, la fixité ardente d’une ambition concentrée.

La reine Hortense excitait ses secrets instincts ; elle lui parlait sans cesse de l’Empire ; consultait les devins sur son avenir ; lui prédisait qu’il régnerait un jour ; et comme elle était possédée de cette pensée unique, elle s’attachait à la lui inculquer par tous les moyens en son pouvoir[3]. Le hasard la servit en envoyant à son aide un homme d’un esprit singulier qui devait en peu de temps systématiser, répandre au dehors et traduire en faits ce que l’on commença, dès lors, d’appeler à Arenenberg l’idée napoléonienne.

Vers la fin de l’année 1834, M. de Persigny, allant en Allemagne, s’arrêta au château d’Arenenberg. On ne l’y connaissait pas. C’était un homme d’une naissance obscure ; son nom était Fialin. Sa famille, sans fortune, et qui habitait un village du département de la Loire, n’ayant pu lui donner aucune éducation, l’avait fait entrer au service comme simple soldat. L’imagination inquiète du jeune Fialin, le désir de se pousser dans le monde, le déterminèrent, lorsqu’il eut fait son temps, à quitter le régiment où il n’avait pu dépasser le grade de brigadier. Il vint à Paris, à peu près sans ressources, sans autre introduction dans la société officielle qu’une lettre pour un membre du conseil d’État, M. Baude. Ses prétentions paraissaient plus que modestes. Il sollicitait d’entrer, comme simple employé, dans l’administration des douanes. Mais, tout à coup, s’étant introduit dans un salon où il noua des rapports assez intimes avec des personnes influentes, il changea de langage, quitta son nom de famille, prit le nom de sa commune, se fit appeler de Persigny, et obtint, on ne sait trop comment, du ministre de la guerre, d’être envoyé en Allemagne, afin d’y étudier l’élève et l’amélioration de la race chevaline.

Ce fut à cette occasion qu’il traversa la Suisse et reçut de la reine Hortense une hospitalité qu’il reconnut amplement et de la manière qui devait lui être le plus agréable, en livrant à ses rêves maternels un aliment nouveau. M. de Persigny avait récemment parcouru la Lorraine et l’Alsace. Il raconta au prince Louis et à sa mère qu’il avait trouvé partout, dans les auberges, dans les casernes, dans les cabarets, l’image de l’Empereur. « Partout, disait-il, le souvenir de Napoléon est vivant dans l’imagination populaire. Le peuple attache au nom de Bonaparte des souvenirs mêlés de république et d’empire, de gloire et de patriotisme, tandis que les Bourbons de l’une et de l’autre branche signifient pour lui les désastres de 1814, les traités de 1815, la domination des prêtres et des nobles, le règne des avocats et des journalistes, une charte octroyée ou consentie, un parlement anglais, enfin, auquel il ne saurait rien comprendre. »

M. de Persigny ajoutait qu’après avoir beaucoup réfléchi sur cette popularité latente, mais incontestable et universelle du nom de Bonaparte, il en était arrivé à la conviction qu’en invoquant le principe de la souveraineté du peuple, le neveu, l’héritier de l’Empereur, serait assez puissant pour renverser la quasi-légitimité des princes de la famille d’Orléans.

« En 1830, disait encore M. de Persigny, pendant que la bourgeoisie de Paris crie : Vive la Charte ! le peuple crie : Vive Napoléon II ! Depuis lors, pas une année ne s’est écoulée sans troubles. Les émeutes du 12 mai, des 5 et 6 juin ; la Vendée, Lyon, Grenoble insurgés ; les attentats de Fieschi, d’Alibaud, sont autant de signes manifestes de la haine qui couve en France contre la royauté escamotée par la maison d’Orléans. Les partis extrêmes, républicains ou légitimistes, s’entendront sur le principe du droit national, le seul qu’il faille ouvertement invoquer ; l’armée tressaillira de joie à la vue des aigles impériales… »

Ces discours et d’autres analogues, souvent renouvelés dans les fréquentes visites de M. de Persigny au château d’Arenenberg, ces observations qui ne manquaient pas de justesse, développées d’une façon spécieuse devant des personnes intéressées par leur passion à y donner créance, furent la première origine du complot de Strasbourg.

Le prince Louis Bonaparte s’attacha, en qualité de secrétaire, M. de Persigny, qui rentra en France avec le ferme dessein de se vouer tout entier au triomphe de la cause bonapartiste, et qui prit, dès ce jour, pour devise, ces deux mots significatifs : Je sers. Il s’employa activement et habilement à nouer, au nom du prince, des relations utiles. Il vit, sous prétexte de leur remettre le Manuel d’artillerie, tous ceux d’entre les officiers de l’armée que l’on pouvait espérer séduire. Le même prétexte introduisit M. de Persigny auprès d’Armand Carrel.

L’opinion de Carrel, qui conduisait alors le parti républicain, ne lui parut pas défavorable à l’idée napoléonienne. Armand Carrel appartenait, en effet, à la tradition jacobine beaucoup plus qu’à l’école libérale. Dans son Histoire de la contre-révolution en Angleterre, il avait fait l’éloge de Cromwell, de sa violence inévitable : « Partout et dans tous les temps, avait-il écrit, ce sont les besoins qui ont fait les conventions appelées principes, et toujours les principes se sont tus devant les besoins. » Les projets du neveu de l’Empereur n’allaient pas contre ces doctrines. Carrel leur donna, dans une certaine mesure, son approbation. « Le nom qu’il porte, disait-il, en parlant de Louis Bonaparte, est le seul qui puisse exciter fortement les sympathies populaires ; s’il sait oublier ses droits de légitimité impériale pour ne se rappeler que la souveraineté du peuple, il peut être appelé à jouer un grand rôle. »

Beaucoup de républicains, qui n’espéraient plus voir l’établissement de la République en France, partagèrent l’opinion de Carrel. Les écoles socialistes n’étaient pas non plus hostiles à la pensée d’un dictateur du prolétariat.

De secrètes sympathies dans l’armée se révélèrent également à M. de Persigny ; si bien que, d’une donnée générale, on crut pouvoir passer à une application particulière, d’une idée à un complot. On sait comment fut ourdie la conspiration de Strasbourg. Quoique mal conduite et dissipée en quelques heures, dans la journée du 30 octobre 1836, elle ne laissa pas d’inquiéter le gouvernement de Louis-Philippe, car elle avait fait découvrir dans l’armée des pensées dont on ne soupçonnait pas l’existence ; dans le peuple, des souvenirs que l’on croyait effacés ; dans le parti républicain, une disposition à s’allier aux Bonapartistes, qui pouvaient susciter à la dynastie d’Orléans des embarras nouveaux et sérieux.

Mais Louis-Philippe n’eut garde de laisser paraître ces impressions. Il suivit une tactique plus habile, plus conforme, d’ailleurs, à son esprit de modération et de clémence. Au lieu de grandir le prétendant impérial par l’éclat d’un procès, le gouvernement prit à tâche d’amoindrir et de ridiculiser sa tentative. Le prince Louis-Napoléon fut enlevé de prison pendant la nuit qui suivit son arrestation, conduit en toute hâte à Lorient, retenu en mer prisonnier sur un vaisseau de l’État, pendant cinq mois, puis enfin débarqué sur le territoire des États-Unis d’Amérique.

En l’absence de l’auteur principal du complot, le jury de Strasbourg acquitta les complices. Pendant quelque temps la presse ministérielle persiffla l’affaire de Strasbourg, affectant de ne l’appeler qu’une échauffourée, une misérable équipée, puis on cessa de s’en occuper et tout rentra dans l’oubli.

Une maladie de la reine Hortense, à laquelle elle succomba le 5 octobre 1837, rappela en Europe Louis Bonaparte. Trompant toutes les polices, il reparut soudain à Arenenberg. Peu de temps après, le lieutenant Laity, qui avait pris une part très-active dans l’affaire de Strasbourg, en publia, sous les yeux du prince, une relation qui fut distribuée à profusion parmi les troupes, particulièrement dans les garnisons de Lille et de Paris.

Le gouvernement de Louis-Philippe, de nouveau provoqué, fit saisir cette apologie du prince Louis-Napoléon, dans laquelle la légitimité de ses prétentions au trône était ouvertement proclamée. L’auteur, traduit devant la cour des pairs, fut condamné à cinq ans de détention. Dans le même temps, M. Molé, président du conseil, après plusieurs insinuations inutiles, faisait remettre, par M. de Montebello, à la diète helvétique, une note officielle, appuyée par l’Autriche et la Prusse, qui demandait que Louis-Napoléon fût expulsé du territoire suisse.

Le ton de la note blessa le gouvernement fédéral. Il résista aux sommations de M. Molé. Des hommes recommandables soutinrent le droit de Louis-Napoléon. Dans son Rapport au conseil représentatif (24 septembre 1838). le professeur de La Rive établit que Louis Bonaparte était légalement citoyen suisse depuis 1832 ; qu’on ne pouvait considérer comme un prétendant le fils obscur du troisième des frères de l’Empereur, le sénatus-consulte, qui le faisait entrer dans la ligne de succession étant, d’ailleurs, aboli par l’acte de déchéance. Enfin, le grand conseil, à l’unanimité, déclara la demande de la France inadmissible.

