Histoire de la littérature française sous la restauration 1814-1830/École catholique et monarchique

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II.

École catholique et monarchique ; ses prosateurs, ses poëtes.


Au moment où la restauration commence, il y a trois courants d’idées principaux que nous avons vus se former dans le passé, et qui vont prendre la physionomie plus caractérisée de trois écoles littéraires, philosophiques et politiques.

Le premier de ces courants d’idées, c’est celui qu’on a vu jaillir, vers le début du dix-neuvième siècle, de la réaction intellectuelle et morale provoquée par les malheurs inouïs et les crimes étranges sortis de la révolution : un retour solennel à la vérité catholique, donnée pour base à l’ensemble des connaissances humaines, pour solution à tous les problèmes intetlectuels et sociaux ; le sentiment profond de la nécessité d’un pouvoir fort, durable, incontesté, une défiance plus ou moins marquée pour les idées de liberté au nom desquelles tant d’immolations ont été accomplies, tant de ruines entassées : voilà les caractères les plus généraux de cette école. MM. de Maistre et de Bonald, et avec eux, quoique dans un sillon qui lui est propre, M. de Chateaubriand, qui ont donné, quinze ans plus tôt, l’impulsion à ce mouvement des esprits et des lettres, vont le représenter à des degrés divers, et avec les nuances particulières de leur génie et de leur caractère. En faisant un pas de plus vers le sanctuaire, et en entrant sur le terrain de la littérature sacrée, où la théologie et la philosophie se confondent, on trouve un quatrième représentant de la réaction des premières années du dix-neuvième siècle dans la personne de M. Frayssinous, qui a déjà commencé à moissonner le champ que trois grands semeurs intellectuels, MM. de Chateaubriand, de Bonald, Joseph de Maistre, ont fécondé.

Sur les deux premiers il reste bien peu de chose à dire. On les connaît : M. de Chateaubriand, c’est le Génie du christianisme ; M. de Bonald, c’est la Législation primitive. On a vu le premier rompre, à la date de la mort du duc d’Enghien, avec le consulat, qui rompait lui-même avec la justice, l’équité, le droit des gens et le droit de l’humanité. On a suivi de loin son existence poétique et voyageuse, qui a donné à la France les Martyrs, cette épopée historique et philosophique, chantée entre le monde romain qui s’écroule et le monde chrétien qui s’élève, et l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, écrit avec les notes qui restaient à l’auteur quand il eut employé les matériaux recueillis pendant les nombreux voyages nécessités par la composition de son épopée. On a vu enfin M. de Chateaubriand refuser, en 1811, à l’homme à qui l’on ne refusait rien, de rayer de son discours de réception à l’Académie française les phrases où il notait de blâme les idées et les actes révolutionnaires, dans la personne de Chénier. C’est donc avec un caractère tout d’une pièce, des précédents littéraires, religieux et politiques dominés par les mêmes principes, qu’il arrive à la restauration. Seulement il ne faut pas oublier qu’en écrivant son premier ouvrage, le poëme en prose des Natchez, où existent en germe les deux plus charmantes fleurs qui se soient épanouies plus tard dans cette intelligence féconde, Atala et René, M. de Chateaubriand composait un ouvrage d’une tout autre nature, l’Essai sur les révolutions, livre où de graves erreurs, dont l’auteur lui-même s’est fait le censeur austère, couvrent, sans le détruire, le sentiment vrai de la nécessité d’une alliance entre la monarchie héréditaire et les libertés nationales.

Pour M. de Bonald, à partir de l’avènement de l’empire, il a cessé d’écrire sur les matières politiques ; mais il a continué à s’occuper de questions religieuses et littéraires, et le Journal des Débats a publié plusieurs travaux remarquables de ce grand esprit. Pour faire entrer l’auteur de la Législation primitive dans le conseil de l’Université, M. de Fontanes a eu à vaincre ses répugnances qui, pendant deux ans, ont fait attendre la bienveillance de l’empereur. Par deux fois, on a essayé de déterminer M. de Bonald à échanger cette situation modeste contre un poste plus éclatant. La première fois, c’était le 7 juillet 1810, un envoyé secret de Louis Bonaparte, alors roi de Hollande, est venu lui apporter une lettre autographe dans laquelle le grand philosophe était appelé à la cour du frère de l’empereur, qui voulait lui confier ce qu’il avait de plus précieux au monde, l’éducation de son fils, « peut-être appelé à commander à ses semblables », comme il le disait avec une défiance prophétique. Cette lettre, document curieux de l’histoire de ce temps, montre à la fois quelle servitude les frères de l’empereur subissaient sur le trône, et de quelle renommée jouissait M. de Bonald par son talent et son caractère[1]. L’enfant que Louis Bonaparte, alors roi de Hollande, voulait ainsi confier à M. de Bonald, ce génie

