Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 4

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CHAPITRE IV

LES JACOBINS.

Danger de la France. — L’affaire de Nancy rend la garde nationale suspecte. Nouveaux troubles du Midi. — Fédération contre-révolutionnaire de Jalès. — Le roi consulte le pape ; il proteste auprès du roi d’Espagne, 6 octobre 1790. — Accord de l’Europe contre la Révolution. — L’Europe tire une force morale de l’intérêt qu’inspire Louis XVI. — Nécessité d’une grande association de surveillance. — Origine des Jacobins, 1789. — Exemple d’une fédération jacobine. — Quelles classes recrutaient les Jacobins. — Avaient-ils un credo précis ? — En quoi modifiaient-ils l’ancien esprit français ? — Ils formaient un corps de surveillants et accusateurs, une inquisition contre une inquisition. — La société de Paris est d’abord une réunion de députés, octobre 1789, — Elle prépare les lois et organise une police révolutionnaire. — La Révolution reprend l’offensive, septembre 1790 — Fuite de Necker. — Terreur des nobles duellistes. — Les Jacobins lui opposent la terreur du peuple. — L’hôtel Castries saccagé, 13 novembre 1790.


Le massacre de Nancy est une ère vraiment funeste, d’où l’on pourrait dater les premiers commencements des divisions sociales qui, plus tard, développées avec l’industrialisme, sont devenues de nos jours l’embarras réel de la France, le secret de sa faiblesse, l’espoir de ses ennemis.

L’aristocratie européenne, son grand agent, l’Angleterre, doivent ici remercier leur bonne fortune. La Révolution aura comme un bras lié, un seul bras pour lutter contre elles.

Ce petit combat de Nancy eut les effets d’une grande victoire morale. Il rendit suspectes d’aristocratie les deux forces que venait de créer la Révolution, ses propres municipalités révolutionnaires, sa garde nationale.

On dit, on répéta, on crut, et plusieurs disent encore que la garde nationale avait combattu pour Bouillé. Et cependant on a vu qu’avec les lettres de La Fayette, avec tous les efforts de ses aides de camp envoyés exprès de Paris, Bouillé ne put ramasser, sur une route assez longue, que sept cents gardes nationaux, des nobles très probablement, leurs fermiers, gardes-chasse, etc. Mais les vrais gardes nationaux, les paysans propriétaires de la banlieue de Nancy, fournissant à eux seuls deux mille hommes, prirent parti pour les soldats, et, malgré l’abandon des deux régiments français, tirèrent sur Bouillé.

Naguère, à la nouvelle que les Autrichiens avaient obtenu le passage, trente mille gardes nationaux s’étaient mis en mouvement.

Chose bizarre. Ce furent surtout les amis de la Révolution qui accréditèrent ce bruit, que la garde nationale avait pris parti pour Bouillé. Leur haine pour La Fayette, pour l’aristocratie bourgeoise qui tendait à se fortifier dans la garde nationale de Paris, leur fit écrire, imprimer, répandre ce que la contre-révolution voulait faire croire à l’Europe.

La conclusion fut, pour l’Europe, qu’il fallait bien que cette Révolution française fût vraiment une chose exécrable pour que les deux forces qu’elle avait créées, les municipalités, la garde nationale, se tournassent déjà contre elle.

La Fayette armant Bouillé, l’autorité révolutionnaire ne pouvant rétablir l’ordre qu’avec l’épée de la contre-révolution ! quoi de plus propre à persuader que celle-ci avait la vraie force, qu’elle était le vrai parti social ? Le roi, les prêtres, les nobles, se confirment dans la conviction qu’ils ont de la légitimité de leur cause. Ils s’entendent et se rapprochent ; divisés et impuissants dans la période précédente, ils vont se ralliant dans celle-ci, se fortifiant les uns par les autres.

Les compagnies qu’on croyait mortes relèvent bravement la tête. Le parlement de Toulouse casse les procédures d’une municipalité contre ceux qui foulaient aux pieds la cocarde tricolore. La Cour des Aides donne gain de cause à ceux qui refusaient des payements en assignats. Les percepteurs n’en veulent point. Les fermiers généraux défendent à leurs gens de les recevoir. Repousser la monnaie de la Révolution, c’est un moyen très simple de la prendre par famine, de lui faire faire banqueroute et la vaincre sans combat.

