Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 12/LXV

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CHAPITRE LXV.
Élévation de Timour ou Tamerlan sur le trône de Samarcande. Ses conquêtes dans la Perse, la Géorgie, la Tartarie, la Russie, l’Inde, la Syrie et l’Anatolie. Sa guerre contre les Turcs. Défaite et captivité de Bajazet. Mort de Timour. Guerre civile des fils de Bajazet. Rétablissement de la monarchie des Turcs par Mahomet Ier. Siége de Constantinople par Amurath II.

Histoire de Timour ou Tamerlan.

TIMOUR eut, pour première ambition, le désir de conquérir et de dominer l’univers. Le second vœu de cette âme magnanime fut de vivre dans le souvenir et dans l’estime de la postérité. Ses secrétaires recueillirent soigneusement toutes les transactions civiles et militaires de son règne[1] ; le récit authentique en fut revu par les hommes les mieux instruits de chaque fait particulier ; et on croit généralement dans la famille et dans l’empire de Timour que ce monarque composa lui-même les commentaires[2] de sa vie et les Institutions[3] de son gouvernement[4] ; mais ces soins ne contribuèrent point à conserver sa renommée : ces monumens précieux, écrits en langue mongoule ou persane, restèrent inconnus à l’univers ou au moins à l’Europe. Les nations qu’il asservit exercèrent une vengeance impuissante et méprisable ; et l’ignorance a répété longtemps l’invention de la calomnie[5], qui défigurait sa naissance, son caractère, sa personne et jusqu’à son nom, qu’on avait changé en celui de Tamerlan[6]. Ce serait cependant un titre de plus à l’estime générale, s’il était réellement passé de la charrue au trône ; et sa jambe boiteuse ne pourrait être un reproche qu’autant qu’il aurait eu la faiblesse de rougir d’une infirmité naturelle ou peut-être honorable.

Les Mongouls, religieusement attachés à la famille de Gengis, le regardaient sans doute comme un sujet rebelle ; cependant il descendait de la noble tribu de Berlass. Carashar Nevian, son cinquième ancêtre, avait été le visir de Zagatai dans son nouveau royaume de la Transoxiane ; et en remontant à quelques générations, la branche de Timour rejoint, au moins par les femmes[7], la tige impériale[8]. Il naquit à quarante milles au sud de Samarcande, dans le village de Sebzar, qui faisait partie du fertile territoire de Cash, dont ses ancêtres étaient les chefs héréditaires ; ils commandaient un toman de dix mille cavaliers[9]. Le hasard le fit naître[10] à une de ces époques d’anarchie qui annoncent la chute des dynasties asiatiques et ouvrent une nouvelle carrière à l’ambition audacieuse. La famille des kans de Zagatai était éteinte, les émirs aspiraient à l’indépendance, et leurs dissensions ne purent être suspendues que par la conquête et la tyrannie des kans du Kashgar, qui, avec le secours d’une armée de Gètes ou de Calmoucks[11], avaient envahi la Transoxiane. [Ses premières aventures. A. D. 1361-1370.]Timour avait à peine douze ans lorsqu’il fit ses premières armes ; à vingt-cinq ans, il entreprit de délivrer son pays. Les regards et le vœu des peuples se tournèrent vers un héros qui souffrait pour leur cause ; les principaux officiers civils et militaires avaient juré, sur le salut de leur âme, de le soutenir aux dépens de leur fortune et de leur vie ; mais au moment du danger, ils tremblèrent et gardèrent le silence. Après avoir attendu en vain, durant sept jours, sur les collines de Samarcande, il se retira dans le désert avec soixante cavaliers. Atteint dans sa fuite par un corps de mille Gètes, il les repoussa avec un carnage incroyable, et ses ennemis furent forcés de s’écrier : « Timour est un homme merveilleux, Dieu et la fortune sont avec lui ! » Mais cette action sanglante réduisit sa petite troupe au nombre de dix, qui diminua encore par la désertion de trois Carismiens. Il parcourut le désert avec sa femme, ses sept compagnons et quatre chevaux, et passa soixante-deux jours enfermé dans un sombre cachot, dont il se retira par son courage et le remords de son oppresseur. Après avoir traversé à la nage le courant large et rapide du Gihoon ou Oxus, il mena durant plusieurs mois, sur les frontières des états voisins, la vie errante d’un exilé et d’un proscrit. Mais l’adversité donna un nouvel éclat à sa renommée : elle lui apprit à distinguer, parmi les compagnons de sa fortune, ceux qui lui étaient attachés personnellement, et à employer le talent ou le caractère des hommes à leur plus grand avantage, et surtout au sien. Timour, après être rentré dans sa patrie, fut joint successivement par différens partis de confédérés qui l’avaient cherché avec inquiétude dans le désert. Je ne puis me refuser à donner, dans sa touchante simplicité, le récit d’une de ces heureuses rencontres. Il se présenta pour servir de guide à trois chefs suivis de soixante-dix cavaliers. « Lorsqu’ils jetèrent les yeux sur moi, dit Timour, ils furent éperdus de joie ; et ils sautèrent à bas de leurs chevaux, et ils vinrent et se mirent à genoux devant moi, et ils baisèrent mes étriers. Je descendis aussi de mon cheval et je les serrai l’un après l’autre dans mes bras ; et je mis mon turban sur la tête du premier chef, et je passai autour des reins du second une ceinture enrichie de joyaux et travaillée en or ; et je revêtis le troisième de mon habit ; et ils pleurèrent et je pleurai aussi ; et l’heure de la prière était arrivée et nous priâmes. Et nous remontâmes sur nos chevaux, et nous vînmes à mon habitation ; et j’assemblai mon peuple ; et je fis un festin. » Les plus braves tribus vinrent bientôt se joindre à ces bandes fidèles : il les mena contre un ennemi supérieur en nombre, et après une guerre mêlée d’événemens divers, les Gètes furent enfin chassés de la Transoxiane. Timour avait déjà fait beaucoup pour sa gloire ; mais il lui restait beaucoup à faire, beaucoup d’adresse à employer et du sang à répandre pour forcer ses égaux à reconnaître un maître. La naissance et le pouvoir de l’émir Houssein obligèrent Timour à recevoir en lui un vicieux et indigne collègue, mais dont la sœur était son épouse la plus chérie. La jalousie troubla bientôt leur union ; et dans leurs fréquentes querelles, Timour eut toujours l’adresse de faire tomber sur son rival le reproche d’injustice et de perfidie. Enfin, après une dernière défaite, Houssein fut tué par quelques amis de Timour, dont la sagacité osa en cette occasion désobéir, pour la dernière fois, aux ordres de leur chef. [Il est élevé sur le trône du Zagatai. A. D. 1370, avril.]Les suffrages unanimes d’une diète ou couroultai revêtirent le vainqueur, âge de trente-quatre ans[12], du commandement impérial ; mais il affecta de respecter la maison de Gengis ; et tandis que l’émir Timour régnait sur le Zagatai et l’Orient, un kan titulaire servait comme simple officier dans les armées de son serviteur. Un royaume fertile, de cinq cents milles en longueur et en largeur, aurait pu satisfaire l’ambition d’un sujet ; mais Timour aspirait au trône du monde, et avant sa mort, il avait ajouté vingt-six couronnes à celle du Zagatai. Sans m’étendre sur les victoires de trente-cinq campagnes ou suivre ses marches continuelles sur le continent de l’Asie, je raconterai succinctement les conquêtes qu’il fit : 1o. en Perse, 2o. en Tartarie, et 3o. dans l’Inde[13], d’où je passerai au récit plus intéressant de sa guerre contre les Turcs.

Ses conquêtes. A. D. 1370-1400.

I. La jurisprudence des conquérans fournit libéralement à toutes leurs guerres des motifs de sûreté et de vengeance, de gloire, de zèle, de droit ou de convenance. [1o. De la Perse. A. D. 1380-1393.]Timour avait à peine réuni le Carisme et le Candahar à son patrimoine du Zagatai, qu’il tourna ses regards vers les royaumes de l’Iran ou de la Perse. Le vaste pays qui s’étend de l’Oxus au Tigre ne reconnaissait plus de souverain légitime depuis la mort d’Abousaïd, dernier descendant du grand Houlacou. La paix et la justice étaient depuis quarante ans exilées de cette terre ; et Timour, en l’envahissant, semblait répondre à la voix d’un peuple opprimé ; les petits tyrans qui l’accablaient auraient pu se défendre en se réunissant ; ils combattirent séparément et succombèrent tous, sans autre différence dans leur destinée que celle qu’y put apporter la promptitude de la soumission ou l’opiniâtreté de la résistance. Ibrahim, prince de Shirwan ou d’Albanie, baisa le marchepied du trône impérial et offrit au souverain des présens de soie, de chevaux et de bijoux, dont chaque article, selon l’usage des Tartares, était composé de neuf objets. Cependant un spectateur observa qu’il n’avait présenté que huit esclaves : « Je suis le neuvième, » répondit Ibrahim, qui s’attendait au reproche, et Timour récompensa cette adulation d’un sourire[14]. Shah Mansour, prince du Fars ou de la Perse proprement dite, et le moins puissant de ses ennemis, se montra le plus redoutable. Dans une bataille sous les murs de Shiray, il mit en désordre, avec trois ou quatre mille soldats, le coul ou corps de bataille de trente mille hommes de cavalerie, où Timour combattait en personne. Il ne restait autour de celui-ci que quatorze ou quinze gardes. Ferme comme un rocher, il reçut deux coups de cimeterre sur son casque[15]. Les Mongouls se rallièrent et firent tomber à ses pieds la tête de Mansour. Le vainqueur rendit hommage à la valeur de son ennemi en exterminant tous les mules de cette race intrépide. De Shiray, ses troupes s’avancèrent jusqu’au golfe Persique, et la ville d’Ormuz[16] annonça son opulence et sa faiblesse en s’engageant à payer un tribut annuel de six cent mille dinars d’or. Bagdad n’était plus la ville de la paix et le séjour du calife ; mais la plus brillante conquête de Houlacou devait exciter l’ambition de son successeur. Depuis les bouches du Tigre et de l’Euphrate jusqu’à leur source, tout le pays qu’arrosent ces deux fleuves fut soumis à son obéissance. Il entra dans Édesse, et châtia les sacriléges Turcomans de la brebis noire, qui avaient pillé une caravane de la Mecque. Les chrétiens de la Géorgie bravaient encore dans leurs montagnes les armes et la loi des mahométans : le succès de trois expéditions lui obtint le mérite de la gazie ou guerre sainte, et le prince de Téflis devint son prosélyte et son ami.

2o. Du Turkestan. A. D. 1370-1383.

II. L’invasion du Turkestan, ou Tartarie orientale, put passer pour une vengeance légitime ; l’impunité des Gètes blessait l’orgueil de Timour. Il passa le Gihoon, soumit le royaume de Cashgar et pénétra sept fois dans le cœur de leur pays. Son camp le plus éloigné fut à deux mois de marche ou à quatre cent quatre-vingts lieues au nord-est de Samarcande, et ses émirs, après avoir traversé l’Irtish, gravèrent dans les forêts de la Sibérie un monument grossier de leurs exploits. La conquête du Kipzak[17] ou Tartarie occidentale eut pour motif de secourir les opprimés et de punir les ingrats. Toctamish, prince fugitif, avait obtenu la protection de Timour et un asile à sa cour ; il renvoya dédaigneusement les ambassadeurs d’Auruss-kan, qui furent suivis le même jour des armées du Zagatai. Sa victoire rétablit Toctamish dans l’empire septentrional des Mongouls ; mais après dix ans de règne, le nouveau kan oublia les services et la puissance de son bienfaiteur, et ne le regarda plus que comme l’usurpateur des droits sacrés de la maison de Gengis. [3o. Du Kipzak, de la Russie, etc. A. D. 1390-1396.]Il entra en Perse par le défilé de Derbent à la tête de quatre mille chevaux et de toutes les forces du Kipzak, de la Bulgarie, de la Circassie et de la Russie ; il passa le Gihoon, brûla les palais de Timour, et le força de défendre dans le milieu de l’hiver et Samarcande et sa vie. Après quelques doux reproches suivis d’une brillante victoire, l’empereur se résolut à sa vengeance. Il envahit deux fois le Kipzak à l’est ou à l’ouest de la mer Caspienne et du Volga, avec des forces si considérables, que le front de son armée occupait une étendue de treize milles. Durant cinq mois de marche, ils rencontrèrent à peine une trace d’homme dans leur route, et dépendirent souvent du hasard de la chasse pour leur subsistance. Les armées parurent enfin à la vue l’une de l’autre ; mais la trahison de celui qui portait l’étendard du Kipzak, et qui le renversa au milieu de l’action, détermina la victoire en faveur des Zagatais, et Toctamish, disent les Institutions, abandonna la tribu de Toushi au vent de la désolation[18]. Il se réfugia chez le grand-duc de Lithuanie, revint encore sur les bords du Volga, et après quinze batailles livrées contre un rival qui s’était élevé dans le sein de ses états, périt dans les déserts de la Sibérie. Timour poursuivit son ennemi jusque dans les provinces tributaires de la Russie ; il fit prisonnier un duc de la maison régnante, au milieu des ruines de sa principale ville ; et la vanité ou l’ignorance orientale put aisément confondre Yeletz avec la capitale de l’empire. L’approche du Tartare fit trembler Moscou, et la résistance n’aurait pas été vigoureuse, puisque les Russes plaçaient toutes leurs espérances dans une image miraculeuse de la Vierge à laquelle ils attribuent la retraite volontaire ou accidentelle du conquérant. La prudence et l’ambition le rappelaient vers le sud ; le pays était épuisé et les soldats mongouls étaient chargés de fourrures précieuses, de toiles d’Antioche[19] et de lingots d’or et d’argent[20]. Il reçut, sur les bords du Don ou Tanaïs, l’humble députation des consuls et des marchands d’Égypte[21], de Venise, de Gênes, de Catalogne et de Biscaye, qui faisaient le commerce de Tana ou Azoph, ville située à l’embouchure de la rivière. Ils lui offrirent des présens, admirèrent sa magnificence et se fièrent de leur sûreté à sa parole ; mais une armée formidable suivit promptement la visite paisible d’un émir qui avait examiné soigneusement la situation du port et la richesse des magasins. Les Tartares réduisirent la ville en cendres. Ils pillèrent et renvoyèrent les musulmans ; mais tous ceux des chrétiens qui ne s’étaient point réfugiés sur leurs vaisseaux, fuient condamnés à la mort ou à l’esclavage[22]. Un mouvement de vengeance le porta à brûler les villes d’Astracan et de Serai, monumens d’une civilisation naissante, et il se vanta d’avoir pénétré dans un pays où règne un jour perpétuel, phénomène extraordinaire d’après lequel ses docteurs mahométans se crurent autorisés à le dispenser de l’obligation de la prière du soir[23].

4o. De l’Indoustan. A. D. 1398-1399.

