Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 4/XXIII

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CHAPITRE XXIII.
La religion de Julien. Tolérance universelle. Ce prince veut rétablir et réformer le paganisme. Il essaie de reconstruire le temple de Jérusalem. Artifice qu’il mit dans sa persécution des chrétiens. Zèle et injustice des deux partis.

Religion de Julien.

LE titre d’Apostat a terni la réputation de Julien ; et le fanatisme, en cherchant à obscurcir ses vertus, a exagéré la grandeur réelle et apparente de ses fautes. On le regarde, d’après d’autres préventions, comme un monarque philosophe, qui voulait protéger également les factions religieuses de l’empire, et calmer la fièvre théologique dont le peuple fut saisi depuis les édits de Dioclétien, jusqu’à l’exil de saint Athanase. Un examen plus soigné de son caractère et de sa conduite donnera une opinion moins favorable d’un prince qui n’échappa point à la contagion de son siècle. Nous avons l’avantage de pouvoir comparer les portraits que nous ont laissés de lui ses admirateurs les plus zélés et ses ennemis les plus ardens. Un historien judicieux et plein de candeur, qui a été le spectateur impartial de sa vie et de sa mort, raconte avec fidélité ses actions. Les déclarations publiques et particulières de l’empereur lui-même confirment le témoignage unanime de ses contemporains ; et ses divers écrits annoncent la teneur uniforme de ses opinions religieuses, sur lesquelles la politique devait lui inspirer de la réserve plutôt que de l’affectation. Un dévot et sincère attachement pour les dieux d’Athènes et de Rome, formait sa passion dominante. Des préjugés superstitieux[1] égarèrent et corrompirent en lui les facultés d’un esprit éclairé, et des fantômes qui n’existaient que dans l’imagination de l’empereur, eurent une influence réelle et pernicieuse sur le gouvernement de l’empire. Le zèle véhément des chrétiens, qui méprisaient le culte et qui renversaient les autels de ces divinités fabuleuses, le mit dans un état de guerre à mort avec une partie nombreuse de ses sujets ; le désir de la victoire, et la honte de la défaite, l’excitèrent quelquefois à violer les lois de la prudence et même celles de la justice. Le triomphe du parti qu’il abandonna et qu’il combattit, a jeté une sorte d’infamie sur son nom, et un torrent de pieuses invectives, dont le signal fut donné par la trompette sonore[2] de saint Grégoire de Nazianze[3], accable aujourd’hui l’Apostat qui ne put accomplir ses desseins. Le règne très-court de ce monarque actif, offre une foule d’événemens de nature à inspirer un grand intérêt et à mériter un détail circonstancié. Ses motifs, ses conseils et ses actions, surtout dans leurs rapports avec l’histoire de la religion, seront le sujet de ce chapitre.

Son éducation et son apostasie.

On peut attribuer la cause de son étrange et funeste apostasie à ses premières années, durant lesquelles il fut abandonné aux assassins de sa famille. Les noms de Christ et de Constance, de religion et d’esclavage, s’associèrent alors dans son imagination, susceptible des impressions les plus vives. On confia le soin de son enfance à Eusèbe, évêque de Nicomédie[4], et son parent du côté de sa mère ; jusqu’à l’âge de vingt ans, il reçut de ses précepteurs chrétiens l’éducation, non pas d’un héros, mais celle d’un saint. L’empereur, moins jaloux des couronnes du ciel que d’un trône de ce monde, se contentait du mérite imparfait de catéchumène, tandis qu’il procurait les avantages du baptême[5] aux neveux de Constantin[6]. On les admit aux fonctions subalternes de l’ordre ecclésiastique, et Julien lut publiquement les Saintes-Écritures dans l’église de Nicomédie. L’étude de la religion, dont ces princes s’occupèrent avec assiduité, sembla produire une abondante récolte des fruits de la foi et de la dévotion[7]. Ils priaient, ils jeûnaient, ils distribuaient des aumônes aux pauvres et des largesses au clergé ; ils portaient des offrandes sur le tombeau des martyrs ; et le magnifique monument de saint Mamas à Césarée fut élevé, ou du moins commencé par le zèle réuni de Gallus et de Julien[8]. Ils conversaient respectueusement avec ceux des évêques qui se distinguaient par leur sainteté, et ils sollicitaient les bénédictions des moines et des ermites qui avaient introduit dans la Cappadoce les rigueurs volontaires de la vie ascétique.[9] Lorsque les deux princes approchèrent de l’âge d’homme, ils laissèrent apercevoir dans leurs opinions religieuses la différence de leurs caractères. L’esprit dur et obstiné de Gallus embrassa, avec un zèle aveugle, la doctrine chrétienne, qui n’influa jamais sur sa conduite ; et qui jamais ne modéra ses passions. Le caractère plus doux de son jeune frère convenait mieux aux préceptes de l’Évangile, et un système de théologie qui explique l’essence mystérieuse de la divinité, et qui offre dans l’avenir une perspective sans bornes de mondes invisibles, pouvait plaire à son active curiosité ; mais son esprit indépendant refusa de se soumettre à l’obéissance passive que les ministres impérieux de l’Église exigeaient au nom de la religion. Ils érigeaient en lois positives leurs opinions personnelles qu’ils environnaient des terreurs d’un éternel châtiment ; et, en prescrivant à ce jeune prince un rigide formulaire de pensées, de paroles et d’actions, en imposant silence à ses objections, et en réprimant, d’une manière sévère, la liberté de ses recherches, ils excitaient, sans le savoir, son esprit impatient à secouer l’autorité de ses guides ecclésiastiques. Il fut élevé dans l’Asie Mineure, au milieu des scandales de la querelle de l’arianisme[10]. Les disputes violentes des évêques de l’Orient, les variations continuelles de leurs symboles, les motifs profanes qui semblaient diriger leur conduite, fortifièrent insensiblement, dans l’esprit de Julien, l’opinion qu’ils ne comprenaient pas cette religion pour laquelle ils combattaient avec tant d’impétuosité, qu’ils n’y croyaient même pas. Au lieu d’écouter les preuves du christianisme avec cette attention favorable qui augmente le poids des témoignages les plus respectables, il écoutait avec défiance, et il contestait avec obstination et subtilité une doctrine qui lui inspirait déjà une aversion invincible. Lorsqu’on obligeait les jeunes princes à composer des déclamations sur les controverses du temps, Julien se chargeait toujours de la cause du paganisme, sous le spécieux prétexte qu’en défendant la cause la plus faible, il exercerait et développerait mieux ses connaissances et son esprit.

Il embrasse la mythologie du paganisme.

Dès que Gallus fut revêtu de la pourpre, on permit à Julien de respirer l’air de la liberté, de la littérature et du paganisme[11]. Les sophistes, que son goût et sa libéralité attirèrent en foule, avaient établi une alliance rigoureuse entre la littérature et la religion de la Grèce ; et, au lieu d’admirer les poésies d’Homère comme les productions originales du génie d’un homme, ils les attribuaient sérieusement à l’inspiration céleste d’Apollon et des Muses. L’image des divinités de l’Olympe, telles que nous les a peintes le poète immortel, produit une impression profonde sur les esprits les moins portés à la crédulité de la superstition : notre familiarité avec leurs noms et leurs caractères, avec leurs formes et leurs attributs, semble donner une existence réelle à ces êtres chimériques, et l’enchantement qu’ils nous causent fait pour quelques momens consentir notre imagination à celles de ces fables qui répugnent le plus à notre raison et à notre expérience. Au siècle de Julien, tout concourait à prolonger et à fortifier l’illusion ; les magnifiques temples de la Grèce et de l’Asie, les chefs-d’œuvre des peintres et des statuaires, qui avaient rendu sur la toile ou sur le marbre les divines conceptions du poète, la pompe des fêtes et des sacrifices, les artifices des devins, souvent couronnés par le succès ; les traditions populaires des oracles et des prodiges, et l’habitude des peuples, qui remontait à une antiquité de deux mille ans. Les prétentions modérées des polythéistes excusaient à quelques égards la faiblesse de leur système[12] ; et la dévotion des païens n’était pas incompatible avec le scepticisme le plus licencieux. Au lieu de former un système régulier et indivisible, qui subjuguât toutes les facultés de l’esprit, la mythologie des Grecs était composée d’une foule d’idées peu dépendantes les unes des autres et flexibles en différens sens, et l’adorateur des dieux fixait lui-même le degré et la mesure de sa foi. Le symbole qu’adopta Julien lui laissait beaucoup de liberté ; et, par une étrange contradiction, il dédaignait le joug salutaire de l’Évangile, tandis qu’il faisait le sacrifice volontaire de sa raison sur les autels d’Apollon et de Jupiter. Un de ses discours est consacré à l’honneur de Cybèle, la mère des dieux, qui exigeait de ses prêtres efféminés le sacrifice sanglant que l’insensé Atys ne craignit pas de lui offrir. Le pieux empereur raconte sans rougir, ou sans sourire, le voyage de la déesse des côtes de Pergame à l’embouchure du Tibre ; et ce miracle singulier, qui convainquit le sénat et le peuple de Rome que le morceau d’argile apporté par leurs ambassadeurs était doué de vie, de sentiment et d’une puissance divine[13]. Il en appelle aux monumens publics de la capitale sur la vérité de ce prodige, et il censure avec quelque aigreur le goût faux et dépravé de ces hommes qui ridiculisaient avec irrévérence les traditions sacrées de leurs ancêtres[14].

Les allégories.

Mais le philosophe dévot, qui adoptait sincèrement et qui encourageait avec chaleur la superstition du peuple, se réservait le privilége d’une libre interprétation ; et, du pied des autels, il se retirait en silence dans le sanctuaire du temple. L’extravagance de la mythologie grecque, disait hautement et clairement au pieux scrutateur de ses mystères, qu’au lieu de se scandaliser ou de se contenter du sens littéral, il devait chercher avec soin cette sagesse cachée que la prudence des anciens avait couverte du masque de la folie et de la fable[15]. Les philosophes de l’école de Platon, Plotin, Porphyre et le divin Jamblique[16], étaient admirés comme les plus habiles maîtres de cette science d’allégories, qui voulait adoucir et accorder les traits difformes du paganisme. Julien lui-même, guidé dans ses recherches mystérieuses par Ædèse, vénérable successeur de Jamblique, aspirait à la possession d’un trésor que, si nous en croyons ses sermens solennels, il estimait plus que l’empire du monde[17]. C’était un trésor qui, en effet, tirait sa valeur de l’opinion ; et quiconque se flattait d’avoir séparé ce métal précieux des matières grossières qui l’environnaient, s’arrogeait le droit de lui donner la forme et le nom les plus propres à flatter son imagination. Porphyre avait déjà expliqué la fable d’Atys et de Cybèle ; mais ses travaux ne firent qu’exciter le zèle de Julien, qui inventa et publia une nouvelle explication de cette fable ancienne et mystérieuse. Cette liberté d’interprétation, qui pouvait satisfaire l’orgueil des platoniciens, montrait la vanité de leur art. On ne pourrait, sans entrer dans de fastidieux détails, donner à un lecteur moderne une juste idée des allusions bizarres, des étymologies forcées, des pompeuses minuties, et de l’obscurité impénétrable de ces sages qui avaient la prétention de dévoiler le système de l’univers. Les traditions de la mythologie païenne n’étant pas uniformes, les interprètes sacrés demeuraient libres de choisir les particularités qui leur convenaient le plus ; et comme ils traduisaient un chiffre arbitraire, ils étaient les maîtres d’attribuer, à quelque fable que ce fût, le sens quelconque dont ils pouvaient avoir besoin pour l’adapter à leur système favori de religion et de philosophie. Ils mettaient leur esprit à la torture pour découvrir dans les attraits lascifs d’une Vénus sans voile un précepte moral ou une vérité physique ; et l’hommage insensé d’Atys représentait la révolution du soleil entre les tropiques, ou le mouvement de l’âme qui se détache du vice et de l’erreur.[18]

Système théologique de Julien.

Il paraît que le système théologique de Julien contenait les importans et sublimes principes de la religion naturelle. Mais la foi qui ne repose pas sur la révélation, manquant d’un ferme appui, le disciple de Platon retomba imprudemment dans les habitudes de la superstition vulgaire ; et il semble avoir confondu dans la pratique, dans ses écrits et même dans ses idées, les notions populaires et les notions philosophiques de la divinité[19]. Il reconnaissait et il adorait la cause éternelle de l’univers ; il lui attribuait toutes les perfections d’une nature infinie, invisible aux yeux, et inaccessible à l’intelligence des faibles mortels. D’après son système, le Dieu suprême avait créé, ou plutôt, dans la langue des platoniciens, il avait engendré la chaîne graduelle des esprits subordonnés, savoir : les dieux, les démons, les héros et les hommes, et tout être qui tirait son existence immédiate de la cause première, en avait reçu l’immortalité inhérente à sa nature. Afin que d’indignes objets ne partagent pas un avantage si précieux, le Créateur, disait-il, a confié à l’habileté et à la puissance des dieux inférieurs, le soin de former le corps de l’homme, et de disposer la belle harmonie du règne animal ainsi que des deux autres ; il a remis à la conduite de ses divins ministres le gouvernement temporel de notre monde subalterne : mais leur administration imparfaite n’est pas exempte de discorde et d’erreur. Ils partagent entre eux le soin de la terre et de ses habitans, et on peut découvrir les caractères de Mars ou de Minerve, de Mercure ou de Vénus, dans les lois et les mœurs de leurs sectaires particuliers. Tant qu’une prison mortelle renferme nos âmes immortelles, il est de notre intérêt et de notre devoir de solliciter la faveur et de conjurer la colère des puissances du ciel, dont l’orgueil est flatté de la dévotion des hommes, et il y a lieu de croire que la partie la plus grossière de leur être tire sa nourriture de la fumée des sacrifices[20]. Les divinités inférieures daignent quelquefois animer les statues et habiter les temples élevés en leur honneur ; elles visitent la terre de temps en temps ; mais les cieux sont leur trône et le symbole de leur gloire. Julien tirait, sans hésiter, de l’ordre invariable qu’observent le soleil, la lune et les étoiles, une preuve de leur durée éternelle ; et cette éternité lui démontrait suffisamment qu’ils étaient l’ouvrage, non pas d’une divinité inférieure, mais du roi tout-puissant. Dans la théorie des platoniciens, le monde visible est le type du monde invisible. Les corps célestes, animés de l’esprit divin, peuvent être considérés comme les plus dignes objets du culte religieux. Le soleil, dont l’heureuse chaleur pénètre et soutient l’univers, réclame à juste titre l’adoration du genre humain, comme l’éclatante représentation du logos, image animée, intelligente et bienfaisante du père intellectuel.[21]

Fanatisme des philosophes.

Les puissantes illusions de l’enthousiasme et les artifices décevans de l’imposture suppléent dans tous les siècles au défaut d’une véritable inspiration. Si, à l’époque de Julien, les prêtres du paganisme avaient seuls employé ces supercheries pour le soutien d’une cause qui se perdait, la considération des intérêts et des habitudes de l’ordre sacerdotal pourrait disposer à quelque indulgence ; mais on est surpris et scandalisé que les philosophes eux-mêmes aient voulu abuser de la crédulité superstitieuse des hommes[22], et qu’ils aient cherché à soutenir les mystères grecs par la magie ou théurgie des platoniciens. Ils se vantaient audacieusement de pouvoir contempler l’ordre mystérieux de la nature, pénétrer les secrets de l’avenir, commander aux démons inférieurs, jouir de la vue et de la conversation des dieux supérieurs ; et, en dégageant l’âme de ses liens matériels, réunir à l’esprit divin cette immortelle particule de son être infini.

Initiation et fanatisme de Julien.

La dévote et entreprenante curiosité de Julien offrait aux philosophes une conquête aisée, et qui, d’après le rang du jeune prosélyte, pouvait devenir d’une grande importance. Ædèse, qui venait d’établir à Pergame son école errante et persécutée, enseigna au prince les premiers élémens de la doctrine des platoniciens. Mais les forces défaillantes de ce vénérable sage ne pouvant suffire à l’ardeur, au zèle et à la conception rapide de son élève, celui-ci désira qu’il se fit remplacer par Chrysante et Eusèbe, deux de ses plus habiles disciples. Il paraît que ces philosophes se distribuèrent les rôles, et qu’après avoir excité l’impatient espoir de l’aspirant par de feintes disputes et d’obscures insinuations, ils le mirent entre les mains de leur associé Maxime, le plus effronté et le plus adroit de tous les maîtres de théurgie[23]. Ce fut par lui que Julien, alors âgé de vingt ans, fut secrètement initié à Éphèse. Sa résidence à Athènes confirma cette alliance monstrueuse de la philosophie et de la superstition. On voulut bien l’initier solennellement aux mystères d’Éleusis, qui, au milieu de la décadence générale de l’idolâtrie, conservaient encore quelques vestiges de leur première sainteté ; et tel était son zèle, qu’il appela ensuite le pontife d’Éleusis à la cour des Gaules, uniquement pour achever, par des cérémonies et des sacrifices, le grand ouvrage de sa sanctification. Comme les cérémonies se faisaient au fond des cavernes et dans le silence de la nuit, et que la discrétion des initiés n’en violait jamais le secret, je n’ai pas la prétention de pouvoir décrire l’épouvantable bruit et les flamboyantes apparitions qu’on offrait aux sens ou à l’imagination du crédule prosélyte[24], jusqu’au moment où des visions consolantes et instructives se présentaient environnées de l’éclat d’une lumière céleste[25]. Un enthousiasme profond, inaltérable et sincère pénétra l’esprit de Julien dans les cavernes d’Éphèse et d’Éleusis ; ce qui ne l’empêcha pas d’y mêler quelquefois dans sa conduite ces fraudes pieuses et cette hypocrisie, qu’on peut remarquer, ou du moins soupçonner chez les fanatiques qui semblent avoir le plus de bonne foi. Dès cet instant, il consacra sa vie au service des dieux, et lorsque l’étude et les travaux de la guerre et de l’administration vinrent à employer tous les instans de sa journée, plusieurs heures de la nuit furent invariablement consacrées à ses dévotions particulières. La sobriété qui ornait en lui les mœurs sévères du guerrier et du philosophe, était rigoureusement assujettie à des règles frivoles d’abstinence religieuse ; et afin de plaire à Pan ou à Mercure, à Hécate ou à Isis, il se privait, à certains jours, de divers alimens qu’il croyait odieux à ces divinités tutélaires. Par ces jeûnes, il préparait ses sens et son esprit aux visites fréquentes et familières dont l’honoraient les puissances célestes. Malgré son modeste silence, nous savons de l’orateur Libanius, son fidèle ami, qu’il vivait dans un commerce habituel avec les dieux et les déesses ; que ces divinités descendaient sur la terre pour jouir de la conversation de leur héros favori ; qu’elles interrompaient doucement son sommeil en touchant ses mains ou ses cheveux ; qu’elles l’avertissaient de tous les dangers dont il se trouvait menacé ; que leur sagesse infaillible le guidait dans chacune des actions de sa vie, et qu’enfin il était si familiarisé avec elles, qu’il distinguait sur-le-champ la voix de Jupiter de celle de Minerve, et la figure d’Apollon des formes d’Hercule[26]. Ces songes ou ces visions, effets ordinaires de l’abstinence et de la superstition, ravalent l’empereur presque au niveau d’un moine égyptien ; mais ces vaines occupations absorbaient entièrement l’inutile vie d’Antoine et de Paconie, tandis que Julien, toujours prêt à sortir d’une de ses rêveries superstitieuses pour marcher au combat, rentrant ensuite tranquillement dans sa tente après avoir vaincu les ennemis de Rome, y dictait des lois sages et salutaires, ou bien exerçait son goût délicat dans les travaux de la littérature et de la philosophie.