Mais les fanatiques veulent le combat, tout cela est trop lent pour eux. Ceux de Montauban poursuivent à coups de pierres les patrouilles d’un régiment patriote. Dans l’un des meilleurs départements, celui de l’Ardèche, les agents de l’émigration, des Froment et des Antraigues, organisent un vaste et audacieux complot pour employer les forces de la garde nationale contre elle-même, pour tourner les fédérations à la ruine de l’esprit qui les dicta. On appelle à une fête fédérative, près du château de Jalès, les gardes nationaux de l’Ardèche, de l’Hérault et de la Lozère, sous prétexte de renouveler le serment civique. Cela fait, la fête finie, le comité fédératif, les maires et les officiers de gardes nationales, les députés de l’armée, montent au château de Jalès et là arrêtent que le comité sera permanent, qu’il restera constitué en un corps autorisé, salarié, qu’il sera le point central des gardes nationales, qu’il connaîtra des pétitions de l’armée, qu’il fera rendre les armes aux catholiques de Nîmes, etc. Et tout ceci n’était pas une petite conspiration occulte d’aristocratie. Il y avait une base de fanatisme populaire. Des gardes nationales avaient au chapeau la croix des confréries du Midi, des bataillons entiers portaient la croix pour bannière. Un certain abbé Labastide, général de ces croisés, ayant cinq gardes du corps pour aides de camp, caracolait sur un cheval blanc, appelant ces paysans à marcher sur Nîmes, à aller délivrer leurs frères captifs, martyrs pour la foi.

L’Assemblée nationale, avertie et alarmée, lança un décret pour dissoudre cette assemblée de Jalès, décret si peu efficace qu’elle durait encore au printemps.

L’idée qui se répandait, s’affermissait dans les esprits, qu’une grande partie de la garde nationale était favorable à la contre-révolution, dut contribuer plus qu’aucune autre chose à faire sortir le roi de ses irrésolutions, et lui faire faire en octobre deux démarches décisives. Il se trouvait à cette époque irrévocablement fixé sur la question religieuse, celle qui lui tenait le plus au cœur. En juillet, il avait consulté l’évêque de Clermont pour savoir s’il pouvait, sans mettre son âme en péril, sanctionner la constitution du Clergé. À la fin d’août, il avait adressé la même question au pape. Quoique le pape n’ait fait aucune réponse ostensible, craignant d’irriter l’Assemblée et de lui faire précipiter la réunion d’Avignon, on ne peut douter qu’il n’ait en septembre fait savoir au roi sa vive improbation des actes de l’Assemblée. Le 6 octobre, Louis XVI envoya au roi d’Espagne, son parent, sa protestation contre tout ce qu’il pourrait être contraint de sanctionner. Il adopta dès lors l’idée de fuite qu’il avait toujours repoussée, non pas d’une fuite pacifique à Rouen, qu’avait conseillée Mirabeau, mais d’une fuite belliqueuse dans l’Est, pour revenir à main armée. Ce projet, celui qu’avait toujours recommandé Breteuil, l’homme de l’Autriche, l’homme de Marie-Antoinette, fut reproduit en octobre par l’évêque de Pamiers, qui le fit agréer du roi, obtint plein pouvoir pour Breteuil de traiter avec les puissances étrangères, et fut envoyé de Paris pour s’entendre avec Bouillé.

Ces négociations, commencées par l’évêque, furent continuées par M. de Fersen, un Suédois, très personnellement, très tendrement attaché à la reine depuis longues années, qui revint exprès de Suède et lui fut très dévoué.

L’Espagne, l’Empereur, la Suisse, répondirent favorablement, promirent des secours.

L’Espagne et l’Angleterre, qui semblaient près de faire la guerre, traitèrent le 27 octobre. L’Autriche ne tarde pas à s’arranger avec les Turcs, la Russie avec la Suède. De sorte qu’en quelques mois l’Europe se trouva réunie d’un côté, et la Révolution était toute seule de l’autre.

Allons avec ordre et méthode. C’est assez de tuer une révolution par an : celle de Brabant cette année, celle de France à l’année prochaine.

Beau spectacle. L’Europe contre le Brabant, le monde uni, marchant en guerre, la terre tremblant sous les armées… et pour écraser une mouche. Et encore avec toutes ces forces, les braves employaient de surcroît les armes de la perfidie. Les Autrichiens, par La Marck, ami, agent de la reine, avaient divise les Belges, amusant leurs progressistes, leur donnant espoir de progrès, leur montrant un monde d’or dans le cœur du philanthrope et sensible Léopold. Le jour où Léopold fut sûr de l’Angleterre et de la Prusse, il se moqua d’eux.

