Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, tome 5/XXV

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HISTOIRE
DE LA DÉCADENCE ET DE LA CHUTE
DE L’EMPIRE ROMAIN,
TRADUITE DE L’ANGLAIS
D’ÉDOUARD GIBBON.


NOUVELLE ÉDITION, entièrement revue et corrigée, précédée d’une Notice sur la vie et le caractère de GIBBON, et accompagnée de notes critiques et historiques, relatives, pour la plupart, à l’histoire de la propagation du christianisme ;


PAR M. F. GUIZOT.

TOME CINQUIÈME.

À PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L’ÉPERON, No 6.

1819.
CHAPITRE XXV.
Gouvernement et mort de Jovien. Élection de Valentinien. Il associe son frère Valens au trône. Division définitive des empires d’Orient et d’Occident. Révolte de Procope. Administration civile et militaire. L’Allemagne, la Bretagne (aujourd’hui l’Angleterre), l’Afrique, l’Orient, le Danube. Mort de Valentinien. Ses deux fils, Gratien et Valentinien, succèdent à l’empire d’Occident.

LES affaires publiques de l’empire se trouvèrent, à la mort de Julien, dans une situation précaire et dangereuse. Jovien sauva l’armée romaine au moyen d’un traité honteux, mais peut-être nécessaire[1], [État de l’Église. A. D. 363.]et sa piété consacra les premiers instans de la paix à rétablir la tranquillité dans l’Église et dans l’état. L’imprudence de son prédécesseur n’avait fait que fomenter les discordes religieuses qu’il feignait de vouloir apaiser, et la balance exacte qu’il affectait de tenir entre les partis ne servit qu’à perpétuer leurs débats par des alternatives de crainte et d’espoir, et par la rivalité des prétentions qui se fondaient d’un côté sur une longue possession, de l’autre sur la faveur d’un souverain. Les chrétiens oubliaient tout-à-fait le véritable esprit de l’Évangile, et l’esprit de l’Église avait passé chez les païens. La fureur aveugle du zèle et de la vengeance avait éteint dans les familles tous les sentimens de la nature. On corrompait, on violait les lois ; le sang coulait dans les provinces d’Orient, et l’empire n’avait pas de plus redoutables ennemis que ses propres citoyens. Jovien, élevé dans les principes et dans l’exercice de la foi chrétienne, fit déployer l’étendard de la croix à la tête des légions dans sa marche de Nisibis à Antioche, et le labarum de Constantin annonça aux peuples les sentimens religieux du nouvel empereur. Dès qu’il eut pris possession du trône, il fit passer aux gouverneurs de toutes les provinces une lettre circulaire dans laquelle il confessait les vérités de l’Évangile, et assurait l’établissement légal de la religion chrétienne. Les insidieux édits de Julien furent abolis, les immunités ecclésiastiques furent rétablies et étendues[2], et Jovien voulut bien exprimer ses regrets de ce que le malheur des circonstances l’obligeait à retrancher une partie des aumônes publiques. Les chrétiens chantaient unanimement les louanges du pieux successeur de Julien ; mais ils ignoraient encore quel symbole ou quel concile le souverain choisirait pour règle fondamentale de la foi orthodoxe ; et les querelles religieuses, suspendues par la persécution, se rallumèrent avec une nouvelle fureur aussitôt que l’Église se vit à l’abri du danger. Les évêques des partis opposés se hâtèrent d’arriver à la cour d’Édesse ou d’Antioche, convaincus par l’expérience qu’un soldat ignorant se déterminait par les premières impressions, et que leur sort dépendait de leur activité. Les chemins des provinces orientales étaient couverts de prélats homoousiens, ariens ou semi-ariens et eunomiens, qui tâchaient réciproquement de se devancer dans leur course pieuse : ils remplissaient de leurs clameurs les appartemens du palais, et fatiguaient et étonnaient peut-être l’oreille de l’empereur d’un singulier mélange d’argumens métaphysiques et de violentes invectives[3]. Jovien leur recommandait l’union et la charité, et les renvoyait à la décision d’un futur concile. Sa modération était regardée comme une preuve de son indifférence ; mais il fit bientôt connaître son attachement à la foi de Nicée par le profond respect qu’il montra pour les vertus célestes[4] du grand saint Athanase. Cet intrépide vétéran de la foi était sorti de sa retraite à l’âge de soixante-dix ans, aussitôt qu’il avait appris la mort de son persécuteur. Il était remonté sur son trône archiépiscopal aux acclamations du peuple, et avait sagement accepté ou prévenu l’invitation de Jovien. La figure vénérable de saint Athanase, son courage tranquille et son éloquence persuasive, soutinrent la réputation qu’il avait successivement acquise à la cour de quatre souverains[5]. Après s’être assuré de la confiance et de la foi de l’empereur chrétien, il retourna glorieusement dans son diocèse d’Alexandrie, qu’il gouverna pendant dix ans avec une sagesse mûrie par l’expérience, et une fermeté dont l’âge n’avait rien diminué[6]. Avant de quitter Antioche, il assura Jovien qu’un règne long et tranquille serait la récompense de sa dévotion orthodoxe. Le prélat était persuadé, sans doute, que dans le cas où des événemens contraires lui ôteraient le mérite de la prédiction, il lui resterait toujours celui d’un vœu dicté par la reconnaissance[7].

Jovien publie une tolérance universelle.

Dans la marche des événemens, le mouvement le plus léger employé à diriger ou à précipiter un objet dans le sens de la pente sur laquelle il est naturellement entraîné, acquiert bientôt un poids et une force irrésistible. Jovien eut le bonheur ou la prudence d’embrasser les opinions religieuses les plus conformes à l’esprit du temps, et celles que soutenaient de leur zèle les nombreux adhérens de la secte la plus puissante[8]. Le christianisme obtint, sous son règne, une victoire facile et décisive, et le paganisme, relevé et soutenu avec tant de soin et de tendresse par l’adresse de Julien, privé désormais de la faveur dont l’environnait le sourire du maître, tomba dans la poussière pour ne s’en relever jamais. On ferma ou on déserta les temples de la plupart des villes, et les philosophes qui avaient abusé d’une faveur passagère, crurent qu’il était prudent de raser leur longue barbe et de déguiser leur profession. Les chrétiens se virent avec joie maîtres de pardonner ou de venger les insultes qu’ils avaient souffertes sous le règne précédent[9]. Mais Jovien dissipa les terreurs des païens par un édit sage et bienveillant, qui, en proscrivant avec sévérité l’art sacrilège de la magie, accordait à tous ses sujets l’exercice libre et tranquille du culte et des cérémonies de l’ancienne religion. L’orateur Thémistius, envoyé par le sénat de Constantinople pour porter au nouvel empereur l’hommage de son fidèle dévouement, nous a conservé le souvenir de cette loi de tolérance. Il représente la clémence comme un des attributs de la nature divine, et l’erreur comme inséparable de l’humanité. Il appuie sur l’indépendance des sentimens, la liberté de la conscience, et expose assez éloquemment les principes d’une tolérance philosophique, dont la superstition elle-même, dans ses momens de détresse, ne dédaigne point d’invoquer le secours. Il observe, avec raison, que dans leurs derniers changemens de fortune, les deux religions ont été également déshonorées par d’indignes prosélytes, par de vils adorateurs de la puissance, qui passaient avec indifférence et sans rougir, de l’Église dans le temple, et des autels de Jupiter à la communion des chrétiens[10].

Son départ d’Antioche. A. D. 363, Octobre.

Les troupes romaines qui arrivaient à Antioche, en marche depuis sept mois, avaient, dans cet espace de temps, fait une route d’environ quinze cents milles, et souffert tous les maux que peuvent faire éprouver la guerre, la famine et un climat brûlant. Malgré leurs services, leurs fatigues et l’approche de l’hiver, l’impatient et timide Jovien n’accorda aux hommes et aux chevaux que six semaines pour se reposer. L’empereur ne pouvait supporter les railleries mordantes et indiscrètes des habitans d’Antioche[11]. Impatient de se trouver en possession du palais de Constantinople, il sentait la nécessité de prévenir l’ambition des compétiteurs qui auraient pu s’emparer avant lui, en Europe, de la souveraineté encore vacante. Mais il eut bientôt la satisfaction d’apprendre que l’on reconnaissait unanimement son autorité depuis le Bosphore de Thrace jusqu’à l’océan Atlantique. Par ses premières lettres expédiées de son camp de Mésopotamie, il avait confié le commandement militaire de la Gaule et de l’Illyrie à Malarick, brave et fidèle officier de la nation des Francs, et à son beau-père, le comte Lucilien, qui s’était distingué par le courage et les talens qu’il avait déployés à la défense de Nisibis. Malarick refusa une commission qu’il jugeait au-dessus de ses talens, et Lucilien fut massacré à Reims dans une révolte imprévue des cohortes bataves[12]. Mais Jovin, maître général de la cavalerie, oubliant l’intention que l’empereur avait eue de le disgracier, apaisa le tumulte par sa modération, et rassura la fidélité chancelante des soldats. Le serment de fidélité fut prêté avec des acclamations sincères, et les députés des armées d’Occident[13] saluèrent leur nouveau souverain au moment où il descendait du mont Taurus dans la ville de Tyane en Cappadoce. De Tyane il se rendit à Ancyre, capitale de la province de Galatie, où Jovien prit et donna à son fils, encore enfant, le titre de consul et les ornemens du consulat[14]. [A. D. 364. Janvier 1.]Ce fut à Dadastana[15], petite ville obscure, à une égale distance de Nicée et d’Ancyre, que l’empereur trouva le terme fatal de son voyage et de son existence. Il alla se coucher après un souper, peut-être trop copieux, et on le trouva le lendemain matin mort dans son lit. [Mort de Jovien. Février 17.]Il y eut différentes opinions sur la cause de cette mort. Les uns l’attribuèrent à une indigestion occasionnée par la quantité de vin qu’il avait bu, ou par la qualité des champignons qu’il avait mangés le soir précédent ; d’autres prétendirent qu’il avait été suffoqué durant son sommeil par la vapeur du charbon et par les exhalaisons malsaines qui sortirent des plâtres neufs dont étaient couverts les murs de l’appartement[16]. Les soupçons de poison[17] et d’assassinat n’eurent d’autre motif que le peu de recherches qui furent faites sur la mort d’un prince dont le règne et la personne furent bientôt oubliés. On transporta le corps de Jovien à Constantinople, dans les tombeaux de ses prédécesseurs. Chariton, son épouse, et fille du comte Lucilien, rencontra sur sa route cette lugubre procession. Elle pleurait encore la mort violente de son père, et se flattait de sécher ses larmes dans les embrassemens d’un époux revêtu de la pourpre. Les angoisses de la tendresse maternelle vinrent ajouter encore à sa douleur et à ses regrets. Six semaines avant la mort de l’empereur, son fils avait été placé, quoique enfant, dans la chaire curule, honoré du nobilissime et des vaines décorations du consulat. Il avait reçu de son grand-père le nom de Varronien. Trop jeune pour connaître la fortune, ce fut seulement aux soupçons inquiets du gouvernement, qu’il put se rappeler qu’il était fils d’un empereur. À l’âge de seize ans il vivait encore, mais on lui avait déjà fait perdre un œil, et sa malheureuse mère tremblait à tout moment qu’on ne vînt arracher de ses bras cette victime innocente, pour tranquilliser, par sa mort, la méfiance du prince régnant[18].

Après la mort de Jovien, le trône du monde romain demeura[19] dix jours sans maître. Les ministres et les généraux tenaient toujours les conseils et exerçaient les fonctions dont ils étaient spécialement chargés. Ils maintinrent l’ordre public et conduisirent paisiblement l’armée à Nicée en Bithynie, où se devait faire l’élection[20]. Dans une assemblée solennelle, les officiers civils et militaires de l’empire offrirent unanimement, pour la seconde fois, le diadème à Salluste, qui eut encore la gloire de le refuser ; et lorsque, pour rendre hommage aux vertus du père, on proposa de nommer son fils, le préfet déclara aux électeurs, avec la fermeté d’un citoyen zélé, que le grand âge de l’un et la jeunesse sans expérience de l’autre étaient également incapables des travaux pénibles du gouvernement. On proposa plusieurs prétendans que firent rejeter successivement différentes objections tirées de leur caractère et de leur situation. [Élection et caractère de Valentinien.]Mais à peine eut-on prononcé le nom de Valentinien, que le mérite reconnu de cet officier réunit en sa faveur tous les suffrages que confirma la sincère approbation de Salluste lui-même. Valentinien[21] était fils du comte Gratien, né à Cibalis en Pannonie, qui, par sa force extraordinaire et par son adresse, était parvenu d’un état obscur au commandement militaire de l’Afrique et de la Bretagne, d’où il s’était retiré avec une immense fortune et une probité fort suspecte. Le rang et les services de Gratien avaient contribué cependant à faciliter à son fils les premiers pas vers la fortune, et lui avaient procuré l’occasion de déployer les utiles et solides qualités qui le firent distinguer de tous ses compagnons d’armes. Valentinien avait la taille haute ; sa personne était pleine de grâce et de majesté ; sa noble contenance, animée de l’expression du courage et de l’intelligence, frappait ses ennemis de crainte et ses amis de respect. L’invincible courage de Valentinien était secondé par une force de corps et de constitution qu’il avait héritée de son père. Par cette habitude de tempérance et de chasteté qui dompte les passions et augmente la vigueur des facultés de l’esprit et du corps, Valentinien avait conservé sa propre estime et celle du public. Élevé dans les camps, au milieu du tumulte des armes, ayant eu peu de loisir pour se livrer à la littérature, il ignorait la langue grecque et les règles de l’éloquence ; mais incapable de crainte et d’embarras, il savait, toutes les fois que l’occasion le demandait, exprimer avec autant de facilité que d’assurance des sentimens toujours fermement arrêtés. Valentinien n’avait étudié que les lois de la discipline militaire, et il se fit bientôt distinguer par son infatigable activité et par la sévérité inflexible avec laquelle il exigeait des soldats l’exactitude dont il donnait l’exemple. Sous le règne de Julien, il s’était audacieusement exposé à sa colère par le mépris qu’il montrait publiquement pour la religion de cet empereur[22]. L’examen de sa conduite postérieure donne lieu de penser que son indiscrétion fut plutôt l’effet de l’esprit militaire que d’un grand zèle pour le christianisme. Julien lui pardonna et continua d’employer un homme dont il estimait le mérite[23]. La réputation que Valentinien avait acquise sur les bords du Rhin prit un nouvel éclat dans les événemens variés de la guerre de Perse. La célérité et le succès avec lesquels il exécuta une commission importante, lui valurent la faveur de Jovien et le commandement honorable de la seconde école ou compagnie de ses gardes du palais. Parti d’Antioche avec l’armée, Valentinien était arrivé dans ses quartiers d’Ancyre, lorsque, sans l’avoir prévu, sans crime et sans intrigue, il fut appelé, dans la quarante-troisième année de son âge, au gouvernement absolu de l’Empire romain.

Valentinien est reconnu empereur par l’armée. A. D. 364, 26 février.

Le vœu des ministres et des généraux aurait eu peu de valeur, s’il n’eût été confirmé par l’approbation de l’armée. Le vieux Salluste, instruit par une longue expérience des caprices inattendus qui peuvent déterminer une assemblée populaire, proposa de défendre, sous peine de mort, à tous ceux dont le rang militaire pouvait former un parti, de se présenter à la cérémonie de la prochaine inauguration. Telle était cependant encore l’influence de l’ancienne superstition, qu’on augmenta d’un jour le dangereux intervalle qui devait s’écouler jusqu’à cette cérémonie, parce que celui qu’on avait choisi tombait sur l’intercalaire de l’année bissextile[24]. Quand le moment fut jugé favorable, Valentinien se montra sur un tribunal élevé. L’assemblée applaudit à un choix si judicieux, et l’empereur se revêtit solennellement de la pourpre et du diadème aux acclamations de toute l’armée rangée en ordre autour du tribunal ; mais au moment où il étendait la main pour haranguer les soldats, un murmure inquiet sembla s’élever par hasard dans les rangs ; il augmenta, et d’impérieuses clameurs se firent bientôt entendre et pressèrent le nouveau monarque de se nommer sur-le-champ un collègue. Le calme intrépide de Valentinien ayant ramené la multitude au silence et au respect, il lui adressa le discours suivant : « Camarades, vous étiez encore les maîtres, il y a peu d’instans, de ne point m’élever à l’empire ; jugeant, par l’examen de ma vie, que j’étais digne de régner, vous m’avez placé sur le trône, et c’est à moi dorénavant à m’occuper de l’intérêt et de la sûreté de la république. Le gouvernement de l’univers est sans contredit un fardeau trop pesant pour les mains d’un faible mortel. Je connais les bornes de mon intelligence ; je sais que ma vie est incertaine, et, loin de refuser les secours d’un digne collègue, je les solliciterai avec empressement ; mais quand la discorde peut être funeste, on ne doit se déterminer dans le choix d’un ami sincère, qu’après de mûres délibérations, et c’est à moi seul à les faire. Pour vous, soyez soumis et raisonnables ; allez vous reposer et vous tranquilliser dans vos quartiers. Vous pouvez compter sur la gratification d’usage à l’avènement d’un nouvel empereur[25]. » Fiers de leur choix, satisfaits à la fois et tremblans, les soldats étonnés reconnurent la voix d’un maître ; la violence de leurs clameurs fit place à un respectueux silence, et Valentinien, environné des aigles des légions et des différentes bannières de la cavalerie et de l’infanterie, fut conduit, par un cortège militaire, au palais impérial de Nicée. Le nouvel empereur, sentant combien il était important d’empêcher que les soldats n’en vinssent à quelque déclaration un peu trop hardie, assembla les chefs pour les consulter ; et Dagalaipluis, avec une noble franchise, lui exprima en peu de mots leurs véritables sentimens : « Très-excellent empereur, lui dit-il, si vous songez seulement à votre famille, vous avez un frère ; si vous aimez la république, cherchez autour de vous le plus digne d’entre les Romains[26]. » L’empereur, dissimulant son mécontentement sans rien changer à ses projets, se rendit, à petites journées, de Nicée à Nicomédie, et enfin à Constantinople. Dans un des faubourgs de cette capitale[27], trente jours après son élévation, il donna le titre d’Auguste à son frère Valens. [Il associe son frère Valens à l’empire. A. D. 364. Mars 28.]Les patriotes les plus hardis se soumirent en silence à sa volonté absolue, convaincus qu’en s’y opposant, ils se sacrifieraient eux-mêmes sans être de la moindre utilité à leurs concitoyens. Valens était dans la trente-sixième année de son âge ; mais ses talens ne s’étaient fait connaître dans aucun emploi civil ou militaire, et son caractère personnel ne donnait pas au monde de grandes espérances. Il avait cependant une qualité qui le rendit cher à Valentinien, et conserva la paix intérieure de l’empire : sa reconnaissance et son attachement pour son bienfaiteur furent toujours invariables. Valens reconnut docilement, dans toutes les circonstances de sa vie, la supériorité du génie et de l’autorité de son frère[28].

Partage définitif des empires d’Orient et d’Occident. A. D. 364.

Avant de partager les provinces, Valentinien voulut reformer l’administration de l’empire. Il invita les sujets qui avaient été ou opprimés ou molestés sous le règne de Julien, de quelque classe qu’ils fussent, à présenter publiquement leurs accusations. Un silence général attesta l’intégrité sans tache du préfet, le respectable Salluste[29], et, malgré ses pressantes sollicitations pour qu’il lui fût permis de se retirer des affaires, Valentinien le retint à la cour avec les plus honorables protestations d’estime et d’amitié. Mais parmi les favoris de l’avant-dernier empereur, plusieurs avaient abusé de sa crédulité ou de sa superstition, et ils ne pouvaient plus espérer ni le secours de la faveur, ni même celui de la justice[30]. On destitua la plus grande partie des ministres du palais et des gouverneurs de provinces ; mais Valentinien sut séparer de la foule coupable les officiers qui s’étaient distingués par leur mérite ; et il paraît que, malgré les clameurs du zèle et du ressentiment, cette réforme fut conduite avec sagesse et modération[31]. Les réjouissances du nouveau règne éprouvèrent une interruption passagère par l’indisposition soudaine et suspecte des deux empereurs. Dès que leur santé fut rétablie, ils quittèrent Constantinople au commencement du printemps, et terminèrent solennellement le partage de l’empire dans le château ou palais de Médiana, à trois milles de Naissus[32]. Valentinien céda à son frère la riche préfecture de l’Orient, depuis le Bas-Danube jusques aux confins de la Perse, et se réserva les préfectures guerrières de l’Illyrie, de l’Italie et de la Gaule, depuis l’extrémité de la Grèce jusqu’au rempart de la Calédonie, et depuis le rempart de la Calédonie jusqu’au pied du mont Atias. L’administration des provinces continua à se diriger d’après les mêmes bases, mais deux cours et deux conseils obligèrent de doubler le nombre des généraux et des magistrats ; on eut égard dans la répartition des emplois au mérite et à la situation particulière de chacun, et l’on créa sept maîtres généraux tant de cavalerie que d’infanterie. Après avoir paisiblement terminé cette affaire importante, Valentinien et Valens s’embrassèrent pour la dernière fois. L’empereur de l’Occident établit à Milan sa résidence momentanée, et le souverain de l’Orient partit pour Constantinople, chargé du gouvernement de cinquante provinces dont il ignorait absolument la langue[33].

Révolte de Procope. A. D. 365. Septembre.

