Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 4/XX

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CHAPITRE XX.
Les motifs, les progrès et les effets de la conversion de Constantin. Établissement légal et constitution de l’Église chrétienne ou catholique.

Date de la conversion de Constantin.

L’ÉTABLISSEMENT public de la foi chrétienne peut être regardé comme une de ces importantes révolutions intérieures qui excitent la curiosité la plus vive, et qui offrent la plus utile instruction. L’état de l’Europe ne se ressent plus de l’influence des victoires et de la politique de Constantin, mais une portion considérable du globe conserve les impressions qu’elle a reçues par la conversion de cet empereur ; et les institutions ecclésiastiques de son règne sont encore liées, par une chaîne indissoluble, avec les opinions, les passions et les intérêts de la génération présente.

En réfléchissant sur un sujet que l’on peut discuter avec impartialité, mais qu’on ne peut examiner avec indifférence, il s’élève d’abord une difficulté d’une espèce singulière, celle de fixer l’époque réelle et précise de la conversion de Constantin. L’éloquent Lactance, au milieu de la cour impériale[1], paraît impatient d’annoncer au monde le glorieux exemple du souverain des Gaules, qui, dès les premiers jours de son règne, reconnut et adora la majesté du vrai et seul Dieu de l’univers[2]. Le savant Eusèbe attribue la foi de Constantin au signe miraculeux qu’il aperçut dans le ciel lorsqu’il préparait son expédition d’Italie[3]. L’historien Zosime assure malicieusement que l’empereur avait trempé ses mains dans le sang de son fils aîné, avant de renoncer publiquement aux dieux de Rome et de ses ancêtres[4]. Constantin a donné lieu lui-même, par sa conduite, aux doutes que font naître ces différentes autorités. Selon la rigueur du langage ecclésiastique, le premier des empereurs chrétiens ne mérita ce nom qu’au moment de sa mort, puisque ce fut dans sa dernière maladie que, comme cathécumène, il reçut l’imposition des mains[5], et qu’on l’admit ensuite au nombre des fidèles par la cérémonie initiatoire du baptême[6]. Le christianisme de Constantin doit être pris dans un sens plus vague et moins rigoureux ; et l’on a besoin de la plus sévère attention pour suivre le fil des gradations lentes et presque imperceptibles qui ont conduit le monarque à se déclarer le protecteur, et enfin le prosélyte de l’Église. Il lui fallut du temps pour renoncer aux habitudes et aux préjugés de son éducation, pour reconnaître la divine toute-puissance du Christ, et pour comprendre que la vérité de sa révélation était incompatible avec le culte des dieux. La peine qu’il eut sans doute à vaincre ses propres sentimens, lui apprit à préparer avec circonspection l’important changement du culte national, et il découvrit insensiblement ses nouvelles opinions à mesure qu’il vit plus de jour à leur donner de l’influence et de l’autorité. Pendant tout le cours de son règne la foi chrétienne se répandit par une progression douce quoique accélérée ; mais elle fut quelquefois passagèrement arrêtée dans sa marche, et quelquefois détournée de sa tendance générale, par des circonstances politiques, par la prudence, et peut-être par le caprice du souverain. Il permettait à ses différens ministres d’annoncer ses ordres dans le style qui convenait le mieux à leurs principes[7] ; et il balançait avec art les craintes et les espérances de ses sujets, en publiant dans la même année deux édits, dont l’un recommandait d’observer solennellement le dimanche[8], tandis que l’autre ordonnait de consulter régulièrement les aruspices[9]. Incertains dans l’attente de cette importante révolution, les chrétiens et les païens examinaient la conduite de Constantin avec une égale anxiété, mais avec des dispositions bien différentes ; les uns, par zèle et par vanité, exagéraient les marques qu’ils recevaient de sa faveur et les témoignages de sa foi ; les autres au contraire, jusqu’au moment où leurs craintes se changèrent en désespoir et en ressentiment, tâchèrent de cacher au public, et de se dissimuler à eux-mêmes que les dieux de Rome ne pouvaient plus compter le chef de l’empire au nombre de leurs adorateurs. Conduits par des passions et des préjugés de la même nature, les écrivains du temps, suivant le parti qu’ils suivaient, ont fixé la profession de foi de Constantin à la plus brillante ou à la plus honteuse époque de son règne.

Superstition païenne de Constantin.

Quelques indices que les discours ou les actions de Constantin aient pu donner de sa piété chrétienne, il n’en persévéra pas moins jusqu’à l’âge d’environ quarante ans, dans la pratique de l’ancienne religion[10] ; et la conduite qui, dans la cour de Nicomédie, avait pu être motivée par ses craintes, devait être regardée dans le souverain des Gaules comme l’effet de son penchant ou de sa politique. Il rétablit les temples des dieux, et les enrichit de ses libéralités. Les médailles frappées dans les monnaies impériales étaient toujours empreintes des figures et des attributs de Jupiter et d’Apollon, d’Hercule et de Mars ; et sa piété filiale augmenta le conseil de l’Olympe par l’apothéose solennelle de son père Constance[11]. Mais Constantin avait une dévotion particulière pour le génie du Soleil, l’Apollon de la Mythologie grecque et romaine. Il aimait à se voir représenter avec les symboles du dieu de la lumière et de la poésie. Les flèches redoutables de cette divinité, le feu de ses regards, sa couronne de lauriers, sa beauté immortelle, et la noble élégance de ses attributs, semblaient la désigner pour le protecteur d’un jeune héros. Les autels d’Apollon furent souvent couverts des offrandes votives de Constantin. La multitude crédule se laissait persuader que l’empereur avait eu l’honneur de contempler la majesté visible de ce dieu tutélaire, et que, soit éveillé, soit dans les visions d’un songe, il en avait reçu l’heureux présage d’un règne long et victorieux. On adorait universellement le Soleil comme le guide et le protecteur invincible de Constantin ; et les païens pouvaient raisonnablement croire que le dieu outragé poursuivrait de son implacable vengeance l’ingratitude et l’impiété de son favori[12].

Constantin protège les chrétiens de la Gaule. A. D. 306-312.

Tant que Constantin n’eut dans les Gaules qu’un pouvoir limité, ses sujets chrétiens furent protégés par l’autorité, et peut-être par les lois d’un prince qui laissait sagement aux dieux le soin de venger leur injure. Si nous pouvons en croire Constantin lui-même, il avait été témoin, avec indignation, des horribles cruautés exercées par les soldats romains sur des citoyens dont la religion faisait tout le crime[13]. Dans l’Orient et dans l’Occident, il avait été à même de connaître les différens effets de l’indulgence et de la sévérité. L’exemple de Galère, son implacable ennemi, lui rendait la dernière plus odieuse, et il était invité à la première par l’autorité de son père, qui, au moment de sa mort, lui en avait recommandé l’imitation. Le fils de Constance suspendit immédiatement ou annula les édits de persécution ; tous ceux qui s’étaient déjà déclarés membres de l’Église obtinrent le libre exercice de leurs cérémonies religieuses ; et ils eurent bientôt lieu de compter également sur la faveur et sur la justice de leur souverain, qui commençait à sentir secrètement un respect sincère pour le nom de Christ et pour le dieu des chrétiens[14].

Édit de Milan. A. D. 313. Mars.

Environ cinq mois après la conquête de l’Italie, l’empereur fit de ses sentimens une déclaration solennelle et authentique par le fameux édit de Milan, qui rendit la paix à l’Église catholique. Dans l’entrevue des deux princes de l’Occident, Constantin, par l’ascendant de sa puissance et de son génie, obtint l’approbation de Licinius ; leurs noms et leur autorité réunis désarmèrent la fureur de Maximin ; et après la mort du tyran de l’Orient, l’édit de Milan fut reconnu pour une loi fondamentale dans tout le monde romain[15]. La sagesse des deux empereurs pourvut à la restitution des droits civils et religieux, dont on avait si injustement privé les chrétiens. On ordonna que sans discussion, sans délais et sans frais, ils seraient remis en pleine possession de leurs églises et des terres qui leur avaient été confisquées. Cette injonction rigoureuse fut adoucie par la promesse d’indemniser, du trésor impérial, ceux d’entre les acquéreurs qui auraient payé ces objets à leur valeur réelle. Les sages règlemens relatifs à la future tranquillité des fidèles, sont fondés sur les grands principes d’une tolérance égale pour tous ; et cette égalité devait être regardée, par une secte nouvelle, comme une distinction avantageuse et honorable. Les deux empereurs déclarent à l’univers, qu’ils accordent aux chrétiens et à tous autres la liberté de suivre et de professer la religion qu’ils préfèrent, que leur cœur leur dicte, ou qu’ils trouvent plus conforme à leur inclination. Ils expliquent soigneusement tous les mots susceptibles d’ambiguité, rejètent toute exception, et ordonnent aux gouverneurs des provinces de se conformer strictement au sens clair et simple de l’édit, par lequel ils prétendent établir et assurer, sans aucune restriction, les droits de la liberté religieuse. Ils daignent s’expliquer sur les deux puissans motifs de cette tolérance universelle, le désir bienfaisant de rendre le peuple heureux et tranquille, et le pieux espoir d’apaiser par cette conduite, et de rendre propice la divinité qui siége dans le ciel. Les empereurs déclarent avec reconnaissance, qu’ils ont déjà reçu des preuves signalées de la faveur divine, et espèrent que la même Providence continuera d’assurer, par sa protection, la prospérité du prince et des sujets de l’empire. Ces expressions vagues de piété donnent lieu à trois suppositions, qui, bien que d’une nature différente, ne sont pas incompatibles. L’esprit de Constantin flottait peut-être encore entre la religion païenne et celle des chrétiens. En suivant les complaisantes opinions du polythéisme, il pouvait reconnaître le dieu des chrétiens pour l’une des nombreuses divinités qui composaient la hiérarchie céleste, ou peut-être adoptait-il cette idée philosophique et séduisante que, malgré la différence des noms, des rites et des cérémonies, tous les hommes adressent également leur hommage au Père et au Créateur unique de l’univers[16].

Mais les résolutions des princes sont plus ordinairement dirigées par des avantages temporels, que par des considérations abstraites sur des vérités spéculatives ; et l’on peut raisonnablement croire que l’estime de Constantin pour le caractère moral des chrétiens, et la persuasion où il était que la propagation de l’Évangile amènerait l’exercice de toutes les vertus, servirent beaucoup à augmenter la faveur qu’il accordait à ses prosélytes. Quelque liberté qu’un monarque absolu puisse se permettre dans sa conduite, quelque indulgence qu’il veuille conserver pour ses propres passions, il est évidemment de son intérêt d’inspirer à tous ses sujets une respectueuse obéissance pour les lois naturelles et pour les engagemens civils de la société. Mais l’influence des meilleures lois est faible et précaire ; elles inspirent rarement la vertu, elles n’arrêtent pas toujours le vice. Leur autorité ne s’étend pas à prohiber tout ce qu’elles condamnent, et elles ne peuvent pas toujours punir les actions qu’elles ont prohibées. Les législateurs de l’antiquité avaient appelé à leur secours la puissance de l’éducation et de l’opinion ; mais tous les principes qui avaient jadis maintenu la grandeur et la pureté de Sparte et de Rome, s’étaient anéantis depuis long-temps dans la décadence d’un empire despotique. La philosophie exerçait encore son doux empire sur les esprits ; mais la cause de la vertu tirait un faible secours de la superstition des païens. Dans ces circonstances décourageantes, un sage magistrat pouvait voir avec plaisir le progrès d’une religion qui répandait parmi les peuples une morale pure, bienfaisante, applicable à tous les devoirs et à toutes les conditions de la vie, prescrite comme la volonté suprême de la divinité, et soutenue par l’attente des récompenses ou des châtimens éternels. L’histoire des Grecs et des Romains ne pouvait apprendre à l’univers à quel point la révélation divine influerait sur la réforme des mœurs nationales ; et Constantin pouvait prêter quelque attention et quelque confiance aux assurances flatteuses et raisonnables de Lactance. Cet éloquent apologiste paraissait convaincu, et osait presque promettre que l’établissement de la foi chrétienne ramènerait l’innocence et la félicité du premier âge ; que le culte du vrai Dieu anéantirait les guerres et les dissensions parmi les hommes, qui se regarderaient tous comme les enfans d’un même père ; que tout désir impur, toute passion haineuse ou personnelle, seraient contenus par la connaissance de l’Évangile ; et que les magistrats n’auraient plus besoin du glaive de la justice chez un peuple dont la sincérité, l’équité, la piété, la modération, la concorde et une bienveillance universelle, dirigeraient tous les sentimens[17].

Théorie et pratique d’obéissance passive.

L’obéissance passive, qui plie sans résistance sous le joug de l’autorité et même de l’oppression, parut sans doute à un monarque absolu la plus utile et la plus estimable des vertus évangéliques[18]. Les premiers chrétiens ne croyaient pas que l’institution primitive du gouvernement civil eût été fondée sur le consentement des peuples ; ils attribuaient son origine aux décrets de la Providence. Quoique l’empereur régnant eût usurpé le sceptre par le meurtre et par la perfidie, il prit immédiatement le titre sacré de lieutenant de la Divinité. Il ne devait compte qu’à elle de l’abus de sa puissance, et ses sujets se trouvaient indissolublement liés, par leur serment de fidélité, à un tyran qui avait violé les lois sociales et celles de la nature. Les humbles chrétiens étaient envoyés dans ce monde comme des brebis au milieu des loups ; et puisqu’il leur était défendu d’employer la violence, même pour la défense de leur religion, il leur était encore moins permis de répandre le sang humain pour la conservation de vains priviléges, ou pour les misérables intérêts d’une vie transitoire. Fidèles à la doctrine de l’apôtre qui prêchait, pendant le règne de Néron, une soumission aveugle, les chrétiens des trois premiers siècles ne souillèrent la pureté de leur conscience, ni par des révoltes, ni par des conspirations, et ils souffrirent les plus cruelles persécutions sans essayer de s’en défendre en prenant les armes contre leurs tyrans, ou de l’éviter en fuyant dans quelque coin reculé du globe[19]. On a fait une comparaison odieuse de la conduite opposée à celle des premiers chrétiens, qu’ont tenue les protestans[20] de la France, de l’Allemagne et de l’Angleterre, quand ils ont défendu avec intrépidité leur liberté civile et religieuse. Peut-être, au lieu de reproches, devrait-on quelques louanges à la supériorité d’esprit et de courage de nos ancêtres, pour avoir senti les premiers que la religion ne peut pas anéantir les droits inaliénables de la nature humaine[21]. Peut-être faudrait-il attribuer la patience de la primitive Église autant à sa faiblesse qu’à sa vertu. Une secte composée de plébéiens timides, sans chefs, sans armes, et sans places fortes, aurait été inévitablement détruite, s’ils avaient hasardé une imprudente et inutile résistance contre le maître des légions romaines ; mais les chrétiens, soit qu’ils cherchassent à calmer la colère de Dioclétien ou à obtenir la faveur de Constantin, pouvaient avancer, avec la confiance que donne la vérité, qu’ils regardaient l’obéissance passive comme un devoir, et que pendant trois siècles leur conduite avait été conforme à leurs principes. Ils pouvaient ajouter que le trône des Césars deviendrait inébranlable, si tous leurs sujets, en recevant la foi chrétienne, apprenaient à souffrir ainsi qu’à obéir.

Droit divin de Constantin.

