Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 12

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CHAPITRE XII

PRÉCÉDENTS DE LA FUITE DU ROI.

Louis XV préoccupé du portrait de Charles Ier, Louis XVI de l’histoire de Charles Ier et de Jacques II. — Louis XVI craint toutes les puissances, ne veut point quitter le royaume. — L’Europe est ravie de voir la France divisée. — La Russie et la Suède encouragent l’évasion. — L’Autriche en donne le plan, octobre 1790. — Le projet eut d’abord une apparence française, puis devint tout étranger. — Le roi, étranger par sa mère ; indifférent, comme chrétien, à la nationalité. — Le roi blessé dans ses nobles et ses prêtres, février-mai 1791. — Duplicité du roi et de la reine ; ils trompent tout le monde. — Toute la famille royale, spécialement la reine, contribue à la perte du roi. — Préparatifs imprudents de la fuite du roi, mars-mai 1791.


Je ne puis visiter le musée du Louvre sans m’arrêter et rêver, souvent longtemps malgré moi, devant le Charles Ier de Van Dyck. Ce tableau contient à la fois l’histoire d’Angleterre et celle de France. Il a eu sur nos affaires une influence directe, qu’ont rarement les œuvres d’art. Le grand peintre, à son insu, y mit le destin de deux monarchies.

L’histoire du tableau lui-même est curieuse. Il faut la prendre un peu haut, dire comme il vint en France.

Lorsque le ministère Aiguillon-Maupeou voulut décider Louis XV à briser le Parlement, il y avait une opération préalable à faire, rendre au vieux roi usé la faculté de vouloir, en refaire un homme. Tour cela, il fallait fermer le sérail où il s’éteignait, lui faire accepter une maîtresse, le réduire à une femme ; rien n’était plus difficile. Il fallait que cette maîtresse, fille folle, hardie, amusante, mit les autres à la porte ; qu’elle n’eût pas trop d’esprit, ne fit pas la Pompadour, mais qu’elle eût assez d’esprit pour répéter à toute heure une leçon bien apprise.

MMe Du Barry, c’est son nom, joua son rôle à merveille. Cette singulière Égérie, lui soufflant la royauté la nuit et le jour, n’eût pas réussi pourtant avec un tel homme, si, à l’appui des paroles, elle n’eût appelé le secours des yeux, rendu sensible et visible la leçon qu’elle répétait. On acheta pour elle, en Angleterre, le tableau de Van Dyck, sous le prétexte étrange que, le page qu’on y voit s’appelant Barry, c’était pour elle un tableau de famille. Cette grande toile, digne de respect, et comme œuvre du génie et comme monument des tragédies du destin, fut établie, chose indigne, au boudoir de cette fille, dut entendre ses éclats de rire, voir ses ébats effrontés. Elle prenait le Roi par le cou, et, lui montrant Charles Ier : « Vois-tu, La France (c’est ainsi qu’elle appelait Louis XV ?), voilà un roi à qui on a coupé le cou parce qu’il a été faible pour son parlement. Va donc ménager le tien ! »

Dans ce petit appartement très bas (une suite de mansardes qu’on voit encore dans les combles de Versailles), le grand tableau, vu si près, de plain-pied, face à face, eût été d’un effet pénible pour un homme moins fini de cœur et de sens moins amortis. Nul autre que Louis XV n’eût porté, sans en souffrir, ce triste et noble regard où se voit une révolution tout entière, cet œil plein de fatalité, qui vous entre dans les yeux.

On se rappelle que le grand maître, par une sorte de divination, a d’avance peint Charles Ier comme aux derniers jours de sa fuite ; vous le voyez simple cavalier, en campagne contre les têtes rondes. Il semble que de proche en proche il est acculé à la mer. On la voit là solitaire, inhospitalière. Ce roi des mers, ce lord des îles, a la mer pour ennemie ; devant lui, l’Océan sauvage ; derrière l’attend l’échafaud.

