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Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain/Tome 1/Préface 1

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PRÉFACE
DE L’ÉDITEUR.

UN bon ouvrage à réimprimer, une traduction défectueuse à revoir, des omissions et des erreurs d’autant plus importantes à rectifier dans une Histoire fort étendue, que, perdues en quelque sorte dans le nombre immense de faits qu’elle contient, elles sont éminemment propres à tromper les lecteurs superficiels qui croient tout ce qu’ils ont lu, et même les lecteurs attentifs qui ne sauraient étudier tout ce qu’ils lisent ; tels sont les motifs qui m’ont déterminé à publier cette nouvelle édition de l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain, par Édouard GIBBON, à en refondre la traduction et à y joindre des notes.

Cette période de l’Histoire a été l’objet des études et des travaux d’une multitude d’écrivains, de savans, de philosophes même. La décadence graduelle de la domination la plus extraordinaire qui ait envahi et opprimé le monde ; la chute du plus vaste des empires élevé sur les débris de tant de royaumes, de républiques, d’états barbares ou civilisés, et formant à son tour, par son démembrement, une multitude d’états, de républiques et de royaumes ; l’anéantissement de la religion de la Grèce et de Rome, la naissance et les progrès des deux religions nouvelles qui se sont partagé les plus belles contrées de la terre ; la vieillesse du monde ancien, le spectacle de sa gloire expirante et de ses mœurs dégénérées ; l’enfance du monde moderne, le tableau de ses premiers progrès, de cette direction nouvelle imprimée aux esprits et aux caractères… Un tel sujet devait nécessairement fixer l’attention et exciter l’intérêt des hommes qui ne sauraient voir avec indifférence ces époques mémorables, où, suivant la belle expression de Corneille :

Un grand destin commence, un grand destin s’achève.

Aussi l’érudition, l’esprit philosophique et l’éloquence, se sont-ils appliqués, comme à l’envi, soit à débrouiller, soit à peindre les ruines de ce vaste édifice dont la chute avait été précédée et devait être suivie de tant de grandeur. MM. de Tillemont, Lebeau, Ameilhon, Pagi, Eckhel, et un grand nombre d’autres écrivains français et étrangers en ont examiné toutes les parties : ils se sont enfoncés au milieu des décombres pour y chercher des faits, des renseignemens, des détails, des dates ; et, à l’aide d’une érudition plus ou moins étendue, d’une critique plus ou moins éclairée, ils ont en quelque sorte rassemblé et arrangé de nouveau tous ces matériaux épars. Leurs travaux sont d’une incontestable utilité, et je n’ai garde de vouloir en diminuer le mérite ; mais en s’y enfonçant, ils s’y sont quelquefois ensevelis : soit qu’ils eussent volontairement borné l’objet et le cercle de leurs études, soit que la nature même de leur esprit les resserrât, à leur insu, dans de certaines limites, en s’occupant de la recherche des faits, ils ont négligé l’ensemble des idées ; ils ont fouillé et éclairé les ruines sans relever le monument ; et le lecteur ne trouve point dans leurs ouvrages ces vues générales qui nous aident à embrasser d’un coup d’œil une grande étendue de pays, une longue série de siècles, et qui nous font distinguer nettement, dans les ténèbres du passé, la marche de l’espèce humaine changeant sans cesse de forme et non de nature, de mœurs et non de passions, arrivant toujours aux mêmes résultats par des routes toujours diverses ; ces grandes vues enfin qui constituent la partie philosophique de l’histoire, et sans lesquelles elle n’est plus qu’un amas de faits incohérens, sans résultat comme sans liaison.