Dans l’ordre habituel de la Providence, les princes et les tyrans sont considérés comme les ministres du ciel, chargés par lui de conduire ou de châtier les nations ; mais l’histoire sacrée prouve, par un grand nombre d’exemples fameux, que la Divinité a souvent interposé son autorité d’une manière plus immédiate en faveur de son peuple chéri. Elle a remis le sceptre et l’épée dans les mains de Moïse, de Josué, de Gédéon, de David et des Machabées ; les vertus de ces héros furent ou le motif ou l’effet de la faveur divine. Leurs victoires avaient pour objet d’accomplir la délivrance ou le triomphe de l’Église. Si les juges d’Israël étaient des magistrats passagers, les rois de Juda tiraient de l’onction royale de leur grand aïeul un droit héréditaire et indélébile, qui ne pouvait être effacé ni par leurs propres vices ni par le caprice de leurs sujets. Cette même Providence extraordinaire, qui n’était plus circonscrite dans les limites étroites de la Judée pouvait choisir Constantin et sa famille pour les protecteurs du monde chrétien, et le dévot Lactance annonce d’un ton prophétique la gloire future, la longueur et l’universalité de son règne[22]. Galère et Maximin, Licinius et Maxence, partagèrent avec le favori du ciel les provinces de l’empire ; la mort tragique de Galère et de Maximin satisfit bientôt le ressentiment des chrétiens, et remplit leurs plus confiantes espérances. Les succès de Constantin contre Licinius et Maxence le débarrassèrent de deux puissans compétiteurs qui retardaient le triomphe du second David ; et sa cause semblait avoir droit aux secours particuliers de la Providence. Les vices du tyran des Romains dégradaient la pourpre et la nature humaine ; quoique les chrétiens semblassent obtenir momentanément sa faveur, ils n’en étaient pas moins exposés, comme le reste de ses sujets, aux effets de son extravagante et capricieuse cruauté. La conduite de Licinius découvrit promptement la répugnance avec laquelle il avait adopté les sages et pacifiques dispositions de l’édit de Milan. Il défendit dans ses états la convocation des synodes provinciaux ; il renvoya ignominieusement tous ceux de ses officiers qui professaient la foi chrétienne ; et quoiqu’il évitât le crime ou plutôt le danger d’une persécution générale, ses vexations partielles n’en étaient pas moins une odieuse infraction d’un engagement solennel et volontaire[23]. Tandis que l’Orient, selon l’énergique expression d’Eusèbe, était enveloppé dans les ombres de l’obscurité infernale, les rayons favorables d’une lumière céleste éclairaient et échauffaient les heureuses contrées de l’Occident. La piété de Constantin était regardée comme une preuve incontestable de la justice de sa cause, et l’usage qu’il fit de la victoire démontra facilement aux chrétiens que leur héros était conduit et protégé par le Dieu des armées. La conquête de l’Italie amena un édit général de tolérance ; et dès que la défaite de Licinius eut donné à Constantin la souveraineté entière de l’empire, il exhorta tous ses sujets, par des lettres circulaires, à imiter sans délai l’exemple de leur souverain, et à recevoir les divines vérités de la foi chrétienne[24].

Fidélité et zèle du parti chrétien.

La persuasion où étaient les chrétiens que la gloire de Constantin servait d’instrument aux décrets de la Providence, imprimait dans leur imagination deux idées qui, par des moyens très-différens, servaient également à faire réussir la prophétie. Leur fidélité active et pleine de zèle épuisait en sa faveur toutes les ressources de l’industrie humaine ; et ils étaient intimement convaincus que le ciel seconderait leurs constans efforts par un secours miraculeux. Les ennemis de Constantin ont attribué à des motifs intéressés l’alliance qu’il forma insensiblement avec l’Église catholique, et qui semble avoir contribué aux succès de son ambition. Au commencement du quatrième siècle, les chrétiens composaient encore un bien petit nombre relativement à la population de l’empire ; mais parmi des peuples dégénérés, qui regardaient la chute ou l’élévation d’un nouveau maître avec une indifférence d’esclaves, le courage et l’union d’un parti religieux pouvaient contribuer aux succès du chef auquel ses adhérens dévouaient, par principes de conscience, leur fortune et leur vie[25]. Constantin avait appris, par l’exemple de son père, à estimer et à récompenser le mérite des chrétiens ; et dans la distribution des offices publics, il avait l’avantage d’affermir son gouvernement par le choix de ministres et de généraux sur la fidélité desquels il pouvait justement se reposer avec une confiance sans réserve. L’influence de missionnaires si distingués devait multiplier les prosélytes de la nouvelle doctrine à la cour et dans les armées. Les Barbares de la Germanie, qui remplissaient les rangs des légions, acquiesçaient sans résistance et par pure indifférence à la religion de leur commandant ; et on peut raisonnablement supposer que quand elles passèrent les Alpes, un grand nombre de soldats avaient déjà consacré leur épée au service du Christ et de Constantin[26]. L’habitude générale et le zèle de la religion diminuèrent insensiblement l’horreur que les chrétiens avaient si long-temps conservée pour la guerre et pour l’effusion du sang. Dans les conciles qui s’assemblèrent sous la protection bienveillante de Constantin, les évêques ratifièrent, par leur autorité, l’obligation du serment militaire, et infligèrent la peine d’excommunication aux soldats qui quittaient leurs armes durant la paix de l’Église[27]. En même temps que Constantin augmentait dans ses états le nombre et le zèle de ses fidèles partisans, il se procurait une faction puissante dans les provinces qui obéissaient encore à ses rivaux. Une méfiance et un mécontentement secrets se répandaient parmi les sujets chrétiens de Maxence et de Licinius ; le ressentiment que ce dernier ne chercha point à cacher, ne servit qu’à augmenter leur attachement pour son compétiteur. La correspondance régulière qu’entretenaient les évêques des provinces les plus éloignées, leur donnait la facilité de se communiquer leurs désirs et leurs desseins, et de faire passer sans danger des avis utiles ou des contributions pieuses à Constantin, qui avait déclaré publiquement qu’il ne prenait les armes que pour la liberté de l’Église[28].

L’enthousiasme des troupes, que l’empereur partageait peut-être, animait leur courage et satisfaisait leur conscience. Elles marchaient au combat, convaincues que ce Dieu qui avait ouvert un passage aux Israélites à travers les eaux du Jourdain, qui avait fait tomber les murs de Jéricho au son des trompettes de Josué, déploierait sa puissance et sa majesté visible en faveur de Constantin. Tous les témoignages de l’histoire ecclésiastique se rassemblent pour affirmer que ces espérances furent justifiées par le miracle frappant auquel on attribue unanimement la conversion du premier empereur chrétien. La cause réelle ou imaginaire de cet événement demande et mérite toute l’attention de la postérité ; je tâcherai d’apprécier impartialement la vision de Constantin, en considérant l’un après l’autre, l’étendard, le songe et le signe céleste, en séparant l’historique, le naturel et le merveilleux confondus avec tant d’art dans cette histoire extraordinaire, pour en composer le brillant et fragile édifice d’une preuve spécieuse.

Le labarum ou étendard de la croix.

1o. L’instrument d’un supplice que l’on n’infligeait qu’aux esclaves et aux étrangers, était devenu un objet d’horreur pour les citoyens de Rome ; et à l’idée d’une croix était inséparablement liée celle de crime, de souffrance et d’ignominie[29]. La piété de Constantin plutôt que son humanité abolit dans ses états le supplice que le Sauveur du monde avait daigné souffrir[30]. Mais il fallait qu’il fût parvenu à vaincre les préjugés de sa propre éducation et à mépriser ceux de ses sujets, quand il fit élever au milieu de Rome sa statue portant une croix dans la main droite, avec une inscription qui attribuait sa victoire et la délivrance de Rome à la vertu de ce signe salutaire, le véritable symbole de la force et de la valeur[31]. L’empereur sanctifia, par ce même symbole, les armes de ses soldats. La croix brillait sur leur casque. Elle était gravée sur leurs boucliers et tissue dans leurs étendards. Les emblèmes sacrés dont l’empereur se décorait lui-même, n’étaient distingués que par le fini du travail et par la richesse des ornemens[32]. Le principal étendard qui attestait le triomphe de la croix, était connu sous la dénomination de Labarum[33], nom fameux, mais dont le sens est inconnu, et dont on a cherché vainement l’étymologie dans presque toutes les langues du monde. Le labarum est dépeint comme une longue pique croisée par une barre transversale[34]. Sur l’étoffe de soie qui pendait de la traverse, on voyait le portrait de l’empereur et celui de ses fils, travaillés avec soin. La tête de la pique était surmontée d’une couronne d’or qui renfermait le monogramme mystérieux présentant à la fois la figure de la croix et les lettres initiales du nom du Christ[35]. Cinquante gardes d’une valeur et d’une fidélité éprouvées veillaient à la sûreté du labarum ; ce poste de distinction était accompagné d’une paye considérable ; et des événemens heureux servirent à persuader que les gardes du labarum étaient invulnérables dans l’exercice de leurs fonctions. La seconde guerre civile apprit à Licinius à connaître et à craindre l’influence de cet étendard sacré, dont la vue avait animé les soldats de Constantin d’un enthousiasme invincible au moment du danger, et avait porté en même temps le désordre et la terreur dans les rangs des légions opposées[36]. Ceux des empereurs chrétiens qui respectèrent l’exemple de Constantin, déployèrent l’étendard sacré de la croix dans toutes leurs expéditions militaires ; mais quand les successeurs dégénérés de Théodose eurent cessé de paraître en personne à la tête de leurs armées, le labarum fut déposé dans le palais de Constantinople comme une relique vénérable, mais inutile[37]. Les médailles de la famille Flavienne attestent encore les honneurs qu’on lui rendait. Leur pieuse reconnaissance a placé le monogramme du Christ au milieu des enseignes de Rome. Les imposantes expressions de sûreté de la république, gloire de l’armée, restauration du bonheur public, sont appliquées aux trophées religieux comme aux trophées militaires. Il existe encore une médaille de l’empereur Constance, où l’étendard du labarum est accompagné de ces paroles mémorables : PAR CE SIGNE TU VAINCRAS[38].

2o. Dans les dangers et dans les calamités, les chrétiens avaient coutume de fortifier leur corps et leur esprit par le signe de la croix. Cette pratique leur était familière dans les cérémonies de l’Église et dans toutes les occasions particulières de la vie. Ils s’en servaient comme d’un préservatif infaillible pour éloigner toute espèce de maux spirituels ou temporels[39]. L’autorité de l’Église aurait suffi pour justifier la dévotion de Constantin, qui, par des gradations prudentes, reconnut la vérité et adopta les symboles de la foi chrétienne. Mais le témoignage d’un auteur contemporain donne à la piété de cet empereur un motif plus sublime et plus imposant. Dans un traité destiné à défendre la cause de la religion, il affirme, avec la plus parfaite confiance, que dans la nuit qui précéda la dernière bataille contre Maxence, Constantin reçut dans un songe l’ordre de peindre le signe céleste de Dieu, le sacré monogramme du Christ, sur le bouclier de ses soldats, et que sa pieuse obéissance aux commandemens du ciel fut récompensée par la victoire décisive qui couronna sa valeur sur le pont Milvius. Quelques réflexions pourraient faire soupçonner de manque de discernement ou de véracité un rhéteur dont la plume s’était dévouée par zèle ou par intérêt au service de la faction dominante[40]. Il paraît qu’il a publié à Nicomédie son ouvrage sur la mort des persécuteurs de l’Église, environ trois ans après la victoire de Constantin. Mais la distance de plus de mille milles et l’intervalle de trois ans, ont laissé une ample latitude aux inventions d’une foule de déclamateurs, avidement reçues par une crédulité partiale, et approuvées tacitement par l’empereur, qui pouvait écouter sans indignation un conte dont le merveilleux ajoutait à sa gloire et servait ses desseins. Le même auteur a eu soin de se pourvoir d’une vision du même genre en faveur de Licinius, qui dissimulait encore son animosité contre les chrétiens. Un ange lui présenta une formule de prière qui fut répétée par toute l’armée avant d’engager le combat contre Maximin. La fréquente répétition des miracles irrite l’esprit quand elle ne subjugue pas la raison[41] ; mais si l’on considère séparément le songe de Constantin, on peut l’expliquer naturellement par sa politique ou par son enthousiasme. À la veille d’un jour qui devait décider du destin de l’empire, si sa vive inquiétude fut suspendue par quelques instans d’un sommeil agité, il n’est pas étonnant que la forme vénérable du Christ et les symboles connus de sa religion, se soient présentés à l’imagination tourmentée d’un prince qui révérait le nom et implorait peut-être en secret le secours du Dieu des chrétiens. Un politique habile pouvait également se servir d’un stratagème militaire, d’une de ces fraudes pieuses que Philippe et Sertorius avaient employées avec adresse et succès[42]. Toutes les nations de l’antiquité admettaient l’origine surnaturelle des songes, et une grande partie de l’armée gauloise était déjà disposée à placer sa confiance dans le signe salutaire de la religion chrétienne. L’événement pouvait seul contredire la vision secrète de Constantin, et le héros intrépide qui avait passé les Alpes et les Apennins était capable de considérer, avec l’indifférence du désespoir, les suites d’une défaite sous les murs de Rome. La plus vive allégresse s’empara du peuple et du sénat. Ils se félicitaient également d’avoir échappé à un tyran détesté ; mais en avouant que la victoire de Constantin surpassait le pouvoir des mortels, ils n’osèrent pas insinuer que l’empereur en était redevable au secours des dieux. L’arc triomphal qui fut élevé environ trois ans après, annonce en termes obscurs que Constantin avait sauvé et vengé Rome par la grandeur de son propre courage et par une secrète impulsion de la divinité[43]. L’orateur païen, qui avait saisi le premier l’occasion de célébrer les hautes vertus du conquérant, suppose que l’empereur était admis seul à un commerce intime et familier avec l’Être suprême, qui confiait le reste des humains au soin des divinités inférieures. Il donne, par ce moyen, aux sujets, un motif plausible pour se défendre respectueusement d’embrasser la nouvelle religion[44].

Apparition d’une croix dans le ciel.

3o. Le philosophe qui examine avec un doute tranquille les songes et les présages, les miracles et les prodiges de l’histoire profane, et même ceux de l’histoire ecclésiastique, conclura probablement que si la fraude a quelquefois trompé les yeux des spectateurs, le bon sens des lecteurs a été bien plus souvent insulté par les fictions des écrivains qui ont attribué inconsidérément à l’action immédiate de la Divinité tous les événemens ou les accidens qui semblaient s’éloigner du cours ordinaire de la nature. La multitude épouvantée a souvent prêté une forme et une couleur, un mouvement et la voix à des météores singuliers qu’elle voyait traverser les airs[45]. Nazarius et Eusèbe sont les deux plus célèbres orateurs qui, dans leurs panégyriques étudiés, se soient appliqués à relever la gloire de Constantin[46]. Neuf ans après sa victoire, Nazarius a décrit une armée de guerriers célestes qui semblaient tomber des cieux. Il parle de leur beauté, de leur courage, de leur taille gigantesque, du torrent de lumière brillante qui sortait de leurs armures divines, et de l’indulgence qu’ils avaient de se laisser voir aux mortels et de converser avec eux ; enfin il rapporte leur déclaration qu’ils étaient venus des cieux au secours de Constantin. L’orateur païen, en parlant aux Gaulois, les cite eux-mêmes comme témoins de ce prodige, et semble espérer qu’un événement si récent et si public forcera les incrédules à croire aux anciennes apparitions[47]. La fable pieuse d’Eusèbe, mieux inventée et plus éloquemment écrite, parut vingt-six ans après le songe qui peut lui en avoir donné l’idée. Il raconte que Constantin étant en marche à la tête de son armée, vit de ses propres yeux, dans les airs, le signe lumineux de la croix, accompagné de cette légende : Sois vainqueur par ce signe. Cette surprenante apparition étonna toute l’armée et l’empereur lui-même, qui était encore incertain sur le choix d’une religion. Mais la vision de la nuit suivante fit succéder à son étonnement une foi sincère. Le Christ lui apparut, et déployant le même signe céleste qu’il avait vu dans les cieux, il daigna dire à Constantin de représenter la croix sur un étendard, et de marcher avec confiance à la victoire contre Maxence et contre tous ses ennemis[48]. Le savant évêque de Césarée paraît sentir que la tardive découverte de cette anecdote merveilleuse pourrait exciter quelque surprise et quelque méfiance parmi les plus dévots de ses lecteurs. Cependant, au lieu de rassembler et de rapporter les témoignages de tant de personnes encore existantes, et sous les yeux desquelles s’était opéré cet étonnant miracle ; au lieu de fixer les dates précises de temps et de lieu qui peuvent également servir à déconcerter le mensonge et à établir la vérité[49], Eusèbe se contente de rapporter un singulier témoignage, celui de Constantin lui-même qui ne vivait plus alors, et qui, plusieurs années après cet événement, lui avait raconté en conversation cet extraordinaire incident de sa vie, dont il lui avait attesté la vérité par le serment le plus solennel[50]. La prudente reconnaissance du docte évêque ne lui permettait pas de soupçonner la véracité de son victorieux souverain ; mais il donne clairement à entendre que toute autre autorité lui aurait paru insuffisante pour constater un fait aussi miraculeux. Ce motif de confiance devait naturellement disparaître avec la puissance de la famille Flavienne, et ce signe céleste, que les infidèles auraient tourné en dérision[51], fut négligé par les chrétiens du siècle qui suivit la conversion de Constantin[52]. Mais les Églises catholiques de l’Orient et de l’Occident ont adopté un prodige qui favorise ou semble favoriser le culte populaire de la croix. La vision de Constantin conserva une place distinguée dans la légende des superstitions, jusqu’au moment où l’esprit éclairé de la critique osa rabaisser le triomphe et apprécier la véracité du premier empereur chrétien[53].

