Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 10

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CHAPITRE X

MORT DE MIRABEAU (2 AVRIL 1791).

Mirabeau tué par la médiocrité. — Indécision du parti bâtard qu’il combat, ineptie du parti qu’il défend. — Il se croit empoisonné, hâte sa mort, mars 1791. — Ses derniers moments, sa mort, 2 avril. — Honneurs qu’on lui rend ; ses funérailles, 4 avril. — Jugements divers sur Mirabeau. — Il n’a pas trahi la France ; il y eut corruption, non trahison. — Cinquante années d’expiation suffisent à la justice nationale.


Il est bien regrettable que nous n’ayons pas la réponse de Mirabeau. Elle dut être, si nous jugeons par les résultats, le triomphe de l’adresse et de l’éloquence. Nous en avons l’extrait, probablement défiguré. On y entrevoit néanmoins que cette réponse dut contenir, parmi cent choses flatteuses et insinuantes, des mots ironiques, par exemple celui-ci : « Et comment pourrait-on me prêter l’absurde dessein de présenter les Jacobins comme des factieux, lorsque chaque jour ils réfutent si bien cette calomnie par leurs réponses, par leurs séances publiques ? » Avec cela le grand orateur se fit si habilement Jacobin, si sensible à leur opinion, qu’il lui suffit d’un moment pour tourner tous les esprits. Il avoua qu’il avait boudé les Jacobins, mais en leur rendant justice. Les applaudissements s’élevèrent. Enfin lorsque, terminant, il dit : « Je resterai avec vous jusqu’à l’ostracisme », il avait reconquis les cœurs.

Il sortit et ne revint plus. Son génie était tout contraire à celui des Jacobins. Il ne subissait pas volontiers le joug de cet esprit moyen qui, n’ayant ni le besoin de talent qu’éprouve une élite, ni l’entraînement du peuple, son instinct naïf et profond, exige qu’on soit moyen, juste à la même hauteur, pas plus haut et pas plus bas, et qui, tout défiant qu’il peut être, se laisse néanmoins gouverner par une tactique médiocre. La Révolution qui montait amenait à la puissance ces médiocrités actives.

La classe moyenne, bourgeoise, dont la partie la plus inquiète s’agitait aux Jacobins, avait son avènement. Classe vraiment moyenne en tout sens, moyenne de fortune, d’esprit, de talent. Le grand talent était rare, plus rare l’invention politique, la langue fort monotone, toujours calquée sur Rousseau. Grande, immense différence avec le seizième siècle, où chacun a une langue forte, une langue sienne, qu’il fait lui-même, et dont les défauts énergiques intéressent, amusent toujours. Sauf quatre hommes de premier ordre, trois orateurs, un écrivain, tout le reste est secondaire. L’idole qui passait, La Fayette, et les idoles qui viennent, girondines et montagnardes, sont généralement médiocres. Mirabeau se voyait noyé, à la lettre, dans la médiocrité.

Le flot montait, la marée venait de la grande mer. Lui, robuste athlète, il était là sur le rivage, dans la ridicule attitude de combattre l’Océan ; le flot n’en montait pas moins ; hier l’eau jusqu’à la cheville, aujourd’hui jusqu’au genou, demain jusqu’à la ceinture… Et chaque vague de cet Océan n’avait ni figure ni forme ; chaque flot qu’il prenait, serrait de sa forte main, coulait, faible, fade, incolore.

Lutte ingrate, qui n’était nullement celle des principes opposés. Mirabeau pouvait à peine définir contre quoi il combattait. Ce n’était nullement le peuple, nullement le gouvernement populaire. Mirabeau eût gagné à la république ; il eût été incontestablement le premier citoyen. Il luttait contre un parti immense et très faible, mêlé d’apparences diverses, et qui lui-même ne voulait rien de plus qu’une apparence, un je ne sais quoi, un introuvable milieu, ni monarchie ni république, parti métis, à deux sexes, ou plutôt sans sexe, impuissant, mais, comme les eunuques, s’agitant en proportion de son impuissance.

Le ridicule choquant de la situation, c’est que c’était ce néant, qui, au nom d’un système encore introuvé, organisait la Terreur.