Ce tableau mélancolique, placé, sous Louis XVI, aux appartements du roi, dut le suivre à Paris avec le mobilier de Versailles. Nul autre ne pouvait faire plus d’impression sur lui ; il était fort préoccupé de l’histoire d’Angleterre, et très spécialement de celle de Charles Ier. Il lisait assidûment Hume et autres historiens anglais dans leur langue. Il en avait retenu ceci, que Charles Ier avait été mis à mort pour avoir fait la guerre à son peuple et que Jacques II avait été déclaré déchu pour avoir délaissé son peuple. S’il y avait une idée arrêtée en lui, c’était de ne point s’attirer le sort ni de l’un ni de l’autre, de ne point tirer l’épée, de ne point quitter le sol de la France. Indécis dans ses paroles, lent à se résoudre, il était très obstiné dans les idées qu’il avait conçues une fois. Nulle influence, pas même celle de la reine, n’eût pu le tirer de là. Cette résolution de ne point agir, de ne point se compromettre, allait parfaitement d’ailleurs à son inertie naturelle. Il était fort indisposé contre les émigrés qui remuaient sur la frontière, criaient, menaçaient, faisaient blanc de leur épée, sans s’inquiéter s’ils aggravaient la position du roi, dont ils se disaient les amis. En décembre 1790, leur conseil se tenant à Turin, le prince de Condé proposait d’entrer en France et de marcher sur Lyon, « quoiqu’il pût arriver au roi ».

Louis XVI avait de plus un autre scrupule pour faire la guerre. C’était la nécessité de s’aider de l’étranger. Il connaissait très bien l’état de l’Europe, les vues intéressées des puissances. Il voyait l’esprit intrigant, ambitieux de la Prusse, qui, se croyant jeune, forte, très militaire, poussait partout au trouble pour trouver quelque chose à prendre. Dès 1789, la Prusse était là, qui offrait à Louis XVI d’entrer avec cent mille hommes. D’autre part, le machiavélisme de l’Autriche ne lui était pas moins suspect ; il n’aimait pas ce Janus à deux faces : dévot, philosophe. C’était pour lui une tradition paternelle et maternelle ; sa mère était de la maison de Saxe ; son père, le dauphin, crut mourir empoisonné par Choiseul, ministre lorrain, créature de Lorraine-Autriche, élevé par Marie-Thérèse, et qui maria Louis XVI à une Autrichienne. Quoique tendrement attaché à la reine, il devenait fort défiant quand elle parlait de recourir à la protection de son frère Léopold.

La reine n’avait nulle autre chance. Elle craignait extrêmement les émigrés. Elle n’ignorait pas qu’ils agitaient la question de déposer Louis XVI et de nommer un régent. Elle voyait près du comte d’Artois son plus cruel ennemi, M. de Calonne, qui, de sa main, avait annoté, corrigé le pamphlet de Mme de Lamotte contre elle dans la vilaine affaire du Collier. Elle avait à craindre plus de ce côté que de la Révolution. La Révolution, n’en voulant qu’à la reine, ne lui eut pris que la tête ; mais Calonne eut pu faire faire le procès à la femme, à l’épouse, la déshonorer peut-être juridiquement, l’enfermer.

Elle se tint, sans variation, au plan des hommes de l’Autriche, Mercy et Breteuil. Elle amusa Mirabeau, puis Lameth, Barnave, pour gagner le temps. Il en fallait pour que l’Autriche sortît de ses embarras de Brabant, de Turquie et de Hongrie. Il en fallait pour que Louis XVI, travaillé habilement par le clergé, fit céder ses scrupules de roi aux scrupules de chrétien, de dévot. L’idée d’un devoir supérieur pouvait seule le faire manquer à ce qu’il croyait un devoir.

Le roi, s’il l’eût voulu, pouvait fort aisément partir seul, sans suite, à cheval. C’était l’avis de Clermont-Tonnerre. Ce n’était nullement celui de la reine. Elle ne craignait rien tant au monde que d’être un moment séparée du roi. Peut-être aurait-il cédé aux insinuations de ses frères contre elle. Elle profita de l’émotion qu’il eut au 6 octobre, lorsqu’il crut qu’elle avait été si près de périr ; pleurante, elle lui fit jurer qu’il ne partirait jamais seul, qu’ils ne s’en iraient qu’ensemble, échapperaient ou périraient ensemble. Elle ne voulait même pas qu’ils partissent, au même moment, par des routes différentes.

