Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 6

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CHAPITRE VI

LES CORDELIERS.

Histoire révolutionnaire du couvent des Cordeliers. — Individualités énergiques du club des Cordeliers. — Leur foi au peuple. — Leur impuissance d’organisation. — Irritabilité de Marat. — Les Cordeliers sont jeunes encore en 1790. — Ivresse de ce moment. — Aspect intérieur du club des Cordeliers. — Camille Desmoulins contre Marat. — Théroigne aux Cordeliers. — Anacharsis Clootz. — Double esprit des Cordeliers. — L’un des portraits de Danton.


Presque en face de l’École de Médecine, regardez, au fond d’une cour, cette chapelle d’un style grave et fort. C’est l’antre sibyllin de la Révolution, le club des Cordeliers. Là elle eut son délire, son trépied, son oracle. Basse et pourtant appuyée sur des contreforts massifs, une telle voûte doit être éternelle : elle a entendu sans s’écrouler la voix de Danton.

Aujourd’hui triste musée de chirurgie, parée de savantes horreurs, elle en cache d’autres plus choquantes. Sa partie postérieure recèle des salles obscures où, sur les marbres noirs, on dissèque les cadavres.

L’hospice voisin et la chapelle étaient originairement le réfectoire des Cordeliers et leur école fameuse, la capitale des Mystiques, où vint étudier leur rival même, le Jacobin saint Thomas. Entre les deux s’élevait leur église, immense et sombre nef pleine de marbres funéraires. Tout cela est aujourd’hui détruit. L’église souterraine, qui s’étendait au-dessous, recela quelque temps l’imprimerie de Marat.

Bizarre fatalité des lieux ! cette enceinte appartenait à la Révolution depuis le treizième siècle, et toujours à son génie le plus excentrique. Cordeliers et Cordeliers, Mendiants et Sans-Culottes, il n’y a pas autant qu’on croirait de différence. La dispute religieuse et la dispute politique, l’école du Moyen-âge et le club de 1790 sont opposés par la forme beaucoup plus que par l’esprit.

Qui a bâti cette chapelle ? La Révolution elle-même, en l’an 1240. Elle porte ici le premier coup au monde féodal, qu’elle doit achever la nuit du 4 Août.

Observez bien ces murs, qui semblent construits d’hier : n’ont-ils pas l’air d’être aussi fermes que la justice de Dieu ? Et c’est en effet un grand coup de justice révolutionnaire qui les a fondés. Ce grand justicier saint Louis donna le premier exemple de punir un crime sur un haut baron, le sire de Coucy. De l’amende qu’il en tira, le roi-moine (Cordelier lui-même) bâtit l’école et l’église des Cordeliers.

École révolutionnaire. C’est là que, vers 1300, retentit la dispute de l’Évangile éternel, et qu’on posa la question : « Christ est-il passé ? »

Ce lieu vraiment prédestiné vit, en 1357, quand le roi et la noblesse furent battus et prisonniers, la première Convention qui sauva la France Le Danton du quatorzième siècle, Étienne Marcel, prévôt de Paris, y fit créer par les États une quasi république, envoya de là dans les provinces les tout-puissants députés pour organiser la réquisition ; et l’audace croissant par l’audace, il arma le peuple d’un mot, d’un mémorable décret qui confiait au peuple même la garde de la paix publique : « Si les seigneurs se font la guerre, les bonnes gens leur courront sus. »

Étrange, prodigieux retard, qu’il ait fallu encore quatre siècles pour atteindre 1789 !

La foi des anciens Cordeliers, éminemment révolutionnaire, fut l’inspiration, l’illumination des simples et des pauvres. Ils firent de la pauvreté la première vertu chrétienne ; ils en poussèrent l’ambition à un degré incroyable, jusqu’à se laisser brûler plutôt que de rien changer à leur robe de Mendiants. Véritables Sans-Culottes du Moyen-âge pour la haine de la propriété, ils dépassèrent leurs successeurs du club des Cordeliers et toute la Révolution, sans en excepter Babeuf.

Nos Cordeliers révolutionnaires ont, comme ceux du Moyen-âge, une foi absolue dans l’instinct des simples ; seulement, au lieu d’illumination divine, ils l’appellent raison populaire.