Sa dissimulation sur les matières religieuses.

Il confia le secret important de son apostasie aux initiés attachés à lui désormais par les liens sacrés de l’amitié et de la religion[27]. L’agréable nouvelle en fut répandue avec précaution parmi les zélateurs de l’ancien culte ; et dans toutes les provinces de l’empire, la future grandeur du jeune prince devint l’objet des espérances, des prières et des prédictions des païens. C’était du zèle et des vertus de ce royal prosélyte qu’ils attendaient avec confiance la guérison de tous les maux, le retour de tous les biens ; et au lieu de désapprouver la vivacité de leurs pieux désirs, leur protecteur avouait ingénument qu’il souhaitait d’atteindre à un état où il pût être utile à son pays et à sa religion ; mais le successeur de Constantin, dont les passions capricieuses sauvèrent et menacèrent tour à tour la vie de Julien, était contraire à cette religion. La magie et la divination étaient défendues par un gouvernement despotique qui daignait s’abaisser à les craindre ; et comme on avait eu peine à laisser aux païens l’exercice de leurs superstitions, Julien se trouvait excepté, par son rang, de la tolérance générale. L’apostat devint bientôt l’héritier présomptif de la monarchie, et sa mort seule aurait pu calmer les justes appréhensions des chrétiens[28]. Mais, aspirant à la gloire d’un héros plutôt qu’à celle d’un martyr, il crut devoir à sa sûreté de dissimuler ses opinions religieuses, et les principes accommodans du polythéisme lui permirent de prendre part au culte public d’une secte qu’il méprisait au fond de son cœur. Loin de blâmer cette hypocrisie, son ami Libanius en a fait un sujet d’éloges. « L’aimable vérité, dit cet orateur, rentra dans l’esprit de Julien après qu’on l’eut purifié des erreurs et des folies de son éducation, ainsi qu’on replace dans un temple magnifique les statues des dieux, souillées autrefois par des ordures. Ses opinions n’étaient plus les mêmes ; mais comme il eût été dangereux de les avouer, il ne changea pas de conduite. Bien différent de l’âne d’Ésope, qui se cachait sous la peau d’un lion, notre lion fut contraint de se couvrir de la peau d’un âne, et, quoiqu’il eût adopté les maximes de la raison, d’obéir aux lois de la prudence et de la nécessité[29]. » La dissimulation de Julien dura plus de dix ans, depuis son initiation secrète à Éphèse jusqu’au commencement de la guerre civile : à cette époque, il se déclara tout à coup l’ennemi implacable du Christ et de Constance. Cet état de gêne donna peut-être une nouvelle force à sa dévotion, et après s’être montré, aux jours solennels, dans les assemblées des chrétiens, il allait, avec l’impatience de l’amour, brûler un encens libre et volontaire sur les autels domestiques de Jupiter et de Mercure. Comme toute espèce de dissimulation est pénible à un caractère né pour la franchise, Julien, obligé de professer le christianisme, n’en eut que plus d’aversion pour une religion qui opprimait la liberté de son esprit et le forçait à un déguisement contraire à la sincérité et au courage, les plus nobles attributs de la nature humaine.

Il écrit contre le christianisme.

Julien croyait bien avoir le droit de préférer les dieux d’Homère et des Scipions à la nouvelle religion que son oncle avait établie dans l’empire, et dans laquelle il avait reçu lui-même le sacrement du baptême. Il jugea cependant, en sa qualité de philosophe, devoir justifier son opinion contre le christianisme, qui se trouvait défendu par un grand nombre de prosélytes, par la chaîne des prophéties, l’éclat des miracles, et l’imposante autorité d’une foule de témoignages. L’ouvrage soigné qu’il composa au milieu des préparatifs de la guerre de Perse, contenait la substance des argumens qu’il avait long-temps médités dans son esprit[30]. L’impétueux saint Cyrille d’Alexandrie[31], son adversaire, en a transcrit et conservé quelques morceaux qui offrent un singulier mélange d’esprit et de savoir, de subtilité et de fanatisme. L’élégance du style et la dignité de l’auteur recommandaient ses écrits à l’attention publique[32], et le mérite et la réputation de ce prince le plaçaient dans la liste impie des ennemis du christianisme au-dessus du nom célèbre de Porphyre. Il séduisit, scandalisa ou alarma les fidèles ; et ceux des païens qui osèrent quelquefois encore s’engager dans cette lutte inégale, tirèrent du livre populaire de leur noble missionnaire un fonds inépuisable d’objections captieuses. Mais, en se livrant à ces études avec assiduité, l’empereur des Romains contracta les préventions et les passions peu généreuses d’un théologien polémique ; il se crut dès lors engagé à soutenir et à propager ses opinions religieuses, et s’applaudissant en secret de la force et de la dextérité avec lesquelles il maniait les armes de la controverse, il en vint facilement à soupçonner la sincérité de ses antagonistes ou à mépriser la faiblesse de leur jugement lorsqu’ils résistaient obstinément au pouvoir de sa raison et de son éloquence.

Tolérance universelle.

Les chrétiens, qui voyaient l’apostasie de Julien avec horreur et avec indignation, pensaient avoir plus lieu de craindre son pouvoir que ses argumens. Les païens, instruits de la ferveur de son zèle, attendaient peut-être avec impatience le moment prochain où ils pourraient allumer contre les ennemis des dieux les bûchers de la persécution ; ils se flattaient peut-être que la haine ingénieuse du prince inventerait quelque genre de mort ou quelque torture nouvelle inconnue à la fureur grossière et inexpérimentée de ses prédécesseurs. Mais la prudente humanité d’un empereur[33] qui s’occupait de sa réputation, de la paix publique, et des droits du genre humain, trompa, du moins en apparence, l’espoir et la crainte des factions religieuses. Instruit par l’histoire et la réflexion, Julien croyait que si une violence salutaire guérit quelquefois les maladies du corps, le fer et le feu ne peuvent arracher de l’esprit les opinions erronées. On peut en effet traîner une victime au pied des autels ; mais son cœur continue d’abhorrer et de désavouer le sacrilége dont on a rendu sa main coupable. La tyrannie irrite et fortifie l’opiniâtreté religieuse, et dès que la persécution se calme, ceux qui ont cédé rentrent dans leur secte comme pénitens, et ceux qui ont résisté sont honorés comme des saints et des martyrs. Julien sentait qu’en adoptant la cruauté infructueuse de Dioclétien et de ses collègues, il flétrirait sa mémoire et augmenterait le triomphe de l’Église catholique, à qui la rigueur des magistrats païens avait donné de la force et des prosélytes. Pénétré de ces maximes, et craignant de troubler le repos d’un règne mal affermi, il étonna le monde romain par une loi digne d’un homme d’état et d’un philosophe. Julien accorda une tolérance universelle à tous les sujets de l’empire, et la seule gêne qu’il imposa aux chrétiens, fut de leur ôter le pouvoir de tourmenter ceux de leurs concitoyens qu’ils flétrissaient des noms odieux d’idolâtres et d’hérétiques. On permit ou plutôt on ordonna aux païens d’ouvrir tous leurs temples[34], et on les affranchit en même temps des lois oppressives et des vexations arbitraires qui les avaient accablés sous le règne de Constantin et de ses fils. Par le même édit, les évêques et les ecclésiastiques que le monarque arien avait bannis, furent rappelés et rétablis dans leurs églises ; les donatistes, les novatiens, les macédoniens, les eunomiens, et ceux qui, plus heureux, adhéraient à la doctrine du concile de Nicée, partagèrent la même faveur. L’empereur, qui comprenait leurs discussions théologiques, et qui s’en moquait, invita au palais les chefs des sectes ennemies, afin de jouir du spectacle de leurs violentes altercations ; et plusieurs fois les clameurs de la controverse l’obligèrent à s’écrier : « Écoutez-moi ; les Francs et les Allemands m’ont écouté. » Mais il s’aperçut bientôt qu’il avait affaire à des ennemis plus obstinés et plus implacables ; et, quoiqu’il déployât toutes les ressources de l’éloquence pour leur inspirer la concorde ou du moins la paix, il fut parfaitement convaincu, avant de les congédier, qu’il ne devait pas craindre l’union des chrétiens. L’impartial Ammien attribue cette clémence affectée au désir de fomenter les divisions intestines de l’Église ; et le projet insidieux de miner les fondemens du christianisme s’unissait d’une manière inséparable dans le cœur de Julien à son zèle déclaré pour le rétablissement de l’ancienne religion de l’empire[35].

Zèle et dévotion de Julien pour le rétablissement du paganisme.

Dès l’instant où Julien monta sur le trône, il prit, selon l’usage de ses prédécesseurs, le titre de souverain pontife, non-seulement comme le plus honorable de ceux qui se trouvaient attachés à la dignité impériale, mais comme le signe d’un emploi important et sacré dont il voulait remplir les devoirs avec une pieuse exactitude. Les affaires de l’état ne lui permettant pas d’assister chaque jour aux cérémonies religieuses du culte de ses sujets, il dédia une chapelle domestique au soleil, sa divinité tutélaire ; ses jardins étaient remplis de statues et d’autels consacrés aux dieux, et chaque appartement du palais paraissait un temple magnifique. Tous les matins il offrait un sacrifice au père de la lumière : il versait le sang d’une autre victime lorsque le soleil se plongeait au-dessous de l’horizon ; et son infatigable dévotion prodiguait ensuite, à différentes heures, des honneurs particuliers à la lune, aux étoiles et aux génies de la nuit. Aux fêtes solennelles, il ne manquait pas d’aller au temple du dieu et de la déesse dont on célébrait la fête, et tâchait d’animer, par l’exemple de son zèle, la religion du peuple et des magistrats. Loin de chercher à maintenir le pompeux appareil d’un monarque distingué par l’éclat de la pourpre et entouré des boucliers d’or de ses gardes, il sollicitait avec une ardeur respectueuse les moindres offices du culte des dieux. Au milieu de cette foule sacrée, mais licencieuse, des prêtres, des ministres inférieurs, et des danseuses dévouées au service du temple, l’empereur se chargeait d’apporter le bois, d’allumer le feu, d’égorger la victime, de plonger ses mains sanglantes dans les entrailles de l’animal, d’en tirer le cœur ou le foie, et d’y lire avec toute l’habileté d’un aruspice les présages imaginaires des événemens futurs. Parmi les païens mêmes, les hommes sages blâmaient une superstition extravagante qui affectait de mépriser les lois de la prudence et celles de la bienséance. Sous le règne d’un prince qui pratiquait rigoureusement les maximes de l’économie, les dépenses du culte religieux consumaient une grande partie du revenu public. Les climats les plus éloignés envoyaient sans cesse des oiseaux rares qu’on immolait sur les autels des dieux. Souvent on vit Julien sacrifier cent bœufs en un même jour et sur un seul de ces autels, et c’était une plaisanterie populaire que s’il revenait triomphant de la guerre de Perse, il éteindrait la race des bêtes à cornes. Ces frais eux-mêmes paraîtront peu considérables, si on les rapproche des magnifiques présens qu’il offrit de sa main ou qu’il adressa à tous les lieux de dévotion célèbres dans l’Empire romain, ou des sommes employées à la réparation et à l’établissement des anciens temples qui avaient souffert, soit, à la longue, des insensibles outrages du temps, soit, récemment, des rapines des chrétiens. Les villes et les familles, excitées par l’exemple, les sollicitations et la libéralité du souverain, reprenaient l’usage des cérémonies qu’elles avaient négligées. « Toutes les parties du monde, s’écrie Libanius avec un pieux transport, étalaient le triomphe de la religion. On jouissait partout de l’agréable coup d’œil des autels où brûlait le feu sacré, des victimes qui versaient leur sang, de la fumée de l’encens, et du cortège pompeux des prêtres et des prophètes désormais sans crainte et à l’abri du danger. La voix de la prière et le son de la musique frappaient les oreilles sur le sommet des plus hautes montagnes, et le même bœuf qu’on offrait aux dieux en holocauste, servait à la table de leurs joyeux adorateurs[36]. »

Réforme du paganisme.

Mais tout le génie et toute la puissance de l’empereur ne suffisaient pas pour rétablir une religion dénuée de l’appui des principes théologiques, des préceptes moraux, et de la discipline ecclésiastique, une religion qui se précipitait vers sa ruine et n’était susceptible d’aucune réforme solide et raisonnable. La juridiction du souverain pontife, surtout après qu’on eut réuni cet emploi à la dignité impériale, embrassait toute l’étendue de l’Empire romain. Julien nomma pour ses vicaires, dans les diverses provinces, les prêtres et les philosophes qu’il croyait les plus propres à l’exécution de son grand projet ; et ses lettres pastorales[37], si l’on peut les nommer ainsi, offrent une esquisse curieuse de ses desseins et de ses intentions. Il veut que dans chaque ville l’ordre sacerdotal soit composé, sans distinction de naissance et de fortune, de ceux qui montrent le plus d’amour pour les dieux et pour les hommes. « S’ils sont coupables, continue-t-il, d’un délit scandaleux, le pontife supérieur doit les censurer ou les dégrader ; mais tant qu’ils gardent leur dignité, ils ont droit au respect des magistrats et du peuple. Il faut que la simplicité de leur habit domestique annonce leur humilité, et que l’éclat de leurs vêtemens sacrés montre l’importance de leurs fonctions. Lorsqu’ils sont appelés à leur tour au service de l’autel, ils doivent, durant le nombre de jours désignés, ne pas s’éloigner de l’enceinte du temple, et ne pas laisser passer un seul jour sans s’acquitter des prières et des sacrifices qu’ils sont obligés d’offrir pour la prospérité de l’état et des individus. La sainteté de leur ministère exige une pureté sans tache, soit de corps, soit d’esprit ; et même en quittant le temple pour reprendre les occupations de la vie ordinaire, ils doivent observer encore plus de décence et de vertu que le reste de leurs concitoyens. Le prêtre des dieux ne doit jamais paraître aux théâtres ou dans les tavernes ; sa conversation doit être chaste, son régime frugal, et ses amis de bonne réputation. S’il va quelquefois au Forum ou au palais, ce doit être seulement pour y défendre ceux qui ont imploré vainement la justice ou la clémence du prince ou des magistrats. Ses études doivent être analogues à la sainteté de sa profession. Les contes licencieux, les comédies ou les satires doivent être bannis de sa bibliothéque, qu’il est important de réduire à des ouvrages d’histoire ou de philosophie, à des histoires fondées sur la vérité, et à des écrits philosophiques qui aient du rapport avec la religion. Les systèmes impies d’Épicure et des sceptiques méritent son aversion et son mépris[38] ; mais il doit étudier avec soin ceux de Pythagore, de Platon et des stoïciens qui enseignent unanimement qu’il y a des dieux ; que leur providence gouverne le monde ; que nous devons à leur bonté tous les avantages temporels, et qu’ils ont préparé à l’âme humaine un état futur de récompense ou de châtiment. » Le pontife couronné prêche ensuite, de la manière la plus persuasive, les devoirs de la bienveillance et de l’hospitalité ; il exhorte le clergé inférieur à recommander la pratique universelle de ces vertus, promet de donner aux prêtres indigens les secours du trésor public, et annonce la résolution d’établir dans toutes les villes des hôpitaux où les pauvres seront reçus sans distinction de pays et de religion. Julien voyait avec envie les règlemens sages et humains de l’Église ; il ne craint pas de déclarer qu’il veut priver les chrétiens des éloges et des avantages que leur a valu la pratique exclusive de la charité et de la bienfaisance[39]. Il aurait pu, dans les mêmes vues, adopter plusieurs institutions des chrétiens dont le succès faisait sentir l’importance. Mais s’il eût réalisé ces plans de réforme imaginaire, sa copie imparfaite et forcée aurait été moins utile au paganisme qu’honorable à ses ennemis[40]. Les gentils, qui suivaient en paix les usages de leurs ancêtres, furent plus surpris que charmés de l’introduction de ces mœurs étrangères, et durant le court intervalle de son règne, Julien eut souvent occasion de se plaindre du défaut de ferveur de son parti[41].

Les philosophes.