Montesquieu, en revanche, dans ses Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, jetant de toutes parts le coup d’œil du génie, a mis en avant sur ce sujet une foule d’idées toujours profondes, presque toujours neuves, mais quelquefois inexactes, et moins appuyées sur la véritable nature et la dépendance réelle des faits, que sur ces aperçus rapides et ingénieux auxquels un esprit supérieur s’abandonne trop aisément, parce qu’il trouve un vif plaisir à manifester sa puissance par cette espèce de création. Heureusement que, par un juste et beau privilége, les erreurs du génie sont fécondes en vérités ; il s’égare par moments dans la route qu’il ouvre ; mais elle est ouverte, et d’autres y marchent après lui avec plus de sûreté et de circonspection. Gibbon, moins fort, moins profond, moins élevé que Montesquieu, s’empara du sujet dont celui-ci avait indiqué la richesse et l’étendue ; il suivit avec soin le long développement et l’enchaînement progressif de ces faits dont Montesquieu avait choisi et rappelé quelques-uns, plutôt pour y rattacher ses idées que pour faire connaître au lecteur leur marche et leur influence réciproques. L’historien anglais, éminemment doué de cette pénétration qui remonte aux causes, et de cette sagacité qui démêle parmi les causes vraisemblables celles qu’on peut regarder comme vraies ; né dans un siècle où les hommes éclairés étudiaient curieusement toutes les pièces dont se compose la machine sociale, et s’appliquaient à en reconnaître la liaison, le jeu, l’utilité, les effets et l’importance ; placé par ses études et par l’étendue de son esprit, au niveau des lumières de son siècle, porta dans ses recherches sur la partie matérielle de l’histoire, c’est-à-dire sur les faits eux-mêmes, la critique d’un érudit judicieux ; et dans ses vues sur la partie morale, c’est-à-dire sur les rapports qui lient les événements entre eux et les acteurs aux événements, celle d’un philosophe habile. Il savait que l’histoire, si elle se borne à raconter des faits, n’a plus que cet intérêt de curiosité qui attache les hommes aux actions des hommes, et que, pour devenir véritablement utile et sérieuse, elle doit envisager la société, dont elle retrace l’image, sous les divers points de vue d’où cette société peut être considérée par l’homme d’état, le guerrier, le magistrat, le financier, le philosophe, tous ceux enfin que leur position ou leurs lumières rendent capables d’en connaître les différens ressorts. Cette idée, non moins juste que grande, a présidé, si je ne me trompe, à la composition de l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain : ce n’est point un simple récit des événemens qui ont agité le monde romain depuis l’élévation d’Auguste jusqu’à la prise de Constantinople par les Turcs ; l’auteur a constamment associé à ce récit le tableau de l’état des finances, des opinions, des mœurs, du système militaire, de ces causes de prospérité ou de misère, intérieures et cachées, qui fondent en silence ou minent sourdement l’existence et le bien-être de la société. Fidèle à cette loi reconnue, mais négligée, qui ordonne de prendre toujours les faits pour base des réflexions les plus générales, et d’en suivre pas à pas la marche lente, mais nécessaire, Gibbon a composé ainsi un ouvrage remarquable par l’étendue des vues, quoiqu’on y rencontre rarement une grande élévation d’idées, et plein de résultats intéressans et positifs, en dépit même du scepticisme de l’auteur.