Aussitôt Louis-Philippe fait avancer des troupes sur la frontière. À leur tour, les États suisses mettent sur pied leur contingent. Voyant cela, Louis-Napoléon, qui pendant tout le débat s’était tenu dans l’ambiguïté, ne voulant ni réclamer ni renier son droit de citoyen suisse, quitte Arenenberg et se rend à Londres.

Là, il se vit médiocrement accueilli par l’aristocratie anglaise, qui, à cette époque, professait pour la politique de Louis-Philippe une admiration extrême ; il vécut dans la société excentrique du comte d’Orsay et de lady Blessington, et fut circonvenu par une foule d’aventuriers qui s’efforcèrent de le pousser à une expédition nouvelle. Ce ne fut pas difficile. Tout en paraissant s’absorber dans les amusements de la vie élégante, le prince Louis poursuivait ses plans cachés et méditait une descente sur la côte de France.

L’échec de Strasbourg, loin d’ébranler sa croyance superstitieuse, l’avait plutôt raffermie. Il avait fait paraître en cette circonstance toutes les qualités d’un conspirateur : le secret dans les desseins, l’audace dans l’entreprise, la constance dans les revers. Il ne doutait pas de sa mission. « Peu m’importent les cris du vulgaire qui m’appellera insensé, parce que je n’aurai pas réussi, et qui aurait exagéré mon mérite si j’avais triomphé, » écrivait-il à sa mère[4]. « Si je serai l’homme de la fatalité, ou l’homme de la providence, je l’ignore, disait-il encore à une femme de ses amies ; mais peu importe, je vivrai ou je mourrai pour ma mission. »

De semblables pensées, perpétuellement entretenues et flattées par les émissaires qui lui arrivaient de France, ne devaient pas rester longtemps spéculatives. Dans le mois d’août 1840, moins de quatre ans après l’expédition de Strasbourg, tout était disposé par Louis-Napoléon pour un débarquement.

Malgré le ridicule qui s’est attaché au complot de Boulogne, favorisé, a-t-on dit, puis éventé par la police de M. Thiers ; bien que l’expédition ait échoué plus vite et plus complètement encore que celle de Strasbourg, les personnes initiées à la conjuration affirment qu’elle était mieux ourdie. On avait eu le temps de mieux s’entendre avec les mécontents des divers partis. L’embauchage des troupes était depuis plus longtemps pratiqué et sur une plus large échelle. Un général était à demi gagné ; un régiment tout entier devait trahir. Le prince, qui avait réalisé à peu près tout ce qui lui restait de fortune, s’était procuré des armes et des munitions. Il avait recruté une espèce de maison militaire. Ses proclamations, ses décrets étaient imprimés d’avance.

Le 4 août on s’embarque sur un bateau à vapeur loué à la Compagnie commerciale de Londres, sous le prétexte d’une partie de plaisir. Pendant la traversée, le prince découvre ses projets à l’équipage et aux passagers. Il lit ses proclamations et son ordre du jour. « Il se rend, dit-il, aux vœux du peuple français ; du peuple livré, en 1814 et en 1815, par la trahison, aux baïonnettes étrangères ; du peuple trompé, en 1830, par de misérables intrigues. Héritier du plus grand nom des temps modernes, il a des devoirs à remplir envers la nation ; il vient pour la rétablir dans l’exercice de sa souveraineté ! »

Les conjurés, à qui l’on a distribué du vin et des largesses, crient ; « Vive l’Empereur ! » On revêt les uniformes dont les chefs de la conspiration ont fait emplette, on prépare les aigles, on apporte l’épée d’Austerlitz. Alors le prince fait connaître les premiers décrets de son gouvernement. Il prononce la déchéance de la dynastie d’Orléans, l’adoption des constitutions impériales. Il annonce que M. Thiers est président de son conseil.

Entre quatre et cinq heures du matin, le 6 août, on débarque sur la côte de France, à Vimereux, non loin de Boulogne-sur-Mer. Le lieutenant Aladenise et trois sous-officiers du 42e de ligne attendent le prince sur la plage et le reçoivent au cri de : « Vive l’Empereur ! » Ils promettent d’enlever par acclamation les deux compagnies qui sont en garnison à Boulogne. Le cortège se déploie et s’avance vers la caserne. Il est six heures du matin. Les officiers ne sont pas arrivés encore. Aladenise fait mettre les soldats en bataille ; il leur annonce que Louis-Philippe a cessé de régner, il leur présente le neveu, quelques-uns disent le fils de l’Empereur.

Pendant que Louis Bonaparte fait des promotions et distribue des croix d’honneur, deux officiers, avertis de ce qui se passe, accourent en toute hâte, le sabre à la main. « On vous trompe, crient-ils aux soldats ; n’écoutez pas les traîtres, vive le roi ! » Le prince s’avance alors et veut se faire reconnaître. Une vive altercation s’élève ; Louis Bonaparte tire à bout portant, au capitaine Col-Puygellier, un coup de pistolet qui va fracasser la mâchoire d’un soldat. À la voix de ses officiers, la troupe, un moment surprise, croise la baïonnette ; les conjurés reculent. Renonçant à séduire les soldats, le prince se dirige vers la ville pour tenter d’entraîner le peuple ; mais déjà l’on entend sonner le tocsin et battre la générale, on voit les portes se fermer. Le sous-préfet et le commandant de place, à la tête de la garde nationale et de la gendarmerie, marchent à la rencontre des conjurés. Ceux-ci se débandent et fuient vers le rivage.

On se jette dans les canots ; le prince essaye de se sauver à la nage ; mais, se voyant ajusté par les gendarmes, il cesse tout mouvement et se laisse prendre. On l’enveloppe dans la capote d’un douanier, on le fait monter dans un omnibus des bains, on le conduit en prison, d’où il est dirigé sur Paris, enfermé à la Conciergerie, traduit devant la Chambre des pairs et finalement condamné à la détention perpétuelle dans une forteresse[5].

L’expédition de Boulogne prêtait encore plus à rire que celle de Strasbourg. On ne s’en fit pas faute.

L’attitude du prince devant la cour des pairs avait paru embarrassée. Le président Pasquier l’avait accablé de son dédain. Tous les journaux abandonnèrent à l’envi le prétendant malheureux. La Presse, en racontant ce qu’elle appelait l’équipée de Boulogne, disait que personne en France ne pouvait honorablement éprouver la moindre sympathie, ni même la moindre pitié, pour ce jeune homme qui paraissait n’avoir pas plus d’esprit que de cœur[6]. Une seule voix osa s’élever en faveur du prisonnier : ce fut celle de M. Louis Blanc, qui, sans justifier les prétentions impériales, protesta avec beaucoup de force, dans la Revue du progrès, contre le principe des juridictions spécialement politiques.

Mais la longue captivité de Ham parla plus haut dans l’esprit du peuple que les railleries de la presse et des salons ministériels. J’ai déjà eu occasion de le remarquer, le peuple n’est que très-médiocrement sensible à ce que nous appelons le ridicule ; il est, au contraire, plein de compassion pour le malheur, mérité ou immérité. La prison de Ham servit immensément la cause napoléonienne. Les soldats de garde dans la forteresse s’attendrissaient sur le sort du neveu de l’Empereur, on ne parvenait pas à les empêcher de lui rendre les honneurs militaires ; rentrés dans les casernes, ils y rapportaient ses propos affables, ils vantaient son courage. Louis-Napoléon, qui possédait à un rare degré le don de se conformer aux circonstances et d’en tirer parti, tourna cette sévère solitude au profit de son instruction et de sa popularité. Il y vécut avec une sobriété favorable au travail. S’étant formé une bibliothèque considérable, il lut, il étudia, il acquit des connaissances solides.

Renonçant en apparence à son rôle de prétendant, il entra en correspondance avec les hommes les plus distingués du parti démocratique et parut ne plus songer qu’aux intérêts du pays et à la prospérité de la France. Les personnes qui l’allaient voir dans sa prison revenaient charmées de son accueil. On louait la facilité avec laquelle il supportait des privations dont sa santé même avait souvent à souffrir. On lui trouvait un esprit médiocre, mais qui semblait juste ; on le croyait éclairé par l’expérience.