Leur génie, tout à fait instinctif et spontané, tantôt inspiré, tantôt possédé, les sépare profondément de l’enthousiasme calculé, du sombre et froid fanatisme qui caractérise les Jacobins.

Les Cordeliers, à l’époque où nous sommes, étaient une société bien plus populaire. Chez eux n’existait pas la division des Jacobins entre l’Assemblée des hommes politiques et la société fraternelle où venaient les ouvriers. Nulle trace non plus aux Cordeliers du Sabbat ou comité directeur. Nulle d’un journal commun au club (sauf un essai passager). On ne peut comparer, au reste, les deux sociétés. Les Cordeliers étaient un club de Paris. Les Jacobins, une immense association qui s’étendait sur la France. Mais Paris vibrait, remuait, aux fureurs des Cordeliers. Paris une fois en branle, les révolutionnaires politiques étaient bien obligés de suivre.

L’individualité fut très forte aux Cordeliers. Leurs journalistes, Marat, Desmoulins, Fréron, Robert, Hébert, Fabre d’Églantine, écrivent chacun pour lui. Danton, le tout-puissant parleur, ne voulut jamais écrire. En revanche, Marat, Desmoulins, qui bégayaient ou grasseyaient, ne faisaient guère qu’écrire, parlaient rarement.

Toutefois, avec ces différences, cet instinct d’individualité, il y avait, ce semble, entre eux un lien très fort et comme un aimant commun. Les Cordeliers formaient une sorte de tribu ; tous demeuraient autour du club : Marat, même rue, presque en face, à la tourelle ou auprès ; Desmoulins et Fréron, ensemble, rue de l’Ancienne-Comédie ; Danton, passage du Commerce ; Glootz, rue Jacob ; Legendre, rue des Boucheries-Saint-Germain, etc.

L’honnête boucher Legendre, un des orateurs du club, est une des originalités de La Révolution. Illettré, ignorant, il n’en parlait pas moins bravement parmi les savants et les gens de lettres, sans regarder s’ils souriaient ; homme de cœur entre tous, malgré ses paroles furieuses, bon homme dans ses moments lucides. L’adieu déchirant qu’il prononça sur la tombe de Loustalot dépasse de bien loin tout ce que dirent les journalistes, sans en excepter Desmoulins.

Ce fut l’originalité des Cordeliers d’être, de rester toujours mêlés au peuple, de parler les portes ouvertes, de communiquer sans cesse avec la foule. Tels d’entre eux qui avaient toujours vécu la vie recluse et sédentaire du savant, du littérateur, établirent leur cabinet dans la rue, travaillèrent en pleine foule, écrivirent sur une borne. Jetant les livres, ils ne lurent plus qu’au grand livre, qui, sous leurs yeux, chaque jour, s’écrivait en traits de feu.

Ils crurent au peuple, eurent foi à l’instinct du peuple. Ils mirent au service de cette foi, pour se la justifier à eux-mêmes, beaucoup d’esprit, beaucoup de cœur. Rien de plus touchant, par exemple, que de voir, au carrefour de l’Odéon et de la Comédie-Française, ce charmant esprit, Desmoulins, se mêlant aux maçons, aux charpentiers qui philosophaient le soir, causer avec eux de théologie, justement comme eût fait Voltaire, et, ravi de leur esprit, s’écrier : « Ce sont des Athéniens ! »

Cette foi au peuple fit que les Cordeliers furent tout-puissants sur le peuple. Ils eurent les trois forces révolutionnaires, et comme les trois traits de la foudre : la parole vibrante et tonnante, la plume acérée, l’inextinguible fureur, — Danton, Desmoulins, Marat.

Ils trouvèrent là une force, mais aussi une faiblesse, l’impossibilité d’organisation. Le peuple leur parut entier dans chaque homme. Ils placèrent le droit absolu du Souverain dans une ville, une section, un simple club, un citoyen. Tout homme aurait été investi d’un veto contre la France. Pour mieux rendre le peuple libre, ils le soumettaient à l’individu.