Voilà ce qui serait arrivé chez nous aux Mirabeau, aux La Fayette, à ceux qui soutenaient le roi par intérêt ou par un dévouement de bon cœur et de pitié. Chose grave et qui faisait le danger le plus profond peut-être de la situation, c’est que la royauté si cruellement oppressive en Europe, si brutalement tyrannique pour les faibles (naguère à Genève, en Hollande, maintenant à Bruxelles, à Liège), la royauté, dis-je, en même temps intéressait à Paris, elle tirait de Louis XVI et de sa famille une incalculable force de sympathie, de pitié. Ainsi elle allait de l’épée et du poignard, et c’est sur elle qu’on pleurait. La captivité du roi, objet de tous les entretiens chez toutes les nations du monde, y faisait ce qu’il y a de plus rare dans nos temps modernes, de plus puissant, de plus terrible, une légende populaire ! une légende contre la France. Tout le monde parlait de Louis XVI et personne ne parlait de la pauvre petite Liège barbarement étouffée par le beau-frère de Louis XVI. Liège, notre avant-garde du Nord, qui jadis pour nous sauver a péri deux ou trois fois, Liège, notre Pologne de Meuse… dédaigneusement écrasée entre ces colosses du Nord, sans que personne y regarde. Mais qu’est-ce donc que le cœur de l’homme, s’il faut qu’il y ait des caprices si injustes dans sa pitié ?

De quelque côté que je regarde, je vois un immense, un redoutable filet, tendu de partout, du dehors et du dedans. Si la Révolution ne trouve une force énergiquement concentrée d’association, si elle ne se contracte pas dans un violent effort d’elle-même sur elle-même, je crois que nous périssons. Ce ne sont pas les innocentes fédérations, qui mêlaient indistinctement les amis et les ennemis dans l’aveugle élan d’une sensibilité fraternelle, ce ne sont pas elles, ne l’espérons pas, qui nous tireront d’ici.

Il faut des associations tout autrement fortes, il y faut les Jacobins.

Une organisation vaste et forte de surveillance inquiète sur l’autorité, sur ses agents, sur les prêtres et sur les nobles. Les Jacobins ne sont pas la Révolution, mais l’œil de la Révolution, l’œil pour surveiller, la voix pour accuser, le bras pour frapper.

Associations spontanées, naturelles, auxquelles on aurait tort de chercher une origine mystérieuse ou bien des dogmes cachés. Elles sortirent de la situation même, du besoin le plus impérieux, celui du salut. Elles furent une publique et patente conjuration contre la conspiration, en partie visible, en partie cachée, de l’aristocratie.

Il serait donc fort injuste pour cette grande association d’en placer l’unique origine, d’en resserrer toute l’histoire dans la société de Paris. Celle-ci, mêlée, plus qu’aucune autre, d’éléments impurs, spécialement d’orléanisme, plus audacieuse aussi, peu scrupuleuse sur le choix des moyens, a souvent poussé ses sœurs, les sociétés de provinces, qui la suivaient docilement, dans des voies machiavéliques.

Le nom de société mère, que l’on emploie trop souvent, ferait croire que toutes les autres furent des colonies envoyées de la rue Saint-Honoré. La société centrale fut mère de ses sœurs, mais ce fut par adoption.

Celles-ci naissent d’elles-mêmes. Elles sont toutes ou presque toutes des clubs improvisés dans quelque danger public, quelque vive émotion. Des foules d’hommes alors se rassemblent. Quelques-uns persistent, et, même quand la crise est finie, continuent de se rassembler, de se communiquer leurs craintes, leurs défiances, ils s’inquiètent, s’informent, écrivent aux villes voisines, à Paris. Ceux-ci, ce sont les Jacobins.

La situation néanmoins n’est pas toute dans la formation de ces sociétés. Leur origine tient aussi à une spécialité de caractère. Le Jacobin est une espèce originale et particulière. Beaucoup d’hommes sont nés Jacobins.

Dans l’entraînement général de la France, aux moments de sympathies faciles et crédules, où le peuple sans défiance se jeta dans les bras de ses ennemis, cette classe d’hommes, plus clairvoyante ou moins sympathique, se tient ferme et défiante. On les voit dans les fédérations, paraître aux fêtes, se mêler à la foule, formant plutôt un corps à part, un bataillon de surveillance, qui, dans l’enthousiasme même, témoigne des périls de la situation.

Quelques-uns firent leur fédération à part, entre eux, à huis clos. Citons un exemple.

Je vois dans un acte inédit de Rouen que, le 14 juillet 1790, trois Amis de la constitution (c’est le nom que prenaient alors les Jacobins) se réunissent chez une dame veuve, personne riche et considérable de la ville ; ils prêtent dans ses mains le serment civique. On croit voir Caton et Marcie dans Lucain : Junguntur taciti contentique auspice Bruto… Ils envoient fièrement l’acte de leur fédération à l’Assemblée nationale, qui recevait en même temps celui de la grande fédération de Rouen, où parurent les députes de soixante villes et d’un demi-million d’hommes.

