Histoire de la Révolution française (Michelet)/Livre IV/Chapitre 7

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CHAPITRE VII

IMPUISSANCE DE L’ASSEMBLÉE. — REFUS DU SERMENT (NOVEMBRE 1790-JANVIER 1791).

Apparition des Jacobins futurs. — Les premiers Jacobins (Duport, Barnave, Lameth, etc.) voudraient enrayer. — Esprit rétrograde de l’Assemblée. — Mirabeau et les Lameth primés par Robespierre aux Jacobins, 21 novembre 1790. — Les Lameth se soutiennent par la guerre ecclésiastique. — Les prêtres provoquent la persécution. — On exige le serment des prêtres, 27 novembre 1790. — Sanction forcée du roi , 26 décembre 1790. — L’Assemblée ordonne en vain le serment immédiat, 4 janvier 1791. — Refus du serment dans l’Assemblée même.


Alexandre de Lameth raconte qu’au mois de juin 1790, une société patriotique l’invita à un banquet avec son frère, Duport et Barnave. Ce banquet de deux cents personnes, hommes et femmes, fut vraiment spartiate, et pour l’austérité patriotique et pour la frugalité. Les convives ayant pris place, le président se lève et prononce avec solennité le premier article de la Déclaration des droits : « Les hommes naissent et demeurent libres », etc. L’assemblée écouta dans un religieux silence, et le recueillement dura pendant tout le repas. Une bastille en relief était sur la table ; au dessert, les vainqueurs de la Bastille qui se trouvaient parmi les convives tirent leurs sabres et, sans mot dire, mettent la bastille en pièces ; il en sort un enfant avec le bonnet de la liberté. Les dames placent des couronnes civiques sur la tête des députés patriotes, et le dîner finit comme il avait commencé : le président, pour oraison, prononce, dans la même gravité sombre, le second article de la Déclaration des droits : « Le but de toute association », etc.

Le président était le mathématicien Romme, alors gouverneur des princes Strogonoff. Il avait senti la liberté où on la sent bien : en Russie, il avait bu en plein esclavage la coupe de la Révolution. Ivre et froid en même temps, ce géomètre allait appliquer inflexiblement le nouveau principe, et, par une large soustraction de chiffres humains, en dégager l’inconnue. Immuable calculateur au sommet de la Montagne, il n’en descendit qu’au 2 prairial, pour s’enfoncer son compas dans le cœur.

Les Lameth se virent avec frémissement dans un monde tout nouveau. Les nobles et élégants Jacobins de 1789 aperçurent les vrais Jacobins.

Ils en conviennent eux-mêmes, cet homme de pierre qui présidait, ces textes législatifs récités pour oraisons, le recueillement, le silence de ces fanatiques, « cela leur parut effrayant ». Ils commencèrent à sonder l’océan où ils entraient ; jusque-là, comme des enfants, ils jouaient à la surface… Que de générations révolutionnaires les séparaient de ceux-ci ! Ils les comprenaient à peine. Ils connaissaient parfaitement les agitateurs de place, les ouvriers de l’émeute, qu’ils employaient et lançaient. Ils connaissaient les journalistes violents, les bruyants aboyeurs de clubs, mais les plus bruyants n’étaient pas les plus formidables. Par delà toutes ces colères simulées ou vraies, il y avait quelque chose de froid et terrible, ce qu’ils venaient de toucher ; ils avaient rencontré l’acier de la Révolution.

Ils eurent froid et reculèrent.

Ils voulaient du moins reculer et ne savaient comment le faire. Ils semblaient à l’avant-garde, ils avaient l’air de mener, tout œil était fixé sur eux. La trinité jacobine, Duport, Barnave et Lameth, était saluée comme le pilote de la Révolution, pour la mener en avant. « Ceux-ci au moins sont fermes et francs, disait-on, ce ne sont pas des Mirabeau. » Desmoulins les exalte à côté de Robespierre ; Marat, le défiant Marat, n’a nul soupçon encore sur eux.