Marat, tout furieux et aveugle qu’il était, semble avoir senti le danger de cet esprit anarchique. De bonne heure il proposait la dictature d’un tribun militaire, plus tard la création de trois inquisiteurs d’État. Il semblait envier l’organisation de la société jacobine. En décembre 1790, il proposait d’instituer, sans doute à l’instar de cette société, une confrérie de surveillants et délateurs, pour épier, dénoncer les agents du Gouvernement. Cette idée n’eut pas de suite. Marat fut à lui seul son inquisition. De toute part on lui envoyait des délations, des plaintes, justes ou non, fondées ou non. Il croyait tout, imprimait tout.

Fabre d’Églantine a dit : « La sensibilité de Marat. » Et ce mot a étonné ceux qui confondent la sensibilité avec la bonté, ceux qui ignorent que la sensibilité exaltée peut devenir furieuse. Les femmes ont des moments de sensibilité cruelle. Marat, pour le tempérament, était femme et plus que femme, très nerveux et très sanguin. Son médecin. M. Bourdier, lisait son journal, et, quand il le voyait plus sanguinaire qu’à l’ordinaire « et tourner au rouge », il allait saigner Marat[1].

Le passage violent, subit, de la vie d’étude au mouvement révolutionnaire lui avait porté au cerveau et l’avait rendu comme ivre. Ses contrefacteurs, ses imitateurs, qui prenaient son nom, son titre, en lui prêtant leurs opinions, ne contribuaient pas peu à augmenter sa fureur. Il ne s’en fiait à personne pour les poursuivre ; lui-même, il allait à la chasse de leurs colporteurs, les guettait au coin des rues, parfois les prenait la nuit. La police, de son côté, cherchait Marat pour le prendre. Il fuyait où il pouvait. Dans sa vie pauvre, misérable, dans sa réclusion forcée, il devenait de plus en plus nerveux, irritable ; parmi des mouvements violents d’indignation, de compassion pour le peuple, il soulageait sa sensibilité furieuse par des accusations atroces, des vœux de massacres, des conseils d’assassinat. Ses défiances croissant toujours, le nombre des coupables, des victimes nécessaires augmentant dans son esprit, l’Ami du peuple en serait venu à exterminer le peuple.

En présence de la nature et de la douleur, Marat devenait très faible ; il ne pouvait, dit-il, voir souffrir un insecte, mais seul, avec son écritoire, il eût anéanti le monde.

Quelques services qu’il ait rendus à la Révolution par sa vigilance inquiète, son langage meurtrier et la légèreté habituelle de ses accusations eurent une déplorable influence. Son désintéressement, son courage, donnèrent autorité à ses fureurs ; il fut un funeste précepteur du peuple, lui faussa le sens, le rendit souvent faible et furieux, à l’image de Marat.

Du reste, cette créature étrange, exceptionnelle, ne peut faire juger des Cordeliers en général. Aucun d’eux, pris à part, ne fait connaître les autres. Il faut les voir réunis à leurs séances du soir, fermentant, bouillonnant ensemble au fond de leur Etna. J’essayerai de vous y conduire. Allons, que votre cœur ne se trouble pas. Donnez-moi la main.

Je veux les prendre au jour même où éclate, triomphe, chez eux, leur génie d’audace et d’anarchie, le jour où, opposant, leur veto aux lois de l’Assemblée nationale, ils ont déclaré que « sur leur territoire » la presse est et sera indéfiniment libre, et qu’ils défendront Marat.

Saisissons-les à cette heure. Le temps va vite, ils changeront. Ils ont encore quelque chose de leur nature primitive. Qu’un an passe seulement, nous ne les reconnaîtrons plus. Regardons-les aujourd’hui. Du reste, n’espérons pas fixer définitivement les images de ces ombres, elles passent, elles coulent ; nous aussi qui suivons leur destinée, un torrent nous emporte, orageux, trouble, tout à l’heure chargé de boue et de sang.

Je veux les voir aujourd’hui. Ils sont jeunes encore en 1790, relativement, du moins, aux siècles qui vont s’entasser sur eux avant 1794.