III. Lorsque Timour proposa à ses princes et à ses émirs la conquête de l’Inde ou l’Indoustan[24], ils firent entendre un murmure de mécontentement ; « et les rivières, s’écrièrent-ils, et les montagnes, et les déserts ! et les soldats armés de toutes pièces ! et les éléphans destructeurs des hommes ! » Mais le ressentiment de l’empereur était plus à craindre que tous ces dangers, et sa raison supérieure lui faisait concevoir la facilité d’une expédition qui leur paraissait si terrible. Ses espions l’avaient informé de la faiblesse et de l’anarchie de l’Indoustan, de la révolte des Soubas dans les provinces, et de l’enfance perpétuelle du sultan Mahmoud, universellement méprisé jusque dans son harem de Delhi. L’armée des Mongouls marcha en trois divisons, et Timour observe avec plaisir que ses quatre-vingt-douze escadrons, composés chacun de mille chevaux, correspondaient aux quatre-vingt douze noms ou qualités du prophète Mahomet. Entre le Gihoon et l’Indus, ils traversèrent une des chaînes de montagnes que les géographes arabes appellent les ceintures de pierre de la terre. Les brigands qui les habitaient furent vaincus ou exterminés ; mais un grand nombre d’hommes et de chevaux périt dans les neiges, et l’empereur se fit descendre lui-même dans un précipice sur un échafaud portatif dont les cordes avaient cent cinquante coudées de longueur ; et avant d’atteindre au fond il fallut répéter cinq fois cette opération dangereuse. Timour passa l’Indus à Attock, et traversa successivement, en suivant les traces d’Alexandre, le Punjab ou les cinq rivières[25] qui se jettent dans le principal courant. D’Attock à Delhi on ne compte que six cents milles par la route ordinaire ; mais les deux conquérans se détournèrent vers le sud-est, et Timour eut pour motif de rejoindre son petit-fils, qui venait d’achever par son ordre la conquête de Moultan. Le héros macédonien s’arrêta sur le bord oriental de l’Hyphase, à l’entrée du désert, et versa des larmes ; mais le Mongoul pénétra dans le désert, réduisit la forteresse de Batnir, et parut à la tête de son armée aux portes de Delhi, ville vaste et florissante, et possédée depuis trois siècles par des rois mahométans. Le siége, et principalement celui de la citadelle, aurait pu exiger beaucoup de temps ; mais déguisant ses forces, il attira dans la plaine le sultan Mahmoud, suivi de son visir, de dix mille cuirassiers, quarante mille de ses gardes et cent vingt éléphans dont les défenses étaient armées, dit-on, de lames tranchantes et empoisonnées. Timour daigna prendre quelques précautions contre ces monstres, ou plutôt contre la terreur qu’ils inspiraient à ses troupes. Il fit allumer des feux, creuser un fossé et forma un rempart de bouchers et de pointes de fer : mais l’événement apprit aux Mongouls combien leur frayeur était ridicule, et aussitôt que ces animaux maladroits eurent été mis en fuite, l’espèce inférieure, celle des Indiens, disparut sans combattre. Timour entra en triomphe dans la capitale de l’Indoustan ; il admira l’architecture de la grande mosquée, et annonça le dessein d’en construire une semblable. Mais l’ordre ou la permission d’un pillage et d’un massacre général déshonora les réjouissances de la victoire. Timour résolut ensuite de purifier ses soldats dans le sang des idolâtres ou gentoux, qui surpassaient encore, dans la proportion de dix à un, le nombre des musulmans : il s’avança, pour exécuter cette pieuse intention, à cent milles au nord-est de Delhi, passa le Gange, donna plusieurs batailles sur la terre et sur l’eau et pénétra jusqu’au fameux rocher de Coupèle, qui, sous la forme d’une vache, semble vomir ce fleuve dont la source descend des montagnes du Thibet[26]. Il revint en côtoyant celles du nord ; et cette course rapide, d’une seule année, ne put justifier l’étrange crainte des émirs, que les climats du midi ne fissent dégénérer leurs enfans en une race d’Indous.

Guerre de Timour contre le sultan Bajazet. A. D. 1400. 1er sept.

Ce fut sur les bords du Gange que Timour apprit, par ses rapides messagers, les troubles élevés sur les confins de la Géorgie et de l’Anatolie, la révolte des chrétiens et les desseins ambitieux du sultan Bajazet. Son âge de soixante-trois ans, et d’innombrables travaux, n’avaient altéré ni la vigueur de son corps ni celle de son âme ; après quelques mois de repos dans le palais de Samarcande, il annonça une nouvelle expédition de sept ans dans les pays occidentaux de l’Asie[27]. Les soldats qui avaient fait les campagnes de l’Inde, eurent le choix de rester chez eux ou de suivre leur prince. Mais toutes les troupes des provinces et des royaumes de la Perse reçurent l’ordre de s’assembler à Ispahan, et d’y attendre l’arrivée de l’empereur. Il attaqua d’abord les chrétiens de la Géorgie, défendus seulement par leurs rochers, leurs forteresses et la rigueur de l’hiver ; mais la persévérance de Timour surmonta tous les obstacles. Les rebelles se soumirent soit au tribut, soit au Koran. Les deux religions tirèrent également vanité de leurs martyrs ; mais c’est aux prisonniers chrétiens que ce titre est le mieux dû, puisqu’ils pouvaient choisir entre la mort et l’abjuration. En descendant des montagnes, l’empereur donna audience aux premiers ambassadeurs de Bajazet, et entama une correspondance de reproches et de menaces qui s’aigrit insensiblement pendant deux ans avant que la querelle n’éclatât. Deux voisins ambitieux et jaloux manquent rarement de prétexte pour se faire la guerre. Les conquêtes des Mongouls et celles des Ottomans se touchaient aux environs d’Erzeroum et de l’Euphrate ; leurs limites incertaines n’étaient établies ni par des traités ni par une longue possession. Chacun de ces deux souverains pouvait accuser son rival d’avoir envahi son territoire, menacé ses vassaux ou protégé des rebelles, au nombre desquels ils comprenaient tous les princes fugitifs dont ils possédaient les royaumes, et dont ils poursuivaient encore avec acharnement la vie ou la liberté. L’opposition de leurs intérêts était cependant moins dangereuse que la ressemblance de leurs caractères. Dans la carrière de la victoire, Timour ne voulait point souffrir d’égal, et Bajazet ne connaissait point de supérieur. La première lettre de l’empereur mongoul[28] était propre à irriter plutôt qu’à adoucir le sultan des Turcs, dont il affectait de mépriser la famille et la nation[29]. « Ne sais-tu pas qui la plus grande partie de l’Asie conquise par nos armes obéit à nos lois ; que nos forces invincibles s’étendent d’une mer à l’autre ; que les potentats de la terre sont rangés en haie devant notre porte, et que nous avons forcé la fortune elle-même à veiller sur la prospérité de notre empire ? Sur quoi fondes-tu ton insolence et ta folie ? Tu as gagné quelques batailles dans les forêts de l’Anatolie ; méprisables trophées ! Tu as remporté quelques victoires sur les chrétiens d’Europe ; mais ton épée était bénie par l’apôtre de Dieu, et l’obéissance que tu as montrée aux préceptes du Koran, en combattant contre les infidèles, est la seule considération qui nous empêche de détruire ton pays, la frontière et le boulevard du monde musulman. Sois sage tandis qu’il en est temps ; réfléchis, repens-toi, et détourne le tonnerre de notre vengeance, encore suspendu sur ta tête. Toi qui n’es qu’une fourmi, pourquoi veux-tu chercher à irriter les éléphans ; hélas ! ils t’écraseront sous leurs pieds. » La réponse de Bajazet respirait l’indignation d’une âme profondément blessée d’un mépris auquel elle n’était pas accoutumée. Après avoir traité Timour de brigand et de rebelle du désert, il récapitule ses victoires tant vantées dans l’Iran, le Touran et les Indes, et s’efforce de prouver que Timour n’a jamais triomphé que par la perfidie et les vices de ses adversaires. « Tes armées sont innombrables, je veux le croire ; mais oses-tu comparer les flèches de tes Tartares, toujours fuyans, aux sabres de mes intrépides et invincibles janissaires ? Je défendrai toujours les princes qui ont imploré ma protection ; viens les chercher sous mes tentes. Les villes d’Erzeroum et d’Arzingan m’appartiennent ; et si elles ne me payent pas exactement leur tribut, j’en irai demander les arrérages sous les murs de Tauris et de Sultanie. » L’excès de la colère arracha au sultan une injure plus personnelle. « Si je fuis devant toi, puissent mes femmes être éloignées de mon lit par trois divorces ! mais si tu n’as pas le courage de m’attendre dans la plaine, puisse-tu recevoir les tiennes après qu’elles auront satisfait trois fois les désirs d’un étranger[30] ! » Chez les Turcs, une injure de fait ou de parole devient une offense impardonnable lorsqu’elle est relative aux mystères du harem[31] ; et le ressentiment personnel envenima la querelle politique des deux monarques. La première expédition de Timour se borna cependant à détruire la forteresse de Siwas ou Sebaste, située sur les frontières de l’Anatolie ; et quatre mille Arméniens, enterrés vifs pour avoir rempli leur devoir avec valeur et fidélité, expièrent l’imprudence du prince ottoman. Timour semblait respecter, comme musulman, la pieuse occupation de Bajazet, attaché alors au blocus de Constantinople. [Timour envahit la Syrie. A. D. 1400.]Il se contenta de lui donner cette première leçon, et tourna ses armes contre l’Égypte et la Syrie. Dans le récit de ces transactions, les Orientaux, et Timour lui-même, donnent au sultan le titre de Kaissar de Roum ou de César des Romains, qu’on pouvait donner légitimement, par une courte anticipation, au monarque qui possédait les provinces des successeurs de Constantin, et menaçait leur capitale[32].

La république militaire des Mamelucks régnait encore en Égypte et en Syrie ; mais la dynastie des Turcs avait été chassée par celle des Circassiens[33] ; et Barkok, leur favori, avait passé une première fois de l’esclavage, et une seconde fois de la prison sur le trône. Au milieu de la révolte et de la discorde, il brava les menaces du souverain mongoul, entretint une correspondance avec ses ennemis et fit arrêter ses ambassadeurs ; celui-ci attendit avec patience la mort de Barkok pour se venger sur le faible Pharage, son fils et son successeur. Les émirs de Syrie[34] furent assemblés dans Alep pour repousser l’invasion. Ils fondaient leur confiance dans la discipline et la renommée des Mamelucks, dans la trempe de leurs lances et de leurs épées, du plus pur acier de Damas, dans la force de leurs villes entourées de murs, et dans la population de soixante mille villages. Au lieu de soutenir un siége, ils ouvrirent leurs portes et se déployèrent dans la plaine. Mais leurs forces n’étaient point cimentées par l’union et la vertu, et quelques-uns des plus puissans émirs, séduits par Timour, avaient abandonné ou trahissaient leurs compagnons plus fidèles. Timour avait couvert le front de son armée d’une ligne d’éléphans, dont les tours étaient remplies d’archers et de feux grégeois ; les rapides évolutions de sa cavalerie complétèrent la terreur et la déroute. Les Syriens se précipitèrent les uns sur les autres, et furent ou étouffés ou massacrés par milliers à l’entrée de la grande rue d’Alep. [Sac d’Alep. A. D. 1400. 11 nov.]Les Mongouls entrèrent dans la ville pêle-mêle avec les fugitifs, et les défenseurs lâches ou corrompus rendirent l’imprenable citadelle après une faible résistance. Parmi les supplians et les captifs, Timour distingua les docteurs de la loi, qu’il admit au dangereux honneur d’une conférence[35]. Quoique zélé musulman, le prince des Mongouls avait appris dans les écoles de la Perse à révérer la mémoire d’Ali et d’Hosein, et à considérer les Syriens comme les ennemis jurés du petit-fils de Mahomet. Il fit à ses docteurs une question captieuse que les casuistes de Bochara, de Samarcande et de Hérat n’étaient point capables de résoudre. « Qui sont, leur demanda-t-il, les véritables martyrs, des soldats qui sont tués de mon côté ou de ceux qui meurent du côté de mes ennemis ? » Mais un des cadis sut adroitement le satisfaire ou lui fermer la bouche, en lui répondant selon les expressions de Mahomet lui-même, que c’est l’intention qui constitue le martyr, et que les musulmans des deux partis, s’ils ont combattu pour la gloire de Dieu, peuvent également mériter ce titre. La succession légitime du calife paraissait plus difficile à décider, et le vainqueur, irrité de la franchise d’un docteur trop sincère pour sa situation, s’écria : « Tu es aussi faux que ceux de Damas ; Mohawiyah n’était qu’un usurpateur, et Yezid un tyran ; Ali seul est le véritable successeur de Mahomet. » Une interprétation prudente calma sa colère, et il passa à des sujets de conversation plus familiers ; « Quel âge avez-vous ? dit-il au cadi. — Cinquante ans. Mon fils aîné serait de votre âge. Vous me voyez, continua Timour, je ne suis qu’un misérable mortel, boiteux et décrépit ; cependant il a plu au Tout-Puissant de me choisir pour subjuguer les royaumes d’Iran, de Touran et des Indes. Je ne suis point un homme féroce ; Dieu m’est témoin que dans mes différentes guerres, je n’ai jamais été l’agresseur, et que mes ennemis sont eux-mêmes les auteurs de leurs calamités. » Pendant cette paisible conversation, le sang ruisselait dans les rues d’Alep, et l’on entendait de toutes parts les cris des mères et des enfans et ceux des vierges que l’on violait. Le riche pillage abandonné aux soldats put animer leur avidité ; mais leur cruauté fut justifiée par l’ordre absolu qui leur fut donné de présenter un certain nombre de têtes que, selon son ordinaire, il fit arranger avec soin en colonnes et en pyramides. Les Mongouls passèrent la nuit à célébrer leur victoire par des réjouissances, et ce qui restait de musulmans la passa dans les chaînes et dans les larmes. Je ne suivrai point la marche du dévastateur d’Alep à Damas, où les armées d’Égypte l’attaquèrent avec vigueur et le défirent presque entièrement. On attribua un mouvement qu’il fit en arrière à sa détresse et à son désespoir : un de ses neveux passa à l’ennemi ; mais lorsque les Syriens se réjouissaient de sa défaite, la révolte des Mamelucks obligea le sultan de se réfugier précipitamment et honteusement dans son palais du Caire. Quoique abandonnés de leur prince, les habitans de Damas défendirent leurs murs ; et Timour offrit de lever le siége, s’ils voulaient se racheter par des présens, dont chaque article serait composé de neuf pièces. Mais dès qu’on l’eut introduit dans la ville sous la foi d’une trêve, violant le traité avec perfidie, il exigea une contribution de dix millions en or, et excita ses troupes à châtier la postérité des Syriens, qui avaient exécuté ou approuvé le meurtre du petit-fils de Mahomet. [De Damas. A. D. 1401. 23 janv.]Timour ne réserva du massacre vénérai qu’une famille qui avait honorablement enterré la tête d’Hosein, et une colonie d’ouvriers ou d’artisans qu’il fit passer à Samarcande. Après une existence de sept cents ans, la ville de Damas fut réduite en cendres par le zèle religieux d’un Tartare qui voulait venger le sang d’un Arabe. Les pertes et les fatigues de cette campagne forcèrent Timour de renoncer à la conquête de l’Égypte et de la Palestine ; mais en retournant vers l’Euphrate, il livra la ville d’Alep aux flammes, et constata la piété de ses motifs en accordant la liberté et des récompenses à deux mille sectaires d’Ali, qui se proposaient de visiter la tombe de son fils. Je me suis étendu sur les anecdotes qui servent à faire connaître le caractère personnel du héros mongoul ; mais je raconterai brièvement[36] [Et de Bagdad. A. D. 1401, 23 juillet.]qu’il éleva une pyramide de quatre-vingt-dix mille têtes sur les ruines de Bagdad, et qu’après avoir encore ravagé la Géorgie, il campa sur les bords de l’Araxe, et annonça la résolution de marcher contre l’empereur ottoman. Sentant l’importance de cette guerre, il rassembla les forces de toutes ses provinces ; huit cent mille hommes inscrivirent leur nom sur le rôle militaire[37] ; mais le commandement de cinq ou de dix mille chevaux indique plutôt le rang et le traitement des chefs que le nombre effectif des soldats[38]. Les Mongouls avaient acquis des richesses immenses dans le pillage de la Syrie, mais la distribution de leur paye et de sept années d’arrérages les attacha plus sûrement à leurs drapeaux.