profondément monarchique et catholique, était le frère cadet de celui dont l’empereur avait pleuré si amèrement la perte, et il devait vingt ans plus tard, périr lui-même dans l’insurrection de Rimini, tentée, après la révolution de 1830, contre le saint-siége, en laissant un dernier frère réservé à bien des vicissitudes, et dont le fmx et le reflux des révolutions a tour à tour brisé et servi la destinée, qui n’est point encore fermée.

M. de Bonald, fidèle aux principes qui réglaient sa vie, ne put que remercier le père de sa confiance, estimer l’homme, plaindre et refuser le roi.

La seconde fois qu’on avait essayé de tenter M. de Bonald pour le faire sortir de sa retraite, la position qu’on lui offrait était plus éclatante encore. Un jour le cardinal Maury lui avait écrit pour l’inviter à venir un matin chez lui ; M. de Bonald ayant déféré à cette invitation, le cardinal le pressentit sur la conduite qu’il

tiendrait si l’empereur l’appelait à présider à l’éducation du roi de Rome. M. de Bonald répondit à une ouverture aussi étrange, on peut le dire, quand on considère celui par la bouche duquel elle était transmise que lorsqu’on songe à celui auquel elle s’adressait, en enveloppant son refus d’un de ces mots spirituels qui font tout passer en France, même la vertu : « Je vous avouerai, dit-il, que si jamais je lui apprenais à régner, ce serait partout ailleurs qu’à Rome[2]. » La proposition en resta là, les événements se succédèrent, et M. de Bonald demeura dans ses humbles fonctions universitaires, où la restauration le trouva.

Elle trouve aussi dans une position universitaire l’éloquent catéchiste de Saint-Sulpice, M. Frayssinous, dont les conférences ont été interrompues par l’incompatibilité de la liberté de la chaire avec l’absolutisme impérial. Pendant les trois dernières années de l’empire, il a repoussé les offres obligeantes du cardinal Fesch, qui désirait s’attacher un homme de ce mérite, et il a préféré accepter une place à l’académie de Paris, que lui a fait obtenir M. de Fontanes. Cette position si inférieure à sa renommée lui a permis de demeurer à Paris et de continuer dans le ministère sacré les services qu’il avait commencé à rendre, du haut de la chaire, à l’élite de la jeunesse ; il a échappé ainsi au sort de la société de Saint-Sulpice, violemment dispersée au mois d’octobre 1811, à cause de sa fidélité au saint-siège. M. Frayssinous, en voyant tomber l’empire, dont la chute lui paraissait depuis quelque temps imminente, s’est écrié : « Ce colosse de puissance s’est fondu comme la cire au soleil ; » et il s’est préparé à faire entendre de nouveau sa parole respectée. Reste M. de Maistre, sur lequel il importe de donner des détails plus étendus. S’il est vrai de dire qu’on peut expliquer les hommes par les livres, il est vrai aussi de dire que, pour comprendre les livres, il faut connaître les hommes qui les ont écrits : or depuis la publication des Considérationssur la révolution française, c’est-à-dire depuis 1796, jusqu’à la restauration M. de Maistre a presque complétement disparu. Qu’est-il devenu pendant ce temps ? où était-il ? qu’a-t-il fait ? quels ont été ses sentiments, ses pensées ? Il faut le savoir, car sans cela on risquerait fort de ne pas comprendre les ouvrages qu’il a écrits ou médités pendant ce long intervalle de vingt ans, et qui attendent, pour paraître, que la liberté de la pensée soit rétablie.