Oui, Marat même est jeune en ce moment. Avec ses quarante-cinq ans, sa longue et triste carrière, brûlée de travail, de passions, de veilles, il est jeune de vengeance et d’espoir. Ce médecin sans malades prend la France pour malade, il la saignera. Ce physicien méconnu foudroiera ses ennemis[2]. L’Ami du peuple espère venger le peuple et lui-même, tous deux maltraités, méprisés… Mais leur jour commence. Rien n’arrêtera Marat ; il fuira, se cachera, il portera de cave en cave sa plume et sa presse. Il ne verra plus le jour. Dans cette sombre existence, une femme s’obstine à le suivre, la femme de son imprimeur, qui a quitté son mari pour se faire la compagne de cet être hors la nature, hors la loi, hors le soleil. Sale, hideux, pauvre, elle le soigne ; elle préfère à tout d’être, au fond de la terre, la servante de Marat.

Généreux instinct des femmes ! C’est lui aussi qui, à ce moment, donne à Camille Desmoulins sa charmante et désirée Lucile. Il est pauvre, il est en péril, voilà pourquoi elle le veut. Les parents auraient vu volontiers leur fille prendre un nom moins compromis ; mais c’est justement le danger qui tentait Lucile. Elle lisait tous les matins ces feuilles ardentes, pleines de verve et de génie, ces feuilles satiriques, éloquentes, inspirées des hasards du jour et pourtant marquées d’immortalité. La vie, la mort avec Camille, elle embrassa tout, elle arracha le consentement paternel, et, elle-même, riant, pleurant, elle lui apprit son bonheur.

Bien d’autres firent comme Lucile. Plus l’avenir était incertain, plus l’on voyait l’horizon se charger d’orages, plus ceux qui s’aimaient avaient hâte de s’unir, d’associer leur sort, de courir les mêmes chances, de placer, jouer la vie sur une même carte, un même dé !

Moment ému, trouble, mêlé d’ivresse comme les veilles de bataille, d’un spectacle plein d’intérêt, amusant, terrible.

Tout le monde le sentait en Europe. Si beaucoup de Français partaient, beaucoup d’étrangers venaient ; ils s’associaient de cœur à toutes nos agitations, ils venaient épouser la France. Et dussent-ils y mourir, ils l’aimaient mieux que vivre ailleurs ; au moins, s’ils mouraient ici, ils étaient sûrs d’avoir vécu.

Ainsi le spirituel et cynique Allemand Anacharsis Clootz, philosophe nomade (comme son homonyme le Scythe), qui mangeait ses cent cinquante mille livres de rentes sur les grands chemins de l’Europe, s’arrêta, se fixa ici, ne put s’en détacher que par la mort. Ainsi l’Espagnol Gusman, grand d’Espagne, se fit sans-culotte, et, pour rester toujours plongé dans cette atmosphère d’émeute qui faisait sa jouissance, il s’établit dans un grenier, au fond du faubourg Saint-Antoine.

Mais à quoi donc m’arrêté-je ? Arrivons aux Cordeliers.

Quelle foule ! Pourrons-nous entrer ? Citoyens, un peu de place ; camarades, vous voyez bien que j’amène un étranger… Le bruit est à rendre sourd ; en revanche, on n’y voit guère ; ces fumeuses petites lumières semblent là pour faire voir la nuit. Quel brouillard sur cette foule ! L’air est dense de voix et de cris…

Le premier coup d’œil est bizarre, inattendu. Rien de plus mêlé que cette foule, hommes bien mis, ouvriers, étudiants (parmi ces derniers, remarquez Chaumette), des prêtres même, des moines ; à cette époque, plusieurs des anciens Cordeliers viennent, au lieu même de leur servitude, savourer la liberté. Les gens de lettres abondent. Voyez-vous l’auteur du Philinte, Fabre d’Églantine ; cet autre, à tête noire, c’est le républicain Robert, journaliste qui vient d’épouser une journaliste, Mlle Kéralio. Cette figure si vulgaire, c’est le futur Père Duchesne. À côté, l’imprimeur patriote, Momoro, l’époux de la jolie femme qui deviendra un jour la Déesse de la Raison… Cette pauvre Raison, hélas ! périra avec Lucile… Ah ! s’ils avaient tous ici connaissance de leur sort !