Son fanatisme le portait à regarder les amis de Jupiter comme ses amis personnels ; et quoique dans sa prévention ce prince fit peu de cas de la constance des chrétiens, il admirait et récompensait la noble persévérance de ceux des idolâtres qui avaient préféré la faveur des dieux à celle d’un empereur[42]. Ceux qui étaient en même temps disciples de la littérature et de la religion des Grecs, avaient un titre de plus à son amitié, car Julien plaçait les Muses au nombre de ses divinités tutélaires. Les mots de piété et de littérature étaient presque synonymes dans son système de religion[43] ; et une foule de poètes, de rhéteurs et de philosophes se rendaient en hâte à la cour impériale pour y remplir les places des évêques qui avaient séduit la crédulité de Constance. Son successeur estimait plus les liens de l’initiation que ceux de la parenté ; il choisit ses favoris parmi les sages les plus profondément instruits dans les sciences occultes de la magie et de la divination ; et tout imposteur qui avait la prétention de révéler les secrets de l’avenir, était sûr de jouir à l’instant même des honneurs et de la fortune[44]. Entre tous les philosophes, Maxime obtint la première place dans l’amitié de son auguste disciple, qui, au milieu de l’incertitude inquiétante de la guerre civile, lui communiquait sans réserve ses actions, ses sentimens et ses desseins sur la religion[45]. Dès que Julien fut établi dans le palais de Constantinople, il appela auprès de lui Maxime, qui résidait alors à Sardes, ville de Lydie, et Chrysanthe, qui partageait les études et les travaux de Maxime. Le prudent et superstitieux Chrysanthe ne voulut pas faire un voyage sur lequel les règles de la divination annonçaient des présages très-funestes ; mais son compagnon, dont le fanatisme était plus hardi, continua d’interroger le ciel jusqu’à ce qu’il eût arraché des dieux une approbation apparente de ses projets et de ceux de l’empereur. Le voyage de Maxime à travers les villes de l’Asie étala le triomphe de la vanité philosophique ; les magistrats s’efforcèrent à l’envi d’accueillir honorablement l’ami de leur souverain. Julien prononçait un discours au sénat lorsqu’on l’instruisit de l’arrivée de Maxime. Il s’arrêta sur-le-champ, fut à la rencontre du philosophe, et, après l’avoir embrassé avec tendresse, le conduisit par la main au milieu de l’assemblée, et déclara en public tout ce qu’il devait à ses instructions. Le philosophe[46], qui ne tarda pas à obtenir la confiance de l’empereur et à influer sur les conseils de l’empire, se laissa insensiblement séduire par les tentations qu’on rencontre à la cour. Il s’habilla d’une manière plus brillante ; son maintien prit de la fierté, et, sous le règne suivant, il se vit exposé à d’humiliantes recherches sur les moyens que le disciple de Platon avait employés pour amasser pendant la courte durée de sa faveur une fortune si scandaleuse. Dans le nombre des autres philosophes ou sophistes que le caprice du prince ou les succès de Maxime avaient attirés dans la résidence impériale, peu parvinrent à conserver leur innocence et leur réputation[47]. L’argent, les terres et les maisons qu’on leur prodiguait ne satisfirent pas leur avarice ; le souvenir de leur pauvreté et de leurs protestations de désintéressement excitait avec justice l’indignation du peuple. Il n’est pas possible qu’ils soient parvenus à tromper toujours la pénétration de Julien ; mais il se refusait à mépriser, pour leur caractère, des hommes dont il estimait les talens ; les abandonner d’ailleurs c’était s’exposer au double reproche d’imprudence et de légèreté, et dégrader aux yeux des profanes la gloire des lettres et de la religion[48].

Conversions

La faveur de Julien se partageait d’une manière presque égale entre les païens qui avaient eu la fermeté de tenir au culte de leurs ancêtres, et ceux des chrétiens qui embrassaient prudemment la religion de leur souverain. En acquérant de nouveaux prosélytes[49], il satisfaisait sa superstition et sa vanité, ses passions dominantes ; et on l’entendit déclarer, avec l’enthousiasme d’un missionnaire, que quand même il aurait rendu chaque individu plus opulent que Midas, et chaque ville plus grande que Babylone, il ne se croirait pas le bienfaiteur du genre humain, à moins d’avoir fait cesser en même temps la révolte impie de ses sujets contre les dieux immortels[50]. Un prince qui étudiait la nature humaine et qui possédait les trésors de l’Empire romain, adaptait sans peine à toutes les classes de chrétiens ses argumens, ses promesses et ses récompenses[51] ; et le mérite d’une conversion bien placée suppléait, dans son esprit, aux défauts du candidat, ou même expiait le délit du criminel. Comme les armées sont l’agent le plus irrésistible de l’autorité absolue, Julien eut un soin particulier de corrompre la religion de ses troupes. Toutes ses mesures, si elles ne s’y prêtaient pas de bon cœur, devenaient dangereuses et inutiles ; la disposition naturelle des soldats rendit cette conquête aussi aisée qu’elle était importante. Les légions de la Gaule se dévouèrent à la foi ainsi qu’à la fortune de leur chef victorieux, et, même avant la mort de Constance, il eut la satisfaction d’annoncer à ses amis qu’elles assistaient, avec une dévotion fervente et un appétit vorace, aux hécatombes de bœufs gras qu’il offrait continuellement dans son camp[52]. Les armées de l’Orient, accoutumées à marcher sous l’étendard de la croix et sous celui de Constance, exigèrent une méthode plus adroite et plus dispendieuse. Aux fêtes solennelles, l’empereur recevait l’hommage et récompensait le mérite de ses guerriers. Les enseignes militaires de Rome et de la république environnaient son trône ; on avait effacé du labarum le saint nom du Christ ; et les emblèmes de la guerre, de la majesté du prince et de la superstition païenne se trouvaient si habilement confondus, que le sujet fidèle encourait le reproche d’idolâtrie lorsqu’il saluait respectueusement la personne ou l’image de son souverain. Tous les soldats passaient en revue, et chacun recevait de la main de Julien un don proportionné à son rang et à ses services ; mais on exigeait auparavant qu’il jetât des grains d’encens dans le feu qui brûlait sur l’autel. Quelques chrétiens résistèrent, d’autres se repentirent ; mais le plus grand nombre, séduit par la vue de l’or, et intimidé par la présence de l’empereur, contractait l’engagement criminel, et toutes les considérations possibles de devoir et d’intérêt assuraient pour l’avenir leur persévérance dans le culte des dieux. Julien, en usant souvent de ces artifices, et en prodiguant des sommes qui auraient payé le service de la moitié des peuples de la Scythie, obtint à son armée la protection imaginaire des dieux, et s’acquit plus réellement le ferme appui des légions romaines[53]. Il est d’ailleurs plus que vraisemblable que le rétablissement du paganisme et la faveur qu’on lui accordait firent connaître une multitude de prétendus chrétiens qui, dans des vues temporelles, s’étaient soumis à la religion du règne précédent, et retournèrent ensuite, avec la même flexibilité de conscience au culte qu’embrassèrent les successeurs de Julien.

Les Juifs.

Tandis que le zélé monarque s’occupait sans relâche du rétablissement et de la propagation de la religion de ses aïeux, il forma l’extraordinaire projet de relever le temple de Jérusalem. Dans une épître adressée aux Juifs[54] dispersés dans les provinces de l’empire, il plaint leur infortune, condamne leurs oppresseurs, loue leur constance, déclare qu’il les protégera, et se flatte de cette pieuse espérance qu’à son retour de la guerre de Perse, il lui sera permis d’adorer avec reconnaissance le Tout-Puissant dans sa sainte ville de Jérusalem. La superstition aveugle et la servitude abjecte de ces infortunés proscrits pouvaient exciter le mépris d’un empereur philosophe ; mais leur haine implacable pour les disciples du Christ leur valut l’amitié de Julien. La stérile synagogue abhorrait et enviait la fécondité de l’Église rebelle ; le pouvoir des Juifs n’égalait pas leur méchanceté, mais leurs plus graves rabbins approuvaient le meurtre secret d’un apostat[55], et leurs clameurs séditieuses avaient souvent éveillé l’indolence des magistrats païens. Devenus, sous le règne de Constantin, sujets de leurs enfans révoltés, ils ne tardèrent pas à éprouver toute la dureté de la tyrannie domestique. Les princes chrétiens annulèrent peu à peu les immunités civiles que leur avait accordées ou assurées Sévère, et une émeute imprudente, qui s’éleva parmi ceux de la Palestine[56], sembla justifier les vexations lucratives qu’inventèrent les évêques et les eunuques de la cour de Constance. Le patriarche juif, qui exerçait toujours une juridiction précaire, résidait à Tibérias[57] ; et les autres villes de la Palestine étaient habitées par les restes d’un peuple tendrement attaché à la terre promise. Mais on renouvela l’édit d’Adrien, on lui donna une nouvelle force ; ils virent de loin les murs de la sainte cité profanés à leurs yeux par le triomphe de la croix et la dévotion des chrétiens[58].

Jérusalem.

Jérusalem, placée au milieu d’un pays stérile et plein de rochers[59], renferme dans ses murs les deux montagnes de Sion et d’Acra, et forme un ovale d’environ trois milles d’Angleterre[60]. La partie supérieure de la ville et la forteresse de David se trouvaient au sud, sur la pente escarpée de la montagne de Sion ; au côté septentrional, les bâtimens de la ville basse se montraient sur le sommet spacieux du mont Acra ; le temple majestueux de la nation juive couvrait une partie de la colline qu’on nommait Moriah, et que l’industrie de l’homme avait aplanie. Après la destruction totale du temple par les armes de Titus et d’Adrien, la charrue passa en signe d’interdiction sur le terrain sacré. La montagne de Sion fut abandonnée, et l’emplacement de la ville basse fut rempli par les édifices publics et privés de la colonie Ælienne, qui se répandit sur la colline adjacente du Calvaire. Des monumens d’idolâtrie souillèrent ces lieux révérés : et, soit à dessein, soit par hasard, on dédia une chapelle à Vénus, à l’endroit même qu’avaient sanctifié la mort et la résurrection de Jésus-Christ[61]. Environ trois siècles après ces étranges événemens, la profane chapelle de Vénus fut démolie par ordre de Constantin, et le déblaiement de la terre et des pierres amassées en ce lieu découvrit au monde le saint Sépulcre. Le premier empereur chrétien éleva sur ce terrain mystique une magnifique église, et sa pieuse libéralité s’étendit sur tous les lieux qu’avait consacrés la présence des patriarches, des prophètes et du fils de Dieu[62].

Pèlerinages.

Le désir passionné de contempler les monumens de notre rédemption, amenait à Jérusalem une foule successive de pèlerins qui venaient des bords de l’océan Atlantique et des pays de l’Orient les plus éloignés[63] ; leur piété s’autorisait de l’exemple de l’impératrice Hélène, qui paraît avoir réuni la crédulité d’un âge avancé à la ferveur d’une nouvelle convertie. Les sages et les héros qui ont visité le théâtre de la sagesse et de la gloire des anciens, ont senti que le génie de ces lieux les inspirait[64] ; et le chrétien qui s’agenouillait devant le saint Sépulcre attribuait la vivacité de sa foi et la ferveur de sa dévotion à l’influence plus immédiate de l’esprit de Dieu. Le zèle, peut-être la cupidité du clergé de Jérusalem, excitait et multipliait ces utiles voyages. D’après une tradition qu’on dit incontestable, les prêtres indiquaient l’endroit où s’était passé chaque événement digne de souvenir. Ils montraient les instrumens de la passion de Jésus-Christ ; les clous et la lance qui avaient percé ses mains, ses pieds et son côté ; la couronne d’épines qu’on avait placée sur sa tête ; la colonne où il fut battu de verges, et particulièrement cette croix où il expira, qu’on avait tirée du milieu des décombres sous le règne de l’un des princes qui placèrent le symbole du christianisme sur la bannière des légions romaines[65]. Les miracles qui semblaient nécessaires pour expliquer comment elle s’était si extraordinairement conservée et comment on l’avait découverte si à propos, se propagèrent par degrés et sans opposition. L’évêque de Jérusalem avait la garde de la vraie croix, il la montrait solennellement le jour de Pâques, et la dévotion curieuse des pèlerins, que lui seul avait le droit de satisfaire, obtenait de lui de petits morceaux de ce bois qu’ils garnissaient d’or et de pierreries, et qu’ils portaient en triomphe dans leur patrie. Mais comme cette branche de commerce si lucrative se serait bientôt épuisée, on crut devoir supposer que le bois merveilleux avait une force de végétation secrète, et que sa substance, diminuée chaque jour, demeurait toujours entière[66]. On serait peut-être tenté de croire que l’influence des lieux et la conviction d’un miracle perpétuel dut avoir de salutaires effets sur la morale ainsi que sur la foi du peuple. Toutefois les plus respectables des écrivains ecclésiastiques se sont vus contraints d’avouer que non-seulement on voyait, dans les rues de Jérusalem, le tumulte des affaires et des plaisirs[67], mais que les habitans de la cite sainte étaient familiarisés avec tous les crimes, avec l’adultère, le vol, l’idolâtrie, le meurtre et l’empoisonnement[68]. La richesse et la prééminence de l’église de Jérusalem excitèrent l’ambition des candidats à l’épiscopat, soit ariens, soit orthodoxes ; et les vertus de Cyrille, qu’on a depuis honoré du nom de saint, brillèrent davantage dans l’exercice des fonctions de son ministère[69] que dans les moyens qu’il avait employés pour y parvenir.

Julien essaie de rebâtir le temple de Jérusalem

L’ambition et la vanité pouvaient inspirer à Julien le désir de rendre au temple de Jérusalem[70] son antique gloire. Les chrétiens étant fermement convaincus qu’un arrêt de destruction avait à jamais frappé tout l’édifice de la loi de Moïse, il voulait tirer du succès de son entreprise un argument spécieux contre la foi due aux prophéties et la vérité de la révélation[71]. Le culte spirituel de la synagogue lui déplaisait ; mais il approuvait les institutions de Moïse, qui n’avait pas dédaigné d’adopter plusieurs des rites et des cérémonies de l’Égypte[72]. Un polythéiste qui ne cherchait qu’à multiplier le nombre des dieux, adorait sincèrement la divinité locale et nationale des Juifs[73] ; et telle était l’avidité de Julien pour les sacrifices, qu’il est possible que son émulation ait été excitée par la piété de Salomon, qui, lors de la dédicace du temple, immola vingt-deux mille bœufs et cent vingt mille moutons[74]. Ces considérations purent influer sur ses desseins ; mais la perspective d’un avantage important et immédiat ne permit pas à l’impatient monarque d’attendre l’événement éloigné et incertain de la guerre de Perse. Il résolut d’élever sans délai, sur la colline de Moriah, qui surpassait les autres en hauteur, un temple magnifique qui éclipsât la splendeur de l’église de la Résurrection, placée près de là sur le Calvaire ; de créer un ordre de prêtres qui fussent intéressés à dévoiler l’artifice et à arrêter l’ambition des chrétiens leurs rivaux, et d’y établir une nombreuse colonie de Juifs dont le fanatisme opiniâtre serait toujours prêt à seconder et même à prévenir les mesures hostiles du gouvernement païen. Parmi les amis de l’empereur, si toutefois les noms d’empereur et d’ami peuvent aller ensemble, la première place était assignée par Julien lui-même au savant et vertueux Alypius[75]. Une justice rigoureuse et une mâle fermeté tempéraient l’humanité d’Alypius ; et, tandis qu’il exerçait ses talens dans l’administration de la Bretagne, il imitait dans ses compositions poétiques la douceur et l’harmonie des odes de Sapho. Ce ministre, à qui Julien communiquait sans réserve ses fantaisies les plus légères et ses desseins les plus graves, fut chargé de rebâtir le temple de Jérusalem et de lui rendre sa beauté primitive. Alypius demanda et obtint un ordre qui enjoignait au gouverneur de la Palestine de lui donner tous les secours possibles. Au signal donné par leur puissant libérateur, les Juifs accoururent de toutes les provinces de l’empire sur la montagne sainte, et leur triomphe insolent alarma et irrita les chrétiens qui se trouvaient à Jérusalem. Le désir de reconstruire le temple a toujours été, depuis sa destruction, la passion dominante des enfans d’Israël. Dans ce fortuné moment, les hommes oublièrent leur avarice et les femmes leur délicatesse. La vanité des riches se servit de bêches et de pioches d’argent, et on vit porter des décombres dans des manteaux de pourpre et de soie. Toutes les bourses s’ouvrirent ; chacun prit part à ces pieux travaux, et un peuple entier exécuta avec enthousiasme les ordres d’un grand monarque[76].

L’entreprise ne réussit pas.