Le chagrin saisit Mirabeau, le dégoût. Il commençait à entrevoir qu’il était dupe de la cour, joué par elle, mystifié. Il avait rêvé le rôle d’arbitre entre la Révolution et la monarchie ; il croyait prendre ascendant sur la reine, comme homme, et homme d’État, la sauver. La reine, qui voulait moins être sauvée que vengée, ne goûtait aucune idée raisonnable. Le moyen qu’il proposait était celui qu’elle repoussait le plus : Être modéré et juste, avoir toujours raison ; travailler lentement, fortement l’opinion, surtout celle des départements, hâter la fin de l’Assemblée dont il n’y avait rien à attendre, en former une nouvelle , lui faire reviser la constitution. (Voir ses Mémoires, t. VIII.)

Il voulait sauver deux choses, la royauté et la liberté, croyant la royauté elle-même une garantie de liberté. Dans cette double tentative, il trouvait un grand obstacle, l’incurable ineptie de la cour qu’il défendait. Le côté droit, par exemple, ayant hasardé contre les couleurs nationales une sortie insolente, imprudente au plus haut degré, Mirabeau y répondit par une foudroyante apostrophe, par les mots mêmes que la France eût dits, si elle eût parlé ; le soir, il vit arriver M. de La Marck éperdu qui venait le gronder de la part de la reine, se plaindre de sa violence. Il tourna le dos et répondit avec indignation et mépris. Dans son discours sur la régence, il demanda et fit décréter que les femmes en seraient exclues.

On ne voulait point s’aider sérieusement de lui, mais seulement le compromettre, le dépopulariser. On avait, en grande partie, obtenu ce dernier point. Des trois rôles qui peuvent tenter le génie, en révolution, Richelieu, Washington, Cromwell, nul ne lui était possible. Ce qui lui restait de mieux à faire, c’était de mourir à temps. Aussi, comme s’il eût été impatient d’en finir, il augmenta encore, dans ce mois qui fut pour lui le dernier, la furieuse dépense de vie qui lui était ordinaire. Nous le retrouvons partout, il accepte au département, dans la garde nationale, de nouvelles fonctions. À peine il quitte la tribune, versant sur tous les sujets la lumière et le talent, descendant aux spécialités qu’on eût cru lui être le plus étrangères (je pense aux discours sur les mines).

Il allait, parlait, agissait et pourtant se sentait mourir, il se croyait empoisonné. Loin de combattre sa langueur par une vie différente, il semblait plutôt se hâter à la rencontre de la mort. Vers le 15 mars, il passa une nuit à table avec des femmes, et son état s’aggrava. Il n’avait que deux goûts prononcés, les femmes et les fleurs : encore il faut ici s’entendre ; jamais de filles publiques[1] ; le plaisir, chez Mirabeau, ne fut jamais séparé de l’amour.

Le dimanche 27 mars, il se trouvait à la campagne, à sa petite maison d’Argenteuil, où il faisait beaucoup de bien. Il avait toujours été tendre aux misères des hommes et le devenait encore plus aux approches de la mort. Il fut saisi de coliques, comme il en avait eu déjà, mais accompagnées d’angoisses inexprimables, se voyant là mourir seul, sans médecin et sans secours. Les secours vinrent, mais rien n’y fit. En cinq jours il fut emporté.

Cependant, le lundi 28, la mort dans les dents et toute peinte sur son visage, il s’obstina à aller encore à l’Assemblée. L’affaire des mines s’y décidait, affaire fort importante pour son ami, M. de La Marck, dont la fortune y était engagée. Mirabeau parla cinq fois, et, tout mort qu’il était il vainquit encore. En sortant, tout fut fini ; il s’était, dans ce dernier effort, achevé pour l’amitié.

Le mardi 29, le bruit se répandit que Mirabeau était malade. Vive impression dans Paris. Tous, ses adversaires même, surent alors combien ils l’aimaient. Camille Desmoulins, qui alors lui faisait si rude guerre, sent se réveiller son cœur. Les violents rédacteurs des Révolutions de Paris, qui, à ce moment, proposent la suppression de la royauté, disent que le roi a envoyé pour s’informer de Mirabeau et ajoutent : « Sachons gré à Louis XVI de n’y avoir pas été lui-même, c’eût été une diversion fâcheuse, on l’aurait idolâtré. »

Le mardi soir, la foule était déjà à la porte du malade. Le mercredi, les Jacobins lui envoyèrent une députation, et, à la tête, Barnave, dont il entendit avec plaisir un mot obligeant qui lui fut rapporté. Charles de Lameth avait refusé de se joindre à la députation.