Les trois Jacobins sont un prêtre, aumônier de la conciergerie, et deux chirurgiens. L’un d’eux a amené son frère, imprimeur du roi à Rouen. Ajoutez deux enfants, neveu et nièce de la dame, et deux femmes, peut-être de sa clientèle ou de sa maison. Tous les huit jurent dans les mains de cette Cornélie, qui, seule ensuite, fait serment.

Petite société, mais complète, ce semble. La dame (veuve d’un négociant ou armateur) représente les grandes fortunes commerciales. L’imprimeur, c’est l’industrie. Les chirurgiens, ce sont les capacités, les talents, l’expérience. Le prêtre, c’est la Révolution même ; il ne sera pas longtemps prêtre : c’est lui qui écrit l’acte, le copie, le notifie à l’Assemblée nationale. Il est l’agent de l’affaire, comme la dame en est le centre. Par lui, cette société est complète, quoiqu’on n’y voie pas le personnage qui est la cheville ouvrière de toute société semblable, l’avocat, le procureur. Prêtre du palais de justice, de la conciergerie, aumônier de prisonniers, confesseur de suppliciés, hier dépendant du Parlement, Jacobin aujourd’hui et se notifiant tel à l’Assemblée nationale, pour l’audace et l’activité, celui-ci vaut trois avocats.

Qu’une dame soit le centre de la petite société, il ne faut pas s’en étonner. Beaucoup de femmes entraient dans ces associations, des femmes fort sérieuses, avec toute la ferveur de leurs cœurs de femmes, une ardeur aveugle, confuse, d’affections et d’idées, l’esprit de prosélytisme, toutes les passions du Moyen-âge au service de la foi nouvelle. Celle dont nous parlons ici avait été sérieusement éprouvée ; c’était une dame juive qui vit se convertir toute sa famille et resta israélite ; ayant perdu son mari, puis son enfant (par un accident affreux), elle semblait, en place de tout, adopter la Révolution. Riche et seule, elle a dû être facilement conduite par ses amis, je le suppose, à donner des gages au nouveau système, à y embarquer sa fortune par l’acquisition des biens nationaux.

Pourquoi cette petite société fait-elle sa fédération à part ? C’est que Rouen en général lui semble trop aristocrate, c’est que la grande fédération des soixante villes qui s’y réunissent avec ses chefs, MM. d’Estouteville, d’Herbouville, de Sévrac, etc., cette fédération mêlée de noblesse, ne lui paraît pas assez pure ; c’est qu’enfin elle s’est faite le 6 juillet, et non le 14, au jour sacré de la prise de la Bastille. Donc, au 14, ceux-ci, fièrement isolés chez eux, loin des profanes et des tièdes, fêtent la sainte journée. Ils ne veulent pas se confondre : sous des rapports divers, ils sont une élite, comme étaient la plupart de ces premiers Jacobins, une sorte d’aristocratie ou d’argent, ou de talent, d’énergie, en concurrence naturelle avec l’aristocratie de naissance.

Peu de peuple, à cette époque, dans les sociétés jacobines, point de pauvres[1]. Dans les villes cependant où il y avait rivalité de deux clubs, où le club aristocratique (comme il arriva parfois) usurpait le titre d’Amis de la constitution, l’autre club du même nom ne manquait pas, pour se fortifier, de se rendre plus facile sur les admissions, de recevoir parmi ses membres des petites gens, boutiquiers et petits industriels. À Lyon et sans doute dans quelques villes manufacturières, les ouvriers assistèrent de bonne heure aux discussions des clubs.

Le vrai fonds des clubs jacobins, c’était, non pas les derniers, non pas les premiers, mais une classe distinguée, quoique secondaire, qui dès longtemps avait une guerre sourde contre ceux des premiers rangs : l’avocat, par exemple, contre le magistrat qui l’écrasait de sa morgue, le procureur, le chirurgien, voulant s’élever au niveau de l’avocat, du médecin, le prêtre contre l’évêque. Le chirurgien, dans ce siècle, avait, à force de mérite, rompu la barrière, monté presque à l’égalité. Le Châtelet entretenait une guerre contre le Parlement ; il vainquit en 1789 et fut un moment (qui l’eût cru ?) le grand tribunal national. Le célèbre fondateur des Jacobins de Paris, Adrien Duport, était un homme du Châtelet, qui monta au Parlement, mais qui, à la Révolution, reparut homme du Châtelet, brisa les parlementaires.

Tout cela ensemble faisait des Jacobins une classe d’hommes âpre, défiante, très ardente et très contenue, plus positive et plus habile qu’on ne l’aurait attendu de leurs théories peu précises.

Quoique les vieilles jalousies, les ambitions nouvelles, aient été un puissant aiguillon pour eux, quoique les intrigues de divers partis aient exploité ces sociétés, leur caractère en général, très fortement exprimé dans l’exemple que nous avons cité, est originairement celui d’associations naturelles, spontanées, formées par une véritable religion patriotique, une dévotion austère à la liberté, une pureté civique fort exigeante et tendant toujours à l’épuration.