La conversion de Constantin pouvait être sincère.

Les protestans et les philosophes de ce siècle seront disposés à croire qu’au sujet de sa conversion, Constantin soutint une fourberie préméditée par un parjure solennel. Ils n’hésiteront point à prononcer que ses desseins ambitieux le guidèrent seuls dans le choix d’une religion, et que, selon l’expression d’un poète profane[54], il fit servir les autels de marchepied au trône de l’empire. Ce jugement hardi et absolu ne se trouve cependant pas justifié par la connaissance que nous avons du cœur humain, du caractère de Constantin et de la foi chrétienne. Dans les temps de ferveur religieuse, on a vu communément les plus habiles politiques éprouver une partie de l’enthousiasme qu’ils tâchaient d’inspirer, et les personnages les plus pieux et les plus orthodoxes s’accorder le dangereux privilége de soutenir la cause de la vérité par la ruse et le mensonge. L’intérêt personnel est souvent la règle de notre croyance aussi-bien que celle de nos actions ; et les motifs d’avantages temporels qui déterminaient Constantin dans sa conduite publique, pouvaient disposer insensiblement son esprit à embrasser une religion favorable à sa gloire et à sa fortune. Il aimait à se croire envoyé du ciel pour régner sur la terre ; cette idée flattait sa vanité ; ce droit divin en vertu duquel il s’était prétendu appelé au trône, avait été justifié par la victoire, et ses titres étaient fondés sur la vérité de la révélation chrétienne. On voit souvent des applaudissemens peu mérités faire naître une vertu réelle ; ainsi la piété apparente de Constantin, en supposant qu’elle ne fût d’abord qu’apparente, peut insensiblement, par l’influence des louanges, de l’habitude et de l’exemple, avoir acquis la consistance d’une dévotion fervente et sincère. Les évêques et les prédicateurs de la secte nouvelle, dont les mœurs et le costume semblaient peu propres à l’ornement d’une cour, étaient admis à la table de l’empereur. Ils l’accompagnaient dans ses expéditions ; et les païens attribuaient à la magie l’ascendant que l’un d’entre eux, Égyptien[55] ou Espagnol, acquit sur l’esprit de Constantin[56]. Ce prince vivait dans la familiarité la plus intime avec Lactance, qui avait orné de toute l’éloquence de Cicéron les préceptes de l’Évangile[57], et avec Eusèbe qui a consacré l’érudition et la philosophie des Grecs au service de la religion[58]. Ces habiles maîtres de controverse se trouvaient ainsi à portée d’épier avec patience le moment où l’esprit, favorablement disposé, cède facilement à la persuasion, et d’employer alors les argumens les mieux appropriés à son caractère et les plus proportionnés à son intelligence. Quelque avantageuse qu’ait pu devenir à la foi l’acquisition d’un pareil prosélyte, Constantin se distinguait par la pompe, beaucoup plus que par le discernement et la vertu, des milliers de ses sujets qui avaient embrassé la doctrine chrétienne ; et il n’est point du tout incroyable qu’un soldat ignorant ait adopté une opinion fondée sur les preuves qui, dans un siècle plus éclairé, ont satisfait ou subjugué la raison d’un Grotius, d’un Locke et d’un Pascal. Occupé tout le jour du soin de son empire, Constantin employait ou affectait d’employer une partie de la nuit à lire les saintes Écritures et à composer des discours théologiques, qu’il prononçait ensuite devant des assemblées nombreuses, dont l’approbation et les applaudissemens étaient toujours unanimes. Dans un très-long discours qui existe encore, l’auguste prédicateur s’étend sur les différentes preuves de la sainte religion ; mais il appuie avec une complaisance particulière sur les vers de la Sibylle[59], et sur la quatrième églogue de Virgile[60]. Quarante ans avant la naissance de Jésus-Christ, le chantre de Mantoue, comme s’il eût été inspiré par la muse céleste d’Isaïe, avait célébré, avec toute la pompe de la métaphore orientale, le retour de la Vierge, la chute du serpent, la naissance prochaine d’un enfant divin, né du grand Jupiter, qui effacerait les crimes des mortels, et gouvernerait en paix l’univers avec des vertus égales à celles de son père. Il avait annoncé l’élévation et la manifestation d’une race céleste, nation primitive répandue dans le monde entier, et le rappel de l’innocence et des félicités de l’âge d’or. Le poète ignorait peut-être le sens mystérieux et l’objet de ses sublimes prédictions qu’on a ignoblement appliquées au fils nouvellement né d’un consul ou d’un triumvir[61]. Mais si cette interprétation plus brillante et vraiment spécieuse de la quatrième églogue a contribué à la conversion de Constantin, Virgile mérite d’obtenir un rang distingué parmi les plus habiles missionnaires de l’Évangile[62].

Dévotion et priviléges de Constantin.

On cachait aux étrangers et même aux catéchumènes, les mystères imposans du culte et de la foi des chrétiens, avec un soin affecté qui excitait leur étonnement et leur curiosité[63]. Mais les règles de discipline sévère, introduites par la prudence des évêques, furent relâchées par la même prudence en faveur d’un prosélyte couronné qu’il était si important d’attirer par une indulgente condescendance dans le sein de l’Église ; Constantin jouissait, au moins par une permission tacite, d’un grand nombre des priviléges attachés au christianisme, avant d’avoir contracté aucune des obligations du chrétien. Au lieu de quitter l’Église quand la voix du diacre avertissait la multitude profane qu’elle devait se retirer, il priait avec les fidèles, disputait avec les évêques, prêchait sur les sujets les plus sublimes et les plus abstraits de la théologie, célébrait les cérémonies sacrées de la veille de Pâques, et, ne se contentant pas de participer aux mystères de la foi chrétienne, il se déclarait en quelque façon le prêtre et le pontife de ses autels[64]. L’orgueil de Constantin exigeait sans doute cette distinction extraordinaire, et les services qu’il avait rendus aux chrétiens la méritaient peut-être. Une sévérité mal placée aurait pu dessécher, dans leur première croissance, les fruits de sa conversion ; et si les portes de l’Église eussent été rigoureusement fermées au prince qui avait déserté les autels des dieux, le souverain de l’empire aurait été privé de l’exercice de tous les cultes religieux. Dans son dernier voyage à Rome, il renonça et insulta pieusement aux superstitions de ses ancêtres, en refusant de conduire la procession militaire de l’ordre équestre, et d’offrir des vœux à Jupiter Capitolin[65]. Long-temps avant son baptême et sa mort, il avait annoncé à l’univers que jamais à l’avenir sa personne ni son image ne paraîtraient dans l’enceinte d’un temple de l’idolâtrie. Il fit en même temps distribuer dans toutes les provinces de l’empire des médailles et des peintures où il était représenté dans la posture humble et suppliante de la dévotion chrétienne[66].

Remise de son baptême au moment de sa mort.

On ne peut pas aisément expliquer ou excuser l’orgueil qui fit refuser à Constantin la qualité de catéchumène ; mais on explique aisément le retard de son baptême par les maximes et la pratique ecclésiastique de l’antiquité. Les évêques administraient régulièrement eux-mêmes le sacrement du baptême[67], avec l’assistance de leur clergé, dans la cathédrale de leur diocèse, durant les cinquante jours qui séparent la fête de Pâques de celle de la Pentecôte ; et cette sainte saison faisait entrer un grand nombre d’enfans et de personnes adultes dans le giron de l’Église. La sagesse des parens suspendait souvent le baptême de leurs enfans jusqu’au moment où ils étaient en état d’apprécier les obligations que leur imposait ce sacrement : la sévérité des évêques exigeait un noviciat de deux ou trois ans des nouveaux convertis, et les catéchumènes eux-mêmes, par différens motifs, soit temporels, soit spirituels, s’empressaient rarement d’acquérir la perfection du caractère sacré de chrétien. Le sacrement du baptême assurait l’expiation absolue de tous les péchés ; il réintégrait les âmes dans leur pureté primitive, et leur donnait un droit certain aux promesses d’une éternelle félicité. Parmi les prosélytes de la foi chrétienne, un grand nombre regardait comme très imprudent de précipiter un secours salutaire qu’on ne pouvait recevoir qu’une fois, et de perdre un privilége inestimable qu’il était impossible de recouvrer. Au moyen de ce retard, ils se livraient sans inquiétude aux plaisirs de ce monde et à la voix de leurs passions, en conservant toujours les moyens de se procurer une absolution facile et sûre[68]. La sublime théorie de l’Évangile avait fait moins d’impression sur le cœur de Constantin que sur son esprit ; il poursuivit le grand objet de son ambition à travers les sentiers obscurs et sanglans de la guerre et de la politique, et après ses victoires il abusa sans modération de sa puissance. Loin de faire éclater la supériorité de ses vertus chrétiennes sur l’héroïsme imparfait et la philosophie profane de Trajan et des Antonins, Constantin perdit, dans la maturité de son âge, la réputation qu’il avait acquise dans sa jeunesse. Plus il s’instruisait dans la connaissance des saintes vérités, moins il pratiquait les vertus qu’elles recommandent, et dans la même année on le vit assembler le concile de Nicée, et ordonner le supplice ou plutôt le meurtre de son fils. Cette date seule suffit pour réfuter les malignes et fausses insinuations de Zosime[69] qui affirme qu’après la mort de Crispus les remords de son père acceptèrent des ministres de l’Évangile l’expiation qu’il avait en vain sollicitée des pontifes du paganisme. Lorsque Crispus mourut, l’empereur ne pouvait plus hésiter sur le choix d’une religion ; il ne pouvait plus ignorer l’infaillibilité du remède que possédait l’Église, quoiqu’il ait différé de s’en servir jusqu’au moment où l’approche de la mort le mit à l’abri de la tentation et du danger d’une rechute. Les évêques qu’il rassembla pendant sa dernière maladie, dans son palais de Nicomédie, furent édifiés de la ferveur avec laquelle il demanda et reçut le sacrement du baptême, du serment qu’il fit de se montrer jusqu’à sa mort digne de la qualité d’un disciple du Christ, et de l’humilité pieuse avec laquelle il refusa de reprendre la pourpre et les ornemens royaux, après avoir revêtu la robe blanche d’un néophyte. L’exemple et la réputation de Constantin semblèrent autoriser l’usage de retarder la cérémonie du baptême[70]. Les tyrans qui vinrent après lui s’accoutumèrent à penser que le sang des innocens qu’ils auraient versé durant un long règne, serait lavé en un instant par les saintes eaux de la régénération : ainsi l’abus de la religion sapait dangereusement les fondements de la morale.

Propagation du christianisme.

La reconnaissance de l’Église a excusé les faiblesses et préconise les vertus de son généreux protecteur, qui a placé la foi chrétienne sur le trône du monde romain ; et les Grecs qui célèbrent la fête du saint empereur, prononcent rarement le nom de Constantin, sans y ajouter le titre d’égal aux apôtres[71]. Cette comparaison, si elle portait sur le caractère sacré de ses divins missionnaires, ne pourrait être attribuée qu’à l’extravagance d’une adulation impie ; mais si ce parallèle ne fait allusion qu’au nombre de leurs victoires évangéliques, les succès de Constantin en ce genre ont peut-être égalé ceux des apôtres. Ses édits de tolérance firent disparaître les dangers temporels qui retardaient le progrès du christianisme, et les ministres actifs de la foi chrétienne furent autorisés et encouragés à employer en sa faveur tous les argumens qui pouvaient subjuguer la raison ou exciter la piété. La balance ne fut qu’un instant égale entre les deux religions ; l’œil perçant de l’avarice et de l’ambition découvrit bientôt que la pratique de la religion chrétienne contribuait autant au bonheur du présent qu’à celui de l’avenir[72]. L’espoir des richesses et des honneurs, l’exemple de l’empereur, ses exhortations, le pouvoir irrésistible du souverain, répandirent rapidement le zèle et la conviction parmi la foule servile et vénale qui remplit constamment les appartemens d’un palais. On récompensa par des priviléges municipaux et par des dons agréables au peuple, les villes qui signalaient l’empressement de leur zèle par la destruction volontaire de leurs temples ; et la nouvelle capitale de l’Orient s’enorgueillissait de l’avantage singulier de n’avoir jamais été profanée par le culte des idoles[73]. Partout les dernières classes de la société se conduisent à l’imitation des grands, et la conversion des citoyens distingués par leur naissance, par leurs richesses, ou par leur puissance, fut bientôt suivie de celle d’une multitude dépendante[74]. Le salut du peuple s’achetait à bon marché, s’il est vrai que dans une année douze mille hommes et un nombre proportionné de femmes et d’enfans furent baptisés à Rome, et qu’il n’en coûta qu’une robe blanche et vingt pièces d’or pour chaque converti[75]. La puissante influence de Constantin ne fut pas circonscrite dans les limites étroites de sa vie ou de ses états. L’éducation qu’il donnait à ses fils et à ses neveux, assura à l’empire une race de princes dont la foi était d’autant plus vive et plus sincère, qu’ils s’étaient pénétrés, dès leur plus tendre jeunesse, de l’esprit ou du moins de la doctrine du christianisme : le commerce et la guerre répandaient la connaissance de l’Évangile au-delà des provinces romaines ; et les Barbares, qui avaient dédaigné une secte proscrite et humiliée, respectèrent une religion adoptée par le plus puissant monarque et par les peuples les plus civilisés du monde[76]. Les Goths et les Germains qui s’enrôlaient sous les drapeaux de l’empire, révéraient la croix qui brillait à la tête des légions, et répandaient parmi leurs sauvages et fiers compatriotes des principes de religion et d’humanité. Les rois d’Ibérie et d’Arménie adoraient le Dieu de leur protecteur. Leurs sujets, qui ont invariablement conservé le nom de chrétiens, formèrent bientôt une alliance perpétuelle et sacrée avec les catholiques romains. On accusa les chrétiens de la Perse, pendant la guerre, de préférer les intérêts de leur religion à ceux de leur pays ; mais tant que la paix subsista entre les deux empires, l’esprit persécuteur des mages fut toujours contenu par l’interposition de Constantin[77]. La lumière de l’Évangile brillait sur les côtes des Indes. Les colonies de Juifs qui avaient pénétré dans l’Arabie et dans l’Éthiopie[78], s’opposaient aux progrès de la foi chrétienne ; mais la connaissance de la révélation mosaïque facilitait en quelque façon les travaux des missionnaires ; et l’Abyssinie révère encore la mémoire de Frumentius, qui dévoua sa vie, du temps de Constantin, à la conversion de ces pays éloignés. Sous le règne de Constance son fils, Théophile[79], indien d’extraction, reçut la double dignité d’évêque et d’ambassadeur. Il s’embarqua sur la mer Rouge avec deux cents chevaux de la meilleure race de Cappadoce, que l’empereur envoyait au prince des Sabéens ou Homérites. Théophile était chargé de beaucoup d’autres présens utiles et curieux, au moyen desquels on espérait exciter l’admiration et se concilier l’amitié des Barbares. Le nouvel évêque fit avec succès, pendant plusieurs années, des visites pastorales aux églises de la zone torride[80].

Changement de religion nationale.