Mirabeau craignait les obsessions des prêtres et avait ordonné de dire au curé, s’il venait, qu’il avait vu ou devait voir son ami l’évêque d’Autun.

Personne ne fut plus grand et plus tendre dans la mort. Il parlait de sa vie au passé, et de lui qui avait été, et qui avait cessé d’être. Il ne voulut de médecin que Cabanis, son ami, fut tout entier à l’amitié, à la pensée de la France. Ce qui, mourant, l’inquiétait le plus, c’était l’attitude douteuse, menaçante des Anglais, qui semblaient préparer la guerre. « Ce Pitt, disait-il, gouverne avec ce dont il menace, plutôt qu’avec ce qu’il fait. Je lui aurais donné du chagrin si j’avais vécu. »

On lui parla de l’empressement extraordinaire du peuple à demander de ses nouvelles, du respect religieux, du silence de la foule, qui craignait de le troubler. « Ah ! le peuple, dit-il, un peuple si bon est bien digne qu’on se dévoue pour lui, qu’on fasse tout pour fonder, affermir sa liberté. Il m’était glorieux de vivre pour lui, il m’est doux de sentir que je meurs au milieu du peuple. »

Il était plein de sombres pressentiments sur le destin de la France : « J’emporte avec moi, disait-il, le deuil de la monarchie ; ses débris vont être la proie des factieux. »

Un coup de canon s’étant fait entendre, il s’écria, comme en sursaut : « Sont-ce déjà les funérailles d’Achille ? »

Le 2 avril au matin, il fit ouvrir ses fenêtres et me dit d’une voix ferme (c’est Cabanis qui parle) : « Mon ami, je mourrai aujourd’hui. Quand on en est là, il ne reste plus qu’une chose à faire, c’est de se parfumer, de se couronner de fleurs et de s’environner de musique, afin d’entrer agréablement dans ce sommeil dont on ne se réveille plus. » Il appela son valet de chambre : « Allons, qu’on se prépare à me raser, à faire ma toilette tout entière. » Il fit pousser son lit près d’une fenêtre ouverte pour contempler sur les arbres de son petit jardin les premiers indices de la feuillaison printanière. Le soleil brillait, il dit ; « Si ce n’est pas là Dieu, c’est du moins son cousin germain… » Bientôt après il perdit la parole ; mais il répondait toujours par des signes aux marques d’amitié que nous lui donnions. Nos moindres soins le touchaient ; il y souriait. Quand nous penchions notre visage sur le sien, il faisait de son côté des efforts pour nous embrasser… »

Les souffrances étant excessives, comme il ne pouvait plus parler, il écrivit ce mot : « Dormir. » Il désirait abréger cette lutte inutile et demandait de l’opium. Il expira vers huit heures et demie. Il venait de se tourner, en levant les yeux au ciel. Le plâtre qui a saisi son visage ainsi fixé n’indique qu’un doux sourire, un sommeil plein de vie et d’aimables songes.

La douleur fut immense, universelle. Son secrétaire, qui l’adorait et qui plusieurs fois avait tiré l’épée pour lui, voulut se couper la gorge. Pendant la maladie, un jeune homme s’était présenté, demandant si l’on voulait essayer la transfusion du sang, offrant le sien pour rajeunir, raviver celui de Mirabeau. Le peuple fit fermer les spectacles, dispersa même par ses huées un bal qui semblait insulter à la douleur générale.

Cependant on ouvrait le corps. Des bruits sinistres avaient circulé. Un mot dit à la légère, qui eût confirmé l’idée d’empoisonnement, aurait pu coûter la vie à telle personne peut-être innocente. Le fils de Mirabeau assure que la plupart des médecins qui firent l’autopsie « trouvèrent des traces indubitables de poison », mais que sagement ils se turent.

Le 3 avril, le département de Paris se présenta à l’Assemblée nationale, demanda, obtint que l’église de Sainte-Geneviève fût consacrée à la sépulture des grands hommes, et que Mirabeau y fût placé le premier. Sur le fronton devaient être inscrits ces mots : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante. » Descartes y était. Voltaire et Rousseau devaient y venir. « Beau décret ! dit Camille Desmoulins. Il y a mille sectes et mille églises entre les nations, et, dans une même nation, le Saint des saints pour l’un est l’abomination pour l’autre. Mais, pour ce temple et ses reliques, il n’y aura pas de disputes. Cette basilique réunira tous les hommes à sa religion. »

Le 4 avril eut lieu la pompe funèbre la plus vaste, la plus populaire qu’il y ait eu au monde, avant celle de Napoléon, au 15 décembre 1840. Le peuple seul fit la police et la fit admirablement. Nul accident dans cette foule de trois ou quatre cent mille hommes. Les rues, les boulevards, les fenêtres, les toits, les arbres, étaient charges de spectateurs.