Mais qu’est-ce qui préside là-bas ? Ma foi, l’épouvante elle-même… Terrible figure que ce Danton ! Un cyclope ? un dieu d’en bas ?… Ce visage effroyablement brouillé de petite vérole, avec ses petits yeux obscurs, a l’air d’un ténébreux volcan… Non, ce n’est pas là un homme, c’est l’élément même du trouble ; l’ivresse et le vertige y planent, la fatalité… Sombre génie, tu me fais peur ! Dois-tu sauver, perdre la France ?

Voyez, il a tordu sa bouche ; toutes les vitres ont frémi.

« La parole est à Marat ! »

Quoi ! c’est là Marat ? Cette chose jaune, verte d’habit, ces yeux gris jaune, si saillants !… C’est au genre batracien qu’elle appartient à coup sûr, plutôt qu’à l’espèce humaine[3]. De quel marais nous arrive cette choquante créature ?

Ses yeux pourtant sont plutôt doux. Leur brillant, leur transparence, l’étrange façon dont ils errent, regardant sans regarder, feraient croire qu’il y a là un visionnaire, à la fois charlatan et dupe, s’attribuant la seconde vue, un prophète de carrefour, vaniteux, surtout crédule, croyant tout, croyant surtout ses propres mensonges, toutes les fictions involontaires auxquelles le porte sans cesse l’esprit d’exagération. Ses habitudes d’empirique lui donnent ce tour d’esprit. Le crescendo sera terrible ; il faut qu’il trouve ou qu’il invente, que de sa cave il puisse crier un miracle au moins par jour, qu’il mène ses abonnés tremblants de trahison en trahison, de découverte en découverte, d’épouvante en épouvante

Il remercie l’assemblée.

Puis sa figure s’illumine. Grande, terrible trahison ! nouveau complot découvert !… Voyez comme il est heureux de frémir et de faire frémir !… Voyez comme la vaniteuse et crédule créature s’est transformée !… Sa peau jaune luit de sueur.

« La Fayette a fait fabriquer dans le faubourg Saint-Antoine quinze mille tabatières qui, toutes, portent son portrait… Il y a là quelque chose… Je prie les bons citoyens qui pourront s’en procurer de les briser. On trouvera, j’en suis sûr, le mot même du grand complot[4]. »

Plusieurs rient. D’autres trouvent qu’il y a lieu de s’enquérir, que la chose en vaut la peine.

Marat, se rembrunissant : « J’avais dit, il y a trois mois, qu’il y avait six cents coupables, que six cents bouts de corde en feraient l’affaire. Quelle erreur !… Nous ne nous en tirerons pas maintenant à moins de vingt mille. »

Violents applaudissements.

Marat commençait à être une idole pour le peuple, un fétiche. Dans la foule des délations, des prédictions sinistres dont il remplissait ses feuilles, plusieurs avaient rencontré juste et lui donnaient le renom de voyant et de prophète. Déjà, trois bataillons de la garde parisienne lui avaient arrangé un petit triomphe, qui n’aboutit pas, promenant dans les rues son buste couronné de lauriers. Son autorité n’était pas arrivée au degré terrible qu’elle atteignit en 1793. Desmoulins, qui ne respectait pas plus les dieux que les rois, riait parfois du dieu Marat autant que du dieu La Fayette.

Sans égard à l’enthousiasme délirant de Legendre, qui, les yeux, l’oreille, la bouche démesurément ouverts, humait, admirait, croyait, sans remarquer sa fureur contre toute interruption, le hardi petit homme apostropha familièrement le prophète : « Toujours tragique, ami Marat, hypertragique, tragicotatos ! Nous pourrions te reprocher, comme les Grecs à Eschyle, d’être un peu trop ambitieux de ce surnom… Mais non, tu as une excuse ; ta vie errante aux catacombes, comme celle des premiers chrétiens, allume ton imagination… Là, dis-nous bien sérieusement, ces dix-neuf mille quatre cents têtes, que tu ajoutes par forme d’amplification aux six cents de l’autre jour, sont-elles vraiment indispensables ? N’en rabattras-tu pas d’une ?… Il ne faut pas faire avec plus ce qu’on peut faire avec moins. — J’aurais cru que trois ou quatre têtes à panache, roulant aux pieds de la Liberté, suffiraient au dénouement. »