La puissance irrésistible des empereurs romains se manifesta dans l’importante et dangereuse opération de changer la religion nationale. La terreur qu’inspirait une force militaire imposante, réduisit au silence les faibles murmures des païens sans appui, et on avait lieu de compter sur la prompte obéissance que le devoir et la reconnaissance obtiendraient du clergé et du peuple chrétiens. Les Romains avaient adopté depuis long-temps, comme une maxime fondamentale de leur constitution, que tous les citoyens, quels que fussent leur rang et leurs dignités, devaient également obéir aux lois, et que les soins et la police de la religion appartenaient aux magistrats civils. Il ne fut pas aisé de persuader à Constantin et à ses successeurs qu’ils avaient perdu, par leur conversion, une partie des prérogatives impériales, et qu’il ne dépendait plus d’eux de faire la loi à une religion qu’ils avaient protégée, établie et professée. Les empereurs continuèrent à jouir de la juridiction suprême sur l’ordre ecclésiastique ; [A. D. 312-432.]et le seizième livre du Code de Théodose détaille sous un grand nombre de titres l’autorité qu’ils exerçaient sur l’Église catholique.

Distinction entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle.

L’esprit indépendant des Grecs et des Romains n’avait jamais connu la distinction entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle[81] ; mais elle fut introduite et confirmée par l’établissement légal de la religion chrétienne. La dignité de souverain pontife, toujours exercée depuis Numa jusqu’à Auguste par les plus illustres des sénateurs, fut enfin unie à la couronne impériale. Le premier magistrat de la république faisait lui-même les fonctions sacerdotales, toutes les fois que la superstition ou la politique les rendait nécessaires[82] ; et il n’existait ni à Rome ni dans les provinces, aucun ordre de prêtres qui réclamassent un caractère plus sacré que le sien, ou qui prétendissent à une communication plus intime avec les dieux. Mais dans l’Église chrétienne, qui confie le service des autels à une succession de ministres consacrés, le souverain, dont le rang spirituel est moins vénérable que celui du moindre diacre, se trouvait placé hors du sanctuaire, et confondu avec le peuple des fidèles[83]. On pouvait regarder l’empereur comme le père de ses sujets ; mais il devait un respect et une obéissance filiale au père de l’Église ; et la vénération que Constantin n’avait pu refuser aux vertus des saints et des confesseurs, fut bientôt exigée comme un droit, par l’orgueil de l’ordre épiscopal[84]. Le conflit secret des juridictions ecclésiastiques et civiles, embarrassait les opérations du gouvernement romain ; et la piété de l’empereur s’effrayait à l’idée criminelle et dangereuse de porter une main profane sur l’arche d’alliance. La distinction des laïques et du clergé avait eu lieu, à la vérité, chez beaucoup de nations anciennes. Les prêtres des Indes, de la Perse, de l’Assyrie, de la Judée, de l’Éthiopie, de l’Égypte et de la Gaule, prétendaient tous tirer d’une origine céleste leur puissance et leurs possessions temporelles, et ces respectables institutions s’étaient insensiblement adaptées aux mœurs et au gouvernement de ces différens peuples[85]. Mais la discipline de la primitive Église était fondée sur une résistance dédaigneuse à l’autorité civile. Les chrétiens avaient été obligés d’élire leurs propres magistrats, de lever et de distribuer un revenu particulier, et de faire, pour régler la police intérieure de leur république, un code de lois ratifié par le consentement du peuple et par une pratique de trois cents ans. Lorsque Constantin embrassa la foi des chrétiens, il sembla contracter une alliance perpétuelle avec une société indépendante, et les priviléges accordés ou confirmés par cet empereur et par ses successeurs, furent acceptés, non pas comme des grâces précaires de la cour, mais comme les droits justes et inaliénables de l’ordre ecclésiastique.

État des évêques sous les empereurs chrétiens.

L’Église catholique était gouvernée par la juridiction spirituelle et légale de dix-huit cents évêques[86], dont mille étaient répandus dans les provinces grecques, et huit cents dans les provinces latines de l’empire. L’étendue et les bornes de leurs différens diocèses dépendirent d’abord du succès des missionnaires, et variaient relativement à ces succès, au zèle des peuples et à la propagation de l’Évangile. Les églises épiscopales étaient placées très-proches les unes des autres sur les rives du Nil, sur les côtes de l’Afrique, dans le proconsulat de l’Asie, et dans toutes les provinces orientales de l’Italie. Les évêques de la Gaule et de l’Espagne, de la Thrace et du Pont, gouvernaient un vaste territoire, et envoyaient leurs suffragans dans les campagnes, pour remplir les fonctions subordonnées du devoir pastoral[87]. Un diocèse chrétien pouvait comprendre toute une province, ou être réduit à un village ; mais tous les évêques avaient un rang égal et un caractère indélébile. Ils étaient tous censés successeurs des apôtres ; le peuple et les lois leur accordaient à tous les mêmes priviléges. Tandis que Constantin séparait par politique les professions civile et militaire, un ordre perpétuel de ministres ecclésiastiques, toujours respectable et souvent dangereux, s’établissait dans l’Église et dans l’état. L’important tableau de sa situation et de ses attributions peut se diviser de la manière suivante : 1o. Élection populaire ; 2o. ordination du clergé ; 3o. propriétés ; 4o. juridiction civile ; 5o. censures spirituelles ; 6o. prédication publique ; 7o. privilége d’assemblées législatives.

Élection des évêques par le peuple.

1o. La liberté des élections[88] subsista long-temps après l’établissement légal de la foi chrétienne[89], les sujets de Rome jouissaient dans l’Église, du privilége qu’ils avaient perdu dans la république, de choisir les magistrats auxquels ils s’engageaient d’obéir. Aussitôt après la mort d’un évêque, le métropolitain donnait à un de ses suffragans la commission d’administrer le diocèse vacant, et de préparer, dans un temps limité, la future élection. Le droit de suffrage appartenait au clergé inférieur, qui était à portée de reconnaître le mérite des candidats, aux sénateurs ou nobles de la ville, à tous ceux qui avaient un rang ou une propriété, et enfin à tout le corps du peuple, qui accourait en foule, au jour de la cérémonie, de l’extrémité du diocèse[90], et imposait quelquefois silence, par ses tumultueuses acclamations, à la voix de la raison et aux lois de la discipline. Il pouvait bien fixer par hasard son choix sur le plus digne des concurrens, sur un ancien curé, sur quelque saint religieux, ou sur un prêtre séculier, recommandable par son zèle et sa piété. Mais en général, surtout dans les grandes et opulentes villes de l’empire, la chaire épiscopale était moins recherchée comme une charge spirituelle que comme une dignité temporelle. Les vues intéressées, les passions haineuses ou personnelles, les artifices de la dissimulation, de la perfidie, la corruption, les violences ouvertes et même les scènes sanglantes qui avaient déshonoré les élections des républiques de la Grèce et de Rome, ont trop souvent influé sur le choix des successeurs des apôtres. Tandis qu’un candidat s’enorgueillissait du rang que tenait sa famille, un autre tâchait de séduire ses juges en leur offrant les délices d’une table somptueusement servie. Un troisième, plus coupable, promettait de partager les dépouilles de l’Église avec les complices de ses espérances sacrilèges[91]. Les lois ecclésiastiques et civiles s’occupèrent de concert à réprimer ces désordres en excluant la populace du droit de suffrage ; et les canons de l’ancienne discipline, en soumettant les candidats à certaines conditions d’âge, de rang, etc., arrêtèrent en partie le caprice aveugle des électeurs. L’autorité des évêques de la province, qui s’assemblaient dans l’église vacante pour consacrer le choix du peuple, fut souvent employée à calmer ses passions et à redresser ses erreurs. Les évêques pouvaient refuser l’ordination à un candidat qu’ils en jugeaient indigne, et la fureur des factions opposées acceptait quelquefois leur médiation. La soumission ou la résistance du peuple et du clergé dans plusieurs occasions, établirent différens exemples qui peu à peu se changèrent en lois positives, et en coutumes locales[92]. Mais ce fut partout une loi fondamentale de la police religieuse, qu’un évêque ne pouvait pas prendre possession d’une chaire chrétienne sans avoir été agréé par les membres de cette église. Les empereurs, comme protecteurs de la tranquillité publique, comme premiers citoyens de Rome et de Constantinople, pouvaient exprimer leur désir sur le choix d’un métropolitain, et le faisaient sans doute avec succès : mais ces monarques absolus respectaient la liberté des élections ecclésiastiques ; et tandis qu’ils distribuaient et reprenaient à leur gré les dignités civiles et militaires, ils souffraient que les suffrages libres du peuple nommassent dix huit cents magistrats perpétuels à des emplois importans[93]. Il paraissait juste que ces magistrats n’eussent pas la liberté de s’éloigner du poste honorable dont on ne pouvait pas les priver. Cependant la sagesse des conciles essaya, sans beaucoup de succès, de les forcer à résider dans leurs diocèses, et de les empêcher d’en changer. La discipline se relâcha moins, à la vérité, dans les diocèses de l’Occident que dans ceux de l’Orient ; mais les passions qui avaient nécessité les précautions, les rendirent insuffisantes. Les reproches véhémens dont s’accablèrent réciproquement des prélats irrités, ne servirent qu’à faire connaître leurs fautes réciproques et leur mutuelle imprudence.

Ordination du clergé.

2o. Les évêques étaient seuls en possession de la génération spirituelle ; et ce privilége compensait en quelque façon les privations du célibat[94], qui fut d’abord recommandé comme une vertu, ensuite comme un devoir, et enfin imposé comme une obligation absolue. Celles des religions de l’antiquité qui ont établi un ordre de prêtres distingués des citoyens, dévouaient une race sacrée, une tribu ou une famille au service perpétuel des dieux[95]. De telles institutions avaient plutôt pour objet d’assurer la possession que d’exciter à la conquête. Les enfans des prêtres, plongés dans une orgueilleuse indolence, jouissaient de leur saint héritage avec sécurité ; et la brûlante énergie de l’enthousiasme s’éteignait au milieu des soins, des plaisirs et des sentimens de la vie domestique. Mais le sanctuaire de l’Église chrétienne s’ouvrait à tous les candidats ambitieux qui aspiraient aux récompenses du ciel, ou à des possessions dans ce monde. Les emplois du clergé étaient exercés comme ceux de l’armée et de la magistrature, par des hommes qui se sentaient appelés, par leurs talens et par leurs dispositions, à l’état ecclésiastique, ou qui avaient été choisis par un évêque intelligent, comme les plus propres à étendre la gloire et à servir les intérêts de l’Église. Les évêques, jusqu’au moment où cet abus fut réprimé par la prudence des lois[96], jouirent du droit de contraindre les opiniâtres et de défendre les opprimés ; et l’imposition des mains assurait pour la vie la possession de quelques-uns des plus précieux priviléges de la société civile. Les empereurs avaient exempté le corps entier du clergé, plus nombreux peut-être que celui des légions, de tout service public ou particulier, des offices municipaux[97], et de toutes les taxes ou contributions personnelles qui écrasaient leurs concitoyens d’un poids intolérable. Les devoirs de leur sainte profession étaient censés remplir suffisamment toutes leurs obligations envers la république[98]. Chaque évêque acquérait un droit indestructible et absolu à l’éternelle obéissance des prêtres qu’il avait ordonnés. Le clergé de chaque église épiscopale et des paroisses dépendantes formait une société régulière et permanente, et celui des cathédrales de Constantinople[99] et de Carthage[100], entretenu à leurs frais, comprenait cinq cents ministres ecclésiastiques. Leur rang[101] et leur nombre furent multipliés par la superstition des temps ; elle introduisit dans l’Église les cérémonies fastueuses des Juifs et des païens. Une longue suite de prêtres, de diacres, de sous-diacres, d’acolytes, d’exorcistes, de lecteurs, de chantres et de portiers, contribuèrent, dans leurs différens postes, à augmenter la pompe et la régularité du culte religieux. Le nom de clerc et ses priviléges s’étendirent aux membres de plusieurs confréries pieuses qui aidaient dévotement au soutien du trône ecclésiastique[102]. Six cents parabolani, ou aventuriers, visitaient les malades d’Alexandrie ; onze cents copiatæ ou fossoyeurs enterraient les morts à Constantinople, et les nuées de moines qui s’élevaient des bords du Nil, couvraient et obscurcissaient la surface du monde chrétien.

Propriétés. A. D. 313.

3o. L’édit de Milan assura les revenus aussi-bien que la paix de l’Église[103]. Les chrétiens ne recouvrèrent pas seulement les terres et les maisons dont les avaient dépouillés les lois persécutrices de Dioclétien ; mais ils acquirent un droit légal à toutes les possessions dont ils ne jouissaient encore que par l’indulgence du magistrat. Aussitôt que l’empereur et l’empire eurent embrassé la religion chrétienne, il aurait paru juste de donner au clergé national une existence décente et honorable. Le paiement d’une taxe annuelle aurait pu délivrer le peuple des tributs abondans et abusifs que la superstition impose à ses prosélytes. Mais comme les dépenses et les besoins de l’Église augmentaient avec sa prospérité, l’ordre ecclésiastique continua d’être soutenu et enrichi par les oblations volontaires des fidèles. [A. D. 321.]Huit ans après l’édit de Milan, Constantin permit à tous ses sujets, sans restriction, de léguer leur fortune à la sainte Église catholique[104], et leur dévote libéralité, qui avait été arrêtée pendant leur vie par le luxe ou par l’avarice, se livrait, au moment de leur mort, à l’excès de la prodigalité. Les chrétiens opulens étaient encouragés par l’exemple de leur souverain. Un monarque absolu, riche sans patrimoine, peut être charitable sans mérite, et Constantin crut trop aisément qu’il obtiendrait la faveur du ciel en faisant subsister l’oisiveté aux dépens de l’industrie, en répandant parmi les saints les richesses de ses états. Le même messager qui porta en Afrique la tête de Maxence, fut chargé d’une lettre de l’empereur à Cécilien, évêque de Carthage, où le monarque lui annonce qu’il a donné ordre aux trésoriers de la province de lui payer trois folles, ou environ dix-huit mille livres sterling, et de lui fournir le surplus dont il pourrait avoir besoin pour secourir les Églises d’Afrique, de Numidie et de Mauritanie[105]. La libéralité de Constantin croissait dans une juste proportion avec sa ferveur et avec ses vices. Il fit faire au clergé de toutes les villes une distribution régulière de grains, pour suppléer aux fonds de la charité ecclésiastique ; et les personnes des deux sexes qui embrassaient la vie monastique, acquéraient un droit particulier à la faveur de leur souverain. Les temples chrétiens d’Antioche, d’Alexandrie, de Jérusalem, de Constantinople, etc., attestaient la fastueuse piété d’un prince qui ambitionnait, dans le déclin de son âge, d’égaler les plus superbes monumens de l’antiquité[106]. La forme de ces pieux édifices était d’ordinaire simple et oblongue, bien que quelquefois ils s’élevassent en dômes, ou prissent, par des extensions latérales, la figure d’une croix. On se servait presque toujours des cèdres du Liban pour les bois de charpente, et de tuiles ou peut-être de lames de cuivre doré pour la couverture ; les colonnes, les murs et le pavé étaient incrustés d’une superbe variété des marbres les plus rares ; les riches ornemens consacrés au service de l’autel étalaient avec profusion la soie, l’or, l’argent et les pierres précieuses ; et cette magnificence extérieure avait pour base solide et assurée une vaste propriété en terres. Dans l’espace de deux siècles, depuis le règne de Constantin jusqu’à celui de Justinien, les dix-huit cents églises de l’Empire romain s’enrichirent des dons multipliés et inaliénables du prince et de ses sujets. On peut évaluer à six cents livres sterling le revenu des évêques placés à une distance égale de l’opulence et de la pauvreté[107] ; mais il augmentait insensiblement en proportion de la puissance et de la richesse des villes qu’ils gouvernaient. On trouve dans un registre authentique, mais imparfait[108], l’énumération de quelques maisons, boutiques, jardins et fermes situées dans les provinces d’Italie, d’Afrique et d’Orient, qui dépendaient des trois basiliques de Rome, Saint-Pierre, Saint-Paul, et Saint-Jean-de-Latran. Elles produisaient, outre une réserve d’huile, de toile, de papier et d’aromates, un revenu net de vingt-deux mille pièces d’or, environ douze mille livres sterling. Dans le siècle de Constantin et de Justinien, les évêques ne possédaient plus et peut-être ne méritaient plus la confiance aveugle des citoyens et du clergé. On divisa les revenus ecclésiastiques de chaque diocèse en quatre parts ; la première pour l’évêque, la seconde pour le clergé inférieur, la troisième pour les pauvres, la dernière pour les dépenses du culte public ; et l’abus qu’on faisait de ce dépôt sacré fut souvent et sévèrement réprimé[109]. Le patrimoine de l’Église était encore assujetti à toutes les impositions publiques[110]. Le clergé de Rome, d’Alexandrie et de Thessalonique, put solliciter et obtenir quelques exemptions partielles ; mais le fils de Constantin repoussa la tentative prématurée du concile de Rimini, qui tendait à faire accorder à tous les biens ecclésiastiques une franchise entière et universelle[111].