La tranquillité de l’Orient ne tarda pas à être troublée par une révolte, et la puissance de Valens fut menacée par les audacieuses entreprises d’un rival dont sa parenté avec Julien[34] faisait tout le mérite, comme elle avait été tout son crime, Procope s’était rapidement élevé du poste obscur de tribun au commandement de l’armée de Mésopotamie, et l’opinion publique le désignait déjà comme le successeur d’un prince qui n’avait point d’héritiers. Ses amis, ou ses ennemis, répandaient, sans aucun fondement, que Julien l’avait secrètement revêtu de la pourpre à Carrhes dans le temple de la Lune[35]. Il tâcha de désarmer les soupçons de Jovien par une conduite soumise et respectueuse, et après avoir quitté, sans résistance, son commandement militaire, il alla, suivi de sa mère et de sa famille, cultiver l’ample patrimoine qu’il possédait dans la province de Cappadoce. L’apparition d’un officier et d’une troupe de soldats vint le troubler cruellement dans ses innocentes occupations. Ils étaient chargés par Valens et Valentinien d’arracher l’infortuné Procope des bras de ses parens, et de le conduire soit à une prison perpétuelle, soit à une mort ignominieuse. Sa présence d’esprit lui procura quelque délai et une mort plus éclatante. Sans faire la moindre résistance à l’ordre des empereurs, il demanda quelques momens pour embrasser sa famille en larmes ; et tandis qu’il endormait la vigilance de ses gardes par un repas splendide, il eut l’adresse de gagner la côte de la mer Noire, d’où il passa dans la province du Bosphore. Procope resta plusieurs mois caché dans cette triste région, exposé à tous les maux de l’exil, de la solitude et du besoin, aigrissant ses peines par les réflexions d’un caractère naturellement mélancolique, et sans cesse agité de la crainte, trop bien fondée, que les Barbares, venant par hasard à découvrir son nom, ne violassent à son égard, sans beaucoup de scrupule, les lois de l’hospitalité. Dans un moment d’impatience et de désespoir, il s’embarqua sur un vaisseau marchand qui cinglait pour Constantinople, et forma l’audacieux projet de s’élever au rang de souverain puisqu’on ne voulait pas le laisser jouir de la paix et de la sécurité attachées à la condition de sujet. Après avoir rôdé furtivement dans les villages de la Bithynie, changeant souvent de nom, d’habits et de retraite[36], il se hasarda enfin à entrer dans la capitale, et à confier son sort et sa vie à la fidélité de deux amis, un sénateur et un eunuque, qui lui donnèrent quelques espérances fondées sur la situation des affaires publiques. Un esprit général de mécontentement s’était répandu dans la masse des citoyens. On regrettait l’intelligence et l’équité de Salluste, à qui Valens avait imprudemment ôté la préfecture de l’Orient, et l’empereur se faisait généralement mépriser par une brutalité sans vigueur, et par une faiblesse dépourvue d’humanité. Les peuples craignaient l’influence de son beau-père le patricien Pétronius, ministre avide et cruel, qui exigeait rigoureusement tous les arrérages des tributs dus depuis le règne de l’empereur Aurélien. Toutes les circonstances favorisaient les desseins d’un usurpateur. Valens avait été appelé en Syrie par les dispositions hostiles des Persans. Du Danube à l’Euphrate les soldats marchaient de tous côtés, et la capitale était sans cesse remplie de troupes qui passaient ou repassaient le Bosphore. Deux cohortes de Gaulois prêtèrent l’oreille en secret à des propositions que les conspirateurs avaient eu soin d’appuyer de la promesse d’une forte gratification ; et leur vénération pour la mémoire de Julien les fit aisément consentir à défendre les droits de son parent opprimé. Au point du jour, ils se rangèrent en bataille près des bains d’Anastasie ; et Procope, vêtu d’un habit de pourpre, plus convenable à un histrion qu’à un souverain, parut tout à coup, comme s’il se fût élevé du fond du tombeau, au milieu de Constantinople. Les soldats, préparés à le recevoir, saluèrent leur prince tremblant par des cris de joie et des sermens de fidélité. Leur nombre s’accrut d’une bande de vigoureux et grossiers paysans rassemblés dans les villages des environs, et Procope fut successivement conduit, sous leur protection, au tribunal, au sénat et au palais impérial. Durant les premiers instans de ce règne tumultueux, le morne silence des citoyens surprit et effraya l’usurpateur. Ils ignoraient la cause du tumulte, ou ils en craignaient l’événement. Mais la force militaire de Procope était supérieure à tout ce qu’on pouvait lui opposer dans le moment. Les mécontens accouraient en foule sous les drapeaux d’un rebelle ; les pauvres étaient attirés par l’espoir d’un pillage général dont la crainte soumettait les riches, et l’incorrigible crédulité de la multitude se laissait encore abuser par la promesse des avantages qu’elle devait retirer d’une révolution. On saisit les magistrats, on enfonça les prisons et les arsenaux, on s’empara du port et des portes de la ville, et dans peu d’heures Procope se trouva, du moins pour le moment, maître absolu dans la capitale de l’empire. Il profita avec assez d’adresse et de courage d’un succès qu’il avait si peu espéré. Il fit répandre les bruits les plus favorables à ses intérêts, et tandis qu’il trompait la populace par de fréquentes audiences données aux ambassadeurs imaginaires des nations les plus éloignées, les corps d’armée postés dans les villes de la Thrace et dans les forteresses du Bas-Danube, se laissaient insensiblement entraîner dans la révolte. Les princes des Goths fournirent au souverain de Constantinople le secours formidable de plusieurs milliers d’auxiliaires. Ses généraux passèrent le Bosphore, et soumirent, sans effort, les provinces riches et désarmées de l’Asie et de la Bithynie. Après une défense honorable, la ville et l’île de Cyzique se rendirent à ses armes. Les légions renommées des Joviens et des Herculiens embrassèrent la cause de l’usurpateur, qu’elles devaient anéantir ; et comme les vétérans étaient sans cesse recrutés par des levées nouvelles, Procope parut bientôt à la tête d’une armée dont la force et la valeur n’étaient point au-dessous de son entreprise. Le fils d’Hormisdas[37], jeune prince plein de valeur et d’habileté consentit à se déclarer contre le souverain légitime de l’Orient, et l’usurpateur le revêtit sur-le-champ des pouvoirs extraordinaires accordés aux anciens proconsuls romains. Faustine, veuve de l’empereur Constance, épousa Procope, et lui confia sa personne et celle de sa fille : cette auguste alliance illustra le parti des rebelles, et le rendit plus respectable aux yeux du peuple. La princesse Constantia, âgée d’environ cinq ans, suivait dans une litière la marche de l’armée ; son père adoptif parcourait les rangs en la portant dans ses bras, et à sa vue les soldats attendris sentaient redoubler leur fureur guerrière[38]. Ils se retraçaient la gloire de la maison de Constantin, et juraient de défendre jusqu’à la dernière goutte de leur sang le tendre rejeton de cette race royale[39].

Sa défaite et sa mort. A. D. 366. Mai 28.

Cependant des avis incertains de la révolte d’Orient étaient venus alarmer et troubler Valentinien. Une guerre contre les Germains le forçait à s’occuper principalement de la sûreté de ses propres états, et des bruits vagues augmentaient son anxiété. Les ennemis s’étaient emparés de toutes les communications, et faisaient adroitement répandre que la défaite et la mort de Valens avaient rendu Procope paisible possesseur de toutes les provinces de l’Orient. Valens n’était pas mort ; mais en apprenant à Césarée la première nouvelle de la révolte, il désespéra lâchement de sa fortune et de sa vie, proposa de traiter avec l’usurpateur, et n’eut pas honte d’avouer le dessein d’abdiquer la pourpre et l’empire. Ses ministres, par leur fermeté, sauvèrent leur timide monarque de la ruine et du déshonneur, et leur habileté tourna bientôt en sa faveur les événemens de la guerre. Dans un temps de paix, Salluste avait quitté son emploi sans murmure ; mais dès que la sûreté publique fut attaquée, sa noble ambition redemanda la première part dans les travaux et les dangers ; et le rétablissement de ce vertueux ministre dans la préfecture d’Orient fut, pour le peuple satisfait, le premier indice du repentir de Valens. Procope semblait commander à des provinces soumises et à de puissantes armées ; mais la plupart des principaux officiers civils et militaires, soit qu’ils fussent conduits par le devoir ou l’intérêt, avaient abandonné un parti coupable, s’étaient retirés du tumulte de la révolte, ou épiaient le moment de trahir l’usurpateur. Lupicinus accourait à marches forcées avec les légions de Syrie au secours de Valens. Arinthæus qui, pour la force, la valeur et la beauté, surpassait tous les héros de son temps, attaqua, avec une troupe peu nombreuse, un corps de rebelles supérieur en forces. Quand il reconnut parmi eux les soldats qui avaient servi sous ses drapeaux, il leur commanda, d’une voix forte, de saisir et de lui livrer leur prétendu commandant ; et tel était l’ascendant de son caractère, qu’ils obéirent sans hésiter à cet extraordinaire commandement[40]. Arbetio, respectable vétéran du grand Constantin, qui avait été décoré des honneurs du consulat, se laissa gagner, quitta sa retraite et accepta le commandement d’une armée. Dans le fort du combat, il ôta son casque d’un air calme, et découvrant sa figure vénérable et ses cheveux blancs, salua avec tendresse les soldats de Procope, en les appelant ses enfans et ses compagnons ; il les exhorta à ne pas partager plus long-temps le crime d’un usurpateur méprisable ; et à se réunir au vieux général qui les avait si souvent conduits à l’honneur et à la victoire. Les troupes du malheureux Procope, séduites par les conseils et par l’exemple de leurs perfides officiers, l’abandonnèrent dans les deux combats de Thyatire[41] et de Nacosie. Après avoir erré quelque temps dans les bois et les montagnes de Phrygie, il fut trahi par ses compagnons découragés, qui le traînèrent dans le camp impérial, où on lui abattit sur-le-champ la tête. Procope partagea le sort ordinaire des usurpateurs vaincus ; mais les horribles cruautés que son vainqueur exerça sous les formes de la justice firent naître dans tous les cœurs l’indignation et la pitié[42].

Recherches sévères du crime de magie à Rome et à Antioche. A. D. 373, etc.

Telles sont à la vérité les suites naturelles et ordinaires du despotisme et de la révolte. Mais on regarda comme le symptôme funeste de la colère du ciel ou de la dépravation des hommes[43], les recherches rigoureuses que Valens et Valentinien firent durant leur règne sur le crime de la magie[44] ; ne craignons pas de nous laisser aller à un noble orgueil en voyant tous les pays éclairés de l’Europe rejeter aujourd’hui un préjugé odieux et cruel, adopté autrefois dans toutes les parties du monde et dans tous les systèmes d’opinions religieuses[45]. Toutes les nations et toutes les sectes de l’Empire Romain admettaient avec la même crédulité et la même horreur la réalité de cet art infernal[46], capable de suspendre le cours éternel des planètes et la liberté des opérations de l’esprit humain. Tous les peuples redoutaient la puissance mystérieuse des mots magiques et des enchantemens, des herbes puissantes et des cérémonies exécrables qui pouvaient ôter ou rendre la vie, enflammer les passions de l’âme, anéantir les œuvres de la création, et arracher à la résistance des démons les secrets de l’avenir. Ils étaient assez inconséquens pour supposer que cette suprême puissance sur le ciel, la terre et les enfers pouvait être exercée par de misérables sorciers ambulans qui, l’employant seulement pour satisfaire aux plus vils motifs d’intérêt ou de méchanceté, passaient leur vie obscure dans la misère et le mépris[47]. Les lois de Rome et l’opinion publique condamnaient également la magie ; mais comme cet art tendait à satisfaire les plus impétueuses passions du cœur humain, continuellement proscrit, il ne cessait point d’être pratiqué[48]. Une cause imaginaire peut produire des effets sérieux et funestes. D’obscures prédictions sur la mort d’un empereur ou le succès d’une conspiration ne pouvaient avoir d’autre objet et d’autre effet que d’animer l’espoir de l’ambition et de rompre les liens de la fidélité ; et le crime d’intention que poursuivaient les lois contre la magie se trouvait aggravé par les crimes réels de sacrilège et de lèse-majesté[49]. Ces vaines terreurs troublaient la paix de la société et le bonheur des citoyens. La flamme qui fondait naturellement une figure de cire pouvait devenir très-dangereuse en effrayant l’imagination de celui que, pour servir les projets de la haine, cette figure était destinée à représenter[50]. De l’infusion des herbes auxquelles on supposait une influence surnaturelle, on pouvait aisément passer à l’usage d’un poison plus réel, et l’imbécillité des hommes servit quelquefois de masque et d’instrument aux crimes les plus atroces. Dès que les ministres de Valens et Valentinien eurent encouragé le zèle des délateurs, ils se trouvèrent forcés de recevoir l’accusation d’un crime trop souvent mêlé aux événemens de la vie domestique, d’un crime d’une nature moins cruelle et moins odieuse, mais auquel cependant la pieuse et excessive rigueur de Constantin avait infligé la peine de mort[51]. Ces dangereuses et incohérentes complications du crime de lèse-majesté avec celui de magie, de l’empoisonnement et de l’adultère, présentaient des gradations infinies de culpabilité ou d’innocence, et une foule de circonstances atténuantes et aggravantes que la violence et la corruption des juges semblent avoir confondues. Ils découvrirent aisément que la cour impériale n’estimerait leur adresse et leur intelligence qu’en proportion du nombre des sentences capitales émanées de leurs tribunaux. Ne se déterminant à absoudre qu’avec la plus grande répugnance, ils cherchaient ardemment, dans des témoignages ou parjures ou forcés par les tourmens, de quoi prouver le crime le moins probable contre le citoyen le plus estimé. La suite de chaque procédure fournissait à chaque moment de nouveaux sujets de poursuite criminelle ; l’audacieux délateur, dont l’imposture avait été découverte, se retirait avec impunité ; mais la malheureuse victime qui trahissait ses complices réels ou prétendus obtenait rarement la vie pour prix de son infamie. Jeunes gens et vieillards étaient traînés, chargés de chaînes, de l’extrémité de l’Italie et de l’Asie au tribunal de Rome ou d’Antioche ; les sénateurs, les matrones et les philosophes expiraient dans les tortures et dans les supplices les plus ignominieux. Les soldats chargés de garder les prisons déclaraient avec des murmures d’indignation et de pitié, qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour s’opposer à la fuite ou à la résistance de la multitude des prisonniers qu’on y entassait. Les amendes et les confiscations ruinaient les familles les plus opulentes. Les citoyens les plus innocens tremblaient pour leur vie ; et nous pouvons nous faire une idée de l’excès du mal par l’assertion exagérée d’un ancien écrivain, qui prétend que dans les provinces exposées à la persécution, plus de la moitié des habitans se trouvaient prisonniers ou fugitifs[52].

Cruauté de Valens et de Valentinien. A. D. 364-375.

Lorsque Tacite décrit la mort des citoyens illustres et innocens que les premiers Césars sacrifièrent à leur vengeance, l’éloquence de l’historien ou le mérite des victimes nous font éprouver vivement les sentimens de la pitié, de la terreur et de l’admiration. Ammien, écrivain sans goût et sans délicatesse, a dessiné ses tableaux sanglans avec une exactitude fastidieuse et rebutante ; et notre attention n’étant plus soutenue par le contraste de la servitude et de la liberté, de la grandeur récente et de la misère du moment, nous détournerons les yeux avec horreur de la multitude d’exécutions qui déshonorèrent à Rome et à Antioche les règnes des deux empereurs[53]. Valens était très-timide[54], et Valentinien empor[55]. Valens avait pour premier principe d’administration de tout sacrifier au soin de sa sûreté personnelle. Confondu parmi les sujets, il eût baisé en tremblant la main d’un oppresseur. Placé sur le trône, il dut penser que les mêmes craintes qui eussent subjugué son âme étaient propres à lui assurer la patiente soumission de son peuple. Les favoris de Valens obtenaient, par ce qu’il leur permettait de rapines et de confiscations, des richesses que leur aurait refusées son économie[56]. Ils employaient leur éloquence à lui persuader que dans les cas de crime et de lèse-majesté, les soupçons équivalaient à une preuve, que la faculté de se rendre criminel en supposait l’intention, que l’intention était aussi punissable que l’action, et que tout citoyen méritait la mort dès que sa vie menaçait la sûreté ou troublait le repos de son souverain. On trompait souvent Valentinien, on abusait de sa confiance ; mais le sourire du mépris aurait imposé silence aux délateurs s’ils avaient entrepris d’effrayer son courage par le bruit d’un danger. Ils vantaient son inflexible amour pour la justice ; mais dans sa passion pour la justice, Valentinien était souvent tenté de regarder la clémence comme une faiblesse, et la colère comme une vertu. Dans le temps où il luttait avec ses égaux dans la périlleuse carrière d’une vie active et ambitieuse, il avait rarement souffert une injustice sans la punir, jamais une insulte. On blâmait son imprudence, mais on applaudissait à son courage, et les généraux les plus fiers et les plus absolus craignaient d’allumer le ressentiment d’un soldat inaccessible à la crainte. Il oublia malheureusement sur le trône du monde que le courage n’a pas d’emploi là où l’on n’a point de résistance à craindre. Au lieu d’écouter la voix de la raison et de la générosité, il se livrait à des violences désormais déshonorantes pour lui, et fatales aux impuissans objets de ses ressentimens. Dans l’administration de sa maison et dans celle de son empire, une faute légère, une offense imaginaire, une réponse vive, une omission accidentelle ou un délai involontaire, étaient immédiatement punis par une sentence de mort ; et les expressions les plus promptes à sortir de la bouche de l’empereur d’Occident étaient celles-ci : « Qu’on lui tranche la tête, qu’on le brûle vif, qu’il expire sous le bâton »[57]. Ses plus intimes favoris s’aperçurent bientôt qu’en hasardant d’éluder ou même de suspendre l’exécution de ses ordres sanguinaires, ils couraient risque de partager le crime et le châtiment de la désobéissance. À force de satisfaire sa féroce justice, Valentinien endurcit son âme contre les remords et contre la pitié ; et l’habitude de la cruauté vint rendre plus implacables les emportemens de sa colère : il pouvait contempler avec une tranquille satisfaction les agonies convulsives de la torture et de la mort ; et son amitié était le prix réservé à la fidélité de ceux de ses serviteurs dont le caractère lui semblait analogue au sien. Maximin répandit à Rome le sang des plus illustres citoyens ; honoré de l’approbation de l’empereur, il obtint encore, pour récompense, la préfecture de la Gaule. Deux ours féroces et énormes, connus l’un sous le nom d’Innocence, l’autre sous le nom de Mica aurea, méritaient seuls de partager, dans le cœur du monarque, la faveur de Maximin[58]. Valentinien avait fait placer les cages de ces gardes fidèles auprès de sa chambre à coucher, et il se plaisait à leur voir déchirer et dévorer les membres palpitans des malfaiteurs qu’on abandonnait à leur rage. L’empereur des Romains présidait à leur régime et à leurs exercices, et lorsque, par un long cours de services dignes de récompense, Innocence eut mérité sa retraite, on rendit ce fidèle animal à la liberté des forêts où il avait pris naissance[59].

Leurs lois et leur gouvernement.

Mais lorsque les terreurs de Valens et les fureurs de Valentinien faisaient place à des sentimens plus calmes, les tyrans de l’empire devenaient les pères de la patrie. L’empereur d’Occident était alors capable d’apercevoir d’un coup d’œil ce qui convenait à ses intérêts ou à ceux du public, et d’y travailler diligemment. Le souverain d’Orient, qui imitait docilement la bonne et la mauvaise conduite de son frère, se laissait quelquefois guider par le sage et vertueux Salluste. Ces deux princes conservaient sous la pourpre la chaste et frugale simplicité de leur vie privée, et, sous leur règne, les citoyens n’eurent ni à gémir ni à rougir des plaisirs de la cour. Ils réformèrent peu à peu un grand nombre des abus du règne de Constance ; ils adoptèrent et perfectionnèrent les projets de Julien et de son successeur ; et l’esprit général ainsi que le ton de leurs lois pourraient donner à la postérité la plus avantageuse opinion de leur caractère et de leur gouvernement. Ce n’est pas du maître d’Innocence que nous aurions dû espérer un tendre intérêt pour le bien-être de ses sujets. Cependant Valentinien condamna l’exposition des enfans nouvellement nés[60], et plaça dans quatorze quartiers de Rome quatorze médecins savans auxquels il accorda un revenu et des priviléges. Un soldat ignorant eut le bon sens de pourvoir, par d’utiles et généreuses fondations, à l’éducation de la jeunesse, et de prêter ainsi un appui aux sciences alors sur leur déclin[61]. Il voulut qu’on enseignât les règles de la grammaire et de l’éloquence, en grec et en latin, dans les capitales de toutes les provinces ; et comme on accordait aux différentes écoles un local et des priviléges en proportion de la grandeur des villes où elles étaient situées, les académies de Rome et de Constantinople réclamèrent une juste prééminence. Les fragmens des édits de Valentinien peuvent nous donner une idée de l’école de Constantinople, qui fut perfectionnée peu à peu par de nouveaux règlemens. Cette école consistait en trente-un professeurs destinés à des instructions différentes ; un pour la philosophie, deux pour la jurisprudence, cinq sophistes et dix grammairiens pour la langue grecque ; trois orateurs et dix grammairiens pour la langue latine, outre sept scribes ou antiquaires, comme on les appelait alors, dont les plumes actives fournissaient aux bibliothèques publiques des copies nettes et exactes de tous les auteurs classiques. Les règles de conduite prescrites aux étudians sont curieuses, en ce qu’elles présentent l’esquisse de la première discipline de nos universités modernes. On exigeait de chaque étudiant une attestation du magistrat de sa province natale. Son nom, sa profession, sa demeure étaient inscrits exactement sur le registre public. On prenait grand soin que la jeunesse destinée à l’étude ne perdît pas son temps dans les fêtes et les spectacles ; et le terme final de l’éducation était fixé à l’âge de vingt ans. Le préfet de la ville exerçait son autorité sur les étudians ; il avait le droit de punir les indociles et les paresseux par des châtimens corporels ou par l’expulsion, et il faisait tous les ans, au grand-maître des offices, un rapport sur l’exactitude et les talens des écoliers, afin que l’on pût les employer utilement au service public. Les institutions de Valentinien contribuèrent à faire jouir les citoyens de tous les bienfaits de l’abondance et de la tranquillité. Les villes se virent protégées par des défenseurs[62] élus par le peuple pour lui servir de tribuns ou d’avocats, pour défendre ses droits, pour porter ses plaintes devant les tribunaux et jusqu’au pied du trône. Accoutumés pendant une grande partie de leur vie à l’économie sévère qu’exige une fortune médiocre, les deux empereurs suivaient avec soin l’administration des finances ; mais en examinant avec attention le gouvernement des deux empires, on apercevait entre eux une différence dans la recette et dans la dépense des revenus. Valens était persuadé que la libéralité d’un monarque entraîne inévitablement l’oppression de ses sujets, et il ne fut jamais tenté de sacrifier leur bonheur présent à leur grandeur et à leur prospérité future. Loin d’augmenter le poids des taxes qu’on avait insensiblement doublées dans l’espace de quarante ans, il supprima, dès les premières années de son règne, un quart des tributs de l’Orient[63]. Valentinien paraît avoir été moins sensible aux peines de ses peuples et moins attentif à les soulager. Il put réformer les abus de l’administration fiscale ; mais il exigea toujours sans scrupule une forte partie de la propriété publique, convaincu que cette partie des revenus, destinée à entretenir le luxe des particuliers, serait employée plus avantageusement à la défense de l’état et à l’amélioration de ses diverses parties. Les sujets de Valens applaudissaient à une indulgence dont ils retiraient tout l’avantage, et le mérite plus solide et moins brillant de Valentinien ne fut senti et avoué que par la génération suivante[64].

Valentinien assure la tolérance religieuse. A. D. 364-375.

Mais c’est principalement par sa constante impartialité dans un siècle de controverses et de factions religieuses, que le caractère de Valentinien mérite des louanges. Son jugement sain n’était ni éclairé ni corrompu par l’étude, et il écarta toujours, avec une respectueuse indifférence, les questions subtiles des débats théologiques. Le gouvernement de la terre demandait tous ses soins et satisfaisait son ambition. En se rappelant qu’il était un disciple de l’Église, il n’oublia jamais qu’il était le souverain du clergé. Son zèle pour le christianisme avait éclaté sous le règne d’un apostat ; il accorda à tous ses sujets le droit qu’il avait réclamé pour lui-même, et ses peuples reconnaissans purent jouir sans inquiétude d’une tolérance générale accordée par un prince violent, mais incapable de crainte et de dissimulation[65]. La protection des lois mettait également à l’abri du pouvoir arbitraire et des insultes du peuple, les juifs, les païens et toutes les différentes sectes comprises sous la dénomination de chrétiens. Valentinien permettait tous les cultes et ne défendait que ces pratiques secrètes et criminelles qui cachent des vices et des désordres sous le masque de la religion. L’art de la magie était poursuivi rigoureusement et puni avec sévérité. Mais par une distinction particulière, l’empereur admettait l’ancienne méthode de divination approuvée par le sénat et exercée par les aruspices de Toscane. Du consentement des hommes les plus raisonnables d’entre les païens, il avait proscrit la licence des sacrifices nocturnes ; mais il se rendit, sans la moindre difficulté, aux représentations de Prætextatus, proconsul de l’Achaïe, qui l’assura que priver les Grecs de l’inappréciable jouissance des mystères d’Éleusis, serait leur ôter toutes les joies et les consolations de la vie. La philosophie peut seule prétendre (et peut-être encore n’est-ce qu’une des vaines prétentions de la philosophie) à détruire de sa main bienfaisante les funestes principes du fanatisme, si profondément enracinés dans le cœur humain ; cependant cette trêve de douze ans, soutenue par le gouvernement sage et ferme de Valentinien, adoucit les habitudes et diminua les préjugés des factions religieuses, en les forçant à suspendre la répétition de leurs insultes réciproques.

Valens professe l’arianisme et persécute les catholiques. A. D. 367-378.