Le succès de cet ouvrage dans un siècle qui avait produit Montesquieu, et qui possédait encore, lors de sa publication, Hume, Robertson et Voltaire, prouve incontestablement son mérite ; la durée de ce succès, qui s’est constamment soutenu depuis, en est la confirmation. En Angleterre, en France, en Allemagne, c’est-à-dire chez les nations les plus éclairées de l’Europe, on cite toujours Gibbon comme une autorité ; et ceux même qui ont découvert dans son livre des inexactitudes, ou qui n’approuvent pas toutes ses opinions, ne relèvent ses erreurs et ne combattent ses idées qu’avec ces ménagemens pleins de réserve, dus à un mérite supérieur. J’ai eu occasion, dans mon travail, de consulter les écrits de philosophes qui ont traité des finances de l’Empire romain, de savans qui en ont étudié la chronologie, de théologiens qui ont approfondi l’histoire ecclésiastique, de jurisconsultes qui ont étudié avec soin la jurisprudence romaine, d’orientalistes qui se sont beaucoup occupés des Arabes et du Koran, d’historiens modernes qui ont fait de longues recherches sur les croisades et sur leur influence ; chacun de ces écrivains a remarqué et indiqué dans l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain, quelques négligences, quelques vues fausses ou du moins incomplètes, quelquefois même des omissions qu’on ne peut s’empêcher de croire volontaires ; ils ont rectifié quelques faits, combattu avec avantage quelques assertions ; mais le plus souvent ils ont pris les recherches et les idées de Gibbon comme point de départ ou comme preuve des recherches et des idées nouvelles qu’ils avançaient. Qu’on me permette de rendre compte ici de l’espèce d’incertitude et d’alternative que j’ai éprouvée moi-même en étudiant cet ouvrage ; j’aime mieux courir le risque de parler de moi que négliger une observation qui me paraît propre à en faire mieux ressortir et les qualités et les défauts. Après une première lecture rapide, qui ne m’avait laissé sentir que l’intérêt d’une narration toujours animée, malgré son étendue, toujours claire, malgré la variété des objets qu’elle fait passer sous nos yeux, je suis entré dans un examen minutieux des détails dont elle se compose, et l’opinion que je m’en suis formée alors a été, je l’avoue, singulièrement sévère. J’ai rencontré dans certains chapitres des erreurs qui m’ont paru assez importantes et assez multipliées pour me faire croire qu’ils avaient été écrits avec une extrême négligence ; dans d’autres, j’ai été frappé d’une teinte générale de partialité et de prévention qui donnait à l’exposé des faits ce défaut de vérité et de justice que les Anglais désignent par le mot heureux de misrepresentation ; quelques citations tronquées, quelques passages omis involontairement ou à dessein m’ont rendu suspecte la bonne foi de l’auteur ; et cette violation de la première loi de l’histoire, grossie à mes yeux par l’attention prolongée avec laquelle je m’occupais de chaque phrase, de chaque note, de chaque réflexion, m’a fait porter sur tout l’ouvrage un jugement beaucoup trop rigoureux. Après avoir terminé mon travail, j’ai laissé s’écouler quelque temps avant d’en revoir l’ensemble. Une nouvelle lecture attentive et suivie de l’ouvrage entier, des notes de l’auteur et de celles que j’avais cru devoir y joindre, m’a montré combien je m’étais exagéré l’importance des reproches que méritait Gibbon ; j’ai été frappé des mêmes erreurs, de la même partialité sur certains sujets ; mais j’étais loin de rendre assez de justice à l’immensité de ses recherches, à la variété de ses connaissances, à l’étendue de ses lumières, et surtout à cette justesse vraiment philosophique de son esprit, qui juge le passé comme il jugerait le présent, sans se laisser offusquer par ces nuages que le temps amasse autour des morts, et qui souvent nous empêchent de voir que sous la toge comme sous l’habit moderne, dans le sénat comme dans nos conseils, les hommes étaient ce qu’ils sont encore, et que les événemens se passaient il y a dix-huit siècles comme ils se passent de nos jours. Alors j’ai senti que Gibbon, malgré ses faiblesses, était vraiment un habile historien ; que son livre, malgré ses défauts, serait toujours un bel ouvrage, et qu’on pouvait relever ses erreurs et combattre ses préventions, sans cesser de dire que peu d’hommes ont réuni, sinon à un aussi haut degré, du moins d’une manière aussi complète et aussi bien ordonnée, les qualités nécessaires à celui qui veut écrire l’histoire.

Je n’ai donc cherché dans mes notes qu’à rectifier les faits qui m’ont paru faux ou altérés, et à suppléer ceux dont l’omission devenait une source d’erreurs. Je suis loin de croire que ce travail soit complet : je me suis bien gardé même de l’appliquer à l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain dans toute son étendue ; c’eût été grossir prodigieusement un ouvrage déjà très-volumineux, et ajouter des notes innombrables aux notes déjà très-nombreuses de l’auteur. Mon premier but et ma principale intention étaient de revoir avec soin les chapitres consacrés par Gibbon à l’histoire de l’établissement du christianisme, pour y rétablir dans toute leur exactitude, et sous leur véritable jour, les faits dont ils se composent ; c’est aussi là que je me suis permis le plus d’additions ; d’autres chapitres, comme celui qui traite de la religion des anciens Perses, celui où l’auteur expose le tableau de l’état de l’ancienne Germanie et des migrations des peuples, m’ont paru avoir besoin d’éclaircissemens et de rectifications : leur importance me servira d’excuse. En général, mon travail ne s’étend guère au-delà des cinq premiers volumes de cette nouvelle édition ; c’est dans ces volumes que se trouve à peu près tout ce qui concerne le christianisme ; c’est là aussi que l’on voit ce passage du monde ancien au monde moderne, des mœurs et des idées de l’Europe romaine à celles de notre Europe, qui forme l’époque la plus intéressante et la plus importante à éclaircir de l’ouvrage entier. D’ailleurs les temps postérieurs ont été traités avec soin par un grand nombre d’écrivains ; aussi les notes que j’ai ajoutées aux volumes suivans sont-elles rares et peu développées. C’est déjà trop peut-être ; cependant je puis assurer que je me suis sévèrement imposé la loi de ne dire que ce qui me paraissait nécessaire, et de le dire aussi brièvement que je le trouvais possible.