Louis XVI refusa, au printemps de 1790, les offres qu’on fit de l’enlever. Il ne profita pas, pour fuir, du séjour à Saint-Cloud qu’il fit dans la même année ; il y avait toute facilité, allant tous les jours à cheval ou en voiture, et à plusieurs lieues. Il ne voulait laisser personne, ni la reine, ni le dauphin, ni Madame Élisabeth, ni Mesdames. La reine ne pouvait se décider non plus à laisser telle dame confidente, telle femme qui avait ses secrets. On ne voulait partir qu’en masse, en troupe, en corps d’armée.

Dans l’été de 1790, l’affaire du serment des prêtres troublant fort la conscience du roi, on le poussa à la démarche d’écrire aux puissances et de protester. Le 6 octobre 1790, il envoya une première protestation à une cour parente, à son cousin, le roi d’Espagne, celui de tous les princes dont il se défiait le moins. Puis il écrivit à l’empereur, à la Russie, à la Suède ; en dernier lieu, le 3 décembre, il s’adressa à la puissance qui lui était la plus suspecte, ayant voulu tout d’abord se mêler des affaires de France : je parle de la Prusse. Il demandait à tous « un congrès européen, appuyé d’une force armée », sans expliquer s’il voulait que cette force fût active contre la Révolution (Hardenberg, I, 103).

Les rois n’avaient généralement point de hâte. Le Nord branlait. La révolution de Pologne était imminente ; elle éclata au printemps (3 mai) et prépara un nouveau démembrement. Les autres États destinés à être absorbés tôt ou tard, la Turquie, la Suède, étaient ajournés. Mais déjà Liège et le Brabant venaient d’être dévorés. Le tour de la France arrivait, dès qu’elle serait assez mûre. « Les rois, dit Camille Desmoulins, ayant goûté du sang des peuples, ne s’arrêteront pas aisément. On sait que les chevaux de Diomède, ayant une fois mangé de la chair humaine, ne voulurent plus rien autre chose. »

Seulement il fallait que la France devînt mûre et tendre, avant d’y mettre la dent, qu’elle s’affaiblît, se mortifiât par la guerre civile. On l’y encourageait fort. La grande Catherine écrivait à la reine, pour l’animer à la résistance, cette parole qui vise au sublime : « Les rois doivent suivre leur marche sans s’inquiéter des cris du peuple, comme la lune suit son cours sans être arrêtée par les aboiements des chiens. » Imitation burlesque de Lefranc de Pompignan, ici d’autant plus ridicule que, pour suivre la comparaison, la lune se trouvait très réellement arrêtée.

Pour la tirer de cette éclipse, l’excellente Catherine animait toute l’Europe, agissait énergiquement de la plume et de la langue. Si elle pouvait, en effet, par la délivrance du roi, déchaîner la guerre civile, puis mettre tous les rois aux prises sur le cadavre de la France, combien lui serait-il facile, assise dans son charnier du Nord, de boire le sang de la Pologne, d’en sucer les os ?…

Quand l’évasion fut tentée, ce fut le ministre de Russie qui se chargea de faire donner à la reine un passeport de dame russe. Catherine n’envoyait nul secours ; mais elle trouvait très bon que Gustave III, le petit roi de Suède (qu’elle venait de battre, et maintenant son ami), roi d’esprit inquiet, romanesque, aventureux, cherchât son aventure à Aix, à la porte de la France. Là, sous prétexte des eaux, il devait attendre la belle reine fuyant avec son époux, offrir son invincible épée, et, sans intérêt, enseigner au bon Louis XVI comment on refait les trônes.

L’Autriche, en possession, depuis Choiseul, depuis le mariage de Louis XVI, de l’alliance française, avait un intérêt bien plus direct à l’évasion du roi. Seulement, pour que la jalouse Prusse et la jalouse Angleterre laissassent intervenir, il fallait non seulement que Louis XVI se remit positivement à l’Autriche, mais qu’un grand parti, se déclarant pour lui, un puissant noyau royaliste se formant à l’Est, l’Autriche fût, comme malgré elle, obligée, sommée par la France. La guerre civile commencée, c’était la condition expresse que notre fidèle alliée mettait à l’intervention.