Quel était le symbole de ces petites églises ? Cette foi ardente avait-elle un credo bien arrêté ? Non, très vague encore, alliant, sans s’en douter, les principes contradictoires. Tous, presque tous royalistes, à cette époque, et pourtant fort aigres avec le roi. Tous dominés par Rousseau, par le fameux principe de la philosophie du siècle : Revenez à la nature. Et néanmoins, avec cela, plusieurs se croyaient chrétiens, se rattachaient, au moins de nom, à la vieille croyance qui condamne la nature, qui la croit gâtée, déchue.

Cette contradiction même, cette ignorance, cette foi au principe nouveau peu approfondi encore, a quelque chose de respectable. C’est la foi au dieu inconnu. Et cette foi en eux n’est pas moins active. Elle élève, fortifie les âmes. Comme leur maître Rousseau, ils élèvent leurs regards, dirigent leur émulation vers les nobles modèles antiques, vers les héros de Plutarque. S’ils n’entrent pas bien au fond du génie de l’Antiquité, ils en sentent du moins l’austérité morale, la force stoïque, y puisent l’inspiration des dévouements civils ; ils apprennent d’elle ce qu’elle a le mieux su, ce qu’eux-mêmes ils auront besoin, dans leurs périlleuses voies, de savoir, d’embrasser : la mort.

Chose grave à dire aussi : ils puisent là une profonde modification à l’esprit de l’ancienne France.

Cet esprit tenait à deux choses, presque impossible à concilier avec la Révolution, avec la lutte violente qu’elle devait soutenir. D’une part, une certaine facilité de confiance et de croyance, une déférence trop grande pour les autres, une certaine fleur de politesse et de douceur, — charmantes et fatales qualités qui, dans tant d’occasions, ont donné prise sur nous. L’autre caractère du vieil esprit français tenait à ce qu’on appelle l’honneur, à certaines délicatesses de procédés, à certains préjugés aussi, à la facilité, par exemple, avec laquelle on admettait qu’un homme, pour vous avoir insulté, eût droit de vous égorger, opinion qui, en théorie, part de l’estime du courage, et qui, en pratique, livre souvent les braves aux habiles.

Ces deux traits de l’ancienne France furent méprisés des Jacobins.

Adversaires des prêtres, obligés de lutter contre une vaste association dont la confession et la délation sont les premiers moyens, les Jacobins employèrent des moyens analogues, ils se déclarèrent hardiment amis de la délation, ils la proclamèrent le premier des devoirs du citoyen. La surveillance mutuelle, la censure publique, même la délation cachée, voilà ce qu’ils enseignèrent, pratiquèrent, s’appuyant à ce sujet des plus illustres exemples de l’Antiquité. La cité antique, grecque et romaine, la petite cité monastique du Moyen-âge, qu’on appelle couvent, abbaye, ont pour principe le devoir de perfectionner, épurer toujours, par la surveillance que tous les membres de l’association exercent les uns sur les autres. Et tel est aussi le principe que les Jacobins appliquent à la société tout entière.

Nés dans un grand danger national, au milieu d’une immense conspiration, que niaient les conspirateurs (dont ils se sont vantés depuis), les Jacobins formèrent, pour le salut de la France, une légion, un peuple d’accusateurs publics.

Mais, à la grande différence de l’Inquisition du Moyen-âge, qui, par le confessionnal et mille moyens différents, pénétrait jusqu’au fond des âmes, l’inquisition révolutionnaire n’avait à sa disposition que des moyens extérieurs, des indices souvent incertains. De là une défiance excessive, maladive, un esprit d’autant plus soupçonneux qu’il avait moins de certitude d’atteindre le fond. Tout alarmait, tout inquiétait, tout paraissait suspect.

Craintes trop naturelles dans le péril où l’on voyait la France, la Révolution, la cause de la liberté et du genre humain ! Cette heureuse révolution, attendue mille ans, arrivée enfin hier et déjà près de périr ! Arrachée d’un coup tout à l’heure à ceux qui l’avaient embrassée, mise au fond de leur cœur, comme la meilleure part d’eux-mêmes. Ce n’était plus un bien extérieur qu’il s’agissait de leur ôter, mais leur vie… Nul n’eût survécu.

Pour faire justice aux Jacobins, il faut se replacer au moment et dans la situation, comprendre les nécessités où ils se trouvèrent.

Ils étaient en face d’une association immense, mi-partie d’idiots et mi-partie de coquins, ce qu’on appelait, ce qu’on appelle le monde des honnêtes gens.