Ils devaient pourtant cette grande position à leur dextérité bien plus qu’à leur force. On ne pouvait manquer d’apercevoir leurs côtés faibles, leurs fluctuations, leur caractère équivoque.

On démêla d’abord le vide de Barnave, puis l’intrigue des Lameth. Duport fut connu le dernier.

Chose curieuse, le premier coup, un trait léger de ridicule, fut lancé d’une main nullement hostile, par cet étourdi Desmoulins, enfant terrible, qui disait toujours tout haut ce que bien d’autres pensaient, telles choses souvent qu’on était tacitement convenu de ne pas dire ; le matin, lisant son journal, ses amis y voyaient parfois des mots cruellement vrais. Ici, c’était à l’occasion de la motion pour le renvoi des ministres. Desmoulins se moque de l’Assemblée, « qui garde toujours la harangue de M. Barnave pour le bouquet, puis ferme la discussion… Cette fois pourtant, ce n’était pas le cas, comme on dit, de tirer l’échelle… » L’espiègle, dans le même article, dit un mot original et juste, qui frappe non seulement Barnave, mais presque tous les parleurs, tous les écrivains du temps : « En général, les discours des patriotes ressemblaient trop aux cheveux de 1789, plats et sans poudre. Où donc étais-tu, Mirabeau ?… » Puis il demande pourquoi les Lameth ont crié : « Aux voix ! » quand Pétion et Rewbell voulaient parler, « quand l’Hercule Mirabeau, avec sa massue, allait écraser les pygmées », etc.

Un coup plus grave fut porté quelques jours après à Barnave, dont il ne s’est point relevé. Le journaliste Brissot, un doctrinaire républicain, dont je parlerai bientôt tout au long, lui lança, au sujet des hommes de couleur, dont Barnave annulait les droits, une longue et terrible lettre où il mit l’avocat à jour, suffisant, brillant et vide, plein de phrases et sans idées. Brissot, écrivain trop facile ordinairement, mais ici fort de raison, trace avec sévérité le portrait du vrai patriote, et ce portrait se trouve être l’envers de celui de Barnave. « Le patriote n’est ni intrigant ni jaloux, il ne cherche point la popularité pour se faire craindre de la cour et devenir nécessaire. Le patriote n’est point l’ennemi des idées, il ne fait point de tirades contre la philosophie. Les plus grands citoyens de l’Antiquité n’étaient-ils pas des philosophes stoïciens ? » etc.

Mais ce qui compromit le plus le parti Barnave et Lameth, c’est qu’au moment où le duel de Lameth le rendait très populaire, ils n’hésitèrent pas à se déclarer sur la question dangereuse de la garde nationale. Jusque-là, dans les moments difficiles, ils se taisaient, votaient silencieusement avec leurs adversaires ; on avait pu le voir pour l’affaire de Nancy, où l’unanimité montra que les Lameth avaient voté comme les autres.

L’Assemblée, nous l’avons dit, avait peur du peuple ; elle l’avait poussé d’abord, et maintenant elle voulait le ramener en arrière. En mai, elle avait encouragé l’armement, décrétant que nul n’était citoyen actif, s’il n’était garde national. En juillet, au moment où la Fédération montrait bien pourtant qu’on pouvait avoir confiance, on fit l’étrange motion d’exiger l’uniforme, ce qui était indirectement désarmer les pauvres. En novembre, une proposition plus directe fut faite par Rabaut Saint-Étienne, celle de restreindre les gardes nationaux aux seuls citoyens actifs. Ces derniers étaient fort nombreux, nous l’avons vu, quatre millions. Mais, tel était l’étrange état de la France d’alors, la diversité des provinces, que dans plusieurs, dans l’Artois, par exemple, il n’y aurait presque pas eu de citoyens actifs, ni de gardes nationaux. C’est ce que faisait valoir Robespierre avec beaucoup de force, étendant, exagérant cette observation. très juste pour sa province[1] : « Voulez-vous donc, disait-il, qu’un citoyen soit un être rare ?… » Qu’on juge des applaudissements, du trépignement des tribunes !