On a beaucoup écrit sur et contre Gibbon ; dès que son ouvrage parut, il fut commenté comme l’aurait été un manuscrit ancien ; à la vérité, les commentaires étaient des critiques. Les théologiens surtout avaient à se plaindre de la manière dont y était traitée l’histoire ecclésiastique ; ils attaquèrent les chapitres XV et XVI, quelquefois avec raison, souvent avec amertume, presque toujours avec des armes inférieures à celles de leur adversaire, qui possédait et plus de connaissances et plus de lumières et plus d’esprit, autant du moins que j’en puis juger par ceux de leurs travaux que j’ai été à portée d’examiner. Le docteur R. Watson, depuis évêque de Landaff, publia une série de Lettres ou Apologie du Christianisme, dont la modération et le mérite sont reconnus par Gibbon lui-même[1]. Priestley écrivit une Lettre à un incrédule philosophe contenant un tableau des preuves de la religion révélée, avec des observations sur les deux premiers volumes de M. Gibbon. Le docteur White, dans une suite de Sermons dont le docteur S. Badcock fut, dit-on, le véritable auteur, et dont M. White ne fit que fournir les matériaux, traça un tableau comparatif de la religion chrétienne et du mahométisme (1re éd., 1784, in-8o), où il combattit souvent Gibbon, et dont Gibbon lui-même a parlé avec estime (dans les Mémoires de sa vie, p. 167 du 1er vol. des Œuvres mêlées, et dans ses Lettres, nos 82, 83, etc.). Ces trois adversaires sont les plus recommandables de ceux qui ont attaqué notre historien : une foule d’autres écrivains se joignirent à eux. Sir David Dalrimple, le docteur Chelsum, chapelain de l’évêque de Worcester[2] ; M. Davis, membre du collège de Bailleul, à Oxford ; M. East Apthorp, recteur de Saint-Mary-le-Bow, à Londres[3] ; J. Beattie, M. J. Milner, M. Taylor, M. Travis, prébendaire de Chester et vicaire d’Eastham[4] ; le docteur Whitaker, un anonyme qui ne prit que le nom de l’anonymous gentleman ; M. H. Kett[5], etc. etc., prirent parti contre le nouvel historien ; il répondit à quelques-uns d’entre eux par une brochure intitulée : Défense de quelques passages des chapitres XV et XVI de l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain[6]. Cette défense, victorieuse sur quelques points, faible sur d’autres, mais d’une extrême amertume, décela toute l’humeur que les attaques avaient causée à Gibbon, et cette humeur indiquait peut-être qu’il ne se sentait pas tout-à-fait irréprochable : cependant il ne changea rien à ses opinions dans le reste de l’ouvrage ; ce qui prouve du moins sa bonne foi.

Quelques peines que je me sois données, je n’ai pu me procurer qu’une bien petite partie de ces ouvrages : ceux du docteur Chelsum, de M. Davis, de M. Travis et de l’anonyme, sont les seuls que j’aie été à portée de lire ; j’en ai tiré quelques observations intéressantes, et quand je n’ai pu ni les étendre ni les appuyer sur de plus fortes autorités, j’ai indiqué à qui je les devais.

Ce n’est pas seulement en Angleterre que Gibbon a été commenté ; F. A. G. Wenck, professeur de droit à Leipzig, savant très-estimable, en entreprit une traduction allemande, dont le premier volume parut à Leipzig, en 1779, et y ajouta des notes pleines d’une érudition non moins vaste qu’exacte ; j’en ai tiré un grand parti : malheureusement M. Wenck ne continua pas son entreprise ; les volumes suivans ont été traduits par M. Schreiter, professeur à Leipzig, qui n’y a joint qu’un très-petit nombre de notes assez insignifiantes. M. Wenck annonçait dans sa préface qu’il publierait des dissertations particulières sur les chapitres XV et XVI, dont l’objet serait d’examiner le tableau tracé par Gibbon, de la propagation du christianisme ; il est mort, il y a deux ans, sans avoir fait connaître ce travail. Avant d’être informé de sa mort, je lui avais écrit pour lui en demander la communication ; son fils m’a répondu qu’on ne l’avait point trouvé dans les papiers de son père.

Il existe une autre traduction allemande de Gibbon que je ne connais pas ; on m’a dit qu’elle ne contenait point de notes nouvelles.