Nous avons laissé le comte de Maistre à Lausanne, où il s’était réfugié, par suite du contrecoup que la révolution française avait eu dans le Piémont et la Savoie. C’est là qu’il a composé et publié ses Considérations sur la France, et que, dans sa correspondance intime, il a jugé, avec une si clairvoyante indépendance, la conduite de la coalition européenne, et notamment celle de l’Autriche. Pendant son séjour à Lausanne, il apprend d’abord que tous ses biens sont confisqués, ensuite qu’ils sont vendus. Ces deux événements n’obtiennent de sa plume, dans ses lettres à son ami Vignet des Étoiles, que deux courtes mentions, qui constatent en passant son naufrage particulier, perdu à ses yeux dans le naufrage gêneral. La première fois, il écrit : « Mes biens sont confisqués, je n’en dormirai pas moins ; » la seconde : « Tous mes biens sont vendus, je n’ai plus rien. » Pas un mot de plus. On ne dira pas que M. de Maistre ressemblait à ce personnage d’un tableau du déluge qui cherche à sauver sa bourse, au milieu du cataclysme universel.

En 1797, il quitte Lausanne avec sa famille et rejoint le roi de Sardaigne à Turin. Bientôt il faut encore fuir. Le roi de Sardaigne, après une lutte de quatre ans contre la révolution, est en effet obligé de quitter ses États de terre ferme devant les Français, qui occupent Turin ; le comte de Maistre, considéré comme émigré depuis la réunion de la Savoie à la France, doit se hâter de chercher un asile. Après de grands dangers, il arrive à Venise, où s’écoulent les plus rudes journées de son émigration. La gêne vient bientôt frapper à sa porte, en annonçant l’indigence qui la suit de près. Il vit sur quelques débris d’argenterie, ses ressources s’épuisent, et il se voit à deux doigts d’une de ces situations sans issue qui sont si cruelles quand il faut associer à ses privations, à son dénûment, une femme, des enfants, ces êtres si chers qu’on ne voudrait associer qu’à ses jouissances.

Les victoires de Souwarov, en changeant un moment la face des affaires en Italie, déterminent un changement dans la situation de M. de Maistre ; il est nommé par le roi son maître régent de la chancellerie royale en Sardaigne. C’était la première place dans la magistrature de l’île ; il la remplit avec ce zèle religieux et cette sévère intégrité qui sont le fond de son caractère. C’est là qu’en 1802 il reçoit sa nomination d’envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg, où doivent s’écouler pour lui les douze années qui lui restent à courir jusqu’à la chute de l’empire, années pesantes et fâcheuses pour l’homme, fécondes pour le penseur et l’écrivain.

C’était en même temps un honneur et une grande épreuve que cette ambassade. Représentant d’une royauté indigente et aux trois quarts dépossédée, qui ne pouvait mettre ses envoyés en position de tenir leur rang, le comte de Maistre est obligé, pour diminuer ses dépenses, de se séparer d’une femme à laquelle il était tendrement attaché et de jeunes enfants qui faisaient sa joie ; il y avait même une de ses filles, Constance, qu’il ne connaissait pas, parce que, trop jeune pour partager sa première fuite et ses premiers exils, il avait été obligé de la laisser à des mains amies au moment où il allait quitter Chambéry. Ce redoutable écrivain, qui traitait d’une si terrible manière les antagonistes de ses idées, était le plus tendre des pères. Sa correspondance nous révèle l’homme que ses livres nous avaient caché ; il exprime partout, dans ses lettres, le vide profond que laisse dans son âme l’absence de sa famille.