Les Maratistes rugissaient. Mais un bruit se fait à la porte, qui les empêche de répondre, un murmure flatteur, agréable… Une jeune dame entre et veut parler… Comment ! ce n’est pas moins que Mlle Théroigne, la belle amazone de Liège ! Voilà bien sa redingote de soie rouge, son grand sabre du 5 octobre. L’enthousiasme est au comble. « C’est la reine de Saba, s’écrie Desmoulins, qui vient visiter le Salomon des districts. »

Déjà elle a traversé toute l’assemblée d’un pas léger de panthère, elle est montée à la tribune. Sa jolie tête inspirée, lançant des éclairs, apparaît entre les sombres figures apocalyptiques de Danton et de Marat.

« Si vous êtes vraiment des Salomons, dit Théroigne, eh bien, vous le prouverez, vous bâtirez le Temple, le temple de la liberté, le palais de l’Assemblée nationale… Et vous le bâtirez sur la place où fut la Bastille.

« Comment ! tandis que le pouvoir exécutif habite le plus beau palais de l’univers, le pavillon de Flore et les colonnades du Louvre, le pouvoir législatif est encore campé sous les tentes, au Jeu de paume, aux Menus, au Manège, comme la colombe de Noé, qui n’a point où poser le pied ?

« Cela ne peut rester ainsi. Il faut que les peuples, en regardant les édifices qu’habiteront les deux pouvoirs, apprennent, par la vue seule, où réside le vrai souverain. Qu’est-ce qu’un souverain sans palais, un dieu sans autel ? Qui reconnaîtra son culte ?

« Bâtissons-le, cet autel. Et que tous y contribuent, que tous apportent leur or, leurs pierreries (moi, voici les miennes). Bâtissons le seul vrai temple. Nul autre n’est digne de Dieu que celui où fut prononcée la Déclaration des droits de l’homme. Paris, gardien de ce temple, sera moins une cité que la patrie commune à toutes, le rendez-vous des tribus, leur Jérusalem ! »

« La Jérusalem du monde ! » s’écrient des voix enthousiastes. Une véritable ivresse avait saisi toute la foule, un ravissement extatique. Si les anciens Cordeliers, qui, sous les mêmes voûtes, avaient jadis donné carrière à leurs mystiques élans, étaient revenus ce soir, ils se seraient toujours crus chez eux, reconnus. Croyants et philosophes, disciples de Rousseau, de Diderot, d’Holbach, d’Helvétius, tous, malgré eux, prophétisaient.

L’Allemand Anacharsis Clootz était ou se croyait athée, comme tant d’autres, en haine des maux qu’ont faits les prêtres. (Tantum relligio potuit suadere malorum !) Mais avec tout son cynisme et son ostentation de doute, l’homme du Rhin, le compatriote de Beethoven, vibrait puissamment à toutes les émotions de la religion nouvelle. Les plus sublimes paroles qu’inspira la grande Fédération sont une, lettre de Clootz à Mme de Beauharnais. Nul aussi n’en trouva de plus étrangement belles sur l’unité future du monde. Son accent, sa lenteur allemande, la sérénité souriante, la béatitude d’un fol de génie qui se moque un peu de lui-même, mêlaient l’amusement à l’enthousiasme.

« Et pourquoi donc la nature aurait-elle placé Paris à distance égale du pôle et de l’équateur, sinon pour être le berceau, le chef-lieu de la confédération générale des hommes ? Ici s’assembleront les États gênéraux du monde… Cela n’est pas si loin qu’on croit, j’ose le prédire ; que la Tour de Londres s’écroule, comme celle de Paris, et c’en est fait des tyrans. L’oriflamme des Français ne peut flotter sur Londres et Paris sans faire le tour du globe… Alors il n’y aura plus ni provinces, ni armées, ni vaincus, ni vainqueurs… On ira de Paris à Pékin comme de Bordeaux à Strasbourg ; l’Océan, ponté de navires, unira ses rivages. L’Orient et l’Occident s’embrasseront au champ de la Fédération. Rome fut la métropole du monde par la guerre, Paris le sera par la paix… Oui, plus je réfléchis, plus je conçois la possibilité d’une nation unique, la facilité qu’aura l’assemblée universelle, séant à Paris, pour mener le char du genre humain. Émules de Vitruve , écoutez l’oracle de la raison : si le civisme échauffe votre génie, vous saurez bien nous faire un temple pour contenir tous les représentants du monde. Il n’en faut guère plus de dix mille. »