Dès octobre 1790, les conseillers de la reine, les deux hommes de l’Autriche, Mercy et Breteuil, insistèrent pour l’évasion. Breteuil envoya de Suisse un évêque avec son plan, conforme à celui que Léopold envoya plus tard ; mais ni la reine ni l’évêque ne crurent prudent de parler au roi, les premiers, du plan autrichien. La reine le lui fit présenter par un homme à elle, intimement lié avec elle dans ses beaux jours et resté très dévoué, un officier suédois, M. de Fersen. Pour ne point effrayer le roi, on lui parlait simplement de se réfugier auprès de M. de Bouillé, au sein des régiments fidèles qui venaient de montrer tant de vigueur à Nancy, dans la proximité de la frontière autrichienne, à portée des secours de son beau-frère Léopold. Le roi écouta, fut muet.

La reine survint alors, appuya, pressa, obtint à la longue (23 octobre 1790) un pouvoir général de traiter avec l’étranger, pouvoir donné par le roi à Breteuil, l’homme de la reine ; l’étranger, dès lors, ne devait plus être l’Europe, mais spécialement l’Autriche. M. de Bouillé, averti, conseillait au roi de se rendre de préférence à Besançon, à portée du secours des Suisses, assuré par les capitulations et d’ailleurs moins compromettant que celui d’aucune puissance. Ce n’était pas là le compte des conseillers autrichiens. On insista pour Montmédy, à deux lieues des terres d’Autriche.

Pour s’entendre définitivement, M. de Bouillé envoya en décembre l’un de ses fils, Louis de Bouillé, qui, conduit par l’évêque, entremetteur primitif de cette affaire, alla de nuit s’aboucher avec Fersen dans une maison fort retirée du faubourg Saint-Honoré. Le jeune Bouillé était bien jeune, n’ayant que vingt et un ans ; Fersen était infiniment dévoué, mais distrait, oublieux, ce semble, on en jugera tout à l’heure. Ce furent pourtant ces deux personnes qui eurent en mains et réglèrent le destin de la monarchie.

M. de Bouillé, connaissant la cour et sachant qu’on pourrait fort bien le désavouer, si la chose tournait mal, avait exigé du roi qu’il écrivit une lettre détaillée pour l’autoriser, laquelle passerait sous les yeux de son fils, qui en tirerait copie. Chose grave, chose périlleuse. Le roi écrivait et signait un mot qui, deux ans après, devait le mener à la mort : « Il faut s’assurer, avant tout, des secours de l’étranger. »

En octobre, le roi, dans la première approbation qu’il donnait au projet, disait seulement qu’il comptait sur les dispositions favorables de l’Empereur et de l’Espagne. En décembre, il veut leurs secours.

Le projet d’abord avait eu une apparence française. Le succès de M. de Bouillé à Nancy avait donné l’espoir qu’un grand parti, et dans l’armée et dans la garde nationale, se prononcerait pour le roi, que la France serait divisée : il suffisait alors à M. de Bouillé que l’Autrichien fit une démonstration extérieure, seulement pour donner prétexte de réunir des régiments ; à mesure un fait se déclara qui changeait la face des choses, l’unanimité de la France.

L’affaire devint tout étrangère. M. de Bouillé avoue qu’il avait besoin de troupes allemandes pour contenir le peu qui lui restait de Français. Il exigeait, dit son fils, le secours des étrangers. À Paris, l’évasion fut tramée chez un Portugais, dirigée par un Suédois ; la voiture qui y servit fut cachée chez un Anglais.

Ainsi, dans ses moindres détails, comme dans ses circonstances les plus importantes, l’affaire apparaît et fut une conspiration étrangère, l’étranger déjà au cœur du royaume, nous faisant la guerre par le roi. Et le roi même, la reine, qu’étaient-ils ? Étrangers tous deux par leurs mères : lui, né Bourbon-Saxon ; elle, née Lorraine-Autriche.