« — Des idées poignantes de famille me transpercent, » écrit-il de Saint-Pétersbourg à la date de 1806. « Je crois entendre pleurer à Turin ; je fais mille efforts pour me représenter la figure de cette enfant de douze ans, que je ne connais pas. Je vois cette fille orpheline d’un père vivant. Je me demande si je dois un jour la connaître. » Plus tard, il lui écrit à elle-même d’une manière plus pathétique encore[3] : «  Parmi toutes les idées qui me déchirent, celle de ne pas te connaître, celle de ne te connaître peut-être jamais, est la plus cruelle. Je t’ai grondée quelquefois ; mais tu n’en es pas moins l’objet continuel de mes pensées. Mille fois j’ai parlé à ta mère du plaisir que j’aurais de former ton esprit ; je n’ai pas de rêve plus charmant, et quoique je ne sépare point ta sœur de toi dans les châteaux en Espagne que je bâtis sans cesse, cependant il y a toujours quelque chose de particulier pour toi, par la raison que tu dis : parce que je ne te connais pas. Tu crois peut-être, chère enfant, que je prends mon parti sur cette abominable séparation. Jamais, jamais, jamais ! Chaque jour, en rentrant chez moi, je trouve ma maison aussi désolée que si vous m’aviez quitté hier ; dans le monde, la même idée me suit et ne m’abandonne presque pas. Je ne puis entendre un clavecin sans me sentir attristé. Je traite rarement ce sujet avec vous ; mais ne t’y trompe pas, chère Constance, non plus que tes compagnes, c’est la suite d’un système que je me suis fait : à quoi bon vous attrister sans raison et sans profit ? Je puis t’assurer que l’idée de partir de ce monde sans te connaître est une des plus épouvantables qui puisse se présenter à mon imagination. Je ne te connais pas ; mais je t’aime comme si je te connaissais. Il y a même, je t’assure, je ne sais quel charme secret qui naît de cette dure destinée qui m’a toujours séparé de toi. C’est la tendresse multipliée par la compassion. »

Cette vue d’intérieur est éminemment propre à rectifier et à compléter l’idée qu’on est disposé à se faire de M. de Maistre, lorsqu’on n’a lu que ses ouvrages où il apparaît comme un génie sévère, et même un peu sombre, jugeant d’en haut les erreurs et les souffrances de l’humanité. On lit ici dans son cœur cette bonté qu’on retrouve surtout chez les hommes supérieurs, et cette lamentation paternelle si touchante, se prolongeant, dans un foyer désert, à la pensée de ceux qui y manquent, avertit le lecteur que l’homme de génie était un homme.

C’est de cette espèce d’observatoire de Saint-Pétersbourg que le comte de Maistre contempla l’étonnante période de l’histoire européenne qui se déroula de 1802 à 1814, et c’est là qu’il conçut et qu’il écrivit, en très grande partie, les deux ouvrages qui ne parurent que sous la restauration, le livre Du Pape et les Soirées de Saint-Pétersbourg. Il est à la fois intéressant et utile, pour bien comprendre ces ouvrages, de chercher quelle influence exerça, sur l’esprit de l’auteur, la vie qu’il mena, et ce grand spectacle des choses humaines qu’il eut sous les yeux. Il était à Saint-Pétersbourg, on l’a dit, l’ambassadeur d’une royauté indigente et presque dépossédée ; mais la supériorité de l’homme releva les fonctions du diplomate. Il fut recherché par tout ce que la Russie renfermait de grand, de spirituel et d’aimable. L’empereur Alexandre lui-même lui témoigna une estime et une affection particulières ; il fit mieux : il lui prouva toute l’étendue des sentiments qu’il lui accordait, en accueillant avec empressement, dans son armée, tous les sujets sardes, et en donnant un emploi important à son frère bien-aimé, qui avait quitté l’Italie avec l’armée russe[4] ; enfin, au mois de décembre 1801, l’empereur recevait, comme officier dans le régiment des chevaliers-gardes, Rodolphe de Maistre, alors âgé de seize ans, et que son père avait appelé auprès de lui pour le dérober à la conscription qui l’exposait à servir contre son roi, sa patrie, ses parents.