« Les hommes seront ce qu’ils doivent être, quand chacun pourra dire : « Le monde est ma patrie, le monde est à moi. » Alors plus d’émigrants. La nature est une, la société est une. Les forces divisées se heurtent ; il en est des nations comme des nuages qui s’entre-foudroient nécessairement. »

« Tyrans, vos trônes vont s’écrouler sous vous. Exécutez-vous donc vous-mêmes. On vous fera grâce de la misère et de l’échafaud… Usurpateurs de la souveraineté, regardez-moi en face… Est-ce que vous ne voyez pas votre sentence écrite aux murs de l’Assemblée nationale ?… Allons, n’attendez pas la fusion des sceptres et des couronnes, venez au-devant d’une révolution qui délivre les rois des embûches des rois, les peuples de la rivalité des peuples. »

« Vivat Anacharsis ! s’écria Desmoulins. Ouvrons avec lui les cataractes du ciel. Ce n’est rien que la raison ait noyé le despotisme en France ; il faut qu’elle inonde le globe, que tous les trônes des rois et des lamas, arrachés de leurs fondements, nagent dans ce déluge… Quelle carrière, de Suède au Japon !… La Tour de Londres branle… Un innombrable club de Jacobins d’Irlande a eu, pour première séance, une insurrection. Au train que prennent les choses, je ne placerais pas un schelling sur les biens du clergé anglican. Quant à Pitt, c’est un homme lanterné, à moins qu’il ne prévienne par la démission de sa place la démission de sa tête, que John Bull va lui demander… On commence à pendre les inquisiteurs sur le Mançanarez ; la liberté souffle fort de la France au Midi ; c’est tout à l’heure qu’on pourra dire : « Il n’y a plus de Pyrénées. »

« Clootz vient de me transporter par les cheveux, comme l’ange fit au prophète Habacuc, sur les hauteurs de la politique. Je recule les barrières de la Révolution jusqu’aux extrémités du monde[5]… »

Telle est l’originalité des Cordeliers. Voltaire parmi les fanatiques ! Car c’est un vrai fils de Voltaire que cet amusant Desmoulins. On est tout surpris de le voir dans ce pandémonium. Bon sens, raison, vives saillies, dans cette bizarre assemblée, où l’on dirait qu’ensemble siègent nos prophètes des Cévennes, les illuminés du long Parlement, les quakers à tête branlante… Les Cordeliers forment à vrai dire le lien des âges ; leur génie, à la Diderot, tout ensemble sceptique et croyant, rappelle en plein dix-huitième siècle quelque chose du vieux mysticisme, où parfois brillent par éclairs des lueurs de l’avenir.

L’avenir ! mais qu’il est trouble encore ! comme il m’apparaît sombre, mêlé, sublime et fangeux à la fois, dans la face de Danton !

J’ai sous les yeux un portrait de cette personnification terrible, trop cruellement fidèle, de notre Révolution, un portrait qu’esquissa David, puis il le laissa, effrayé, découragé, se sentant peu capable encore de peindre un pareil objet. Un élève consciencieux reprit l’œuvre, et simplement, lentement, servilement même, il peignit chaque détail, cheveu par cheveu, poil à poil, creusant une à une les marques de la petite vérole, les crevasses, montagnes et vallées de ce visage bouleversé.

L’effet est le débrouillement pénible, laborieux, d’une création vaste, trouble, impure, violente, comme quand la nature tâtonnait encore, sans pouvoir se dire au juste si elle ferait des hommes ou des monstres ; moins parfaite, mais plus énergique, elle marquait d’une main terrible ses gigantesques essais.

Mais combien les plus discordantes créations de la nature sont pacifiées et d’accord, en comparaison des discordes morales que l’on entrevoit ici !… J’y entends un dialogue sourd, pressé, atroce, comme d’une lutte de soi contre soi, des mots entrecoupés, que sais-je ?