Timour entre dans l’Anatolie. A. D. 1402.

Tandis que le prince mongoul s’était occupé de ces expéditions, Bajazet avait eu deux années entières pour rassembler ses forces ; elles consistaient en quatre cent mille combattans, tant cavalerie qu’infanterie[39] ; mais la valeur et la fidélité de ces différens corps ne méritaient pas le même degré de confiance. Nous devons distinguer d’abord les janissaires, qui ont été successivement portés à quarante mille hommes ; une cavalerie nationale, connue dans les temps modernes sous le nom de spahis ; vingt mille cuirassiers d’Europe, couverts d’armures noires et impénétrables ; les troupes de l’Anatolie, dont les princes s’étaient réfugiés dans le camp de Timour, et une colonie de Tartares qu’il avait chassée du Kipzak, et à laquelle Bajazet avait accordé un établissement dans les plaines d’Andrinople. L’intrépide sultan s’avançait au-devant de son rival, et déployant ses tentes près des ruines de la malheureuse ville de Siwas, il semblait avoir choisi ce poste pour le théâtre de sa vengeance. Timour traversait cependant, depuis l’Araxe, toute l’Arménie et l’Anatolie, sans négliger aucune des précautions dictées par la prudence. La rapidité de sa marche était dirigée avec ordre et avec une exacte discipline : sa cavalerie légère, qui allait en avant et marquait sa route, fouillait avec soin les montagnes, les bois et les rivières. Résolu de combattre les Ottomans dans le cœur de leur empire, le prince des Mongouls évita leur camp en se détournant adroitement sur la gauche. Il occupa Césarée, traversa le désert Salé, la rivière Halys, et investit la ville d’Angora, Cependant le sultan, immobile dans son camp et ignorant ce qui se passait, comparaît la marche des rapides Tartares à celle d’un limaçon[40]. L’indignation lui donna bientôt des ailes pour voler au secours d’Angora ; et comme les deux généraux étaient impatiens de combattre, [Bataille d’Angora. A. D. 1402, 28 juillet.]les plaines qui l’avoisinent furent la scène d’une bataille mémorable, qui immortalisa la gloire de Timour et la honte de Bajazet.

Bataille d’Angora. A. D. 1402, 28 juillet.

L’empereur des Mongouls dut cette victoire à lui-même, au coup d’œil du moment, et à la discipline de trente années. Il avait perfectionné sa tactique sans contrarier l’antique habitude de sa nation[41], dont les forces consistaient encore dans l’adresse de ses archers et les évolutions rapides d’une nombreuse cavalerie. Soit qu’il conduisît au combat une petite troupe ou une grande armée, le mode d’attaque était le même. La première ligne chargeait d’abord et était soutenue avec ordre par les escadrons de l’avant-garde. Le général suivait des yeux la mêlée ; et, d’après ses ordres, les deux ailes s’avançaient successivement en plusieurs divisions, et se portaient en ligne droite ou oblique où l’empereur jugeait leur secours nécessaire. L’ennemi était pressé par dix-huit ou vingt attaques, dont chacune offrait une chance de victoire ; et lorsqu’elles manquaient toutes de succès, l’empereur jugeant l’occasion digne de lui, faisait avancer son étendard et le corps de bataille, qu’il conduisait en personne[42]. Mais à la bataille d’Angora, le corps de bataille fut lui-même soutenu sur les flancs et sur les derrières parles plus braves escadrons de réserve, que commandaient les fils et les petits-fils de Timour. Le destructeur de l’Indoustan déployait orgueilleusement une ligne d’éléphans, trophée plutôt qu’instrument de ses victoires. L’usage des feux grégeois était commun aux Mongouls et aux Ottomans. Mais si l’une des deux nations eût emprunté de l’Europe l’invention récente de la poudre et des canons, ce tonnerre artificiel aurait probablement assuré la victoire à celle qui s’en serait servi[43]. Bajazet se distingua dans cette journée comme général et comme soldat ; mais il fallut céder à l’ascendant de son rival. Par différens motifs, la plus grande partie de ses troupes l’abandonnèrent dans le moment décisif. Sa rigueur et son avarice avaient excité une sédition parmi les Turcs, et son fils Soliman se retira lui-même trop précipitamment du champ de bataille. Les forces de l’Anatolie, fidèles dans leur révolte, retournèrent sous les étendards de leurs princes légitimes. Ses alliés tartares s’étaient laissé séduire par les lettres et les émissaires de Timour[44], qui leur reprochait la honte de servir sous les esclaves de leurs ancêtres, et leur offrait l’espérance ou de délivrer leur ancienne patrie, ou même de régner dans la nouvelle. À l’aile droite de Bajazet, les cuirassiers d’Europe chargèrent loyalement et avec une valeur irrésistible : mais la fuite simulée et précipitée des Tartares mit en désordre ces hommes chargés de fer ; et leur imprudente poursuite exposa les janissaires, seuls, sans cavalerie et sans armes de trait, à un cercle de chasseurs mongouls. Leur courage fut enfin accablé par la soif, la chaleur et la multitude de leurs ennemis ; et l’infortuné Bajazet, qu’un accès de goutte rendait impotent des mains et des jambes, fut transporté hors du champ de bataille par un de ses plus rapides coursiers : le kan titulaire de Zagatai courut à sa poursuite et l’atteignit. [Défaite et captivité de Bajazet.]Après la défaite des Turcs et la prise de sultanat, toute l’Anatolie se soumit au vainqueur, qui planta ses étendards à Kiotahia, et répandit de tous côtés ses ministres de rapine et de destruction. Mirza Mehemmed, sultan, l’aîné et le plus chéri de ses petits-fils, courut à Bursa, suivi de trente mille chevaux : transporté par l’ardeur de la jeunesse, il arriva avec quatre mille seulement, en cinq jours de marche, aux portes de la capitale, et à deux cent trente milles du lieu d’où il était parti. Mais le vol de la terreur est encore plus rapide ; et Soliman, fils de Bajazet, était déjà passé en Europe avec le trésor de son père. Ils trouvèrent cependant des dépouilles immenses dans la ville et dans le palais : les habitans avaient disparu ; mais les maisons, presque toutes construites en bois, furent réduites en cendres. De Bursa, Mehemmed s’avança vers Nicée, ville encore riche et florissante, et les escadrons mongouls ne s’arrêtèrent qu’au bord de la Propontide. Les émirs et Mirza eurent tous le même succès dans leurs excursions. Smyrne, défendue par le zèle et la valeur des chevaliers de Rhodes, mérita seule la présence de l’empereur. Après une résistance opiniâtre, les Mongouls l’emportèrent d’assaut, passèrent tout au fil de l’épée, sans distinction, et leurs machines lancèrent les têtes des héros chrétiens sur deux caraques européennes qui étaient à l’ancre dans le port. Les musulmans d’Asie se réjouirent d’être délivrés d’un dangereux ennemi domestique ; et l’on observa en faisant la comparaison des deux rivaux, que Timour avait réduit en quatorze jours une forteresse qui avait soutenu durant sept années le siége ou du moins le blocus de Bajazet[45].

Histoire de la cage de fer.

Les écrivains modernes rejettent comme une fable adoptée par la crédulité[46], l’histoire, si longtemps répétée comme une leçon morale, de la cage de fer dans laquelle Tamerlan fit enfermer Bajazet [Contraire au récit de l’historien persan de Timour.]Ils en appellent avec confiance à l’histoire persane de Sherefeddin Ali, dont nous avons aujourd’hui une traduction française, et dont je vais extraire et abréger la relation plus vraisemblable de ce mémorable événement. Timour, informé que le sultan captif était à l’entrée de sa tente, sortit pour le recevoir, le fit asseoir à ses côtes, et joignant à de justes reproches un ton de considération pour son rang et de pitié pour ses malheurs : « Hélas ! lui dit l’empereur, c’est par votre faute que le décret du destin s’est accompli ; c’est le filet que vous avez tissé ; ce sont les épines de l’arbre que vous avez planté. Je désirais épargner et même secourir le champion des musulmans ; vous avez bravé nos menaces et dédaigné notre amitié ; vous nous avez forcé d’entrer dans vos états à la tête de nos armées invincibles. Considérez l’événement. Je n’ignore point le sort que vous réserviez à moi et à mes soldats, si vous eussiez été vainqueur. Mais je méprise la vengeance ; votre vie et votre honneur sont en sûreté ; je témoignerai ma reconnaissance envers Dieu par ma clémence envers l’homme. » Le sultan captif montra quelques signes de repentir, se soumit au don humiliant d’une robe d’honneur, et embrassa, les larmes aux yeux, son fils Mousa que Timour fit chercher à sa prière, et qu’on trouva sur le champ de bataille parmi les prisonniers. On logea les princes ottomans dans un pavillon magnifique, où ils furent gardés avec presque autant de respect que de vigilance. À l’arrivée du harem de Bursa, Timour rendit au monarque captif sa femme, la reine Despina, et sa fille ; mais il exigea pieusement que cette princesse de Servie, qui avait professé librement jusqu’alors la foi chrétienne, acceptât sans délai la religion de Mahomet. Au milieu des réjouissances de la victoire, auxquelles Bajazet fut invité, l’empereur mongoul décora son prisonnier d’un sceptre et d’une couronne, en y ajoutant la promesse de le rétablir sur le trône de ses ancêtres, environné de plus de gloire qu’il n’en avait jamais eu ; mais la mort prématurée de Bajazet prévint l’exécution de ce projet. Malgré les soins des plus habiles médecins, il mourut d’une apoplexie à Akshehr, l’Antioche de Pisidie, environ neuf mois après sa défaite. Le vainqueur versa quelques larmes sur sa tombe. Son corps fut transporté avec pompe dans le mausolée qu’il avait fait élever à Bursa ; et son fils Mousa, après avoir reçu de riches présens de bijoux, d’or, d’armes et de chevaux, fut investi, par une patente écrite en rouge de la souveraineté de l’Anatolie.

Tel est le portrait d’un vainqueur généreux, extrait de ses propres mémoires, et dédié à son fils et à son petit-fils dix-neuf ans après sa mort[47]. À cette époque où des milliers de témoins connaissaient parfaitement la vérité, un mensonge manifeste aurait été une satire de sa conduite réelle. Ces preuves adoptées par tous les historiens persans, sont d’un grand poids[48] ; mais la flatterie, particulièrement en Orient, est bien vile et bien audacieuse, et le traitement cruel et ignominieux que reçut Bajazet est attesté par une suite de témoins dont nous citerons quelques-uns par ordre de temps et de pays. [Attestée, 1o. par les Français.]1o. Le lecteur n’a pas sans doute oublié la garnison de Français que le maréchal de Boucicault laissa à son départ pour la défense de Constantinople. Ils étaient à portée d’apprendre des premiers, et de la manière la plus exacte, le sort de leur redoutable adversaire, et il est plus que probable que quelques-uns d’eux accompagnèrent les ambassadeurs grecs au camp de Tamerlan, C’est d’après leur récit que l’homme de la suite du maréchal, qui a écrit son histoire, atteste les rigueurs de la prison et de la mort de Bajazet, environ sept ans après l’événement[49]. [2o. Par les Italiens.]2o. Le nom du Pogge[50] est justement célèbre parmi les restaurateurs de l’érudition dans le quinzième siècle. Il composa son élégant dialogue sur les vicissitudes de la fortune[51] dans la cinquantième année de son âge, et vingt-huit ans après la victoire de Tamerlan[52] ; qu’il célèbre comme l’égal des illustres Barbares de l’antiquité. Plusieurs témoins oculaires avaient instruit le Pogge de sa discipline et de ses exploits ; et il ne néglige point de citer à l’appui de son sujet l’exemple du monarque ottoman que le Tartare enferma dans une cage de fer comme un animal féroce, et donna en spectacle à toute l’Asie. Je pourrais ajouter l’autorité de deux chroniques italiennes peut-être d’une date plus moderne, qui servent au moins à prouver que cette histoire, vraie ou fausse, se répandit dans toute l’Europe avec la première nouvelle de la révolution[53]. [3o. Par les Arabes.]3°. Dans le temps où le Pogge florissait à Rome, Ahmed Ebn Arabshah composait à Damas son élégante et malveillante histoire de Timour, dont il avait rassemblé les matériaux dans ses voyages en Turquie et en Tartarie[54]. L’écrivain latin et l’arabe, entre lesquels toute correspondance paraît impossible, conviennent l’un et l’autre de la cage de fer, et cet accord annonce évidemment leur véracité. Arabshah raconte encore que Bajazet essuya un autre outrage d’une nature plus sensible. Les expressions indiscrètes d’une de ses lettres sur les femmes et sur les divorces avaient profondément blessé le Tartare jaloux ; dans un festin donné en réjouissance de la victoire, ce furent des femmes qui servirent à boire aux convives, et le sultan eut la douleur de voir ses concubines et ses femmes légitimes confondues parmi les esclaves et exposées sans voile à la licence des regards. Pour éviter à l’avenir une humiliation semblable, on prétend que ses successeurs, excepté un seul, se sont abstenus du mariage ; et Busbequius[55], ambassadeur de Vienne à la Porte, et observateur attentif, atteste que dans le seizième siècle cette pratique et cette opinion subsistaient encore chez les ottomans. [4o. Par les Grecs.]4o. La différence de langage rend le témoignage d’un Grec aussi indépendant que celui d’un Arabe ou d’un Latin. En rejetant celui de Chalcocondyles et de Ducas, qui vivaient à une époque moins éloignée, et qui parlent de ce fait d’un ton moins affirmatif, on ne saurait raisonnablement refuser toute confiance à Georges Phranza[56], protovestiaire des derniers empereurs, et qui était né un an avant la bataille d’Angora. Vingt-deux ans après l’événement, on l’envoya comme ambassadeur à la cour d’Amurath II ; et cet historien put converser avec des janissaires qui avaient partage la captivité de Balazet et vu le sultan dans sa cage de fer. [5o. Par les Turcs.]5o. La dernière et la meilleure autorité est celle des annales turques, consultées et copiées par Leunclavius, Pococke et Cantemir[57]. Ils déplorent unanimement la captivité de la cage de fer ; et l’on doit accorder sur ce point quelque confiance à des historiens nationaux, qui ne peuvent inculper le Tartare qu’en découvrant la honte de leur prince et de leur pays.