Le protecteur de la tolérance était malheureusement trop éloigné de la scène où la controverse exerçait ses fureurs avec le plus de violence. Dès que les chrétiens de l’Occident eurent échappé aux embûches du concile de Rimini, ils retombèrent heureux et tranquilles dans le paisible sommeil de l’orthodoxie ; et les faibles restes du parti d’Arius qui existaient encore à Milan ou à Sirmium, excitaient moins de ressentimens que de mépris. Mais dans les provinces de l’Orient, depuis l’Euxin jusqu’à l’extrémité de la Thébaïde, la force et le nombre de leurs adhérens étaient plus également balancés ; et cette égalité, au lieu de les porter à la paix, ne servait qu’à perpétuer les horreurs de la guerre religieuse. Les moines et les évêques soutenaient leurs argumens par des invectives ; et des invectives ils passaient souvent à la violence. Athanase gouvernait toujours Alexandrie ; des évêques ariens occupaient les siéges d’Antioche et de Constantinople, et chaque vacance épiscopale était l’occasion d’une émeute populaire. La réconciliation de cinquante-neuf évêques macédoniens ou semi-ariens, avait fortifié le parti des homoousiens ; mais leur secrète répugnance à confesser la divinité du Saint-Esprit, obscurcissait la gloire de ce triomphe ; et la déclaration de Valens, qui, dans les premières années de son règne, avait imité la conduite impartiale de son frère, fut une victoire importante en faveur de l’arianisme. Les deux empereurs s’étaient contentés, avant leur élévation, de la qualité de cathécumènes ; mais la piété de Valens lui fit désirer de recevoir le sacrement de baptême avant d’exposer sa personne aux dangers d’une guerre contre les Goths. Il s’adressa naturellement à Eudoxe[66], évêque de la ville impériale ; et si le prélat arien instruisit le monarque ignorant dans les principes d’une théologie hétérodoxe, c’est aux suites inévitables de ce choix erroné qu’il faut attribuer le crime ou plutôt le malheur de son disciple. Mais quelque choix qu’eût pu faire Valens, il offensait nécessairement une portion nombreuse de ses sujets, les chefs de homoousiens et des ariens, étant également persuadés qu’on leur faisait une violente injure et une injustice cruelle en les empêchant de faire la loi. Après cette démarche décisive, il lui fut très-difficile de conserver ou la vertu ou la réputation d’impartialité. Il n’aspirait pas, comme Constance, à passer pour un profond théologien ; mais ayant reçu les dogmes d’Eudoxe avec une docilité respectueuse, il soumit aveuglément sa conscience à ses guides ecclésiastiques, et employa l’influence de son autorité à réunir les hérétiques athanasiens au corps de l’Église catholique. L’empereur déplora d’abord leur aveuglement ; leur obstination enflamma peu à peu sa colère, et il finit par haïr des sectaires dont il était détesté[67]. Le faible Valens se laissait toujours gouverner par ceux qui conversaient familièrement avec lui ; et dans une cour despotique, l’exil ou l’emprisonnement d’un citoyen sont les faveurs les plus faciles à obtenir. Les chefs du parti homoousien en furent souvent les victimes ; l’opinion publique accusa la cruauté préméditée de l’empereur et de ses ministres ariens du désastre de quatre-vingts ecclésiastiques de Constantinople, qui périrent, peut-être accidentellement, dans l’incendie du vaisseau sur lequel ils étaient embarqués. Dans toutes les contestations, les catholiques (si nous pouvons d’avance nous servir de ce nom) payaient pour leurs fautes et pour celles de leurs adversaires. Des candidats ariens obtenaient la préférence dans toutes les élections, et quand la majorité du peuple s’y opposait, le magistrat civil venait à leur secours et se servait, au besoin, de la force militaire. Les ennemis de saint Athanase essayèrent de verser de l’amertume sur les dernières années d’un vieillard respectable, et l’on a célébré, comme un cinquième exil, sa retraite passagère au sépulcre de son père. Mais le zèle ardent d’un peuple nombreux qui prit précipitamment les armes, intimida le préfet, et l’archevêque eut la liberté de terminer tranquillement et glorieusement sa vie, après un règne de quarante-sept ans. La mort de saint Athanase fut le signal de la persécution d’Égypte. Le ministre païen de Valens plaça, par la force, l’indigne Lucius sur le siége archiépiscopal d’Alexandrie, et acheta la faveur de la faction dominante par la persécution et par le sang des autres chrétiens. L’entière tolérance qu’on accordait au culte des juifs et des païens, amèrement déplorée par les catholiques opprimés, leur semblait ajouter encore à leurs misères et aggraver le crime du tyran impie de l’Orient[68].

Juste idée de sa persécution.

La victoire du parti orthodoxe a flétri la mémoire de Valens du titre de persécuteur, et le caractère d’un prince dont les vices et les vertus tiraient également leur source d’un esprit faible et d’un naturel pusillanime, mérite peu qu’on cherche à l’excuser. Cependant un examen fait de bonne foi peut donner lieu de présumer que ses ministres ecclésiastiques allèrent souvent au-delà des ordres et même de l’intention de leur maître, et que les faits ont été fort exagérés par les déclamations véhémentes et par la docile crédulité de ses antagonistes[69], 1o. Le silence de Valentinien doit faire présumer que les actes partiels de sévérité qu’on exerça au nom et dans les provinces de son collègue, se bornèrent à quelques déviations obscures et peu considérables du système de tolérance généralement établi ; et le judicieux historien qui a donné des louanges à la constante impartialité du frère aîné, ne parle point de la persécution de l’Orient, dont il aurait naturellement formé un contraste avec la tranquillité des états de Valentinien[70]. 2o. Quand les rapports vagues d’un temps éloigné mériteraient une plus entière confiance, on peut juger sainement du caractère ou du moins de la conduite de Valens par sa transaction particulière avec l’éloquent Basile, archevêque de Césarée, que les trinitaires choisirent pour leur chef après la mort de saint Athanase[71]. L’histoire détaillée de cette négociation a été composée par les amis et les admirateurs de saint Basile ; cependant, après avoir élagué les ornemens de rhétorique et les miracles, on demeure tout étonné de l’indulgence inattendue du tyran arien qui admira la fermeté de l’archevêque. En employant la violence, on craignit de faire révolter toute la province de Cappadoce[72]. L’archevêque qui soutenait la dignité de son rang et la vérité de ses opinions avec un orgueil inflexible, conserva paisiblement sa liberté de conscience et la possession de son archevêché. L’empereur assista dévotement au service divin dans la cathédrale, et au lieu d’une sentence de bannissement, souscrivit une donation considérable en faveur d’un hôpital que saint Basile avait fondé récemment dans les environs de Césarée[73]. 3o. Je n’ai pas pu découvrir que Valens ait publié contre les disciples de saint Athanase de loi équivalente à celle que Théodose promulgua depuis contre les ariens ; et l’édit qui excita les plus violentes clameurs ne paraît pas fort repréhensible. L’empereur avait observé qu’un grand nombre de ses sujets, autorisant leur paresse du prétexte de la dévotion, s’associaient aux moines d’Égypte ; il chargea le comte de l’Orient d’aller les tirer de leur désert, et de forcer ces déserteurs de la société à renoncer à leurs possessions temporelles ou à remplir les devoirs d’hommes et de citoyens[74]. Les ministres de Valens paraissent avoir étendu le sens de cette loi pénale, puisqu’ils se permirent d’enrôler les moines jeunes et vigoureux dans l’armée impériale. [Valentinien.]Un détachement de trois mille hommes, composé de cavalerie et d’infanterie, marcha d’Alexandrie dans le désert voisin de Nitrie[75], qu’habitaient cinq mille moines. Des prêtres ariens servirent de guides aux soldats, et l’histoire rapporte qu’il fut fait un grand carnage dans les monastères qui voulurent résister aux ordres de leur souverain[76].

Valentinien réprime l’avarice du clergé. A. D. 370.

L’empereur Valentinien donna le premier exemple des règlemens sévères au moyen desquels la sagesse des législateurs modernes a mis des bornes à l’opulence et à l’avarice du clergé. On lut publiquement dans les églises de la ville un édit adressé à Damase, évêque de Rome[77], par lequel le monarque recommandait aux moines et aux ecclésiastiques de ne point fréquenter la demeure des veuves et des vierges, et chargeait les magistrats civils de la punition de leur désobéissance. Il ne fut plus permis au directeur de recevoir aucun don, legs ou héritage de sa fille spirituelle. Tout testament contraire à cet édit était déclaré nul ; on confisquait la donation illégale au profit du trésor. Un règlement postérieur semble comprendre les religieuses et les évêques ; toute personne attachée à l’ordre ecclésiastique devint inhabile à recevoir des dons testamentaires et fut bornée aux droits d’une succession légitime. Comme chargé de maintenir parmi ses sujets le bonheur et les vertus domestiques, Valentinien crut devoir appliquer ce remède sévère au désordre qui commençait à se faire sentir. Dans la capitale de l’empire, les filles des familles nobles et opulentes héritaient d’une propriété considérable et indépendante. Un grand nombre de ces dévotes prosélytes avaient embrassé la doctrine chrétienne, non pas avec la conviction tranquille du discernement, mais avec la chaleur d’une passion, et peut-être avec la vivacité de la mode. Elles sacrifiaient les plaisirs du luxe et de la parure, et le désir de passer pour chastes les faisait renoncer aux douceurs de la vie conjugale. Elles choisissaient quelque ecclésiastique d’une sainteté réelle ou apparente pour diriger leur conscience timorée et amuser la tendre inquiétude d’un cœur désœuvré ; et la confiance illimitée qu’elles accordaient trop légèrement, les exposait à l’abus qu’en faisaient trop souvent des enthousiastes ou des hypocrites qui accouraient de l’extrémité de l’Orient pour jouir, sur un théâtre plus brillant, des priviléges de la profession monastique. En renonçant aux plaisirs du monde, ils en obtenaient insensiblement les plus précieux avantages : le vif attachement peut-être d’une femme jeune et belle, l’abondance recherchée d’une maison opulente, et l’hommage respectueux des esclaves, des affranchis et des cliens d’une famille de sénateurs. Les dames romaines dissipaient insensiblement leurs immenses fortunes en aumônes inconsidérées et en pèlerinages dispendieux ; et le moine rusé qui s’assurait, dans le testament de sa fille spirituelle, une partie et quelquefois la totalité de sa fortune, osait encore déclarer, avec la fausse douceur de l’hypocrisie, qu’il n’était que l’instrument de la charité et l’intendant des pauvres. Le métier[78] lucratif et honteux que les ecclésiastiques exerçaient pour dépouiller les héritiers naturels, enflamma l’indignation, même d’un siècle superstitieux. Deux des plus respectables pères de l’Église latine avouèrent que l’ignominieux édit de Valentinien était juste et nécessaire, et que les prêtres chrétiens avaient mérité de perdre un privilége conservé aux comédiens et aux prêtres des idoles. Mais la sagesse et l’autorité du législateur remportent rarement la victoire sur la vigilente adresse de l’intérêt personnel, et saint Jérôme et saint Ambroise pouvaient acquiescer patiemment à l’équité d’une loi ou impuissante ou salutaire : Si les ecclésiastiques se trouvaient arrêtés dans la poursuite de leurs avantages particuliers, il était probable que leur louable industrie se tournerait alors à augmenter le patrimoine de l’Église, et à cacher ainsi leur avidité sous le manteau du patriotisme et de la piété[79].

Ambition et luxe de Damase, évêque de Rome. A. D. 366-384.

Damase, évêque de Rome, ayant été forcé de publier la loi par laquelle Valentinien châtiait l’avidité du clergé, eut l’adresse ou le bonheur d’attirer dans son parti le savant et zélé saint Jérôme, dont la reconnaissance a célébré le mérite et le caractère très-suspect du prélat romain[80]. Mais les vices fastueux de l’Église de Rome, au temps de Valentinien et de Damase, sont détaillés d’une manière curieuse par Ammien, dont les observations impartiales se trouvent fortement exprimées dans le passage suivant : « Le préfet Juventius faisait jouir ses provinces de l’abondance et de la paix ; mais la tranquillité de son gouvernement fut bientôt troublée par la sédition sanglante d’une multitude égarée. L’ardeur avec laquelle Damase et Ursin se disputaient le siége épiscopal, surpassait la mesure ordinaire de l’ambition humaine ; ils s’attaquaient avec la fureur attachée aux partis, et ne se soutenaient qu’au prix du sang et de la vie de leurs adhérens. Le préfet ne pouvant ni réprimer ni apaiser le tumulte, fut contraint par la force de se réfugier dans les faubourgs. Après un combat opiniâtre, la faction de Damase obtint une victoire complète. On trouva le lendemain cent trente-sept corps morts[81] dans la basilique de Sicinius[82], où les chrétiens tenaient leurs assemblées religieuses, et la fermentation des esprits tarda long-temps à se calmer. Quand je considère l’éclat de la capitale, je ne suis point surpris qu’une acquisition si précieuse enflamme le désir des hommes ambitieux, et produise les débats les plus violens et les plus opiniâtres : le candidat qui réussit est sûr d’être enrichi par la libéralité des matrones[83] ; il sait qu’après avoir orné sa personne d’une parure élégante, il pourra parcourir les rues de Rome dans son char, et que la table des empereurs n’égalera pas en délicatesse et en profusion ce que prodiguera sur la sienne le goût et la magnificence d’un pontife romain[84]. Combien ces pontifes, par des moyens plus raisonnables, ne s’assureraient-ils pas un bonheur plus vrai, ajoute l’honnête païen, si, au lieu d’alléguer la grandeur de la ville pour excuse de leurs mœurs, ils imitaient la vie exemplaire de quelques évêques des provinces, dont la tempérance et la sobriété, l’humble extérieur et les regards baissés, rendent les vertus pures et modestes agréables aux regards de la Divinité et de ses véritables adorateurs[85] ! » Le schisme d’Ursin et de Damase fut éteint par l’exil du premier, et la sagesse du préfet Prætextatus rétablit la tranquillité[86]. Prætextatus était un philosophe païen, plein d’érudition, de goût et de politesse. Ce fut un reproche caché sous la forme d’une plaisanterie, que la promesse qu’il fit à Damase de se faire chrétien sur-le-champ si on voulait lui donner l’évêché de Rome[87]. Ce tableau de l’opulence et du luxe des papes, dans le quatrième siècle, et d’autant plus digne d’attention, qu’il représente le degré intermédiaire entre l’humble pauvreté du pêcheur apostolique et la puissance royale d’un prince temporel dont les états s’étendent depuis les confins de Naples jusqu’aux rives du .

Guerres étrangères. A. D. 364-375.

Lorsque le suffrage des généraux et de l’armée avait confié le sceptre de l’empire à Valentinien, ils avaient eu pour motif de ce choix judicieux sa réputation à la guerre, sa science militaire, son expérience et son attachement sévère pour les formes et pour l’esprit de l’ancienne discipline. La situation des affaires publiques justifiait la demande que les troupes firent d’un second empereur. Valentinien sentait lui-même que l’homme le plus habile et le plus actif ne pouvait suffire à défendre des invasions des frontières si éloignées les unes des autres. Aussitôt que la mort de Julien eut délivré les Barbares de la terreur de son nom, les plus brillantes espérances de pillage et de conquête soulevèrent contre l’empire les nations de l’Orient, du Nord et du Midi. Leurs incursions, souvent fâcheuses, étaient quelquefois formidables ; mais durant les douze années du règne de Valentinien, sa vigilante fermeté défendit ses propres états, et l’influence de son génie sembla diriger la conduite du faible Valens. Peut-être la méthode chronologique ferait-elle ressortir plus vivement les embarras pressans de chacun des deux empereurs ; mais l’attention du lecteur serait trop fréquemment distraite par le changement d’objets et par des récits sans liaison. Un tableau sépare des cinq grands théâtres de la guerre, 1o. l’Allemagne, 2o. la Bretagne ou Angleterre, 3o. l’Afrique, 4o. l’Orient, et 5o. le Danube, donnera une idée plus juste de l’état militaire de l’empire sous les règne de Valens et de Valentinien.

Allemagne. Les Allemands envahissent la Gaule. A. D. 365.

I. Ursace, grand-maître des offices[88], avait offensé les ambassadeurs des Allemands par une conduite dure et hautaine, et en diminuant, par une économie mal placée, la valeur et la quantité des présens qu’ils se croyaient autorisés à réclamer, soit à titre d’usage ou de convention, à l’avènement d’un nouvel empereur. Ils ne dissimulèrent point leur profond ressentiment d’une insulte qu’ils regardaient comme nationale, et le communiquèrent à leurs compatriotes. Le soupçon du mépris enflamma l’âme irascible des chefs, et la jeunesse guerrière courut aux armes. Avant que Valentinien eût pu traverser les Alpes, les villages de la Gaule étaient en feu ; [A. D. 366. Janvier.]et les Allemands avaient mis les captifs et les dépouilles en sûreté dans leurs forêts, avant que le général Dagalaiphus pût parvenir à les joindre. Au commencement de l’année suivante, les forces militaires de toute la nation s’assemblèrent en colonnes profondes et solides, et forcèrent le passage du Rhin pendant le froid rigoureux d’un hiver des pays septentrionaux. Deux comtes romains furent défaits et mortellement blessés ; et l’étendard des Hérules et des Bataves resta entre les mains des Allemands, qui, avec des menaces et des cris d’insulte, en firent un trophée de leur victoire. On reprit l’étendard ; mais les Bataves, aux yeux de leur juge sévère, n’avaient pas encore réparé la honte de leur fuite. Valentinien était persuadé que ses soldats, avant de parvenir à mépriser leurs ennemis, devaient apprendre à redouter leur commandement. Il fit assembler solennellement ses troupes, et les Bataves se virent avec effroi environnés de toute l’armée impériale. L’empereur monta sur son tribunal, et, dédaignant de punir des lâches par la mort, il imprima une tache d’ignominie indélébile sur les officiers dont l’inconduite et la pusillanimité avait été la première cause de cette défaite honteuse. On dégrada les Bataves de leur rang, on leur ôta leurs armes, et ils furent condamnés à être vendus comme esclaves au dernier enchérisseur. À cette épouvantable sentence, les coupables se prosternèrent, tachèrent de fléchir l’indignation de leur souverain, et promirent, si on daignait leur accorder encore une épreuve, de se montrer dignes du nom de Romains et de ses soldats. Valentinien feignit d’y consentir avec répugnance ; les Bataves reprirent leurs armes et en même temps l’inébranlable résolution de laver leur honte dans le sang des Allemands[89]. Dagalaiphus refusa de commander en chef ; et cet habile officier, qui avait représenté, peut-être avec trop de prudence, la difficulté de l’entreprise, eut, avant la fin de la campagne, la mortification de voir surmonter toutes ces difficultés par son rival Jovin, dans une victoire décisive qu’il remporta sur les forces dispersées des Barbares. [Leur défaite.]À la tête d’une armée bien disciplinée, composée d’infanterie, de cavalerie et de troupes légères, Jovin avança rapidement, mais avec précaution, sur Scarponna[90], dans le territoire de Metz, où il surprit une forte division des Allemands avant qu’ils eussent le temps de courir aux armes, et anima ses soldats par l’espoir de vaincre sans peine et sans danger. Une autre division, ou plutôt une autre armée, après avoir inutilement et cruellement dévasté tous les pays d’alentour, se reposait sur les bords ombragés de la Moselle. Jovin, qui avait observé le terrain avec le coup d’œil d’un général, s’avança en silence, à travers une vallée profonde et couverte de bois, jusqu’à ce qu’il pût distinctement s’assurer par ses propres yeux de l’indolente sécurité des Germains. Les uns baignaient leurs grands corps dans la rivière, d’autres peignaient leurs longs cheveux blonds, ou avalaient de copieuses rasades de vins rares et délicieux. Tout à coup la trompette romaine se fit entendre, et les légions s’élancèrent dans leur camp. La surprise produisit le désordre, le désordre fut suivi de la déroute et de l’épouvante, et cette multitude confuse des plus braves guerriers tomba sans défense sous les épées et les traits des soldats romains et des auxiliaires. Ceux qui prirent la fuite se réfugièrent à la troisième et principale armée, dans les plaines Catalauniennes, près la ville de Châlons en Champagne : on fit précipitamment rentrer les détachemens dispersés, et les chefs des Barbares, alarmés et avertis par le désastre de leurs compagnons, se préparèrent à combattre, dans une bataille générale et décisive, les forces victorieuses du lieutenant de Valentinien. Ce combat sanglant et opiniâtre se soutint, durant toute une journée d’été, avec une valeur égale et des succès alternatifs. Les Romains, vainqueurs à la fin, perdirent environ douze cents hommes. Les Allemands laissèrent six mille morts sur le champ de bataille, et quatre mille furent blessés. Le brave Jovin, après avoir chassé jusque sur les bords du Rhin les restes de leur armée en déroute, revint à Paris jouir des applaudissemens de son souverain, et recevoir la dignité de consul pour l’année suivante[91]. Les Romains déshonorèrent leur triomphe par le traitement indigne qu’ils firent essuyer à un roi captif. Ils le pendirent à un gibet, à l’insu de leur général indigné lorsqu’il apprit cette barbarie. Cette action honteuse, dont on pouvait accuser la fureur du soldat, fut suivie du meurtre prémédité de Withicab, le fils de Vadomair, prince allemand, d’une constitution faible et valétudinaire, mais d’une valeur ardente et redoutable. Un assassin domestique commit ce crime à l’instigation des Romains[92] ; cet oubli des lois de la justice et de l’humanité découvrait les craintes secrètes que leur inspirait la faiblesse d’un empire sur son déclin. Les conseils publics n’adoptent guère le secours du poignard, tant qu’ils peuvent se reposer sur la puissance de l’épée.

Valentinien passe le Rhin et le fortifie. A. D. 368.

Au moment où les Allemands paraissaient le plus humiliés de leurs derniers revers, l’orgueil de Valentinien reçut une mortification dans la surprise de Mogontiacum ou Mayence, la principale ville de la Haute-Allemagne. Au moment où les chrétiens, sans défiance, célébraient une de leurs fêtes, Rando, l’un des chefs allemands, guerrier habile et hardi, qui avait long-temps médité son entreprise, passa subitement le Rhin, entra dans la ville dépourvue de tout moyen de défense, et emmena une multitude d’esclaves des deux sexes. Valentinien résolut de tirer une vengeance sanglante de tout le corps de la nation. Le comte Sébastien reçut ordre d’entrer dans le pays avec les bandes d’Italie et d’Illyrie, probablement du côté de la Rhétie. L’empereur, accompagné par son fils Gratien, passa le Rhin à la tête d’une puissante armée, dont les deux ailes étaient soutenues par Jovin et par Sévère, maîtres généraux de la cavalerie et de l’infanterie de l’Occident. Dans l’impuissance de s’opposer à la destruction de leurs villages, les Allemands campèrent sur la cime d’une montagne presque inaccessible dans le duché de Wirtemberg, et attendirent courageusement l’attaque des Romains. L’intrépide curiosité avec laquelle Valentinien persistait à découvrir quelque sentier sans défense, pour y faire monter ses soldats, pensa lui coûter la vie. Une troupe de Barbares sortit précipitamment de son embuscade, et l’empereur, obligé de fuir de toute la vitesse de son cheval dans une descente roide et glissante, laissa derrière lui celui qui portait son armure et son casque enrichi d’or et de pierres précieuses. Au signal de l’assaut, les Romains environnèrent la montagne de Solicinium, et montèrent de trois côtés. Chaque pas qu’ils parvenaient à gagner augmentait leur ardeur et abattait le courage de leurs ennemis. Lorsque toutes leurs forces occupèrent le plateau, leur impétuosité précipita les Barbares vers le bas de la montagne, du côté du nord, où le comte Sébastien était posté pour couper leur retraite. Après cette brillante victoire, Valentinien retourna dans ses quartiers d’hiver à Trèves, où il permit à la joie publique de se manifester par la magnifique représentation des jeux triomphaux[93]. Mais le sage monarque, au lieu d’entreprendre la conquête de l’Allemagne, réserva toute son attention pour l’importante et difficile défense des frontières de la Gaule, contre un ennemi dont les forces étaient sans cesse recrutées par une foule d’intrépides volontaires qui accouraient sans cesse des tribus les plus reculées vers le nord[94]. Depuis les sources du Rhin jusqu’au détroit de l’Océan, l’empereur fit construire, sur les bords de ce fleuve, une chaîne de forts et de tours : habile dans les arts mécaniques, il inventa de nouvelles fortifications et de nouvelles armes. De nombreuses levées de Romains et de jeunes Barbares furent sévèrement disciplinées, et soigneusement instruites dans tous les exercices militaires. Malgré l’opposition des Barbares, dont quelques-uns se permirent seulement de modestes représentations, et quelques autres de violentes attaques, Valentinien acheva la barrière du Rhin, qui assura la tranquillité de la Gaule, durant les neuf dernières années de son règne[95].

Les Bourguignons. A. D. 371.