Les souverains, en général, en qui les peuples cherchent les gardiens de leur nationalité, se trouvent ainsi, par leurs parentés et mariages, moins nationaux qu’Européens, ayant souvent à l’étranger leurs relations les plus chères, leurs amitiés, leurs amours. Il est peu de rois qui, en bataille contre un roi, ne se trouvent avoir en face un cousin, neveu, beau-frère, etc. Ces rapports, qui, en justice, obligent les hommes à se récuser, ne sont-ils pas des causes de suspicion légitime dans cette suprême justice des nations qui se plaide en diplomatie ou se tranche par l’épée ?

L’homme sous lequel la marine française s’était relevée contre l’Angleterre, n’était certes pas un roi étranger de sentiment ; il l’était de race. L’Allemand était son parent, l’Espagnol était son parent. S’il avait quelque scrupule d’appeler l’Autriche, il le combattait par l’idée qu’il appelait en même temps l’Espagne sou cousin.

Il était encore étranger, par un sentiment extérieur (supérieur à ses yeux) à toute nationalité : étranger de religion. Pour le chrétien, la patrie est une chose secondaire. Sa vraie, sa grande patrie, est l’Église, dont tout royaume est province. Le roi très chrétien, oint par les prêtres au sacre de Reims, lié par le serment du sacre et n’en étant pas délié, jugeait nul tout autre serment. Quoiqu’il connût très bien les prêtres et ne les eût pas toujours écoutés, ici il les consulta ; l’évêque de Clermont le confirma dans l’idée que l’atteinte aux biens ecclésiastiques était sacrilège (mars 1790 ?), le pape, dans l’horreur que lui inspirait la constitution civile du Clergé (septembre 1790). L’évêque de Pamiers lui apporta le plan d’évasion (octobre), et la nécessité où il fut de sanctionner le décret du serment des prêtres (26 décembre), leva en lui tous scrupules. Le chrétien tua le roi, le Français.

Sa faible et trouble conscience se repaissait de deux idées, celles dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre : 1° il croyait ne pas imiter Jacques II, ne pas quitter le royaume ; 2° ne pas imiter Charles Ier, ne point faire la guerre à son peuple. — Ces deux points évités, ceux que l’histoire d’Angleterre lui avait mis dans l’esprit, il ne craignait rien au monde, se reposant tacitement sur la vieille superstition qui a enhardi les rois à tant de démarches coupables : « Que m’arriverait-il, après tout ? Je suis l’oint de Dieu. »

Il écrivit dans la lettre qu’exigeait Bouillé, qu’à aucun prix il ne voulait mettre le pied hors du royaume (pas même pour y rentrer à l’instant par une autre frontière), qu’il tenait absolument à n’en point sortir.

Les rois ont une religion spéciale ; ils sont dévoués à la royauté. Leur personne est une hostie, leur palais est le Saint des saints, leurs serviteurs et domestiques ont un caractère sacré et quasi sacerdotal. Louis XVI fut sensiblement blessé dans cette religion par la scène qui eut lieu aux Tuileries, le 28 février au soir. La Fayette, à la tête de la garde nationale, venait de comprimer l’émeute de Vincennes et restait convaincu qu’elle était l’œuvre du château. Il revient aux Tuileries et les trouve pleines de gentilshommes armés, qui sont là sans pouvoir expliquer la cause de leur rassemblement. La garde nationale, émue encore et de très mauvaise humeur, ne montra pas pour ces nobles seigneurs les égards que des gens de leur sorte se croyaient en droit d’attendre. On leur ôta leurs épées, leurs pistolets, leurs poignards, on les baptisa d’un nom qui reviendra plus d’une fois dans la Révolution, chevaliers du poignard ; désarmés, sortant un à un, parmi les huées, quelques-uns d’entre eux reçurent de la brutalité des bourgeois armés quelques corrections fraternelles.