En tête du cortège marchait La Fayette, puis, entouré royalement des douze huissiers à la chaîne, Tronchet, le président de l’Assemblée nationale, puis l’Assemblée tout entière sans distinction de partis. L’intime ami de Mirabeau, Sieyès, qui détestait les Lameth et ne leur parlait jamais, eut pourtant l’idée noble et délicate de prendre le bras de Charles de Lameth, les couvrant ainsi de l’injuste soupçon qu’on faisait peser sur eux.

Immédiatement après l’Assemblée nationale, comme une seconde assemblée, avant toutes les autorités, marchait en masse serrée le club des Jacobins. Ils s’étaient signalés par le faste de la douleur, ordonnant un deuil de huit jours, et d’anniversaire en anniversaire, un deuil éternel.

Ce convoi immense ne put arriver qu’à huit heures à l’église Saint-Eustache. Cérutti prononça l’éloge. Vingt mille gardes nationaux déchargeant à la fois leurs armes, toutes les vitres se brisèrent ; on crut un moment que l’église s’écroulait sur le cercueil.

Alors la pompe funéraire reprit son chemin, aux flambeaux. Pompe vraiment funèbre à cette heure. C’était la première fois qu’on entendait deux instruments tout-puissants, le trombone et le tam-tam. « Ces notes, violemment détachées, arrachaient les entrailles et brisaient le cœur. » On arriva bien tard, dans la nuit, à Sainte-Geneviève.

L’impression du jour avait été généralement calme et solennelle, pleine d’un sentiment d’immortalité. On eut dit que l’on transférait les cendres de Voltaire, d’un homme mort depuis longtemps, d’un de ces hommes qui ne meurent jamais. Mais à mesure que le jour disparut et que le convoi s’enfonça dans l’ombre doublement obscure de la nuit et des rues profondes, qu’éclairaient les lueurs des torches tremblantes, les imaginations aussi entrèrent malgré elles dans le ténébreux avenir, dans les pressentiments sinistres. La mort du seul qui fût grand mettait, dès ce jour, entre tous une formidable égalité. La Révolution allait dès lors rouler sur une pente rapide, elle allait par la voie sombre au triomphe ou au tombeau. Et dans cette voie devait à jamais lui manquer un homme, son glorieux compagnon de route, homme de grand cœur, après tout, sans fiel, sans haine, magnanime pour ses plus cruels ennemis. Il emportait avec lui quelque chose, qu’on ne savait pas bien encore, on ne le sut que trop plus tard : l’esprit de paix dans la guerre même, la bonté sous la violence, la douceur, l’humanité.


Ne laissons pas encore Mirabeau dormir dans la terre. Ce que nous venons de mettre à Sainte-Geneviève, c’est la moindre partie de lui. Restent son âme et sa mémoire, qui doivent compte à Dieu et au genre humain.

Un seul homme refusa d’assister au convoi, l’honnête et austère Pétion. Il assurait avoir lu un plan de conspiration de la main de Mirabeau.

Le grand écrivain du temps, âme naïve, jeune, ardente, qui en représente le mieux les passions, les fluctuations, je parle de Desmoulins, varie étonnamment en quelques jours dans son jugement sur Mirabeau, et finit par porter sur lui l’arrêt le plus accablant. Nul spectacle plus curieux que celui de ce violent nageur, battu, comme par la vague, de la haine à l’amitié, enfin échoué à la haine.