De Saint-Pétersbourg, M. de Maistre entretient une correspondance vraiment européenne avec des hommes éminents, ou au moins distingués. Cette correspondance roulait, en très-grande partie, sur les affaires du temps, ou sur les questions les plus profondes de la philosophie, de la religion, de l’histoire. Il est très-recherché dans la haute société, à cause de la vivacité, de la pénétration et de l’élévation de son esprit, jointes à une sérénité bienveillante de caractère, et à une politesse exquise de langage qui lui permettait de tout entendre et de tout discuter sans arriver jamais au ton de la dispute. On pouvait dire de lui-même ce qu’il disait, dans une de ses lettres, du véritable zèle : « Il n’y a, il n’y aura, il n’y a eu, il ne peut y avoir de zèle hors la vérité. Dans toutes les communions séparées, on prend la haine contre nous pour le zèle qui est tout amour, au point qu’il cesserait d’être, s’il pouvait haïr. Parmi les hommes convaincus, il serait difficile d’en trouver un plus libre de préjugés que moi. J’ai beaucoup d’amis parmi les protestants, et, maintenant que leur système croule, ils me deviennent plus chers. » Ces lignes sont bonnes à lire avant le livre Du Pape ; elles empêchent qu’on puisse se méprendre sur le comte de Maistre. Il haïssait l’erreur de toute l’ardeur de sa foi ; quant à l’homme qui errait, malgré quelques duretés de langage qui lui échappaient quand il tenait la plume, parce qu’alors il ne voyait que l’idée, il l’aimait de toute l’ardeur de sa charité. C’est l’essence même du catholicisme, qui est en même temps foi, espérance et amour. Bossuet avait déjà dit tendrement aux protestants : « Voulez-le ou ne le voulez pas, vous êtes nos frères. »

On voit germer dans sa correspondance et dans ses conversations, que ses lettres continuent comme un écho éloquent, son grand ouvrage des Soirées de Saint-Pétersbourg. Les questions se lèvent une à une dans son esprit et sa correspondance. La vie intellectuelle n’était pas en effet, pour M. de Maistre, comme une exception et une oasis dans la vie matérielle et mécanique qui emporte, dans son tourbillon, les hommes vulgaires, en ne leur permettant que de rapides et rares échappées sur les grandes questions qui sont tout l’homme et devraient l’occuper tout entier. Sa vie intellectuelle est de tous les jours. On voit poindre aussi son livre Du Pape qui offrira le résumé de ses idées sur le catholicisme proprement dit, comme les Soirées de Saint-Pétersbourg renfermeront la large synthèse de sa philosophie toute catholique.

Au milieu de ses travaux, il suit la marche des événements extraordinaires qui se passent de son temps, non-seulement avec la curiosité d’un esprit supérieur, d’un politique expérimenté, d’un philosophe profond, mais avec l’anxiété d’un homme qui avait des affections et des convictions politiques. M. de Maistre était, en politique comme en religion, l’homme du droit, de la tradition, de l’autorité. Sa conduite, ses paroles, ses écrits, présentent une concordance remarquable sur ces deux points. Dans les choses de la terre comme dans les choses du ciel, il est légitimiste. Dès 1793, il écrivait[5] : « Sujets fidèles de toutes les classes et de toutes les provinces, sachez être royalistes. Autrefois c’était un instinct, aujourd’hui c’est une science. Serrez-vous autour du trône, et ne pensez qu’à le soutenir ; si vous n’aimez le roi qu’à titre de bienfaiteur, si vous n’avez d’autres vertus que celles qu’on veut bien vous payer, vous êtes les derniers des hommes. Élevez-vous à des idées plus sublimes, et faites tout pour l’ordre général. La majesté des souverains se compose des respects de chaque sujet. Des crimes et des imprudences prolongées ont porté un coup à ce caractère auguste ; c’est à nous à rétablir l’opinion, en nous rapprochant de la loyauté exaltée de nos ancêtres. »

Ces sentiments, M. de Maistre les professait et les pratiquait envers son souverain, le roi de Sardaigne. Après les conférences de Tilsitt et d’Erfurt, un ministre de l’empereur Alexandre lui demanda : « À présent, qu’allez-vous faire ? » – « Tant qu’il y aura une maison de Savoie, et qu’elle voudra agréer mes services, répondit-il, je resterai tel que vous me voyez. » En 1796, il avait aidé de sa plume le roi Louis XVIII, par ses Considérations sur la France, et il écrivait en 1809[6], quand l’empire était à son apogée : « Toujours il sortira quelque chose de dessous terre qui prolongera les convulsions, et l’on ne cessera de se massacrer jusqu’à ce que la maison de Bourbon soit à sa place. Lorsqu’on arrache une maison royale de la sienne, le vide qu’elle laisse se remplit de sang humain ; mais le vide laissé par la maison de France est un gouffre, et quel sang n’y a pas coulé depuis Calcutta jusqu’à Tornéo ! » Plus tard, quand le congres de Vienne voudra entreprendre contre la souveraineté du roi de Saxe, M. de Maistre, conséquent avec sa doctrine, s’élèvera contre cette conduite : — « Un roi détrôné par une délibération, par un jugement formel de ses collègues, c’est une idée mille fois plus terrible que ce qu’on a jamais débité à la tribune des jacobins : car les jacobins faisaient leur métier ; mais lorsque les principes les plus sacrés sont attaqués par leurs défenseurs naturels, il faut prendre le deuil. Si les rois ont le droit de juger les rois, à plus forte raison ce droit appartient aux peuples. »