Louis XVI, le cœur bien gros pour ce défaut de respect, fut infiniment plus sensible encore à l’expulsion des prêtres non assermentés, qui, au printemps, durent quitter leurs églises. Il en reçut un grand nombre dans les maisons royales, dans les Tuileries. Il ne connaissait rien aux intrigues du clergé, ne voyait point en lui ce qu’il était, l’organisateur de la guerre civile ; il oubliait entièrement la question politique, réduisait tout à celle de la tolérance religieuse. Chose remarquable, des politiques même, des philosophes, nullement chrétiens, Sieyès, Raynal, en jugeaient ainsi ; leurs réclamations pour les prêtres durent confirmer Louis XVI dans son opposition au mouvement révolutionnaire. Lui, qui avait accordé la tolérance aux protestants, comment n’en jouissait-il pas au sein de son propre palais ?… Il se crut libre de tout serment, dégagé de tout devoir. Contre la Révolution, il crut voir la raison et Dieu.

Qu’il le voulût ou non, d’ailleurs, la contre-révolution n’allait-elle pas s’opérer ? Son frère, le comte d’Artois, était alors à Mantoue, auprès de l’empereur Léopold, avec les ambassadeurs d’Angleterre et de Prusse (mai 1791). C’était, en réalité, un congrès où l’on traitait les affaires de France. Si le roi n’agissait pas, on allait agir sans lui. Il ne tenait pas grande place dans le plan du comte d’Artois ; ce plan belliqueux, arrangé par son factotum Calonne, supposait que cinq armées, de cinq nations différentes, entraient en France en même temps. Nul obstacle : le jeune prince, sans autre retard que les harangues obligées aux portes des villes, menait gaiement toute l’Europe souper à Paris. Il était, dans cette Iliade, l’Agamemnon, le roi des rois, il faisait grâce et justice, régnait… Et le roi ? il n’en aurait que plus de temps pour la messe et pour la chasse. Et la reine ? Renvoyée en Autriche ou au couvent.

Léopold, à ce roman, répondait par un roman, qu’au 1er juillet, sans faute, les armées seraient exactes au rendez-vous sur la frontière. Seulement il témoignait répugnance pour les faire entrer en France. Quand même il eût eu réellement l’idée de faire quelque chose, sa sœur l’en aurait empêché ; elle lui écrivait, de Paris, de n’avoir pas la moindre confiance dans Calonne. Et, en même temps, le roi et la reine faisaient dire au comte d’Artois qu’ils se fiaient à Calonne et l’autorisaient à traiter pour eux[1].

Toutes les démarches du roi et de la reine, à cette époque, sont doubles, contradictoires.

Ainsi, ils font faire à La Fayette (par le jeune Bouillé, son cousin) des offres illimitées, s’il veut aider au rétablissement du pouvoir royal (décembre ou janvier). Et, presque en même temps, ils assurent au comte d’Artois qu’ils connaissent La Fayette « pour un scélérat et un factieux fanatique en qui on ne peut avoir aucune confiance » (mars 1791).

Ainsi, au moment même où le roi, par sa tentative de sortir des Tuileries (18 avril), vient de constater, devant l’Europe, sa non-liberté, il approuve une lettre que, fort étourdiment, ont rédigée les Lameth, dans laquelle on lui fait dire qu’il est parfaitement libre (23 avril). Montmorin représenta en vain l’invraisemblance de la chose. Le roi insista. Le ministre dut communiquer à l’Assemblée cette pièce unique, où il notifiait aux cours étrangères les sentiments révolutionnaires de Louis XVI. Dans cette lettre ridicule, le roi, parlant de lui-même en style jacobin, disait qu’il n’était que le premier fonctionnaire public, qu’il était libre, et librement avait adopté la Constitution, qu’elle faisait son bonheur, etc. Ce langage tout nouveau, où chacun sentait le mensonge, cette voix fausse qui détonnait, firent au roi un tort incroyable ; ce qu’on avait encore d’attachement pour lui ne résista pas au mépris qu’inspirait sa duplicité.

Tout le monde jugeait qu’en même temps il écrivait un démenti. Et cela était exact. Le roi trompait Montmorin, qui trompait Lameth (comme auparavant Mirabeau) ; il fit dire en Prusse, en Autriche, que toute démarche, toute parole en faveur de la constitution devait être prise en sens opposé, et que oui voulait dire non.