Mais, dans cette occasion, les efforts réunis du pouvoir et de l’enthousiasme demeurèrent infructueux, et l’emplacement du temple juif, occupé aujourd’hui par une mosquée musulmane[77], présenta toujours l’édifiant spectacle de la ruine et de la désolation. L’absence et la mort de l’empereur, les nouvelles maximes d’un règne chrétien expliquent peut-être l’interruption d’un ouvrage difficile, commencé seulement six mois avant la mort de Julien[78] ; mais les chrétiens devaient naturellement se flatter de la pieuse espérance que, dans cette lutte remarquable, un miracle signalé vengerait l’honneur de la religion. Des contemporains dont le témoignage est d’ailleurs imposant, attestent, avec quelques différences dans leur récit, que des tourbillons de vent et de feu renversèrent et dispersèrent les nouveaux fondemens du temple[79]. Cet événement a été décrit par saint Ambroise, évêque de Milan[80], dans une lettre à l’empereur Théodose, qui doit provoquer toute l’animadversion des juifs ; par l’éloquent saint Chrysostôme[81], qui pouvait en appeler aux souvenirs des vieillards de son église d’Antioche ; et par saint Grégoire de Nazianze[82], qui publia une relation du miracle avant la fin de la même année. Le dernier déclare hardiment que les infidèles ne contestaient pas cet événement surnaturel ; et quelque étrange que paraisse son assertion, elle est confirmée par le témoignage irrécusable d’Ammien-Marcellin[83]. Ce guerrier philosophe, qui aimait les vertus de son maître sans adopter ses préjugés, a raconté dans l’histoire judicieuse et pleine de candeur qu’il nous a donnée de son temps, les obstacles extraordinaires qui arrêtèrent le rétablissement du temple de Jérusalem. « Tandis qu’Alypius, dit-il, aidé du gouverneur de la province, pressait les travaux avec ardeur, de redoutables globes de feu sortirent du milieu des fondemens ; ils éclatèrent fréquemment sur les ouvriers ; ils les blessèrent, ils leur rendirent quelquefois le terrain inaccessible ; et ce feu vainqueur continuant à s’élancer avec opiniâtreté sur les travailleurs, comme s’il eût été résolu à les éloigner, on abandonna l’entreprise. » Une pareille autorité devrait satisfaire le croyant et étonner l’incrédule ; mais le philosophe demandera de plus le témoignage authentique d’un spectateur intelligent et impartial. Au milieu de cette crise importante, tout phénomène singulier de la nature prenait l’apparence et produisait les effets d’un véritable prodige[84]. Le pieux artifice du clergé de Jérusalem et la crédulité du peuple ne tardèrent pas à embellir et à exagérer cette glorieuse délivrance ; et, vingt ans après, un historien romain, qui mettait peu d’importance aux querelles des théologiens, a pu orner son ouvrage de ce prodige remarquable et éclatant[85].

Partialité de Julien.

Le rétablissement du temple juif avait une liaison secrète avec la ruine de l’Église chrétienne. Julien continuait à maintenir la liberté du culte religieux, sans laisser voir si cette tolérance universelle venait de sa bonté ou de sa justice. Il affectait de plaindre les malheureux chrétiens, qui se méprenaient sur l’objet le plus important de la vie ; mais son mépris faisait tort à sa compassion, et la haine aigrissait son mépris ; il exprimait ses opinions par ces sarcasmes qui causent une blessure profonde et mortelle quand ils sortent de la bouche d’un souverain. Sachant que les chrétiens se glorifiaient du nom de leur rédempteur, il autorisa, et peut-être ordonna le surnom moins honorable de galiléens[86]. Il déclara que la folie des galiléens, qu’il peignait comme des fanatiques dignes du mépris des hommes et de la haine des dieux, avait mis l’empire sur le bord de sa ruine ; et il insinue dans un de ses édits, qu’une salutaire violence est quelquefois nécessaire à la guérison d’un malade frénétique[87]. Julien, dans ses sentimens et dans sa conduite, se conforma à cette idée peu généreuse, que, selon la différence de leurs opinions religieuses, une partie de ses sujets méritait sa faveur et son amitié, tandis que l’autre avait droit seulement aux avantages ordinaires que sa justice ne pouvait refuser à des citoyens soumis[88]. D’après ce principe, source féconde d’injustices et de vexations, il transféra aux pontifes de sa religion l’administration des parties considérables du revenu public, que la piété de Constantin et de ses fils avait accordée à l’Église. L’orgueilleux système des immunités et des honneurs du clergé, qu’on avait élevé avec tant d’art et de travaux, fut anéanti ; la rigueur des lois détruisit les espérances qu’on formait sur la libéralité des mourans, et les prêtres du christianisme se virent confondus avec la dernière et la plus ignominieuse classe du peuple. La sagesse d’un prince orthodoxe adopta bientôt après ceux de ces règlemens qui parurent nécessaires pour réprimer l’ambition et la cupidité des ecclésiastiques. Les distinctions particulières que la politique ou la superstition a prodiguées à l’ordre sacerdotal, ne doivent regarder que les prêtres qui professent la religion de l’état ; mais les préjugés et la passion dominaient le législateur, et les insidieuses combinaisons de Julien avaient pour objet de priver les chrétiens de tous les honneurs et de tous les avantages temporels qui les faisaient paraître respectables aux yeux du genre humain[89].

Il défend aux chrétiens de tenir des écoles.

On a critiqué sévèrement et avec raison la loi qui défendit aux chrétiens d’enseigner les arts de la grammaire et de la rhétorique[90]. Les motifs que donne l’empereur pour justifier cette disposition tyrannique, ont pu commander pendant sa vie le silence des esclaves et l’approbation des flatteurs. Il abuse du sens ambigu d’un mot qu’on pouvait appliquer indifféremment à la langue et à la religion des Grecs. Il observe avec dédain que les hommes qui exaltent le mérite d’une foi implicite, sont hors d’état de réclamer ou de se procurer les avantages de la science ; il prétend que s’ils refusent d’adorer les dieux d’Homère et de Démosthène, ils doivent se contenter d’expliquer les évangiles de Luc et de Matthieu dans les églises des galiléens[91]. Dans toutes les villes de l’Empire romain, l’éducation de la jeunesse était confiée à des maîtres de grammaire et de rhétorique, nommés par les magistrats, payés par le public, et distingués par d’honorables et d’utiles priviléges. L’édit de Julien paraît comprendre les médecins et les professeurs de tous les arts libéraux ; et le prince, qui se réservait le droit d’approuver le choix des candidats, recevait ainsi des lois le moyen de séduire ou de punir la persévérance religieuse des plus savans d’entre les chrétiens[92]. Dès que la démission des maîtres les plus obstinés[93] eut établi l’empire des sophistes gentils, l’empereur invita la génération naissante à fréquenter les écoles publiques, convaincu avec raison que ces esprits encore tendres y recevraient les impressions de la littérature et de l’idolâtrie des Grecs. Lorsque les scrupules des jeunes chrétiens ou de leurs parens les empêchaient de se livrer à cette dangereuse méthode d’instruction, ils se voyaient contraints de renoncer aux avantages d’une bonne éducation : l’empereur avait lieu de croire qu’en peu d’années l’Église retomberait dans sa simplicité primitive, et qu’à ses théologiens, doués de savoir et d’éloquence autant que le pouvait comporter leur siècle, succéderait bientôt une génération d’aveugles et d’ignorans fanatiques, incapables de défendre la vérité de leurs principes et d’exposer les nombreuses extravagances du polythéisme[94].

Disgrâce et oppression des chrétiens.

Julien avait sans doute le désir et le projet de priver les chrétiens des avantages que donnent les richesses, les lumières et l’autorité ; mais leur injuste exclusion de toutes les charges lucratives et de tous les emplois de confiance, paraît avoir été le résultat de son système général, plutôt que la suite immédiate d’aucune loi positive[95]. Le mérite supérieur obtenait peut-être quelques exceptions extraordinaires ; mais la plupart des officiers chrétiens furent insensiblement privés de leurs emplois dans l’administration, dans l’armée et dans les provinces. Les espérances de la jeunesse chrétienne furent entièrement anéanties par la partialité déclarée du prince, qui avertit malignement les adorateurs du Christ qu’il n’était pas permis à un chrétien de se servir du glaive de la justice ou de la guerre, et fit soigneusement environner le camp et les tribunaux des bannières de l’idolâtrie. Il confiait les pouvoirs du gouvernement à des païens qui montraient un zèle ardent pour la religion de leurs ancêtres ; et comme les règles de la divination dirigeaient souvent son choix, les favoris, qu’il préférait comme les plus agréables aux dieux, n’obtenaient pas toujours l’approbation publique[96]. Les chrétiens eurent beaucoup à souffrir, et plus encore à craindre sous l’administration de leurs ennemis. Julien abhorrait la cruauté par caractère, et le soin de sa réputation exposée aux yeux de l’univers, ne permettait plus au monarque philosophe de violer les lois de la justice et de la tolérance, qu’il avait lui-même si récemment établies. Mais ceux qui exerçaient son autorité dans les provinces, se trouvaient moins sous les regards du public. Revêtus d’une autorité arbitraire, ils suivaient les désirs plutôt que les ordres de leur souverain, et accablaient sans crainte de vexations secrètes des sectaires à qui on ne leur permettait pas d’accorder la gloire du martyre ; et l’empereur, après avoir dissimulé, aussi long-temps qu’il lui était possible, les injustices commises en son nom, faisait connaître par des reproches modérés et de grandes récompenses, le sentiment que lui inspirait réellement la conduite de ses officiers[97].

Ils sont condamnés à rétablir les temples païens.

La loi qui condamnait les chrétiens à l’entière réparation des temples détruits sous le règne précèdent, était le moyen de tyrannie le plus efficace que l’on pût employer contre eux. Le zèle de l’Église triomphante n’avait pas toujours attendu la sanction de l’autorité publique ; et les évêques, sûrs de l’impunité, avaient souvent attaqué et démoli, à la tête de leur congrégation, les forteresses du prince des ténèbres. Chacun connaissait les terres sacrées qui avaient enrichi le patrimoine du souverain ou celui du clergé ; et leur restitution ne fut pas difficile ; mais les chrétiens avaient bâti des églises sur ces terres, et sur les ruines des temples païens ; et comme il fallait démolir l’église avant de pouvoir rebâtir le temple, l’un des partis applaudissait à la justice et à la piété de l’empereur, tandis que l’autre déplorait et abhorrait sa violence sacrilége[98]. Lorsque le terrain était libre, le rétablissement des immenses édifices qu’on avait rasés et la restitution des ornemens précieux qu’on avait convertis à l’usage du culte des chrétiens, donnaient lieu à un long chapitre de dommages et intérêts. Ceux qui avaient fait le mal, n’avaient ni les moyens ni la volonté de satisfaire à la demande de ces sommes accumulées ; et un législateur impartial aurait montré de la sagesse, en prononçant d’une manière équitable et modérée sur les plaintes et les réclamations. Les imprudens édits de Julien jetèrent tout l’empire, et l’Orient en particulier, dans la confusion ; et les magistrats gentils, excités par le fanatisme et la vengeance, abusèrent du rigoureux privilége que leur donnait la loi romaine, qui substitue à la propriété la personne du débiteur insolvable. Sous le dernier règne, Marc, évêque d’Aréthuse[99], avait employé, pour la conversion de son peuple, des armes plus efficaces que celles de la persuasion[100]. Les magistrats réclamèrent la valeur entière d’un temple qu’avait détruit son zèle intolérant ; mais bien instruits de sa pauvreté, ils voulaient seulement amener son caractère inflexible à la promesse d’une légère compensation. Ils firent saisir le vieux prélat ; on le battit cruellement de verges, on lui arracha la barbe, et son corps, nu et couvert de miel, fut suspendu en l’air dans un filet, et exposé à la morsure des insectes et aux rayons du soleil brûlant de la Syrie[101]. Ainsi suspendu, Marc continuait à se glorifier de son crime, et à insulter à la rage impuissante de ses persécuteurs. À la fin, arraché de leurs mains, il jouit de tout l’honneur de son triomphe. Les ariens célébrèrent la vertu de leur pieux confesseur ; les catholiques le réclamèrent[102], et ceux des païens qui étaient susceptibles de honte et de remords, craignirent désormais de se permettre des cruautés inutiles[103]. Julien lui laissa la vie ; mais si, comme on le dit, l’évêque d’Aréthuse avait sauvé l’enfance de Julien[104], la postérité condamnera l’ingratitude de l’empereur, plutôt que de donner des éloges à sa clémence.

Le temple et le bocage sacré de Daphné.

Les rois de Syrie, macédoniens, avaient consacré à Apollon un lieu de dévotion, qui se trouvait à cinq milles d’Antioche, et qui était un des plus agréables du monde païen[105]. On y voyait un magnifique temple en l’honneur du dieu du Jour. Sa statue colossale[106] remplissait presque en entier le vaste sanctuaire qu’embellissaient l’or, les pierres précieuses, et le talent des artistes grecs. Le dieu était penché ; il tenait une coupe d’or à la main, et faisait une libation sur la terre comme s’il suppliait cette mère vénérable de rendre à ses embrassemens la belle et froide Daphné ; car la fiction avait pris soin d’ennoblir le terrain consacré, et l’imagination des poètes de Syrie avait transporté ce conte d’amour des bords du Pénée à ceux de l’Oronte. La colonie royale d’Antioche suivait les anciens rites de la Grèce. Un ruisseau prophétique, dont les prédictions égalèrent, pour l’autorité et la réputation, celles de l’oracle de Delphes, s’écoulait de la source castalienne de Daphné[107]. Au moyen d’un privilége particulier qu’on acheta de la ville d’Élis, on construisit, dans les champs voisins, un stade[108]. Des jeux olympiques se célébrèrent aux dépens de la ville, et un revenu de trente mille livres sterling était affecté aux plaisirs du public[109]. L’abord continuel des pèlerins et des curieux forma insensiblement, aux environs du temple, le village de Daphné, qui, par son étendue, sa population et sa richesse, ressemblait, sans en avoir le titre, à une ville de province. Le temple et le village étaient cachés dans un bois épais de lauriers et de cyprès de dix milles de tour, et qui, dans les plus grandes chaleurs de l’été, offrait un asile plein de fraîcheur et impénétrable aux rayons du soleil. Mille courans de l’eau la plus pure sortant de toutes les collines, conservaient la verdure du sol et la température de l’air ; des sons harmonieux et des odeurs aromatiques y ravissaient les sens ; la santé et la joie, le plaisir et l’amour habitaient ce bocage paisible. Le jeune homme ardent y poursuivait, comme Apollon, l’objet de ses désirs ; et le sort de Daphné avertissait les timides jeunes filles du danger d’une réserve hors de saison. Le soldat et le philosophe évitaient sagement les tentations de ce lieu de délices[110], où le plaisir, prenant le caractère de la religion, amollissait peu à peu la fermeté des vertus les plus courageuses. Mais le bocage de Daphné n’en obtint pas moins, durant plusieurs siècles, la vénération des naturels du pays et des étrangers ; la munificence des empereurs augmenta les priviléges attachés à ce terrain sacré ; et chaque génération accrut la splendeur du temple par de nouveaux ornemens[111].

Abandon et profanation du bocage de Daphné.

Lorsque Julien se mit en route pour aller rendre hommage à l’Apollon de Daphné dont on célébrait la fête, sa dévotion se monta au dernier degré de la ferveur. Sa vive imagination entrevoyait déjà toute la pompe des victimes, des libations et des cérémonies du temple ; une longue procession de jeunes garçons et de jeunes filles, revêtus de robes blanches, symbole de leur pureté, et le concours tumultueux d’un peuple innombrable : mais le zèle de la ville d’Antioche avait pris, depuis l’établissement du christianisme, une direction différente. Au lieu des hécatombes de bœufs gras, sacrifiés par les diverses familles d’une ville opulente à la divinité tutélaire de l’endroit, il se plaint de n’avoir trouvé qu’une oie, fournie par un prêtre, pâle et solitaire habitant de ce temple tombé en ruines[112]. L’autel était abandonné, l’oracle ne parlait plus, et les cérémonies funéraires du christianisme profanaient cette terre sacrée. Le corps de saint Babylas[113] (évêque d’Antioche, qui mourut en prison lors de la persécution de Dèce), après avoir reposé près d’un siècle dans son tombeau, avait été transporté au milieu du bocage de Daphné, par l’ordre de César Gallus. On y avait élevé une magnifique église ; une portion des terres sacrées avait été appliquée à l’entretien du clergé et aux funérailles des chrétiens d’Antioche, jaloux de reposer aux pieds de leur évêque ; les prêtres d’Apollon s’étaient retirés, avec leurs sectaires, remplis d’indignation et d’effroi. Lorsqu’une autre révolution sembla rétablir la fortune du paganisme, on démolit l’église de saint Babylas, et on ajouta de nouveaux bâtimens à l’édifice à demi ruiné qu’avait fait construire la piété des rois de Syrie. Mais l’un des premiers soins de Julien, et celui dont il s’occupa le plus, fut de délivrer son dieu opprimé de l’odieuse présence des chrétiens morts ou vivans, qui avaient éteint la voix de l’imposture et de l’enthousiasme[114]. [On enlève le corps des chrétiens et on démolit l’église bâtie à Daphné.]Il purifia ce lieu d’infection, d’après les lois des anciens rituels ; on enleva les corps avec décence, et on permit aux ministres de l’église de porter les restes de saint Babylas dans les murs d’Antioche, d’où on les avait tirés. Le zèle des chrétiens dédaigna l’humble conduite qui aurait pu adoucir la malveillance d’un gouvernement ennemi de leur religion. Une multitude innombrable accompagna, suivit ou environna, à son arrivée, le char élevé qui transportait les ossemens de saint Babylas. Elle chantait au milieu des plus bruyantes acclamations ceux des psaumes de David qui expriment, avec le plus d’énergie, le mépris des idoles et des idolâtres. Le retour du saint fut un triomphe, et ce triomphe était une insulte à la religion de l’empereur, dont l’orgueil dissimulait le ressentiment. Le temple de Daphné brûla durant la nuit qui termina cette procession indiscrète ; la statue d’Apollon fut consumée, et il ne resta plus de l’édifice que les murs dépouillés ; monumens effrayans de son désastre. Les chrétiens d’Antioche assurèrent, avec une confiance religieuse, que l’intercession de saint Babylas avait dirigé la foudre sur ce temple odieux. Réduit à l’alternative de supposer un crime ou un miracle, Julien, sans hésiter, sans aucune certitude, mais avec quelque apparence de probabilité, imputa l’incendie à la vengeance des galiléens[115]. [Julien ferme la cathédrale d’Antioche.]Leur délit, s’il avait été suffisamment prouvé, aurait pu justifier les représailles qu’exerça Julien en ordonnant aussitôt la clôture de la cathédrale d’Antioche, et la confiscation de ses richesses. On mit plusieurs ecclésiastiques à la torture, afin de découvrir les auteurs de la sédition, de l’incendie, et ceux qui avaient caché les richesses de l’Église[116] ; et le comte de l’Orient fit décapiter un prêtre appelé Theodoret. Mais Julien blâma cet arrêt précipité ; il témoigna des regrets sincères ou affectés de ce que le zèle imprudent de ses ministres ternissait l’éclat de son règne par une persécution[117]. Le souverain avait froncé le sourcil ; il n’en fallait pas davantage pour réprimer sur-le-champ le zèle de ses ministres : mais lorsque le père de la patrie se déclare chef d’une faction, il lui devient difficile de contenir la licence de la fureur populaire, il perd même le droit de la punir. Julien, dans un écrit officiel, applaudit à la dévotion et à la fidélité des villes de Syrie, dont les pieux habitans avaient détruit au premier signal les sépulcres des galiléens ; et il se plaint faiblement de ce qu’ils ont vengé les injures des dieux avec moins de modération qu’il ne l’avait recommandé[118]. D’après cet aveu fait à demi et avec tant de peine, on peut croire, ainsi que le disent les historiens ecclésiastiques, que dans les villes de Gaza, d’Ascalon, de Césarée, d’Héliopolis, etc., les païens abusèrent, sans prudence et sans remords, d’un instant de prospérité ; que la mort seule termina les tortures des malheureuses victimes de leur cruauté ; qu’on traîna leurs corps dans les rues ; et que dans la rage universelle, des cuisiniers les percèrent de leurs broches, des femmes de leurs quenouilles ; qu’enfin, les entrailles des prêtres et des vierges, après avoir souillé la bouche de ces fanatiques sanguinaires, furent mêlées d’orge et jetées aux animaux immondes de la ville[119]. Ces traits de frénésie religieuse présentent la nature humaine sous le jour le plus méprisable et le plus odieux ; mais le massacre d’Alexandrie attire encore plus l’attention, par la certitude du fait, le rang des victimes, et la splendeur de cette capitale de l’Égypte.