L’empereur, qui avait adopté les sages maximes de Dioclétien, s’appliquait à fomenter et à renouveler les discordes intestines qui animaient les unes contre les autres les différentes peuplades de la Germanie. Au milieu du quatrième siècle, les Bourguignons, peuple errant, nombreux et descendant des Vandales[96], occupaient sur les deux rives de l’Elbe les contrées, peut-être de la Lusace et de la Thuringe. Leur nom obscur devint insensiblement celui d’un puissant royaume et est enfin demeuré à une province florissante. Le contraste du gouvernement civil et de la constitution religieuse est la particularité la plus remarquable dans les usages des anciens Bourguignons. Leur roi ou général était connu sous la dénomination d’Hendinos, et leur grand-prêtre portait le nom de Sinistus. La personne du grand-prêtre était sacrée, et sa dignité perpétuelle ; mais le roi n’exerçait qu’une autorité très-précaire. Si le malheur des événemens de la guerre semblait accuser le roi d’un défaut de courage ou de conduite, il était sur-le-champ déposé. L’injustice de ses sujets allait jusqu’à le rendre responsable de la fertilité de la terre et de la régularité des saisons, qui semblent plutôt appartenir au département sacerdotal[97]. Les Allemands et les Bourguignons avaient des contestations fréquentes sur la possession de quelques marais salans[98] : les derniers se laissèrent facilement tenter par les sollicitations secrètes, et par les offres libérales de l’empereur. L’origine fabuleuse qui les faisait descendre des soldats romains employés à la garde des forteresses de Drusus, fut adoptée de part et d’autre avec une crédulité d’autant plus docile, que cette opinion favorisait leur intérêt mutuel[99]. Une armée de quatre-vingt mille Bourguignons ne tarda pas à paraître sur les bords du Rhin, et réclama impatiemment le secours et les subsides promis par Valentinien ; mais l’empereur prétexta des excuses et des délais jusqu’au moment où, après une attente infructueuse, ils furent contraints de se retirer. Les forteresses et les garnisons du Rhin mirent les frontières de la Gaule à l’abri de leur juste ressentiment, et le massacre qu’ils firent de leurs prisonniers servit du moins à envenimer encore la haine héréditaire des Bourguignons et des Allemands. Peut-être l’inconstance qu’on remarque ici dans la conduite d’un prince aussi sage que Valentinien, s’explique-t-elle par quelque changement survenu dans les circonstances. Son dessein avait été probablement d’intimider les Allemands, et non pas de les écraser, puisque la destruction de l’une ou de l’autre de ces deux nations aurait détruit la balance qu’il voulait conserver en les contenant l’une par l’autre. L’un des princes allemands, Macrianus, qui, avec un nom romain, avait acquis les talens militaires et ceux du gouvernement, avait mérité sa haine et son estime. L’empereur lui-même, à la tête d’un corps de troupes lestes et légèrement armées, daigna, pour le poursuivre, passer le Rhin et s’avancer jusqu’à cinquante milles dans le pays ; il se serait inévitablement saisi de Macrianus, si l’impatience des soldats n’avait rompu ses sages mesures. Ce prince allemand fut admis depuis à l’honneur d’une conférence particulière avec l’empereur, et les faveurs qu’il en reçut en firent jusqu’à sa mort un fidèle et sincère allié des Romains[100].

Les Saxons.

Les fortifications de Valentinien défendaient l’intérieur du continent ; mais les côtes maritimes de la Gaule et de la Grande-Bretagne étaient toujours exposées aux ravages des Saxons. Ce nom célèbre, qu’un sentiment national doit nous rendre cher, a échappé à l’attention de Tacite ; et dans les cartes de Ptolémée, cette nation n’occupe que le cou resserré de la péninsule cimbrique, et les trois petites îles vers l’embouchure de l’Elbe[101]. Ce territoire étroit, aujourd’hui le duché de Schleswig, ou peut-être de Holstein, n’aurait pas pu fournir les inépuisables essaims de Saxons qui régnèrent sur l’océan, remplirent la Grande-Bretagne de leur langage, de leurs lois et de leurs colonies, et défendirent si longtemps la liberté du Nord contre les armées de Charlemagne[102]. On aperçoit aisément la solution de cette difficulté dans la ressemblance des mœurs et de la constitution incertaine des tribus de l’Allemagne, qui se trouvaient confondues ensemble par les moindres événemens de guerre ou d’alliance. La position des véritables Saxons les encouragea à embrasser les professions périlleuses de pêcheurs et de pirates, et le succès de leurs premières entreprises excita naturellement l’émulation des plus braves de leurs compatriotes, qui se déplaisaient dans la triste solitude des montagnes et des forêts. Chaque marée pouvait descendre sur l’Elbe des flottes de canots remplis d’intrépides guerriers, avides de contempler le vaste océan, et de prendre part aux richesses et aux jouissances d’un monde qui leur était inconnu. Il paraît probable cependant que les nations qui habitaient le long des côtes de la mer Baltique, fournissaient aux Saxons la plus grande partie de leurs auxiliaires. Elles possédaient des armes et des vaisseaux, l’art de la navigation et l’expérience des combats maritimes ; mais la difficulté de passer le Sund, les colonnes d’Hercule du septentrion[103], où la mer est fermée par les glaces durant plusieurs mois de l’année, retenait leur courage et leur activité dans les limites d’un lac très-spacieux. Le bruit des armemens qui étaient sortis avec succès de l’embouchure de l’Elbe, les enhardit bientôt à traverser le petit isthme de Schleswig, et à lancer leurs vaisseaux dans la grande mer. Les différentes troupes de pirates et d’aventuriers qui combattaient sous les mêmes drapeaux, s’unirent insensiblement en une société permanente, d’abord de brigandage, et ensuite de gouvernement. Cette confédération militaire, unie de plus en plus par les doux liens du mariage et de la parenté, se forma insensiblement en corps de nation ; et les tribus voisines qui sollicitaient leur alliance, reçurent le nom et les lois des Saxons. Si le fait n’était pas appuyé sur des témoignages incontestables, on nous soupçonnerait de vouloir tromper la crédulité de nos lecteurs, en donnant la description des vaisseaux sur lesquels les pirates saxons se jouaient hardiment au milieu des vagues de la mer d’Allemagne, de la Manche et de la baie de Biscaye. La quille de leurs grands bateaux à fond plat était construite de bois léger ; mais les bords et tous les ouvrages supérieurs étaient composés de claies recouvertes de peaux épaisses[104]. Ils devaient sans doute succomber souvent au danger du naufrage qui les menaçait sans cesse, durant le cours de leurs longues et lentes navigations, et les annales maritimes des Saxons devaient se remplir du récit des pertes annuelles qu’ils éprouvaient sur les côtes de la Gaule et de la Bretagne ; mais ces pirates intrépides bravaient également les périls de la mer et ceux qui les attendaient sur le rivage. L’habitude des entreprises éclaira leur intelligence ; les derniers de leurs matelots savaient manier une rame, hisser une voile et conduire un vaisseau, et les Saxons se réjouissaient à l’approche d’une tempête qui cachait leur expédition et dispersait les flottes de leurs ennemis[105]. Quand ils eurent acquis une connaissance exacte des provinces maritimes de l’Occident, ils étendirent la scène de leurs brigandages, et les pays les plus enfoncés dans les terres ne durent plus se croire en sûreté contre leurs invasions. Leurs bateaux tiraient si peu d’eau, qu’ils s’avançaient aisément à quatre-vingt et à cent milles dans les grandes rivières : ils étaient si légers, qu’on les transportait sur des chariots d’une rivière à une autre : et les pirates qui entraient par l’embouchure de la Seine ou du Rhin, pouvaient descendre sur le cours rapide du Rhône jusque dans la mer Méditerranée. Sous le règne de Valentinien, les Saxons ravagèrent les provinces maritimes de la Gaule. Un comte militaire fut chargé de la défense de la côte septentrionale ou limite de l’Armorique, et cet officier, soit que ses forces ou ses talens se trouvassent au-dessous des difficultés de cette mission, fut bientôt obligé d’implorer le secours de Sévère, maître général de l’infanterie. Les Saxons, environnés et vaincus par le nombre, furent obligés de rendre tout leur butin, et de fournir un corps de leur plus belle jeunesse pour servir dans les armées impériales. Ils demandaient seulement qu’à ces conditions on leur permît de se retirer honorablement et en sûreté. Le général romain accéda d’autant plus facilement à cette demande, qu’il méditait une trahison cruelle, et bien imprudente tant qu’il existerait un seul Saxon capable de venger par les armes le sort de ses compatriotes[106]. L’impétuosité de l’infanterie, qu’on avait secrètement postée dans une vallée profonde, trahit l’embuscade, et les Romains auraient peut-être été victimes de leur propre perfidie, si un corps nombreux de cuirassiers, alarmé par le bruit du combat, ne fût pas venu précipitamment les tirer du péril, et triompher, par la supériorité du nombre, de l’opiniâtre valeur des Saxons. Le glaive des vainqueurs épargna quelques prisonniers destinés à périr dans l’amphithéâtre ; et l’orateur Symmaque se plaint de ce que vingt-neuf de ces Barbares, que le désespoir porta à s’étrangler de leurs propres mains, ont ainsi diminué les amusemens du public. Cependant ces mêmes habitans de Rome, remplis d’humanité et de philosophie, n’apprenaient qu’avec horreur que les Saxons sacrifiaient à leurs dieux la dixième partie de leurs prisonniers, et qu’ils tiraient au sort les victimes de ce barbare sacrifice[107].

Grande-Bretagne. Les Pictes et les Écossais.

II. La lumière des sciences et de la philosophie a fait oublier peu à peu les colonies fabuleuses des Égyptiens et des Troyens, des Scandinaves et des Espagnols, qui flattaient la vanité de nos ancêtres et plaisaient à leur crédulité[108]. Notre siècle se contente de cette idée simple et raisonnable que les îles de la Grande-Bretagne et de l’Irlande ont été successivement peuplées par les habitans de la Gaule. Depuis les côtes de Kent jusqu’à l’extrémité du Caithness et de l’Ulster, on aperçoit distinctement les traces de l’origine celtique dans le langage, dans les mœurs et dans la religion des habitans. Le caractère particulier de quelques tribus de Bretons peut s’attribuer naturellement à l’influence de causes locales et accidentelles[109]. Les Romains réduisirent leur province à un état de servitude policée et paisible. La Calédonie conserva seule les droits de sa liberté sauvage. Dès le règne de Constantin, les deux grandes tribus des Pictes et des Écossais partagèrent entre elles cette contrée septentrionale[110]. Leur destinée a été très-différente. Les victorieux Écossais ont anéanti par leurs succès la puissance et presque jusqu’à la mémoire de leurs rivaux ; et après avoir maintenu durant plusieurs siècles la dignité d’un royaume indépendant, ils ont étendu par une union légale et volontaire, l’honorable dénomination d’Anglais. La main de la nature avait contribué à distinguer les Pictes des Écossais. Les premiers cultivaient les plaines, et les derniers habitaient les montagnes. On peut considérer la côte orientale de la Calédonie comme une vaste plaine unie et fertile, qui, sans de grands travaux, pouvait produire beaucoup de grains ; et l’épithète de cruitnich ou mangeur de grains, exprimait le mépris ou l’envie des montagnards carnassiers. La culture des terres avait pu introduire une séparation plus exacte des propriétés et l’habitude d’une vie sédentaire ; mais le brigandage et la guerre étaient toujours la passion dominante des Pictes, et les Romains distinguaient leurs guerriers, qui combattaient tout nus, par les couleurs saillantes et par les figures bizarres dont ils peignaient leurs corps. La partie occidentale de la Calédonie est hérissée de montagnes escarpées, peu susceptibles de payer le laboureur de ses peines, et très-propres à la pâture des troupeaux. Les montagnards ne pouvaient avoir d’autre occupation que celle de chasseurs et de bergers ; et comme ils se fixaient rarement dans une habitation, on leur donna la dénomination expressive de Scots, qui signifie, dit-on, en langue celtique, errans ou vagabonds. Habitant une terre stérile, ils étaient forcés de chercher dans la mer un supplément de nourriture. Les lacs et les baies qui coupent leur pays sont très-abondans en poissons ; et ils s’enhardirent peu à peu à jeter leurs filets dans l’océan. Le voisinage des Hébrides semées le long de la côte occidentale de l’Écosse, tenta leur curiosité et augmenta leur intelligence. Ils acquirent insensiblement l’art ou plutôt l’habitude de conduire leurs bateaux dans une tempête, et de se diriger durant la nuit par la position des étoiles. Les deux pointes sourcilleuses de la Calédonie atteignent presque à la côte d’une île spacieuse dont la brillante végétation mérita le nom de Green, qui signifie verte, et elle a conservé, avec un léger changement, celui d’Erin ou Ierne, ou Ireland. Il est probable qu’à quelque époque très-reculée de l’antiquité, une colonie d’Écossais affamés descendit dans les plaines fertiles de l’Ulster, et que ces étrangers, venus du Nord, qui avaient osé combattre les légions romaines, étendirent leurs conquêtes dans une île peuplée d’un petit nombre de sauvages pacifiques. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’au temps du déclin de l’Empire Romain, la Calédonie, l’Irlande et l’île de Man étaient habitées par des Écossais, et que dans les vicissitudes de leurs fortunes diverses, leurs tribus, qui s’associaient souvent dans des entreprises militaires, prenaient mutuellement le plus vif intérêt les unes aux autres. Ils chérirent long-temps l’opinion d’une origine commune ; et les missionnaires de l’île des Saints, qui répandirent le christianisme dans le nord de la Bretagne, persuadèrent aux habitans que leurs compatriotes Irlandais étaient en même temps les véritables ancêtres et les pères spirituels de la race écossaise. Cette tradition vague et obscure a été conservée par le vénérable Bède, qui a répandu un peu de lumière sur l’obscurité du huitième siècle. Les moines et les bardes, deux espèces d’hommes qui ont également abusé du privilége de la fiction, ont accumulé un tas de fables sur ce faible fondement. La nation écossaise a reconnu avec un orgueil mal entendu son origine irlandaise, et les annales d’une longue suite de rois imaginaires ont été embellies par l’imagination de Boëce et l’élégance classique de Buchanan[111].

Leur invasion de la Grande-Bretagne. A. D. 343-366.

Six ans après la mort de Constantin, les incursions funestes des Pictes et des Écossais exigèrent la présence du plus jeune de ses fils, qui régnait sur l’empire d’Occident. Constans visita la Grande-Bretagne : mais nous pouvons juger de l’importance de ses exploits par le langage de son panégyriste, qui ne célèbre que son triomphe sur les élémens, ou, en d’autres termes, le bonheur qu’il eut de passer sans peine et sans danger du port de Boulogne à celui de Sandwich[112]. L’administration corrompue et sans vigueur des eunuques de Constans aggrava les calamités d’une province accablée au dehors par la guerre et au dedans par la tyrannie. Les vertus de Julien ne la soulagèrent que passagèrement ; son absence et sa mort enlevèrent bientôt à la Bretagne son bienfaiteur. L’avarice des commandans militaires retenait les sommes d’or et d’argent recueillies avec peine dans le pays, ou accordées par la libéralité de la cour pour le payement des soldats. On vendait publiquement les décharges ou du moins les exemptions du service militaire. La détresse des soldats indignement privés de la faible portion de subsistance que leur accordait la loi, les forçait à déserter en grand nombre. Tous les liens de la discipline étaient relâchés, et les grands chemins étaient infestés de voleurs[113]. L’oppression des bons citoyens et l’impunité des scélérats contribuaient également à répandre dans l’île l’esprit de mécontentement et de révolte ; et tout sujet ambitieux, tout exilé sans ressource, aurait pu aisément se flatter de renverser le gouvernement faible et odieux de la Bretagne. Les tribus guerrières de la partie septentrionale, qui délestaient l’orgueil et la puissance du roi du monde, suspendirent leurs dissensions particulières ; et les Barbares des côtes et de l’intérieur, les Pictes, les Écossais et les Saxons, inondèrent rapidement, avec une violence irrésistible, tout le pays depuis le mur d’Antonin jusqu’à la côte maritime de Kent. La riche et fertile province de Bretagne[114] possédait abondamment tous les moyens de luxe et de jouissances que ces Barbares ne pouvaient se procurer ni par le commerce ni par leur propre industrie ; et en déplorant la discorde éternelle des humains, le philosophe sera, je crois, forcé de convenir que l’avidité du butin est un motif de guerre plus raisonnable que la vanité de la conquête. Depuis le siècle de Constantin jusqu’à celui des Plantagenets, les Calédoniens, pauvres et audacieux, se montrèrent sans cesse animés de l’amour du pillage ; et le même peuple chez qui la généreuse humanité semblait avoir inspiré les chants ossianiques, se déshonorait par une ignorance sauvage des vertus pacifiques et des lois de la guerre. Les Pictes et les Écossais[115] ont troublé long-temps la tranquillité de leurs voisins méridionaux, qui ont peut-être exagéré leurs cruels ravages ; et les Attacottes[116], une de leurs tribus guerrières, d’abord ennemis et ensuite soldats de Valentinien, sont accusés, par un témoin oculaire, d’un goût de préférence pour la chair humaine. Quand ils cherchaient une proie dans les bois, ils attaquaient, dit-on, le berger plutôt que ses troupeaux ; et ils choisissaient les parties les plus charnues et les plus délicates des hommes et des femmes pour en faire leurs abominables repas[117]. S’il a réellement existé une race d’anthropophages dans les environs de la ville commerçante et lettrée de Glascow, nous pouvons trouver dans l’histoire de l’Écosse les deux extrêmes de la vie sauvage et de la société civilisée. Ces réflexions servent à étendre le cercle de nos idées, et à nous faire espérer que la Nouvelle-Zélande produira peut-être dans quelques siècles le Hume de l’hémisphère méridional.

Théodose délivre la Grande-Bretagne. A. D. 367-370.

Tous ceux qui pouvaient s’échapper en traversant le canal, apportaient à Valentinien les nouvelles les plus tristes et les plus alarmantes. L’empereur apprit bientôt que les deux commandans militaires de cette province avaient été surpris et massacrés par les Barbares. Il y envoya et rappela presque aussitôt Sévère, comte des domestiques. Les représentations de Jovin ne servirent qu’à faire connaître à la cour de Trèves l’étendue du danger. Après de longues délibérations, Valentinien chargea le brave Théodose du soin de défendre, ou plutôt de recouvrer la Bretagne. Les historiens de ce siècle ont célébré avec une complaisance particulière, les exploits de ce général, qui fut la tige d’une suite d’empereurs ; mais ces brillantes qualités méritaient leur éloge, et la nouvelle de sa nomination fut reçue de la province et de l’armée comme un présage heureux de la victoire. Il saisit un moment favorable pour s’embarquer, et aborda sans accident en Bretagne, suivi des nombreux vétérans qui composaient les bandes des Hérules, des Bataves, des Joviens et des Victors. Dans sa marche de Sandwich à Londres, Théodose défit plusieurs troupes de Barbares et rendit la liberté à une multitude de captifs ; et après avoir distribué une petite partie des dépouilles à ses soldats, il établit sa réputation de justice et de désintéressement en restituant le reste aux propriétaires légitimes. Les citoyens de Londres, qui commençaient à désespérer d’échapper aux Barbares, ouvrirent leurs portes, et dès que Théodose eut obtenu de la cour de Trêves le secours nécessaire d’un lieutenant et d’un gouverneur civil, il exécuta avec sagesse et vigueur l’entreprise difficile de délivrer la Bretagne. Les soldats errans furent rappelés à leurs drapeaux ; une amnistie générale dissipa leurs teneurs ; le général, en donnant lui-même l’exemple, fit supporter plus gaiement la sévérité de la discipline militaire. Les troupes des Barbares partagées en différens corps, qui exerçaient leurs ravages sur terre et sur mer, ne lui permirent pas de remporter des victoires éclatantes ; [A. D. 368-369.]mais l’habile général déploya la supériorité de ses talens dans les opérations de deux campagnes consécutives, et délivra, par sa prudence et son activité, la province entière de ses barbares ennemis. Les soins paternels de Théodose relevèrent et raffermirent les fortifications et rendirent aux villes leur première splendeur ; sa main vigoureuse repoussa les Calédoniens tremblans sur la pointe septentrionale de l’île, et perpétua le nom et la gloire du règne de Valentinien par la formation d’une nouvelle province qu’il nomma Valentie[118]. Les poètes et les panégyristes ont pu ajouter, avec une apparence de vérité, que les régions inconnues de Thulé furent teintes du sang des Barbares, que les vagues de l’océan Hyperboréen blanchirent sous les rames des galères romaines, et que les îles reculées des Orcades furent témoins de la victoire navale remportée par Théodose sur les pirates saxons[119]. Il quitta la province avec une réputation brillante et sans tache, et l’empereur Valentinien, capable d’applaudir sans envie au mérite de ses sujets, récompensa les services de Théodose en l’élevant au grade de maître général de la cavalerie sur le Haut-Danube. Placé dans le poste important du Haut-Danube, le libérateur de la Bretagne arrêta et défit les armées des Allemands avant qu’on l’eût choisi pour apaiser la révolte de l’Afrique.

Tyrannie de Romanus. A. D. 366, etc.

III. Le prince qui refuse de punir ses ministres coupables, passe pour leur complice dans l’esprit des peuples. Le comte Romanus avait exercé long-temps en Afrique le commandement militaire, et ses talens n’étaient point indignes de son emploi. Mais comme la plus sordide avarice déterminait toujours sa conduite, il agissait souvent comme s’il eût été l’ennemi de sa province, et le protecteur des Barbares du désert. Les trois villes florissantes d’Oea, de Leptis et de Sabrata, qui formaient depuis long-temps une confédération sous le nom de Tripoli[120], se trouvèrent pour la première fois forcées de fermer leurs portes pour se mettre à l’abri d’une invasion. Les sauvages de Gétulie surprirent et massacrèrent plusieurs de leurs plus honorables citoyens ; ils pillèrent les villages et les faubourgs des villes, et arrachèrent par méchanceté les vignes et les arbres fruitiers. Les habitans consternés implorèrent le secours de Romanus ; mais ils éprouvèrent que leur gouverneur n’était ni moins cruel ni moins avide que les Barbares. Avant de marcher contre les ennemis, Romanus exigea des Tripolitains quatre mille chameaux et une somme d’argent exorbitante, qu’ils étaient également hors d’état de fournir. Cette demande équivalait à un refus, et on pouvait le regarder justement comme l’auteur de la calamité publique. Dans l’assemblée suivante de leurs trois villes, qui avait lieu tous les ans, ils choisirent deux députés qu’ils chargèrent de porter à Valentinien le don annuel d’une victoire d’or massif, don offert par le devoir plutôt que par la reconnaissance ; et qui devait être accompagné d’une humble complainte sur ce que ruinés par leurs ennemis, ils étaient encore trahis par leur gouverneur. Si la sévérité de l’empereur eût été bien dirigée, elle serait tombée sur la tête du coupable Romanus ; mais le comte, dès long-temps instruit dans l’art de corrompre, avait dépêché de son côté un prompt et fidèle messager chargé de lui assurer la faveur vénale de Remigius, grand-maître des offices. Des artifices trompèrent la sagesse du conseil impérial, et des délais refroidirent la vertueuse indignation qu’avaient excitée les plaintes des Tripolitains. Une seconde incursion les ayant obligés de les renouveler, la cour de Trèves envoya Palladius examiner l’état de l’Afrique et la conduite de Romanus. La rigidité de Palladius ne fut pas difficile à désarmer. S’étant laissé séduire par le désir de s’approprier une partie du trésor qu’il avait apporté pour payer les troupes, une fois criminel, il ne pouvait se refuser à reconnaître l’innocence et le mérite de Romanus. L’accusation des Tripolitains fut déclarée fausse et sans fondement ; Palladius retourna de Trêves en Afrique avec une commission spéciale pour rechercher et punir les auteurs de cette conspiration sacrilège contre les représentans du souverain. Les informations se firent avec tant d’adresse et de succès, que les habitans de Leptis, qui venaient de soutenir un siége de huit jours, se dédirent et blâmèrent la conduite de leurs députés. L’aveugle cruauté de Valentinien se hâta de prononcer un arrêt sanguinaire. Le président du conseil de Tripoli, qui avait osé gémir sur les malheurs de la province, fut exécuté publiquement à Utique avec quatre des principaux citoyens, qui passaient pour les complices de cette prétendue imposture ; deux autres eurent la langue arrachée par ordre exprès de l’empereur ; et Romanus, enorgueilli par l’impunité, irrité par la résistance, conserva son commandement militaire jusqu’au moment où les Africains, poussés à bout par ses vexations, entrèrent dans la révolte du More Firmus[121].

Révolte de Firmus. A. D. 372.