Il souffrait qu’on le questionnât, et, quoiqu’il évitât de se prononcer, il paraissait incliner vers les idées républicaines. « La République serait mon idéal, disait-il à MM. Degeorges, Peauger, Louis Blanc, et aux autres républicains qui allaient le visiter, mais j’ignore si la France est républicaine. Je vois dans son histoire les deux éléments monarchique et républicain exister, se développer simultanément. Si le pays m’appelle un jour, je lui obéirai ; je réunirai autour de moi tous ceux qui veulent la liberté et la gloire ; j’aiderai le peuple à rentrer dans ses droits, à trouver la formule gouvernementale des principes de la Révolution. »

Les articles qu’il insérait dans la Revue du Pas-de-Calais exprimaient à peu près la même pensée et lui valaient les éloges de la presse républicaine. « Louis Bonaparte n’est plus un prétendant, disait le Journal du Loiret, c’est un citoyen, un membre de notre parti, un soldat de notre drapeau. » Les socialistes surtout se rapprochaient de lui avec empressement. Louis-Napoléon semblait goûter les idées de M. Louis Blanc. Il contribuait à la publication du journal fouriériste ; dans plusieurs de ses écrits il avait développé le système russe des colonies militaires, qui n’étaient pas sans quelque rapport avec le phalanstère. Le titre même de l’un de ses ouvrages : Extinction du paupérisme, annonçait des préoccupations socialistes, ou, pour parler le langage du temps, des idées humanitaires.

Il se formait ainsi de bien des sympathies diverses, de bien des courants d’opinion, autour du nom de Bonaparte, une force considérable[7]. Le retour des cendres de l’Empereur fut pour cette force, encore inerte, comme un choc électrique qui l’anima.

Le contraste du triomphe décerné aux mânes de Napoléon et de la dure captivité que subissait son neveu saisit les imaginations. « Pendant qu’on déifie les restes mortels de l’Empereur, écrivait Louis Bonaparte, moi, son neveu, je suis enterré vivant[8]. » À cette pensée, un certain attendrissement pénétrait les cœurs.

Le gouvernement de Louis-Philippe s’irrita d’un sentiment qu’il aurait dû prévoir. À peu de temps de là, il refusa sèchement au prince Louis, malgré une lettre que celui-ci adressa directement au roi, malgré les démarches de lord Londonderry et de M. Odilon Barrot, l’autorisation d’aller à Florence, où l’appelait son père mourant.

L’évasion du prince suivit de près ce refus. Le 25 mai 1846, il s’échappa de Ham sous un déguisement, et, comme son père était mort dans l’intervalle des négociations, il gagna l’Angleterre. Depuis cette époque, il ne quitta plus le territoire anglais. C’est à Londres qu’il apprit les événements du 24 février. Le 26, il arrivait dans la soirée à Paris et descendait sans bruit rue de Richelieu, à l’hôtel de Castille. Un petit conseil d’amis s’y était rassemblé ; on mit en délibération la meilleure conduite à tenir ; plusieurs avis furent ouverts.

L’une des personnes les plus avancées dans la confidence de Louis Bonaparte, M. Vieillard, l’engageait à se rendre sur l’heure à l’Hôtel de Ville, afin d’y présenter son hommage au gouvernement provisoire. D’autres personnes cherchaient à l’en dissuader. Le prince serait reçu avec indifférence, dit un républicain qui connaissait bien l’état des esprits ; peut-être même avec dédain, comme lui homme de nulle importance ; il valait mieux écrire : en même temps un projet de lettre était soumis à l’approbation du prince, qui jusque-là avait écouté le débat sans y prendre part. Ce projet fut trouvé trop explicite. On ne devait pas, disait M. Vieillard, se prononcer d’une manière aussi formelle. Paraître plus révolutionnaire que le gouvernement provisoire, ce serait lui donner une leçon, lui créer peut-être des embarras ; d’un autre côté, se montrer moins révolutionnaire que lui, ce serait compromettre la popularité du nom de Bonaparte : il fallait éviter avec un soin égal ces deux écueils.

Le prince ayant approuvé son ami, on rédigea une lettre insignifiante, à laquelle le gouvernement provisoire ne répondit qu’en exprimant le désir que Louis-Napoléon quittât la France. Le prince ne fit nulle difficulté d’obtempérer à ce désir. Ses partisans ne jugeaient pas le moment venu pour lui de se montrer ; son nom prononcé dans les clubs n’y avait pas trouvé d’écho. Le gouvernement provisoire, M. de Lamartine surtout, était alors l’objet d’un enthousiasme qui ne souffrait aucune diversion. Louis Bonaparte repartit donc pour Londres ; mais ses amis restèrent et commençèrent à s’entremettre pour lui avec un zèle redoublé. Ils avaient des moyens de propagande tout organisés sous la main, les associations bonapartistes ne s’étant jamais entièrement dissoutes en France.

La Société des débris de l’armée impériale, qui s’était constituée au retour des cendres de l’Empereur, et qui avait des cadres pour les anciens officiers de l’Empire, n’ayant pas obtenu d’autorisation officielle, avait en apparence cessé d’exister ; mais elle ne fit en réalité que se transformer. Une librairie napoléonienne s’était ouverte vers cette époque. On avait publié successivement, à Londres et à Paris, la Revue de l’Empire, le Capitole, la Colonne, l’Idée napoléonienne.

À partir du 24 février, la propagande, devenue plus libre, se multiplia, mais elle changea de caractère. La fraction la plus éclairée du parti bonapartiste, les hommes qui n’étaient pas éblouis par des souvenirs de jeunesse et par le regret des gloires impériales, comprirent que le pays était franchement entré dans le mouvement républicain, et qu’il serait téméraire de venir se heurter à la popularité du gouvernement provisoire ; tout ce qu’on pouvait faire, pensèrent-ils, c’était d’épier ses fautes et plus tard celles de l’Assemblée nationale, afin d’en tirer avantage selon que la circonstance le comporterait.

En conséquence, on contint l’impatience des zélés ; il ne fut plus question d’un empereur, mais seulement d’un chef populaire pour la République. On ne parla plus des droits au trône que Louis Bonaparte tirait de sa naissance, mais des devoirs que lui créait son nom envers le peuple ; on vanta sa loyauté chevaleresque et sa probité antique. On dit que, depuis vingt ans, il était l’espoir de la France ; lui seul, assurait-on, y pourrait fonder une démocratie sans anarchie[9], et l’on tâchait d’amener à cette idée les républicains que ne satisfaisait pas la politique du gouvernement. Le général Piat, devenu colonel d’une légion de la banlieue, M. Aladenise, nommé chef de bataillon dans la garde mobile, MM. Abattucci, Vieillard, représentants du peuple, d’autres encore communiquaient des correspondances de Louis Bonaparte, toutes empreintes des sentiments les plus démocratiques. M. Edgard Ney pratiquait les gardes municipaux licenciés ; on glissait des hommes dévoués dans les ateliers nationaux et jusque dans les conférences du Luxembourg. Des femmes, animées d’un zèle ardent, allaient dans les faubourgs où elles prodiguaient, au nom de Louis Bonaparte, les aumônes et surtout les promesses.

L’approche des élections fit redoubler et concentrer les efforts encore épars ; on fonda des journaux à bas prix qui furent colportés non-seulement dans Paris, mais dans les campagnes les plus reculées ; les murailles se couvrirent d’affiches qui portaient le nom de Louis Bonaparte en caractères énormes ; on répandit par milliers des portraits, des médailles, des lithographies qui montraient l’Empereur présentant son neveu à la France ; on paya des joueurs d’orgues, des somnambules pour chanter et prédire le retour de Napoléon[10]. Il y eut dès harangueurs de carrefour qui le représentèrent comme une victime de Louis-Philippe et de la bourgeoisie.

M. Émile Thomas, qui entretenait par sa mère des relations suivies avec le parti bonapartiste[11], favorisa ouvertement dans les ateliers nationaux la candidature du prince et fit placarder une affiche qui proposait ensemble aux électeurs : Louis Bonaparte, Émile Thomas, Émile de Girardin.

Pendant qu’on agissait sur les classes pauvres par ces pratiques vulgaires, on ne négligeait pas d’intéresser par d’autres moyens au succès de Louis-Napoléon les partis hostiles à la République. M. de Persigny renouait avec M. de Falloux d’anciennes relations, on voyait M. de Girardin, on circonvenait M. Carlier, on signalait enfin à tous les mécontents politiques la candidature de Louis Bonaparte comme l’acte d’opposition le plus habile et le plus efficace.

Le succès dépassa l’attente : une triple élection dans les départements de l’Yonne, de la Charente-Inférieure et de la Corse, envoya à l’Assemblée constituante le représentant du peuple Louis-Napoléon Bonaparte.

Cette élection était assurément le fait le plus grave qui se fût produit depuis le 4 mai. Cependant on ne voit pas que l’Assemblée s’en émut beaucoup. La majorité républicaine ne se préoccupait que de ses querelles avec la commission exécutive et des intrigues du parti orléaniste. L’élection de M. Thiers lui paraissait un danger bien plus grand pour la République que l’élection de Louis Bonaparte.