Conclusion probable.

De ces prémisses opposées, on peut tirer une conclusion probable et qui tient un milieu entre les deux opinions. Je veux bien supposer que Sherefeddin Ali a raconté fidèlement la première entrevue d’apparat dans laquelle le vainqueur, monté par le succès à un ton plus noble, affecta les sentimens de la générosité. Mais l’arrogance déplacée de Bajazet l’aliéna insensiblement ; les princes de l’Anatolie détestaient le sultan, et leurs plaintes étaient justes. On apprit que Timour avait formé le dessein de le conduire en triomphe à Samarcande, et un trou creusé sous sa tente dans le dessein de faciliter sa fuite, obligea l’empereur mongoul à prendre de nouvelles précautions. La cage de fer portée sur un chariot dans des marches continuelles, était peut-être moins destinée à insulter Bajazet qu’à s’en assurer. Timour avait lu dans quelque histoire fabuleuse un traitement semblable infligé à un roi de Perse son prédécesseur. Il condamna Bajazet à représenter la personne de l’empereur romain et à expier son insulte[58]. [Mort de Bazajet. A. D. 1403, 9 mars.]Mais le courage et les forces du sultan ne résistèrent point a cette épreuve, et l’on peut sans injustice attribuer sa mort prématurée à la sévérité de Timour. Celui-ci ne faisait point la guerre aux morts ; quelques larmes et un sépulcre, c’était tout ce qu’il pouvait accorder à un captif délivré de son pouvoir ; et si Mousa, le fils de Bajazet, obtint la permission de régner sur les ruines de Bursa, la plus grande partie de l’Anatolie n’en fut pas moins restituée à ses souverains légitimes.

Terme des conquêtes de Timour.

Timour possédait en Asie tout le pays qui s’étend depuis l’Irtish et le Volga jusqu’au golfe Persique, et depuis le Gange jusqu’à Damas et à l’Archipel. Son armée était invincible, et son ambition sans bornes. Son zèle aspirait à subjuguer et convertir les royaumes chrétiens de l’Occident que son nom faisait déjà trembler. Il touchait aux bornes de la terre ; mais une mer étroite, obstacle insurmontable, séparait l’Asie de l’Europe[59], et le maître de tant de tomans ou myriades de soldats à cheval ne possédait pas une seule galère. Les deux passages du Bosphore et de l’Hellespont, de Constantinople et de Gallipoli, étaient, l’un entre les mains des chrétiens, et l’autre dans celles des Turcs. Dans ce danger pressant, ils oublièrent la différence de religion pour agir de concert et avec fermeté en faveur de la cause commune. Les deux détroits furent garnis de vaisseaux et de fortifications ; les deux nations refusèrent à Timour les bâtimens de transport et il leur demanda successivement sous le prétexte d’attaquer leur ennemi. Elles flattèrent en même temps son orgueil par des tributs, par des ambassades suppliantes, et tâchèrent prudemment de l’engager à la retraite, en lui accordant d’avance tous les honneurs de la victoire. Soliman, fils de Bajazet, implora sa clémence pour son père et pour lui-même, reçut dans une patente écrite en rouge l’investiture du royaume de la Romanie, qu’il possédait déjà par droit de conquête, et témoigna son ardent désir de pouvoir se jeter en personne aux pieds du monarque de l’univers. L’empereur grec, soit Jean ou Manuel[60], se soumit à lui payer le tribut exigé précédemment par le sultan des Turcs, et ratifia ce traité par un serment d’obéissance dont il put se croire absous dès que le Tartare eut évacué l’Anatolie. Mais l’inquiétude et la terreur qui avaient saisi les nations attribuèrent à l’ambitieux Timour le projet romanesque de conquérir l’Égypte et l’Afrique, depuis le Nil jusqu’à l’Océan Atlantique, d’entrer en Europe par le détroit de Gibraltar, et de revenir par les déserts de la Russie et de la Tartarie, après avoir subjugué toutes les puissances de la chrétienté. La soumission du sultan d’Égypte détourna ce danger éloigné ou peut-être imaginaire. Au Caire, les honneurs de la prière et le coin des monnaies attestèrent la suprématie du prince mongoul ; et Samarcande scella la soumission de l’Afrique du tribut de neuf autruches et d’une giraffe ou caméléopard, présent rare et précieux. L’imagination n’est pas moins étonnée de l’idée d’un conquérant mongoul qui médite et exécute presque de son camp devant Smyrne l’invasion de l’empire chinois[61]. Le zèle religieux et l’honneur national l’invitaient à cette entreprise. Le sang des Ottomans qu’il avait versé ne pouvait s’expier que par une destruction proportionnée des infidèles : arrivé aux portes du paradis, il voulait s’y assurer une entrée glorieuse en détruisant les idoles de la Chine, en y fondant des mosquées dans toutes les villes, et en y établissant la croyance en un seul Dieu et en son prophète. L’expulsion récente des descendans de Gengis blessait l’orgueil du nom mongoul ; et les troubles de l’empire offraient la plus favorable occasion de vengeance. L’illustre Hongvou, fondateur de la dynastie des Ming, était mort quatre ans avant la bataille d’Angora ; et son petit-fils, faible et malheureux jeune homme, avait été brûlé dans son palais après une guerre civile qui avait coûté la vie à un million de Chinois[62]. Avant d’évacuer l’Anatolie, Timour envoya au-delà du Gihoon une armée ou plutôt une colonie de ses anciens et de ses nouveaux sujets, pour se faciliter l’accès du pays des Calmoucks et des Mongouls, idolâtres qu’il voulait subjuguer, et pour bâtir des villes et des magasins dans le désert ; il reçut bientôt, par les soins de son lieutenant, une carte et une description exacte des pays inconnus qui s’étendent depuis les sources de l’Irtish jusqu’au mur de la Chine. Durant ces préparatifs, l’empereur acheva la conquête de la Géorgie, passa l’hiver sur les bords de l’Araxe, apaisa les troubles de la Perse, et retourna lentement dans sa capitale après une campagne de quatre ans et neuf mois.

Son triomphe à Samarcande. A. D. 1404. Juillet. A. D. 1405, 8 janvier.

Dans un court intervalle de repos, Timour déploya sur le trône de Samarcande[63] la magnificence et l’autorité d’un monarque riche et puissant. Il écouta les plaintes des peuples, distribua dans de justes proportions les châtimens et les récompenses, fit élever des temples et des palais, et donna audience aux ambassadeurs de l’Égypte, de l’Arabie, de l’Inde, de la Tartarie, de la Russie et de l’Espagne : ce dernier lui présenta une magnifique tenture de tapisserie qui éclipsait les productions des peintres orientaux. L’empereur célébra les noces de six de ses petits-fils ; ce qui fut regardé comme un acte de religion aussi bien que de tendresse paternelle. Ces fêtes, ou reparut toute la pompe des anciens califes, eurent lieu dans les jardins de Canighul, qu’on décora d’un grand nombre de tentes et de pavillons où se déployaient le luxe d’une grande ville et les trophées d’une armée victorieuse. On abattit des forêts entières pour l’usage des cuisines ; la plaine était couverte de pyramides de viandes, et de vases remplis de différentes liqueurs ; des milliers de convives étaient invités avec courtoisie à participer au festin. Les différents ordres de l’état, les représentans des différentes nations de la terre, furent rangés autour du banquet royal ; les ambassadeurs de l’Europe n’en furent point exclus, dit l’orgueilleux historien persan. C’est ainsi, ajoute-t-il, que les casses, les plus petits des poissons, trouvent leur place dans l’Océan[64]. Le peuple témoigna sa joie par des mascarades et des illuminations. Tous les ouvriers de Samarcande passèrent en revue, et chaque corps de métier tâcha de se distinguer par quelque invention ingénieuse, quoique spectacle singulier tiré des moyens de sa profession. Lorsque les cadis eurent ratifié les contrats de mariage, les princes se retirèrent avec leurs épouses dans les chambres nuptiales, où, selon l’usage des Asiatiques, ils changèrent neuf fois de vêtemens. À chaque nouvelle parure, les perles et les pierreries dont ils couvraient leur tête étaient dédaigneusement abandonnées aux gens de leur suite. On proclama un édit d’indulgence générale ; les lois suspendirent leur activité ; tous les plaisirs furent permis ; le peuple se trouva libre et le souverain demeura oisif ; et l’historien de Timour peut observer qu’après avoir dévoué cinquante ans de sa vie à reculer les bornes de son empire, le conquérant ne connut le vrai bonheur que durant les deux mois qu’il cessa d’exercer sa puissance. Mais il ne tarda pas à s’occuper du gouvernement et des préparatifs d’une nouvelle guerre. On déploya l’étendard impérial, et l’expédition contre la Chine fut annoncée. Les émirs firent le relevé des rôles d’une armée composée de deux cent mille hommes, tous soldats choisis, et qui avaient fait les guerres d’Iran et de Touran ; cinq cents vastes chariots et un train immense de chevaux et de chameaux transportèrent les bagages et les provisions ; et les troupes destinées à faire un trajet que les caravanes les plus heureuses n’achevaient pas en moins de six mois, se préparèrent à une longue absence. [Timour meurt dans sa marche en Chine. A. D. 1405, 1er avril.]Timour ne fut retenu ni par son âge ni par la rigueur de 1 hiver ; il monta à cheval, traversa le Gihoon sur la glace, marcha jusqu’à soixante-dix parasanges ou trois cents milles de sa capitale, et prit son dernier camp dans les environs d’Otrar, où l’attendait l’ange de la mort. La fatigue et l’usage imprudent de l’eau à la glace augmentèrent la fièvre qui l’avait saisi, et le conquérant de l’Asie expira dans la soixante-dixième année de son âge, trente-cinq ans après son élévation sur le trône du Zagatai. Ses projets disparurent avec lui, ses armées se débandèrent, la Chine fut sauvée, et le plus puissant de ses fils sollicita, quatorze ans après, par des ambassadeurs, un traité de commerce et d’alliance avec la cour de Pékin[65].

Caractère et mérite de Timour.

L’Orient et l’Occident ont retenti du nom de Timour. Ses descendans ont encore le titre d’empereurs ; et l’admiration de ses sujets, qui le révéraient presque comme une divinité, est justifiée en quelque façon par les louanges ou l’aveu de ses ennemis les plus acharnés[66]. Quoique impotent d’une jambe et d’un bras, sa taille et son maintien n’avaient rien d’ignoble ; la sobriété et l’exercice maintenaient la vigueur de sa santé, si nécessaire à lui-même et au monde ; grave et réservé dans ses conversations familières, il ignorait l’idiome des Arabes, mais parlait avec autant de facilité que d’élégance la langue des Turcs et celle des Persans ; il se plaisait à s’entretenir avec des hommes instruits sur des sujets de science ou d’histoire, et s’amusait dans ses heures de loisir au jeu d’échecs, qu’il perfectionna ou défigura en multipliant le nombre des pièces et des combinaisons[67]. Il était musulman zélé, quoique peut-être peu orthodoxe[68]. Mais la solidité de son jugement peut faire présumer que sa vénération superstitieuse pour les astrologues, les saints de sa religion et les prophéties, n’était qu’une feinte de sa politique. Il gouverna seul et despotiquement son vaste empire. Sous son règne, on ne vit point des rebelles attenter à son autorité, des favoris séduire ses affections, ou des ministres tromper sa justice. Il tenait pour maxime invariable que, quoi qu’il en pût arriver, un prince ne doit jamais révoquer ses ordres ni souffrir qu’on les discute. Mais ses ennemis ont observé que les ordres de destruction donnés par sa colère s’exécutaient plus exactement que ceux de sa bienfaisance. Ses fils et petits-fils, qui à sa mort se trouvaient au nombre de trente-six, avaient été durant sa vie les premiers et les plus soumis de ses sujets. Lorsqu’ils s’écartaient de leur devoir, on les corrigeait conformément aux lois de Gengis, par la bastonnade, après laquelle ils reprenaient leurs honneurs et leurs commandemens. Peut-être le cœur de Timour n’était-il pas fermé aux vertus sociales, peut-être n’était-il pas incapable d’aimer ses amis et de pardonner à ses ennemis ; mais les règles de la morale sont fondées sur l’intérêt public, et il suffira peut-être d’applaudir à la sagesse d’un prince que ses libéralités n’ont point appauvri, et dont la justice a augmenté ses richesses et sa puissance. Le devoir d’un souverain est sans doute d’entretenir l’harmonie entre l’obéissance et l’autorité, de châtier l’orgueil, de secourir la faiblesse, de récompenser le mérite, de bannir le vice et l’oisiveté de ses états, de protéger le voyageur et le marchand, de contenir la licence du soldat, de favoriser les travaux du laboureur, d’encourager les sciences et l’industrie, et, au moyen d’une répartition modérée, d’augmenter le revenu sans augmenter les taxes. Mais l’exécution de ces devoirs lui procure une ample et prompte récompense. Lorsque Timour monta sur le trône, l’Asie était déchirée par les factions, le brigandage et l’anarchie ; sous son règne, un enfant aurait pu porter sans crainte et sans danger une bourse d’or dans sa main de l’orient à l’occident de son fortuné royaume. Timour prétendait que le mérite de cette réforme suffisait pour justifier ses conquêtes et son titre à la souveraineté de l’univers. Mais les quatre observations suivantes feront apprécier ses droits à la reconnaissance des peuples, et conclure peut-être que l’empereur mongoul fut plutôt le fléau du genre humain que son bienfaiteur. 1o. Lorsque l’épée de Timour redressait quelques abus ou détruisait quelques tyrannies locales, le remède était infiniment plus funeste que le mal ; la discorde, l’avarice et la cruauté des petits tyrans de la Perse opprimèrent sans doute leurs sujets ; mais le réformateur écrasa sous ses pas des nations entières. Il fit disparaître des villes florissantes, et leur place fut souvent marquée par des colonnes et des pyramides de têtes humaines, abominables trophées de ses victoires. Astracan, Carizme, Delhi, Ispahan, Bagdad, Alep, Damas, Bursa, Smyrne et mille autres villes, furent pillées, ou brûlées, ou entièrement détruites par ses troupes et en sa présence. Le restaurateur de l’ordre et de la paix aurait frémi peut-être, si un prêtre ou un philosophe eût osé calculer devant lui les millions de victimes qu’il avait sacrifiées pour les rétablir[69]. 2o. Ses guerres les plus sanglantes furent plutôt des incursions que des conquêtes. Il envahit successivement le Turkestan, le Kipzak, la Russie, l’Indoustan, la Syrie, l’Anatolie, l’Arménie et la Géorgie, sans avoir l’espérance ou le désir de conserver ces provinces éloignées. Il en sortait chargé de dépouilles, sans laisser après lui ni soldats pour tenir les rebelles en respect, ni magistrats pour protéger les sujets fidèles et soumis. Après avoir renversé l’édifice de leur ancien gouvernement, il les abandonnait à des calamités aggravées ou causées par son invasion, et ces calamités n’étaient compensées par aucun avantage présent ou possible. 3o. Il s’occupa surtout du bien-être et de l’éclat intérieur des royaumes de la Transoxiane et de la Perse, qu’il considérait comme les états héréditaires de sa famille. Mais ses fréquentes et longues absences suspendaient et détruisaient souvent ses travaux pacifiques. Tandis qu’il triomphait près du Gange ou du Wolga, ses serviteurs et même ses fils oubliaient leur maître et leur devoir. La rigueur tardive des enquêtes et des punitions ne réparait qu’imparfaitement les désordres publics et particuliers, et nous devons nous contenter de louer les institutions de Timour, comme le projet séduisant d’une monarchie parfaite, 4o. Quels que pussent être les bienfaits de son administration, ils disparurent avec lui. Ses fils et ses petits-fils, plus ambitieux de régner que de gouverner[70], furent ennemis les uns des autres et ennemis du peuple. Sharokh, le plus jeune de ses fils, soutint avec quelque gloire un fragment de l’empire. Mais après sa mort, le théâtre de sa domination fut de nouveau plongé dans le sang et les ténèbres ; et avant la révolution d’un siècle, les Usbeks du nord et les Turcomans de la brebis blanche et de la brebis noire, envahirent la Perse et la Transoxiane. La race de Timour aurait cessé d’exister, si un héros, son descendant au cinquième degré, chassé par les Usbeks, n’eût entrepris la conquête de l’Indoustan[71]. Les grands mogols, ses successeurs, étendirent leur empire depuis les montagnes de Cashmir jusqu’au cap Comorin, et depuis le Candahar jusqu’au golfe du Bengale. Depuis le règne d’Aurengzeb, cet empire s’est dissous ; un brigand de la Perse a pillé le trésor de Delhi, et une compagnie de marchands chrétiens d’une île de l’Océan septentrional possède aujourd’hui le plus riche de leurs royaumes.