Son père Nabal était un des plus riches et des plus puissans princes mores qui reçussent la loi des Romains. Ses femmes et ses concubines lui avaient donné une postérité nombreuse, qui, après sa mort, se disputa sa riche succession ; et Zamma, l’un de ses fils, fut tué dans une querelle par son frère Firmus. Le zèle avec lequel Romanus poursuivit la vengeance de ce meurtre, ne peut guère s’attribuer qu’à des motifs d’avarice ou de haine personnelle ; mais pour cette fois il avait la justice de son côté ; son influence était puissante, et Firmus comprit qu’il fallait ou porter sa tête au bourreau, ou appeler au peuple et à son épée de la sentence du consistoire impérial. Il fut reçu comme le libérateur de son pays[122]. Dès que les Africains s’aperçurent que Romanus ne pouvait être redoutable qu’à une province soumise, ce tyran de l’Afrique devint l’objet du mépris général. La ruine de Césarée, qui fut pillée et réduite en cendres par les Barbares indisciplinés que commandait Firmus, apprit aux autres villes qu’il était dangereux de lui résister. Son pouvoir était solidement établi, au moins dans les provinces de Numidie et de Mauritanie, et il semblait hésiter seulement s’il prendrait le diadème d’un roi more ou la pourpre d’un empereur romain. Mais les imprudens et malheureux Africains s’aperçurent bientôt que dans cette révolte précipitée ils n’avaient pas assez consulté leurs forces et l’habileté de leur chef. Avant qu’il eût pu se procurer des nouvelles certaines de la nomination du général destiné par l’empereur d’Occident à marcher contre lui, et du rassemblement d’une flotte de vaisseaux de transports à l’embouchure du Rhône, [Théodose soumet l’Afrique. A. D. 373.]il apprit tout à coup que le grand Théodose, suivi d’un petit corps de vétérans, avait déjà débarqué près d’Igilgilis ou de Gigeri, sur la côte d’Afrique, et le timide usurpateur se sentit écrasé sous l’ascendant de tant de vertu et de génie militaire. Quoiqu’il lui restât des troupes et des trésors, désespérant bientôt de la victoire, il eut recours aux artifices employés par le rusé Jugurtha dans le même pays et dans une situation semblable. Il essaya de tromper, par une soumission apparente, la vigilance du général romain, de séduire ses troupes et de traîner la guerre en longueur en engageant successivement les tribus indépendantes à épouser sa querelle ou à faciliter sa fuite. Théodose imita la conduite de son prédécesseur Métellus et obtint les mêmes succès. Lorsque Firmus, d’un ton de suppliant, vint déplorer sa propre imprudence et solliciter humblement la clémence de l’empereur, le lieutenant de Valentinien le reçut amicalement et ne s’opposa point à sa retraite ; mais il eut soin d’exiger des gages solides et utiles de son sincère repentir ; et les insidieuses protestations du prince more ne lui firent pas ralentir un seul instant ses opérations militaires. Théodose découvrit par sa vigilance une conspiration, et satisfit, sans beaucoup de répugnance, à l’indignation du peuple, qu’il avait secrètement excitée. On abandonna, selon la coutume, une partie des complices de Firmus à la fureur des soldats ; d’autres, en plus grand nombre, eurent les deux mains coupées, et vécurent pour servir d’exemple par le spectacle horrible de leur mutilation. À la haine que ressentaient les rebelles contre leur ennemi, se mêla bientôt la crainte, et à la crainte qu’il inspirait à ses soldats se mêlait une respectueuse admiration. Au milieu des plaines immenses de Gétulie et des innombrables vallées du mont Atlas, il était impossible d’empêcher la fuite de Firmus ; et si l’usurpateur avait pu lasser la patience de son adversaire, il aurait vécu dans la profondeur de quelque solitude en attendant une révolution plus heureuse. Mais la persévérance de Théodose ne se démentit point, et il poursuivit sans relâche la résolution de terminer la guerre par la mort du rebelle et la destruction de toutes les tribus d’Afrique qui partageaient son crime. À la tête d’un petit corps de troupes qui excédait rarement trois mille cinq cents hommes, le général romain s’avança dans le cœur du pays avec une prudence inébranlable, également éloignée de la témérité et de la crainte. Il eut quelquefois à repousser des armées de vingt mille Mores. L’impétuosité de ses attaques portait le désordre parmi les Barbares indisciplinés ; et ses retraites, toujours faites à temps et en bon ordre, déconcertaient toutes leurs mesures. Ils étaient continuellement déjoués par les ressources de cet art militaire qu’ils ne connaissaient point, et ils sentirent et reconnurent la justice de la supériorité que s’attribuait le chef d’une nation civilisée. Lorsque Théodose entra dans les vastes états d’Igmazen, roi des Isaflenses, l’orgueilleux, sauvage lui demanda d’un air insultant son nom et l’objet de son expédition. « Je suis, lui dit le comte d’un ton imposant et dédaigneux, je suis le général de Valentinien, monarque de l’univers ; il m’envoie ici pour poursuivre et punir un brigand sans ressources. Remets-le à l’instant entre mes mains, et sois assuré que si tu n’obéis pas au commandement de mon invincible souverain, toi et ton peuple vous serez entièrement exterminés. » Dès qu’Igmazen fut bien persuadé que son ennemi avait les moyens et la volonté d’exécuter sa terrible menace, il consentit à acheter une paix nécessaire par le sacrifice d’un fugitif coupable. Les gardes placés pour s’assurer de Firmus lui ôtaient tout espoir de s’échapper ; mais le More rebelle, après avoir banni par l’ivresse la crainte de la mort, évita le triomphe insultant des Romains en s’étranglant pendant la nuit. Son cadavre, le seul présent qu’Igmazen pût faire au général, fut jeté négligemment sur un chameau, et Théodose reconduisit ses troupes victorieuses à Sitifi, où le reste de son armée le reçut avec des acclamations de joie et d’affection[123].

Théodose a la tête tranchée à Carthage. A. D. 376.

Les vices de Romanus avaient fait perdre l’Afrique, les vertus de Théodose la rendirent aux Romains ; et la conduite que la cour impériale tint avec ces deux généraux peut servir de leçon en satisfaisant la curiosité. En arrivant en Afrique, Théodose suspendit l’autorité du comte Romanus ; celui-ci fut mis, jusqu’à la fin de la guerre, sous une garde sûre, mais traité avec distinction. On avait les preuves les plus incontestables de ses crimes, et le public attendait avec impatience qu’on le livrât à la sévérité de la justice ; mais la puissante protection de Mellobaudes l’enhardit à récuser ses juges légitimes, à solliciter des délais répétés qui lui donnèrent le temps de se procurer une foule de témoins favorables, et à couvrir enfin ses anciens crimes, en y ajoutant les crimes nouveaux de la fraude et de l’imposture. À peu près dans le même temps, on trancha ignominieusement, à Carthage, la tête du libérateur de la Bretagne et de l’Afrique, sur le vague soupçon que son nom et ses services le plaçaient au-dessus du rang d’un sujet. Valentinien n’existait plus ; et on peut imputer aux ministres qui abusaient de l’inexpérience de ses fils, la mort de Théodose et l’impunité de Romanus[124].

État de l’Afrique.

Si Ammien eût heureusement employé son exactitude géographique à décrire les exploits de Théodose dans l’Afrique, nous aurions détaillé avec satisfaction toutes les circonstances particulières de sa marche et de ses victoires ; mais la fastidieuse énumération des tribus inconnues de l’Afrique peut se réduire à la remarque générale, qu’elles étaient toutes de la race noire des Mores, qu’elles habitaient, sur les derrières des provinces de Numidie et de Mauritanie, le pays que les Arabes ont nommé depuis la patrie des dattiers et des sauterelles[125], et que, comme la puissance des Romains déclinait en Afrique, les bornes des pays cultivés et civilisés s’y resserraient dans la même proportion. Au-delà des limites des Mores, le vaste désert du sud s’étend à plus de mille milles jusqu’aux bords du Niger. Les anciens, qui connaissaient très-imparfaitement la grande péninsule d’Afrique, ont été quelquefois disposés à croire que la zone torride n’était point susceptible d’être habitée par des hommes[126] ; d’autres fois ils la peuplaient au gré de leur imagination d’hommes sans tête ou plutôt de monstres[127], de satyres avec des cornes et des pieds fourchus[128], de centaures[129] et de pygmées humains qui, pleins de courage, faisaient aux grues une guerre dangereuse[130]. Carthage aurait tremblé, si un bruit étrange était venu lui apprendre que le pays coupé par l’équateur, recelait des deux côtés une multitude de nations qui ne différaient que par la couleur de la figure ordinaire des hommes ; et les Romains, dans leur anxiété, auraient cru voir le moment où, aux essaims des Barbares sortis du Nord, viendraient se joindre du fond du Midi d’autres essaims de Barbares aussi cruels et aussi redoutables. Une connaissance plus particulière du génie de leurs ennemis d’Afrique aurait sans doute anéanti ces vaines terreurs. On ne doit, à ce qu’il me semble, attribuer l’inaction des nègres, ni à leurs vertus, ni à leur pusillanimité. Ils se livrent, comme tous les hommes, à leurs passions et à leurs appétits, et les tribus voisines se font fréquemment la guerre[131]. Mais leur ignorance grossière n’a jamais inventé d’armes réellement propres à l’attaque ou à la défense. Ils paraissent également incapables de former un plan vaste de conquête ou de gouvernement, et les nations des zones tempérées abusent cruellement de l’infériorité reconnue de leurs facultés intellectuelles. On embarque annuellement sur la côte de Guinée soixante mille noirs, qui ne reviennent jamais dans leur patrie. On les charge de chaînes[132], et cette émigration continuelle, qui, dans le cours de deux siècles, aurait pu fournir des armées susceptibles de subjuguer l’univers, atteste les crimes de l’Europe et la faiblesse des Africains.

L’Orient. La guerre de Perse. A. D. 365-378.

IV. Les Romains avaient fidèlement exécuté le traité ignominieux auquel l’armée de Jovien devait son salut, et leur renonciation solennelle à l’alliance de l’Arménie et de l’Ibérie exposait ces deux royaumes, sans défense, aux entreprises du monarque persan[133]. Sapor entra dans l’Arménie à la tête d’un corps formidable de cuirassiers, d’archers et d’infanterie mercenaire. Mais ce prince s’était fait une habitude invariable de mêler les négociations aux opérations militaires, et de considérer le parjure et la trahison comme les plus utiles instrumens de la politique des souverains. Il affecta de donner des louanges à la conduite prudente et modérée du roi d’Arménie ; et le crédule Tiranus, trompé par les démonstrations répétées de sa fausse amitié, se laissa persuader de remettre sa personne et sa vie au pouvoir d’un ennemi perfide et cruel. Au milieu d’une fête brillante, on le garrotta de chaînes d’argent, par respect pour le sang des Arsacides ; et après un séjour de peu de temps dans la tour d’oubli à Ecbatane, il fut délivré des misères de la vie ou par sa propre main, ou par celle d’un assassin. Le royaume d’Arménie devint une province de la Perse. Sapor, après en avoir partagé l’administration entre un satrape d’un rang distingué et un de ses eunuques favoris, marcha sans perdre de temps contre les belliqueux Ibériens. Ses forces supérieures expulsèrent Sauromaces, qui régnait en Ibérie sous la protection des empereurs ; et, pour insulter à la majesté de Rome, le roi des rois mit la couronne sur la tête de son ignoble vassal Aspacuras. Dans toute l’Arménie, la ville d’Artogerasse[134] osa seule résister aux armes de Sapor. Le trésor déposé dans cette forteresse tentait l’avarice du Persan ; mais Olympias, femme ou veuve du roi d’Arménie, excitait la compassion publique, et animait jusqu’au désespoir la valeur des citoyens et des soldats. Les Persans furent surpris et repoussés sous les murs d’Artogerasse, dans une sortie audacieuse et bien concertée ; mais les troupes de Sapor se renouvelaient et s’augmentaient sans cesse ; la garnison épuisée perdait courage ; un assaut emporta la place, et l’orgueilleux vainqueur, après avoir détruit la ville par le fer et par la flamme, emmena captive une reine infortunée, qui, dans des temps plus heureux, avait été destinée à épouser le fils de Constantin[135]. Mais Sapor s’était trop tôt flatté de la conquête de deux royaumes subordonnés ; il eut bientôt lieu d’apercevoir qu’une conquête est toujours mal assurée quand les sentimens de la haine et de la vengeance restent dans le cœur des citoyens. Les Satrapes qu’il était forcé d’employer, saisirent la première occasion de regagner la confiance de leurs compatriotes, et de signaler leur haine implacable pour les Persans. Les Arméniens et les Ibériens, depuis leur conversion, regardaient les chrétiens comme les favoris de l’Être suprême, et les mages comme ses ennemis. L’influence qu’exerçait le clergé sur des peuples superstitieux fut constamment employée en faveur des Romains.

Tant que les successeurs de Constantin avaient disputé à ceux d’Artaxercès la possession des provinces intermédiaires de leurs états, les liens de fraternité établis par la religion avaient donné un avantage décisif aux prétentions de l’empire. Une faction nombreuse et active reconnut Para, fils de Tyranus, pour le légitime souverain de l’Arménie ; ses droits au trône étaient consacrés par une succession de cinq cents ans. Du consentement unanime des Ibériens, les deux princes rivaux partagèrent également les provinces ; et Aspacuras, placé sur le trône par le choix de Sapor, fut obligé de déclarer que ses enfans, en otage chez le roi de Perse, étaient la seule considération qui l’empêchât de renoncer ouvertement à son alliance. L’empereur Valens, qui respectait la foi du traité, et qui craignait d’ailleurs d’envelopper l’Orient dans une guerre dangereuse, ne se permit qu’avec beaucoup de lenteur et de précautions de porter secours, en Arménie et en Ibérie, aux partisans des Romains. Douze légions établirent l’autorité de Sauromaces sur les rives du Cyrus, et la valeur d’Arinthæus défendit les bords de l’Euphrate. Une puissante armée, sous les ordres du comte Trajan, et de Vadomair, roi des Allemands, établit son camp sur les confins de l’Arménie ; mais, dans la crainte de se voir imputer la rupture du traité, on leur enjoignit sévèrement de ne pas se permettre les premières hostilités ; et telle fut la stricte obéissance du général romain, qu’il se retira, poursuivi par une grêle de traits que lui lancèrent les Persans, attendant toujours, avec une patience exemplaire, qu’ils lui eussent incontestablement donné le droit de se venger par une victoire honorable et légitime. Cependant ces apparences de guerre se tournèrent insensiblement en de longues et vaines négociations. Les Romains et les Persans s’accusèrent mutuellement d’ambition et de perfidie ; et il y a lieu de croire que le traité avait été rédigé d’une manière bien obscure, puisqu’on fut obligé d’en appeler au témoignage partial de ceux des généraux des deux partis qui avaient assisté aux négociations[136]. L’invasion des Huns et des Goths, qui ébranlèrent, peu de temps après, les fondemens de l’Empire romain, exposa les provinces d’Asie aux entreprises de Sapor ; mais la vieillesse du monarque et peut-être ses infirmités lui firent enfin adopter des maximes plus pacifiques et plus modérées. [A. D. 380.]Il mourut après un règne de soixante-dix ans, et tout changea à la cour et dans les conseils. Les Persans se trouvèrent probablement assez occupés par leurs divisions intestines et par la guerre éloignée de Caramanie[137]. Le souvenir des anciennes injures s’éteignit dans les jouissances de la paix. Les royaumes d’Arménie et d’Ibérie, du consentement mutuel et tacite des deux empires, furent rendus à leur douteuse neutralité. Dans les premières années du règne de Théodose, un ambassadeur persan vint à Constantinople pour effacer, par des excuses, les torts du dernier règne, qu’il ne prétendait pas justifier, et offrir, comme un tribut d’amitié et même de respect, un magnifique présent de pierres précieuses, d’étoffes de soie, et d’éléphans des Indes[138].

Aventures de Para, roi d’Arménie.

Les aventures de Para forment un des traits les plus saillans et les plus singuliers du tableau général des affaires de l’Orient sous le règne de Valens. Ce jeune prince s’était échappé, à la sollicitation de sa mère Olympias, à travers la multitude de Persans qui assiégeaient Artogerasse, et avait imploré le secours de l’empereur d’Orient. Le timide Valens prit la défense de Para, le soutint, le rappela, le rétablit et le trahit alternativement. Quelquefois on permettait à Para de ranimer par sa présence les espérances des Arméniens, et les ministres de Valens se persuadaient que tant que son protégé ne porterait ni le diadème ni le titre de roi, on ne pourrait leur reprocher aucun manquement à la foi publique. Mais ils se repentirent bientôt de leur imprudence : le monarque persan éclata en reproches et en menaces, et le caractère cruel et inconstant de Para lui-même, leur donna de grands sujets de méfiance. Il sacrifiait au moindre soupçon la vie de ses plus fidèles domestiques, et entretenait secrètement une honteuse correspondance avec l’assassin de son père et l’ennemi de son pays. Sous le prétexte de se consulter avec l’empereur sur leurs intérêts communs, Para se laissa persuader de descendre les montagnes d’Arménie, où son parti était en armes, et de mettre son destin et sa vie à la discrétion d’une cour perfide. Les gouverneurs des provinces qu’il traversa le reçurent, à son passage, avec les honneurs dus au roi d’Arménie, tel qu’il l’était réellement à ses propres yeux et dans l’opinion de ses compatriotes ; mais lorsqu’il fut arrivé à Tarse en Cilicie, on arrêta sa marche sous différens prétextes. On veillait sur toutes ses démarches avec une respectueuse vigilance. Enfin il s’aperçut qu’il était le prisonnier des Romains. Dissimulant avec soin ses craintes et son indignation, il prépara secrètement sa fuite, et partit accompagné d’un corps de trois cents hommes de sa cavalerie. L’officier de garde à la porte de son appartement avertit sur-le-champ de son évasion le consulaire de la Cilicie, qui l’atteignit dans le faubourg, et lui représenta inutilement l’imprudence et le danger de son entreprise. On envoya une légion à sa poursuite ; mais une légion ne pouvait pas inquiéter la fuite d’un corps de cavalerie légère, et à la première décharge de leurs traits, elle se retira avec précipitation sous les murs de Tarse. Après avoir marché deux jours et deux nuits sans se reposer, Para et ses Arméniens arrivèrent au bord de l’Euphrate ; mais le passage de cette rivière, qu’ils furent obligés de traverser à la nage, leur occasionna du retard et la perte de quelques-uns de leurs compagnons. On avait donné l’alerte à toutes les troupes, et les deux chemins, qui n’étaient séparés que par un intervalle de trois milles, étaient fermés par un corps de mille archers à cheval, sous les ordres d’un comte et d’un tribun. Para aurait inévitablement cédé à la supériorité du nombre, sans l’arrivée fortuite d’un voyageur, qui l’instruisit du danger et du moyen d’y échapper. La troupe des Arméniens s’enfonça dans les sentiers obscurs et presque impraticables d’un petit bois, et laissa derrière elle le comte et le tribun, qui continuaient à attendre patiemment son arrivée sur le grand chemin. Ils retournèrent à la cour impériale pour s’y excuser de leur négligence ou de leur malheur, et soutinrent très-sérieusement que le roi d’Arménie, connu pour un habile magicien, avait eu recours à quelque métamorphose pour passer lui et ses cavaliers sans être aperçus. Arrivé dans son royaume, Para affecta d’être toujours l’allié et l’ami des Romains ; mais ils l’avaient trop violemment outragé pour lui pardonner, et sa mort fut secrètement décidée dans le conseil de Valens. L’exécution de cette sentence sanguinaire fut confiée à l’adroite prudence du comte Trajan ; il eut le mérite de parvenir à s’insinuer assez dans la confiance d’un prince crédule, pour pouvoir trouver l’occasion de lui plonger un poignard dans le cœur. Para fut invité par les Romains à une fête préparée avec tout le faste et toute la sensualité de l’Orient. Tandis que les convives, échauffés par le vin, s’amusaient d’une musique militaire qui faisait retentir la salle, le comte Trajan s’éloigna pour un instant ; il rentra l’épée nue à la main, et donna le signal du massacre. Un Barbare vigoureux s’élança avec fureur sur le roi d’Arménie ; quoique celui-ci défendît courageusement sa vie avec la première arme qui lui tomba sous la main, il succomba, et la table du général romain fut teinte du sang royal d’un convive et d’un allié. Telles étaient les maximes faibles et odieuses de l’administration des Romains, que, pour atteindre au but peu certain de leurs projets politiques, ils violaient inhumainement, et à la face de l’univers, les lois des nations et les droits sacrés de l’hospitalité[139].

Le Danube. Conquêtes de Hermanric.

V. Durant un intervalle de paix de trente années, les Romains fortifièrent leurs frontières, et les Goths étendirent leurs conquêtes. Les victoires du grand Hermanric[140], roi des Ostrogoths, et le plus noble de la race des Amali, ont été comparées par l’enthousiasme de ses compatriotes, aux exploits d’Alexandre, avec cette différence singulière et presque incroyable, que le génie martial du héros goth, au lieu d’être soutenu par la vigueur de la jeunesse, n’éclata que dans l’hiver de sa vie, depuis l’âge de quatre-vingts ans, jusqu’à cent dix. Les tribus indépendantes reconnurent, soit de bon gré, soit par contrainte, le roi des Ostrogoths pour le souverain de la nation gothique. Les chefs des Visigoths ou Thervingi renoncèrent au titre de roi, et se contentèrent de la dénomination plus modeste de juges. Parmi ces juges, Athanaric, Fritigern et Alavivus étaient les plus illustres par leur mérite personnel et par leur proximité des provinces romaines. Ces conquêtes nationales augmentaient la puissance militaire d’Hermanric, et étendaient les vues de son ambition. Il envahit les pays situés au nord de ses états, et douze nations considérables, dont les noms et les limites ne sont pas exactement connus, cédèrent successivement à l’effort de ses armes[141]. Les Hérules, qui habitaient des terres marécageuses près le lac Méotis, étaient renommés par leur force et leur agilité, et les Barbares, dans toutes leurs guerres, sollicitaient avec ardeur le secours de leur infanterie légère très-estimée parmi leurs compatriotes. Mais la haute et infatigable persévérance des Goths triompha enfin de l’active valeur des Hérules, et après une action sanglante dans laquelle leur roi fut tué, les restes de cette tribu guerrière passèrent dans le camp d’Hermanric. Il tourna ensuite ses armes contre les Vénèdes, formidables par leur nombre, mais peu accoutumés à la guerre ; ils occupaient les vastes plaines de la Pologne moderne. Les Goths ne leur étaient pas inférieurs en nombre ; la discipline et l’habitude des combats leur donnèrent la victoire. Après avoir soumis les Vénèdes, Hermanric s’avança sans trouver de résistance jusqu’aux confins du pays des Estiens[142], peuple ancien, dont le nom s’est perpétué dans la province d’Estonie. Ces peuples éloignés, situés sur la côte de la mer Baltique, prospéraient par l’agriculture, s’enrichissaient par le commerce de l’ambre, et consacraient leur pays au culte particulier de la mère des dieux. Mais la rareté du fer obligeait les guerriers estiens à combattre avec des massues, et la conquête de cette riche contrée fut, dit-on, le fruit de la prudence d’Hermanric plutôt que de sa valeur. Ses états, qui s’étendaient depuis le Danube jusqu’à la mer Baltique, comprenaient les premiers établissemens des Goths et toutes leurs nouvelles conquêtes. Il régnait sur la plus grande partie de l’Allemagne et de la Scythie, avec l’autorité d’un conquérant, et quelquefois avec la cruauté d’un tyran. Mais il commandait à une multitude d’hommes inhabiles à perpétuer et à illustrer la mémoire de leurs héros. Le nom d’Hermanric est presque oublié ; ses exploits sont imparfaitement connus, et les Romains semblèrent ignorer eux-mêmes les progrès d’une puissance ambitieuse qui menaçait la liberté du Nord et la tranquillité de l’empire[143].

Motifs de la guerre des Goths. A. D. 366.