Plusieurs théologiens allemands, comme M. Walterstern[7], M. Luderwald, etc.[8], ont combattu Gibbon en traitant spécialement de l’Histoire de l’établissement et de la propagation du christianisme : je ne connais que les titres de leurs ouvrages.

M. Hugo, professeur de droit à Gœttingue, a publié, en 1789, une traduction du chap. XLIV, où Gibbon traite de la jurisprudence romaine, avec des notes critiques : j’en ai emprunté quelques-unes ; mais ces notes renferment en général peu de faits, et ne sont pas toujours suffisamment étayées de preuves.

En français, je n’ai lu qu’une espèce de Dissertation contre Gibbon, insérée dans le septième volume du Spectateur français ; elle m’a paru assez médiocre, et contient plutôt des raisonnemens que des faits.

Tels sont, du moins à ma connaissance, les principaux ouvrages dont l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain ait été spécialement l’objet : ceux que j’ai eus entre les mains étaient loin de me suffire ; et après en avoir extrait ce qu’ils offraient de plus intéressant, j’ai fait moi-même, sur les diverses parties qui me restaient à examiner, un travail de critique assez étendu. Je crois devoir indiquer ici les principales sources où j’ai puisé des renseignemens et des faits. Indépendamment des auteurs originaux dont s’est servi Gibbon, et auxquels je suis remonté autant que cela a été en mon pouvoir, comme l’Histoire d’Auguste, Dion Cassius, Ammien Marcellin, Eusèbe, Lactance, etc., j’ai consulté quelques uns des meilleurs écrivains qui ont traité les mêmes matières avec d’autant plus de soin et d’étendue, qu’ils s’en sont plus spécialement occupés. Pour l’histoire de la primitive Église, les écrits du savant docteur Lardner, l’Abrégé de l’Histoire Ecclésiastique de Spittler, l’Histoire Ecclésiastique de Henke, l’Histoire de la Constitution de l’Église chrétienne de M. Planck, un manuscrit contenant les leçons du même auteur sur l’Histoire des dogmes du christianisme, l’Histoire des Hérésies de C. G. F. Walch, l’Introduction au Nouveau Testament de Michaelis, le Commentaire sur le Nouveau Testament de M. Paulus, l’Histoire de la Philosophie de M. Tennemann, et des dissertations particulières, m’ont été d’un grand secours. Quant au tableau des migrations des peuples du Nord, l’Histoire du Nord de Schlœzer, l’Histoire Universelle de Gatterer, l’Histoire ancienne des Teutons d’Adelung, les Memoriæ populorum ex Historiis Byzantinis erutæ de M. Stritter, m’ont fourni des renseignemens que j’aurais vainement cherchés ailleurs. C’est aux travaux de ces habiles critiques que nous devons les connaissances les plus positives sur cette partie de l’histoire du monde. Enfin j’ai dû aux Dissertations que M. Kleuker a jointes à sa traduction allemande du Zenda-Vesta, et des Mémoires d’Anquetil, les moyens de rectifier plusieurs erreurs que Gibbon avait commises en parlant de la religion des anciens Perses.

On me pardonnera, j’espère, de donner ici ces détails ; je dois à la vérité l’indication des ouvrages sans lesquels je n’aurais pu exécuter ce que j’avais entrepris ; et nommer les savans qui ont été, pour ainsi dire, mes coopérateurs, et sans doute le meilleur moyen d’inspirer pour moi-même quelque confiance.

Qu’il me soit permis de déclarer encore tout ce que je dois aux conseils d’un homme, non moins éclairé en général, que versé en particulier dans les recherches dont j’ai eu à m’occuper. Sans les secours que j’ai puisés dans les directions et dans la bibliothéque de M. Stapfer, j’aurais été fort souvent embarrassé pour découvrir les ouvrages qui pouvaient me fournir des renseignemens sûrs, et j’en aurais sans doute ignoré plusieurs : il m’a prêté à la fois ses lumières et ses livres. Tout mon regret, si l’on trouve quelque mérite dans mon travail, sera de ne pouvoir faire connaître précisément combien est considérable la part qui lui en est due.

J’avais espéré pouvoir offrir aussi aux lecteurs, en tête de cette édition, une Lettre sur la vie et le caractère de Gibbon, que m’avait promise une amitié dont je m’honore. On trouvera à la suite de cette Préface l’explication des raisons qui se sont opposées à l’entier accomplissement de cette promesse. J’ai tâché d’y suppléer, du moins en partie, en employant scrupuleusement, dans la Notice destinée à remplacer cette Lettre, les matériaux et les détails que m’a fournis celui qui avait bien voulu se charger d’abord de les mettre en œuvre.