Le soir du 21 novembre, Robespierre soutenait cette thèse aux Jacobins. Mirabeau était président. Dans la fluctuation continuelle où le public était pour lui, tel jour le portant au ciel et l’autre voulant l’étrangler, il avait ambitionné cette présidence pour étayer sa popularité de celle des Jacobins. On compterait plutôt les vagues de la mer que les alternatives de Mirabeau ; c’était entre lui et le public un orageux amour, plein de querelles et de fureurs. Camille est admirable là-dessus, jamais froid ni indifférent ; aujourd’hui il l’appelle maîtresse adorée, et demain fille publique.

Mirabeau avait baissé pour sa proposition de remercier Bouillé. Mais il avait remonté par un terrible discours contre ceux qui avaient osé se moquer des trois couleurs, un de ces discours éternellement mémorables, qui font que cet homme-là, fût-il plus criminel encore, ne pourra jamais, quoi qu’on fasse, être arraché de la France. — Et puis il avait baissé, en proposant d’ajourner la réunion d’Avignon, de ménager encore le pape. Mais il avait remonté par une simple apparition au théâtre, où pour la première fois on rejouait Brutus ; sa vue fit tout oublier, réveilla l’amour, l’enthousiasme, veteris vestigia flammæ ; on ne regardait que lui, on lui adressait mille allusions ; ce fut un triomphe éclatant, mais le dernier.

Cela le 19 novembre. Le 21, présidant aux Jacobins, Mirabeau écoutait avec impatience le discours de Robespierre sur la garde nationale restreinte aux citoyens actifs. Il entreprit de lui ôter la parole, sous prétexte qu’il parlait contre des décrets rendus. Chose grave, périlleuse, devant une assemblée émue, toute favorable à Robespierre… « Continuez, continuez », crie-t-on de toute la salle. Le tumulte est au comble ; impossible de rien entendre, ni président, ni sonnette. Mirabeau, au lieu de se couvrir, comme président, fit une chose très hardie, qui allait ou lui donner l’avantage ou faire éclater sa défaite. Il monta sur le fauteuil, et comme si le décret attaqué était en lui Mirabeau, comme s’il s’agissait de le défendre et le sauver, il crie : « À moi, mes collègues !… que tous mes confrères m’entourent ! » Cette périlleuse démonstration fit cruellement ressortir la solitude de Mirabeau. Trente députés vinrent à son appel. Et l’assemblée tout entière resta avec Robespierre. Desmoulins, ancien camarade de collège de celui-ci et qui ne perd nulle occasion d’exalter son caractère, dit à cette occasion : « Mirabeau ne savait donc pas que si l’idolâtrie était permise chez un peuple libre, ce ne serait que pour la vertu ? »

Grande révélation aussi du changement profond qu’avait déjà subi le club des Jacobins. Fondé par les députés et pour eux, il n’en avait plus dans son sein qu’un petit nombre qui n’y pesaient guère. Des admissions faciles, d’hommes ardents, impatients, avaient renouvelé le club ; l’Assemblée y était, sans doute, mais la future Assemblée. Pour elle seule parlait Robespierre.

Charles de Lameth arrive, le bras en écharpe ; on fait volontiers silence. Tout le monde était convaincu qu’il était pour Robespierre, il parla pour Mirabeau ! Le vicomte de Noailles déclara que le comité avait entendu le décret autrement que Mirabeau et Lameth, dans le sens de Robespierre. Celui-ci reprit la parole, avec toute l’assemblée pour lui, le président réduit au silence… au silence, Mirabeau !