Les Goths étaient héréditairement affectionnés à la maison de Constantin, dont ils avaient tant de fois éprouvé la puissance et la libéralité. Ils respectaient la foi des traités ; et s’il arrivait à quelques-unes de leurs bandes de passer les frontières romaines, ils s’excusaient de bonne foi sur l’impétuosité indocile de la jeunesse barbare. Leur mépris pour deux princes d’une naissance obscure nouvellement élevés sur le trône par une élection populaire, éveilla leur ambition et leur inspira le projet d’attaquer l’empire avec toutes les forces réunies de leur nation[144]. Dans ces dispositions, ils consentirent volontiers à embrasser le parti de Procope et à fomenter, par leur dangereux secours, les discordes civiles des Romains. D’après les conventions publiques, on ne pouvait leur demander que dix mille auxiliaires ; mais le zèle ardent des chefs des Visigoths rassembla une armée de trente mille hommes, avec laquelle ils passèrent le Danube[145]. Ils marchaient dans cette orgueilleuse confiance que leur invincible valeur déciderait du sort de l’empire ; et les provinces de la Thrace gémirent sous le poids de cette multitude de Barbares qui commandaient en maîtres et ravageaient en ennemis. Mais l’intempérance avec laquelle ils se livraient à leurs brutales passions ralentit leurs progrès, et avant d’avoir appris d’une manière certaine la défaite et la mort de Procope, ils aperçurent, par l’aspect menaçant que prit tout à coup le pays qui les environnait, que la puissance civile et militaire avait été ressaisie par son heureux rival. Une chaîne de postes et de fortifications placées avec intelligence par Valens ou par ses généraux, arrêta leur marche, coupa leur retraite et intercepta leur subsistance. La faim dompta ou du moins fit taire l’orgueil des Barbares ; ils jetèrent en frémissant leurs armes aux pieds d’un vainqueur qui leur offrait des vivres et des chaînes. Valens distribua cette multitude de captifs dans toutes les villes de l’Orient, et les provinciaux se familiarisant bientôt avec leur figure sauvage, essayèrent leurs forces contre ces adversaires formidables, dont le nom avait été si long-temps pour eux un objet de terreur. Le roi des Scythes (le seul Hermanric pouvait mériter ce titre pompeux) fut affligé autant qu’irrité de cette perte nationale. Ses ambassadeurs se plaignirent hautement à la cour de Valens de l’infraction d’une alliance ancienne et solennelle qui subsistait depuis si long-temps entre les Goths et les Romains. Ils représentèrent qu’ils n’avaient fait que remplir leur devoir en secourant le parent et le successeur de l’empereur Julien, et exigèrent la restitution immédiate de leurs concitoyens captifs. Un de leurs moyens de défense était d’une espèce singulière : ils prétendirent que leurs généraux, traversant l’empire en armes et à la tête d’une troupe ennemie, devaient être considérés comme revêtus du caractère sacré et des priviléges d’ambassadeurs[146]. La réponse à ces demandes extravagantes fut un refus modéré mais positif, signifié aux Barbares par Victor, maître général de la cavalerie, qui leur exposa avec force et avec dignité les justes griefs de l’empereur de l’Orient. Les négociations furent rompues, et les courageuses exhortations de Valentinien excitèrent le timide Valens à ressentir l’insulte faite à la majesté de l’empire[147].

Les hostilités et la paix. A. D. 367, 368, 369.

Un historien de ce siècle a célébré l’importance et l’éclat de cette guerre des Goths[148], dont les événemens ne méritent cependant l’attention de la postérité que comme les avant-coureurs du déclin et de la chute prochaine de l’empire. Au lieu de conduire lui-même ses soldats scythes et allemands sur les bords du Danube ou aux portes de Constantinople, le monarque, succombant sous le poids des années, chargea le brave Athanaric de la gloire et du danger d’une guerre défensive contre un ennemi dont la faible main maîtrisait les forces d’un puissant empire. On établit un pont de bateaux sur le Danube ; la présence de Valens anima les troupes, et l’empereur suppléa à son ignorance de l’art de la guerre par sa valeur personnelle et par une sage déférence aux conseils de Victor et d’Arinthæus, maîtres généraux de la cavalerie et de l’infanterie. Ils conduisirent habilement les opérations de la campagne, mais sans pouvoir chasser les Visigoths des postes avantageux qu’ils occupaient sur les montagnes ; et les Romains, manquant de subsistances dans des plaines dévastées, repassèrent le Danube à l’approche de l’hiver. Les pluies continuelles ayant enflé prodigieusement le cours de ce fleuve, occasionnèrent une suspension d’armes tacite, et retinrent Valens durant tout l’été suivant dans son camp de Marcianopolis. La troisième année de la guerre fut plus avantageuse aux Romains et plus funeste pour les Goths. La cessation du commerce privait les Barbares des objets de luxe que déjà, l’habitude mettait pour eux au nombre des nécessités de la vie ; et le dégât d’une portion considérable du pays les menaçait des horreurs d’une famine. Athanaric se décida ou fut forcé à risquer, dans la plaine, une bataille qu’il perdit ; et la cruelle précaution que prirent les généraux victorieux de promettre une forte gratification pour chaque tête de Goth présentée dans le camp impérial, rendit la défaite et la poursuite plus sanglantes. La soumission des Barbares apaisa Valens et son conseil. L’empereur écouta favorablement les remontrances éloquentes et flatteuses du sénat de Constantinople, qui prit part pour la première fois aux délibérations publiques, et on chargea les généraux Victor et Arinthæus, qui avaient conduit si heureusement la guerre, de régler les conditions de la paix. La liberté du commerce, dont les Goths jouissaient précédemment, fut restreinte à deux villes situées sur le Danube. Leurs chefs payèrent chèrement leur imprudence par la perte des subsides et de leurs pensions ; on fit en faveur du seul Athanaric une exception plus avantageuse qu’honorable pour ce juge des Visigoths. Athanaric, qui, dans cette occasion, semble avoir consulté son intérêt personnel sans attendre les ordres de son souverain, soutint sa propre dignité et celle de sa nation lorsque les ministres de Valens lui proposèrent une entrevue. Il répondit constamment qu’il ne pouvait mettre le pied sur les terres de l’empire sans se rendre coupable de parjure et de trahison ; il est plus que probable que les perfidies récentes des Romains contribuèrent à lui faire observer religieusement son serment. On choisit pour le lieu de la conférence, le Danube, qui séparait les états des deux nations indépendantes. L’empereur de l’Orient et le juge des Visigoths, accompagnés d’un nombre égal de gens armés, s’avancèrent chacun dans un grand bateau jusqu’au milieu du fleuve. Après avoir ratifié le traité et reçu les otages, Valens retourna en triomphe à Constantinople, et les Goths restèrent paisibles environ six ans, jusqu’à l’époque où une multitude de Scythes descendus des régions glacées du Nord les chassa de leurs foyers, et les précipita dans les provinces romaines[149].

Guerre des Quades et des Sarmates. A. D. 374.

En cédant à son frère le gouvernement du Bas-Danube, l’empereur de l’Occident s’était réservé la défense des provinces de la Rhétie et de l’Illyrie qui occupent un si grand espace sur les bords du plus grand fleuve de l’Europe. La politique active de Valentinien s’occupait sans cesse d’assurer les frontières par de nouvelles fortifications ; mais l’abus de cette politique excita le juste ressentiment des Barbares. Le terrain que l’on avait marqué pour y bâtir une des forteresses que projetait l’empereur, était pris sur le territoire des Quades ; ils s’en plaignirent avec tant de modération, qu’Équitius, maître général de l’Illyrie, consentit à suspendre l’ouvrage en attendant qu’il fût mieux instruit des volontés de l’empereur. Maximin, préfet ou plutôt tyran de la Gaule, saisit cette occasion de nuire à son rival et d’avancer la fortune de son propre fils. L’impétueux Valentinien souffrait difficilement qu’on lui résistât ; il se laissa persuader, par son favori, que si son fils Marcellinus était chargé du gouvernement de Valeria et de la conduite de l’ouvrage, les Barbares ne l’importuneraient plus de leurs audacieuses remontrances. Les Romains et les Allemands souffrirent également de l’arrogance d’un jeune homme incapable, qui regardait sa rapide élévation comme une récompense et une preuve de la supériorité de son mérite. Il feignit cependant de recevoir avec considération la requête modeste de Gabinius, roi des Quades ; mais sa fausse complaisance couvrait le projet de la plus noire et de la plus sanglante perfidie, et le prince crédule accepta la funeste invitation de Marcellinus. Je ne sais comment écarter la monotonie du récit de cette répétition des mêmes crimes, ni comment raconter que dans le cours de la même année, quoique dans deux parties éloignées de l’empire, deux généraux romains souillèrent leur table inhospitalière du sang de deux rois leurs hôtes et leurs alliés, inhumainement massacrés par leur ordre et en leur présence. Gabinius eut le même sort que Para ; mais les fiers Allemands n’endurèrent pas cet outrage avec l’indifférence des serviles Arméniens. Les Quades étaient bien déchus de cette puissance formidable qui, au temps de Marc-Aurèle, avait semé la terreur jusqu’aux portes de Rome ; mais ils avaient encore des armes et du courage. Ce courage fut augmenté par le désespoir, et les Sarmates leur fournirent le contingent ordinaire de cavalerie. Marcellinus avait imprudemment choisi pour cet assassinat le moment où la révolte de Firmus tenait éloignées les plus braves troupes de ses vétérans ; et la province, presque sans défense, se trouvait exposée à la vengeance des Barbares furieux. Ils entrèrent dans la Pannonie au temps de la moisson, dédaignèrent ou démolirent des forts vides de soldats, et brûlèrent sans pitié tout le butin qu’ils ne purent emporter. La princesse Constantia, fille de l’empereur Constance et petite-fille de Constantin-le-Grand, n’échappa qu’avec peine à leurs fureurs. Cette princesse, qui avait innocemment soutenu la révolte de Procope, était destinée à épouser l’héritier de l’empire d’Occident. Elle traversait la province jusqu’alors paisible avec une suite brillante et désarmée. Le zèle actif de Messala, gouverneur général de ces provinces, sauva la princesse d’un tel danger, et l’empire d’une telle honte. Ayant appris que les Barbares environnaient presque entièrement le village où elle s’était arrêtée pour dîner, il l’enleva précipitamment dans son propre char, et fit, avec la plus rapide diligence, un trajet de vingt-six milles jusqu’aux portes de Sirmium. Cette retraite aurait été encore peu sûre si les Quades et les Sarmates avaient profité, pour s’en emparer, de la consternation du peuple et des magistrats. Mais leur lenteur donna le temps à Probus, préfet prétorien, de rasseoir ses esprits et de ranimer le courage des citoyens. Il sut habilement les animer à réparer les fortifications par le travail le plus assidu, et par ses soins une compagnie d’archers vint porter à la capitale de l’Illyrie un secours utile et opportun. Arrêtés par les murs de Sirmium, les Barbares indignés tournèrent leurs armes contre le maître général de la frontière, qu’ils accusaient injustement du meurtre de leur souverain. Équitius n’avait à leur opposer que deux légions ; mais elles étaient composées des vétérans des bandes de la Mœsie et de la Pannonie. L’obstination avec laquelle ces deux corps se disputèrent les vains honneurs du rang fut la cause de leur défaite. Agissant séparément et sans aucun concert, ils cédèrent aisément à la valeur et à l’activité des cavaliers sarmates qui les surprirent et les massacrèrent. Ces succès excitèrent l’émulation des tribus voisines ; et la province de la Mœsie aurait été infailliblement perdue, si le jeune Théodose, duc ou commandant militaire de la frontière, n’eût signalé, par la défaite des Barbares, un génie et une intrépidité dignes de son illustre père et de la haute fortune qui l’attendait[150].

Expédition de Valentinien. A. D. 375.

Valentinien, alors à Trèves, était profondément affligé des malheurs de l’Illyrie ; mais la saison trop avancée le força de remettre au printemps suivant l’exécution de ses desseins. Il partit des bords de la Moselle, suivi de presque toutes les forces de la Gaule, et répondit d’une manière équivoque aux ambassadeurs des Sarmates qui vinrent en supplians au-devant de lui, qu’aussitôt qu’il serait arrivé sur les lieux, il examinerait et prononcerait. Arrivé à Sirmium, il donna audience aux députés des provinces d’Illyrie qui se félicitèrent hautement du bonheur dont ils jouissaient sous le favorable gouvernement de Probus, préfet du prétoire[151]. Valentinien, flatté de leurs protestations de reconnaissance et de fidélité, demanda imprudemment au député de l’Épire, philosophe cynique et d’une imperturbable sincérité, s’il avait été envoyé par le vœu de sa province[152]. « Je suis venu, répondit Iphiclès, accompagné des larmes et des gémissemens d’un peuple qui m’envoyait à regret. » L’empereur se tut ; mais grâce à l’impunité dont ils jouissaient, les agens du gouvernement avaient adopté cette funeste maxime, qu’ils pouvaient opprimer les peuples sans manquer à leur devoir envers le souverain. Un examen sévère de leur conduite aurait apaisé le mécontentement public, et la punition du meurtre de Gabinius pouvait seule rétablir la confiance des Barbares et l’honneur du nom romain ; mais le monarque présomptueux n’avait pas assez de grandeur d’âme pour oser avouer une faute ; oubliant la provocation, il ne se souvint que de son injure et entra dans le pays des Quades, altéré de sang et de vengeance. La cruelle justice des représailles lui parut, et parut peut-être aux yeux de l’univers, un motif suffisant pour autoriser des dévastations et des massacres dignes, d’une guerre de sauvages[153]. Telles furent la discipline des Romains et la consternation des Barbares, que Valentinien repassa le Danube sans perdre un seul de ses soldats. Comme il avait résolu d’achever la destruction des Quades dans une seconde campagne, il prit ses quartiers d’hiver à Brégétio, sur le Danube, dans les environs de Presbourg, ville de la Hongrie. Tandis que la rigueur de la saison suspendait les opérations de la guerre, les Quades essayèrent d’apaiser, par leurs soumissions, la colère de l’empereur, qui reçut leurs ambassadeurs dans son conseil, à la sollicitation d’Équitius. Ils se prosternèrent humblement aux pieds du trône et affirmèrent par serment, sans oser se plaindre du meurtre de leur roi, que la dernière invasion était le crime de quelques brigands indisciplinés, désavoués et détestés de la nation. La réponse de l’empereur leur laissa peu d’espoir de compassion ou de clémence. S’abandonnant à l’impétuosité de son caractère, il invectiva contre leur bassesse, leur ingratitude et leur insolence. Sa voix, ses gestes, ses regards, et la couleur de son teint, attestaient la violence des mouvemens furieux auxquels il se laissait emporter ; tout son corps était agité des convulsions de la colère : dans ce moment un vaisseau se rompit dans sa poitrine, et le monarque tomba sans voix dans les bras de ses serviteurs dont le pieux respect tâcha de cacher sa situation à la foule qui l’environnait, [Mort de Valentinien. A. D. 375, 17 novemb.]mais il expira au bout de quelques instans dans les plus cruelles souffrances, conservant sa présence d’esprit jusqu’au dernier soupir, et s’efforçant en vain de manifester ses intentions aux ministres et aux généraux qui environnaient son lit. Valentinien avait à sa mort environ cinquante-quatre ans, et cent jours de plus auraient accompli la douzième année de son règne[154].

Les empereurs Gratien et Valentinien II.

Un auteur ecclésiastique atteste sérieusement la polygamie de Valentinien[155]. « L’impératrice Sévéra (ce sont les expressions dans lesquelles a été racontée cette fable) ayant admis à sa familiarité la belle Justine, fille d’un gouverneur d’Italie, fut si vivement frappée de ses charmes, qu’elle avait eu souvent l’occasion d’admirer dans le bain, qu’elle en fit imprudemment devant l’empereur un éloge si détaillé, que celui-ci, tenté d’introduire dans son lit une seconde épouse, accorda par un édit à tous les sujets de son empire dans leurs liens domestiques, la même liberté qu’il s’était permise. » Mais nous pouvons assurer, sur l’autorité de l’histoire et de la raison, que Valentinien n’eut Sévéra et Justine pour épouses que l’une après l’autre, se servant de la liberté du divorce, que les lois romaines autorisaient encore, quoique condamné par l’Église. Sévéra était mère de Gratien, qui semblait réunir tous les droits à la succession de l’empire d’Occident. Fils aîné d’un empereur dont le règne glorieux avait confirmé le choix libre et honorable de ses compagnons d’armes, dès l’âge de neuf ans, il avait reçu des mains d’un père indulgent, la pourpre, le diadème et le titre d’Auguste. L’élection avait été solennellement ratifiée par le consentement et les acclamations des armées de la Gaule[156]. Dans tous les actes publics postérieurs à cette cérémonie, le nom de Gratien se trouvait après ceux de Valentinien et de Valens ; et par son mariage avec la petite-fille de Constantin, il réunissait tous les droits héréditaires de la maison Flavienne, consacrés par une suite de trois générations d’empereurs, par la religion et par la vénération des peuples. À la mort de son père, le jeune prince entrait dans sa dix-septième année, et ses vertus justifiaient déjà les espérances des peuples et des soldats. Mais tandis que Gratien, sans inquiétude, se tenait tranquillement dans le palais de Trèves ; son père, éloigné de lui de plusieurs centaines de milles, expirait subitement dans le camp de Brégétio. Les passions, si long-temps réprimées par la présence d’un maître, reparurent à sa mort avec violence dans le conseil impérial. Équitius et Mellobaudes, qui commandaient un détachement des bandes italiennes et illyriennes, exécutèrent avec adresse le dessein ambitieux de régner au nom d’un enfant. Ils surent, sous les plus honorables prétextes, écarter les chefs les plus populaires et les troupes de la Gaule, qui auraient pu faire valoir les droits du légitime successeur de Valentinien. En même temps ils appuyèrent sur la nécessité d’éteindre, par une démarche hardie et décisive, les espérances des ennemis étrangers et intérieurs. L’impératrice Justine, laissée dans un palais à cent milles de Brégétio, fut respectueusement invitée à se rendre dans le camp avec le second fils de l’empereur. Six jours après la mort de Valentinien, ce jeune prince, du même nom, et âgé seulement de quatre ans, parut devant les légions dans les bras de sa mère, et reçut solennellement, au bruit des acclamations militaires, le titre d’empereur et les marques du pouvoir suprême. La prudente modération de Gratien épargna à son pays la guerre civile dont il paraissait menacé. Ratifiant de bonne grâce le choix de l’armée, il déclara qu’il regardait le fils de Justine comme son frère, et non pas comme son rival, il engagea l’impératrice à fixer, avec son fils Valentinien, sa résidence à Milan, dans la belle et paisible province de l’Italie, tandis qu’il se chargerait du gouvernement plus exposé des provinces au-delà des Alpes. Gratien dissimula son ressentiment contre les auteurs de la conspiration, jusqu’au moment où il pourrait les punir ou les éloigner sans danger ; et quoiqu’il montrât toujours de la tendresse et des égards pour son jeune collègue, il confondit insensiblement, dans l’administration de l’empire d’Occident, les droits de régent avec l’autorité du souverain. Le gouvernement du monde romain s’exerçait aux noms réunis de Valens et de ses deux neveux. Mais le faible empereur d’Orient, qui succéda au rang de son frère aîné, n’obtint jamais la moindre influence dans les conseils de l’Occident[157].