Guerres civiles des fils de Bajazet. A. D. 1403-1421.

Il n’en fut pas ainsi de l’empire ottoman ; tel qu’un arbre vigoureux courbé par la tempête, il releva dès que l’orage fut passé, et reprit une vigueur et une végétation nouvelles. En évacuant l’Anatolie, Timour avait laissé les cités vides de leurs palais, dépouillées de leurs trésors et privées de souverain ; les pâtres et les brigands tartares ou turcomans se répandirent dans les campagnes. Les émirs rentrèrent dans leurs districts, récemment usurpés par Bajazet. L’un d’eux exerça lâchement sa vengeance en démolissant son sépulcre ; et les discordes des cinq fils du sultan consumèrent rapidement les débris de leur patrimoine. Je citerai leurs noms selon l’ordre de leur âge et de leurs actions[72]. [1o. Mustapha.]1o. Il est douteux si celui dont je trace rapidement l’histoire, était le véritable Mustapha, ou un imposteur qui prétendait le représenter. Il combattit à côté de son père à la bataille d’Angora ; mais lorsque le sultan captif obtint la permission de faire chercher ses fils, on ne trouva que Mousa ; et les historiens turcs, esclaves de la faction triomphante, assurent que son frère fut compris parmi les morts. En admettant qu’il se soit échappé, il resta caché durant douze ans à ses amis et à ses ennemis, et parut enfin en Thessalie, où un parti nombreux le reconnut pour le fils et le successeur de Bajazet. Sa première défaite aurait terminé sa vie, si ce vrai ou faux Mustapha n’eût pas été sauvé par les Grecs, qui, après la mort de son frère Mahomet, lui rendirent la liberté et l’empire. Il paraît que la bassesse de ses sentimens attestait son imposture. Après avoir été respecté sur le trône d’Andrinople comme le sultan légitime des Ottomane, su fuite, des chaînes et un supplice ignominieux le livrèrent au mépris public. Trente imposteur jouèrent successivement le même rôle, et eurent tous le même sort. Ces fréquentes exécutions semblent annoncer que la mort du véritable Mustapha n’était pas bien constatée. [2o. Isa.]2o. Lorsque son père eut été réduit en captivité, Isa[73] régna sur les pays voisins d’Angora, de Sinope et de la mer Noire ; et Timour renvoya ses ambassadeurs chargés de présens et d’honorables promesses : mais leur maître, victime de la jalousie de son frère le souverain d’Amasie, perdit bientôt ses provinces et la vie ; et l’événement définitif de leur querelle donna lieu d’observer, par une pieuse allusion, que la loi de Moïse et de Jésus, d’Isa et de Mousa, avait été abrogée par l’autorité supérieure de Mahomet. [3o. Soliman. A. D. 1403-1410.]3o. On ne compte point Soliman au nombre des empereurs turcs ; il arrêta cependant les progrès des Mongouls, et après leur retraite réunit quelques instans les trônes d’Andrinople et de Bursa. Brave, actif et heureux à la guerre, il joignait la clémence à l’intrépidité ; mais il se laissait entraîner par la présomption et corrompre par l’intempérance et l’oisiveté. Il relâcha la discipline dans un gouvernement où le sujet, s’il ne tremble pas, doit faire trembler le souverain. Ses vices aliénèrent les chefs de l’armée et de la loi ; et l’ivresse dont il faisait habitude, honteuse dans un homme et à plus forte raison dans un prince, était doublement odieuse chez un disciple de Mahomet. Son frère Mousa le surprit à Andrinople, endormi et chargé de vin, l’atteignit dans sa fuite vers Byzance, et le fit périr dans un bain après un règne de sept ans et dix mois. [4o. Mousa. A. D. 1410.]4o. Mais Mousa s’était dégradé en acceptant l’investiture des Mongouls ; esclave et tributaire, il ne possédait qu’une faible partie de l’Anatolie ; des milices timides et un trésor épuisé ne suffisaient pas pour repousser les vieilles bandes du souverain de la Romanie. Mousa, déguisé, abandonna le palais de Bursa, traversa la Propontide dans un bateau découvert, parcourut les montagnes de Servie et de Valachie, et parvint, après quelques efforts, à monter sur le trône d’Andrinople, récemment souillé du sang de son frère Soliman. Durant un règne de trois ans et demi, il remporta quelques victoires sur les chrétiens de la Hongrie et de la Morée ; mais il se perdit par sa timidité et sa clémence déplacée. Après avoir renoncé à la souveraineté de l’Anatolie, Mousa fut la victime de ses ministres perfides et de l’ascendant de son frère Mahomet. [5o. Mahomet. 1413-1421.]5o. La victoire définitive que remporta celui-ci fut la récompense de sa prudence et de sa modération. Avant sa captivité, Bajazet avait confié à son fils Mahomet le gouvernement d’Amasie, la barrière des Turcs contre les chrétiens de Trébisonde et de Géorgie, et éloignée d’environ trente journées de Constantinople. La ville, séparée en deux parties égales par la rivière d’Iris, s’élève des deux côtés en amphithéâtre[74], et donne en petit une idée de Bagdad ; la citadelle d’Amasie passait chez les Asiatiques pour imprenable. Dans le cours de ses expéditions rapides, Timour paraît avoir négligé ce coin obscur et rebelle de l’Anatolie. Mahomet, sans braver le vainqueur, maintint silencieusement, son indépendance, et chassa de sa province les derniers traîneurs tartares. Il se débarrassa du dangereux voisinage d’Isa ; ses autres frères, plus puissans, respectèrent dans leurs contestations la neutralité qu’il observa jusqu’au triomphe de Mousa ; alors il se déclara le vengeur et l’héritier de Soliman. Mahomet acquit l’Anatolie par un traité, et la Romanie par les armes. Le soldat qui lui présenta la tête de Mousa, fut récompensé comme le bienfaiteur du prince et des peuples. Durant les huit années qu’il régna seul et en paix, il s’occupa d’effacer les suites des discordes civiles, et de rétablir la monarchie ottomane sur une base plus solide. Sur la fin de sa vie, Mahomet fit choix de deux ministres sûrs. [Règne de l’empereur Amurath II, A. D. 1421, jusqu’au 9 février 1451.]Il les chargea de guider l’inexpérience de son fils Amurath ; et telles furent la prudence et l’union des deux visirs Ibrahim et Bajazet, qu’ils tinrent la mort de l’empereur secrète durant plus de quarante jours, jusqu’à l’arrivée de son successeur dans le palais de Bursa. Le prince Mustapha, ou un imposteur sous son nom, ralluma en Europe une nouvelle guerre. Le premier visir perdit une bataille et la vie ; mais Ibrahim[75] fut plus heureux, et les Turcs révèrent encore le nom et la famille de celui qui termina les guerres civiles par la mort du dernier prétendant au trône de Bajazet.

Réunion de l’empire des Ottomans. A. D. 1421.

Durant ces désordres, les plus sages d’entre les Turcs, et en général le corps de la nation, désiraient vivement la réunion des parties éparses de l’empire. La Romanie et l’Anatolie, déchirées si souvent par l’ambition des particuliers, tendaient fortement à s’y rejoindre. Leurs efforts offraient une leçon aux puissances chrétiennes. Si les flottes de celles-ci s’étaient réunies pour occuper le détroit de Gallipoli, les Ottomans auraient été bientôt écrasés, du moins en Europe ; mais le schisme de l’Occident, les factions et les guerres de la France et de l’Angleterre, détournèrent les Latins de cette généreuse entreprise. Ils jouirent d’une tranquillité passagère sans penser à l’avenir, et l’intérêt du moment les engagea souvent à servir l’ennemi de leur religion. Une colonie génoise[76] établie à Phocée[77], sur la côte d’Ionie, s’enrichissait par le commerce exclusif de l’alun[78], et assurait, par un tribut, sa tranquillité chez les Ottomans. Dans leur dernière guerre civile, le jeune et ambitieux Adorno, gouverneur des Génois, prit le parti d’Amurath, et arma sept galères pour le transporter d’Asie en Europe. Le sultan, accompagné de cinq cents gardes, s’embarqua à bord du vaisseau amiral, dont l’équipage était composé de huit cents des plus braves Français : sa vie et sa liberté étaient entre leurs mains ; et ce n’est pas sans répugnance que nous applaudissons à la fidélité d’Adorno, qui, au milieu du passage, s’agenouilla devant lui, et accepta avec reconnaissance la décharge des arrérages du tribut. Ils débarquèrent à la vue de Mustapha et de Gallipoli, deux mille Italiens, armés de lances et de haches de bataille, accompagnèrent Amurath à la conquête d’Andrinople, et ce service vénal obtint bientôt pour récompense la ruine du commerce et de la colonie de Phocée.

État de l’empire grec. A. D. 1402-1425.

Si Timour avait généreusement marché contre Bajazet à la requête et au secours de l’empereur grec, il aurait mérité la reconnaissance et les éloges des chrétiens[79] ; mais un musulman qui portait le glaive de la persécution dans la Géorgie, et respectait la sainte guerre de Bajazet, n’était point disposé à plaindre ou à protéger les idolâtres de l’Europe. Le Tartare n’écouta que son ambition, et la délivrance de Constantinople en fut la conséquence indirecte. Lorsque Manuel abdiqua le gouvernement, il demandait au ciel, plutôt qu’il ne l’espérait, de voir différer jusqu’à la fin de ses misérables jours la ruine de l’Église et de l’empire. Tandis qu’après son retour de l’Occident il s’attendait tous les jours à recevoir la nouvelle de cette catastrophe, il apprit avec autant d’étonnement que de joie le départ, la défaite et la captivité de l’empereur ottoman. Manuel[80] partit sur-le-champ de Modon dans la Morée pour Constantinople, remonta sur son trône, et donna au prince de Sélymbrie un doux exil dans, l’île de Lesbos. Les ambassadeurs du fils de Bajazet furent admis en sa présence ; mais leur orgueil était abattu, leur ton modeste ; ils étaient contenus dans le respect par la juste appréhension que les Grecs ne facilitassent aux Mongouls l’entrée de l’Europe. Soliman salua l’empereur du nom de père ; il sollicita l’investiture du gouvernement de la Romanie, promit de mériter cette faveur par un attachement inviolable et la restitution de Thessalonique et des plus importantes places situées sur les bords du Strymon, de la Propontide et de la mer Noire. Cette alliance avec Soliman exposa Manuel au ressentiment et à la vengeance de Mousa. Une armée de Turcs parut aux portes de Constantinople, mais ils furent repoussés par terre et par mer ; et si la capitale n’était point gardée par des troupes étrangères, les Grecs durent être étonnés de leur victoire. Mais au lieu de prolonger la division des puissances ottomanes, la politique ou l’inclination engagea Manuel à secourir le plus formidable des fils de Bajazet. Il conclut un traité avec Mahomet, dont les progrès étaient arrêtés par l’insurmontable barrière de Gallipoli. Le sultan et ses troupes traversèrent le Bosphore dans les vaisseaux grecs ; Mahomet fut amicalement reçu dans la capitale, et son heureuse sortie contre son rival, fut le premier pas vers la conquête de la Romanie. Après la mort de Mousa, la ruine de Constantinople fut encore suspendue par la prudence et la modération du vainqueur. Fidèle à ses engagemens et à ceux de Soliman, il respecta la paix et les lois de la reconnaissance. À sa mort, il confia la tutelle de ses deux fils à l’empereur grec, dans la vaine espérance de leur assurer un protecteur contre la cruauté de leur frère Amurath ; mais l’exécution de son testament aurait offensé l’honneur et la religion des Mahométans. Le divan prononça d’une voix unanime qu’on ne pouvait point abandonner le soin et l’éducation des jeunes princes à un chien de chrétien. Manuel, en apprenant ce refus, assembla ses conseils ; les avis furent partagés, mais la prudence du vieux Manuel céda à la présomption de son fils Jean, et employant à sa vengeance une arme dangereuse, il rendit la liberté au vrai ou faux Mustapha, qu’il retenait depuis long-temps en otage ou en captivité, et pour lequel la Porte ottomane lui payait une pension de trois cents mille aspres[81]. Pour sortir d’esclavage, Mustapha consentit à toutes les propositions ; et la reddition des clefs de Gallipoli, c’est-à-dire de l’Europe, fut le prix que l’on mit à sa délivrance ; mais dès qu’il fut assis sur le trône de la Romanie, il renvoya les ambassadeurs grecs avec le sourire du mépris, et leur déclara pieusement qu’au jour du jugement il aimait mieux avoir à rendre compte d’un faux serment, que de la cession d’une ville musulmane entre les mains des infidèles. Manuel devint l’ennemi des deux rivaux, dont l’un lui avait fait une injure, et l’autre en avait reçu une de lui : et Amurath victorieux entreprit dans le printemps suivant le siége de Constantinople[82].