D’une part, deux délateurs : le roi, qui tout à l’heure dénonce son peuple à l’Europe, et le prêtre, qui dénonce le peuple aux simples, aux femmes, à la Vendée.

D’autre part, l’inepte alliance de La Fayette avec Bouillé, au profit de celui-ci, et qui (avec bonne intention) irait mettre la Révolution aux mains de ses ennemis.

Qui peut dire, dans le détail, ville par ville, dans les campagnes et les villages, ce que c’était que l’association du monde des honnêtes gens ?

Du monde-prêtres, du monde-femmes, du monde-nobles et quasi nobles.

Les femmes ! quelle puissance ! Avec de tels auxiliaires, qu’est-il besoin de la presse ? Leur parole est un véhicule bien autrement efficace. Vraie force, d’autant plus forte qu’elle n’a rien de cassant, qu’elle cède, est élastique, fléchit pour se mieux relever. Dites-leur un mot à l’oreille, il court, il va, il agit, le jour, la nuit, le matin, au lit, au foyer, au marché, et le soir, dans la causerie, devant les portes, partout, sur l’homme, sur l’enfant, sur tous… Trois fois homme qui y résiste !

Voilà un obstacle réel, terrible pour la Révolution. Et qu’est-ce, au prix, que l’étranger, toutes les armées de l’Europe ?… Ayons pitié de nos pères.

Maintenant, qui voudrait entrer dans le détail irritant du monde noble et quasi noble ? De la pourriture antique des parlementaires, de leur ancienne police, l’obstacle le plus réel que La Fayette assure avoir trouvé dans Paris. De la clientèle basse, servile de marchands, petits rentiers, créanciers minimes, qui se rattachaient au clergé, aux nobles.

Et ces nobles se retrouvaient, par la grâce de La Fayette et des lois révolutionnaires, chefs, officiers de leurs clients dans la garde nationale.

Pour résister à tout cela, il fallait à la nouvelle association une organisation très forte. Elle se trouva dans la société de Paris. L’originalité primitive de celle-ci fut moins dans les théories que dans le génie pratique de ses fondateurs.

Le principal fut Duport, et il resta pendant longtemps la tête même des Jacobins. « Ce que Duport a pensé, disait-on, Barnave le dit et Lameth le fait. » Mirabeau les appelait le Triumgueusat. À la vigueur des coups qu’ils portèrent à la royauté, on les crut républicains, on leur attribua un dessein profond, un projet bien arrêté de changer tout de fond en comble. Eux-mêmes, ils étaient flattés de cette mauvaise renommée. Ils ne la méritaient pas. Ils n’étaient qu’inconséquents. Il se trouva au jour critique qu’ils étaient partisans de la monarchie qu’ils avaient détruite.

Duport était pourtant un penseur, une tête forte et plus complète que celle de ses collègues ; homme de spéculation, il avait en même temps beaucoup d’expérience révolutionnaire, avant la Révolution même. Rival de d’Espreménil au Parlement, il avait été l’un des principaux moteurs de la résistance contre Calonne et Brienne. Il devait connaître à fond l’action secrète de la police parlementaire, l’organisation des émeutes de la basoche et du peuple en faveur du Parlement.

Pendant les élections de 1789, il commença à réunir chez lui plusieurs hommes politiques (rue du Grand-Chantier, près du Temple). Mirabeau, Sieyès, y vinrent et n’y voulurent pas retourner. « Politique de caverne ! » dit Sieyès. Le grand métaphysicien ne voulait agir que par les idées. Duport, au secours des idées, voulait appeler l’intrigue souterraine, l’agitation populaire, l’émeute s’il le fallait.

Nouvelle réunion à Versailles. Celle-ci, dont le fond était la députation de Bretagne, s’appela le club Breton. Là se préparaient, sous l’influence de Duport, Chapelier, etc., plusieurs des mesures hardies qui sauvèrent la Révolution naissante. La minorité de la noblesse, mi-partie de grands seigneurs philanthrope et de courtisans mécontents, se mêla à ce club Breton et y importa un esprit fort divers, fort équivoque. Des courtisans révolutionnaires, les plus intrigants, les plus audacieux, étaient les frères Lameth, jeunes colonels, d’une famille très favorisée de la cour, mais point satisfaite.

Nobles d’Artois, ils avaient été élus en Franche-Comté. Et ce fut un député de cette dernière province, très probablement leur homme, qui, en octobre 1789, quand l’Assemblée fut à Paris, loua un local pour réunir les députés. Les moines louèrent leur réfectoire pour deux cents francs, et pour deux cents francs le mobilier, tables, chaises. Plus tard, le local ne suffisant pas, le club se fit prêter la bibliothèque et enfin l’église. Les tombeaux des anciens moines, l’école ensevelie de saint Thomas, les confrères de Jacques Clément, se trouvèrent ainsi les muets témoins et les confidents des intrigues révolutionnaires.