Le roi avait reçu une éducation royale de M. de La Vauguyon, le chef du parti jésuite ; son honnêteté naturelle avait repris le dessus dans les circonstances ordinaires ; mais, dans cette crise où la religion et la royauté se trouvaient en jeu, le jésuite reparut. Trop dévot pour avoir le moindre scrupule d’honneur chevaleresque et croyant que celui qui trompe pour le bien ne peut trop tromper, il dépassait la mesure et ne trompait pas du tout.

L’Autriche ne semble pas avoir cru plus que la France à la bonne foi de Louis XVI. Et peut-être, en effet, restait-il assez bon Français pour vouloir tromper l’Autriche en profitant de ses secours. Il lui demandait seulement une dizaine de mille hommes, force insignifiante et d’ailleurs fort balancée par une armée espagnole, par les vingt-cinq mille Suisses que les capitulations les obligeaient de fournir sur la réquisition du roi. Aussi les Autrichiens ne se pressaient nullement ; ils attendaient, alléguaient les oppositions de la Prusse et de l’Angleterre ; il ne leur convenait point de venir ainsi gratis, et seulement pour la montre, comme figurants de comédie, pour enhardir, rallier les royalistes, pour créer au roi une force ; ils lui demandaient, au contraire, de prouver qu’il en avait une, de commencer la guerre civile. Pour les décider à prendre sur eux le poids d’une telle affaire, il fallait les intéresser ; si le roi eût offert l’Alsace, quelques places au moins, son beau-frère, le sensible Léopold, aurait, malgré ses embarras, agi plus efficacement.

Telle était la situation de ce triste Louis XVI, et ce qui fait qu’on en a pitié, quoiqu’il trompât tout le monde. Il n’avait rien de sûr, ni au dehors, ni au dedans, ni dans sa famille même. Il ne trouva en elle qu’égoïsme. Loin qu’elle lui fût un soutien, elle contribua singulièrement à sa perte.

Ses tantes y contribuèrent, ayant hâte de partir avant lui, soulevant ainsi la terrible discussion du droit d’émigrer, diminuant d’autant pour le roi les chances de l’évasion.

Monsieur y contribua. Il donna lieu au roi de craindre qu’il ne partît seul, ce qui eût été pour Louis XVI un danger réel. Monsieur était fort suspect. Il avait essayé d’enlever le roi par Favras, sans avoir son consentement. Beaucoup parlaient de le faire régent, lieutenant général, roi provisoire dans la captivité du roi.

Mais personne ne contribua plus directement que la reine à la perte de Louis XVI.

Craignant à l’excès la séparation, se tenant au roi, se serrant à lui, voulant partir ensemble et avec tous les siens, elle lui rendit la fuite presque impossible.

Une préoccupation excessive de la sûreté de la reine fit que M. de Mercy, ambassadeur d’Autriche, exigea, contre le bon sens, contre l’avis de M. de Bouillé, qu’une suite de détachements serait échelonnée sur la route qu’elle devait parcourir ; précaution très propre à inquiéter, avertir, ameuter les populations, très insuffisante pour contenir les masses d’un peuple armé, très inutile pour le roi, qui personnellement n’était point du tout haï. On a vu plus haut, naïvement exprimée par un journal, l’opinion réelle du peuple : « Que Louis XVI pleurait à chaudes larmes des sottises que lui faisait faire l’Autrichienne. » Même reconnu, il eût passé ; peu de gens auraient eu le cœur de mettre la main sur lui. Mais la vue seule de la reine réveillait toutes les craintes, faisait sentir, même aux royalistes, le danger de la laisser conduire ainsi le roi de France aux armées de l’étranger.

La reine influa encore d’une manière très funeste sur l’exécution du projet en choisissant pour agents non les plus capables, mais les plus dévoués à sa personne, ou les clients de sa famille, son fidèle M. de Fersen, son secrétaire Goguelat, qu’elle avait employé pour des missions fort secrètes près d’Esterhazy et autres, enfin le jeune Choiseul, d’une famille chère à l’Autriche, jeune homme aimable, plein de cœur, d’une très grande fortune, qui se faisait une fête de recevoir la reine royalement dans sa Lorraine, plus propre à la bien recevoir qu’à la sauver ou la conduire. M. de Bouillé voulut évidemment plaire à la reine en confiant à ce jeune homme un des rôles les plus importants dans l’affaire de l’évasion.