Siége de Constantinople par Amurath II. A. D. 1422, 10 juin, 24 août.

Le religieux dessein de soumettre la ville des Césars attira de l’Asie une foule de volontaires qui aspiraient à la couronne du martyre. La perspective de riches dépouilles et de belles esclaves enflammait leur ardeur militaire, et l’empereur vit les projets de son ambition consacrés par les prédictions et la présence de Séid Béchar, descendant du prophète[83], qui arriva au camp monté sur une mule et suivi d’une troupe respectable de cinq cents disciples ; mais il dut rougir, si un fanatique rougissait jamais, du démenti donne à ses prophéties. La force des murs de Constantinople résista à une armée de deux cent mille Turcs ; les Grecs et les étrangers mercenaires repoussèrent les assauts par d’heureuses sorties ; aux nouveaux moyens d’attaque on opposa les anciens moyens de défense ; l’enthousiasme du dervis enlevé miraculeusement au ciel pour converser avec Mahomet, fut compensé par la crédulité des chrétiens qui virent la Vierge Marie, vêtue de violet, parcourant le rempart pour animer leur courage[84]. Après deux mois de siége, une révolte excitée par les Grecs força le sultan de retourner précipitamment à Dursa, et l’éteignit promptement dans le sang d’un fière coupable. [L’empereur Jean Palélogue II. A. D. 1425, 21 juillet. A. D. 1448, 31 oct.]Tandis qu’Amurath conduisait ses janissaires à de nouvelles conquêtes en Europe et en Asie, Byzance jouit durant trente années du repos précaire de la servitude. Après la mort de Manuel, Jean Paléologue obtint la permission de régner moyennant un tribut de trois cent mille aspres, et la cession de presque tout ce qui excédait les faubourgs de Constantinople.

Succession héréditaire, et mérite des princes ottomans.

En considérant que les principaux événemens de cette vie dépendent du caractère d’un seul acteur, on est forcé d’accorder aux qualités personnelles des sultans le premier mérite de la fondation et du rétablissement de l’empire ottoman. On peut remarquer entre eux quelques degrés différens de sagesse et de vertu ; mais depuis l’élévation d’Othman jusqu’à la mort de Soliman, durant une période de neuf règnes et de deux cent soixante-cinq années, le trône, en admettant une seule exception, fut occupé par une suite de princes actifs et courageux, respectés de leurs sujets et redoutés de leurs ennemis. Au lieu de passer leur jeunesse dans l’indolence fastueuse d’un sérail, les héritiers de l’empire étaient élevés dans les camps et dans les conseils. Leurs pères leur confiaient de bonne heure le commandement des provinces et des armées ; et cette noble institution, quoique la source d’une infinité de guerres civiles, a sans doute contribué à la discipline et à la vigueur de la monarchie. Les Ottomans ne peuvent pas s’intituler, comme les anciens califes de l’Arabie, les descendans ou successeurs de l’apôtre de Dieu ; et la parenté qu’ils réclament avec les princes tartares de la maison de Gengis, paraît moins fondée sur la vérité que sur l’adulation[85]. Leur origine est obscure, mais ils acquirent bientôt, dans l’opinion de leurs sujets, ce droit sacré et incontestable que le temps ne peut effacer et que ne peut détruire la violence. On dépose, on étrangle un sultan faible et vicieux ; mais son fils, enfant ou imbécille, succède à l’empire, et le plus audacieux rebelle n’a pas encore osé s’asseoir sur le trône de son souverain[86]. Tandis que des visirs perfides ou des généraux victorieux renversaient les dynasties chancelantes de l’Asie, la succession ottomane, confirmée par une possession de cinq siècles, fait partie des principes auxquels est attachée l’existence de la nation turque,

Éducation et discipline des Turcs.

Cette nation doit en grande partie sa vigueur et sa Constitution à une influence assez extraordinaire. Les premiers sujets d’Othman consistaient dans ces quatre cents familles errantes de Turcomans, qui avaient suivi ses ancêtres de l’Oxus au Sangarius, et les plaines de l’Anatolie sont encore couvertes de leurs compatriotes habitant les champs dans des tentes blanches ou noires ; mais ce petit nombre se perdit bientôt dans la masse des peuples vaincus, qui, sous le nom de Turcs, sont unis par le lien commun des mœurs, du langage et de la religion. Dans toutes les villes, depuis Erzeroum jusqu’à Belgrade, cette dénomination nationale est celle de tous les musulmans, qui sont considérés comme les premiers et les plus honorables des habitans ; mais ils ont abandonné, au moins dans la Romanie, les villages et la culture des terres aux paysans chrétiens. Dans la première vigueur de l’empire ottoman, les Turcs furent eux-mêmes exclus de tous les honneurs civils et militaires ; et une classe d’esclaves, un peuple factice, fut formé par la discipline de l’éducation à obéir, à combattre et à commander[87]. Depuis Orchan jusqu’au premier Amurath, les sultans tinrent pour maxime qu’un gouvernement militaire devait à chaque génération renouveler ses soldats, et qu’il ne fallait pas chercher ces soldats parmi les habitans efféminés de l’Asie, mais chez les belliqueuses nations de l’Europe. Les provinces de Thrace, de Macédoine, d’Albanie, de Bulgarie et de Servie devinrent les pépinières des armées ottomanes ; et lorsque les conquêtes eurent diminué le cinquième qui revenait au sultan sur le nombre des captifs, on assujettit les chrétiens à une taxe barbare que leur enlevait chaque cinquième enfant, ou bien se percevait tous les cinq ans. À l’âge de douze ou de quatorze ans, on enlevait les garçons les plus vigoureux à leurs pères, on enregistrait leurs noms dans le rôle militaire, et dès cet instant, ils étaient vêtus, nourris et instruits aux dépens du public, et destinés à le servir. Selon ce que promettait leur extérieur, on les choisissait pour les écoles royales de Bursa, de Péra et d’Andrinople ; on les confiait à la surveillance des pachas, ou bien on les dispersait dans les familles des paysans de l’Anatolie. Le premier soin de leurs maîtres était de leur enseigner la langue turque ; on exerçait leur corps à tous les travaux qui pouvaient le fortifier. Ils apprenaient à lutter, à sauter, à courir, à se servir de l’arc, et dans la suite du mousquet, jusqu’au moment où ils entraient dans les compagnies et les chambrées des janissaires pour y être sévèrement dressés à la discipline monastique ou militaire de l’ordre. Les plus distingués par les talens, la figure ou la naissance passaient dans la classe des agiamoglans ou au rang supérieur des ichoglangs ; les premiers étaient attachés au palais, et les autres à la personne du souverain. Ils s’exerçaient dans quatre écoles successives, sous la férule des eunuques blancs, à manier un cheval et à lancer un javelot. Ceux dont le caractère paraissait plus disposé à l’étude, s’appliquaient à celle du Koran et des langues arabe et persanne. À mesure qu’ils avançaient en âge et en mérite, on les faisait passer dans les emplois militaires, civils ou ecclésiastiques. Plus on les conservait, plus ils avaient l’espérance d’un rang distingué. À un âge mûr, on les admettait au nombre des quarante agas qui accompagnaient l’empereur, d’où ils étaient élevés, à son choix, au gouvernement des provinces et aux premiers honneurs de l’empire[88]. Cette institution s’adaptait admirablement à la forme et à l’esprit d’une monarchie despotique. Les ministres et les généraux, esclaves du prince dans le sens le plus rigoureux, tenaient de sa bonté leur subsistance et leur instruction. Au moment où ils quittaient le sérail, et laissaient croître leur barbe comme un symbole d’affranchissement, ils se trouvaient revêtus d’un office important, sans esprit de parti, sans liaison d’amitié, sans parens et sans héritiers, dépendant absolument de la main qui les avait tirés de la poussière, et qui pouvait, comme le dit un proverbe turc, briser à sa volonté ces statues de verre[89]. Durant le cours d’une éducation lente et pénible, il était facile à un œil pénétrant de juger leur caractère, l’homme se montrait seul, dépouillé, réduit à son mérite personnel ; et si le prince avait assez de discernement pour choisir, rien ne le contrariait dans la liberté du choix. On disposait les candidats par les privations aux travaux, et par les habitudes de l’obéissance, à celles du commandement. Les troupes étaient toutes animées du même esprit ; et les chrétiens, qui ont fait la guerre aux Ottomans, n’ont pu refuser des louanges à la sobriété, à la patience et à la silencieuse modestie des janissaires[90]. La victoire ne devait pas paraître douteuse en comparant la discipline et l’éducation des Turcs à l’indocilité des chevaliers, à l’orgueil que leur inspirait leur naissance, à l’ignorance des recrues, au caractère séditieux des vétérans, à l’intempérance et au désordre qui ont régné si long-temps dans les armées de l’Europe.

Invention et usage de la poudre à canon.

L’empire grec et les royaumes voisins n’auraient pu se défendre que par le secours de quelque arme nouvelle, de quelque découverte dans l’art de la guerre, qui leur auraient donné une supériorité décisive sur les Turcs. Ils possédaient cette arme, et cette découverte avait été faite au moment qui devait décider de leur destinée. Les chimistes d’Europe ou de la Chine avaient découvert, soit par hasard, soit par leurs recherches, qu’un mélange de salpêtre, de soufre et de charbon, produisait, à l’aide d’une seule étincelle de feu, une explosion formidable. Ils observèrent bientôt que cette force expansive, comprimée dans un tube solide, pouvait chasser une balle de pierre ou de fer avec une violence et une rapidité irrésistible. L’époque précise de l’invention et de l’application de la poudre à canon[91] se perd dans des traditions douteuses et des expressions équivoques ; mais il paraît suffisamment attesté qu’on la connut vers le milieu du quatorzième siècle, et qu’avant la fin de ce même siècle, l’artillerie était d’un usage familier dans les batailles et les siéges, par terre et par mer, chez les peuples de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, de la France et de l’Angleterre[92]. Il est assez indifférent de savoir laquelle de ces nations s’en servit la première. Toutes possédèrent bientôt le même avantage ; et le perfectionnement général laissa la balance du pouvoir et de la science militaire dans l’état où elle était auparavant. Cette découverte ne pouvait être longtemps la propriété exclusive des chrétiens ; la perfidie des apostats et la politique imprudente de la rivalité la portèrent bientôt chez les Turcs ; et les sultans eurent assez de bon sens pour adopter, assez de richesses pour s’approprier les talens des ingénieurs chrétiens. On peut accuser les Génois, qui transportèrent Amurath en Europe, de le lui avoir enseigné ; et il est probable qu’ils fondirent et dirigèrent les canons dont il se servit au siége de Constantinople[93]. Ils échouèrent dans la première entreprise ; mais dans le cours général des guerres de ce siècle, ils eurent nécessairement l’avantage, étant presque toujours les assaillans. Lorsque la première ardeur de l’attaque et de la défense se ralentit, on pointa cette foudroyante artillerie contre des tours et des murs qui n’avaient été destinés à résister qu’aux efforts moins puissans des machines de guerre inventées par les anciens. Les Vénitiens communiquèrent, sans qu’on puisse leur en faire un reproche, l’usage de la poudre aux sultans de l’Égypte et de la Perse, leurs alliés contre la puissance ottomane. Le secret se répandit bientôt jusqu’aux extrémités de l’Asie, et l’avantage des Européens se trouva borné à des victoires faciles sur les sauvages du Nouveau-Monde. En comparant les rapides progrès de cette invention funeste aux pas lents et pénibles des sciences, de la raison et des arts pacifiques, un philosophe ne pourra s’empêcher de rire ou de pleurer sur la folie du genre humain.