George de Cappadoce.

George[120], que l’origine de sa famille et le lieu de son éducation ont fait surnommer de Cappadoce, était né dans l’atelier d’un foulon, à Épiphanie, ville de Cilicie. Les talens d’un parasite l’élevèrent à la fortune, malgré son origine obscure et même servile. Ses protecteurs, qu’il flattait assidûment, lui procurèrent une commission lucrative : on le chargea de fournir aux troupes du porc salé. L’emploi était ignoble ; il le rendit infâme. Il accumula des richesses par les plus vils moyens que puissent inspirer la fraude et la corruption ; et ses malversations devinrent si notoires, qu’il fut forcé de s’enfuir pour échapper aux recherches de la justice. Après cette aventure, dans laquelle il paraît avoir sauvé sa fortune aux dépens de son honneur, George embrassa l’arianisme de bonne foi, ou par hypocrisie. Aimant les lettres, ou affectant un goût qu’il n’avait pas, il rassembla une collection précieuse de livres d’histoire, de rhétorique, de philosophie et de théologie[121], et la faction dominante le porta sur le siége de saint Athanase. L’entrée du nouvel archevêque fut celle d’un conquérant barbare, et la cruauté, l’avarice, souillèrent chaque instant de son règne. Les catholiques d’Alexandrie et de l’Égypte se croyaient abandonnés à un tyran, que son naturel et son éducation rendaient propre au rôle de persécuteur ; mais sa main impartiale étendit le poids de l’oppression sur tous les divers habitans de son vaste diocèse. [Il opprime Alexandrie et toute l’Égypte.]Le primat de l’Égypte en étalant le faste et l’insolence de sa dignité, laissait toujours apercevoir les vices de sa basse extraction. Le monopole inique et presque universel du nitre, du sel, du papier, des funérailles, etc., qu’il vint à bout d’obtenir, appauvrit les marchands de sa capitale, et le père spirituel d’un grand peuple daigna s’abaisser aux viles fonctions d’un délateur. Les habitans d’Alexandrie ne purent jamais oublier ni lui pardonner l’impôt sur toutes les maisons de la ville, dont il avait donné l’idée, sous prétexte que le fondateur avait transmis la propriété du sol aux Ptolémées et aux Césars ses successeurs. Les gentils, qui s’étaient flattés de l’espoir de la liberté et de la tolérance, excitèrent sa cupidité ; et les riches temples d’Alexandrie furent pillés ou insultés par le fier prélat, qui s’écriait d’une voix élevée et menaçante : « Jusqu’à quand laissera-t-on subsister ces sépulcres ? » La fureur, ou plutôt la justice du peuple le chassa de son siége sous le règne de Constance ; et ce ne fut pas sans de violens efforts que l’autorité civile et militaire de l’état parvint à le rétablir et à satisfaire sa vengeance. L’envoyé qui proclama dans Alexandrie l’avénement de Julien, annonça la chute de l’archevêque. [A. D. 361. Nov. 30.]George et deux de ses vils ministres, le comte Diodore et Dracontius, maîtres de la monnaie, furent ignominieusement traînés en prison, chargés de fers : vingt-quatre jours après, une multitude superstitieuse, et ennuyée des délais d’une procédure, força leur prison. [Il est massacré par le peuple.]Ces ennemis des dieux et des hommes expirèrent au milieu des plus cruels outrages ; le corps de l’archevêque et ceux de ses complices furent portés en triomphe sur le dos d’un chameau à travers les rues, et l’on regarda l’inactivité du parti de saint Athanase, comme un exemple frappant de patience évangélique[122]. Les restes de ces misérables criminels furent jetés à la mer, et les chefs de l’émeute déclarèrent qu’ils en agissaient ainsi pour tromper la dévotion des chrétiens, et prévenir les honneurs qu’on pourrait vouloir rendre à ces martyrs punis, ainsi que leurs prédécesseurs, par les ennemis de leur religion[123]. Les craintes des gentils étaient bien fondées, et leurs précautions furent inefficaces. La mort de l’archevêque fit oublier sa vie. Les ariens aimaient et révéraient le rival de saint Athanase, et la conversion apparente de ses sectaires le fit adopter par l’Église catholique qui les recevait dans son sein[124]. En déguisant le lieu et l’époque de sa mort on est parvenu à faire jouer à cet odieux étranger [Est révéré comme un saint et un martyr.]le rôle d’un martyr, d’un saint et d’un héros chrétien[125], et l’infâme George[126] de Cappadoce est devenu le fameux saint George d’Angleterre, patron des armes, de la chevalerie et de la jarretière[127].

Vers le temps où Julien fut instruit de la sédition d’Alexandrie, il apprit qu’à Édesse, la riche et orgueilleuse faction d’Arius insultait les faibles valentiniens, et commettait des désordres qu’on doit punir dans un état bien réglé. Sans s’asservir aux formes lentes de la justice, le prince irrité envoya aux magistrats d’Édesse[128] un ordre qui confisquait toutes les propriétés de l’Église. On distribua l’argent aux soldats ; on réunit les terres aux domaines, et la plus cruelle ironie aggrava encore cet acte d’oppression. « Je me montre, dit l’empereur, le véritable ami des galiléens : leur admirable loi a promis le royaume des cieux aux pauvres ; et ils feront plus de progrès dans le chemin de la vertu et du salut éternel, quand je les aurai soulagés du poids des biens de ce monde. Prenez garde, continuait le monarque d’un ton plus sérieux, prenez garde de pousser à bout ma patience et ma douceur : si ces désordres continuent, je vengerai les crimes du peuple sur les magistrats, et vous aurez lieu de craindre, non pas seulement la confiscation et l’exil, mais le fer et le feu. » Les émeutes d’Alexandrie étaient sans doute plus sanguinaires et plus dangereuses ; mais c’était un évêque chrétien qui avait péri par les mains des païens, et la lettre publique de Julien donne une preuve bien sensible de la partialité de son administration. Ses reproches aux citoyens d’Alexandrie sont entremêlés d’expressions d’estime et de tendresse, et il regrette que dans cette occasion ils se soient écartés de la douceur et de la générosité qui attestent leur origine grecque. Il censure gravement le délit qu’ils ont commis contre les lois de la justice et de l’humanité ; mais il récapitule avec une complaisance marquée les intolérables outrages qu’ils ont endurés si longtemps sous la tyrannie sacrilège de George de Cappadoce. Il admet le principe, qu’un gouvernement sage et ferme doit châtier l’insolence du peuple ; toutefois, en considération d’Alexandre fondateur de la ville et de Sérapis sa divinité tutélaire, il pardonne entièrement et avec bonté à ces coupables habitans pour lesquels il conserve l’affection d’un frère[129].

Rétablissement de S. Athanase. A. D. 362, 21 févr.

Lorsque l’émeute d’Alexandrie fut apaisée, Athanase remonta, au milieu des acclamations publiques, sur le trône d’où son indigne compétiteur avait été précipité ; et comme la prudence tempérait le zèle de l’archevêque, il eut soin de faire servir son autorité, non à continuer d’enflammer, mais à calmer le peuple. Sa vigilance pastorale ne se borna pas à l’enceinte étroite de l’Égypte. Son esprit vaste et actif embrassait le monde chrétien, et son âge, son mérite et sa réputation lui permirent d’exercer, dans un moment de danger, l’emploi de dictateur de l’Église[130]. Trois ans ne s’étaient pas encore écoulés depuis que la pluralité des évêques d’Orient, par ignorance ou contre leur gré, avait souscrit à la confession de Rimini. Ils se repentaient, ils adhéraient à la doctrine de l’Église catholique ; mais ils craignaient la rigueur déplacée des orthodoxes. On sentit que si leur orgueil remportait sur leur foi, ils pourraient se jeter dans les bras des ariens, afin d’échapper à la honte d’une pénitence publique, qui les rabaisserait à l’état de laïcs obscurs. Les docteurs catholiques discutaient alors avec quelque chaleur, les questions sur l’union et la distinction des personnes divines, et cette controverse métaphysique faisait craindre une séparation éclatante et durable entre l’Église grecque et l’Église latine. La sagesse d’un synode choisi, auquel le nom et la présence d’Athanase donnèrent l’autorité d’un concile général, admit à la communion de l’Église, sans autre condition que celle de souscrire le symbole de Nicée, les évêques que leur imprudence avait jetés dans l’erreur : on n’exigea d’eux, ni une reconnaissance formelle de leur faute, ni des détails sur ce qu’ils pensaient des diverses opinions de l’école. Les conseils du primat de l’Égypte avaient déjà préparé le clergé de la Gaule, de l’Espagne, de l’Italie et de la Grèce à l’adoption de cet expédient salutaire ; et malgré l’opposition de quelques esprits ardens[131], la crainte de l’ennemi commun ramena l’harmonie et la paix parmi les chrétiens[132].

Il est persécuté et chassé de son siége par Julien. A. D. 362, Octobre.

Athanase, par ses soins et son activité, avait su mettre à profit ces momens d’une tranquillité passagère que vinrent bientôt troubler les édits que dictait à l’empereur son inimitié[133]. Il méprisait les chrétiens, mais il honorait saint Athanase en particulier d’une haine sincère. Il l’avait en vue lorsqu’il introduisit une distinction arbitraire qui ne s’accordait pas du moins avec l’esprit de ses déclarations antérieures. Il soutint qu’en rappelant les galiléens de l’exil, cette faveur générale ne leur rendait pas les siéges qu’ils avaient occupés dans l’Église ; et il parut étonné qu’un criminel, condamné à diverses reprises par les empereurs, osât insulter à la majesté des lois et usurper le trône archiépiscopal d’Alexandrie sans attendre les ordres de son souverain. Pour punir saint Athanase d’un délit imaginaire, Julien le bannit de nouveau de la ville, et jugea à propos de supposer que cet acte de justice devait être fort agréable à ses pieux sujets. Les sollicitations pressantes du peuple lui montrèrent bientôt que le plus grand nombre des habitans d’Alexandrie étaient chrétiens, et que la plupart de ces chrétiens étaient fermement attachés à la cause de leur archevêque opprimé. Mais quand il fut instruit de ces dispositions, loin de révoquer son décret, Julien relégua saint Athanase hors de l’enceinte de l’Égypte. Le zèle de la multitude le rendait plus inexorable : il craignait de laisser un chef populaire et entreprenant à la tête d’une ville soulevée ; et les paroles que lui dicta son ressentiment découvrent l’opinion qu’il avait de la fermeté et des talens du primat. L’exécution de l’arrêt était différée par la circonspection ou la négligence d’Ecdicius, préfet de l’Égypte ; une sévère réprimande le réveilla de sa léthargie. « Quoique vous négligiez de m’écrire sur d’autres sujets, lui dit Julien, vous devez au moins m’instruire de votre conduite à l’égard d’Athanase, l’ennemi des dieux. Il y a longtemps que vous savez mes intentions. Je jure par le grand Sérapis, que si, aux calendes de décembre, Athanase n’est pas hors d’Alexandrie, et même de l’Égypte, les officiers de votre gouvernement payeront une amende de cent livres d’or. Vous me connaissez ; je ne me hâte pas de condamner, mais je pardonne avec encore plus de lenteur. » Un court post-scriptum de la main de l’empereur ajoutait encore à la force des expressions de cette lettre : « Le mépris qu’on annonce pour les dieux me cause de la douleur et de l’indignation ; je ne verrai rien, je n’apprendrai rien avec plus de plaisir, que l’expulsion d’Athanase hors de l’Égypte. L’odieux misérable ! sous mon règne le baptême de plusieurs femmes grecques du rang le plus élevé a été l’effet de ses persécutions[134]. » Il n’ordonnait pas expressément la mort de saint Athanase ; mais le préfet de l’Égypte sentit bien qu’il était plus sûr d’excéder que de négliger les ordres d’un maître irrité. L’archevêque se retira sagement dans les monastères du désert : il évita les pièges de l’ennemi avec son habileté ordinaire, et il vécut pour triompher sur les cendres d’un prince qui, dans des expressions dont il était aisé de pénétrer le terrible sens, avait déclaré qu’il voudrait que tout le venin de l’école galiléenne fut concentré dans la seule personne de saint Athanase[135].

Zèle et imprudences des chrétiens.

J’ai tâché de développer fidèlement le système artificieux par lequel Julien voulait arriver aux effets de la persécution, sans en être ou du moins en paraître coupable. Mais si le poison mortel du fanatisme corrompait le cœur et l’intelligence d’un prince vertueux, il faut avouer aussi que les passions humaines et l’enthousiasme religieux exagérèrent et aigrirent les maux réels des chrétiens. La douceur et la résignation qui avaient distingué les premiers disciples de l’Évangile étaient plus louées qu’imitées par leurs successeurs. L’exercice du gouvernement civil et ecclésiastique, depuis plus de quarante années, leur avait donné les vices insolens de la prospérité[136], et l’habitude de croire que les saints méritaient seuls de régner sur la terre. Lorsque le clergé fut dépouillé par l’inimitié de Julien des priviléges dont l’avait revêtu la faveur de Constantin, il s’en plaignit comme de la tyrannie la plus cruelle ; et la tolérance accordée aux idolâtres et aux hérétiques, devint un sujet de douleur et de scandale pour les orthodoxes[137]. Le zèle du peuple continuait à se manifester par des actes de violence qui n’étaient plus autorisés par les magistrats. L’autel de Cybèle, à Pessinunte, fut renversé presque sous les yeux de l’empereur, et une émeute populaire détruisit à Césarée, en Cappadoce, le temple de la Fortune, le seul qu’on y eût laissé aux païens. Dans ces occasions, un monarque zélé pour l’honneur des dieux n’était pas tenté de s’opposer au cours de la justice ; et ce fut pour lui un nouveau sujet de colère que de voir récompenser par les honneurs du martyre, des fanatiques qu’on avait punis comme incendiaires[138]. Ceux des sujets de l’empire qui professaient le christianisme ne doutaient pas de la haine de leur souverain, et tous les actes de son gouvernement fournissaient à leur inquiétude des sujets de mécontentement ou de soupçon. Dans l’administration ordinaire des lois, on devait souvent condamner des chrétiens, puisqu’ils formaient une grande partie du peuple : leurs frères, portés à l’indulgence, sans examiner le fait, présumaient leur innocence ; se trouvaient convaincus de la justice de leurs plaintes, et attribuaient la sévérité du juge à l’esprit de persécution[139]. Ils représentaient ces malheurs, assez grands par eux-mêmes, comme le faible prélude des autres calamités qui les menaçaient. Julien leur paraissait un tyran cruel et plein d’astuce, qui suspendait sa vengeance jusqu’à son retour de la guerre de Perse ; ils comptaient qu’après avoir triomphé de ses ennemis au dehors, il déposerait le masque pénible de la dissimulation ; que le sang des ermites et des évêques inonderait les amphithéâtres, et que les chrétiens, inébranlables dans leur foi, se verraient dépouillés des droits de la nature humaine et de la société[140]. La crainte et la haine de ses adversaires adoptaient avec crédulité toutes les calomnies[141] qui pouvaient nuire à la réputation de l’apostat ; et leurs clameurs indiscrètes aigrissaient un souverain qu’ils devaient respecter, et qu’il était de leur intérêt de flatter. Ils déclaraient toujours que les prières et les larmes étaient la seule défense qu’ils voulussent employer contre le tyran impie dont ils dévouaient la tête à la justice du ciel offensé ; mais ils insinuaient avec le ton d’une sombre résolution, qu’il ne fallait plus attribuer leur soumission à la faiblesse, et que, d’après l’imperfection des vertus humaines, la patience fondée sur les meilleurs principes, peut être épuisée par la persécution. Il est impossible de dire jusqu’où le fanatisme de Julien l’aurait emporté sur son humanité et sur sa raison ; mais si on pense au pouvoir et à la fermeté de l’Église, on sera convaincu que l’empereur aurait plongé son pays dans les horreurs d’une guerre civile avant d’éteindre la religion de Jésus-Christ[142].