Juridiction civile.

4o. Le clergé latin, qui a élevé son autorité sur les ruines du droit civil et coutumier, a modestement reconnu pour un don de Constantin[112] la juridiction indépendante, qui fut pour lui le fruit du temps, du hasard et de l’industrie. Mais, dès ce temps même, les ecclésiastiques jouissaient déjà légalement, par la libéralité des empereurs chrétiens, de priviléges honorables qui assuraient et ennoblissaient les fonctions sacerdotales[113]. 1o. Sous un gouvernement despotique, les seuls évêques obtinrent et conservèrent le privilége inestimable de n’être jugés que par leurs pairs : et même dans une accusation capitale, la connaissance de leur crime ou de leur innocence était réservée à un synode composé de leurs confrères. Devant un tel tribunal à moins qu’il ne fut enflammé par un ressentiment personnel ou par la discorde religieuse, l’ordre ecclésiastique devait trouver de la faveur ou même de la partialité ; mais Constantin semblait convaincu qu’une impunité secrète était moins dangereuse qu’un scandale public[114] ; et le concile de Nicée fut édifié de lui entendre déclarer publiquement, que s’il trouvait un évêque en adultère, il couvrirait le pécheur de son manteau impérial. 2o. La juridiction domestique des évêques servait également de privilége et de frein à l’ordre ecclésiastique, dont les procès civils étaient décemment dérobés à la connaissance du juge séculier. Les fautes légères des prêtres n’entraînaient ni une information, ni une punition publique, et la sévérité mitigée des évêques se mesurait dans leurs douces corrections à la faiblesse d’un élève châtié par les parens ou le maître qui dirige sa jeunesse. Mais lorsqu’un membre du clergé se rendait coupable d’un crime qu’on ne pouvait suffisamment punir en le dégradant d’une profession honorable et avantageuse, le magistrat tirait le glaive de la justice, sans aucun égard pour les immunités ecclésiastiques. 3o. L’arbitrage des évêques fut reconnu par une loi positive, et les juges devaient exécuter, sans appel et sans délai, les décrets épiscopaux, dont la validité avait dépendu jusque-là du consentement des deux parties. La conversion des magistrats eux-mêmes et de tout l’empire diminua sans doute peu à peu les craintes et les scrupules des chrétiens ; mais ils s’adressaient toujours de préférence au tribunal de l’évêque, dont ils respectaient l’intelligence et l’intégrité. Le vénérable Austin se plaignait avec complaisance d’être sans cesse interrompu dans ses fonctions spirituelles, par l’occupation délicate de décider sur la propriété de sommes d’or ou d’argent, de terres ou de troupeaux en litige. 4o. L’ancien privilége des sanctuaires fut transféré aux églises chrétiennes, et la pieuse libéralité de Théodose le jeune l’étendit à toute l’enceinte des terrains consacrés[115]. Les fugitifs et même les criminels pouvaient implorer la justice ou la miséricorde de la Divinité ou de ses ministres ; la violence précipitée du despotisme se trouvait suspendue par la bienfaisante interposition de l’Église, et la puissante médiation des évêques pouvait défendre la fortune et la vie des plus illustres citoyens.

Censures spirituelles.

5o. L’évêque était le censeur perpétuel des mœurs de son troupeau. La discipline de pénitence formait un système de jurisprudence canonique[116], qui définissait avec soin les devoirs publics et particuliers de la confession, les conditions de l’évidence, les degrés des fautes et la mesure des punitions. Le pontife chrétien, chargé de cette tâche, ne pouvait, en punissant les fautes obscures de la multitude, respecter les vices éclatans et les crimes destructeurs du magistrat ; mais il ne pouvait examiner et blâmer la conduite du magistrat, sans contrôler en même temps l’administration du gouvernement civil. Quelques considérations de religion, de fidélité ou de crainte, mettaient la personne sacrée des empereurs à l’abri du zèle et du ressentiment des évêques ; mais les prélats censuraient et excommuniaient hardiment les tyrans subordonnés qui n’étaient point décorés de la pourpre. Saint Athanase excommunia un ministre de l’Égypte ; et l’interdiction du feu et de l’eau qu’il prononça contre lui fut solennellement proclamée dans les églises de la Cappadoce[117]. Sous le règne de Théodose le jeune, l’éloquent et élégant Synèse, un des descendans d’Hercule[118], remplit le siége épiscopal de Ptolémaïs, près des ruines de l’ancienne Cyrène[119], et le prélat philosophe soutint avec dignité un caractère qu’il avait revêtu avec répugnance[120]. Il vainquit le monstre de Libye, le président Andronicus, qui, abusant de l’autorité d’une charge vénale, inventait chaque jour de nouvelles tortures, de nouveaux moyens d’exaction, et aggravait ainsi le crime de l’oppression par celui du sacrilège[121]. Après avoir inutilement essayé de corriger le magistrat par des remontrances pieuses et modérées, Synèse lança la dernière sentence de la justice ecclésiastique[122], qui dévoue Andronicus, ses complices et leurs familles, à la haine de la terre et du ciel. Les pécheurs impénitens, plus cruels que Phalaris ou Sennachérib, plus destructeurs que la guerre, la peste ou une nuée de sauterelles, sont privés du nom et des priviléges du chrétien, de la participation aux sacremens, et de l’espoir du paradis. L’évêque exhorte le clergé, les magistrats et le peuple à cesser toute société avec les ennemis du Christ, à les exclure de leurs tables et de leurs maisons, à leur refuser toutes les nécessités de la vie et tous les honneurs de la sépulture. L’Église de Ptolémaïs, quelque obscure et peu importante qu’elle puisse paraître, écrit à toutes les Églises du monde, ses sœurs, que les profanes qui rejeteraient ses décrets seraient enveloppés dans le crime et dans le châtiment d’Andronicus et de ses imitateurs impies. Le prélat soutint la terreur de ses armes spirituelles en s’adressant adroitement à la cour de Byzance, et le président, épouvanté, implora la miséricorde de l’Église. Le descendant d’Hercule eut la satisfaction de relever de terre un tyran prosterné[123]. De tels principes, de pareils exemples préparaient insensiblement le triomphe des pontifes romains destinés à poser un jour le pied sur le cou des rois.

Liberté de prêcher.

6o. Le pouvoir de l’éloquence naturelle ou acquise s’est fait sentir dans tous les gouvernemens populaires ; l’âme la plus froide se sent animée, et la plus saine raison est ébranlée par la communication rapide de l’impulsion générale. Chaque auditeur est agité par ses propres passions et par celles de la multitude qui l’environne ; la perte de la liberté avait réduit au silence les démagogues d’Athènes et les tribuns de Rome. L’usage de la prédication qui semble constituer une partie de la religion chrétienne, ne s’était point introduit dans les temples de l’antiquité, et les oreilles délicates des monarques n’avaient pas encore été frappées du son choquant de l’éloquence populaire, quand les chaires de l’empire se trouvèrent occupées par de pieux orateurs qui jouissaient de plusieurs avantages inconnus à leurs profanes prédécesseurs[124]. Les argumens des tribuns étaient sur-le-champ repoussés par des antagonistes habiles et déterminés, combattant à armes égales. La cause de la justice et de la vérité pouvait tirer quelque avantage du conflit des passions ennemies. L’évêque, ou bien quelque prêtre distingué auquel il déléguait avec précaution les pouvoirs de prêcher haranguait, sans craindre une réplique ou même une interruption, une multitude soumise dont l’esprit avait été préparé et subjugué par les cérémonies révérées de la religion. Telle était la subordination sévère de l’Église catholique, que toutes les chaires d’Égypte ou d’Italie pouvaient retentir au même instant du concert des mêmes paroles entonnées par la voix suprême des primats de Rome ou d’Alexandrie[125]. Le dessein de cette institution était louable ; mais les effets n’en furent pas toujours salutaires. Les prédicateurs recommandaient la pratique des devoirs de la société, mais ils exaltaient la perfection de la vertu monastique, aussi pénible à l’individu qu’inutile au genre humain. Leurs charitables exhortations tendaient visiblement à donner au clergé le droit de disposer de la fortune des fidèles au profit des pauvres. Les plus sublimes représentations des lois et des attributs de la Divinité étaient défigurées par un mélange de subtilités métaphysiques, de cérémonies puériles et de miracles fabuleux ; et ils appuyaient, avec le zèle le plus ardent, sur le pieux mérite d’obéir aux ministres de l’Église, et de détester tous ses adversaires. Lorsque la tranquillité publique fut troublée par le schisme et par l’hérésie, ils firent éclater la trompette de la discorde ou peut-être de la sédition. Ils embarrassaient la raison de leurs auditeurs d’idées mystiques, enflammaient les passions par des invectives, et sortaient des temples d’Antioche et d’Alexandrie également propres à recevoir ou à faire souffrir le martyre. La corruption du langage et du goût se fait fortement sentir dans les déclamations véhémentes des évêques latins ; mais les discours éloquens de saint Grégoire et de saint Chrysostôme ont été comparés aux plus sublimes modèles de l’éloquence attique ou du moins asiatique[126].

Priviléges d’assemblées législatives.

7o. Les représentans de la république chrétienne s’assemblaient régulièrement tous les ans dans le printemps et dans l’automne, et ces synodes répandaient l’esprit de la discipline et de la législation ecclésiastique dans les cent vingt provinces qui composaient le monde romain[127]. L’archevêque ou métropolitain était autorisé par les lois, à faire comparaître les évêques suffragans de son diocèse, à examiner leur conduite, à attester leur croyance, à défendre leurs droits, et à peser le mérite des candidats que le peuple et le clergé avaient choisis pour occuper les siéges vacans du collège épiscopal. Les primats de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche, de Carthage, et ensuite de Constantinople, qui exerçaient une juridiction plus étendue, assemblaient tous les évêques dépendans de leur diocèse ; mais l’empereur seul avait le droit de convoquer extraordinairement les conciles généraux. Quand les affaires de l’Église l’exigeaient, le souverain ajournait les évêques de toutes les provinces. On leur payait la dépense de leur voyage, et les postes impériales recevaient un ordre de leur fournir les chevaux qui leur seraient nécessaires. Dans les premiers temps où Constantin était plutôt le protecteur que le prosélyte de l’Église chrétienne, il fit juger les débats religieux de l’Afrique par le concile d’Arles, dans lequel les évêques d’York, de Trêves, de Carthage et de Milan vinrent, comme amis et comme frères, discuter ensemble, dans leur langue nationale, les intérêts généraux de l’Église latine ou occidentale[128]. Onze ans après, il se tint une assemblée plus nombreuse et plus célèbre à Nicée en Bithynie, pour éteindre, par une sentence définitive, les subtiles discussions qui s’étaient élevées en Égypte au sujet de la sainte Trinité. Trois cent dix-huit évêques se rendirent aux ordres de leur indulgent souverain, et on fait monter à deux mille quarante-huit le nombre des ecclésiastiques de tous les rangs, de toutes les sectes et de toutes les dénominations qui s’y trouvèrent[129]. Les ecclésiastiques grecs vinrent en personne, et les légats du pontife romain se chargèrent d’exprimer l’assentiment du clergé latin. Les séances durèrent deux mois, et l’empereur les honora souvent de sa présence. Il laissait ses gardes à la porte, et s’asseyait (avec la permission du concile) sur un tabouret bas, au milieu de la salle. Constantin écoutait avec patience et parlait avec modestie ; et tout en dirigeant les débats, il protestait humblement qu’il n’était que le ministre et non le juge des successeurs des apôtres, établis comme ministres de la religion et de Dieu sur la terre[130]. Un si profond respect de la part d’un monarque absolu pour un petit nombre de sujets faibles et désarmés, ne peut se comparer qu’à la vénération qu’avaient montrée au sénat les princes romains qui avaient adopté la politique d’Auguste. Dans l’espace de cinquante ans, le témoin philosophe des vicissitudes humaines aurait pu contempler l’empereur Tacite dans le sénat de Rome, et Constantin dans le concile de Nicée. Les pères du Capitole et ceux de l’Église avaient également dégénéré des vertus de leurs fondateurs ; mais comme le respect pour les évêques était plus profondément enraciné dans l’opinion publique, ils soutinrent leur dignité avec plus de décence, et s’opposèrent quelque-fois avec une mâle vigueur aux volontés de leur souverain. Le laps du temps et les progrès de la superstition ont effacé le souvenir des faiblesses, de l’ignorance et des passions qui déshonorèrent ces synodes ecclésiastiques ; et le monde catholique s’est unanimement soumis[131] aux décrets infaillibles des conciles généraux[132].