D’abord, dès qu’il le sait malade, il se trouble, et, tout en l’attaquant encore, il laisse échapper son cœur, il rappelle les services immortels que Mirabeau rendait à la liberté : « Tous les patriotes disent, comme Darius dans Hérodote : « Histiée a soulevé l’Ionie contre moi, mais Histiée m’a sauvé quand il a rompu le pont de l’Ister. »

Et quelques pages après :

« Mais… Mirabeau se meurt, Mirabeau est mort ! De quelle immense proie la mort vient de se saisir ! J’éprouve encore en ce moment le même choc d’idées, de sentiments, qui me fit demeurer sans mouvements et sans voix, devant cette tête pleine de systèmes, quand j’obtins qu’on me levât le voile qui la couvrait, et que j’y cherchais encore son secret. C’était un sommeil, et ce qui me frappa au delà de toute expression, telle on peint la sérénité du juge et du sage. Jamais je n’oublierai cette tête glacée et la situation déchirante où sa vue me jeta… »

Huit jours après, tout est changé ! Desmoulins est un ennemi. La nécessité d’éloigner les affreux soupçons qui planaient sur les Lameth jette le mobile écrivain dans une violence terrible. L’amitié lui fait trahir l’amitié !… Sublime enfant ! mais sans mesure, toujours extrême en tout sens !

« Pour moi, lorsqu’on m’eut levé le drap mortuaire, à la vue d’un homme que j’avais idolâtré, j’avoue que je n’ai pas senti venir une larme, et que je l’ai regardé d’un œil aussi sec que Cicéron regardait le corps de César percé de vingt-trois coups. Je contemplais ce superbe magasin d’idées, démeublé par la mort ; je souffrais de ne pouvoir donner des larmes à un homme, et qui avait un si beau génie, et qui avait rendu de si éclatants services à sa patrie, et qui voulait que je fusse son ami. Je pensais à cette réponse de Mirabeau mourant à Socrate mourant, à sa réfutation du long entretien de Socrate sur l’immortalité, par ce seul mot : Dormir. Je considérais son sommeil, et, ne pouvant m’ôter l’idée de ses projets contre l’affermissement de notre liberté et jetant les yeux sur l’ensemble de ses deux dernières années, sur le passé et sur l’avenir, à son dernier mot, à cette profession de matérialisme et d’athéisme, je répondais aussi par ce seul mot : Tu meurs. »

Non, Mirabeau ne peut mourir. Il vivra avec Desmoulins. Celui qui appelait le peuple au 12 juillet 1789, celui qui le 23 juin dit la grande parole du peuple à la vieille monarchie, le premier orateur de la Révolution et son premier écrivain vivront toujours dans l’avenir, et rien ne les séparera.

Sacré par la Révolution, identifié avec elle, avec nous par conséquent, nous ne pouvons dégrader cet homme sans nous dégrader nous-mêmes, sans découronner la France.

Le temps, qui révèle tout, n’a d’ailleurs rien révélé qui motive réellement le reproche de trahison. Le tort réel de Mirabeau fut une erreur, une grave et funeste erreur, mais alors partagée de tous à des degrés différents. Tous alors, les hommes de tous les partis, depuis Cazalès et Maury jusqu’à Robespierre, jusqu’à Marat, croyaient que la France était royaliste, tous voulaient un roi. Le nombre des républicains était vraiment imperceptible.

Mirabeau croyait qu’il faut un roi fort ou point de roi. L’expérience a prouvé contre les essais intermédiaires, les constitutions bâtardes qui, par les voies de mensonges, mènent aux tyrannies hypocrites.

Le moyen qu’il propose au roi pour se relever, c’est d’être plus révolutionnaire que l’Assemblée même.

Il n’y eut pas trahison, mais il y eut corruption.

Quel genre de corruption ? L’argent ? Mirabeau, il est vrai, reçut des sommes qui devaient couvrir la dépense de son immense correspondance avec les départements, une sorte de ministère qu’il organisait chez lui. Il se dit ce mot subtil, cette excuse qui n’excuse pas : qu’on ne l’avait point acheté, qu’il était payé, non vendu.

Il y eut une autre corruption. Ceux qui ont étudié cet homme la comprendront bien. La romanesque visite de Saint-Cloud, au mois de mai 1790, le troubla du fol espoir d’être le premier ministre d’un roi ? Non, mais d’une reine, une sorte d’époux politique, comme avait été Mazarin. Cette folie resta d’autant mieux dans son esprit que cette unique et rapide apparition fut comme une sorte de songe qui ne revint plus, qu’il ne put comparer sérieusement avec la réalité. Il en garda l’illusion. Il la vit, comme il la voulait, une vraie fille de Marie-Thérèse, violente, mais magnanime, héroïque. Cette erreur fut d’ailleurs habilement cultivée, entretenue. Un homme lui fut attaché jour et nuit, M. de La Marck, qui lui-même aimait beaucoup la reine, beaucoup Mirabeau, et qui, ne le quittant pas, fortifia toujours en lui ce rêve du génie de la reine… Si belle, si malheureuse, si courageuse ! Une seule chose lui manquait, la lumière, l’expérience, un conseil hardi et sage, une main d’homme où s’appuyer, la forte main de Mirabeau !… Telle fut la véritable corruption de celui-ci, une coupable illusion de cœur, pleine d’ambition, d’orgueil.