Ce qui épouvante le plus, c’est qu’il n’y a pas d’yeux ; du moins on les voit à peine. Quoi ! ce terrible aveugle sera guide des nations ?… Obscurité, vertige, fatalité, ignorance absolue de l’avenir, voilà ce qu’on lit ici.

Et pourtant ce monstre est sublime. — Cette face presque sans yeux semble un volcan sans cratère, — volcan de fange ou de feu, — qui, dans sa forge fermée, roule les combats de la nature. — Quelle sera l’éruption ?

C’est alors qu’un ennemi, terrifié de ses paroles, rendant hommage, dans la mort, au génie qui l’a frappé, le peindra d’un mot éternel : le Pluton de l’éloquence.

Cette figure est un cauchemar qu’on ne peut plus soulever, un mauvais songe qui pèse, et l’on y revient toujours. On s’associe machinalement à cette lutte visible des principes opposés ; on participe à l’effort intérieur, qui n’est pas seulement la bataille des passions, mais la bataille des idées, l’impuissance de les accorder ou de tuer l’une par l’autre. C’est un Œdipe dévoué, qui, possédé de son énigme, porte en soi, pour en être dévoré, le terrible sphynx[6].

  1. C’est ce que M. Bourdier lui-même a raconté à M. Serres, notre illustre physiologiste.
  2. J’approfondirai ce caractère. Je ne donne ici qu’un Marat extérieur, Marat comme Cordelier, Marat en 1790. Je vais au chapitre IX montrer comment le terroriste scientifique qui croyait tuer Newton, Franklin, Voltaire, devint le terroriste politique. Je donnerai plus tard l’exterminateur de 1793.
  3. Le seul portrait sérieux de Marat est celui de Boze. Ceux de David ont peu de ressemblance. On peut consulter aussi le plâtre pris sur le mort (quoique peut-être il ait été un peu corrigé), et le buste qui était aux Cordeliers (collection de M. le colonel Maurin).
  4. Ami du peuple, n° 319, 23 décembre 1790. — La crédulité de Marat éclate partout. Au n° 320, Louis XVI pleure à chaudes larmes des sottises que lui fait faire l’Autrichienne. Au n° 321, la reine a donné tant de cocardes blanches que le ruban blanc a enchéri de trois sous l’aune : la chose est sûre, Marat la tient d’une fille de la Berlin (marchande de modes de la reine), etc.
  5. Je n’ai pas besoin de dire que j’ai tiré tout ce chapitre des journaux de Marat et de Desmoulins, en rapprochant seulement ce qui est divisé et changeant à peine quelques mots. Desmoulins, après avoir exprimé son enthousiasme, demi-sérieux, demi-comique, pour les idées de Clootz, ajoute, pour mêler l’utile dulci : J’allais poser la plume, la surdité du peuple ingrat m’avait découragé. Je reprends l’espérance, je constitue mon journal en journal permanent… Nous invitons nos chers et aimés souscripteurs dont l’abonnement expire à le renouveler, non rue de Seine, mais chez nous, rue du Théâtre-Français, où nous continuerons de cultiver une branche de commerce inconnue jusqu’à ce jour, une manufacture de révolutions. »
  6. Ce portrait (collection de M. de Saint-Albin) représente, selon moi, Danton en 1790 au moment où le drame se noue, Danton relativement jeune, dans une étonnante concentration de sang, de chair, de vie, de force. C’est Danton avant. — Un petit et merveilleux dessin de David, fait à la plume, dans une séance de nuit de la Convention, donne Danton après, Danton à la fin de 1793, les yeux bien ouverts alors, mais si cruellement creusés ! lançant la terreur, mais visiblement le cœur déchiré !… Personne ne verra ce dessin tragique sans un mouvement de douleur, sans s’écrier malgré soi : « Ah ! barbare ! ah ! infortuné !… » Entre ces deux solennels portraits, il y a deux croquis de David où on le voit de profil ; mais c’est un tel mystère de douleur et d’horreur que je ne veux pas en parler encore. Cela viendra assez tôt.