Dans la discussion soulevée à l’occasion du décret de bannissement de la maison d’Orléans, comme il avait été question d’étendre la mesure à la famille Bonaparte, les républicains s’étaient presque tous opposés avec beaucoup de vivacité à cette extension. En parlant des deux maisons de Bourbon : « Elles sont venues toutes deux dans les fourgons des Cosaques, qu’elles s’en aillent ensemble ! s’écriait le représentant Vignerte ; quant à la famille Bonaparte, nous l’adoptons provisoirement, parce qu’elle n’est pas dangereuse ! » M. Ducoux, qui fut plus tard préfet de police sous le gouvernement du général Cavaignac, combattit également l’assimilation que l’on voulait faire entre les deux maisons royales et la famille Bonaparte. « La famille Bonaparte, disait-il, n’a plus qu’une valeur intrinsèque ; elle n’est plus que la tradition glorieuse d’une époque que personne ne peut avoir la folie de vouloir recommencer. » Plusieurs représentants républicains parlèrent dans le même sens. Enfin, la discussion s’étant renouvelée le 10 juin, à l’occasion d’une proposition de M. Piétri qui tendait à abroger l’article 6 de la loi du 10 avril 1832, M. Crémieux, ministre de la justice, vint déclarer à la tribune que la loi de 1832 était virtuellement abolie par la révolution de Février.

Cependant l’agitation était grande dans Paris, des groupes nombreux se formaient dans les rues, et l’on y parlait à haute voix de mettre Louis-Napoléon à la tête de la République. Une pétition des ouvriers de la Villette demandait à l’Assemblée qu’il fût proclamé consul ; dans la 12e légion de la garde nationale, il était question de le nommer colonel en remplacement de Barbès. L’émigration polonaise et quelques-uns des disciples influents de l’illuminé Towianski agissaient et parlaient pour lui dans les clubs et les sociétés secrètes. La presse aussi commençait à s’émouvoir. Le journal le Napoléonien disait au sujet de l’élection : « Nous avons vu dans ce fait autre chose que l’élection d’un simple représentant, nous y avons vu le vœu qu’une autre candidature fût portée devant le pays. »

Le Constitutionnel, en rapprochant le chiffre des voix données à Pierre Leroux, à Proudhon et à Louis Bonaparte, dénonçait cette élection comme le résultat d’une alliance contractée entre les républicains et les bonapartistes. Le Représentant du peuple niait l’alliance, mais il se montrait effrayé : « Le peuple, disait M. Proudhon avec sa verve caustique, a voulu se passer cette fantaisie princière, qui n’est pas la première du genre ; et Dieu veuille que ce soit la dernière ! Il y a huit jours, ajoutait-il, le citoyen Bonaparte n’était encore qu’un point noir dans un ciel en feu ; avant-hier ce n’était encore qu’un ballon gonflé de fumée ; aujourd’hui c’est un nuage qui porte dans ses flancs la foudre et la tempête. »

Au sein de la commission exécutive on était beaucoup plus inquiet qu’à l’Assemblée nationale, parce qu’on était plus exactement informé du caractère de plus en plus hostile que prenait l’agitation populaire. Les attroupements qui, dans les premiers jours, ont stationné autour de la porte Saint-Denis, aux cris mêlés de : Vive Barbès ! vive Napoléon ! se rapprochent et se forment autour du Palais-Bourbon ; on y attend, dit-on, l’entrée du prince Louis. Les cris de : Vive Barbès ! deviennent rares et finissent par s’éteindre ; les cris de : Vive Napoléon ! s’accentuent. Les agents du parti bonapartiste répètent dans les groupes que le gouvernement veut empêcher l’exilé de rentrer en France ; les ouvriers s’indignent. La promulgation de la loi sur les attroupements, présentée par la commission exécutive et votée par l’Assemblée à une majorité considérable, porte au comble le mécontentement populaire.

Entre tous les membres du gouvernement, M. de Lamartine était le plus préoccupé de ces symptômes. Jusqu’à ce jour, il n’avait pas conçu d’appréhensions sérieuses pour les destinées de la République. Dans les manifestations populaires qui précédèrent l’ouverture de l’Assemblée, il avait vu tantôt l’influence de quelques factieux, tantôt la popularité de M. Ledru-Rollin se substituant à la sienne ; il s’était affligé de ces fluctuations stériles de l’opinion, mais rien dans tout cela ne lui avait paru alarmant pour la liberté. À ses yeux, les tendances orléanistes, légitimistes ou cléricales qui se montraient dans l’Assemblée ne pouvaient non plus remuer le pays qu’à la surface ; mais dès qu’il entendit prononcer le nom de Bonaparte, son grand instinct politique l’avertit ; il sentit que la République, telle qu’il l’avait comprise, était menacée. Il n’avait pas attendu, d’ailleurs, la révolution de 1848 pour prévoir, pour prédire avec une étonnante sagacité, la fascination qu’exercerait un jour sur la France, du fond de son tombeau, la grande figure de Napoléon. Dans l’année 1840, lors de la discussion relative au retour des cendres de l’Empereur, on voit M. de Lamartine s’élever avec force contre le projet ministériel ; il ne craint pas de braver l’impopularité en combattant un projet qu’appuie M. Odilon Barrot et que soutient la faveur publique. Dans un discours, le plus beau peut-être, par la hauteur des vues philosophiques, qui soit sorti de sa bouche éloquente, il signale le danger de ce culte de la force que l’on veut substituer dans l’esprit de la nation au culte sérieux de la liberté[12]. Il proteste contre ce grand mouvement donné par le gouvernement même au sentiment des masses ; contre ces spectacles, ces récits, ces publications populaires, contre ces bills d’indemnité donnés au despotisme heureux. Il affirme qu’il y a grand péril, non-seulement pour l’esprit public, mais aussi pour la monarchie représentative. Puis, après avoir examiné les divers lieux proposés pour l’érection d’un monument, il désigne le champ de Mars, afin de bien indiquer que c’est au grand capitaine et non au souverain que l’on bâtit une tombe. Il propose comme la seule inscription qui réponde à la fois à l’enthousiasme et à la prudence — : À Napoléon… seul.

« Cette inscription, dit-il, attestera aux générations présentes et futures que la France ne veut susciter des cendres de Napoléon ni la guerre, ni la tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des imitateurs ! »

Lorsque M. de Lamartine, moins de huit ans après ces paroles prophétiques, les vit si près de se réaliser ; quand cette puissance d’un nom, prédite par lui et qu’il croyait fatale, surgit subitement à ses yeux du sein d’une démocratie à peine formée, il résolut de la combattre sans perdre un jour, et, pour ainsi dire, corps à corps, dans l’Assemblée d’abord, puis, s’il le fallait, dans la rue.

Entre une popularité due aux plus beaux dons du génie, aux plus grands services rendus, tout à l’heure, à la cause de la liberté, et les souvenirs d’un temps déjà lointain ; entre un citoyen aimé, honoré de tous, et un prétendant inconnu au pays ; entre celui que chacun nommait le Washington de la France et le neveu de l’Empereur, la démocratie hésiterait-elle ? l’esprit, le cœur du peuple pourraient-ils balancer ? M. de Lamartine pensa qu’il combattrait du moins à armes égales.

Il s’abusait. Cette popularité si passionnée, si parfaite et si juste, qui lui avait décerné, au 24 février, une souveraineté d’opinion presque absolue, elle s’était retirée de lui, il l’avait laissé perdre, faute de savoir l’employer à ses desseins. Ses qualités autant que ses défauts, la nature de son génie autant que la trempe de son caractère, le rendaient impropre au gouvernement de l’opinion. Tout-puissant à la séduire, il ne lui donnait pas d’aliment. Lui qui savait tout pressentir, il se montrait incapable d’exécuter rien. L’esprit d’application et de suite qui lie la veille au jour, le jour au lendemain, et conduit ainsi sans éclat, mais avec sûreté, les affaires publiques, il ne le possédait pas ; il l’aurait dédaigné. Étudier, connaître les hommes pour les amener à ses fins, c’eût été à ses yeux un souci vulgaire. D’ailleurs, ses conceptions politiques étaient trop vastes, ses vues trop idéales, pour se combiner entre elles, s’arrêter et se restreindre à un plan défini. Il reconnaissait bien, par exemple, et il avait dit l’un des premiers, qu’il s’agissait au dix-neuvième siècle d’organiser la démocratie ; mais ce qu’il était urgent de faire pour donner satisfaction aux vrais besoins du peuple, il ne le savait, il ne le cherchait même pas. De même, il considérait comme un devoir facile pour la République française de procurer, sans faire de guerre offensive, l’indépendance des nationalités opprimées en Europe ; mais la mesure qu’il fallait tenir auprès des gouvernements pour atteindre ce but, cette habileté dans l’exercice de la force morale, d’autant plus nécessaire que l’on voulait éviter de recourir à la force matérielle, il ne parut pas qu’il s’en formât la moindre idée. Son optimisme négligent, la persuasion fortifiée par d’inouïs triomphes que son éloquence parerait à tout, suffirait à tout, en France et en Europe, dans l’Assemblée et sur la place publique, s’ils aidèrent à son élévation, entraînèrent aussi sa chute rapide. Comme son étoile brillait au ciel d’un éclat incomparable, comme il semblait commander aux vents qui enflaient sa voile et aux flots furieux qui venaient mourir à ses pieds, sa main distraite reposait sur le gouvernail sans le diriger. Son génie et sa fortune le préservèrent des écueils ; mais au lieu du rivage où il se proposait d’aborder, il s’éveilla un matin du plus beau des rêves, seul, abandonné, presque oublié, sur une plage déserte.