Notes du chapitre LXV
  1. On communiqua ces journaux à Sherefeddin ou Cherefeddin-Ali, et il composa en langue persane l’histoire de Timour-Bec, traduite en français par M. Petis de La Croix. Paris, 1722, en quatre volumes in-12. Je l’ai pris pour mon guide, et je l’ai suivi fidèlement. Sa Géographie et sa Chronologie sont de la plus grande exactitude, et on peut lui donner confiance pour les faits publics, quoiqu’il loue en esclave la fortune et les vertus de son héros. On peut voir dans les institutions de Timour le soin qu’il prenait pour se procurer des renseignemens dans son propre pays et chez l’étranger (Hist. de Timour, p. 215-217, 349, 351.)
  2. Ces Commentaires sont encore inconnus en Europe ; mais M. White nous fait espérer qu’ils pourront être rapportés par son ami le major Davy, qui a lu en Asie « ce récit fidèle et détaillé d’une époque intéressante et féconde en événemens ».
  3. J’ignore si l’Institution originale, écrite en langue turque ou mongoule, existe encore. Le major Davy, aide de M. White, professeur de langue arabe, a publié à Oxford en 1783, in-4o, la traduction persane, et ils y ont joint une traduction anglaise avec un index très-précieux. Cet ouvrage a été traduit depuis du persan en français (Paris, 1787) par M. Langlès, très-versé dans les antiquités de l’Orient, qui y a ajouté une Vie de Timour et des Notes très-curieuses.
  4. Shaw Allum, le présent Mogol, lit, estime, mais ne peut imiter les Institutions de son illustre ancêtre : le traducteur anglais croit leur authenticité justifiée par les preuves insérées dans l’ouvrage ; mais si l’on concevait quelques soupçons de fraude ou fiction, la lettre du major Davy ne serait pas susceptible de les détruire. Les Orientaux n’ont jamais cultivé l’art de la critique. La protection d’un prince, moins honorable peut-être, n’est pas moins lucrative que celle d’un libraire, et on ne doit pas regarder comme incroyable qu’un Persan, le véritable auteur, pût renoncer a l’honneur que pourrait lui rapporter son ouvrage, pour en augmenter la valeur et le prix.
  5. On trouve l’original de ce conte dans l’ouvrage suivant, fort estimé pour la pompeuse élégance du style : Ahmedis Arabsiadæ (Ahmed-Ebn-Arabshah) vitæ et rerum gestarum Timuii, arabice et latine. Edidit Samuel Henricus Manger. Franequeræ, 1767, 2 tom. in-4o. On reconnaît dans cet auteur syrien un ennemi toujours malveillant et souvent ignorant ; les titres mêmes de ses chapitres sont injurieux, comme ceux-ci : Comment le méchant, comment l’impie, comment la vipère, etc. Le copieux article de Timour inséré dans la Bibliothéque orientale présente un mélange d’opinions, parce que d’Herbelot a tiré indifféremment ses matériaux (p. 877-888) de Khondemir, d’Eb-Schounah et du Lebtarikh.
  6. Demir ou Timour, signifie en langue turque fer ; et Beg est la dénomination d’un grand seigneur ou d’un prince. Le changement d’une lettre ou d’un accent produit le mot lenc ou boiteux, et les Européens ont confondu par corruption les deux mots dans le nom de Tamerlan.
  7. Après avoir raconté quelques fables ridicules, Arabshah est forcé de reconnaître Timour Lenc pour un descendant de Gengis per mulieres, et il ajoute avec humeur laqueos Satanæ (part. I, c. 1, p. 25). Le témoignage d’Abulghazi-kan (part. II, c. 5 ; part. V, c. 4) est clair, irrécusable et décisif.
  8. Selon une généalogie, le quatrième ancêtre de Gengis et le neuvième de Timour, étaient deux frères ; ils convinrent que la postérité de l’aîné succéderait à la dignité de kan, et que les descendans du plus jeune exerceraient l’office de ministre et de général. Cette tradition servit du moins à justifier les premières entreprises de l’ambitieux Timour (Institutions, p. 24, 25, d’après les fragmens manuscrits de l’Histoire de Timour.)
  9. Voyez la Préface de Sherefeddin et la Géographie d’Abulféda (Chorasmiæ, etc., Descriptio, p. 60, 61) dans le second volume des Petits Géographes grecs d’Hudson.
  10. Voy. sur sa naissance et sur l’opinion à cet égard des astrologues de son petit-fils Ulugh-Beg, le docteur Hyde (Synt. Dissert., t. II, p. 466). Il naquit dans l’année de grâce 1336, avril 9, 11 deg. 57 min., P. M. lat. 36. Je ne sais pas s’ils ont bien constaté la grande conjonction des planètes, d’où il a tiré comme d’autres conquérans le surnom de Saheb-Keran, ou Maître des conjonctions (Bibl. orient., p. 878).
  11. Les Institutions de Timour donnent très-improprement aux sujets du kan de Kahsgar le nom d’Ouzbegs ou Uzbeks ; ce nom appartenait à une autre race de Tartares qui habitait un pays différent (Abulghazi, part. V, c. 5, part. VII, c. 5). Si j’étais bien sûr que ce nom se trouvât dans l’original turc, je n’hésiterais pas à prononcer que les Institutions furent composées un siècle après la mort de Timour, depuis l’établissement des Uzbeks dans la Transoxiane.
  12. Le premier livre de Sherefeddin est consacré à la vie privée de son héros, et Timour lui-même ou son secrétaire, s’étend avec complaisance (Instit., p. 3-77) sur les treize projets et entreprises qui font le plus d’honneur à son mérite personnel, qu’on aperçoit encore à travers le récit malveillant d’Arabshah (part. I, c. 1-12),
  13. Le second et le troisième livres de Sherefeddin traitent des conquêtes de la Perse, de la Tartarie et de l’Inde, Ainsi qu’Arabshah (c. 13-55), voyez aussi les précieux Index des Institutions.
  14. Abulghazi-kan cite la vénération des Tartares pour le nombre mystérieux de neuf, et divise par ce motif son histoire généalogique en neuf parties.
  15. Arabshah (part. I, c. 28, p. 183) raconte que le lâche Timour s’enfuit dans sa tente, et évita la poursuite de Shah-Mansour en se cachant sous les robes de ses femmes ; peut-être Sherefeddin a-t-il exagéré sa valeur (l. III, c. 25).
  16. L’histoire d’Ormuz ressemble à celle de Tyr. La vieille ville, située sur le continent, détruite par les Tartares, fut reconstruite dans une île stérile et manquant d’eau doute. Les rois d’Ormuz, enrichis par le commerce de l’Inde et la pêche des perles, possédaient de vastes territoires en Perse et en Arabie ; mais ils furent d’abord tributaires des sultans de Kerman, et furent délivrés, A. D. 1505, de la tyrannie de leurs visirs par celle des Portugais. Marc-Paul (l. I, c. 15, 16, fol. 7,8) ; Abulféda (Géogr., Tab. XI, p. 261, 262) ; une Chronique originale d’Ormuz, dans l’Hist. de la Perse par Stephen (p. 376-416) ou dans Texeira ; et les Itinéraires insérés dans le premier volume de Ramusio ou Ludovico Barthema (1503, fol. 167), d’André Corsali (1517, fol. 202, 203) et d’Odoardo Barbessa (en 1516, fol. 315-318).
  17. Arabshah avait voyagé dans le Kipzak, et acquis de grandes connaissances de la géographie, des villes et des révolutions de ce pays septentrional (part. I, c. 45-49).
  18. Institut. de Timour, p. 123-125. M. White, l’éditeur, se plaint du récit insuffisant et superficiel de Sherefeddin (l. III, c. 12, 13, 14), qui ignorait les desseins de Timour et le véritable ressort de l’action.
  19. Il est plus aisé de croire aux fourrures de Russie qu’aux lingots ; mais Antioche n’a jamais été fameuse pour les toiles, et cette ville était déjà ruinée. Je soupçonne que ces toiles manufacturées en Europe y avalent été portées par la voie de Novogorod, et probablement par des marchands des villes anséatiques.
  20. M. Lévesque (Hist. de Russie, t. II, p. 247 ; Vie de Timour, p. 64-67, avant la traduction française des Institutions) a corrigé les erreurs de Sherefeddin, et marqué les véritables limites des conquêtes de Timour ou Tamerlan. Ses argumens sont superflus, et les Annales de Russie suffisent pour constater que Moscou, qui avait été prise six ans avant cette époque par Toctamish, échappa aux armes d’un conquérant plus formidable.
  21. Le Voyage de Barbaro à Tana en 1436, après qu’on eut rétabli la ville, cite un consul égyptien du grand Caire (Ramusio, t. II, fol. 92).
  22. On trouve la relation du sac d’Azoph dans Sherefeddin (l. III, c. 55), et plus détaillée encore par l’auteur d’une Chronique italienne (André de Redusiis de Quero, in Chron. Tarvisiano, in Muratori, Scriptor. rerum italic., t. XIX, p. 802-805). Il avait conversé avec les Mianis, deux frères Vénitiens, dont un avait été député au camp de Timour, et l’autre avait perdu à Azoph ses trois fils et douze mille ducats.
  23. Sherefeddin dit simplement (l. III, c. 13) qu’on pouvait à peine distinguer un intervalle entre les rayons du soleil levant et ceux du soleil couchant. On peut aisément résoudre ce problème dans la latitude de Moscou au cinquante-sixième degré, à l’aide de l’aurore boréale et d’un long crépuscule : mais un soleil de quarante jours (Khondemir, apud d’Herbelot, p. 880) nous resserrerait rigoureusement dans le cercle polaire.
  24. Pour la guerre de l’Inde, voyez les Institut., (p. 129-139), le quatrième livre de Sherefeddin et l’Histoire de Ferishta dans Dow (vol. II, p. 1-20), qui jette une lumière générale sur les affaires de l’Indoustan.
  25. L’incomparable carte que le major Rennel a donnée de l’Indoustan, a fixé pour la première fois avec vérité et exactitude la position et le cours du Punjab ou des cinq branches orientales de l’Indus. Il explique avec discernement et clarté dans son Mémoire critique, la marche d’Alexandre et celle de Timour.
  26. Les deux grandes rivières, le Gange et le Bourampooter, tirent leur source, dans le Thibet, des flans opposés de la chaîne des mêmes montagnes, à une distance de douze cents milles l’une de l’autre, et après un cours tortueux de deux mille milles, elles se rejoignent près du golfe du Bengale. Tel est cependant le caprice de la renommée, que le Bourampooter est découvert tout récemment, tandis que le Gange est fameux depuis un grand nombre de siècles dans l’histoire ancienne et moderne. Coupèle, où Timour remporta sa dernière victoire, doit être située près de Loldong, à onze cents milles de Calcuta ; les Anglais y campèrent en 1774 (Mémoire de Rennel, p. 7, 59, 90, 91-99).
  27. Voyez les Institutions (p. 141) jusqu’à la fin du premier livre, et Sherefeddin (l. V, c. 1-16) jusqu’à l’arrivée de Timour en Syrie.
  28. Nous avons trois différentes copies de ces lettres menaçantes dans les Institutions (p. 147), dans Sherefeddin (l. v. c. 14), et dans Arabshah (t. II, c. 19, p. 183-201), qui s’accordent plus pour la substance que pour le style. Il y a apparence qu’elles ont été traduites avec plus ou moins de liberté du turc en langue arabe et en langue persane.
  29. L’émir mongoul se donne à lui-même et à ses compatriotes le nom de Turcs, et rabaisse Bajazet et sa nation au nom moins honorable de Turcomans. Cependant, je ne conçois pas comment les Ottomans pouvaient tirer leur origine d’un matelot turcoman. Ces pâtres habitaient bien loin de la mer et de toute affaire maritime.
  30. Selon le Koran (c. 2, p. 27, et les Discours de Sale, p. 134) un musulman qui avait répudié trois fois sa femme (qui avait répété trois fois les termes d’un divorce), ne pouvait la reprendre qu’un autre ne l’eût épousée et répudiée. Cette cérémonie est suffisamment humiliante, sans ajouter que le premier mari devait nécessairement souffrir que le second jouit de sa femme en sa présence (État de l’Empire ottoman, par Rycaut, l. II, c. 21).
  31. Arabshah attribue particulièrement aux Turcs la délicatesse commune aux Orientaux de ne jamais parler publiquement de leurs femmes, et il est assez remarquable que Chalcocondyles ait eu quelque connaissance du préjugé et de l’insulte.
  32. Pour le style des Mongouls, voyez les Institutions (p. 131, 147), et pour les Persans, consultez la Bibliothéque orientale (p. 882). Je ne découvre cependant pas que les Ottomans aient pris le titre de Césars, ou que les Arabes le leur aient donné.
  33. Voyez les règnes de Barkok et de Pharage dans M. de Guignes (t. IV, l. XXII), qui a tiré des textes d’Aboul-Mahasen, d’Ebn-Schounah et d’Aintabi, quelques faits que nous avons ajoutés à nos matériaux.
  34. Relativement à ces transactions récentes et intérieures, on peut se fier au témoignage d’Arabshah, quoiqu’il montre en d’autres occasions beaucoup de partialité (t. I, c. 64-68 ; t. II, c. 1-14). Timour devait paraître odieux à un Syrien ; mais la notoriété des faits l’aurait obligé de respecter son ennemi et la vérité. Ses reproches servent à corriger la dégoûtante flatterie de Sherefeddin (l. V, c. 17-29).
  35. Ces intéressantes conversations semblent avoir été copiées par Arabshah (t. I, c. 68, p. 625-645) du cadi ou historien Ebn-Shounah, un des principaux acteurs ; mais comment pouvait-il exister encore soixante-quinze ans après cette époque ? (d’Herbelot, p. 792.)
  36. Sherefeddin (l. V, c. 29-43) et Arabshah (t. II, c. 15-18) racontent les marches et les conquêtes de Timour entre la guerre de Syrie et celle des Ottomans.
  37. Ce nombre de huit cent mille est tiré d’Arabshah, ou plutôt d’Ebn-Shounah (ex rationario Timuri), qui le rapporte sur le témoignage d’un officier carizmien (t. I, c. 68, p. 617) ; et il est assez remarquable que Phranza, historien grec, n’y ajoute que vingt mille hommes. Le Pogge compte un million ; un autre contemporain latin (Chron. Tarvisianum, ap. Muratori, t. XIX, p. 800) en compte un million cent mille ; et un soldat allemand qui était à la bataille d’Angora, atteste le nombre prodigieux d’un million six cent mille (Leunclavius, ad Chalcocond., l. III, p. 82). Timour, dans ses Institutions, n’a daigné calculer ni ses troupes, ni ses sujets, ni ses revenus.
  38. Le grand Mogol laissait, par vanité et pour l’avantage de ses officiers, des vides immenses dans les cadres de son armée. Le patron de Bernier, Penge-Hazari, était commandant de cinq mille chevaux, qui se réduisaient à cinq cents (Voyages, t. I, p. 288, 289).
  39. Timour lui-même fixe le nombre des Ottomans à quatre cent mille (Institut., p. 153). Phranza les réduit à cent cinquante mille (l. I, C, 29), et le soldat allemand les porte à un million quatre cent mille. Il paraît évident que l’armée des Mongouls était la plus nombreuse.
  40. Il n’est pas inutile de marquer les distances entre Angora et les villes voisines, par les journées des caravanes, chacune de vingt-cinq milles ; d’Angora à Smyrne vingt, à Kiotahia dix, à Bursa dix, à Césarée huit, à Sinope dix, à Nicomédie neuf, à Constantinople douze ou treize. (Voy. les Voyages de Tournefort au Levant, t. II, lettre XXI.)
  41. Voyez les systèmes de tactique dans les Institutions ; les éditeurs anglais (p. 373-407) y ont ajouté des plans très-soignés qui en facilitent l’intelligence.