Notes
  1. Les médailles de Jovien sont ornées de victoires, de couronnes de laurier et d’ennemis captifs. (Ducange, Famil. byzantin., p. 52.) La flatterie ressemble au suicide extravagant qui se déchire de ses propres mains.
  2. Jovien rendit à l’Église τον αρχαιον κοσμον, expression forte et intelligible. (Philostorgius, l. VIII, c. 5. Dissertat. de Godefroy, p. 329 ; Sozomène, l. VI, c. 3.) La nouvelle loi, qui condamnait le rapt ou le mariage des religieuses (Cod. Theod., l. IX, tit. XXV, leg. 2), est exagérée par Sozomène, qui suppose qu’un regard amoureux, l’adultère du cœur, était puni de mort par le législateur évangélique.
  3. Comparez Socrate, l. III, c. 25, et Philostorg., l. VIII, c. 6, avec les Dissertations de Godefroy, p. 330.
  4. Le mot céleste exprime faiblement l’adulation impie et extravagante de Jovien vis-à-vis d’Athanase, της προς τον Θεον των ολων ομοιωσεως. (Voyez la lettre originale dans saint Athanase, t. II, p. 33.) Saint Grégoire de Nazianze (orat. XXI, p. 392) célèbre l’amitié mutuelle de Jovien et de saint Athanase. Ce furent les moines d’Égypte qui conseillèrent au primat de faire le voyage. (Tillemont, Mém. ecclés., t. VIII, p. 221.)
  5. Saint Athanase est peint avec esprit par La Bléterie, à l’occasion de son séjour à la cour d’Antioche. (Histoire de Jovien, t. I, p. 121-148.) Cet historien traduit les conférences singulières et authentiques de l’empereur avec le primat d’Égypte et les députés des ariens. L’abbé n’est pas satisfait des plaisanteries grossières de Jovien ; mais il regarde comme une justice sa partialité pour saint Athanase.
  6. La date de sa mort est incertaine. (Tillemont, Mém. ecclés., t. VIII, p. 719-723.) Mais la date A. D. 373, mai 2, celle qui s’accorde le mieux avec la raison et avec l’histoire, est constatée par l’histoire authentique de sa vie. (Maffei, Osservazioni letterarie, t. III, p. 81.)
  7. Voyez les Observations de Valois et de Jortin (Remarques sur l’Hist. ecclés., v. 4, p. 38) sur la lettre originale de saint Athanase, conservée par Théodoret (I. IV, c. 3). Dans quelques-uns des manuscrits, cette promesse indiscrète est supprimée, peut-être par des catholiques jaloux de la réputation prophétique de leur chef.
  8. Saint Athanase (apud Theodoret, l. IV, c. 3) exagère le nombre des orthodoxes qui composaient, dit-il, le monde entier : cette assertion s’est trouvée véritable trente ou quarante ans après.
  9. Socrate, l. III, c. 24. S. Grég. de Nazianze (orat. IV, p. 131) et Libanius (orat. parental., c. 148, p. 369) expriment les sentimens qu’éprouvaient alors leurs factions respectives.
  10. Themistius, orat. V, p. 63-71, édit. Hardouin, Paris, 1684. L’abbé de La Bléterie remarque judicieusement (Hist. de Jovien., t. I, p. 199) que Sozomène a omis de parler de la tolérance générale, et que Themistius a passé sous silence l’établissement de la religion catholique. Chacun d’eux a rejeté ce qui lui était désagréable, et supprimé la partie de l’édit qu’il regardait comme moins honorable pour l’empereur Jovien.
  11. Οιδε Αντιοχεις Ȣκ ηδεως διεκειντο προς αυτον : αλλ’επεσκωπτον αυτον ωδαις και παρωδιαις και τοις καλȢμενοις φαμωσςοις. (Famosis libellis.) Jean d’Antioche, in excerpta Vales., p. 845. Les libelles d’Antioche peuvent être admis sur le moindre témoignage.
  12. Comparez Ammien (XXV, 10), qui omet le nom des Bataves, avec Zosime (l. III, p. 197), qui transporte la révolte de Reims à Sirmium.
  13. Quos capita scholarum ordo castrensis appellat. (Amm., XXV, 10 ; et Valois, ad locum.)
  14. Cujus vagitus, pertinaciter reluctantis, ne in curuli sellâ veheretur ex more, id quod mox accidit, protendebat. Auguste et ses successeurs sollicitèrent respectueusement une dispense d’âge pour les fils ou les neveux qu’ils élevèrent au consulat ; mais la chaire curule du premier Brutus n’avait jamais été profanée par un enfant.
  15. L’Itinéraire d’Antonin place Dadastana à cent vingt-cinq milles romains de Nicée, et à cent dix-sept d’Ancyre. (Itinéraire de Wesseling, p. 142.) Le Pèlerin de Bordeaux, en omettant quelques postes, réduit la distance entière de deux cent quarante-deux à cent quatre-vingt-un milles. (Wesseling, p. 574.)
  16. Voyez Ammien (XXV, 10) ; Eutrope (X, 18), qui pouvait être aussi présent ; saint Jérôme (tom. I, p. 26, ad Heliodorum) ; Orose (VIII, 31) ; Sozomène (l. VI, c. 6) ; Zosime (l. III, p. 197-198) ; et Zonare (t. II, l. XIII, p. 28-29). Nous ne pouvons nous attendre à ce qu’ils s’accordent parfaitement sur tous les points, et nous ne nous arrêterons pas à discuter les différences légères qui peuvent se trouver entre eux.
  17. Ammien, dérogeant à sa candeur et à son bon sens ordinaires, compare la mort du débonnaire Jovien à celle du second Africain, qui excita la crainte et le ressentiment de la faction populaire.
  18. Saint Chrysostôme, t. I, p. 336-344, édit. Montfaucon. L’orateur chrétien essaie de consoler une veuve par l’exemple des illustres infortunés. Il observe que neuf empereurs qui avaient régné de son temps, en y comprenant Gallus, Constantin et Constance, étaient les seuls qui eussent terminé leur vie par une mort naturelle. De telles consolations n’ont jamais eu le pouvoir de sécher une seule larme.
  19. Dix jours paraissent à peine suffisans pour la marche et pour l’élection ; mais on peut observer, 1o. que les généraux avaient le droit de se servir des postes publiques pour eux, pour leur suite et pour leurs commissions ; 2o. que les troupes, pour le soulagement des villes, marchaient en plusieurs divisions, et que l’avant-garde pouvait être arrivée à Nicée, tandis que l’arrière-garde était encore à Ancyre.
  20. Ammien, XXVI, I ; Zosime, l. III, p. 198 ; Philostorg., l. VIII, c. 8 ; et Godefr., Dissert., p. 334. Philostorgius, qui semble avoir rassemblé des détails curieux et authentiques, attribue le choix de Valentinien au préfet Salluste, au maître général Arinthæus, à Dagalaiphus, comte des domestiques, et au patricien Datianus, dont les pressantes recommandations eurent, de la ville d’Ancyre où ils étaient, une grande influence sur l’élection.
  21. Ammien, XXX, 7-9, et Victor le jeune, ont donné le portrait de Valentinien, qui précède naturellement et éclaircit l’histoire de son règne.
  22. À Antioche, ayant été obligé d’accompagner Julien au temple, il frappa un prêtre qui voulut le purifier avec l’eau lustrale. (Sozomène, l. VI, c. 6 ; Théodoret, l. III, c. 15.) Cette espèce de défi public pouvait convenir à Valentinien ; mais elle ôte toute vraisemblance à ce qu’on a dit de l’indigne délation du philosophe Maxime, qui supposerait un délit plus secret. (Zosime, l. IV, p. 200-201.)
  23. Socrate (l. IV), Sozomène (l. VI, c. 6) et Philostorg. (l. VIII, c. 7, avec les Dissertations de Godefroy, p. 293) disent que ce pardon fut précédé d’un exil à Mélitène ou en Thébaïde : le premier est possible.
  24. Ammien, dans une digression longue, parce qu’elle est déplacée (XXVI, I), et Valois (ad locum), supposent assez légèrement qu’il comprend une question astronomique à laquelle ses lecteurs n’entendent rien. Censorin (De die natali, c. 20) et Macrob. (Saturnal., l. I, c. 12-16) traitent ce sujet avec plus de sens et de jugement. La dénomination de bissextile, qui marque l’année funeste, est dérivée de la répétition du sixième jour des calendes de mars. (Saint August., ad januarium, epist. 119.)
  25. Le premier discours de Valentinien est abondant dans Ammien (XXVI, 2), concis et sentencieux dans Philostorg. (l. VIII, c.8).
  26. Si tuos amas, imperator optime, habes fratrem. Si rempublicam, quære quem vestias (Ammien, XXVI, 4). Dans le partage de l’empire, Valentinien conserva pour lui ce sincère conseiller, c. 6.
  27. In suburbano. Ammien, XXVI, 4. Le fameux Hebdomon ou champ de Mars était à sept stades ou à sept milles de Constantinople. Voyez Valois et son frère ad loc., et Ducange, Const. l. II, p. 140, 141, 172, 173.
  28. Participem quidem legitimum potestatis ; sed modum apparitoris morigerum, ut progrediens aperiet textus. Ammien, XXVI, 4.
  29. Malgré l’autorité de Zonare, de Suidas, et de la Chronique de Paschal, M. de Tillemont (Hist. des empereurs, t. V, p. 671) a bien envie de révoquer en doute des histoires si avantageuses pour un païen.
  30. Eunape célèbre et exagère les souffrances de Maxime, p. 82, 83. Cependant il convient que ce sophiste ou magicien, favori coupable de Julien et ennemi personnel de Valentinien, en fut quitte pour le paiement d’une légère amende.
  31. L’accusation vague d’une réforme générale (Zosime, l. IV, p. 201) est réfutée par Tillemont, t. V, p. 21.
  32. Ammien, XXVI, 5.
  33. Ammien dit en termes vagues : Subagrestis ingenii, nec bellicis, nec liberalibus studiis eruditus (Amm., XXVI, 14). L’orateur Themistius, avec l’impertinente vanité d’un Grec, désire, dit-il, pour la première fois, de pouvoir parler la langue latine, parce qu’elle est l’idiome de son souverain, την διαλεκτον κρατȢσαν. Orat. 6, p. 71.
  34. Le degré incertain d’alliance ou de consanguinité est exprimé par ανεψιος cognatus, consobrinus. Voyez Valois, ad Amm., XXIII, 3. La mère de Procope pouvait être sœur de Basilina et du comte Julien, la mère et l’oncle de l’apostat (Ducange, Fam. byzant., p. 49).
  35. Ammien, XXIII, 3 ; XXVI, 6. Il raconte ce fait en hésitant : Susurravit obscurior fama ; nemo enim dicti auctor exstitit verus. C’est au moins une preuve que Procope était païen. Cependant sa religion ne semble avoir eu aucune influence ou favorable ou contraire à ses prétentions.
  36. Il prit pour retraite la maison de campagne d’Eunomius l’hérétique, dans l’absence et sans le consentement du maître, qui n’en fut pas même instruit, et qui échappa cependant avec peine à une sentence de mort. Il fut banni dans la partie la plus reculée de la Mauritanie. Philostorg.. l. IX, c. 5-8 ; et Godefroy, Dissert., p. 369-378.)
  37. Hormisdæ maturo juveni, Hormisdæ regalis illius filio, potestatem proconsulis detulit ; et civilia, more veterum, et bella, recturo. (Ammien, XXVI, 8.) Le prince de Perse s’en tira honorablement, et fut rétabli (A. D. 380) dans le même office de proconsul de la Bithynie. (Tillemont, Histoire des empereurs, t. V, p. 204.) J’ignore si la race de Sassan se perpétua. Je trouve (A. D. 514) un pape du nom d’Hormisdas ; mais il était né à Frusino, en Italie. (Pagi, Brev. pontific., t. I, p. 247.)
  38. La jeune rebelle fut ensuite mariée à l’empereur Gratien ; mais elle mourut peu de temps après, sans laisser d’enfans. Voyez Ducange, Fam. byzant., p. 48-59.
  39. Sequimini culminis summi prosapiam, dit Procope, qui affectait de mépriser la naissance obscure et l’élévation fortuite du Pannonien parvenu. (Ammien, XXVI, 7.)
  40. Et dedignatus hominem superare certamine despicabilem, autoritatis et celsi fiduciâ corporis, ipsis hostibus jussit, suum vincire rectorem : atque ita turmarum antesignanus umbratilis comprensus suorum manibus. Saint Basile célèbre la force et la beauté d’Arinthæus, nouvel Hercule, et il suppose que Dieu l’avait créé comme un modèle inimitable de la perfection humaine. Les peintres ni les sculpteurs ne parvinrent point à attraper sa ressemblance, et les historiens paraissaient fabuleux lorsqu’ils racontaient ses exploits. (Ammien, XXVI, et Valois, ad locum.)
  41. Ammien place le champ de bataille en Lycie, et Zosime à Thyatire, ce qui fait une différence de cent cinquante milles. Mais Thyatire alluitur Lyco ; Pline, Hist. nat., V, 31 ; Cellarius, Géogr. antiq., tom. II, p. 79, et les copistes ont pu convertir une petite rivière en une grande province.
  42. Les aventures, l’usurpation et la chute de Procope, sont racontées en ordre par Ammien (XXVI, 6, 7, 8, 9, 10) ; et par Zosime (l. IV, p. 203-210). Ils servent à s’éclaircir mutuellement, et se trouvent rarement en contradiction. Themistius (orat. 7, p. 91, 92) ajoute quelques louanges serviles, et Eunape quelques satires malignes (p. 83, 84).
  43. Libanius, De ulcisc. Julian. nece, c. 9, p. 158, 159. Le philosophe déplore la frénésie publique ; mais il n’attaque point après leur mort la justice des empereurs.
  44. Les jurisconsultes anglais et français de notre siècle croient à la théorie, mais nient la pratique de la magie. (Denisart, Recueil des Décisions de jurisprudence, au mot sorcier, t. IV, p. 553 ; Comment. de Blackstone, vol. IV, p. 60.) Comme la saine raison devance ou surpasse toujours la sagesse publique, Montesquieu (Esprit des Lois, l. XII, c. 5-6) rejette tout-à-fait l’existence de la magie.
  45. Voyez les Œuvres de Bayle, t. III, p. 567-589. Le sceptique de Rotterdam déploie à ce sujet, selon son ordinaire, un singulier mélange de vivacité, d’esprit et de connaissances mal liées.
  46. Les païens distinguaient la bonne et la mauvaise magie par les dénominations de Théurgique et de Gœtique (Hist. de l’Acad., etc., t. VII, p. 25). Mais ils n’auraient pu défendre cette distinction obscure contre la logique serrée de Bayle. Dans le système des juifs et des chrétiens, tous les démons sont des esprits infernaux, et tout commerce avec eux est un crime digne de mort et de damnation éternelle.
  47. La Canidia d’Horace (Carm., l. V, Od. 5, avec les notes de Dacier, et les explications de Sanadon) est une magicienne connue. L’Érictho de Lucain (Pharsal. VI, 430-830) est ennuyeuse et même dégoûtante, mais quelquefois sublime. Elle reproche aux Furies leur délai, et les menace, avec des expressions effrayantes par leur obscurité, de les appeler par leurs véritables noms, de faire connaître sous ses traits véritables l’infernale et mystérieuse Hécate, et d’invoquer les puissances secrètes qui habitent au-dessous des enfers.
  48. Genus hominum potentibus infidum, sperantibus fallax, quod in civitate nostrâ et vetabitur semper et retinebitur. (Tacit., Hist., I, 22.) Voyez saint Augustin, De civit. Dei, l. VIII, c. 19 ; et le Cod. de Théod., l. IX, tit. XVI, avec les Commentaires de Godefroy.
  49. Une consultation criminelle causa la persécution d’Antioche. On rangea les vingt-quatre lettres de l’alphabet autour d’un trépied magique, et un grand anneau placé dans le centre désigna, en balançant, les quatre lettres Θ. Ε. Ο. Δ. Théodore fut exécuté (ainsi que beaucoup d’autres à qui pouvaient appartenir les syllabes fatales). Théodose réussit. Lardner (Témoig. des païens, v. IV, p. 353-372) a examiné très-minutieusement ce fait obscur du règne de Valens.
  50. Limus ut hic durescit, et hæc ut cera liquescit
    Uno eodemque igni.

    VIRG., Bucolic. VIII, 80.

    Devovit absentes, simulacraque cerea figit.

    OVID., Epist. Hypsib ad Jason, 91.

    Ces enchantemens ridicules peuvent avoir affecté l’imagination et augmenté la maladie de Germanicus. (Tacite, Ann., II, 69.)

  51. Voyez Heineccius, Antiq. jur. rom., t. II, p. 353 ; et Cod. de Théodos., l. IX, tit. 7, et les Commentaires de Godefroy.
  52. Ammien (XXVIII, 1 ; XXIX, 1, 2) et Zosime (l. IV, p. 216-218) décrivent et exagèrent probablement la cruelle persécution de Rome et d’Antioche. On accusa de magie le philosophe Maxime avec une apparence de justice. (Eunape, in vit. Sophist., p. 88, 89) ; et le jeune Chrysostôme se crut perdu pour avoir trouvé par hasard un de ces livres proscrits. (Tillemont, Hist. des empereurs, t. V, p. 340.)
  53. Consultez les six derniers livres d’Ammien, et plus particulièrement les portraits des deux frères (XXX, 8, 9 ; XXXI, 14). Tillemont a recueilli, dans tous les écrivains de l’antiquité, ce qui s’est dit de leurs vertus et de leurs vices (t. V, p. 12-18, 127-133).
  54. Victor le jeune assure qu’il était valdè timidus. Cependant à la tête des armées il se comporta comme presque tout homme l’aurait fait, d’une manière honorable. Le même historien ajoute que sa colère n’était point dangereuse ; mais Ammien observe, avec plus de bonne foi et de jugement, incidentia crimina ad contemptam vel læsam principis amplitudinem trahens, in sanguinem sæviebat.
  55. Cum esset ad acerbitatem naturæ calore propensior… Pœnas per ignes augebat et gladios. (Ammien, XXX, 8 ; XXVII, 7.)
  56. J’ai rejeté sur les ministres de Valens le reproche d’avarice qu’on lui fait personnellement ; cette passion semble plus naturelle aux ministres qu’aux souverains, en qui l’avarice doit s’éteindre par la possession de tout.
  57. Il prononçait quelquefois une sentence de mort du ton de la plaisanterie : Abi, Comes, et muta ei caput, qui sibi mutari provinciam cupit. Un enfant qui avait lâché trop tôt un lévrier, un armurier qui avait poli une cuirasse, et l’avait rendue trop légère de quelques grains, relativement au poids convenu, etc., furent les victimes de sa cruauté.
  58. Les innocens de Milan étaient un agent et trois appariteurs, que Valentinien fit exécuter pour avoir signifié des sommations légales. C’est une étrange idée que de supposer, ainsi que le fait Ammien (XXVII, 7), que les chrétiens honoraient comme martyrs tous ceux qui étaient condamnés injustement. Son silence impartial ne nous laisse point présumer que le chambellan Rhodanus ait été brûlé vif pour des actes de tyrannie. (Chron. Paschal., p. 302.)
  59. Ut bene meritam in sylvas jussit abire Innoxiam. (Ammien, XXIX, 3 ; et Valois, ad locum.)
  60. Voyez le Code de Justin., l. VIII, tit. 52, leg. 2. Unusquisque sobolem suam nutriat. Quòd si exponendam putaverit, animadversioni quæ constituta est subjacebit. Je n’entreprendrai point ici de décider entre Noodt et Binkershoek, depuis quand et jusqu’à quel point cette odieuse pratique était condamnée ou abolie par les lois, la philosophie et les progrès de la société civilisée.
  61. Le Code de Théodose explique ces institutions salutaires, l. XIII, tit. 3, De professoribus et medicis ; l. XXIV, tit. 9, De studiis liberalibus urbis Romæ. Outre Godefroy, notre guide ordinaire, nous pouvons consulter Giannone (Istoria di Napoli, t. I, p. 105-111), qui a traité ce sujet intéressant avec le zèle et l’attention d’un homme de lettres qui étudie l’histoire de son pays.
  62. Cod. de Théod., l. I, tit. II, et le Paratition de Godefroy recueille soigneusement tout ce qui se trouve d’important dans le reste du Code.
  63. Trois lignes d’Ammien (XXXI, 14) viennent à l’appui d’un discours entier de Themistius (VIII, p. 101-120), rempli d’adulation, de pédantisme et de lieux communs de moralité. L’éloquent M. Thomas (tom. I, p. 366-396) s’est amusé à célébrer les vertus et le génie de Themistius, qui était bien digne du siècle dans lequel il a vécu.
  64. Zosime, l. IV, p. 202 ; Ammien, XXX, 9. En réformant les abus dispendieux, il a pu mériter le titre de in provinciales admodum parcus, tributorum ubique molliens sarcinas. Sa frugalité a été taxée quelquefois d’avarice. (Saint Jérôme, Chron., p. 186.)
  65. Testes sunt leges à me in exordio imperii mei datæ : quibus unicuique quod animo imbibisset, colendi libera facultas tributa est. (Cod. Theod., l. IX, tit. 16, leg. 9.) Nous pouvons ajouter à cette déclaration de Valentinien les différens témoignages d’Ammien (XXX, 9), de Zosime (l. IV, p. 204) et de Sozomène, (l. VI, c. 7, 21). Baronius devait naturellement blâmer cette prudente tolérance. (Ann. eccl., A. D. 370, nos 129-132 ; A. D. 376, nos 3, 4.)
  66. Eudoxe était d’un caractère doux et timide. Il devait être fort vieux lorsqu’il baptisa Valens (A. D. 367), puisqu’il avait fait sa théologie cinquante-cinq ans avant, sous Lucien, pieux et savant martyr. (Philostorg., l. II, c. 14-16 ; l. IV, c. 4 ; Godefroy, p. 82-206 ; Tillemont, Mém. ecclés., t. V, p. 474-480, etc.)
  67. Saint Grégoire de Nazianze (orat. 25, p. 432) déclame contre les ariens, et leur reproche le zèle funeste de la persécution comme une preuve infaillible d’erreur et d’hérésie.
  68. Cette esquisse du gouvernement ecclésiastique de Valens est tirée de Socrate, l. IV ; de Sozomène, l. VI ; de Théodoret, l. IV ; et des immenses compilations de Tillemont, particulièrement des tomes VI, VIII et IX.
  69. Jortin, dans ses Remarques sur l’Histoire ecclésiastique (vol. IV, p. 78), a déjà conçu et fait sentir ce soupçon.
  70. Cette réflexion est si forte et si claire, qu’Orose (l. VII, c. 32, 33) retarde la persécution jusque après la mort de Valentinien. D’un autre côié, Socrate suppose (l. III, c. 32) qu’elle fut apaisée par un discours philosophique que Themistius prononça dans l’année 374 (orat. XII, p. 154, en latin seulement). Toutes ces contradictions affaiblissent les preuves, et réduisent la durée de la persécution de Valens.
  71. Tillemont, que je transcris et que j’abrège, a extrait (Mém. ecclés., t. VIII, p. 153-167) les circonstances les plus authentiques des panégyriques des deux Grégoire, le frère et l’ami de saint Basile. Les lettres de saint Basile lui-même ne présentent point le tableau d’une persécution violente. (Dupin, Biblioth. ecclés., t. II, p. 155-180.)
  72. Basilius, Cæsariensis episcopus, Cappadociæ clarus habetur… Qui multa continentiæ et ingenii bona uno superbiæ malo perdidit. Ce passage peu respectueux est tout-à-fait dans le style et dans le caractère de saint Jérôme ; on ne le trouve point dans l’édition que Scaliger a faite de sa Chronique ; mais Vossius l’a trouvé dans quelque manuscrit ancien que les moines n’ont pas corrigé.
  73. Cette noble et charitable fondation, qui formait presque une seconde ville, surpassait, sinon en grandeur, du moins en mérite, les vaines pyramides et les murs de Babylone ; elle fut destinée particulièrement à servir d’hospice aux lépreux. (Saint Grégoire de Nazianze, orat. 20, p. 439.)
  74. Cod. de Théod., l. XII, tit. I, leg. 63. Godefroy (t. IV, p. 409-413) fait en même temps le métier de commentateur et celui d’avocat. Tillemont (Mém. ecclés., t. VIII, p. 808) suppose une seconde loi, afin d’excuser ses amis orthodoxes qui avaient défiguré l’édit de Valens et supprimé la liberté du choix.
  75. Voy. d’Anville, Description de l’Égypte, p. 74. J’examinerai dans la suite les institutions monastiques.
  76. Socrate, l. IV, p. 24, 25 ; Orose, l. VII, c. 33 ; saint Jérôme, in Chron., p. 189 ; et tom. II, p. 212. Les moines d’Égypte opérèrent un grand nombre de miracles, qui démontrent la sincérité de leur foi. Cela est vrai, dit Jortin dans ses Remarques ; mais quelle preuve avons-nous de la vérité de ces miracles ?
  77. Code Théodosien, l. XVI, tit. 2, leg. 20. Godefroy (t. VI, p. 49) rassemble impartialement, à l’exemple de Baronius, tout ce que les pères ont dit au sujet de cette loi importante, dont l’esprit a été ranimé long-temps après par l’empereur Frédéric II, Édouard Ier, roi d’Angleterre, et d’autres princes chrétiens qui ont régné depuis le douzième siècle.
  78. Les expressions dont je me suis servi sont faibles et très-modérées, en comparaison des violentes invectives de saint Jérôme (t. I, p. 13, 45, 144, etc.). On lui reproche les fautes qu’il avait reprochées lui-même aux moines, ses confrères, et le sceleratus, le versipellis fut accusé publiquement d’être l’amant de la veuve Paule, autrement sainte Paule (t. II, p. 363). Il était, à la vérité, tendrement aimé de la mère et de la fille ; mais il affirme qu’il n’a jamais fait servir son influence à satisfaire aucun intérêt personnel ou aucun désir sensuel.
  79. Pudet dicere, sacerdotes idolorum, mimi et aurigæ, et scorta, hæreditates capiunt : soles clericis ac monachis hac lege prohibetur. Et non prohibetur à persecutoribus, sed à principibus christianis. Nec de lege queror ; sed doleo cur meruerimus hanc legem. Saint Jérôme (t. I, p. 13) insinue discrètement la politique secrète de son patron Damase.
  80. Trois mots de saint Jérôme, sanctæ memoriæ Damasus (t. II, p. 109), le justifient de toutes les inculpations, et en imposent au pieux Tillemont. (Mém. ecclés., t. VIII, p. 386-424.)
  81. Saint Jérôme lui-même est forcé d’avouer, crudelissimæ interfectiones diversi sexûs perpetratæ (in Chron., p. 186). Mais l’original d’un libelle, ou une requête de deux prêtres du parti adverse, a échappé, on ne sait comment, à la proscription. Ils assurent que les portes de la basilique furent brûlées, et que la voûte fût découverte ; que Damase fit son entrée à la tête de son clergé, des fossoyeurs, des conducteurs de chars et d’un nombre de gladiateurs qu’il avait loués ; qu’aucun de son parti ne perdit la vie, et qu’on trouva cent soixante corps morts. Le père Sirmond a publié cette requête dans le premier volume de ses ouvrages.
  82. La basilique de Sicinius ou Liberius est probablement l’église de Sainte-Marie majeure, sur le mont Esquilin. ( Baronius, A. D. 367, no 3 ; et Donat, Roma antiqua et nova, l. IV, c. 3, p. 462.)
  83. Les ennemis de Damase l’appelaient Auriscalpius matronarum, cure-oreille des femmes.
  84. Saint Grégoire de Nazianze (orat. 32, p. 526) peint le luxe et l’orgueil des prélats des villes impériales, leurs chars dorés, leurs chevaux fougueux et leur suite nombreuse, etc. La foule s’écartait devant eux comme elle l’aurait pu faire devant des bêtes féroces.
  85. Ammien, XXVII, 3. Perpetuo Numini, verisque ejus cultoribus. Admirable complaisance d’un polythéiste !
  86. Ammien, qui fait un tableau brillant de sa préfecture, l’appelle præclaræ indolis gravitatisque senator (XXII, 7, et Valois, ad loc.) Une inscription curieuse (Gruter MCII, no 2) relate sur deux colonnes les dignités religieuses et civiles dont il fut successivement revêtu. Sur l’une on trouve qu’il fut grand-prêtre du Soleil et de Vesta, augure, quindecemvir, hiérophante, etc., etc. Sur l’autre sont les titres 1o. de questeur candidat, probablement titulaire, 2o. préteur, 3o. correcteur de la Toscane et de l’Ombrie, 4o. consulaire de Lusitanie, 5o. proconsul d’Achaïe, 6o. préfet de Rome, 7o. préfet du prétoire d’Italie, 8o. de l’Illyrie, 9o. consul élu ; mais il mourut avant le commencement de l’année 385. Voy. Tillemont, Hist. des emper., t. V, p. 241-736.
  87. Facile me Romanæ urbis episcopum., et ero protinùs christianus. (Saint Jérôme, t. II, p. 165.) On peut présumer que Damase n’aurait pas voulu acheter sa conversion à ce prix.
  88. Ammien, XXVI, 5. Valois ajoute une note longue et intéressante sur le maître des offices.
  89. Ammien, XXVII, I ; Zosime, l. IV, p. 208. Le soldat contemporain passe sous silence la honte des Bataves, par égard pour l’honneur militaire, qui ne pouvait intéresser un rhéteur grec du siècle suivant.
  90. Voyez d’Anville, Notice de l’ancienne Gaule, p. 587. Mascou (Histoire des anciens Germains, t. VII, 2) désigne clairement la Moselle, qu’Ammien ne nomme pas.
  91. On trouve la description de ces batailles dans Ammien (XXVII, 2), et dans Zosime (l. IV, p. 209). Ce dernier suppose que Valentinien y était en personne.
  92. Studio sollicitante nostrorum, occubuit. Ammien. XXVII, 10.
  93. Ammien raconte l’expédition de Valentinien (XXVII, 10), et Ausone la célèbre (Mosell., 421, etc.). Il suppose ridiculement que les Romains ne connaissaient pas les sources du Danube.
  94. Immanis enim natio, jam inde ab incunabulis primis varietate casuum imminuta ; ita sæpiùs adolescit, ut fuisse longis sæculis æstimetur intacta. Ammien, XXVIII, 5. Le comte du Buat (Hist. des peuples de l’Europe, t. VI, p. 370) attribue la population des Allemands à la facilité avec laquelle ils adoptaient des étrangers (*).
    (*) « Cette explication, dit M. Malthus, ne fait que reculer la difficulté. Elle place la terre sur une tortue, sans nous apprendre sur quoi la tortue repose. Nous pouvons toujours demander quel était cet intarissable réservoir du Nord, d’où sortait sans cesse un torrent d’intrépides guerriers ? Je ne pense pas qu’on puisse admettre la solution que Montesquieu a donnée de ce grand problème (Voy. Grandeur et Décadence des Romains, c. 16, p. 187.) La difficulté disparaîtra si nous appliquons aux nations de l’ancienne Germanie un fait bien observé en Amérique, et généralement connu : je veux dire, si nous supposons que lorsque la guerre et la famine n’y mettaient point d’obstacles, leur nombre croissait au point de doubler en vingt-cinq ou trente ans. La convenance et même la nécessité de cette application résultent du tableau des mœurs des Germains, tracé par la main de Tacite (Voy. Tacit., De Mor. German., c. 16, 18, 19, 20.)… Des mœurs si favorables à la population, jointes à cet esprit d’entreprise et d’émigration, si propre à écarter la crainte du besoin, présentent l’image d’une société douée d’un principe d’accroissement irrésistible. Elles nous montrent intarissable source de ces armées et de ces colonies dont l’Empire romain eut à soutenir le choc, et sous lesquelles il succomba. Il n’est pas probable qu’en aucun temps, la population de la Germanie ait subi de suite deux périodes de doublement, ou même une seule en vingt-cinq années. Les guerres perpétuelles de ces peuples, l’état peu avancé de leur agriculture, surtout l’étrange coutume adoptée par plusieurs tribus, de s’entourer de déserts, s’opposaient absolument à un tel accroissement. Sans doute à aucune époque le pays ne fut bien peuplé, quoique souvent il fût surchargé d’un excès de population… Mais au lieu de s’appliquer à éclaircir leurs forêts, à dessécher leurs marais, à rendre leur sol capable de suffire à une population croissante, il était plus conforme à leurs habitudes martiales et à leur humeur impatiente d’aller en d’autres climats chercher des vivres, du pillage et de la gloire. » (Essai sur le principe de Population, t. I, p. 145 et suiv.) (Note de l’Éditeur.)
  95. Ammien, XXVIII, 2 ; Zosime, l. IV, p. 214. Victor le jeune parle de l’intelligence que l’empereur Valentinien avait pour la mécanique. Novo arma meditari ; fingere terrâ seu limo simulacra.
  96. Bellicosos et pubis immensæ viribus affluentes ; et ideo metuendos finitimis universis. Ammien, XXVIII, 5.
  97. Je suis toujours disposé à soupçonner les historiens et les voyageurs d’avoir converti des faits particuliers en lois générales. Ammien attribue à l’Égypte une coutume semblable, et les Chinois l’imputaient à leur tour au Talsin ou Empire romain. (De Guignes, Hist. des Huns, tom. II, part. I, p. 79.)
  98. Salinarum finiumque causâ, Alemannis sæpe jurgabant. (Ammien, XXVIII, 5.) Ils se disputaient peut-être la possession de la Sala, rivière qui produisait le sel, et qui avait fait le sujet d’une ancienne contestation. (Tacit., Ann., XIII, 57 ; et Lipse, ad loc.)
  99. Jam indè temporibus priscis, sobolem se esse romanam Burgundii sciunt : et la tradition vague prit peu à peu une forme plus régulière (Orose, l. VII, c. 32). Elle est détruite par l’autorité irrécusable de Pline, qui servit dans la Germanie, et composa l’histoire de Drusus (Plin. secund., epist. 3, 5, moins de soixante ans après la mort de ce héros). Germanorum genera quinque Vindili, quorum pars Burgundiones, etc. (Hist. nat., IV, 28.)
  100. Les guerres et les négociations relatives aux Allemands et aux Bourguignons, sont rapportées d’une manière claire par Ammien-Marcellin (XXVIII, 5 ; XXIX, 4 ; XXX, 3), Orose (l. VII, c. 32), et les Chroniques de saint Jérôme et de Cassiodore fixent quelques dates et ajoutent quelques circonstances.
  101. Επι τον αυχενα πης Κιμβρικης χερσονησȢ Εαξονες. Ptolémée place les restes des Cimbres à l’extrémité septentrionale de la péninsule (le promontoire cimbrique de Pline, IV, 27). Il remplit l’intervalle qui séparait les Cimbres des Saxons, de six tribus obscures qui s’étaient réunies, dès le sixième siècle, sous la dénomination commune de Danois. (Voyez Cluvier, German. antiq., l. III, c. 21, 22, 23.)
  102. M. d’Anville (Établiss. des États de l’Europe, p. 19, 26) a marqué les limites étendues de la Saxe de Charlemagne.
  103. La flotte de Drusus n’avait pu réussir à passer, ou même à approcher le détroit du Sund, appelé, d’après la ressemblance, les colonnes d’Hercule, et cette entreprise navale fut abandonnée sans retour. (Tacit., De moribus German., c. 34.) La connaissance que les Romains acquirent des nations de la mer Baltique (c. 44, 45) fut due aux voyages qu’ils firent par terre pour chercher de l’ambre.
  104. Quin et Aremoricus piratam Saxona tractus
    Sperabat ; cui pelle salum sulcare Britannum
    Ludus ; et assuto glaucum mare findere lembo.