Il est triste, mais il est encore plus intéressant et instructif de voir par quels moyens mal concertés M. de Lamartine essaya de ramener à lui l’esprit public et de vaincre cet adversaire absent, muet, énigmatique, que la révolution, par un de ses jeux les plus inattendus, lui opposait.

Il pensa d’abord qu’il serait d’un effet infaillible de provoquer au sein du peuple même un mouvement contraire au mouvement bonapartiste. Dans cette pensée, il manda près de lui quelques délégués du Luxembourg et d’autres chefs des corporations. Il s’efforça de les animer au tableau des dangers qu’allait courir la République ; il leur offrit des capitaux pour aider les associations ouvrières, et finit par leur demander d’organiser une manifestation contre la rentrée en France du nouvel élu.

Mais M. de Lamartine se vit écouté avec une froideur extrême. Les délégués du Luxembourg, sur l’avis de M. Louis Blanc, avaient voté pour Louis Bonaparte. Ils se tenaient, d’ailleurs, en grande défiance des paroles qu’ils entendaient et des promesses qu’on leur faisait depuis le 24 février. M. de Lamartine put se convaincre qu’il n’exerçait plus d’action sur les hommes du peuple ; il décida alors d’essayer, sans plus tarder, son pouvoir sur l’Assemblée.

L’émotion qu’avait causée dans Paris le nom de Napoléon s’était déjà manifestée à la tribune. Le 10 juin, le représentant Heeckeren, sans doute pour sonder la disposition des esprits, interpellait le ministre de la guerre au sujet d’un bruit qui s’était répandu. Selon ce bruit, un régiment envoyé à Troyes et reçu au cri de : Vive la République ! par la garde nationale, y aurait répondu par le cri de : Vive l’Empereur ! À cette interpellation, qui lui paraît une insulte pour l’armée, le général Cavaignac s’indigne ; il affirme « que rien de semblable ne lui est parvenu[13]. » Puis, donnant un libre cours aux sentiments qui l’agitent : « Loin de ma pensée, s’écrie-t-il dans un emportement d’éloquence qui contraste avec sa réserve et son laconisme habituels, de porter une accusation aussi terrible contre un de mes concitoyens. Oui, je veux croire, je dois croire innocent l’homme dont le nom est si malheureusement mis en avant. Mais je le déclare aussi, je voue à l’exécration publique quiconque osera jamais porter une main sacrilège sur la liberté du pays ! »

À ces mots, tous les représentants entraînés se lèvent, et le cri de : Vive la République ! retentit longtemps dans l’enceinte. « Oui, citoyens, je le voue à l’exécration publique, » reprend le général Cavaignac avec force.

Ce moment eut sa gravité, non pas apparente aux yeux de tous, mais profondément sentie par quelques-uns. M. de Lamartine, en qui jusque-là s’était en quelque sorte personnifiée la République, se trouvait tout d’un coup comme écarté du débat. L’attention publique se détournait de lui. Un autre se levait, qui repoussait, au nom du pays, le prétendant à l’Empire. Par l’effet de quelques mots prononcés inopinément à la tribune, une rivalité nouvelle naissait dans les régions du pouvoir. Un antagonisme encore latent, mais qui allait, à partir de ce jour, se prononcer de plus en plus, puis éclater enfin, se posait dans l’Assemblée. On pouvait entrevoir déjà que désormais le pays n’allait plus se débattre entre la liberté et la licence, mais entre l’autorité et la dictature : entre le général Eugène Cavaignac et le prince Louis-Napoléon Bonaparte.

Selon toute apparence, M. de Lamartine en eut l’instinct. Néanmoins il persévéra dans son projet. Ayant obtenu de ses collègues un décret de bannissement contre Louis Bonaparte, il résolut de le proposer à l’Assemblée le 12 juin, et d’enlever, s’il se pouvait, dans la séance même, un vote favorable.

Comme, en dépit de la loi contre les attroupements, le peuple continuait d’affluer autour du Palais-Bourbon et s’y tenait pendant toute la durée des séances, on convint d’entourer ce jour-là l’Assemblée d’un appareil militaire. La place de la Concorde est couverte de troupes ; on fait avancer du canon. Le général Cavaignac, le général Négrier, le général Tempoure, en grand uniforme, surveillent les dispositions ; le clairon sonne, le tambour bat. Les représentants, pour se rendre à leur poste, passent entre deux haies de soldats ; de fortes patrouilles de gardes nationaux sillonnent les rues ; les grilles du jardin des Tuileries se ferment.

Sur ces entrefaites arrivaient de tous côtés des masses de prolétaires. On leur avait annoncé un événement. Napoléon allait entrer à l’Assemblée suivi d’une brillante escorte, disaient les uns ; toutes les troupes étaient réunies là pour qu’il les passât en revue, disaient les autres, tant l’idée de souveraineté s’attachait aisément au nom de Bonaparte.

Napoléon, fils de Jérôme, ancien roi de Westphalie, que le département de la Corse avait envoyé à l’Assemblée constituante, crut devoir protester à la tribune au nom de son cousin contre les rumeurs de la place publique ; contre ce qu’il appela les mensonges et les insinuations des journaux.

« Vous savez tous, dit-il au commencement de la séance du 12 juin, qu’il existe des partis en France qui repoussent la République. Ils ne se recrutent qu’au sein d’une infime minorité. Ils se composent de ce que la nation a de moins bon, de moins généreux, mais ils existent. Le nom de Bonaparte est un levier, une puissance si l’on veut. Quoi de plus naturel que des gens qui veulent attaquer la République s’arment contre elle de ce nom sous lequel ils cachent de coupables intrigues ? »

À son tour, le général Bedeau, dans le même sentiment que le général Cavaignac, et en rappelant ses paroles, vient repousser au nom de l’armée les imputations dont elle a été l’objet. « La force armée, en France, dit-il, est essentiellement intelligente ; elle est passive dans l’accomplissement d’un ordre dont elle a compris la légalité, mais jamais elle ne sera aveuglée par le prisme d’un prétendant quelconque. Un chef quelconque qui s’imaginerait trouver dans une influence secondaire la possibilité de tromper l’armée, le jour où il voudrait exciter de criminelles tentatives, l’armée elle-même le mettrait en accusation. » Ces paroles sont couvertes d’applaudissements ; mais tout à coup, au moment où l’on s’y attend le moins, le général Bedeau tourne son discours contre la commission exécutive. Il parle de ses divisions, qui paralysent l’action gouvernementale ; il insiste sur l’inefficacité de la forme actuelle. Insinuant qu’il est urgent de la modifier, il indique d’une manière assez peu voilée qu’un seul chef, et à ce moment un seul c’est le général Cavaignac, peut exercer un pouvoir assez fort pour comprimer les factions.

C’est l’instant que choisit M. de Lamartine pour monter à la tribune ; il n’a pas sa sérénité habituelle, son visage est pâle, contracté. Lui, obligé de venir se défendre devant l’Assemblée ! Quelle nouveauté dans sa carrière politique et comme on voit qu’elle le trouble ! Il commence une longue justification des actes du gouvernement provisoire, remonte jusqu’à la proclamation de la République, rappelle le drapeau rouge écarté. On l’écoute avec froideur ; on le trouve prolixe, emphatique. Il se glace en parlant ; il voit son auditoire distrait, inattentif, et demande enfin, sous prétexte qu’il a besoin de repos, la suspension de la séance. Pendant cette suspension une agitation sourde se répand dans l’Assemblée. On est inquiet, on s’interroge. Qu’y a-t-il de fondé dans toutes ces alarmes, dans ces accusations réciproques ? Pourquoi cet appareil militaire ? Que se passe-t-il au dehors ? On parle d’une collision engagée entre la troupe et les rassemblements, d’un coup de feu tiré. M. de Lamartine remonte à la tribune. « Citoyens représentants, dit-il, une circonstance fatale vient d’interrompre le discours que j’avais l’honneur d’adresser à cette assemblée. Plusieurs coups de feu ont été tirés : l’un sur le commandant de la garde nationale de Paris, l’autre sur un officier de l’armée ; un troisième, enfin, sur la poitrine d’un officier de la garde nationale. »

« Les coups de feu, reprend-il, étaient tirés au nom de : « Vive l’Empereur ! » C’est la première goutte de sang qui ait taché la Révolution éternellement pure et glorieuse du 24 février. Gloire à la population, gloire aux différents partis de la République, du moins ce sang n’a pas été versé par leurs mains : il a coulé, non pas au nom de la liberté, mais au nom du fanatisme des souvenirs militaires et d’une opinion naturellement, quoique involontairement peut-être, ennemie invétérée de toute république.