Outre les membres du club Breton, beaucoup de députés qui n’étaient jamais venus à Paris, qui n’étaient pas fort rassurés après les scènes d’octobre et se croyaient comme perdus dans cet océan de peuple, s’étaient logés rue Saint-Honoré, près les uns des autres, pour se retrouver au besoin. Ils étaient là à la porte de l’Assemblée, qui siégeait alors au Manège, à l’endroit où se croisent les rues de Rivoli et de Castiglione. Il leur était commode de se réunir presque en face, au couvent des Jacobins.

Il y eut cent députés le premier jour, puis deux cents, puis quatre cents. Ils prirent le titre d’Amis de la constitution. Dans la réalité, ils la tirent. Elle fut entièrement préparée par eux ; ces quatre cents, plus liés entre eux, plus disciplinés, plus exacts d’ailleurs que les autres députés, furent maîtres de l’Assemblée. Ils y apportèrent toutes faites et les lois et les élections ; eux seuls nommaient les présidents, secrétaires, etc. Ils masquèrent quelque temps cette toute-puissance en prenant parfois le président dans d’autres rangs que les leurs.

L’hiver de 1789, toute la France vint à Paris. Beaucoup d’hommes considérables voulaient entrer aux Jacobins. Ils admirent d’abord quelques écrivains distingués ; le premier fut Condorcet ; puis d’autres personnes connues, qui devaient être présentées, recommandées par six membres. On n’entrait qu’avec des cartes, qui étaient soigneusement examinées à la porte par deux membres qu’on y plaçait.

Le club des Jacobins ne pouvait se borner longtemps à être une officine de lois, un laboratoire poulies préparer. Il devint de bonne heure un grand comité de police révolutionnaire.

La situation le voulait ainsi. Que servait de faire la constitution, si la cour, par un coup habile, renversait cet échafaudage péniblement élevé ? On a vu qu’au bruit du complot de Brest, qui, disait-on, allait être livré aux Anglais, Duport (le 27 juillet 1789) avait fait créer par l’Assemblée le comité des recherches. Le comité n’avait point d’agents que ceux mêmes du gouvernement qu’il avait à surveiller. Ces agents qui lui manquaient, ils se trouvèrent aux Jacobins. La Fayette, qui apprit à ses dépens à connaître leur organisation, dit que le centre en était une réunion de dix hommes qu’eux-mêmes appelaient le Sabbat, qui prenaient tous les jours l’ordre des Lameth ; chacun des dix le transmettait à dix autres de bataillons et sections différentes, de sorte que toutes les sections recevaient en même temps la même dénonciation contre les autorités, la même proposition d’émeute, etc.

La Fayette avait pour lui le comité des recherches de la Ville et beaucoup de gens dévoués dans la garde nationale. Ces deux polices se croisaient entre elles et avec celle de la cour. Celle des Jacobins, agissant dans le sens du mouvement populaire, du flot qui montait, trouvait autant de facilité que les autres rencontraient d’obstacles. Elle s’étendit partout, s’organisa dans chaque ville en face des municipalités, opposa à chaque corps civil et militaire une société de surveillance et de dénonciation.

Nous avons parlé du Club de 1789 que La Fayette et Sieyès essayèrent d’abord d’opposer aux Jacobins. Ce club conciliateur, qui croyait marier la monarchie et la Révolution, n’eût abouti, s’il eût réussi, qu’à détruire la Révolution. Aujourd’hui que tant de choses alors secrètes sont en pleine lumière, nous pouvons prononcer hardiment que, sans la plus forte, la plus énergique action, la Révolution périssait. Si elle ne redevenait agressive, elle était perdue. L’imprudente association de Bouillé et de La Fayette lui avait porté le coup le plus grave. C’est par les Jacobins qu’elle reprit l’offensive.

Le 2 septembre, on apprit à Paris la nouvelle de Nancy, et le même jour, peu d’heures après, quarante mille hommes remplissaient les Tuileries, assiégeaient l’Assemblée, criant : « Le renvoi des ministres ! La tête des ministres ! Les ministres à la lanterne ! »

L’effet de la nouvelle fut amorti, l’émotion dominée par l’émotion, la terreur par la terreur.

La rapidité singulière avec laquelle fut arrangée cette émeute prouve à la fois l’état inflammable où le peuple se trouvait et la vigoureuse organisation de la société jacobine qui pouvait, au moment même où elle donnait le signal, réaliser l’action.

Et M. de La Fayette, avec ses trente et quelques mille hommes de garde nationale, avec sa police militaire et municipale, avec les ressources de l’Hôtel de Ville, avec celles de la cour, un moment rapprochée de lui pour frapper le coup de Nancy, La Fayette, dis-je, avec tant de ressources diverses, ne pouvait rien à cela.