Notes
  1. Je transcrirai quelques expressions d’un petit discours très-religieux que composa l’empereur pontife sur l’impiété d’un cynique : Αλλ’ ομως Ȣτω δη τι τȢς θεȢς πεφρικα, και φιλω, και σεβω, και αζομαι, και πανθ’ απλως τα τοιαυτα ϖασχω, οσπερ αν τις και οια προς αγαθȢς δεσϖοτας, προς διδατκαλȢς, προς πατερας, προς κηδεμονας. Orat. 7, page 212. La variété et l’abondance de la langue grecque semblent ne pas suffire à la ferveur de sa dévotion.
  2. Cet orateur, dans un passage où il déploie quelque éloquence, beaucoup d’enthousiasme et encore plus de vanité, adresse son discours au ciel et à la terre, aux hommes et aux anges, aux vivants et aux morts, et surtout au grand Constance. (ει τις αιςθησις, expression païenne et bizarre.) Il finit en assurant positivement qu’il a élevé un monument aussi durable et plus portatif que les colonnes d’Hercule. Voyez saint Grégoire de Nazianze, orat. 3, p. 50 ; 4, p. 134.
  3. Voyez cette longue invective, qu’on a mal à propos divisée en deux discours dans les ouvrages de saint Grégoire de Nazianze, t. I, p. 49-134 ; Paris, 1630. Elle fut publiée par saint Grégoire et par saint Basile, son ami (IV, p. 133), environ six mois après la mort de Julien, lorsque ses restes venaient d’être portés à Tarse (IV, p. 120). Mais Jovien était encore sur le trône (III, p. 54 ; IV, p. 117). J’ai profité d’une version française, publiée à Lyon en 1785, avec des remarques.
  4. Nicomediœ ab Eusebio educatus episcopo, quem genere longiùs contingebat (Ammien, XXII, 9). Julien ne montre nulle part aucune reconnaissance pour ce prélat arien ; mais il donne des éloges à son précepteur l’eunuque Mardonius, et il décrit son système d’éducation, qui inspira au jeune élève une admiration passionnée pour le génie, et peut-être pour la religion d’Homère. (Misopogon, p. 351, 352).
  5. Saint Grégoire de Nazianze, III, p. 70. On reproche à Julien d’avoir voulu effacer cette sainte marque dans le sang, peut-être d’une hécatombe. (Baronius, Annal. ecclés. A. D. 361, nos 3, 4.)
  6. Julien (epist. LI, page 454) assure les habitans d’Alexandrie qu’il avait été chrétien jusqu’à l’âge de vingt ans. Il voulait dire sans doute un chrétien sincère.
  7. Voy. son éducation chrétienne et même ecclésiastique, dans les écrits de saint Grégoire (III, p. 58), dans ceux de Socrate (l. III, c. 1) ; et dans ceux de Sozomène (l. V, c. 2). Il s’en fallut de peu qu’il ne devînt évêque, et peut-être qu’il ne fût un saint.
  8. La portion d’ouvrage dont Gallus était chargé fut exécutée avec ardeur et avec succès. Mais saint Grégoire dit (III, p. 59, 60, 61) que la terre rejeta et renversa opiniâtrement tout ce que fit la main sacrilège de Julien. Ce tremblement de terre partiel, attesté par un grand nombre de témoins alors encore existans, serait bien un des miracles les plus remarquables de l’histoire ecclésiastique.
  9. Le philosophe (Fragment, p. 288) tourne en ridicule les chaînes de fer de ces solitaires fanatiques, qui avaient oublié que l’homme est, par sa nature, un être sociable et doux, ανθρωπȢ φυσει πυλιτικȢ ζωȢ και ημνρȢ. Voyez Tillemont (Mém. ecclés., t. IX, p. 661, 662.) Le païen suppose que pour punition d’avoir renoncé aux dieux ils étaient possédés de méchans démons qui les tourmentaient.
  10. Voyez Julien, ap. S. Cyrill., l. VI, p. 206 ; l. VIII, p. 253, 262. « Vous persécutez, dit-il, ces hérétiques, qui ne pleurent pas l’homme mort précisément de la manière que vous approuvez. » Il se montre assez bon théologien, mais soutient cependant que la doctrine de saint Paul, de Jésus et de Moïse n’enseigne pas la Trinité de chrétiens.
  11. Libanius, orat. parent., c. 9, 10, p. 232, etc. ; saint Grégoire de Nazianze, orat. 3, p. 61 ; Eunape, vit. Sophist. in Maximo, p. 68, 69, 70, édit. Commelin.
  12. Un philosophe moderne a comparé avec esprit les effets du théisme et ceux du polythéisme ; relativement au doute ou à la conviction qu’ils produisent dans l’esprit humain. Voy. Hume, Essays, vol. II, p. 444-457, in-8o, édit. 1777.
  13. Cybèle débarqua en Italie vers la fin de la seconde guerre punique. Le miracle de la vestale Claudia, qui prouva sa vertu en portant atteinte à la modestie des dames romaines, est attesté par une foule de témoins. Drakenborch (ad Silium Italicum, XVII, 33) a recueilli leurs témoignages. On peut observer que Tite-Live (XXIX, 14) glisse sur cet événement avec une discrète obscurité.
  14. Je ne puis m’empêcher de transcrire les expressions énergiques de Julien : εμοι δε δοκει ταις πολεσι πιςευειν μαλλον τα τοιαυτα, η τȢτοισι τοις κομψοις, ων το ψυχαριον δ ριμν μεν, υγιες δε Ȣδε εν βλεπει. (Orat. 5, p. 161.) Il déclare aussi sa ferme croyance aux ancilia ou boucliers sacrés qui tombèrent du ciel sur le mont Quirinal ; et il a pitié de l’étrange aveuglement des chrétiens, qui préféraient la croix à ces trophées célestes. Apud. S. Cyrill., l. VI, p. 194.
  15. Voyez les Principes de l’Allégorie, dans les Discours de Julien, VII, p. 216-222. Son raisonnement n’est pas aussi mauvais que celui de quelques théologiens modernes, qui disent : Qu’une doctrine extravagante ou contradictoire doit être divine, parce que personne n’a pu l’inventer.
  16. Eunape a fait une histoire partiale et fanatique de ces sophistes, et le savant Bruker (Hist. philosoph., tom. II, p. 217-303) s’est donné beaucoup de peine pour jeter du jour sur leur vie obscure, et sur leurs systèmes incompréhensibles.
  17. Julien, orat. 7, p. 222. La dévotion la plus fervente et la plus enthousiaste lui dicte ses sermens, et il tremble de trop dévoiler ces saints mystères, que les profanes outrageraient par l’impiété d’un rire sardonique.
  18. Voyez le cinquième discours de Julien. Mais toutes les allégories inventées par l’école de Platon ne valent pas le petit poème de Catulle sur cet étrange sujet. La transition par laquelle Atys passe de l’enthousiasme le plus frénétique à une plainte douce et pathétique sur la perte irréparable qu’il a faite, doit exciter la pitié d’un homme et le désespoir d’un eunuque.
  19. On peut juger de la véritable religion de Julien d’après les Césars, p. 308, avec les notes et les éclaircissemens de Spanheim, d’après les fragmens qu’on trouve dans saint Cyrille, l. II, p. 57, 58, et surtout d’après le discours théologique in solem regem (p. 130-158), adressé au préfet Salluste, dans la confiance de l’amitié.
  20. Julien adopte cette idée grossière en l’attribuant à son favori Marc-Aurèle (Cœsares, p. 333). Les stoïciens et les platoniciens hésitaient entre l’analogie des corps et la pureté des esprits ; cependant les plus graves philosophes disposés à prendre au sérieux la plaisanterie d’Aristophane et de Lucien, qu’une génération d’incrédules pourrait affamer les dieux immortels. Voy. les Observations de Spanheim, p. 288, 444, etc.
  21. Ηλιον λεγω, το ζων αγαλμα και εμψυχον, και εννȢν, και αγαθοεργον τȢ νοητȢ πατρος. (Julien, epist. 41.) Dans un autre endroit (ad S. Cyrill., l. II, p. 69) il donne au soleil le nom de Dieu, et il l’appelle le trône de Dieu. Il croyait à la Trinité des platoniciens ; et il blâme seulement les chrétiens de préférer le logos mortel à un logos immortel.
  22. Les sophistes d’Eunape font autant de miracles que les saints du désert, et n’ont d’autre avantage que celui d’une imagination moins sombre. Au lieu de ces diables qui ont des cornes et des queues, Jamblique évoquait des fontaines voisines, les génies de l’Amour : Eros et Anteros, deux jolis enfans, sortaient du sein des eaux, l’embrassaient comme leur père, et se retiraient au premier mot de sa bouche. (P. 26, 27.)
  23. Eunape (p. 69-76) décrit avec naïveté le manège des sophistes, qui se renvoyaient l’un à l’autre le crédule Julien. L’abbé de La Bléterie a très-bien saisi le plan de toute cette comédie, et il l’expose avec netteté. Vie de Julien, p. 61-67.
  24. Julien, dans un moment de frayeur involontaire, fit le signe de la croix, et les démons disparurent, dit saint Grégoire de Nazianze. (Orat. 3, p. 71.) Il suppose que la frayeur saisit les démons ; mais les prêtres du paganisme déclarèrent que les démons étaient indignés. Le lecteur pourra, d’après la mesure de sa foi, décider sur cette importante question.
  25. Dion-Chrysostôme, Themistius, Proclus et Stobée, nous laissent entrevoir une idée éloignée des terreurs et des joies de l’initiation. Le savant auteur de la divine Légation (vol. 1, p. 239, 247, 248, 280, édit. 1765) rapporte leurs paroles, qu’il applique tantôt avec adresse, tantôt péniblement, au soutien de son propre système.
  26. La modestie de Julien n’a laissé échapper que par occasion quelques mots obscurs sur cet objet ; mais Libanius s’arrête avec plaisir sur les jeûnes et les visions du héros religieux. Legat. ad Julian., p. 157 ; et orat. parent., c. 83, p. 309, 310.
  27. Libanius, orat. parent., c. 10. p. 233, 234. Gallus eut quelque raison de soupçonner la secrète apostasie de son frère ; et dans une lettre qu’on peut regarder comme authentique, il l’exhorte à demeurer attaché à la religion de leurs ancêtres ; conseil qui était un peu prématuré. Voyez Julian. Op., p. 454 ; et Hist. de Jovien, t. II, p. 141.
  28. Saint Grégoire (III, p. 50), avec un zèle inhumain, reproche à Constance d’avoir épargné le jeune apostat (κακως σωθεντα). Son traducteur français (p. 265) a soin d’observer que ces expressions ne doivent pas être prises à la lettre.
  29. Libanius, orat. parent., c. 9, p. 233.
  30. Fabricius (Bibl. grœc., l. V, c. 8, p. 88-90) et Lardner (Heathen testimonies, vol. IV, p. 44-47) ont compilé avec soin tout ce qui reste aujourd’hui de l’ouvrage de Julien, contre le christianisme.
  31. Environ soixante-dix ans après la mort de Julien, il remplit une tâche qu’avait entreprise sans succès Philippe de Sidon, écrivain prolixe et méprisable. L’ouvrage de saint Cyrille n’a cependant pas encore satisfait complètement les juges même les plus favorables ; et l’abbé de La Bléterie (Préface de l’Histoire de Jovien, p. 30-32) désire qu’un théologien philosophe (composé rare et merveilleux) se charge de réfuter Julien.
  32. Libanius (orat. parent., c. 87, p. 313), qu’on soupçonne d’avoir aidé son ami, préfère cet ouvrage (orat. 9, in necem Juliani, p. 255, édit. Morel.) aux écrits de Porphyre. On peut contester son jugement (Socrate, l. III, c. 23) ; mais on ne peut l’accuser de flatterie envers un prince qui ne vivait plus.
  33. Libanius (orat. parent., c. 58, p. 283, 284) a développé avec éloquence les principes tolérans et la conduite de l’empereur son ami. Dans une épître remarquable qu’il adressa au peuple de Bostra, Julien lui-même (epist. 52) parle de sa modération, et laisse apercevoir ce zèle qu’avoue Ammien, et dont l’accuse saint Grégoire de Nazianze, orat. 3, p. 72.
  34. Dans la Grèce, les temples de Minerve furent ouverts par l’ordre exprès de Julien, avant la mort de Constance (Libanius, orat. parent., c. 55, p. 280) ; et dans son manifeste public aux Athéniens, il déclare lui-même qu’il est païen. Cette preuve, sans réplique, détruit l’assertion précipitée d’Ammien, qui semble supposer que ce fut à Constantinople que Julien découvrit son attachement pour les dieux du paganisme.
  35. Ammien, XXII, 5 ; Sozomène, l. V, c. 5. Bestia moritur, tranquillitas redit… omnes episcopi qui de propriis sedibus fuerant exterminati, per indulgentiam novi principis ad ecclesias redeunt. (Saint Jérôme, adversus luciferianos, t. II, p. 143.) Optat reproche aux donatistes de devoir leur sûreté à un apostat (l. II, c. 16, p. 36, 87, édit. de Dupin).
  36. Le rétablissement du culte païen est décrit par Julien (Misopogon, p. 346) ; par Libanius (orat. parent., c. 60, p. 286, 287 ; et orat. consular. ad Julian., p. 245, 246, éd. Morel.) ; par Ammien (XXII, 12), et par saint Grégoire de Nazianze (orat. 4, p. 121). Ces écrivains s’accordent sur les faits importans, et même sur ceux qui ne le sont pas ; mais leurs diverses manières d’envisager l’extrême dévotion de Julien annoncent les gradations diverses du contentement de l’amour-propre, de l’admiration passionnée, des reproches modérés et des invectives partiales.
  37. Voyez Julien, epist. 49, 62, 63 ; et un long et curieux fragment, dont nous n’avons ni le commencement ni la fin, p. 288, 305. Le souverain pontife y tourne en ridicule l’histoire de Moïse et la discipline des chrétiens ; il préfère les poètes grecs aux prophètes hébreux ; et il pallie avec l’astuce d’un jésuite le culte relatif des images.
  38. Julien, en sa qualité de pontife, put triompher (p. 301) de voir ces sectes impies éteintes, et leurs ouvrages même anéantis ; mais un philosophe ne devait pas désirer de cacher aux hommes, même ce qui, dans leurs opinions, contrariait le plus les siennes.
  39. Il insinue toutefois que les chrétiens, sous le masque de la charité, enlevaient des enfans à la religion et aux familles païennes ; qu’ils les conduisaient à bord d’un vaisseau, et qu’après les avoir transportés dans un pays lointain, ils les dévouaient à la pauvreté ou à la servitude (p. 305). Si ce délit était prouvé, il devait non pas en faire la matière d’une vaine plainte, mais celle d’un châtiment.
  40. Saint Grégoire de Nazianze emploie tour à tour, sur cet objet, la plaisanterie, la sagacité de son esprit et sa dialectique. (Orat. 3, p. 101, 102, etc.) Il tourne en ridicule la folie de cette vaine imitation, et il s’amuse à examiner quelles leçons de morale et de théologie on pourrait tirer des fables grecques.
  41. Il accuse un de ses pontifes d’une secrète confédération avec les évêques et les prêtres chrétiens (épître 62), ορων Ȣν πολλην μεν ολιγωριαν Ȣσαν ημιν προς τȢς θεȢς ; et il revient sur cette accusation dans l’épître 63, ημας δε Ȣτω ραθυμως, etc.
  42. Il loue la fidélité de Callixène, prêtresse de Cérès, qui avait été deux fois aussi constante que Pénélope ; et pour la récompenser, il la nomma prêtresse de la déesse de Phrygie à Pessinunte. Julien (epist. 21) donne des éloges à la fermeté de Sopater de Hiérapolis, dont Constance et Gallus avaient sollicité l’apostasie à diverses reprises.
  43. Ο δε νομιζων αδελφα λογȢς τε και θεων ιερα. (Orat. parent., c. 77, p. 302.) Ce sentiment est souvent reproduit par Julien, Libanius et les autres écrivains de leur parti.
  44. Ammien expose avec franchise la curiosité et la crédulité de Julien, qui essayait toutes les méthodes de l’art de la divination.
  45. Julien (epist. 38). Trois autres lettres où l’on retrouve le même ton de confiance et d’amitié, sont adressées au philosophe Maxime (15, 16, 39).
  46. Eunape (in Maximo, p. 77, 78, 79 ; et in Chrysanthio, p. 147, 148) raconte avec scrupule ces anecdotes, qui lui paraissent les événemens les plus importans de son siècle. Au reste, il ne cache pas la fragilité de Maxime. Libanius (orat. parent., c. 86, p. 301) et Ammien (XXII, 7) décrivent sa réception à Constantinople.
  47. Chrysanthe, qui n’avait pas voulu quitter la Lydie, fut nommé grand-prêtre de cette province. L’usage circonspect et modéré qu’il fit de son pouvoir assura sa tranquillité après la révolution, et il vécut en paix, tandis que les ministres chrétiens persécutèrent Maxime, Priscus, etc. Brucker a recueilli les aventures de ces sophistes fanatiques, t. II, p. 281-293.
  48. Voy. Libanius, orat. parent., c. 101, 102, p. 324, 325, 326 ; et Eunape, vit. sophis. in Proœresio, p. 126. Quelques étudians qui avaient conçu des espérances peut-être mal fondées ou extravagantes, furent éloignés par des dégoûts. (Saint Grégoire de Nazianze, orat. 4, p. 120.) Il est étrange que nous ne trouvions rien à opposer au titre d’un des chapitres de Tillemont, Hist. des emper., t. IV, p. 960 : La cour de Julien est pleine de philosophes et de gens perdus.
  49. Il y a eu, sous le règne de Louis XIV, des années où ses sujets de tous les rangs, aspiraient au titre de convertisseurs. Cette expression désignait leur zèle et leurs succès à faire des prosélytes. Le mot et l’idée paraissent être tombés en désuétude en France ; puissent-ils ne s’introduire jamais en Angleterre !
  50. Voy. les expressions énergiques qu’emploie Libanius ; c’étaient vraisemblablement celles de Julien lui-même. (Orat. parent., c. 59, p. 285.)