Notes
  1. La date des Institutions divines de Lactance a été savamment discutée ; on a proposé les difficultés et les solutions, et imaginé l’expédient de deux éditions originales, l’une publiée durant la persécution de Dioclétien, et l’autre pendant la persécution de Licinius. Voyez Dufresnoi, Préface, p. 5 ; Tillemont, Mém. ecclés., tom. VI, p. 465-470 ; Lardner, Crédibilité, etc. part. 2, tom. VII, 78-86. Quant à moi, je suis presque convaincu que Lactance a dédié ses Institutions au souverain de la Gaule, dans le temps où Galère, Maximin et même Licinius, persécutèrent les chrétiens, c’est-à-dire, entre les années 306 et 311.
  2. Lactance, divin. Instit., l. I, VII, 27. Le premier et le plus important de ces passages est omis à la vérité dans vingt-huit manuscrits ; mais il se trouve dans dix-neuf. Si nous balançons l’autorité respective de ces manuscrits, nous pouvons citer en faveur du passage un manuscrit de neuf cents ans, qui est dans la bibliothéque du roi de France ; mais ce même passage ne se trouve point dans le manuscrit correct de Bologne, que le père Montfaucon suppose écrit dans le sixième ou septième siècle (Diarium italic., p. 409). La plupart des éditeurs, excepté Isée, ont reconnu le style de Lactance. Voyez Lactance, éd. Dufresnoi, t. I, p. 596.
  3. Euseb., in vit. Constant., l. I, c. 27-32.
  4. Zosime, l. II, p. 104.
  5. On observait toujours cette cérémonie en faisant un catéchumène. Voyez les Antiquités de Bingham, l. X, c. 1, p. 419 ; Dom Chardon, Hist. des Sacremens, t. I, p. 62 ; et Constantin s’y soumit pour la première fois, immédiatement avant son baptême et sa mort. Euseb., in vit. Constant., l. VI, c. 61. D’après la liaison de ces deux faits, Valois (ad loc. Euseb.) tire une conclusion que Tillemont admet avec répugnance (Hist. des Emper., t. IV, p. 628) ; et Mosheim la réfute par des argumens très-faibles, p. 968.
  6. Euseb., in vit. Constant., l. IV, c. 61, 62, 63. La légende du baptême de Constantin à Rome, treize ans avant sa mort, a été fabriquée dans le huitième siècle, pour servir de motif à sa donation. Tel a été le progrès graduel des lumières, qu’une histoire, que le cardinal Baronius n’a pas eu honte d’affirmer (Annal. eccles., A. D. 324, no 43-49), passe aujourd’hui pour peu certaine, même dans l’enceinte du Vatican. Voyez les Antiquités chrétiennes, t. II, p. 232. Cet ouvrage a été publié à Rome avec six approbations dans l’année 1751, par le père Mamachi, savant dominicain.
  7. Le questeur ou secrétaire qui a rédigé la loi du code Théodosien, fait dire à son maître avec indifférence : Hominibus supradictæ religionis (XVI, t. 2, leg. I). Le ministre des affaires ecclésiastiques écrivait d’un style plus respectueux et plus dévot : της ενθεσμȢ και αγιωτατης καθολικης θρησκειας ; le légal et très-saint culte catholique. Voy. Eusèbe, Hist. ecclésiat., l. X, c. 6.
  8. Cod. Théod., l. II, tit. 8, leg. I ; cod. de Just., l. III, tit. 12, leg. 3. Constantin appelle le jour du Seigneur dies Solis. Ce nom ne pouvait pas blesser l’oreille de ses sujets
  9. Cod. Theod., l. XVI, tit. 10, leg. I. Godefroy, en qualité de commentateur, tâche (tom. VI, p. 257) d’excuser Constantin ; mais Baronius, plus zélé (Annal. ecclesiast., A. D. 321, no 18), blâme avec justice et sévérité cette conduite profane.
  10. Théodoret (l. I, c. 18) insinue qu’Hélène fit élever son fils dans ia religion chrétienne : mais nous pouvons certifier, d’après l’autorité plus respectable d’Eusèbe (in vit. Constant., l. III, c. 47), qu’Hélène elle-même n’eut connaissance du christianisme que par les soins de Constantin.
  11. Voyez les médailles de Constantin dans Ducange et Banduri. Comme peu de villes avaient conservé le privilége d’avoir un coin particulier, presque toutes les médailles sortaient de la monnaie qui était immédiatement sous l’autorité impériale.
  12. Le panégyrique d’Eumène (VII, inter panegyr. vet.), qui fut prononcé peu de mois avant la guerre d’Italie, contient une foule de preuves incontestables de la superstition païenne de Constantin, et de sa vénération particulière pour Apollon ou le Soleil, à laquelle Julien fait allusion. (Orat. 7, p. 228, απολειπων σε) Voyez les Commentaires de Spanheim sur les Césars, p. 317.
  13. Constantin., orat. ad sanctos, c. 25 ; mais il serait facile de prouver que le traducteur grec a amplifié le sens de l’original latin ; et l’empereur, dans sa vieillesse, pouvait se rappeler la persécution de Dioclétien avec une horreur plus vive qu’il ne l’avait sentie lorsqu’il était jeune et professait encore le paganisme.
  14. Voyez Eusèbe, Hist. ecclés., l. VIII, 13 ; l. IX, 9 ; et dans la Vie de Constantin, l. I, c. 16, 17 ; Lactanc., divin. Instit., l. I ; Cæcilius, De mort. pers., c. 25.
  15. Cæcilius (De mort. persec., c. 48) a conservé l’original latin, et Eusèbe (Hist. ecclés., l. X, c. 5) a donné une traduction grecque de cet édit perpétuel, qui renvoie à des règlemens provisoires.
  16. Un panégyrique de Constantin, prononcé sept ou huit mois après l’édit de Milan. Voy. Godefroy, Chronolog. Legum, p. 7 ; et Tillemont (Hist. des Emper., t. IV, p. 246), se sert de l’expression suivante et remarquable : Summe rerum sator, cujus tot nomina sunt, quot linguas gentium esse voluisti, quem enim te ipse dici velis, scire non possumus. (Panegyr. vet., IX, 26.) En rendant compte des progrès de Constantin dans la foi chrétienne, Mosheim (p. 971 ; etc.) est ingénieux, subtil et prolixe.
  17. Voyez l’élégante description de Lactance (Divin instit., V, 8.) Il est beaucoup plus clair et plus affirmatif qu’il ne convient à la discrétion d’un prophète.
  18. Le système politique des chrétiens est expliqué par Grotius, De jure belli et pacis, l. I, c. 3. 4. Grotius était républicain et exilé ; mais la douceur de son caractère le disposait à soutenir l’autorité établie.
  19. Tertullien, Apolog., c. 32, 34, 35, 36. Tamen nunquam Albiniani, nec Nigriani, vel Cassiani inveniri potuerunt Christiani. Ad Scapulam, c. 2. Si cette assertion est strictement vraie, elle exclut les chrétiens de ce siècle de tous les emplois civils et militaires, qui pouvaient les forcer à servir activement leurs gouvernemens respectifs. Voyez les ouvrages de Moyle, t. II, p. 349.
  20. Voy. l’adroit Bossuet (Hist. des variations des Églises protestantes, t. III, p. 210-258) ; et le malicieux Bayle, t. II, p. 620. Je nomme Bayle, parce qu’il est certainement l’auteur de l’Avis aux Réfugiés. Consultez le Dictionnaire critique de Chauffepié, t. I, part. II, p. 145.
  21. Buchanan est le premier, ou au moins le plus célèbre des réformateurs, qui ait justifié la théorie de la résistance. Voy. son dialogue De jure regni apud Scotos, t. II, p. 28-30, edit. fol. Ruddiman.
  22. Lactance, divin Inst., l. I, c. 1. Eusèbe, dans son histoire, dans sa vie et dans ses harangues, tâche continuellement de prouver le droit divin de Constantin à l’empire.
  23. Nous n’avons qu’une connaissance imparfaite de la persécution de Licinius, tirée d’Eusèbe (Hist. ecclésiast., l. X, c. 8 ; Vit. Const., l. I, c. 49, 56 ; l. II, c. 1, 2). Aurelius-Victor parle en général de sa cruauté.
  24. Eusèb., in vit. Constant., l. II, c. 24, 42, 48, 60.
  25. Au commencement du dernier siècle, les papistes de l’Angleterre ne composaient qu’une trentième partie, et les protestans de la France ne formaient que la quinzième partie des grandes nations pour lesquelles leur puissance et leur courage étaient un continuel objet de crainte. Voy. les Relations que Bentivoglio, alors nonce à Bruxelles, et depuis cardinal, a envoyées à Rome. (Relazione, t. II, p. 211-241.) Bentivoglio était exact et bien informé ; mais il est un peu partial.
  26. Cette indifférence des Germains se manifeste dans l’histoire de la conversion de toutes leurs tribus. Les légions de Constantin étaient recrutées de Germains. (Zosime, l. II, p. 86), et la cour même de son père avait été remplie de chrétiens. Voyez le premier livre de la Vie de Constantin, par Eusèbe.
  27. De his qui arma projiciunt in pace, placuit eos abstinere à communione. (Concile d’Arles, canon III.) Les plus savans critiques rapportent ces mots à la paix de l’Église.
  28. Eusèbe considère toujours la seconde guerre civile contre Licinius comme une sorte de croisade religieuse. D’après l’invitation du tyran, quelques officiers chrétiens avaient repris leurs écharpes, ou, en d’autres termes, étaient rentrés dans le service militaire. Leur conduite a été censurée par le douzième canon du concile de Nicée, si l’on peut s’en rapporter à cette interprétation particulière, au lieu du sens obscur et général des traducteurs grecs Balsamon, Zonare et Alexis Aristène. Voyez Beveridge, Pandect. eccles. græc., t. I, p. 72 ; t. II, p. 78, note.
  29. Nomen ipsum crucis absit non modo à corpore civium romanorum, sed etiam à cogitatione, oculis, auribus. (Cicéron, pro Rabirio, c. 5.) Les écrivains du christianisme, saint Justin, Minutius-Félix, Tertullien, saint Jérôme, et Maxime de Turin, ont cherché avec assez de succès la figure ou la forme de la croix dans presque tous les objets de la nature et de l’art, dans l’intersection de l’équateur et du méridien, dans le visage humain, dans un oiseau qui vole, dans un homme qui nage, dans un mât de vaisseau et sa vergue, dans une charrue, dans un étendard, etc. Voyez Lipse, De cruce, l. I, c. 9.
  30. Voyez Aurelius-Victor, qui regarde cette loi comme une preuve de la piété de Constantin. Un édit si honorable pour le christianisme méritait de tenir une place dans le Code de Théodose, au lieu d’être cité d’une manière indirecte, et simplement par l’allusion qui semble résulter de la comparaison des cinquième et dix-huitième titres du neuvième livre.
  31. Eusèbe, in vit. Constant., l. I, c. 40. Cette statue, ou du moins la croix et l’inscription, peuvent être attribuées avec plus de probabilité à la seconde ou même à la troisième visite que Constantin fit à Rome immédiatement après la défaite de Maxence. L’esprit des sénateurs et celui du peuple n’étaient pas encore suffisamment disposés à recevoir un pareil monument.
  32. Agnoscas regina libens mea signa necesse est,
    In quibus effigies
    crucis aut gemmata refulget
    Aut longis solido ex auro præfertur in hastis.
    Hoc signo invictus, transmissis Alpibus ultor
    Servitium solvit miserabile Constantinus :

    Christus
    purpureum gemmanti textus in auro
    Signabat
    labarum, clypeorum insignia Christus
    Scripserat ; ardebat summis
    crux addita cristis.

    PRUDENT., in Symmachum, l. II, 464-486.
  33. L’origine et le sens du mot labarum ou laborum, qu’emploient saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise et Prudence, sont encore inconnus, malgré les efforts qu’on a faits inutilement pour lui extraire une étymologie du latin, du grec, de l’espagnol, des langues celtique, teutonique, illyrique, arménienne, etc. etc. Voyez Ducange, in Gloss. med. et infim. latinitat. sub voce labarum ; et Godefroy, ad Cod. Theodos., t. II, p. 143.
  34. Euseb., in vit Constant., l. I, c. 30, 31 ; Baronius (Annal. eccles., A. D. 312, no 26) a fait graver une représentation du labarum.
  35. Transversâ X literâ, summo capite circumflexo, Christum in scutis notat. Cæcilius, De M. P., c. 44 ; Cuper (ad M. P. in Edit. Lactant., t. II, p. 500) et Baronius (A. D. 312, no 25) ont fait graver, d’après les anciens monumens, plusieurs figures de ces monogrammes, qui devinrent très à la mode dans le monde chrétien.
  36. Eusèb., in vit. Constant., l. II, c. 7, 8, 9. Il parle du labarum comme existant avant l’expédition d’Italie ; mais son récit semble indiquer qu’il ne parut à la tête des armées que plus de dix ans après, lorsque Constantin se déclara l’ennemi de Licinius et le libérateur de l’Église.
  37. Voyez Cod. Théod., l. VI, tit. 25 ; Sozomen., l. I, c. 2 ; Théoph., Chronograph., p. 11. Théophane vivait vers la fin du huitième siècle, près de cinq cents ans après Constantin. Les Grecs modernes ne furent point disposés à déployer dans la plaine l’étendard de l’empire et du christianisme ; prêts à fonder sur toutes sortes d’idées superstitieuses l’espoir de la défense, ils auraient trouvé que c’était une fiction trop hardie que de se promettre la victoire.
  38. L’abbé du Voisin (p. 103, etc.) parle de différentes médailles, et cite une dissertation sur ce sujet, du père Grainville, jésuite.
  39. Tertullien, De coronâ, c. 3 ; saint Athanase, t. I, p. 101. Le savant Jésuite Pétau (Dogmata theolog., l. XV, c. 9, 10) a rassemblé sur les vertus de la croix beaucoup de passages semblables, qui ont fort embarrassé les argumentateurs protestans du dernier siècle.
  40. Cæcilius, De M. P., c. 44. Il est certain que cette déclamation historique a été composée et publiée lorsque Licinius, souverain de l’Orient, jouissait encore de l’amitié de Constantin et de la faveur des chrétiens. Tout lecteur doué de goût doit apercevoir que le style est fort différent et fort au-dessous de celui de Lactance ; et tel est le jugement de Le Clerc et de Lardner (Biblioth. ancien. et mod., t. III, p. 438 ; Crédibil. de l’Évang., etc. part. II, vol. VII, p. 94). Les partisans de Lactance ont produit trois argumens tirés du titre de ce livre, et des noms de Donatus et de Cæcilius. Voyez le père Lestocq, tom. II, p. 46-60. Chacune de ces preuves est en elle-même faible et défectueuse ; mais leur ensemble est d’un grand poids. J’ai souvent flotté dans mon opinion ; je suivrai docilement le MS. de Colbert, et j’appellerai l’auteur, quel qu’il soit, Cæcilius.
  41. Cæcilius, De mort. pers., c. 46 ; Voltaire parait fondé dans son observation (Œuvres, tom. XIV, p. 307), lorsqu’il attribue aux succès de Constantin la renommée de son labarum, et sa supériorité sur l’ange de Licinius. Cependant, l’apparition de cet ange est adoptée par Pagi, Tillemont, Fleuri, etc., qui paraissent jaloux de multiplier les miracles.
  42. Outre ces exemples très-connus, Tollius (Préface à la traduction de Longin, par Boileau) a découvert une vision d’Antigone, qui assura ses troupes qu’il avait vu un pentagone (le symbole de la sûreté) avec ces mots : Par ceci tu obtiendras la victoire ; mais Tollius est inexcusable de n’avoir pas cité son autorité, et sa réputation en morale, aussi-bien qu’en littérature, n’est point exempte de reproche. (Voy. Chauffepié, Dictionnaire critique, t. IV, p. 460.) En outre du silence de Diodore, Plutarque, Justin, etc., on peut observer que Polyænus, qui a rassemblé dix-neuf stratagèmes militaires d’Antigone dans un chapitre séparé, l. IV, c. 6, ne parle point du tout de cette vision.
  43. Instinctu divinitatis, mentis magnitudine. Tout voyageur curieux peut encore voir l’inscription de l’arc de triomphe de Constantin, copiée par Baronius, Gruter, etc.
  44. Habes profectò aliquid cum illâ mente divinâ secretum ; quæ delegatâ nostrâ Düs minoribus curâ uni se tibi dignatus ostendere. (Panegyr. vet. IX, 2.)
  45. M. Freret (Mémoires de l’Acad. des inscript., t. IV, p. 411-437) explique, par des causes physiques, un grand nombre des prodiges de l’antiquité ; et Fabricius, ridiculisé par les deux partis, essaie en vain de placer la croix céleste de Constantin parmi les taches ou cercles du soleil. (Biblioth. græc., tom. VI, p. 8-29.)
  46. Nazarius inter panegyr. vet. X, 14, 15. Il est inutile de nommer les auteurs modernes dont l’avide et grossière crédulité s’est laissé prendre même à l’appât des idées païennes de Nazarius.
  47. Les apparitions de Castor et Pollux, et particulièrement celle qui avait pour but d’annoncer la victoire des Macédoniens, sont attestées par les historiens et par des monumens publics. Voy. Cicéron, De naturâ Deorum, II, 2 ; III, 5, 6 ; Florus, 11, 12 ; Valère-Maxime, l. I, c. 8, no 1. Cependant, le plus récent de ces miracles est omis et même nié indirectement par Tite-Live, XLV, I.
  48. Eusèbe, l. I, c. 28, 29, 30. Le silence de ce même Eusèbe, dans son histoire ecclésiastique, a fait une profonde impression sur ceux des partisans de ce miracle qui ne sont pas tout-à-fait aveugles.
  49. Le récit de Constantin semble indiquer qu’il aperçut la croix dans le ciel avant de passer les Alpes, lorsqu’il poursuivait Maxence. La vanité patriotique a placé la scène à Trêves, à Besançon, etc. Voyez Tillemont, Histoire des emper., tom. IV, p. 573.
  50. Le pieux Tillemont (Mém. ecclés., tom. VII, p. 1317) rejette, en soupirant, les actes bien utiles d’Artemius, vétéran et martyr, qui atteste que ses propres yeux ont été témoins de la vision de Constantin.
  51. Gelasius Cyzic., in Act. concil. Nicen., l. I, c. 4.
  52. Les partisans de la vision ne peuvent produire en sa faveur un seul témoignage des pères des quatrième et cinquième siècles, qui tous ont célébré dans leurs volumineux écrits le triomphe de l’Église et celui de Constantin. Comme ces vénérables personnages n’avaient aucune antipathie pour les miracles, nous pouvons soupçonner qu’aucun d’eux n’eut connaissance de la vie de Constantin par Eusèbe, et ce soupçon est confirmé par l’ignorance de saint Jérôme. Cet ouvrage fut retrouvé par les soins de ceux qui traduisirent ou continuèrent l’histoire ecclésiastique, et qui ont représenté la vision de la croix sous différentes formes.
  53. Godefroy fut le premier qui, dans l’année 1643 (Not. ad Philostorgius, l. I, c. 6, p. 16), osa montrer du doute sur un miracle défendu avec un zèle égal par le cardinal Baronius et par les centuriateurs de Magdebourg. Depuis ce moment plusieurs critiques protestans ont incliné vers le doute et la méfiance. M. Chauffepié a présenté des objections d’une grande force (Diction. critiq., tom. VI, p. 6-11) ; et dans l’année 1774, l’abbé du Voisin, docteur en Sorbonne, a publié une apologie dont on ne peut trop louer l’érudition et la modération.
  54. Lors Constantin dit ces propres paroles :
    J’ai renversé le culte des idoles ;
    Sur les débris de leurs temples fumans.
    Au Dieu du ciel j’ai prodigué l’encens ;
    Mais tous mes soins pour sa grandeur suprême
    N’eurent jamais d’autre objet que moi-même.
    Les saints autels n’étaient à mes regards
    Qu’un marchepied du trône des Césars ;
    L’ambition, la fureur, les délices,
    Étaient mes dieux, avaient mes sacrifices ;
    L’or des chrétiens, leurs intrigues, leur sang,
    Ont cimenté ma fortune et mon rang.