Le ministre contre lequel on lançait d’abord le peuple était celui qui, dans ce moment, agissait le moins, Necker, ministre des finances. Tout ce qu’il faisait, c’était d’écrire. Il venait de faire paraître un Mémoire contre les assignats. On envoya quelques bandes crier contre lui, menacer. La Fayette, qui frappait si fort à Nancy, n’osa frapper à Paris et conseilla à Necker de se mettre en sûreté. Sur la proposition d’un député jacobin, l’Assemblée décréta qu’elle dirigerait elle-même le Trésor public. Grave décision, l’un des coups les plus violents qu’on pût porter à la royauté.

Voilà donc les deux partis, jacobin, constitutionnel, qui tous les deux emploient la force, la violence, la terreur. La Fayette frappe par Bouillé, les Jacobins par l’émeute. Terreur de Nancy. Terreur de Paris.

À combien de siècles sommes-nous de la fédération de juillet ?… Qui le croirait ? À deux mois. Cette belle lumière de paix, où donc est-elle déjà ? L’éclatant soleil de juillet s’enténèbre tout à coup. Nous entrons dans un temps sombre de complots, de violences. Dès septembre, tout devient obscur. La presse, ardente, inquiète, marche à tâtons, on le sent. Elle cherche, cligne, elle ne voit pas, elle devine. L’inquisition des Jacobins qui commence donne de faibles et fausses lueurs, qui tout à la fois éclairent, obscurcissent, comme ces lumières fumeuses dans la grande nef où ils s’assemblent, au couvent de la rue Saint-Honoré.

Une seule chose était claire, dans cette obscurité, c’était l’insolence des nobles. Ils avaient pris partout l’attitude du défi, de la provocation. Partout ils insultaient les patriotes, les gens les plus paisibles, la garde nationale. Parfois le peuple s’en mêlait et il en résultait des scènes très sanglantes. Pour ne citer qu’un exemple, à Cahors, deux frères gentilshommes trouvèrent plaisant d’insulter un garde national qui avait chanté Ça ira. On voulut les arrêter ; ils blessèrent, tuèrent ce qui se présenta, puis se jetèrent dans leur maison, et de là, fortifiés, ayant plusieurs fusils chargés, tirèrent sur la foule et tuèrent un grand nombre d’hommes. On mit le feu à la maison pour terminer ce carnage.

Dans l’Assemblée même, au sanctuaire des lois, on n’entendait qu’insultes et défis des gentilshommes. M. d’Ambly menaçait Mirabeau de la canne. Un autre alla jusqu’à dire : « Que ne tombons-nous sur ces gueux l’épée à la main ? »

Un quidam, envoyé par eux, suivit deux jours entiers Charles de Lameth pour le forcer de se battre. Lameth, très brave et très adroit, refusa obstinément de l’honorer d’un coup d’épée. Le troisième jour, comme rien ne pouvait lasser sa patience, tout le côté droit en masse l’accusa de lâcheté. Le jeune duc de Castries l’insulta ; ils sortirent ; Lameth fut blessé ; de là grande fureur du peuple. On répandit que l’épée de Castries était empoisonnée, que Lameth allait en mourir. Les Jacobins crurent l’occasion bonne pour effrayer les duellistes. Leurs agents poussèrent la foule à l’hôtel de Castries : il n’y eut ni meurtre ni vol, mais tous les meubles furent brisés, jetés dans la rue. Tout cela tranquillement, méthodiquement ; les briseurs mirent une sentinelle au portrait du roi qui seul fut respecté. La Fayette vint, regarda, ne put rien faire ; la plupart des gardes nationaux étaient indignés eux-mêmes de la blessure de Lameth et trouvaient qu’après tout les briseurs n’avaient pas tort (13 novembre 1790).

Dès ce jour, cette terreur des duellistes, qui peu à peu rendait l’ascendant à la noblesse, fit place à une autre terreur, celle des vengeances du peuple. La supériorité individuelle que les nobles avaient pour l’escrime disparut devant la foule. Ils avaient essayé de faire des questions d’honneur de toute question de parti. Ils abusaient de l’adresse. On leur opposa le nombre. Les révolutionnaires les plus braves, ceux qui l’ont prouvé depuis sur tous les champs de bataille, refusèrent de donner aux spadassins l’avantage facile des combats individuels.

  1. Justement par la raison que plusieurs de ces sociétés se proposaient d’aider les pauvres et faisaient contribuer leurs membres à cet effet.

    Elles divisaient leurs membres en économes, introducteurs, rapporteurs, lecteurs, observateurs, consolateurs, etc., etc.