  51. Lorsque saint Grégoire de Nazianze veut faire valoir la fermeté chrétienne de son frère Césarius, médecin de la cour impériale, il avoue que Césarius disputait avec un adversaire formidable. πολυν εν οπλοις, και μεγαν εν λογων δεινοτητι. Dans ses invectives il accorde à peine de l’esprit et du courage à l’apostat.
  52. Julien, epist. 38 ; Ammien, XXII, 12. Adco ut in dies pene singulos milites carnis distentiore saginâ victitantes incultius, potûsque aviditate correpti, humeris impositi transeuntium per platens, ex publicis œdibus… ad sua diversoria portarentur. Le prince dévot et l’historien indigné décrivent la même scène, et les mêmes causes durent produire les mêmes effets à Antioche que dans l’Illyrie.
  53. Saint Grégoire, orat. 3, p. 74, 75, 83-86 ; et Libanius, orat. parent., c. 81, 82, p. 307, 308. Περι ταυτην την σπȢδην, Ȣκ αρνȢμαι πλȢτον ανηλωςθαι μεγαν. Le sophiste avoue et justifie les dépenses de ces conversions militaires.
  54. Cette épître de Julien est la vingt-cinquième. Alde (Venet. 1499) la traite de ειγνησιος ; mais Pétau et Spanheim, qui sont venus après lui, font disparaître avec raison cette flétrissure. Sozomène (l. V, c. 22) parle de cette lettre ; et la teneur en est confirmée par saint Grégoire (orat. 4, p. 111) et par Julien lui-même (Fragment., p. 295.)
  55. La Misnah prononçait la peine de mort contre ceux qui abandonnaient la religion judaïque. Marsham (Canon. Chron., p. 161, 162, éd. in-fol., Londres, 1672) et Basnage (Hist. des Juifs, t. VIII, p. 120) expliquent comment on jugeait du zèle. Constantin fit une loi pour protéger ceux des Juifs qui embrasseraient le christianisme. (Cod. Théodos., l. XVI, tit. 8, leg. I ; Godefroy, t. VI, p. 215.)
  56. Et interea (durant la guerre civile de Magnence) Judœorum seditio, qui patricium nefarie in regni speciem sustulerunt, oppressa. (Aurelius-Victor, in Constantio, c. 42. Voyez Tillemont, Hist. des emper., t. IV, p. 379, in-4o.)
  57. Reland décrit la ville et la synagogue de Tibérias (Palest., t II, p. 1036-1042), et sa description est curieuse.
  58. Basnage a très-bien éclairci l’état des Juifs sous Constantin et ses successeurs (t. VIII, c. 4, p. 111-153).
  59. Reland (Palest., l. I, p. 309, 310 ; l. III, p. 838) décrit d’une manière savante et claire Jérusalem et l’aspect du pays adjacent.
  60. J’ai consulté un Traité rare et curieux de M. d’Anville (sur l’ancienne Jérusalem ; Paris, 1747, p. 75). La circonférence de l’ancienne ville (Eusèb., Préparation évangélique, l. IX, c. 36) était de vingt-sept stades ou deux mille cinq cent cinquante toises. Un plan levé sur les lieux n’en donne que dix-neuf cent quatre-vingts à la ville moderne. Des bornes naturelles, qu’on ne peut enlever ou qu’on ne peut confondre avec d’autres objets, en déterminent le circuit.
  61. Voyez deux passages curieux dans saint Jérôme (t. I, p. 102 ; t. VI, p. 315), et les nombreux détails de Tillemont (Hist. des emp., tom. I, p. 569 ; tom. II, p. 289, 294, éd. in-4o.)
  62. Eusèb., in vit. Constant., l. III, c. 25-47, 51-53. L’empereur bâtit aussi des églises à Bethléem, sur la montagne des Oliviers et près du chêne de Mambre. Sandys (Travels, p. 125-133) décrit le saint Sépulcre ; le Bruyn (Voyage au Levant, p. 288-296) l’a dessiné avec soin.
  63. L’Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem fut composé en 333 pour l’usage des pèlerins, parmi lesquels saint Jérôme (t. I, p. 126) compte des Bretons et des Indiens. Wesseling, dans sa judicieuse et savante Préface, discute les causes de cette mode superstitieuse. (Itinér., p. 537-545.)
  64. Cicéron (De Finibus, t. I) a exprimé d’une manière heureuse ce sentiment commun à tous les hommes.
  65. Baronius (Annal. ecclés., A. D. 326, no 42-50) et Tillemont (Mém. ecclés., t. VII, p. 8-16) racontent et défendent l’invention miraculeuse de la croix sous le règne de Constantin. Parmi les témoignages qu’ils produisent, les plus anciens sont ceux de Paulin, de Sulpice-Sévère, de Rufin, de saint Ambroise, et peut-être de saint Cyrille de Jérusalem. Le silence d’Eusèbe et de l’Itinéraire de Bordeaux, en éclairant ceux qui pensent, embarrasse ceux qui croient. Voy. les Remarques Judicieuses de Jortin, vol. II, p. 238-248.
  66. Paulin assure que cette reproduction avait lieu (epist. 36. Voyez Dupin, Biblioth. ecclés., t. III, p. 149). Il paraît avoir déduit un fait réel d’une fleur de rhétorique de saint Cyrille. Il faut que le même miracle se soit renouvelé en faveur du lait de la sainte Vierge (Erasmi, Opera, tom. I, p. 778. Lugd. Batav., 1703, in Colloq. de Peregrinatione religionis ergo), des têtes de saints, et d’autres reliques qui se trouvent multipliées dans un si grand nombre d’églises différentes.
  67. Saint Jérôme (t. I, p. 103), qui résidait à Bethléem, village voisin, décrit la corruption de Jérusalem d’après son expérience personnelle.
  68. Saint Grégoire de Nysse, apud Wesseling, p. 539. L’épître entière qui condamne la pratique ou l’abus des pèlerinages religieux, fait de la peine aux théologiens catholiques, tandis que les polémiques protestans la citent avec complaisance.
  69. Il abjura l’ordination orthodoxe qu’il avait reçue ; il officia comme diacre, et fut ordonné une seconde fois par des prêtres ariens. Mais il changea ensuite avec les temps, et eut la prudence de se conformer au symbole de Nicée. Tillemont (Mém. ecclés., t. VIII), qui montre de l’attachement et du respect pour sa mémoire, a placé ses vertus dans le texte, et ses fautes dans les notes, dans une obscurité décente, à la fin du volume.
  70. Imperii sui memoriam magnitudine opcrum gestiens propagare. (Ammien, XXIII, 1.) Le temple de Jérusalem avait été célèbre même parmi les gentils. Les païens avaient plusieurs temples dans chaque ville (on en comptait cinq à Sichem, huit à Gaza, et quatre cent vingt-quatre à Rome) ; mais la richesse et la religion du peuple juif se trouvaient concentrées dans un seul endroit.
  71. Le dernier évêque de Glocester, le savant et dogmatique Warburton a révélé les intentions secrètes de Julien. Il trace avec l’autorité d’un théologien les motifs et la conduite nécessaire de l’Être suprême. Son discours, intitulé Julien (deuxième édition, Londres, 1751), est fortement empreint de toutes les singularités qu’on reproche à son école.
  72. Je puis me retrancher ici derrière Maimonides, Marsham, Spencer, Le Clerc, Warburton, etc., qui ont franchement tourné en ridicule les craintes, la sottise et les mensonges de quelques théologiens superstitieux. (Voyez Légation divine, t. IV, p. 25, etc.)
  73. Julien (Fragment., p. 295) la nomme respectueusement μεγας Θεος, et il en parle ailleurs (epist. 63) avec encore plus de vénération. Il condamne doublement les chrétiens pour avoir cru et pour avoir renoncé à la religion des Juifs. Il croit que leur Dieu est un Dieu véritable, mais non pas le seul. (Apud saint Cyrille, l. IX, p. 305-306.)
  74. Premier livre des Rois, VIII, 63 ; second des Chroniques, VII, 5 ; Joseph., Antiq. judaïq., l. VIII, c. 4, p. 431, éd. d’Havercamp. Comme le sang et la fumée de tant d’hécatombes devait être incommode, Lightfoot, rabbin chrétien, les fait disparaître au moyen d’un miracle. Le Clerc (ad loc.) ose douter de la fidélité des nombres.
  75. Julien, epist. 29, 30. La Bléterie a négligé de traduire la seconde de ces épîtres.
  76. Voyez le zèle et l’impatience des Juifs dans saint Grégoire de Nazianze, orat. 4, p. 111 ; et dans Théodore, l. III, c. 20.
  77. Cette grande mosquée a été bâtie par Omar, le second calife, qui mourut A. D. 644. Elle couvre tout le terrain de l’ancien temple des Juifs, et forme presque un carré de sept cent soixante toises, ou d’un mille romain de circonférence. Voyez la Jérusalem de d’Anville, p. 45.
  78. Ammien indique les consuls de l’année 363, avant de rapporter les pensées de Julien. Templum… instaurare sumptibus cogitabat immodicis. Warburton a le secret désir de faire remonter ce dessein plus haut ; mais il aurait dû comprendre, d’après les exemples précédens, que l’exécution d’un pareil ouvrage demandait plusieurs années.
  79. Les témoins postérieurs, Socrate, Sozomène, Théodoret, Philostorgius, etc., ajoutent des contradictions à ce récit, plutôt qu’ils ne lui donnent un nouveau poids. Comparez les objections de Basnage (Hist. des Juifs, t. VIII, p. 157-168) avec les réponses de Warburton (Julien, p. 174-258). L’évêque a ingénieusement expliqué, par les effets naturels de l’éclair, et l’exemple d’un fait semblable, les croix miraculeuses qu’on crut voir sur les vêtemens des spectateurs.
  80. Saint Ambroise, t. II, epist. 40, p. 946, édit. des Bénédictins. Il composa cette épître fanatique (A. D. 388) pour justifier un évêque qui avait brûlé une synagogue, et qui avait été condamné par le magistrat civil.
  81. Saint Chrysostôme, t. I, p. 580, adversus Judœos et Gentes, t. II, p. 547 ; de S. Babitâ, édit. de Montfaucon. J’ai adopté la supposition commune et naturelle ; mais le savant bénédictin qui assigne à ces sermons la date de 383, est persuadé qu’ils ne furent jamais prononcés.
  82. Saint Grégoire de Nazianze, orat. 4, p. 110-113. το δε Ȣν περιβοητον πασι θαυμα και Ȣδε τοις αθεοις αυτοις απιςον μενον λεξων ερχομαι.
  83. Ammien, XXIII, I. Cum itaque rei fortiter instaret Alypius, juvaretque provinciœ rector, metuendi globi flammarum, prope fundamenta crebris assultibus erumpentes fecêre locum crustis aliquoties operantibus inaccessum, hocque modo elemento destinatius repellente, cessavit inceptum. Warburton s’efforce (p. 60-90) d’arracher un aveu du miracle de la bouche de Julien et de celle de Libanius, et il cite le témoignage d’un rabbin qui vivait au quinzième siècle. De pareilles autorités ne peuvent être admises que par un juge très-favorablement prévenu.
  84. Michaelis a donné une explication ingénieuse et assez probable de ce fait singulier que le témoignage positif d’Ammien, contemporain et païen, ne permet guère de révoquer en doute ; un passage de Tacite la lui a fournie : cet historien dit en décrivant Jérusalem : « La place, dans une assiette très-forte, était encore défendue par une masse d’ouvrages, qui, même dans une position faible, l’eussent rendue respectable. Il y avait deux coteaux d’une hauteur immense (la montagne de Sion et la montagne du Temple, placées l’une à côté de l’autre dans la partie méridionale de Jérusalem), tout bordés de murs artistement construits et pleins de saillies et d’enfoncemens qui mettaient le flanc des assiégeans à découvert de tous côtés… Le temple lui-même était une espèce de citadelle qui avait aussi ses murs, encore mieux construits et plus fortifiés que le reste : jusqu’aux portiques qui régnaient autour du temple étaient une excellente fortification. Il y avait une fontaine qui ne tarissait point, de vastes souterrains sous la montagne, des piscines et des citernes pour conserver l’eau des pluies. » (Tac., Hist., l. V, c. 11 et 12.)
    Ces souterrains et ces citernes devaient être fort considérables. Celles-ci fournirent de l’eau pendant toute la durée du siége de Jérusalem, à onze cent mille habitans, pour qui la fontaine de Siloa ne pouvait suffire, et qui n’avaient point d’eau de pluie, le siége ayant eu lieu du mois d’avril au mois d’août, époque de l’année pendant laquelle il pleut rarement à Jérusalem. Quant aux souterrains, ils servaient, depuis et même avant le retour des Juifs de Babylone, pour renfermer, non-seulement les provisions d’huile, de vin et de blé, mais encore les trésors que l’on avait à garder dans le temple. Josèphe a raconté plusieurs traits qui indiquent quelle était leur étendue. Lorsque Jérusalem fut sur le point d’être prise par Titus, les chefs des rebelles, mettant leur dernière espérance dans ces vastes cavités (υπονομους, υπογαια, διωρυχας), formèrent le projet de s’y cacher et d’y rester pendant l’incendie de la ville et jusqu’à ce que les Romains se fussent éloignés. La plupart n’eurent pas le temps de l’exécuter ; mais l’un d’eux, Simon, fils de Giora, s’étant pourvu de vivres et d’outils pour creuser la terre, descendit dans cette retraite avec quelques compagnons : il y resta jusqu’à ce que Titus fût parti pour Rome : la faim le pressant, il sortit tout à coup à l’endroit même où avait été le temple, et parut au milieu des gardes romaines. Il fut arrêté et conduit à Rome en triomphe. Son apparition fit supposer que d’autres Juifs pouvaient avoir choisi le même asile : on fit des recherches, et l’on en découvrit un grand nombre. (Joseph., De bell. jud., l. VII, c. 2.)
    Il est probable que la plupart de ces souterrains étaient des restes du temps de Salomon, où l’on avait coutume de travailler beaucoup sous terre : on ne peut guère leur assigner une autre date. Les Juifs, en revenant de l’exil, étaient trop pauvres pour entreprendre de pareils travaux ; et quoique Hérode, en reconstruisant le temple, ait fait creuser quelques souterrains (Joseph., Antiq. jud., XV, II, 7), la précipitation avec laquelle cette construction fut achevée ne permet pas de croire qu’ils appartinssent tous à cette époque. Les uns étaient des cloaques et des égouts, les autres servaient à receler les immenses trésors que Crassus avait pillés cent vingt ans avant la guerre des Juifs, et qui, sans doute, avaient été remplacés depuis. Le temple fut détruit l’an soixante-dix de J.-C. ; les tentatives de Julien pour le rétablir, et le fait rapporté par Ammien, coïncident avec l’an trois cent soixante-trois ; il s’était donc écoulé, entre ces deux époques, un intervalle d’environ trois cents ans, pendant lequel les souterrains obstrués par les décombres avaient dû se remplir d’air inflammable (*) : les ouvriers employés par Julien arrivèrent en creusant dans les souterrains du temple : ont dut prendre des torches pour les visiter ; des flammes subites repoussèrent ceux qui approchaient, des détonations se firent entendre, et le phénomène se renouvela chaque fois que l’on pénétra dans de nouvelles cavités. Cette explication est confirmée par le récit que fait Josèphe d’un événement à peu près semblable. Le roi Hérode avait entendu dire que d’immenses trésors avaient été cachés dans le tombeau de David ; il y descendit de nuit avec quelques hommes de confiance : il ne trouva dans un premier souterrain que des joyaux et des habits ; mais ayant voulu pénétrer dans un second souterrain fermé depuis long-temps, il fut repoussé, dès qu’il l’ouvrit, par des flammes qui tuèrent deux de ceux qui raccompagnaient. (Antiq. jud., XVI, 7, I.) Comme il n’y avait pas ici lieu à miracle, on peut regarder ce fait même comme une nouvelle preuve de la vérité de celui que rapportent Ammien et les écrivains contemporains. (Note de l’Éditeur.)
    (*) C’est un fait devenu aujourd’hui populaire, que lorsqu’on ouvre des souterrains fermés depuis long-temps, il arrive de deux choses l’une ; ou les flambeaux s’éteignent et les hommes tombent d’abord évanouis et bientôt morts ; ou, si l’air est inflammable, on voit voltiger autour de la lampe une petite flamme, qui s’étend et se multiplie jusqu’à ce que l’incendie devienne général, soit suivi d’une détonation, et tue ceux qui se trouvent là.
  85. Le docteur Lardner est peut-être le seul de tous les critiques chrétiens qui ose douter de la vérité de ce célèbre miracle. (Jewish and Heathen testimonies, vol. IV, p. 47-71). Le silence de saint Jérôme ferait soupçonner que la même histoire célébrée au loin, était méprisée sur les lieux.
  86. Saint Grégoire de Nazianze, orat. 3, p. 81. Cette loi fut confirmée par l’usage invariable de Julien lui-même. Warburton observe avec justesse (p. 35), que les platoniciens croyaient à la vertu mystérieuse des mots, et que l’aversion de Julien pour le nom de Christ pouvait être un effet de la superstition, aussi-bien que de son mépris.
  87. Fragment de Julien, p. 288. Il tourne en ridicule la μορια Γαλιλαιων (epist. 7), et il perd tellement de vue les principes de la tolérance, que dans la lettre quarante-deux il désire ακοντας ιασθαι.
  88. Ου γας μοι θεμις εςι κομιζεμεν η ελεαιρειν
    Ανδας, οι κε θεοισιν απεχθωντ' αθανατοισιν