Voilà les Lameth bien malades ! Fondateurs des Jacobins, ils les voient échapper. Leur popularité datait surtout du jour où ils luttèrent contre Mirabeau sur le droit de paix et de guerre ; et les voilà compromis, associés à Mirabeau dans les défiances publiques. Ils vont enfoncer, se noyer, s’ils ne trouvent moyen de se séparer violemment de celui-ci, de le jeter à la mer, et si, d’autre part, leur guerre au clergé ne leur ramène l’opinion.

Il est bien juste de dire que les prêtres faisaient tout ce qu’il fallait pour mériter la persécution. Ils avaient eu l’adresse de faire reculer dans l’ombre la question des biens ecclésiastiques, de mettre en lumière, en saillie, la question du serment. Ce serment, qui ne touchait en rien la religion, ni le caractère sacerdotal, le peuple ne le connaissait pas, et il croyait volontiers que l’Assemblée imposait aux prêtres une sorte d’abjuration. Les évêques déclaraient qu’ils n’auraient aucune communication avec les ecclésiastiques qui prêteraient le serment. Les plus modérés disaient que le pape n’avait pas encore répondu, qu’ils voulaient attendre, c’est-à-dire que le jugement d’un souverain étranger déciderait s’ils pouvaient obéir à la patrie.

Le pape ne répondait pas. Pourquoi ? À cause des vacances. Les congrégations des cardinaux ne s’assemblaient pas, disait-on, à cette époque de l’année. En attendant, par les curés, par les prédicateurs de tout rang et de toute robe, on travaillait à troubler le peuple, à rendre le paysan furieux, à jeter les femmes dans le désespoir. Depuis Marseille jusqu’à la Flandre, un concert immense, admirable contre l’Assemblée. Des pamphlets incendiaires sont colportés de village en village par les curés de la Provence. À Rouen, à Condé, on prêche contre les assignats, comme invention du diable. À Chartres, à Péronne, on défend en chaire de payer l’impôt ; un curé bravement se propose pour aller, à la tête du peuple, massacrer les percepteurs. Le chapitre souverain de Saint-Waast dépêche des missionnaires pour prêcher à mort contre l’Assemblée. En Flandre, les curés établissent, d’une manière forte et solide, que les acquéreurs des biens nationaux sont infailliblement damnés, eux, leurs enfants et descendants : « Quand nous voudrions les absoudre, disaient ces furieux, est-ce que nous le pourrions ?… Non, personne ne le pourrait, ni curés, ni évêques, ni cardinaux, ni le pape. Damnés, damnés à jamais ! »

Une bonne partie de ces faits étaient mis au jour, répandus dans le public, par la correspondance des Jacobins et le journal de Laclos. Ils furent réunis et groupés dans un rapport que le Jacobin Voidel lit à l’Assemblée. Mirabeau appuya par un long et magnifique discours, où, sous des paroles violentes, il tendait aux voies de douceur, restreignant le serment aux prêtres qui confessaient ; pour l’affaiblissement du Clergé, il voulait qu’on se fiât au temps, aux extinctions, etc.

Mais l’Assemblée fut plus aigre. Elle voulait châtier. Elle exigea le serment, le serment immédiat.

Une chose étonne dans cette Assemblée, composée, pour la bonne part, d’avocats voltairiens : c’est sa croyance naïve à la sainteté, à l’efficacité de la parole humaine. Il fallait qu’il y eût encore, après toute la sophistique du dix-huitième siècle, un grand fonds de jeunesse et d’enfance dans le cœur des hommes.

Ils se figurent que, du moment où le prêtre aura juré, du jour où le roi aura sanctionné leurs décrets, tout est fini, tout est sauvé.

Et le roi, au contraire, honnête homme du vieux monde, s’en va mentant tout le jour. La parole qu’ils croient une difficulté si grande, un obstacle, une barrière, un lien pour l’homme, n’embarrasse en rien le roi. De crainte qu’on ne le croie assez, il passe toute mesure. Il parle et reparle sans cesse de la confiance qu’il mérite. Il s’exprime, dit-il, ouvertement, franchement, — il s’étonne qu’il s’élève des doutes sur la droiture connue de son caractère… — (23, 26 décembre 1790).