Maintenant, assemblons en jury les hommes irréprochables, ceux qui ont droit de juger, ceux qui se sentent purs eux-mêmes, purs d’argent, ce qui n’est pas rare, purs de haine, ce qui est rare (que de puritains qui préfèrent à l’argent la vengeance et le sang versé !…) Assemblés, interrogés, nous nous figurons qu’ils n’hésiteront pas à décider comme nous :

Y eut-il trahison ?… Non.

Y eut-il corruption ?… Oui.

Oui, l’accusé est coupable. — Aussi, quelque douloureuse que la chose soit à dire, il a été justement expulsé du Panthéon.

La Constituante eut raison d’y mettre l’homme intrépide qui fut le premier organe, la voix même de la liberté. — La Convention eut raison de mettre hors du temple l’homme corrompu, ambitieux, faible de cœur, qui aurait préféré à la patrie une femme et sa propre grandeur.

Ce fut par un triste jour d’automne, dans cette tragique année de 1794, où la France avait presque achevé de s’exterminer elle-même, ce fut alors qu’ayant tué les vivants, elle se mit à tuer les morts, s’arracha du cœur son plus glorieux fils. Elle mit une joie sauvage dans cette suprême douleur. L’homme de la loi chargé de la hideuse exécution, dans un procès-verbal informe, ignorant, barbare, qui donne une idée étrange du temps, dit ces propres mots ; j’en conserve l’orthographe : « Le cortège de la fête s’étant arrêté sur la place du Panthéon, un des citoyens huissier de la Convention s’est avancé vers la porte d’entrée dudit Panthéon, y a fait lecture du décres qui exclus d’y celuy les restes d’Honoré Riquetti Mirabeau, qui aussitôt ont été porté dans un cercueil de bois hors de l’enceinte dudit temple, et nous ayant été remis, nous avons fait conduire et déposer ledit cercueil dans le lieu ordinaire des sépultures… » Ce lieu n’est autre que Clamart, cimetière des suppliciés, dans le faubourg Saint-Marceau. Le corps y fut porté pendant la nuit et inhumé sans nul indice, vers le milieu de l’enceinte. Il y est encore aujourd’hui, en 1847, selon toute apparence. Voilà plus d’un demi-siècle que Mirabeau est là, dans la terre des suppliciés[2].

Nous ne croyons pas à la légitimité des peines éternelles. C’est assez pour ce pauvre grand homme de cinquante ans d’expiation. La France, n’en doutons pas, dès qu’elle aura des jours meilleurs, ira le chercher dans la terre, elle le remettra où il doit rester, dans son Panthéon, l’orateur de la Révolution aux pieds des créateurs de la Révolution, Descartes, Rousseau, Voltaire. L’exclusion fut méritée, mais le retour est juste aussi. Pourquoi lui envierions-nous cette sépulture matérielle, quand il en a une morale dans le souvenir reconnaissant, au cœur même de la France ?

  1. Étienne Dumont, ch. xiv, p. 273. — Mirabeau travaillait toujours environné de fleurs. Il avait des goûts plus délicats qu’on n’a dit. Il était assez grand mangeur, comme un homme de sa force et qui dépensait tant de vie, mais il ne faisait aucun excès de boisson ; son éloquence ne sortait pas du vie, comme celle de Fox, Pitt et autres orateurs anglais.
  2. La jeunesse studieuse qui fréquente cette enceinte, aujourd’hui consacrée aux études anatomiques, doit savoir qu’elle marche tous les jours sur le corps de Mirabeau. Il est là encore dans son cercueil de plomb. Le centre de l’enceinte n’a jamais été fouillé, mais seulement la partie latérale, le long des murs, et l’on y a trouvé, dans leurs robes noires, très bien conservées, des prêtres tués au 2 septembre. Il serait digne de la ville de Paris de prendre cette honorable initiative, de rendre Mirabeau au jour, de lui rendre un tombeau.