    Ces deux vers, dont Julien a perverti le sens à la manière d’un vrai fanatique (epist. 49), sont tirés des discours d’Éole, au moment où il refuse d’accorder encore des vents à Ulysse. (Odyssée, X, 73.) Libanius (Orat. parent., c. 59, p. 286) entreprend de justifier une conduite si partiale ; et, dans cette apologie, l’esprit de persécution perce à travers le masque de la bonne foi.

  89. L’existence de ces lois relatives au clergé nous est attestée par quelques mots de Julien lui-même (epist. 52) ; par les déclamations vagues de saint Grégoire (orat. 3, p. 86, 87), et par les assertions positives de Sozomène, l. V, c. 5.
  90. Inclemens… perenni obruendum silentio. Ammien, XXII ; 10, XXV, 5.
  91. On peut comparer l’édit qui subsiste encore dans les Épîtres de Julien (42) avec les vagues invectives de saint Grégoire (orat. 3, p. 96). Tillemont (Mém. ecclés., t. VII, p. 1291-1294) a indiqué les différences qui semblent se trouver sur ce point entre les anciens et les modernes : il est facile de les accorder. On avait fait aux chrétiens la défense directe de donner des leçons ; et on leur avait défendu indirectement de s’instruire, puisqu’ils ne voulaient pas fréquenter les écoles des païens.
  92. Codex Theodos., l. XIII, t. III, De medicis et professoribus, leg. 5 (publiée le 17 juin, et admise à Spolette en Italie, le 25 juillet A. D. 363), avec les éclaircissemens de Godefroy, t. V, p. 31.
  93. Orose donne des éloges à leur noble résolution : Sicut à majoribus nostris compertum habemus, omnes ubique prope modum… officium quàm fidem deserere maluerunt, VII, 30. Proæresius, sophiste chrétien, refusa d’accepter la faveur partiale de l’empereur. (Saint Jérôme, in Chron., p. 185, edit. Scaliger ; Eunape, in Proœresio, p. 126.)
  94. Ils avalent recours à l’expédient de composer des livres pour leurs écoles. En peu de mois, Apollinaris publia des imitations chrétiennes d’Homère (une histoire sacrée en vingt-quatre livres), de Pindare, d’Euripide et de Ménandre ; et Sozomène est convaincu qu’ils égalaient ou même qu’ils surpassaient leurs modèles.
  95. L’Instruction de Julien à ses magistrats était (epist. 7) προτιμασθαι μεν τοι τȢς θεοσεβεις και πανυ φημι δειν. Ce que disent Sozomène (l. V, c. 18) et Socrate (l. III, c. 13) doit être réduit aux assertions de saint Grégoire (orat. 3, p. 94), qui n’était pas moins porté à l’exagération, mais qui ne s’y livrait pas autant, à cause des lumières de ses contemporains.
  96. Ψηφω θεων και διδȢς και μη διδȢς. (Libanius, orat. parental., c. 88, p. 314.)
  97. Saint Grégoire de Nazianze (orat. 3, p. 74, 91, 92 ; Socrate, l. III, c. 14 ; Théodoret, l. III, c. 6.) Il faut cependant diminuer quelque chose de leurs rapports en raison de la violence de leur zèle, non moins partial que celui de Julien.
  98. Si on compare les expressions douces de Libanius (orat. parent., c. 60, p. 286) avec les exclamations passionnées de saint Grégoire (orat. 3, p. 86, 87), on aura peine à croire que les deux orateurs parlent des mêmes événemens.
  99. Restan ou Aréthuse, située entre Emesa (Hems) et Epiphania (Hamath), à seize milles de ces deux endroits, fut fondée par Séleucus-Nicator, ou du moins elle en reçut son nom. Les médailles de la ville font remonter sa fondation à l’an de Rome 685. Lors de la ruine de l’empire des Séleucides, Emesa et Aréthuse tombèrent au pouvoir de l’Arabe Sampsiceramus, dont la postérité vassale de Rome, subsistait encore sous le règne de Vespasien. Voy. les Cartes et la Géographie ancienne de d’Anville, t. II, p. 134 ; Wesseling, Itiner., p. 188 ; et Noris, Epoch. Syro-Maced., p. 480, 481,482.
  100. Sozomène, l. V, c. 10. On est étonné que saint Grégoire et Théodoret suppriment une circonstance qui devait augmenter à leurs yeux le mérite religieux du confesseur.
  101. Le témoignage de Libanius, qui en convient à regret (epist., 730, p. 350, 351, éd. de Wolf., Amst. 1738) atteste d’une manière irrécusable le supplice et la constance de Marc, peint par saint Grégoire d’une manière si tragique. (Orat. 3, p. 88-91.)
  102. περιμαχητος, certatim cum sibi (christiani) vindicant. C’est ainsi que La Croze et Wolf (ad loc.) ont expliqué un mot grec, dont les premiers interprètes, et même Le Clerc (Bibl. anc. et modem., t. III, p. 371) avaient mal saisi le véritable sens. Tillemont est bien embarrassé (Mém. eccl., t. VII, p. 1309), lorsqu’il examine comment saint Grégoire et Théodoret ont pu prendre pour un saint, un évêque semi-arien.
  103. Voyez l’opinion raisonnable de Salluste (Saint Grégoire de Nazianze, orat. 3, p. 90, 91). Libanius intercède pour un homme coupable du même délit ; il dit qu’on doit craindre de trouver un grand nombre de Marcs : il convient toutefois que si Orion a soustrait les richesses consacrées aux dieux, il mérite d’être puni du supplice de Marsyas, c’est-à-dire d’être écorché vif. Epist. 730, p. 349-351.
  104. Saint Grégoire (orat. 3, 90) paraît convaincu qu’en sauvant l’apostat, Marc mérita plus de cruautés encore qu’on ne lui en fit souffrir.
  105. Strabon (l. XVI, p. 1089, 1090, édit. Amst. 1707), Libanius (Nænia, p. 185-188, Antiochic. orat. 11, p. 380, 381) et Sozomène (l. V, c. 109), décrivent le bocage et le temple de Daphné. Wesseling (Itiner., p. 581), et Casaubon (ad Histor. August., p. 64) jettent du jour sur ce point curieux.
  106. Simulacrum in eo Olympiaci Jovis imitamenti œquiparans magnitudinem. (Ammien, XXII, 13.) Le Jupiter Olympien avait soixante pieds de hauteur, et sa masse était par conséquent égale à celle de mille hommes. Voyez un Mémoire curieux de l’abbé Gédoyn (Mémoires de l’Acad. des inscript. t. IX, p. 198.)
  107. Adrien lut sa fortune à venir sur une feuille plongée dans cette fontaine ; supercherie que, selon le médecin Van-Dale, il était facile d’exécuter au moyen d’une préparation chimique (De oraculis, p. 281-282). Cet empereur ferma la source de ces connaissances dangereuses ; mais elle fut rouverte par la superstitieuse curiosité de Julien.
  108. Le privilége fut acheté A. D. 44, l’an 92 de l’ère d’Antioche (Noris, Epoch. Syro-Macedon., p. 139-174), pour un terme de quatre-vingt-dix olympiades. Mais les jeux olympiques d’Antioche ne se célébrèrent pas régulièrement avant le règne de Commode. Voyez des détails curieux dans la Chronique de Jean Malala (t. I, p. 290, 320, 372, 381), écrivain qui n’a de mérite et de poids que sur les objets relatifs à sa patrie.
  109. Quinze talens d’or légués par Sosibius, qui mourut sous le règne d’Auguste. On a comparé dans l’Expositio totius Mundi, p. 6 (Hudson, Geograph. Minor., t. III), les spectacles des différentes villes de Syrie au siècle de Constantin.
  110. Avidio Cassio Syriacas legiones dedi luxuriâ diffluentes et DAPHNICIS moribus. Ce sont les expressions de l’empereur Marc-Aurèle, dans une lettre originale conservée par son biographe (in Hist. Aug., p. 41). Cassius renvoyait ou punissait tous les soldats qu’on voyait à Daphné.
  111. Aliquantum agrorum Daphnensibus dedit (Pompée) quo lucus ibi spatiosior fieret ; delectatus amœnitate loci et aquarum abundantiâ. (Eutrope, VI, 14 ; Sextus-Rufus, De Provinciis, c. 16.)
  112. Julien (Misopogon, p. 361, 362.) montre son caractère avec cette véritable naïveté, cette simplicité sans apprêts qui tient au naturel de l’homme.
  113. Saint Babylas est nommé par Eusèbe dans la liste des évêques d’Antioche. (Hist. ecclés., l. VI, c. 29, 30.) Saint Chrysostôme (t. II, p. 536-579, édit. de Montfaucon) célèbre les triomphes qu’il remporta sur deux empereurs, et dont le premier est fabuleux. Tillemont (Mém. ecclésiast., t. III, part. 2, p. 287, 302, 459, 465) devient presque un sceptique.
  114. Julien (Misopogon, p. 361) et Libanius (Nœniâ, p. 185) disent qu’Apollon fut troublé par le voisinage d’un mort ; et les critiques ecclésiastiques, principalement ceux qui aiment les reliques, triomphent de cet aveu. Cependant Ammien (XXII, 12) procède à la purification de la totalité du terrain avec toutes les cérémonies employées par les Athéniens dans l’île de Délos.
  115. Julien (Misopogon, p. 361) insinue leur crime plutôt qu’il ne l’affirme. Ammien (XXII, 13) traite l’imputation de levissimus rumor, et il raconte le fait avec une candeur singulière.
  116. Quo tam atroci casû repente consumpto, ad id usque imperatoris ira provexit, ut quœstiones agitare juberet solito acriores. (Cependant Julien blâme la douceur des magistrats d’Antioche.) Et majorem ecclesiam Antiochiœ claudi. Cette clôture fut accompagnée d’ouvrages et de profanations ; le principal acteur de cette scène, un oncle de Julien, mourut fort à propos sur ces entrefaites, ce que l’abbé de La Bléterie raconte avec une complaisance superstitieuse. Vie de Julien, p. 362-369.
  117. Outre les historiens ecclésiastiques, tous plus ou moins suspects, nous pouvons citer la passion de saint Théodore, dans les Acta sincera, de Ruinart, p. 591. Les plaintes de Julien lui donnent un air d’authenticité.
  118. Julien, Misopogon, p. 361.
  119. Saint Grégoire de Nazianze, orat. 3, p. 87. Sozomène (l. 5, c. 9) peut être regardé comme un témoin original, quoiqu’il manque d’impartialité. Il était né à Gaza ; il avait connu le confesseur Zeno, évêque de Maiuma, qui vécut jusqu’à cent ans (l. VII, c. 28) ; Philostorg. (l. VII, c. 4, avec les Dissertations de Godefroy, p. 284) ajoute à ce récit quelques circonstances déplorables ; comme la mort de quelques chrétiens, réellement immolés sur les autels des dieux, etc.
  120. Ammien (XXII, 11), saint Grégoire de Nazianze (orat. XXI, p. 382, 385, 389, 390), et Épiphane (Hœres. 76) racontent la vie et la mort de George de Cappadoce. Les invectives des deux saints ne mériteraient pas beaucoup de confiance, si les faits n’étaient confirmés par le récit froid et impartial de l’infidèle.
  121. Après le massacre de George, Julien envoya des ordres à plusieurs reprises pour la conservation de sa bibliothéque, qu’il destinait à son usage particulier, et il ordonna de mettre à la torture les esclaves qu’on soupçonnerait d’avoir caché quelques livres. Il donne des éloges à cette collection dont il avait emprunté et fait transcrire plusieurs manuscrits, lorsqu’il étudiait en Cappadoce. Il désirait, il est vrai, que les livres des galiléens fussent anéantis ; mais il voulait une liste exacte des volumes de théologie, de peur qu’on ne confondît des traités précieux avec les ouvrages qui lui semblaient inutiles. (Julien, epist. 9, 36.)
  122. Philost., avec une malice circonspecte, insinue une accusation contre ce parti. Και τȢ ΑθανασιȢ γνωμην σρατηγησαι της πραξεως, l. II, c. 2 ; Godefroy, p. 267.
  123. Cineres projecit in mare, id metuens, ut clamabat, ne collectis supremis, œdes illis extruerent ; ut reliquis, qui deviare à religione compulsi, pertulére cruciabiles pœnas, adusque gloriosam mortem intemeratâ fide progressi, et nunc MARTYRES appellantur. (Ammien, XXII, 11.) Saint Épiphane prouve aux ariens que George n’est pas un martyr.
  124. Quelques donatistes (voyez Optatus Milev., p. 60, 303, édit. Dupin ; et Tillemont, Mém. ecclés., t. VI, p. 713, in-4o.), et des Priscillianistes (Tillemont, Mém. ecclés., l. VIII, p. 517, in-4o.), ont usurpé de la même manière les honneurs saints et des martyrs de l’Église catholique.
  125. Les saints de la Cappadoce, Basile et les deux Grégoires, ne savaient pas que George fût un saint comme eux. Le pape Gélase (A. D. 494), le premier catholique qui ait reconnu saint George, le met au rang des martyrs : « Qui Deo magis quàm hominibus noti sunt. » Il rejette ses Actes, qu’il attribue à des hérétiques. Quelques-uns de ces Actes, qui ne sont peut-être par les plus anciens, existent encore ; et, au milieu de toutes les fables qu’on y trouve, nous pouvons encore distinguer le combat que soutint saint George de Cappadoce contre le magicien Athanase, en présence de la reine Alexandra.
  126. On ne donne pas cette transformation comme absolument sûre, mais comme extrêmement probable. Voyez le Longueruana, t. I, p. 94.
  127. On peut tirer du docteur Heyling (History of saint George, deuxième édition, Londres, 1633, in-4o., p. 429.) et des Bollandistes (Acta Sanctorum Mens. April., t. III, p 100-163.) une histoire curieuse des hommages rendus à saint George en qualité de saint, depuis le sixième siècle, époque où on le révérait déjà dans la Palestine, dans l’Arménie, à Rome, et à Trêves dans la Gaule. Sa réputation en Europe, et surtout en Angleterre, vient des croisades.
  128. Julien, Épître 43.
  129. Julien, Épit. X. Il permit à ses amis d’adoucir sa colère. (Ammien, XXII, 11.)
  130. Voyez saint Athanase, ad Rufin., t. II, p. 40, 41 ; et saint Greg. de Naz., orat. 3, p. 395, 396, qui regarde avec raison le zèle tempéré du primat comme beaucoup plus méritoire que ses prières, ses jeûnes, et les persécutions qu’il a essuyées, etc.
  131. Je n’ai pas le temps de suivre l’histoire de l’aveugle obstination de Lucifer de Cagliari. Voyez ses aventures dans Tillemont (Mém. ecclés., t. VII, p. 900-926.), et observez comment la couleur de sa narration change peu à peu, à mesure que le confesseur devient schismatique.
  132. Assensus est huic sententiœ Occidens, et, per tam necessarium concilium, Satanœ faucibus mundus ereptus. Le dialogue vif et adroit de saint Jérôme contre les lucifériens (t. II, p. 135-155) nous peint la politique ecclésiastique de ces temps.
  133. Tillemont, qui suppose que George fut massacré au mois d’août, accumule dans un court intervalle les actions de saint Athanase. (Mém. ecclés., t. VIII, p.360.) Un fragment original, tiré de la vieille bibliothéque du chapitre de Vérone et publié par le marquis Maffei (Observazioni letterarie, tom. 3, p. 60-92) donne plusieurs dates importantes qu’on reconnaît pour exactes d’après le calcul des mois égyptiens.
  134. Τον μιαρον, ος ετολμησεν Ελληνιδας, επ εμȢ, γυναικας των επισημων βαπτιςαι διωκεσθαι. J’ai conservé le sens ambigu des derniers mots. Cette ambiguïté est celle d’un tyran qui veut trouver ou créer des crimes.
  135. Les trois Épîtres de Julien qui développent ses intentions et sa conduite à l’égard de saint Athanase, doivent, selon l’ordre chronologique, être placées ainsi, 26, 10, 6. Voyez aussi saint Grégoire de Nazianze, XXI, p. 393 ; Sozomène, l. V, c. 15 ; Socrate, l. III, c. 14 ; Théodoret, l. III, 9 ; et Tillemont, Mém. ecclés., t. VIII, p. 361-368, qui s’est servi de quelques matériaux fournis par les bollandistes.
  136. Saint Grégoire en convient franchement (Orat. 3, p. 61, 62.)
  137. Écoutez les plaintes que la fureur et la déraison dictent à Optat. (De Schismat. donatist., l. II, c. 16, 17.)
  138. Saint Grégoire de Nazianze, orat. 3, p. 91 ; 4, p. 133. Il loue les séditieux de Césarée, τουτων δε των μεγαλοφυων και θερμων εις ευςεβειαν. (Voyez Sozomène, l. V, 4, 11) Tillemont (Mém. ecclés., tom. VII, p. 649, 650) avoue que leur conduite n’était pas dans l’ordre commun ; mais il ne lui reste aucun doute sur leur innocence, parce que le grand saint Basile célébra toujours la fête de ces martyrs.
  139. Julien jugea un procès contre la nouvelle ville chrétienne fondée à Maiuma, port de Gaza ; et quoiqu’on puisse attribuer son arrêt au fanatisme, il n’a pas été révoqué par ses successeurs. (Sozomène, l. V, c. 3. Reland, Palestine, t. 2, p. 791.)
  140. Saint Grégoire (orat. 3, p. 93, 94, 95 ; orat. 4, p. 114) prétend qu’il parle d’après le témoignage des confidens de Julien, qu’Orose (VII, 30) ne pouvait pas connaître.
  141. Saint Grégoire (orat. 3, p. 91) accuse l’apostat d’avoir sacrifié secrètement de petits garçons et de petites filles ; et il assure positivement que leurs corps furent jetés dans l’Oronte. (Voyez Théodoret, l. III, c. 26, 27 ; et la candeur équivoque de l’abbé de La Bléterie, Vie de Julien, p. 351, 352.) Toutefois la haine des contemporains n’imputait pas à Julien, surtout en Occident, cette troupe de martyrs que Baronius adopte si avidement, et que Tillemont rejette d’une manière si faible. (Mém. ecclés., t. VII, p. 1295-1315.)
  142. Saint Grégoire (orat. 4, p. 123, 124) annonce une résignation édifiante. Toutefois l’officier de Julien qui voulut saisir l’église de Nazianze aurait perdu la vie, s’il n’avait pas cédé au zèle de l’évêque et du peuple. (Orat. 19, p. 308.) Voyez les réflexions de saint Chrysostôme, telles que les rapporte Tillemont, Mém. ecclés., t. VII, p. 575.