Il ne me reste plus qu’à dire un mot de la révision de la traduction. Cette révision est l’ouvrage d’une personne qui me tient de trop près pour qu’il me soit permis de parler d’elle autrement que pour indiquer ce qu’elle a fait. Plusieurs traducteurs avaient successivement concouru à l’interprétation de l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain ; leur manière avait été différente ; dans les premiers volumes, traduits avec beaucoup de soin et de peine, on reconnaissait à chaque instant les efforts d’un homme qui cherche à tourner sa phrase avec élégance, avec harmonie, et qui sacrifie à cette ambition l’énergie forte et serrée de l’original, la concision de ses pensées et la vivacité de ses tours. Aussi cette traduction coulante et assez agréable à lire, n’offrait-elle qu’une bien faible image du style plein et nerveux de l’écrivain anglais. Les volumes suivans portaient surtout l’empreinte d’une précipitation extrême ; des passages resserrés comme si l’on n’eût voulu que les rendre plus courts, des phrases dépouillées de ces détails qui en constituent la force et le caractère ; quelquefois même des réflexions retranchées çà et là ; enfin des contre-sens causés moins par l’ignorance de la langue anglaise que par cette négligence inattentive qui croit avoir fait dès qu’elle a fini : tels étaient les principaux défauts qu’il était nécessaire de corriger. On s’est soigneusement appliqué à les faire disparaître, à rétablir constamment tout le texte et le texte seul de l’Auteur, à rendre enfin à son style sa couleur originale et particulière, dans les endroits même où une concision recherchée, une brusquerie de transitions peu naturelle, une prétention dangereuse à faire entendre beaucoup plus que ne disent les mots, associent aux qualités du style de Gibbon les inconvéniens de ces qualités mêmes.

Un tel travail a dû nécessairement être long, minutieux et difficile ; on ne peut guère, ce me semble, en méconnaître l’utilité. Maintenant, si la Traduction de l’Histoire de la Décadence et de la Chute de l’Empire romain est devenue fidèle, si on la lit sans peine et sans embarras, si les notes qui y sont jointes servent à rectifier les idées de l’Auteur et à engager les lecteurs à les examiner avant de les adopter sans restriction, le but de l’Éditeur est rempli ; c’est tout ce qu’il désirait et plus sans doute qu’il n’espère.

Nota. On a laissé subsister dans cette nouvelle édition les mesures et les monnaies anglaises, comme le mille, la livre sterling, etc. La réduction en mesures et en monnaies françaises eut entraîné des fractions incommodes, et ce travail a paru peu nécessaire. On n’a pas touché non plus aux divisions politiques de l’Europe qui existaient du temps de Gibbon, ni aux remarques qui en sont l’objet : les changemens arrivés depuis vingt ans sont tels, qu’on n’aurait pu en tenir compte qu’en multipliant beaucoup les notes, et ces notes n’auraient rien appris aux lecteurs qui, s’occupant des révolutions des siècles passés, n’ont pas besoin qu’on les instruise de celles dont ils ont été les témoins.

Notes
  1. D. R. Watson, Apology for christianity, in a series of letters to Edw. Gibbon, 1776, in-8o.
  2. J. Chelsum, DD. remarks on the two last chapters of the first vol. of M. Gibbon’s history, etc. Oxford, 2e édit., 1778, in-8o.
  3. East Apthorp, Letters on the prevalence of christianity before its civil establishment with observations on M. Gibbon’s history, etc. 1778, in-8o.
  4. Letters to Edw. Gibbon, 2e édit. Londres, 1785, in-8o.
  5. H. Kett, Sermons at Bampton’s lecture, 1791, in-8o. H. Kett, Representation of the conduct and opinions of the primitive christians with remarks on certain affections of M. Gibbon and D. Priestley, in eight Sermons.
  6. A vindication of some passages in the XV and XVI chapters of the History of the decline and fall of the Roman Empire. La 2e édit., dont je me suis servi, est de Londres, 1779.
  7. Die ausbreitung des Christenthums aus natürlichen ursachen von W. S. von Walterstern, Hambourg, 1788, in-8o.
  8. Die ausbreitung der Christlichen religion von J. B. Luderwald, Helmstædt, 1788, in-8o.