Les plus innocents de tous, les jansénistes, ne s’arrêtent pas à cela ; ils veulent du réel, du solide, un serment, du vent, du bruit.

Donc, le 27 novembre, un décret terrible : « L’Assemblée veut, tout de bon, que les évêques, curés, vicaires, jurent la constitution, sous huitaine ; sinon ils seront censés avoir renoncé à leur office. Le maire est tenu, huit jours après, de dénoncer le défaut de prestation de serment. Et ceux qui, le serment prêté, y manqueraient, seront cités au tribunal du district, et ceux qui, ayant refusé, s’immisceraient dans leurs anciennes fonctions, poursuivis comme perturbateurs. »

Décrété, non sanctionné !… Nouvel effroi des jansénistes, qui se sont avancés si loin. Ils veulent un résultat. Le 23 décembre, Camus demande « que la force intervienne », la force sous forme de prière ; que l’Assemblée prie le roi de lui répondre d’une façon régulière sur le décret. La force ? c’est ce qu’attendait le roi[2]. Il répond immédiatement qu’il a sanctionné le décret. Il peut dire ainsi à l’Europe qu’il est forcé et captif.

Il dit à M. de Fersen : « J’aimerais mieux être roi de Metz… Mais cela finira bientôt. »

Chose remarquable, ni Robespierre, ni Marat, ni Desmoulins, n’auraient exigé le serment. Marat si intolérant, Marat qui demande qu’on brise les presses de ses ennemis, veut qu’on ménage les prêtres ; c’est, dit-il, la seule occasion où il faut user de ménagements, il s’agit de la conscience. Desmoulins ne veut nulle autre rigueur que d’ôter l’argent de l’État à ceux qui ne jurent point obéissance à l’État. « S’ils se cramponnent dans leur chaire, ne nous exposons pas même à déchirer leur robe de lin, pour les en arracher… Cette sorte de démons, qu’on appelle pharisiens, calotins ou princes des prêtres, n’est chassée que par le jeûne : Non ejicitur nisi per jejunium. »

L’exigence dure et maladroite qu’on mit à demander le serment aux députés ecclésiastiques dans l’Assemblée même fut une faute très grave du parti qui dominait. Elle donna aux réfractaires une magnifique occasion, éclatante, solennelle, de témoigner devant le peuple pour la foi qu’ils n’avaient point. L’archevêque de Narbonne disait plus tard, sous l’Empire : « Nous nous sommes conduits en vrais gentilshommes ; car on ne peut pas dire de la plupart d’entre nous que ce fût par religion. »

Il était facile à prévoir que ces prélats, mis en demeure de céder devant la foule, de démentir solennellement leur opinion officielle, répondraient en gentilshommes. Le plus faible, ainsi poussé, deviendrait un brave. Gentilshommes ou non, c’étaient enfin des Français. Les curés les plus révolutionnaires ne purent se décider à laisser leurs évêques au moment critique ; la contrainte les choqua, le danger les tenta, la beauté solennelle d’une telle scène gagna leur imagination, et ils refusèrent.

Dès la première séance, où l’on interpella le seul évêque de Clermont, on pouvait juger de l’effet. Grégoire et Mirabeau, le jour suivant (4 janvier), tâchèrent d’adoucir. Grégoire dit que l’Assemblée n’entendait nullement toucher au spirituel, qu’elle n’exigeait même pas l’assentiment intérieur, ne forçait pas la conscience. Mirabeau alla jusqu’à dire que l’Assemblée n’exigeait pas précisément le serment, mais seulement qu’elle déclarait le refus incompatible avec telles fonctions, qu’en refusant de jurer on était démissionnaire. C’était ouvrir une porte. Barnave la ferma avec une aigre violence, croyant sans doute regagner beaucoup dans l’opinion ; il demanda et obtint qu’on ordonnât de jurer sur l’heure.