« Citoyens, en déplorant avec vous le malheur qui vient d’arriver, le gouvernement n’a pas eu le tort de ne s’être pas armé autant qu’il était en lui contre ces éventualités. Ce matin même, une heure avant la séance, nous avons signé d’une main unanime une déclaration que nous nous proposions de vous lire à la fin de la séance, et que cette circonstance me force à vous lire à l’instant même. Lorsque l’audace des factieux est prise en flagrant délit, la main dans le sang français, la loi doit être votée d’acclamation. »

Et alors M. de Lamartine, malgré l’absence complète de sympathie qu’il peut lire sur les visages, malgré les interruptions et les protestations qui partent de tous les bancs, lit le texte du décret :

« La commission du pouvoir exécutif, vu l’article 3 de la loi du 13 janvier 1816, déclare qu’elle fera exécuter, en ce qui concerne Louis Bonaparte, la loi de 1832, jusqu’au jour où l’Assemblée nationale en aura autrement ordonné. »

Cette lecture excite une désapprobation générale. Pendant le long discours de M. de Lamartine on est allé aux informations et l’on a eu des renseignements circonstanciés : on sait que rien n’est exact dans son récit ; qu’il n’y a pas eu trois coups de feu tirés, mais un seul ; que, au lieu des factions prises la main dans le sang français, il s’agit d’un garde national maladroit qui s’est blessé lui-même.

Forcé par la rumeur générale de venir s’expliquer, M. de Lamartine se déconcerte ; il ne se borne pas à parler de ce qui fait en ce moment le sujet de toutes les préoccupations, il revient encore en arrière ; il évoque les souvenirs fâcheux du 15 mai ; il croit devoir entrer dans mille détails pour se défendre de toute participation à cette malheureuse journée ; il dit enfin ce mot resté fameux : « J’ai conspiré avec Blanqui, Sobrier, Cabet, Barbès, Raspail ! oui, j’ai conspiré, mais comme le paratonnerre conspire avec le nuage qui porte la foudre. »

Les rires et les murmures accueillent cette métaphore. M. de Lamartine rencontre à son tour dans l’Assemblée les préventions que M. Louis Blanc y soulevait naguère. La majorité et la minorité se trouvent d’accord contre lui. La droite, dans sa politique mesquine et vindicative, préfère le prétendant Louis Bonaparte au citoyen Lamartine ; les représentants de la Montagne partagent ce sentiment. Le parti du général Cavaignac, qui commence à se dessiner, veut avant tout, advienne que pourra, se débarrasser de la commission exécutive.

Dans cette disposition universelle, l’Assemblée montre encore cependant quelque respect humain, en accordant à la commission un vote de confiance. Elle vote les cent mille francs par mois qui lui sont demandés pour les dépenses de bureaux et pour les fonds secrets. Mais on sent que c’est là une dernière concession arrachée à une sorte de commisération, et qui ne donne plus au gouvernement aucune force. Cette séance est d’un effet déplorable pour la commission exécutive ; elle la place dans un état d’isolement complet entre l’Assemblée, où elle se voit répudiée par les deux partis, au nom de Cavaignac ou de Louis Bonaparte, et le peuple qui s’indigne de son obstination à repousser un candidat trois fois élu, comme d’une atteinte à sa souveraineté.

La séance du 13 devait être pire encore. On allait entendre les rapports des bureaux chargés d’examiner la validité de l’élection du prince Louis Bonaparte. Admettre ou rejeter cette validité, c’est dans la circonstance présente maintenir ou renverser la commission exécutive.

M. Jules Favre, rapporteur du septième bureau, a le premier la parole. Depuis le procès de 1840, où il a défendu le lieutenant Aladenise, M. Jules Favre est resté en relations avec le parti bonapartiste ; ses récentes mésintelligences avec M. Ledru-Rollin contribuent plus encore à le rendre favorable au prince Louis ; son rapport est un plaidoyer. « Le nouvel élu, dit-il, n’a justifié encore ici ni son âge ni sa nationalité, cela est vrai ; mais s’arrêter à de telles chicanes serait indigne d’une grande Assemblée. Le gouvernement, d’ailleurs, n’a pas jugé sans doute que Louis-Napoléon ne fût pas éligible, puisqu’il n’a averti, avant l’élection, ni les électeurs ni le citoyen Bonaparte. Loin de là, il a ici même, par la bouche de son ministre de la justice, déclaré que la loi de 1832 est virtuellement abolie par la révolution de Février. »

« En présence de l’anxiété publique, ajoute M. Jules Favre, il ne faut pas d’attermoiement. Il convient d’aborder franchement les deux questions, légale et politique, que soulève l’élection. » La question légale, selon lui, a été antérieurement tranchée par l’admission de trois membres de la famille Bonaparte. Quant à la question politique, la raison d’État ne veut pas qu’on grandisse le citoyen Bonaparte, comme le ferait la commission exécutive par une exclusion timide. Traitant de folles, de criminelles les expéditions de Strasbourg et de Boulogne, M. Jules Favre affirme que rien d’analogue ne saurait se reproduire. « Si le citoyen Bonaparte, dit-il, tentait une misérable parodie du manteau impérial qui ne va plus à sa taille, il serait à l’instant mis hors la loi et traîné sur la claie. »

M. Buchez rapporteur du dixième bureau combat M. Jules Favre. Le bureau s’est prononcé à l’unanimité contre l’admission. Ce n’est pas le citoyen Bonaparte qui se présente, dit le rapporteur, c’est le prince Louis-Napoléon, c’est un prétendant qui est venu deux fois sur le sol français pour réclamer à main armée son droit héréditaire à l’Empire. Aujourd’hui même, c’est par le cri de : Vive l’Empereur ! que ses partisans saluent son élection. M. Buchez fait remarquer, à l’appui de ses soupçons, que le prince Louis-Bonaparte n’a pas reconnu la République ; qu’il n’est pas venu un mot de lui, pour mettre fin aux agitations de la rue, à l’ambiguïté de sa situation, à la perplexité de ceux de ses partisans qui le croient sincère.

À ces mots, M. Vieillard quitte son banc avec précipitation et monte à la tribune. Il vient, dit-il, accomplir un devoir sacré en défendant un absent, un ami. « Il y a trente ans, continue M. Vieillard, que je connais le citoyen Louis Bonaparte. Après en avoir fait un député malgré lui, on veut en faire un prétendant malgré lui. Son élection n’a pas été, comme on l’a dit, une conspiration, mais une protestation spontanée de la population contre les souvenirs funestes de 1815. » Et, pour mieux confirmer ses assertions, M. Vieillard donne connaissance à l’Assemblée d’une lettre de Louis Bonaparte, datée de Londres, 11 mai 1848, ainsi conçue : « Je n’ai pas voulu me présenter comme candidat aux élections, écrivait le prince à son confident, parce que je suis convaincu que ma position à l’Assemblée eût été extrêmement embarrassante. Mes antécédents ont fait de moi, bon gré, mal gré, non un chef de parti, mais un homme sur lequel s’attachent les regards de tous les mécontents. Tant que la société française ne sera pas rassise, tant que la constitution ne sera pas fixée, je sens que ma position en France serait très-difficile, et même très-dangereuse pour moi. J’ai donc pris la ferme résolution de me tenir à l’écart et de résister à toutes les séductions que peut avoir pour moi le séjour dans mon pays. Si la France avait besoin de moi, si mon rôle était tout tracé, si enfin je pouvais croire être utile à mon pays, je n’hésiterais pas à passer sur toutes les considérations secondaires pour remplir mon devoir ; mais, dans les circonstances actuelles, je ne puis être bon à rien, je ne serais tout au plus qu’un embarras ; j’attendrai donc encore quelques mois ici que les affaires prennent en France une tournure plus calme et plus dessinée. J’ignore si vous me blâmerez de cette résolution ; mais si vous saviez combien de propositions ridicules me parviennent même ici, vous comprendriez combien davantage à Paris je serais en butte à toutes sortes d’intrigues. Je ne veux me mêler de rien. Je désire voir la République se fortifier en sagesse et en droit, et en attendant l’exil volontaire m’est très-doux, parce que je sais qu’il est volontaire. »

La lecture de cette lettre ne produisit pas sur l’Assemblée toute l’impression qu’on aurait pu attendre. Ainsi que je l’ai fait voir, la droite était aveuglée par sa haine pour la commission exécutive. Elle traita, par la bouche de M. Fresneau, la conspiration bonapartiste de chimère ; elle déclara qu’il y avait en ce moment une émotion légitime du peuple, que le peuple protestait non pas contre le gouvernement, mais contre l’absence de gouvernement. Quelques hommes sincères parlèrent au nom du droit ; d’autres dirent qu’ils voulaient la République confiante et magnanime. M. Louis Blanc s’exprima dans ce sens ; il dit qu’il ne voyait dans l’élection de Louis Bonaparte aucun danger sérieux pour la République. « Voulez-vous, d’ailleurs, dit-il, un moyen bien simple d’empêcher Louis Bonaparte d’arriver à la présidence ? Écrivez dans votre constitution l’article que voici : Dans la République française fondée le 24 février, il n’y a pas de président. » Mais l’Assemblée aspirait à se protéger par un pouvoir fort ; elle voulait un gouvernement personnel. Bien que républicaine d’intention, elle restait en ceci dans là tradition monarchique et ne concevait la force que dans la personnalité, La proposition d’abolir la présidence venait donc heurter la disposition générale, sans nécessité et sans à-propos[14].