    Le poëme d’où sont tirés ces vers peut être lu avec plaisir, mais la décence défend de le nommer.

  55. Ce favori était sans doute le grand Osius, évêque de Cordoue, qui préféra le soin pastoral de toute l’Église à celui d’un diocèse particulier. Saint Athanase (t. I, p. 703) peint magnifiquement son caractère, quoique d’une manière concise. (Voy. Tillem., Mém. ecclés., t. VII, p. 524-561.) Osius fut accusé, peut-être injustement, de s’être retiré de la cour avec une grande fortune.
  56. Voyez Eusèbe, in vit. Constant. passim. ; et Zosime, l. II, p. 104.
  57. La piété de Lactance était plus morale que mystique. Erat pæne rudis, dit l’orthodoxe Bull, disciplinæ christinianæ, et in rhetoricâ meliùs quàm in theologiâ versatus. (Defensio fidei Nicenæ, sect. 2, c. 14.)
  58. Fabricius a rassemblé avec le soin qui lui est ordinaire une liste de trois ou quatre cents auteurs cités dans la Préparation évangélique d’Eusèbe. (Voy. Biblioth. græc., l. V, c. 4, tom. VI, p. 37-56.)
  59. Voy. Constant., orat. ad Sanctos, c. 19, 20. Il se fonde principalement sur un acrostiche mystérieux, composé dans le sixième siècle après le déluge, par la sibylle Érythrée, et traduit en latin par Cicéron. Les lettres initiales des trente-quatre vers grecs forment cette sentence prophétique : JÉSUS-CHRIST, FILS DE DIEU, SAUVEUR DU MONDE.
  60. Dans sa paraphrase de Virgile, l’empereur ajoute fréquemment au sens littéral du texte latin. Voy. Blondel, des Sibylles, l. I, c. 14, 15, 16.
  61. Les différentes applications qui en ont été faites à un fils aîné, ainsi qu’à un second fils de Pollion, à Julie, à Drusus, à Marcellus, sont jugées incompatibles avec la chronologie, l’histoire, et le bon sens de Virgile.
  62. Voyez Lowth, De sacrâ poesi Hebræorum prælect., XXI, p. 289-293. Dans l’examen de la quatrième églogue, le respectable évêque de Londres a déployé une érudition, un goût, une candeur et un enthousiasme modéré, qui exalte son imagination sans aveugler son jugement.
  63. La distinction entre le culte public et secret du service divin, missa catechumenotum, et missa fidelium, et le voile mystérieux que la piété ou la politique avait jeté sur la dernière, se trouvent judicieusement expliqués par Thiers, Exposition du Saint-Sacrement, l. I, c. 8-12, p. 59-91. Mais comme, relativement à ce sujet, on peut raisonnablement se méfier des papistes, un lecteur protestant s’en rapportera plus volontiers au savant Bingham. (Antiquités, l. X, c. 5.)
  64. Voyez Eusèbe, in vit. Constant., l. IV, c. 15-32, et toute la teneur du sermon de Constantin. La foi et la dévotion de l’empereur ont fourni à Baronius un argument spécieux en faveur de son baptême anticipé.
  65. Zosime, l. II, p. 105.
  66. Eusèb., in vit. Constant., l. IV, c. 15, 16.
  67. La théorie et la pratique de l’antiquité relativement au sacrement de baptême, ont été expliquées très au long par dom Chardon, Hist. des Sacremens, t. I, p. 3-405 ; par dom Martenne, De Ritibus Eccles. antiquis, tom. I ; et par Bingham, dans les dixième et onzième livres de ses Antiquités chrétiennes. On peut observer une circonstance dans laquelle les Églises modernes diffèrent essentiellement de la coutume ancienne. Le sacrement du baptême était immédiatement suivi de la confirmation et de la sainte communion, même lorsqu’on l’administrait à des enfans.
  68. Les pères de l’Église qui ont blâmé ce délai criminel, ne pouvaient nier cependant l’efficacité du baptême, même au lit de la mort. La rhétorique ingénieuse de saint Chrysostôme ne put trouver que trois argumens contre la prudence des chrétiens qui différaient leur baptême. 1o. Que nous devons aimer et pratiquer la vertu par amour pour elle, et non pas pour en obtenir la récompense ; 2o. que la mort peut nous surprendre au moment où nous n’avons aucune possibilité de nous procurer le baptême ; 3o. que, quoique placés dans le ciel, nous n’y paraîtrons que comme de faibles étoiles auprès de ces soleils de justice qui auront fourni avec succès et avec gloire une carrière marquée par les travaux. Saint Chrysostôme, in Epist. ad Hebræos, homil. 13 ; apud Chardon, Hist. des Sacremens, t. I, p. 49. Je crois que ce délai du baptême, quoique la source des abus les plus pernicieux, n’a jamais été condamné par aucun concile général ou provincial, ni par aucune déclaration authentique de l’Église. Le zèle des évêques s’enflammait plus facilement pour des objets beaucoup moins importans.
  69. Zosime, l. II, p. 104. Cette insigne fausseté lui a mérité et attiré les expressions les plus dures de la part de tous les écrivains ecclésiastiques, excepté le cardinal Baronius (A. D. 324, nos 15-28), qui trouvait ainsi occasion d’employer l’infidèle contre l’arien Eusèbe.
  70. Eusèbe (l. IV, c. 61, 62, 63), l’évêque de Césarée, annonce avec la plus grande confiance le salut éternel de Constantin.
  71. Voyez Tillemont, Hist. des Emper., tom. IV, p. 429. Les Grecs, les Russes, et, dans des temps plus éloignés, les Latins eux-mêmes, ont voulu placer le nom de Constantin dans le catalogue des saints.
  72. Voyez le troisième et le quatrième livre de sa vie. Il avait coutume de dire que, soit que la foi du Christ fût prêchée du cœur ou seulement des lèvres, il s’en réjouirait toujours (l. III, c. 58).
  73. Tillemont (Hist. des Emper., t. IV, p. 374, 616) a défendu avec force et avec courage la pureté de Constantinople contre quelques insinuations malignes du païen Zosime.
  74. L’auteur de l’Histoire politique et philosophique des Deux-Indes (t. I, p. 9) condamne une loi de Constantin, qui donnait la liberté à tous les esclaves qui embrassaient le christianisme. L’empereur publia effectivement une loi qui défendait aux Juifs de circoncire, et peut-être de garder aucun esclave chrétien. (Voyez Eusèbe, in vit. Constant., l. IV, c. 27 ; et le Cod. Théod., l. XVI, tit. 9, avec les Commentaires de Godefroy, t. VI, p. 247.) Mais cette exception ne regardait que les Juifs ; et la généralité des esclaves qui appartenaient ou à des chrétiens ou à des païens, ne changeaient point d’état en changeant de religion. J’ignore par quelle autorité l’abbé Raynal a été induit en erreur, et le manque total de notes et de citations est un défaut impardonnable de son intéressant ouvrage.
  75. Voyez Acta sancti Silvestri, et l’Hist. ecclés., Nicéph. Callist., l. VIII, c. 34 ; ap. Baronius, Ann. ecclés., A. D. 324, nos 67, 74. Ces autorités ne sont pas bien respectables ; mais les circonstances sont si probables en elles-mêmes, que le savant Dr Howell (Hist. du Monde, vol. III, p. 14) n’a pas hésité à les adopter.
  76. Les écrivains ecclésiastiques ont célébré la conversion des Barbares sous le règne de Constantin. (Voy. Sozomène, l. II, c. 6 ; et Théodoret, l. I, c. 23, 24.) Mais Rufin, le traducteur latin d’Eusèbe, doit être considéré comme une autorité respectable. Il a tiré son rapport d’un des compagnons de l’apôtre d’Éthiopie, et de Bacurius, prince ibérien, et en même temps comte des domestiques. Le père Mamachi a donné, dans les premier et second volumes de son grand et défectueux ouvrage, une ample compilation des faits relatifs aux progrès du christianisme.
  77. Voyez dans Eusèbe (in vit. Constant., l. IV, c. 9) la lettre pressante et pathétique de Constantin en faveur de ses frères chrétiens de la Perse.
  78. Voy. Basnage, Hist. des Juifs, t. VII, p. 182 ; t. VIII, p. 333, t. IX, p. 810. L’activité infatigable de cet écrivain poursuit les Juifs jusqu’à l’extrémité du globe.
  79. Théophile avait été donné en otage, pendant son enfance, par les habitans de l’île de Diva, ses compatriotes, et avait été instruit par les Romains dans les sciences et dans la foi chrétienne. Les Maldives, dont Malé ou Diva est probablement la capitale, forment un amas de dix-neuf cents ou deux mille petites îles dans l’océan indien. Les ancien ne connurent qu’imparfaitement les Maldives ; mais elles sont décrites dans les voyages de deux mahométans de neuvième siècle, publiés par Renaudot. (Geograph. Nubiensis, p. 30, 31 ; D’Herbelot, Bibliothéque orientale, p. 704. Histoire générale des Voyages, t. VIII.)
  80. Philostorgius, l. III, c. 4, 5, 6, avec les Observations du savant Godefroy. Le récit historique fait bientôt place à des recherches sur la situation géographique du paradis, sur des monstres extraordinaires, etc. etc.
  81. Voyez l’Épitre d’Osius, apud S. Athanas., vol. I, p. 840. La remontrance publique qu’il fut forcé d’adresser au fils, contenait les mêmes principes de gouvernement civil et ecclésiastique qu’il avait secrètement tâché d’inspirer à son père.
  82. M. de La Bastie (Mémoires de l’Acad. des inscriptions, t. XV, p. 38-61) a prouvé, avec évidence, qu’Auguste et ses successeurs ont exercé en personne toutes les fonctions sacrées de souverain pontife ou grand-prêtre de l’Empire romain.
  83. Quelques pratiques contraires s’étaient déjà introduites dans l’Église de Constantinople ; mais le sévère saint Ambroise ordonna à Théodose de se retirer du sanctuaire, et lui fit sentir la différence d’un monarque à un prêtre. Voyez Théodoret, l. V, c. 18.
  84. À la table de l’empereur Maxime, saint Martin, évêque de Tours, reçut la coupe de celui qui la présentait, et la remit au prêtre dont il était accompagné, avant de permettre qu’elle passât dans les mains de l’empereur. L’impératrice servit saint Martin à table. (Sulpice-Sévère, in vit. sancti Martini, c. 23, et le dialogue II, 7.) Cependant on ne sait si ces honneurs extraordinaires étaient rendus à la qualité de saint ou à celle d’évêque. On peut trouver dans les Antiquités de Bingham (l. II, c. 9) et dans Valois (ad Théodoret, l. IV, c. 6) les honneurs accordés aux évêques. Voyez l’étiquette hautaine à laquelle Léonce, évêque de Tripoli, soumit l’impératrice. (Tillemont, Histoire des empereurs, t. IV, p. 754 ; Patres apostolos, t. II, p. 179.)
  85. Plutarque nous apprend, dans son Traité d’Isis et d’Osiris, qu’on initiait les rois d’Égypte aussitôt après leur élection, dans l’ordre sacerdotal, lorsqu’ils n’étaient pas déjà prêtres.
  86. Aucun catalogue original, aucun ancien écrivain ne fixent leur nombre, et les listes partielles des Églises de l’Orient sont relativement très-modernes. La patiente activité de Charles de Saint-Paul, de Lucas Holstenius et de Bingham, a laborieusement recherché tous les siéges épiscopaux de l’Église catholique qui comprenait presque tout l’Empire romain. Le IXe livre des Antiquités chrétiennes est une carte très-exacte de la Géographie ecclésiastique.
  87. Au sujet des évêques de campagne ou chorepiscopi, qui votaient dans les synodes et conféraient les ordres inférieurs, voyez Thomassin, Discipline de l’Église, tom. I, p. 447, etc. ; et Chardon, Hist. des Sacrem., t. V, p. 395, etc. On n’en entend point parler avant le quatrième siècle ; et ce caractère équivoque, qui avait excité la jalousie des prélats, fut aboli avant la fin du dixième siècle dans l’Orient et dans l’Occident.
  88. Cette liberté était très-bornée et fut bientôt anéantie : déjà, depuis le troisième siècle, les diacres n’étaient plus nommés par les membres de la communauté, mais par les évêques ; bien qu’il paraisse, d’après les lettres de saint Cyprien, que, de son temps encore, aucun prêtre n’était élu sans le consentement de la communauté (ep. 68), cette élection était loin d’être entièrement libre. L’évêque proposait à ses paroissiens le candidat qu’il avait choisi, et ils étaient admis à faire les objections que sa conduite et ses mœurs pouvaient leur inspirer. (Saint Cypr., ep. 33.) Ils perdirent ce dernier droit vers le milieu du quatrième siècle. (Note de l’Éditeur.)
  89. Thomassin (Discipline de l’Église, t. II, l. II, c. 1-8, p. 673-721) a amplement traité des élections des évêques, durant les cinq premiers siècles, dans l’Orient et dans l’Occident ; mais il se montre très-partial en faveur de l’aristocratie épiscopale. Bingham (l. IV, c. 2) fait preuve de modération, et Chardon (Hist. des Sacremens, t. V, p. 108-128) est très-clair et très-concis.
  90. Incredibilis multitudo, non solùm ex eo oppido (Tours), sed etiam ex vicinis urbibus ad suffragia ferenda convenerat, etc. Sulpice-Sévère, in vit. S. Martin., c. 7. Le concile de Laodicée (canon 13) défend le tumulte et les attroupemens ; et Justinien réserve le droit d’élection à la seule noblesse. (Novelle, CXXIII, I.)
  91. Les Épitres de Sidonius-Apollinaris (IV, 25 ; VII, 5-9) détaillent quelques scandales de l’Église de la Gaule ; et la Gaule était moins policée et beaucoup moins corrompue que les provinces de l’Orient.
  92. Un compromis avait lieu quelquefois, soit au moyen d’une loi ou par le consentement des évêques et du peuple : l’un des deux partis choisissait trois candidats, et l’autre avait le droit de nommer celui des trois auquel il donnait la préférence.
  93. Tous les exemples cités par Thomassin (Discipline de l’Église, t. II, l. II, c. 6, p. 704-714) paraissent des actes d’autorité extraordinaires, ou plutôt d’oppression. La nomination de l’évêque d’Alexandrie est citée par Philostorgius, Hist. ecclés., l. II, 11, comme faite plus régulièrement que les autres.
  94. Le célibat du clergé, durant les cinq ou six premiers siècles, est un objet de discipline, et en même temps de controverse, qui a été examiné soigneusement. Voyez Thomassin, Discipline de l’Église, l. I, l. II, c. 60, 61, p. 886-902 ; et les Antiquités de Bingham, l. IV, c. 5. Chacun de ces critiques savans, mais atteints de partialité, expose une moitié de la vérité et cache l’autre.
  95. Diodore de Sicile atteste et approuve la succession héréditaire de la prêtrise chez les Égyptiens, les Chaldéens et les Indiens (l. I, p. 84 ; l. II, p. 142-153, éd. Wesseling.). Ammien parle des Mages comme d’une famille très-nombreuse : Per sæcula mulia ad præsens unâ eâdemque prosapiâ multitudo creata, deorum cultibus dedicata, XXIII, 6. Ausone célèbre la stirps druidarum (De Professoribus, Burdigal., IV) ; mais la remarque de César (VI, 13) semble indiquer qu’il restait dans la hiérarchie celtique une porte ouverte au choix et à l’émulation.
  96. Le sujet de la vocation, de l’ordination, de l’obédience, etc., du clergé, est laborieusement discuté par Thomassin, Discip. de l’Église, t. II, p. 1-83 ; et par Bingham, dans le quatrième livre de ses Antiquités, principalement dans les quatre, six et septième chapitres. Quand le frère de saint Jérôme fut ordonné en Chypre, les diacres lui tinrent la bouche fermée, de peur qu’il ne fit une protestation solennelle qui aurait rendu nulle la sainte cérémonie.