Ce voyage de Varennes fut un miracle d’imprudence[2]. Il suffit de bien poser ce que le bon sens voulait, puis de prendre le contraire ; en suivant cette méthode, si tous les Mémoires périssaient, on retrouverait l’histoire.

D’abord, deux ou trois mois d’avance, la reine, comme pour avertir du départ, fait commander un trousseau pour elle, pour ses enfants. Puis elle fait commander un magnifique nécessaire de voyage, semblable à celui qu’elle avait déjà, meuble compliqué qui contenait tout ce qu’on eût désiré pour un voyage autour du globe. Puis, au lieu de prendre une voiture ordinaire peu apparente, elle chargea Fersen de faire construire une vaste et capace berline, où l’on puisse, devant et derrière, ajuster, échafauder malles, vaches, boîtes, tout ce qui fait regarder une voiture sur une route. Ce n’est pas tout, la voiture sera suivie d’une autre où l’on emmènera les femmes. Devant, derrière, galoperont trois gardes du corps en courriers, vestes neuves d’un jaune éclatant, propres à attirer les yeux, à faire croire, tout au moins par la couleur, que ce sont des gens du prince de Condé, du général des émigrés !… Ces hommes apparemment sont des hommes bien préparés ; non, ils n’ont jamais fait la route. Ces gardes apparemment sont des hommes déterminés, armés jusqu’aux dents ; ils n’ont que de petits couteaux de chasse. Le roi les avait avertis qu’ils trouveraient des armes dans la voiture. Mais Fersen, l’homme de la reine, craignant sans doute pour elle les dangers d’une résistance armée, a justement oublié les armes.

Tout cela, c’est le ridicule de l’imprévoyance. Mais voici le triste, l’ignoble. Le roi se laisse habiller en valet ; il s’affuble d’un habit gris et d’une petite perruque. C’est le valet de chambre Durand. Ce détail humiliant est dans le naïf récit de Madame d’Angoulême ; on le trouve aussi constaté dans le passeport donné à la reine, et à Mme de Tourzel, comme dame russe, baronne de Korff. Ainsi, chose inconvenante, qui elle seule révélait tout, cette dame est si intime avec son valet de chambre qu’elle le met dans sa voiture, en face d’elle, et genoux contre genoux.

Pitoyable métamorphose ! Que le voilà bien caché ! et qui le reconnaîtrait !… Disons mieux, maintenant qui voudra le reconnaître ? La France ? Non, à coup sûr. Si elle le voit ainsi, .elle détournera les yeux.

« Vous mettrez, dit Louis XVI, dans la caisse de la voiture l’habit rouge brodé d’or que je portais à Cherbourg… » Ce qu’il cache ainsi dans les coffres aurait été sa défense. L’habit du jour où le roi de France apparut contre l’Angleterre au milieu de sa marine valait mieux pour le sacrer que la Sainte-Ampoule de Reims. Qui eût osé l’arrêter, si, écartant ses vêtements, il eût montré cet habit ?… Il aurait dû le garder, ou plutôt garder le cœur français, comme il l’eut alors.

  1. Voir les lettres de Léopold et de la reine, publiées dans la Revue rétrospective, en 1833, tomes I et II de la seconde série (d’après les originaux, aux Archives du royaume) : « Nous vous réitérons la demande de huit mille ou dix mille hommes », etc. (1er juin 1791.) On peut voir aussi les lettres de la reine publiées par Arneth, d’après les archives de Vienne.
  2. Monsieur, tout au contraire, fut sauvé très habilement. Mme de Balbi, femme d’esprit (sa maîtresse, s’il eût pu en avoir une), le décida à se confier à un jeune Gascon, d’Avaray, qui l’emmena dans un mauvais cabriolet. Il passa seul, et Madame par une autre route. (Relation d’un voyage à Coblentz, 1823.)