M. Ledru-Rollin fut plus politique que M. Louis Blanc ; il opposa des faits précis aux généralités de son collègue. Il certifia que, d’après une instruction commencée, il y avait eu de l’argent distribué, du vin versé au nom de l’Empereur. « Des embauchages se font pour une nouvelle garde impériale, dit M. Ledru-Rollin ; il y a conspiration flagrante dans l’entourage du prince, dans les partis qui se servent de son nom. » Il conclut en suppliant l’Assemblée de prévenir le sang versé, et de faire exécuter temporairement une loi de nécessité. M. Ledru-Rollin parle avec beaucoup de sens et de vigueur, son langage est celui de la raison, mais M. Ledru-Rollin est impopulaire dans l’Assemblée, comme M. Louis Blanc, comme M. de Lamartine. Tout ce qu’il peut obtenir d’une majorité fortement prévenue contre lui, c’est qu’elle hésite un moment. Voyant ce mouvement insensible qui se fait dans les esprits, un partisan du prince, M. Bonjean, monte à la tribune et lit une lettre de Louis Bonaparte datée de Londres, 23 mai. L’Assemblée avait refusé d’entendre la lecture de cette même lettre dans la séance où avaient été lues les lettres du prince de Joinville et du duc d’Aumale ; mais cette fois le temps avait marché. On savait par expérience que le nom du prince de Joinville n’éveillait que peu d’écho dans les masses. La droite avait compris qu’elle ne pouvait s’en faire une arme contre la République ; elle en venait à examiner le parti qu’elle pourrait tirer du nom de Bonaparte.

« Citoyens représentants, disait Louis-Napoléon dans la lettre que vient lire M. Bonjean, j’apprends, par les journaux du 22, qu’on a proposé dans les bureaux de l’Assemblée de maintenir contre moi seul la loi d’exil qui frappe ma famille depuis 1816. Je viens demander aux représentants du peuple pourquoi je mériterais une semblable peine. Serait-ce pour avoir toujours publiquement déclaré que, dans mes opinions, la France n’était l’apanage ni d’un homme, ni d’une famille, ni d’un parti ? Serait-ce parce que, désirant faire triompher sans anarchie ni licence le principe de la souveraineté nationale, qui seul pouvait mettre un terme à nos dissensions, j’ai deux fois été victime de mon hostilité contre le gouvernement que vous avez renversé ? Serait-ce pour avoir consenti, par déférence pour le gouvernement provisoire, à retourner à l’étranger, après être accouru à Paris au premier bruit de la révolution ? Serait-ce pour, avoir refusé par désintéressement les candidatures à l’Assemblée qui m’étaient proposées, résolu de ne retourner en France que lorsque la nouvelle constitution serait établie et la République affermie ? Les mêmes raisons qui m’ont fait prendre les armes contre le gouvernement de Louis-Philippe, me porteraient, si on réclamait mes services, à me dévouer à la défense de l’Assemblée, résultat du suffrage universel. En présence d’un roi élu par deux cents députés, je pouvais me rappeler que j’étais l’héritier d’un empire fondé par l’assentiment de quatre millions de Français. En présence de la souveraineté nationale, je ne peux et ne veux revendiquer que mes droits de citoyen français ; mais ceux-là je les réclamerai sans cesse, avec l’énergie que donne à mon cœur honnête le sentiment de n’avoir jamais démérité de la patrie.

« Votre concitoyen,
« Louis-Napoléon Bonaparte. »

Cette lecture ramène à la tribune M. Jules Favre pour appuyer de nouveau l’admission. L’Assemblée n’hésite plus. Malgré M. Buchez, qui essaye une dernière fois de prévenir une rupture ouverte avec la commission exécutive ; malgré M. Degousée, qui propose un amendement modifié, dit-il, par la lettre du citoyen Bonaparte, et demande le maintien du décret de bannissement seulement jusqu’à la mise à exécution de la constitution, l’admission est prononcée aux deux tiers des voix. À cette nouvelle, qui se propage avec une grande rapidité, les rassemblements se dispersent en proférant de nouveaux cris de : Vive Napoléon ! mais sans donner le moindre signe de reconnaissance pour l’Assemblée. Elle ne retira pour sa popularité aucun profit de l’humiliation qu’elle infligeait à la commission exécutive. Louis Bonaparte, plus habile qu’elle, ne se prévalut même pas du vote qui lui ouvrait l’enceinte de la représentation nationale ; ses partisans ne jugeaient pas que le moment fût propice. MM. Laity et de Persigny, arrêtés comme excitateurs de troubles, mais relâchés aussitôt par un gouvernement qui répugnait à toutes les rigueurs, étaient partis pour Londres immédiatement après le vote du 13 juin, afin de bien exposer au prince quels en étaient le sens et la portée. Ce vote n’était autre chose, à leur avis, qu’un acte d’opposition à la commission exécutive ; on s’abuserait en y voyant l’expression d’une sympathie pour Louis-Napoléon. La grande majorité de l’Assemblée, disaient ces ardents bonapartistes, était encore très-décidément républicaine. La droite, à la vérité, semblait prête à l’attaque, mais c’était sous l’inspiration de MM. de Falloux, Thiers et Montalembert, dans un intérêt dynastique. Le prince Louis, en entrant dans une assemblée ainsi disposée, n’y aurait qu’une position secondaire. Il y serait toléré comme peu dangereux, négligé par conséquent. Ou bien il engagerait une lutte prématurée et serait vaincu ; ou bien il garderait le silence, resterait confondu dans la foule des représentants et perdrait insensiblement tout son prestige. Chacun de ses votes serait commenté, interprété ; il livrerait à ses ennemis mille prétextes. Louis Bonaparte comprit la justesse de ces avis. Il ne se sentait nul talent oratoire, ni enthousiasme, ni mouvement, rien qui pût entraîner une assemblée. Il voyait, d’ailleurs, le flot populaire venir à lui et se grossir contre les obstacles ; tout lui conseillait de temporiser ; en conséquence il adressa au président la lettre suivante, qui fut lue à la tribune, dans la séance du 15 juin :

« Monsieur le président, je partais pour me rendre à mon poste, quand j’apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n’ai pas cherché l’honneur d’être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injurieux dont j’étais l’objet. Je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m’imposait des devoirs, je saurais les remplir ; mais je désavoue tous ceux qui me prêtent des intentions que je n’ai pas. Mon nom est un symbole d’ordre, de nationalité, de gloire, et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un tel malheur, je resterais plutôt en exil. Je suis prêt à tout sacrifier pour le bonheur de la France. »

Cette lettre causa dans l’Assemblée une sensation désagréable. Elle avait dans son renoncement un ton de hauteur singulier. Le général Cavaignac y releva l’omission significative du mot de république. MM. Antony Thouret, Baune, David (d’Angers) signalèrent à l’attention cette phrase étrange : Si le peuple m’imposait des devoirs je saurais les remplir. M. Jules Favre, faisant en quelque sorte amende honorable de son discours du 13, demande que la lettre et l’adresse aux électeurs qui l’accompagne soient déposées entre les mains du ministre de la justice, afin qu’il y donne telle suite qu’il avisera. M. Duclerc vient dire que le gouvernement connaît les menées tramées par les bonapartistes, mais qu’il ne veut pas de précipitation, et il propose le renvoi de la discussion à demain. « À demain ! s’écrie M. Clément Thomas, à demain, y songez-vous ! remettre à demain, c’est la bataille pour aujourd’hui ! »

L’Assemblée est un moment émue ; le peuple se rassemble de nouveau autour du Palais-Bourbon. Les représentants, à leur sortie, sont accueillis par des huées. Les cris de : Vive l’Empereur ! à bas Thiers ! à bas les représentants ! retentissent à leurs oreilles ; les physionomies paraissent très-sombres. Au moment où le président refusait de lire l’adresse de Louis Bonaparte aux électeurs, un homme en blouse lui a jeté d’une tribune un billet ainsi conçu : « Si vous ne lisez pas les remercîments de Louis Bonaparte aux électeurs, je vous déclare traître à la patrie. » Ce billet était signé Auguste Blum, ancien élève de l’École polytechnique. Tant d’audace ne serait pas explicable, pensait-on, si elle ne s’appuyait sur une grande force populaire. On se confirme dans ces soupçons en apprenant que Blum est maintenant délégué des maçons aux conférences du Luxembourg, et qu’il passe pour l’un des principaux agents de M. Louis Blanc. On apprend aussi qu’un attroupement très-nombreux, qui stationne dans les Tuileries, parle de proclamer Bonaparte premier consul ; l’orage gronde dans l’air ; on a le pressentiment d’une insurrection prochaine.