  97. Cette exemption était très-limitée : les offices municipaux étaient de deux genres, les uns étaient attachés à la qualité d’habitant, les autres à celle de propriétaire. Constantin avait exempté les ecclésiastiques des offices de la première classe (Cod. Théod., l. XVI, t. II, leg. 1, 2 ; Eusèb., Hist. ecclés., l. X, c. 7). Ils cherchèrent à s’exempter aussi de ceux de la seconde (munera patrimoniorum) : les gens riches, pour obtenir ce privilége, se faisaient donner des places subalternes dans le clergé ; ces abus excitèrent des réclamations. Constantin rendit en 320 un édit, par lequel il défendit aux citoyens les plus riches (decuriones et curiales) d’embrasser l’état ecclésiastique, et aux évêques d’admettre de nouveaux ecclésiastiques avant qu’une place fût vacante par la mort de celui qui l’occupait. (Godefroy, ad Cod. Theod., l. XII, t. I, De decur.) Valentinien I, par un rescrit encore plus général, déclara qu’aucun citoyen riche ne pourrait avoir une place dans l’Église. (De Episc., l. XVII.) Il ordonna aussi que les ecclésiastiques qui voudraient être exempts des charges auxquelles ils étaient tenus comme propriétaires, seraient obligés d’abandonner leurs biens à leurs parens. (Cod. Théodos., l. XII, t. I, leg. 49.) (Note de l’Éditeur.)
  98. La charte des immunités que le clergé obtint des empereurs chrétiens, se trouve au seizième livre du code de Théodose. Elle est expliquée avec assez de bonne foi par Godefroy, dont l’opinion était balancée par les préjugés opposés de docteur et de protestant.
  99. Justinien, Novell., CIII. Soixante prêtres, cent diacres, quarante diaconesses, quatre-vingt-dix sous-diacres, cent dix lecteurs, vingt-cinq chantres, et cent gardes des portes ; en tout cinq cent vingt-cinq. Ce nombre modeste fut fixé par l’empereur pour décharger l’Église des dettes usuraires qu’un établissement beaucoup plus nombreux lui avait fait contracter.
  100. Universus clerus Ecclesiæ carthaginiensis… ferè quingenti vel amplius ; inter quos quàm plurimi erant lectores infantuli. Victor-Vitensis, De persec. vandal., v. 9, p. 78, edit. Ruinart. Ce reste d’un état plus florissant subsista même sous l’oppression des Vandales.
  101. On compte sept ordres dans l’Église latine, non compris la dignité d’évêque ; mais les quatre rangs inférieurs, ou ordres mineurs, sont réduits aujourd’hui à un vain nom, à des titres inutiles.
  102. Voy. Cod. Théod., l. XVI, tit. 2, leg. 42, 43. Les Commentaires de Godefroy et l’Histoire ecclésiastique d’Alexandrie montrent le danger de ces pieuses institutions, qui troublèrent souvent la tranquillité de cette turbulente capitale.
  103. L’édit de Milan (De mort. persec., c. 48) reconnaît qu’il existait une propriété en terres, ad jus corporis eorum, id est, ecclesiarum, non hominum singulorum pertinentia. Une déclaration si authentique du magistrat suprême doit avoir été reçue dans tous les tribunaux comme une maxime de loi civile.
  104. Habeat unusquisque licentiam sanctissimo catholicæ (Ecclesiæ) venerabilique concilio, decedens bonorum quod optavit relinquere. Cod. Théod., l. XVI, tit. 2, leg. 4. Cette loi fut publiée à Rome (A. D. 321) dans un temps où Constantin pouvait prévoir sa prochaine rupture avec l’empereur de l’Orient.
  105. Eusèbe (Hist. ecclés., l. X, 6 ; in vit. Constant., l. IV, c. 28). Il s’étend avec satisfaction, et plusieurs fois, sur la libéralité du héros chrétien, que l’évêque avait eu occasion de connaître et d’éprouver personnellement.
  106. Eusèbe, Hist. ecclés., l. X, c. 2, 3, 4. L’évêque de Césarée, qui étudiait et flattait le goût de son maître, prononça publiquement une description travaillée de l’église de Jérusalem (in vit. Constant., l. IV, c. 46). Elle n’existe plus, mais il a inséré dans la vie de Constantin (l. III, c. 36) un tableau abrégé de l’architecture et des ornemens. Il fait aussi mention de l’église des Saints-Apôtres à Constantinople, l. IV, c. 59.
  107. Voyez Justinien, Novell., CXXIII, 3. Il ne parle ni du revenu des patriarches ni de celui des plus riches prélats. La plus haute évaluation du revenu d’un évêché est portée à trente livres d’or, et la plus basse à deux livres ; la moyenne serait à peu près seize livres ; mais toutes ces évaluations sont fort au-dessous de la valeur réelle.
  108. Voyez Baronius, Annal. ecclés., A. D. 324, nos 58, 65, 70, 71. Tous les actes qui sortent du Vatican sont justement suspects. Cependant ces registres ont un air d’antiquité et d’authenticité ; et il est évident que s’ils ont été forgés, ce fut dans un temps où l’avidité des papes aspirait à des fermes, et non pas encore à des royaumes.
  109. Voyez Thomassin, Discipline de l’Église, t. III, l. II, c. 13, 14, 15, p. 689-706. Il paraît que la division légale du revenu ecclésiastique n’a pas été établie du temps de saint Ambroise et de saint Chrysostôme. Simplicius et Gelase, successivement évêques de Rome à la fin du cinquième siècle, en parlent, dans leurs Lettres pastorales, comme d’une loi générale déjà confirmée par l’usage dans l’Italie.
  110. Saint Ambroise, le plus rigide défenseur des priviléges ecclésiastiques, se soumit sans murmure à payer la taxe des terres. Si tributum petit imperator, non negamus ; agri Ecclesiæ solvunt tributum ; solvimus quæ sunt Cæsaris Cæsari, et quæ sunt Dei Deo : tributum Cæsaris est, non negatur. Baronius tâche de présenter ce tribut comme un acte de charité plutôt que comme un devoir (Ann. ecclés., A. D. 387) ; mais l’intention, ou du moins les expressions, sont expliquées avec plus de bonne foi par Thomassin, Discipline de l’Église, t. III, l. I, c. 34, p. 268.
  111. In ariminense synodo super ecclesiarum et clericorum privilegiis tractatu habito, usque eô dispositio progressa est, ut juga quæ viderentur ad Ecclesiam pertinere, à publicâ functione cessarent inquietudine desistente : quod nostra videtur dudum sanctio repulsisse. Cod. Théod., l. XVI, tit. 2, leg. 15. Si le Synode de Rimini eût emporté cet article, une pratique si méritoire aurait pu expier quelques hérésies spéculatives.
  112. Eusèbe (in vit. Constant., l. IV, c. 27) et Sozomène (l. I, c. 9) nous assurent que Constantin étendit et confirma la juridiction épiscopale ; mais la fausseté du fameux édit, qui ne fut jamais inséré clairement dans le code de Théodose (voyez t. VI, p. 303), est démontrée avec évidence par Godefroy. Il est étonnant que M. de Montesquieu, jurisconsulte autant que philosophe, ait cité cet édit de Constantin (Esprit des Lois, l. XXIX, c. 16) sans marquer le plus léger soupçon.
  113. La question de la juridiction ecclésiastique a été obscurcie par la passion, le préjugé et l’intérêt personnel. Les deux livres les plus impartiaux qui me soient tombés dans les mains, sont les Instituts de la loi canonique, par l’abbé de Fleuri, et l’Histoire civile de Naples, par Giannone. Leur patrie a contribué à leur modération autant que leur caractère. Fleuri, ecclésiastique français, respectait l’autorité des parlemens ; et Giannone, jurisconsulte italien, redoutait le pouvoir de l’Église. Je dois observer ici que, comme les propositions générales que j’avance sont le résultat d’un grand nombre de faits particuliers et incomplets, je n’ai que le choix de renvoyer le lecteur à ces auteurs modernes qui ont traité expressément tel ou tel sujet, ou de multiplier les notes de cet ouvrage au point de le rendre fatigant et désagréable.
  114. Tillemont a recueilli chez Rufin, Théodoret, etc., les sentimens et les expressions de Constantin. Mém. ecclés., t. III, p. 749-750.
  115. Voyez Cod. Théod., l. IX, tit. 14, leg. 4. Dans les ouvrages de Fra-Paolo (t. IV, p. 192, etc.) on trouve un excellent discours sur l’origine, les droits, les limites et les abus des sanctuaires. Il observe judicieusement que l’ancienne Grèce contenait quinze ou vingt azila ou sanctuaires, et que ce nombre se trouverait aujourd’hui dans l’enceinte d’une seule ville d’Italie.
  116. La jurisprudence de la pénitence fut successivement perfectionnée par les canons des conciles ; mais comme il restait encore beaucoup de cas à la décision des évêques, à l’exemple du préteur romain, ils publiaient dans chaque circonstance les règles de discipline qu’ils se proposaient d’observer. Parmi les épîtres canoniques du quatrième siècle, celles de saint Basile-le-Grand sont les plus célèbres. Elles sont insérées dans les Pandectes de Beveridge (t. II, p. 47-151), et traduites par Chardon, Hist. des Sacr., t. IV, p. 219-277.
  117. Saint Basile, Epist. 47 ; dans Baronius (Ann. eccles., A. D. 370, no 91), qui raconte ce fait exprès, dit-il, pour prouver aux gouverneurs qu’ils n’étaient point à l’abri d’une sentence d’excommunication. Selon lui, le monarque lui-même pouvait être atteint par les foudres du Vatican ; et ce cardinal raisonne beaucoup plus conséquemment que les jurisconsultes et les théologiens de l’Église gallicane.
  118. La longue suite de ses ancêtres jusqu’à Eurysthènes, le premier roi dorique de Sparte, et le cinquième descendant d’Hercule, était inscrite sur les registres de Cyrène, colonie lacédémonienne. (Synèse, épist. 57, p. 197, édit. de Pétau.) L’histoire du monde entier ne présente point un second exemple d’une si illustre filiation de dix-sept cents ans, sans compter les ancêtres d’Hercule.
  119. Synèse (De Regno, p. 2) déplore pathétiquement l’état obscur et malheureux dans lequel Cyrène est réduite. Πολις Ελληνις, παλαιον ονομα και σεμνον, και εν ωδη μυρια των παλαι σοφων. Νυν πενης και κατηφης, και μεγα ερειπιον. Ptolémaïs, nouvelle cité, à quatre-vingt deux milles à l’occident de Cyrène, obtint les honneurs métropolitains de la Pentapolis ou Haute-Lybie, qui furent transférés depuis à Sozuse. Voyez Wesseling, Itinerar., p. 67, 68, 732 ; Cellarius, Geogr., t. II, part. 2, p. 72-74 ; Charles de Santo-Paolo, Geogr. sacra, p. 273 ; d’Anville, Géogr. anc., t. III, p. 43, 44 ; Mém. de l’Acad. des inscr., t. XXXVII, p. 363-391.
  120. Synèse avait représenté combien il était peu propre à l’épiscopat. (Epist., c. 5, p. 246-250.) Il aimait les sciences et les plaisirs profanes, ne pouvait supporter les privations du célibat, ne croyait pas à la résurrection, et refusait de prêcher des fables au peuple, à moins qu’on ne lui permit de philosopher chez lui. Théophile, primat d’Égypte, qui connaissait le mérite de Synèse, accepta cette convention extraordinaire. (Voy. Vie de Synèse dans Tillemont ; Mém. eccles., t. XXII, p. 499-554.)
  121. Lisez les invectives de Synèse (Epist. 57, p. 191-201.) La promotion d’Andronicus était illégale, puisqu’il était né à Bérénice dans la province où il commandait. Les instrumens de torture sont soigneusement détaillés : le πιεςηριον ou presse, la δακτυληθρα, la ποδοςραζη, la ρινολαζις, l’ωταγρα et le χειλοςροφιον, qui pressaient ou étendaient les doigts, les pieds, le nez, les oreilles et les lèvres des victimes.
  122. La sentence d’excommunication est écrite en style classique ou de rhétoricien (Synèse, Epist. 58, p. 201-203). L’usage assez injuste déjà de comprendre des familles entières dans les interdits, fut cependant poussé jusqu’à y envelopper une nation entière.
  123. Voyez Synèse, epistol. 47, p. 186-187 ; epistol. 72, p. 218-219 ; epistol. 89, p. 230-231.
  124. Voyez Thomassin, Discipline de l’Église, t. II, l. III, c. 83, p. 1761-1770 ; et les Antiquités de Bingham, vol. I, l. XIV, c. 4, p. 668-717. La prédication était considérée comme la fonction la plus importante de l’épiscopat ; mais on la confiait quelquefois à de simples prêtres, tels que saint Chrysostôme et saint Augustin.
  125. La reine Élisabeth se servait de cette expression et de ce moyen quand elle avait envie de disposer l’esprit du peuple en faveur de quelque mesure extraordinaire de son gouvernement. Son successeur redouta beaucoup les effets de cette musique ennemie ; et le fils de celui-ci les sentit cruellement quand la chaire, trompette ecclésiastique, etc. Voyez la Vie de l’archevêque Laud, par Heyling, p. 153.
  126. Ces orateurs modestes reconnaissaient humblement que n’ayant point le don des miracles, ils tâchaient d’y suppléer par l’art de l’éloquence.
  127. Le concile de Nicée, dans les quatrième, cinquième, sixième et septième canons, a fait quelques règlemens fondamentaux relativement aux synodes, aux métropolitains et aux primats. Le clergé, selon les différens intérêts auxquels il a voulu appliquer les canons de ce concile, en a torturé le sens, l’a étendu par des interprétations abusives, et a eu recours aux interpolations ou aux suppositions. Les Églises suburbicariennes assignées (par Rufin) à l’évêque de Rome, ont été l’objet d’une violente controverse. Voyez Sirmond, opera, t. IV, p. 1-238.
  128. Nous n’avons que trente-trois ou quarante-sept signatures épiscopales ; mais Adon, dont l’autorité n’est pas à la vérité bien respectable, compte six cents évêques au concile d’Arles. (Tillemont, Mém. ecclés., t. VI, p. 422.)
  129. Voyez Tillemont, t. VI, p. 915 ; et Beausobre, Hist. du Manichéisme, t. I, p. 529. Le nom d’évêque donné par Eutychius aux deux mille quarante-huit ecclésiastiques (Annal., t. I, p. 440, vers. Pocock.), s’étend fort au-delà des limites d’une ordination orthodoxe ou même épiscopale.
  130. Voy. Eusèbe, in vit. Constant., l. III, c. 6-21 ; Tillemont, Mém. ecclés., t. XI, 669-759.
  131. Sancimus igitur vicem legum obtinere quæ à quatuor sanctis conciliis… expositæ sunt aut firmatæ. Prædictarum enim quatuor synodorum dogmata sicut sanctas scripturas et regulas sicut leges observamus. (Justinien, Novell. 131) ; Beveridge (ad Pandect. Proleg., p. 2) remarque que les empereurs n’ont jamais fait de lois en matière ecclésiastique ; et Giannone, au contraire, observe que les empereurs donnaient la sanction légale aux canons des conciles. (Istorla civile di Napoli, t. I, p. 136.)
  132. Voyez l’article Concile dans l’Encyclopédie, t. III, p. 668-679. édit. de Lucques. Le docteur Bouchaud a discuté, d’après les principes de l’Église gallicane, les principales questions relatives à la forme et à la constitution des conciles provinciaux et nationaux. Les éditeurs (voyez Préface, p. 16) ont raison de vanter cet article ; ceux qui consultent leur immense compilation en retirent rarement une satisfaction aussi complète.