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Histoire de la Révolution russe (1905-1917)/Chapitre XXXVI

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XXXVI


Revenons à Pétrograd. La ville, pendant cette journée du 15 mars, présentait l’aspect d’un camp. Toute la population était dans les rues, fraternisant avec les soldats ; les députés haranguaient la foule et l’exhortaient au calme ; l’Entente était acclamée ; les grands-ducs libéraux (Michel, Cyrille, Dimitri) étaient l’objet de manifestations chaleureuses. Quelques coups de feu étaient encore tirés par la police, mais la plupart des agents se cachaient ou cherchaient à fuir, déguisés en ouvriers ou en femmes ; plusieurs milliers des plus braves avaient été tués ; il y avait eu deux cents victimes dans le peuple. Les membres du gouvernement précédent, jusque-là incarcérés à la Douma, furent transférés à la forteresse Pierre-et-Paul. Les généraux Roussky et Broussilov, au nom de leurs troupes, signifièrent leur adhésion au nouveau régime ; d’autres s’empressèrent de les imiter.

Enfin, après s’être mis d’accord avec le Comité de Tauride, le Gouvernement provisoire publia une proclamation décrétant une amnistie générale pour délits politiques et religieux, la liberté de la parole, de la presse, des associations, des grèves ; l’abolition de toutes les restrictions fondées sur les différences sociales, ethniques ou religieuses ; le remplacement de la police par une milice nationale avec chefs élus ; la convocation d’une Constituante, élue au suffrage universel, dès que les circonstances le permettraient. La peine de mort, qui n’existait plus qu’en matière politique, était définitivement abolie (16 mars).

La Révolution étant accomplie, les journaux français et anglais en informèrent leurs lecteurs, sans nouvelles depuis le 8 mars. « La France, écrivait l’un d’eux, était l’alliée de la Russie autocratique ; elle reste plus que jamais l’alliée de la Russie régénérée. » Le sentiment ainsi exprimé se fit jour partout ; on n’oublia pas que le tsar Nicolas avait été le fidèle ami de la France, mais on se réjouit de voir disparaître la camarilla qui l’avait conduit à sa perte. « L’écran interposé entre l’empereur et les élus, dit le Temps, aurait pu être abattu par un acte de la volonté impériale. Il vient de l’être par un acte de la volonté nationale. En Angleterre, c’est la représentation du peuple qui a revendiqué la charge du service obligatoire et rendu possible la résolution gouvernementale provoquée par M. Lloyd George. En Russie, c’est la Douma qui signifie leur congé aux hommes et aux méthodes de paix et réclame pour la guerre un gouvernement de guerre… À l’heure où la France héroïque fait sur les champs de bataille l’admiration du monde, elle n’a pas le droit d’oublier les origines historiques de ses droits et de ses libertés. » On n’oubliait pas davantage ces origines en Russie où, du jour au lendemain, la Marseillaise révolutionnaire, traduite en russe, devint le chant national.