Cependant, l’impopularité de M. Clément Thomas, venant s’ajouter à l’impopularité de la commission exécutive, fait encore une fois pencher la balance du côté de Louis Bonaparte. Considéré, le 15 mai, comme un libérateur, M. Clément Thomas a encouru dès le lendemain la disgrâce de la droite en déposant, ainsi que nous l’avons vu, une pétition des officiers de la garde nationale qui demandait qu’on ne fit pas de réaction. La garde nationale elle-même, devenue beaucoup moins républicaine que les officiers qu’elle a élus en un premier moment d’entraînement, souhaitait un autre chef. Dans une récente discussion soulevée par la proposition de deux représentants bonapartistes et qui tendait à rétablir l’effigie de Napoléon sur la croix de la Légion d’honneur, M. Clément Thomas a blessé le sentiment public en attaquant ces signes de distinctions ridicules, ces hochets de la vanité. Ces expressions qui rappellent l’opposition que fit, en 1802, le conseil d’État lors de la création de la Légion d’honneur[15], ce sentiment qui est celui des nations anglaises et américaine, irrite au plus haut degré la fibre si chatouilleuse en France de la vanité militaire. À partir de ce jour, M. Clément Thomas se voit en butte aux colères les plus violentes ; on le honnit comme un blasphémateur de l’honneur national. Lorsqu’il paraît sur la place de la Concorde pour dissiper les rassemblements, les gardes nationaux le reçoivent en criant : À bas Clément Thomas ! vive la Légion d’honneur ! L’Assemblée ne se montrant guère plus favorable pour lui, il comprit qu’il ne pouvait plus garder son commandement, et deux jours après il envoya sa démission.

Comme on en était là, inquiet, perplexe, chacun se demandant ce qui allait sortir de ces hostilités entre le peuple et l’Assemblée nationale, entre les différents partis dans l’Assemblée, entre l’Assemblée et la commission exécutive, entre la commission exécutive et le prince Louis-Napoléon ; quand tous les esprits sont livrés à l’appréhension d’un danger indéfini, mais imminent, une nouvelle lettre de Louis Bonaparte au président de l’Assemblée vient en apparence mettre fin à tout, en apportant un dénoùment pacifique à la crise où l’on s’était engagé sans trop la comprendre.

« J’étais fier d’avoir été élu représentant du peuple à Paris et dans trois autres départements, disait Louis-Napoléon ; c’était à mes yeux une ample réparation pour trente ans d’exil et six ans de captivité ; mais les soupçons injurieux qu’a fait naître mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l’hostilité du pouvoir exécutif, m’imposent le devoir de refuser un honneur qu’on croit avoir été obtenu par l’intrigue.

« Je désire l’ordre et le maintien d’une République sage, grande, intelligente, et puisque involontairement je favorise le désordre, je dépose, non sans de vifs regrets, ma démission entre vos mains. Bientôt, je l’espère, le calme renaîtra et me permettra de retourner en France comme le plus simple des citoyens, mais aussi comme un des plus dévoués au repos et à la prospérité de mon pays.

« Louis-Napoléon Bonaparte. »


Bien que le ton de cette lettre fût tout autre que celui de la première ; bien que le mot de république s’y trouvât comme un hommage au sentiment de l’Assemblée, et que l’expression de simple citoyen protestât contre le personnage de prétendant, l’Assemblée affecta de la traiter avec dédain et la renvoya au ministre de l’intérieur, sur ce motif que l’admission du citoyen Louis Bonaparte n’ayant été prononcée que conditionnellement, jusqu’à preuve d’âge et de nationalité, la démission ne pouvait pas être acceptée.

Ainsi se terminèrent les premiers rapports officiels entre le prince Louis-Napoléon Bonaparte et l’Assemblée constituante.

En renonçant à se prévaloir de sa triple élection, en feignant de céder aux désirs de l’Assemblée, Louis Bonaparte retira du conflit qui venait de s’élever un notable avantage. Sa modération le grandit dans l’opinion publique, sans empêcher qu’aux yeux du peuple il ne personnifiât le principe même de souveraineté nationale que les représentants semblaient méconnaître. Dès ce jour, il donna un nom, un nom éclatant aux vagues efforts que faisait, par des mains obscures, la révolution pour se dégager des entraves qu’on lui opposait. Il absorba en lui, il incorpora, pour ainsi parler, cet idéal de dictature révolutionnaire qu’une démocratie encore inculte, tumultueuse, irrationnelle et passionnée, préfère aux gouvernements libéraux.

La bourgeoisie intelligente et active le sentit confusément, et nous allons la voir, avec un instinct très-juste, se presser autour du général Cavaignac pour tâcher d’arrêter à une république tempérée le mouvement révolutionnaire. Mais la bourgeoisie opulente et parvenue, qui a perdu l’instinct politique ; les partis que divisent dans l’Assemblée des questions d’intérêt personnel ; les factions royalistes aveuglées par de petites rancunes, et dont la vanité redoute par-dessus toutes choses l’établissement définitif du gouvernement républicain, vont se jeter étourdiment du côté de Louis Bonaparte, c’est-à-dire du côté de leur ennemi historique le plus dangereux, le plus irréconciliable.

  1. Le premier enfant de la reine Hortense, était mort à la Malmaison, en 1807, un an avant la naissance du prince Louis.
  2. Dans une lettre écrite en allemand, adressée par le prince Louis à la date de Baden, 14 juillet 1834, à l’avoyer de Berne, pour le remercier de l’envoi de son brevet, nous lisons ce passage curieux : « Ma patrie, ou plutôt le gouvernement de ma patrie, me repousse parce que je suis le neveu d’un grand homme ; vous êtes plus juste. Je suis fier de pouvoir me compter parmi les défenseurs d’un État où la souveraineté du peuple est la base de la Constitution et où tout citoyen est prêt à sacrifier sa vie pour la liberté et l’indépendance de sa patrie. »
  3. Dès l’année 1825, du vivant du duc de Reichstadt, elle déclarait que le sang autrichien serait un motif d’exclusion à l’empire des Français, et que le prince Louis serait appelé à succéder au trône de Napoléon.
  4. Lettres à sa mère, Œuvres complètes, vol. III. p. 183.
  5. 160 voix sur 161, déclarèrent le prince Louis-Napoléon coupable ; 132 prononcèrent la peine de la détention perpétuelle. Il y en eut une qui vota la peine de mort.
  6. Voir la Presse, numéro du 8 août 1840.
  7. Je lis dans une lettre, écrite à cette époque, une curieuse appréciation de ces courants d’opinion : « Dans cet état de choses, beaucoup d’hommes de tous les partis se rattachent au prince. Le mouvement des esprits est très-marqué dans ce sens, surtout en province. À Paris il s’accuse parmi les députés. On en compte une trentaine qui confessent volontiers leurs dispositions à cet égard. Toute l’ancienne extrême gauche est là en masse. La gauche Barrot est entamée, et le mouvement arrive presque jusqu’à son chef, cependant très-indécis. Thiers est suspect à quelques-uns ; je crois que c’est à tort. Thiers commence à douter de la dynastie, mais il n’en est pas détaché. C’est le seul homme peut-être qui sache bien sur tous les points notre situation ; il est impérialiste par le fond des idées, mais il redoute trop une révolution pour se faire révolutionnaire… Le parti bonapartiste pousse ses rameaux jusque dans le parti conservateur. C’est exceptionnel et rare, mais cela se trouve. C’est un parti qui se fait avec les déclassés de tous les côtés, et les déclassés abondent au point que le nombre et la force est avec eux désormais. »
  8. Préface des Fragments historiques publiés à Londres en 1841.
  9. Voir, entre autres, le Napoléon républicain.
  10. Le refrain de l’une de ces chansons donnera l’idée du caractère bizarre de cette propagande populaire :

    Napoléon, rentre dans ta patrie ;
    Napoléon, sois bon républicain.

  11. On sait que M. Émile Thomas fut un peu plus tard rédacteur en chef du journal napoléonien le Dix décembre, puis administrateur des biens du prince Louis Bonaparte dans la Sologne.
  12. Voir, au Moniteur, le discours de M. de Lamartine, séance du 26 mars 1842.
  13. Le général Cavaignac était mal informé. Le fait était parfaitement exact.
  14. Dans une lettre en date de Londres, 11 novembre 1861, M. Louis Blanc, après avoir donné à l’auteur quelques explications au sujet de son vote, ajoute ces paroles qui méritent d’être conservées : « Loin de me repentir d’avoir voté contre le bannissement à perpétuité des Bourbons, des d’Orléans et des Bonaparte, je m’honore de ces votes comme des actes les plus vraiment républicains que m’ait jamais inspirés ma conscience. »
  15. Le conseiller Berlier ayant dit, en propres termes, que ces sortes de distinctions étaient des hochets de la monarchie : « C’est avec des hochets que l’on mène les hommes, » avait répondu le Premier Consul. L’historien Anquetil refusa la décoration, déclarant que « tout chef de gouvernement se rend coupable en établissant des distinctions sociales, et tout citoyen en les acceptant ! »