  42. Le sultan lui-même, dit Timour, doit placer courageusement son pied dans l’étrier de la patience : cette métaphore tartare omise dans la traduction anglaise, a été conservée par le traducteur français des Institutions (p. 156, 157).
  43. Sherefeddin affirme que Timour se servit du feu grégeois (l. V, c. 47) ; mais le silence universel des contemporains réfute l’étrange soupçon de Voltaire, qui suppose que des canons où sont gravés des caractères inconnus, ont été envoyés à Delhi par ce monarque.
  44. Timour a dissimulé cette importante négociation avec les Tartares ; mais elle est évidemment constatée par le témoignage des Annales arabes (t. I, c. 47, p. 391), des Annales turques (Leunclav., p. 321) et des historiens persans (Khondemir, ap. d’Herbelot, p. 882).
  45. Dans la guerre de Roum ou de l’Anatolie, j’ai ajouté quelques faits tirés des Institutions au récit de Sherefeddin (l. V, c. 44-65) et d’Arabshah (t. II, c. 20-35). Pour cette partie seulement de l’histoire de Timour, on peut citer les historiens turcs (Cantemir, p. 53-55 ; Annales de Leunclav., p. 320-322), et les Grecs (Phranza, l. I, c. 29 ; Ducas, c. 15-17 ; Chalcocondyles, l. III).
  46. Le scepticisme de Voltaire, dans son Essai sur l’Histoire générale (c. 88), est disposé ici, comme dans toutes les autres occasions, à rejeter ce conte populaire, et à diminuer de l’excès du vice et de la grandeur de la vertu : son incrédulité est souvent raisonnable.
  47. Voyez l’Histoire de Sherefeddin (l. V, c. 49-52, 53-59, 60). Cet ouvrage fut achevé à Shiraz, dans l’année 1424, et dédié à Ibrahim, fils de Sharokh, fils de Timour, qui régnait sur le Farsistan du vivant de son père.
  48. Après avoir lu Khondemir, Ebn-Shounah, etc., le savant d’Herbelot (Bibl. orient., p. 882) peut affirmer qu’on ne trouve cette fable dans aucune histoire authentique ; mais en niant qu’Arabshah l’ait adoptée d’une manière visible, il fait naître des soupçons sur son exactitude.
  49. « Et fut lui-même (Bajazet) pris et mené en prison, en laquelle mourut de dure mort. » (Mém. de Boucicault, part. I, c. 37.) Ces Mémoires furent composés tandis que le maréchal était encore gouverneur de Gênes, d’où il fut chassé en 1409 par une sédition ou émeute du peuple. (Muratori, Ann. d’Ital., t. XII, p. 463, 474).
  50. Le lecteur trouvera un récit satisfaisant de la Vie et des Œuvres du Pogge, dans le Poggiana, ouvrage intéressant de M. Lenfant, et dans la Bibliotheca latina mediæ et infimæ ætatis de Fabricius (t. V, p. 305-308). Le Pogge naquit en 1380, et mourut en 1459.
  51. Le dialogue De Varietate fortunæ, dont on a publié à Paris, en 1723, une édition complète et élégante, in-4o., fut composé peu de temps avant la mort du pape Martin V (p. 5), et conséquemment vers l’année 1430.
  52. Voyez un éloge brillant et éloquent de Timour, p. 36-39. Ipse enim novi, dit le Pogge, qui fuêre in ejus castris… Regem vivum cepit, caveaque in modum feræ inclusum per omnem Asiam circumtulit egregium admirandumque spectaculum fortunæ.
  53. Chronicon Tarvisianum (in Muratori, Script. rerum ital., t. XIX, p. 800) et les Annales Estenses (t. XVIII, p. 974). Les deux auteurs, André de Redusiis de Quero et Jacques de Delaito, étaient contemporains et tous deux chanceliers, l’un de Trévise et l’autre de Ferrare. Le témoignage du premier est le plus positif.
  54. Voy. Arabshah, t. II, c. 28, 34. Il voyagea in regiones Rumæas, A. H. 839 (A. D. 1435, juillet 27), t. II, c. 2, p. 13.
  55. Busbequius, in legatione turcicâ, epist. I, p. 52. Cette autorité respectable est un peu affaiblie par les mariages subséquens d’Amurath II avec une Servienne, et de Mahomet II avec une princesse d’Asie (Cant., p. 83-93).
  56. Voyez le témoignage de George Phranza (l. I, c. 29) et sa vie dans Hanckius (De scriptor. byzant., part. I, c. 40), Chalcocondyles et Ducas parlent vaguement des chaînes de Bajazet.
  57. Annales Leunclav., p. 321 ; Pococke, Prolegom. ad Abulphar. Dynast. ; Cantemir, p. 55.
  58. Un Sapor, roi de Perse, ayant été fait prisonnier, Maximien ou Galère, César, l’enferma dans une vache artificielle couverte de la peau d’un de ces animaux. Telle est au moins la fable racontée par Eutychès (Annal., t. I, p. 421, vers. Pococke). Le récit de la véritable histoire (voyez le deuxième vol. de cette histoire, p. 161), nous apprendra à apprécier l’érudition orientale de tous les siècles qui précédèrent l’hégire.
  59. Arabshah (t. II, c. 25) décrit en voyageur curieux et instruit les détroits de Gallipoli et de Constantinople. Pour acquérir une juste idée de ces événemens, j’ai comparé les récits et les préjugés des Mongouls, des Turcs, des Grecs et des Arabes. L’ambassadeur d’Espagne parle de l’union des chrétiens avec les Ottomans pour la défense commune (Vie de Timour, p. 96).
  60. Lorsque le titre de César eut été transporté aux sultans de Roum, les princes grecs de Constantinople ( Sherefeddin, l. V, c. 54) furent confondus avec les petits souverains chrétiens de Gallipoli et de Thessalonique, sous le titre de Tekkur, dérivé par corruption de τȢ κυριȢ (Cantemir, p. 51).
  61. Voyez Sherefeddin (l. V, c. 4), qui décrit dans un Itinéraire exact la route de la Chine, qu’Arabshah (t. II, c. 33) n’indique que d’une manière vague et par des phrases de rhéteur.
  62. Synopsis Hist. Sinicæ, p, 74-76. Dans la quatrième partie des Relations de Thévenot, Du Halde (Hist. de la Chine, t. I, p. 507, 508, édit. in-fol.) ; et pour la chronologie des empereurs chinois, de Guignes (Hist. des Huns, t. I, p. 71, 72).
  63. Pour le retour, le triomphe et la mort de Timour, voyez Sherefeddin (l. VI, c. 1-30), et Arabshah (t. II, c. 35-47).
  64. Sherefeddin (l. VI, c. 24) cite les ambassadeurs d’un des plus puissans souverains de l’Europe : nous savons qu’il est question de Henri III, roi de Castille. La relation curieuse de ses deux ambassades existe encore (Mariana, Hist. Hispan., l. XIX, c. 11, p. 329-330 ; Avertissement à l’Histoire de Timour-Bec, p. 28-33). Il paraît aussi qu’il y eut quelque correspondance entre l’empereur mongoul et la cour de Charles VII, roi de France (Hist. de France par Velli et Villaret, t. XII, p. 336).
  65. Voyez la traduction de la relation persane de l’ambassade dans la quatrième partie des Relations de Thévenot. Ils présentèrent à l’empereur de la Chine un vieux cheval que Timour avait monté. Ils partirent de la cour de Hérat en 1419, et y revinrent de Pékin en 1422.
  66. Tiré d’Arabshah, t. II, c. 96. Les couleurs plus brillantes ou plus douces sont extraites de Sherefeddin, de d’Herbelot et des Institutions.
  67. il porta son nouveau jeu ou système de trente-deux pièces et soixante-quatre cases, à cinquante-six pièces et cent dix ou cent trente cases ; mais, excepté à sa cour, l’ancien jeu a paru suffisamment compliqué. L’empereur mongoul était plutôt satisfait que blessé de perdre contre un de ses sujets, et un joueur d’échecs sentira toute la valeur de cet éloge.
  68. Voyez Sherefeddin, l. V, c. 15-25. Arabshah (t. II, c. 96, p. 801-803) accuse d’impiété l’empereur et les Mongouls, qui donnent la préférence au Yacsa ou loi de Gengis (cui Deus maledicat), même sur le Koran. Il refuse de croire que l’usage et l’autorité de ce code païen aient été abolis par Sharokh.
  69. Outre les passages de ce sanglant récit, le lecteur peut se rappeler la note 2, page 260 du sixième vol. de la présente histoire, où j’ai parlé de ce conquérant ; il y trouvera le calcul de près de trois cent mille têtes qui servirent de monument à sa cruauté. Excepté la tragédie de Rowe, du cinq novembre, je ne m’attendais pas à entendre louer l’aimable modération de Timour (Préface de White, p. vij). Cependant ou peut excuser l’enthousiasme généreux de la part du lecteur, et encore plus de l’éditeur des Institutions.
  70. Consultez les derniers chapitres de Sherefeddin, Arabshah et M. de Guignes (Hist. des Huns, t. IV, l. XX ; l’Histoire de Nadir-Shah par Fraser, p. 1-62). L’histoire des descendans de Timour est superficiellement racontée, et les seconde et troisième parties de Sherefeddin manquent.
  71. Shah-Allum, le présent mogol, est le quatorzième descendant de Timour par Miran-Shah, le troisième fils de ce conquérant. Voyez le deuxième volume de l’Histoire de l’Indoustan par Dow.
  72. On trouve la relation des guerres civiles depuis la mort de Bajazet jusqu’à celle de Mustapha dans Démétrius Cantemir (p. 58-82), chez les Turcs ; parmi les Grecs dans Chalcocondyles (l. IV et V), Phranza (l. I, c. 30-32) et Ducas (c. 18-27). Ce dernier est le plus détaillé et le mieux instruit.
  73. Arabshah (t. II, c. 26), dont le témoignage en cette occasion est irrécusable. Sherefeddin atteste aussi l’existence d’Isa, dont les Turcs ne parlent point.
  74. Arabshah, loc. cit. ; Abulféda, Géo. Tab. XVII, p. 302 ; Busbequius, epist. I, p. 96, 97, in Itinere C. P. et Amasiano.
  75. Ducas, Grec contemporain, fait l’éloge des vertus d’Ibrahim (c. 25). Ses descendans sont les seuls nobles en Turquie ; ils se contentent d’administrer les fondations pieuses de leur ancêtre, avec l’exemption de toutes fonctions publiques. Le sultan leur fait chaque année deux visites (Cantemir, p. 76).
  76. Voyez Pachymères (l. V, 29), Nicéphore Grégoras (l. II, c. 1), Sherefeddin (l. V, c. 57) et Ducas (c. 25). Le dernier de ces écrivains, observateur exact et attentif, mérite particulièrement la confiance pour tout ce qui concerne l’Ionie et les îles. Parmi les nations qui habitaient la nouvelle Phocée, il nomme les Anglais (Ιγγληνοι) ; cette citation atteste l’ancienneté du commerce de la Méditerranée.
  77. Pour l’esprit de navigation et de liberté de l’ancienne Phocée ou plutôt des Phocéens, consultez le premier livre d’Hérodote et l’Index géographique de son dernier et savant traducteur français M. Larcher (t. VII, p. 299).
  78. Pline (Hist. natur., XXXV, 52.) ne comprend point Phocée parmi les pays qui produisent l’alun. Il nomme d’abord l’Égypte, en second lieu l’île de Melos, dont les mines d’alun ont été décrites par Tournefort (t. I, lett. IV), également recommandable comme voyageur et comme naturaliste. Après avoir perdu Phocée, les Génois découvrirent, en 1459, ce précieux minéral dans l’île d’Ischia (Ismaël Bouillaud, ad Ducam, c. 25).
  79. De tous les écrivains qui ont vanté la générosité fabuleuse de Timour, celui qui a le plus abusé de cette supposition est sans contredit l’ingénieux sir William Temple, admirateur de toute vertu étrangère. Après la conquête de la Russie, etc., et le passage du Danube, son héros tartare délivre, visite, admire et refuse la capitale de Constantin ; son pinceau séduisant s’écarte à chaque ligne de la vérité de l’histoire, mais ses fictions ingénieuses sont encore plus pardonnables que les erreurs grossières de Cantemir. Voy. ses Œuvres, vol. III, p. 349, 350, éd. in-8o.
  80. Pour les règnes de Manuel et de Jean, de Mahomet Ier et d’Amurath II, voyez l’Hist. ottom. de Cantemir (p. 70-95) et les trois écrivains grecs Chalcocondyles, Phranza et Ducas, toujours supérieur à ses rivaux.
  81. L’aspre des Turcs (du mot grec ασϖρος) est ou était une pièce blanche ou d’argent, dont le prix est fort baissé aujourd’hui, mais qui valait alors au moins la cinquante-quatrième partie d’un ducat ou sequin de Venise, et les trois cent mille aspres, soit qu’on les regarde comme une pension ou comme un tribut, équivalent à peu près à deux mille cinq cents livres sterling (Leunclavius, Pandect. turc., p. 406-408).
  82. Pour le siége de Constantinople en 1422, voyez la Relation détaillée et contemporaine de Jean Cananus, publiée par Léon Allatius à la fin de son édition d’Acropolita (p. 188-199).
  83. Cantemir, p. 80. Cananus, qui désigne Séid Bechar sans le nommer, suppose que l’ami de Mahomet se donnait dans ses amours la liberté d’un prophète, et qu’on promit au saint et à ses disciples les plus jolies religieuses de Constantinople.
  84. Pour attester cette miraculeuse apparition, Cananus en appelle au témoignage du saint musulman ; mais qui nous rendra témoignage pour Séid Béchar ?
  85. Voy. Rycault (l. I, c. 13). Les sultans turcs prennent le titre de kans. Cependant Abulghazi ne semble pas reconnaître les Ottomans pour ses cousins.
  86. Le troisième grand visir du nom de Kiuperli, qui fut tué à la bataille de Salankanen en 1691 (Cantemir, p. 382), osa dire que tous les successeurs de Soliman avaient été des imbécilles ou des tyrans, et qu’il était temps d’en éteindre la race (Marsigli, Stato militare, etc. p. 28). Cet hérétique en politique était un zélé républicain, qui justifiait la révolution d’Angleterre contre l’ambassadeur de France (Mignot, Hist. des Ottomans, t. III, p. 434) ; il ose ridiculiser la singulière exception qui rend les places et les dignités héréditaires dans les familles.
  87. Chalcocondyles (l. V) et Ducas (c. 23) nous donnent une esquisse grossière de la politique ottomane, et nous font connaître la métamorphose des enfans chrétiens en soldais turcs.
  88. Cette esquisse de la discipline et de l’éducation turque est principalement tirée de l’État de l’Empire ottoman par Rycault, du Stato militare del Imperia ottomanno du comte Marsigli (à La Haye, 1732, in-fol.), et d’une Description du Sérail, approuvée par M. Greaves lui-même, voyageur attentif, et publiée dans le second volume de ses Œuvres.
  89. D’après la liste de cent quinze visirs jusqu’au siége de Vienne (Marsigli, p. 13), leur place peut être regardée comme un marché pour trois ans et demi.
  90. Voyez les Lettres judicieuses et amusantes de Busbecq.
  91. Le premier et le second volume des Essais chimiques du docteur Watson contiennent deux discours précieux sur la découverte et la composition de la poudre à canon.
  92. On ne peut se fier sur cet objet aux autorités modernes. Ducange a recueilli les passages originaux (Gloss. lat., t. I, p. 675, Bombarda). Mais dans le jour douteux qui nous parvient de ces premiers écrivains, ce qu’on voit du nom, du bruit, du feu et de l’effet par lesquels ils semblent indiquer notre artillerie, peut très-bien s’adapter aux machines des anciens et au feu grégeois. Quant au canon dont les Anglais firent, dit-on, usage à la bataille de Créci, on doit balancer l’autorité de Jean Villani (Chron., l. XII, c. 65) par le silence de Froissard. Cependant Muratori (Antiq. Italiæ medii ævi, t. II, Dissert. 26, p. 514, 515) a produit un passage décisif de Pétrarque (De remediis utriusque Fortunæ dialog.), qui avant l’année 1344 a maudit ce tonnerre artificiel, nuper rara, nunc communis.
  93. Le canon des Turcs que Ducas fait paraître (c. 30) pour la première fois devant Belgrade (A. D. 1436), servit, selon Chalcocondyles (l. V, p. 123), dès l’année 1422, au siége de Constantinople.