    SIDON., in Panegyr. Avit. 369.

    Le génie de César ne dédaigna pas d’imiter pour un usage particulier ces vaisseaux grossiers, mais légers, dont se servaient aussi les habitans de la Bretagne. (Comment. de bell. civil., I, 51 ; et Guichardt, Nouveaux Mémoires militaires, t. II, p. 41, 42.) Les vaisseaux bretons étonneraient aujourd’hui le génie de César.

  105. Les meilleurs récits originaux, relativement aux pirates saxons, se trouvent dans Sidonius Apollinar. (l. VIII, épît. 6, p. 223, édit. de Sirmond) ; et le meilleur commentaire est celui de l’abbé Dubos (Hist. critique de la monarchie française, etc., tom. I, l. I, c. 16, p. 148-155 ; voyez aussi p. 77, 78).
  106. Ammien (XXVIII, 5) justifie ce manque de foi envers des pirates et des brigands ; et Orose (l. VII, c. 32) exprime plus clairement leur crime réel : Virtute atque agilitate terribiles.
  107. Symmaque (l. II, épit. 46) ose encore prononcer les noms sacrés de Socrate et de la philosophie. Sidonius, évêque de Clermont, pouvait condamner (l. VIII, épît. 6) avec moins d’inconséquence, les sacrifices humains des Saxons.
  108. Au commencement du dernier siècle, le savant Camden, armé d’un septicisme respectueux, détruisit le roman de Brutus le Troyen, enseveli aujourd’hui dans l’oubli, ainsi que Scola, fille de Pharaon, et sa nombreuse postérité. On assure qu’il se trouve encore en Irlande, parmi les naturels du pays, des hommes fortement attachés à l’opinion de la colonie Milésienne. Un peuple mécontent de sa situation présente saisit avidement les fables de sa gloire passée.
  109. Tacite, ou plutôt Agricola, son beau-père, a pu remarquer le teint des Germains ou des Espagnols chez quelques tribus bretonnes ; mais, après y avoir réfléchi, leur opinion était cependant que : In universum tamen æstimanti Gallos vicinum solum occupâsse credibile est. Eorum sacra deprehendas… sermo haud multùm diversùs. (In vit. Agricolæ, c. 11.) César avait remarqué qu’ils professaient la même religion. (Comment. de bell. gall., VI, 13.) Et dans son temps, l’émigration de la Gaule belgique était un événement récent, ou au moins constaté par l’histoire (V, 10). Camden, le Strabon de la Bretagne, a établi avec modestie nos véritables antiquités. (Britannia, vol. I, Introd., p. ij-xxxj.)
  110. Dans l’obscurité des antiquités calédoniennes, j’ai pris pour guides deux montagnards savans et ingénieux, dont la naissance et l’éducation peuvent inspirer de la confiance. (Voyez les Dissertations critiques sur l’origine, l’antiquité, etc., des Calédoniens, par le docteur John Macpherson, Londres, 1768, in-4o ; et l’Introduction à l’Histoire de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, par Jacques Macpherson, Londres, 1773, in-4o, troisième édition.) Le docteur Macpherson était ministre dans l’île de Sky ; et c’est une circonstance honorable pour notre siècle, qu’un ouvrage plein de saine critique et d’érudition ait été composé dans la plus éloignée des îles solitaires des Hébrides.
  111. L’opinion presque oubliée qui faisait tirer aux Écossais leur origine de l’Irlande, s’est ranimée dans ces derniers temps, et a été fortement soutenue par le révérend M. Whitaker (Hist. de Manchester, vol. 1, p. 430, 431 ; et dans l’Histoire originale des Bretons, prouvée par des faits, p. 154-293). Il avoue cependant, 1o. que les Écossais dont parle Ammien-Marcellin (A. D. 340), étaient déjà établis dans la Calédonie. et que les auteurs romains ne parlent point de leur émigration d’un autre pays ; 2o. que toutes ces émigrations, attestées ou adoptées par des bardes irlandais, des historiens écossais ou les antiquaires bretons, Buchanan, Camden, Usher, Stillingfleet, sont entièrement fabuleuses ; 3o. que trois des tribus irlandaises, citées par Ptolémée (A. D. 150), sont d’extraction calédonienne ; 4o. qu’une branche cadette des princes calédoniens de la maison de Fingal acquit et posséda la monarchie d’Irlande. D’après ces concessions, il ne reste de différence entre M. Whitaker et ses adversaires, que sur des points obscurs peu importans. L’Histoire originale qu’il produit d’un Fergus, cousin d’Ossian, qui fut transplanté (A. D. 320) d’Irlande en Calédonie, est bâtie sur une conjecture tirée des poésies erses, et sur l’autorité suspecte de Richard de Cirencester, moine du quatorzième siècle. La vivacité d’esprit de cet ingénieux et savant antiquaire, lui a fait oublier la nature de la question qu’il discute avec tant de véhémence, et qu’il décide d’un ton si absolu.
  112. Hyeme tumentes ac sævientes undas calcastis oceani sub remis vestris ; … insperalam imperatoris faciem Britannus expavit. Julius Firmicus Maternus, de error. profan. Relig., p. 464, éd. Gronov. ad calcem Minuc. Fæl. (Voyez Tillemont, Hist. des emper., t. IV, p. 336.)
  113. Libanius, orat. parent., c. 39, p. 264. Ce passage curieux a échappé aux recherches de nos antiquaires bretons.
  114. Les Calédoniens admiraient et enviaient l’or, les chevaux, les flambeaux, etc., de l’étranger. (Voyez la Dissertation du docteur Blair sur Ossian, vol. II, p. 343, et l’Introduction de M. Macpherson, p. 242-286.)
  115. Lord Lyttelton a raconté dans le plus grand détail (Hist. de Henri II, v. I, p. 182), et sir David Dalrymple (Annal. de l’Écosse, vol. I, p. 69) a cité légèrement une invasion des Écossais, qui fut accompagnée d’actes de férocité (A. D. 1137), dans un siècle où les lois, la religion et la société devaient avoir adouci leurs mœurs primitives.
  116. Attacotti bellicosa hominum natio. (Ammien, XXVII, 8.) Camden (p. clij de son Introduction) a rétabli le véritable nom dans le texte de saint Jérôme. Les bandes Atticottes que saint Jérôme avait vues dans la Gaule, furent placées depuis en Italie et dans l’Illyrie. (Notitia, S. VIII, XXIX, XL.)
  117. Cùm ipse adolescentulus in Galliâ viderim Attacottos ou Scotos, gentem britannicam humanis vesci carnibus ; et cùm per sylvas porcorum greges, et armentorum pecudumque reperiant, pastorum nates et feminarum papillas solere abscindere ; et has solas ciborum delicias arbitrari. Tel est le témoignage de saint Jérôme (t. II, p. 75), dont je ne trouve aucune raison de soupçonner la véracité.
  118. Ammien a raconté d’une manière concise (XX, 1 ; XXVI, 4 ; XXVII, 8 ; XXVIII, 3) toute l’histoire de la guerre de Bretagne.
  119. Horrescit… ratibus… impervia Thule.
    Lile… nec falso nomine Pictos

    Edomuit, scotumque vago mucrone secutus,
    Fregit hyperboreas remis audacibus undas.

    CLAUD., in III consul. Honor., v. 53, etc.

    … Maduerunt Saxone fuso
    Orcades : incaluit Pectorum sanguine Thule ;
    Scotorum cumulos flevit glacialis Ierne.

    In IV consul. Honor., vers. 31, etc.

    Voyez aussi Pacatus (in Panegyr. vet., XII, 5) ; mais il est difficile d’apprécier au juste la valeur réelle des métaphores de l’adulation. Comparez les victoires de Bolanus (Statius, Silv., V, 2) avec son caractère. (Tacit., in vit. Agric., c. 16.)

  120. Ammien cite souvent leur Concilium annuum legitimum ; Leptis et Sabrata sont détruites depuis long-temps ; mais la ville d’Oea, patrie d’Apulée, est encore florissante sous le nom de Tripoli. (Voyez Cellarius, Geogr. antiq., t. II, part. II, p. 81 ; d’Anv., Géogr. anc., t. III, p. 71, 72 ; et Marmol, Afrique, l. II, p. 562.)
  121. Ammien, XVIII, 6. Tillemont (Hist. des empereurs, t. V, p. 25, 676) a discuté les difficultés chronologiques de l’histoire du comte Romanus.
  122. La chronologie d’Ammien est vague et obscure ; et Orose (l. VII, c. 33, p. 551, éd. de Havercamp) semble placer la révolte de Firmus après la mort de Valentinien et de Valens. Tillemont (Hist. des emper., t. V, p. 691) travaille à retrouver son chemin. C’est au pied sûr et patient la mule des Alpes, qu’il faut se fier dans les passages les plus glissans et les plus escarpés.
  123. Ammien, XXIX, 5. Le texte de ce long chapitre de quinze pages in-quarto, est corrompu et défiguré, et le récit est obscurci, faute de limites géographiques et de renseignemens chronologiques.
  124. Ammien, XXVIII, 4 ; Orose, l. VII, c. 33, p. 551, 552 ; saint Jérôme, dans sa Chronique, p. 187.
  125. Léon l’Africain (dans les Viaggi di Ramusio, tom. I, p. 78-83) a fait une description curieuse des peuples et du pays, que Marmol (Afrique, t. III, p. 1, 54) décrit d’une manière beaucoup plus détaillée.
  126. Les progrès de l’ancienne géographie réduisirent peu à peu cette zone inhabitable de quarante-cinq à vingt-quatre, ou même à seize degrés de latitude. (Voyez une note savante du docteur Robertson, Hist. d’Amér., vol. I, p. 426.)
  127. Intra, si credere libet, vix jam homines et magis semiferi… Blemmyes, Satyri, etc. Pomponius-Mela, I, 4, p. 26, éd. Voss. in-8o. Pline explique philosophiquement les irrégularités de la nature que sa crédulité avait admises (v. 8).
  128. Si le satyre est le même que l’orang-outang ou singe de la grande espèce (Buffon, Hist. nat., t. XIV, p. 43), il est possible qu’on en ait vu un à Alexandrie sous le règne de Constantin. Il reste cependant toujours un peu de difficulté, relativement à la conversation que saint Antoine eut avec un de ces pieux sauvages dans le désert de la Thébaïde. (Saint Jérôme, in vit. Paul. eremit., t. I, p. 238.)
  129. Saint Antoine rencontra aussi un de ces monstres dont l’empereur Claude affirma sérieusement l’existence. Le public s’en moquait ; mais son préfet d’Égypte eut l’adresse d’envoyer une préparation artificielle, qui passa pour le corps embaumé d’un hippocentaure, et que l’on conserva durant plus d’un siècle dans le palais impérial. (Voy. Pline, Hist. nat., VII, 3 ; et les Observations judicieuses de Fréret. Mém. de l’Acad., t. VII, p. 321, etc.)
  130. La fable des pygmées est aussi ancienne qu’Homère. (Iliad., III, 6.) Les pygmées de l’Inde et de d’Éthiopie (Trispithami) n’avaient que vingt-sept pouces de hauteur ; et, dès le commencement du printemps, leur cavalerie, montée sur des boucs et des béliers, se mettait tous les ans en campagne pour détruire les œufs des grues. Aliter, dit Pline, futuris gregibus non resisti. Ils construisaient leurs maisons de boue, de plumes et de coquilles d’œufs. (Voyez Pline, VI, 35 ; VII, 2 ; et Strabon, l. II, p. 121.)
  131. Les troisième et quatrième volumes de l’estimable Histoire des Voyages décrivent l’état actuel des nègres. Le commerce des Européens a civilisé les habitans des côtes maritimes, et ceux de l’intérieur du pays l’ont été par des colonies moresques.
  132. Hist. philosoph. et polit., etc., t. IV, p. 192.
  133. L’autorité d’Ammien est décisive (XXVII, 12). Moïse de Chorène (l. III, c. 17, p. 249, etc. ; c. 34, p. 269) ; Procope (De bell. Pers., l. I, c. 5, p. 17, édit. Louvre), ont été consultés ; mais le témoignage de ces historiens, qui confondent des faits différens, répètent les mêmes événemens, et adoptent les faits les plus étranges, ne doit être employé qu’avec beaucoup de restriction et de circonspection.
  134. Peut-être Artagera ou Ardis, sous les murs de laquelle fut blessé Caïus, petit-fils d’Auguste. Cette forteresse était située au-dessus d’Amida, près de l’une des sources du Tigre. (Voyez d’Anville, Géogr. anc., t. II, p. 106.)
  135. Tillemont (Hist. des emper., t. V, p. 701) prouve, par la chronologie, qu’Olympias doit avoir été la mère de Para.
  136. Ammien (XXVII, 12 ; XXIX, 1 ; XXX, 1, 2) a rapporté les événemens de la guerre de Perse, sans donner aucune date. Moïse de Chorène (Hist. d’Arm., l. III, c. 28, p. 261 ; c. 31, p. 266 ; c. 35, p. 271) ajoute quelques faits ; mais il n’est pas facile de distinguer la vérité noyée dans les fables.
  137. Artaxercès fut le successeur du grand Sapor. Il était son frère (cousin-germain) et tuteur de son fils Sapor III. (Agathias, l. IV, p. 136, éd. Louvre.) Voyez l’Hist. univ., vol. XI, p. 86, 161. Les auteurs de cet ouvrage ont compilé avec soin et érudition l’histoire de la dynastie des Sassanides ; mais c’est un arrangement contraire à toute raison, que de vouloir diviser la partie romaine et la partie orientale en deux histoires différentes.
  138. Pacatus, in Panegyr. vet. XII, 22 ; et Orose, l. VII, c. 34. Ictumque tum fœdus est, quo universus Oriens usque ad nunc (A. D. 416), tranquillissimè fruitur.
  139. Voyez dans Ammien (XXX, 1) les aventures de Para. Moïse de Chorène le nomme Tiridate, et raconte une histoire longue et assez probable sur son fils Gnelus, qui, dans la suite, obtint en Arménie la faveur du peuple, et excita la jalousie du roi régnant (l. III, c. 21, etc. p. 253, etc.).
  140. Le récit succinct du règne et des conquêtes d’Hermanric, me paraît un des meilleurs fragmens que Jornandès ait tiré des histoires des Goths, d’Ablavius ou de Cassiodore.
  141. M. du Buat (Hist. des Peuples de l’Europe, tom. VI, p. 311-329) recherche avec plus de soin que de succès les provinces soumises par les armes d’Hermanric. Il nie l’existence des Vasinobroncæ, à cause de la longueur de leur nom. Cependant l’envoyé de France à Ratisbonne ou à Dresde doit avoir traversé le pays des Mediomatrici.
  142. On trouve le nom Æstri dans l’édition de Grotius (Jornandès, p. 642). Mais le bon sens et le manuscrit de la Bibliothèque ambroisienne y ont rétabli celui des Æstii, dont Tacite a peint les mœurs et la situation. (Germania, c. 45.)
  143. Ammien (XXXI, 3) observe en termes généraux : Ermenrichi… nobilissimi regis, et, per multa variaque fortiter facta, vicinis gentibus formidati, etc.
  144. Valens… docetur relationibus ducum, gentem Gothorum, eâ tempestate intactam ideoque sævissimam, conspirantem in unum, ad pervadendam parari collimitia Thraciarurn. (Ammien, XXVI, 6.)
  145. M. du Buat (Hist. des Peuples de l’Europe, tom. VI, p. 332) a constaté avec soin le véritable nombre de ces auxiliaires. Les trois mille d’Ammien et les dix mille de Zosime ne formaient que les premières divisions de l’armée des Goths.
  146. On trouve dans les Fragmens d’Eunape (Excerpt. legat., p. 18, éd. du Louvre) l’histoire de la marche et des négociations qui suivirent. Les provinciaux trouvèrent, en se familiarisant avec les Barbares, qu’ils n’étaient pas d’une force si redoutable qu’ils se l’étaient imaginé. Ils avaient la taille haute, mais les jambes peu agiles et les épaules étroites.
  147. Valens enim, ut consulto placuerat fratri, cujus regebatur arbitrio, arma concussitin Gothos, ratione juxtâ permotus. Ammien (XXVII, 4) décrit ensuite, non pas le pays des Goths, mais la province paisible et soumise de la Thrace, qui ne prit point de part à la guerre.
  148. Eunape, in Excerpt. legat., p. 18, 19. Le sophiste a sûrement considéré comme une seule guerre toute la suite de l’histoire des Goths, jusqu’aux victoires et à la paix de Théodose.
  149. La description de la guerre des Goths se trouve dans Ammien (XXVII, 5), dans Zosime (l. IV, p. 211-214), et chez Themistius (orat. 10, p. 129-141). Le sénat de Constantinople députa l’orateur Themistius pour féliciter l’empereur de sa victoire, et le servile orateur compare Valens sur le Danube à Achille dans le Scamandre. Jornandès passe sous silence une guerre particulière aux Visigoths, et peu glorieuse pour la nation gothique. (Mascou, Histoire des Germains, XII, 3.)
  150. Ammien (XXIX, 6) et Zosime (l. IV, p. 219-220) marquent soigneusement l’origine et les progrès de la guerre des Sarmates et des Quades.
  151. Ammien (XXX, 5) qui reconnaît le mérite de Petronius-Probus, blâme avec justice son administration tyrannique. Lorsque saint Jérôme traduisit et continua la Chronique d’Eusèbe (A. D. 380, voyez Tillemont, Mém. ecclés., t. XII, p. 53, 626), il déclara la vérité, ou au moins l’opinion publique de son pays, dans les termes suivans : Probus P. P. Illyrici iniquissimis tributorum exactionibus ante provincias quas regebat, quam à Barbaris vastarentur, erasit. (Chron., édit. Scaliger, p. 187 ; Animadver., p. 259.) Le saint se lia depuis d’une amitié très-intime avec la veuve de Probus ; et avec moins de vérité, quoique sans beaucoup d’injustice, il substitua dans le texte, au nom de Probus celui du comte Équitius.
  152. Julien (orat. 6, p. 198) représente son ami Iphiclès comme un homme vertueux et rempli de mérite, qui s’était rendu ridicule et s’était fait tort en adoptant les manières et l’habillement des philosophes cyniques.
  153. Ammien, XXX, 5. Saint Jérôme, qui exagère le malheur de Valentinien, lui refuse la consolation de la vengeance. Genitali vastato solo et inultam patriam derelinquens (t. I, p. 26).
  154. Voyez, relativement à la mort de Valentinien, Ammien (XXX, 6), Zosime (l. IV, p. 221), Victor (in Epit.), Socrate (l. IV, c. 31) et saint Jérôme (in Chron., p. 187, et t. I, p. 26, ad Heliodorum). Ils ne s’accordent point dans les circonstances, et Ammien donne tellement dans l’éloquence, qu’il tombe dans le galimatias.
  155. Socrate (l. IV, c. 31) est le seul écrivain original qui atteste cette histoire peu croyable, et si opposée aux lois et aux mœurs des Romains, qu’elle ne méritait pas la savante Dissertation de M. Bonamy (Mém. de l’Acad., tom. XXX, p. 394-405). Cependant je voudrais conserver la circonstance naturelle du bain, au lieu de suivre Zosime. qui représente Justine comme une femme âgée et veuve de Magnence.
  156. Ammien (XXVII, 6) décrit l’élection militaire, l’investiture auguste. Il ne paraît pas que Valentinien ait consulté le sénat de Rome, ou l’ait même informé de cet événement.
  157. Ammien, XXX, 10 ; Zosime, l. IV, p. 222, 223. Tillemont a prouvé (Hist. des empereurs, t. V, p. 707-709) que Gratien régna sur l’Italie, sur l’Afrique et sur l’Illyrie. J’ai tâché d’exprimer son autorité sur les états de son frère en termes ambigus, comme il le faisait lui-même.