Mesure imprudente qui devait avoir l’effet de décider le refus. Les refusants allaient avoir la gloire du désintéressement et aussi celle du courage ; car la foule assiégeait les portes, on entendait des menaces. Les deux partis s’accusent ici ; les uns disent que les Jacobins essayèrent d’enlever le serment par la terreur ; les autres que les aristocrates apostèrent des aboyeurs pour constater la violence qu’on leur faisait, rendre odieux leurs ennemis, pouvoir dire, comme ils le firent en effet : « Que L’Assemblée n’était pas libre. »

Le président fait commencer l’appel nominal : M. l’évêque d’Agen.

L’évêque : Je demande la parole.

La gauche : Point de parole ! Prêtez-vous le serment, oui ou non ?

(Bruit au dehors.) Un membre : Que M. le maire aille donc faire cesser ce désordre !

M. l’évêque d’Agen : Vous avez dit que les refusants seraient déchus de leurs offices. Je ne donne aucun regret à ma place ; j’en donnerais à la perte de votre estime. Je vous prie d’agréer le témoignage de la peine que je ressens de ne pourvoir prêter le serment.

(On continue l’appel.) M. le curé Fournès : Je dirai avec la simplicité des premiers chrétiens… Je me fais gloire et honneur de suivre mon évêque, comme Laurent suivit son pasteur.

M. le curé Leclerc : Je suis enfant de l’Église catholique…

L’appel nominal réussissant si mal, un membre fit observer qu’il n’avait pas été exigé par l’Assemblée, qu’il n’était pas sans péril, qu’on devait se contenter de demander collectivement le serment. La demande collective n’eut pas plus de succès. L’Assemblée n’en tira d’autre avantage que de rester un quart d’heure et plus silencieuse, impuissante, et de donner à l’ennemi l’occasion de dire quelques nobles paroles qui ne pouvaient manquer, dans un pays comme la France, de faire bien des ennemis à la Révolution.

M. l’évêque de Poitiers : J’ai soixante-dix ans, j’en ai passé trente-cinq dans l’épiscopat, où j’ai fait tout le bien que je pouvais faire. Accablé d’années et d’études, je ne veux pas déshonorer ma vieillesse ; je ne veux prêter un serment… (Murmures.) Je prendrai mon sort en esprit de pénitence.

Ce sort n’eut rien de funeste. Les évêques sortirent sans péril de l’Assemblée, y revinrent tant qu’ils voulurent. L’indignation de la foule n’entraîna aucun acte violent.

La séance du 4 janvier fut le triomphe des prêtres sur les avocats. Ceux-ci, dans leur maladresse, s’étaient comme affublés de la vieille robe du prêtre, de cette robe d’intolérance, fatale à qui la revêt. Les évêques gentilshommes trouvèrent dans la situation des paroles heureuses et dignes, qui pour leurs adversaires furent des coups d’épée. La plupart de ces prélats qui parlaient si bien n’étaient pourtant que des courtisans intrigants et mal famés ; dans notre sérieux monde moderne, qui demande au prêtre vertus et lumières, ils auraient été obligés tôt ou tard de se retirer de honte. Mais la profonde politique des Camus et des Barnave avait trouvé le vrai moyen pour leur ramener le peuple, pour en faire des héros chrétiens, les sacrer par le martyre.

  1. On disait aussi une chose probablement fausse, que le faubourg Saint-Antoine n’aurait que deux cents électeurs.
  2. Toutefois il n’est pas exact de dire, comme l’a fait Hardenberg (Mémoires d’un homme d’État), que c’est après cette sanction forcée que le roi s’adressa aux puissances. Il l’avait fait du 6 octobre au 3 décembre. Ce dernier jour, il écrit à la Prusse qu’il s’est déjà adressé à tous les souverains. Et c’est le 26 décembre seulement qu’il donna la sanction.