M. de Maistre est donc un génie profondément royaliste en politique, comme profondément catholique en religion. Seulement on aperçoit bien qu’il y a dans l’histoire générale, et dans l’histoire de son siècle en particulier, un point qui l’embarrasse. Le passé lui a appris qu’il y avait des races royales retranchées, des dynasties rejetées ; or, dans le présent, il voit l’empereur Napoléon s’élever à une si grande hauteur par son terrible génie et ses victoires, qu’un doute vient quelquefois l’assaillir. Il se sent entraîné par un attrait secret vers ce personnage extraordinaire ; il éprouve la curiosité d’un homme supérieur à l’égard d’un homme de génie ; il ouvre même une négociation afin d’obtenir une audience de lui et de lui parler des intérêts du roi de Piémont. Qui peut pénétrer les vues de la Providence ? Peut-être les destinées de la maison de Bourbon sont-elles fermées ! Peut-être un ordre de choses nouveau doit-il s’élever en France ! Cette idée, toujours repoussée, se présente plus d’une fois à l’esprit du comte de Maistre dans cette longue période de douze ans qui s’écoulent pour lui en Russie, de 1802 à 1814 ; c’est comme une tentation intellectuelle qui revient d’année en année. Mais la confiance dans le retour des Bourbons et dans la puissance du principe monarchique est la plus forte, et d’ailleurs M. de Maistre est d’avis que, tant que la maison royale existe, il faut faire son devoir. « L’Europe est à Bonaparte, s’écrie-t-il quelque part, mais nos cœurs sont à nous. » Belle parole qui marque la limite suprême où commence l’impuissance du pouvoir le plus absolu, le dernier droit qui reste inviolable quand tous les autres sont violés, le devoir qu’il est toujours possible de remplir, et que par conséquent il n’est jamais permis de déserter ! C’est le mot de la vierge chrétienne livrée aux insultes du gladiateur : alors même qu’elle ne possède plus son corps, son âme est à elle, et elle la donne à Dieu. Du reste, Joseph de Maistre voit Bonaparte travailler sans le vouloir, sans le savoir, à une restauration nécessaire à la France et à l’Europe. Sans doute, c’est à son profit qu’il prétend détruire les obstacles révolutionnaires ; mais ces obstacles détruits le seront pour tout le monde. Il arrivera un jour où la France se trouvera assez complétement guérie de ses superstitions révolutionnaires pour que la monarchie soit possible, et le jour où elle sera possible ne sera pas éloigné du jour de son rétablissement. Le comte de Maistre suit avec une anxiété visible, du haut de son observatoire philosophique, tous les symptômes précurseurs de ces événements. À chaque faute que commet l’empereur Napoléon, sa voix s’élève comme celle d’une vigie pour annoncer le dénoûment encore lointain. Quand l’Espagne se soulève, il écrit : « Je ne veux point contester les talents de Bonaparte ; ils ne sont que trop incontestables. Cependant il faut convenir qu’il a fait cette année trois choses dignes d’un enfant enragé : je veux parler de sa conduite à l’égard de la Toscane, du pape et de l’Espagne. Il était maître absolu dans ce pays, il y régnait par la famille régnante ; il enlève cette famille auguste, et, par ce beau coup, il met la nation dans l’état de la nature au pied de la lettre, c’est-à-dire dans la seule position qui puisse résister à un usurpateur de génie, menant une révolution à sa suite ; on n’a jamais fait une plus grande faute[7]. » Quand la rupture de l’empereur Napoléon avec le pape devient définitive, et qu’il menace de déposer le souverain pontife, la voix de la vigie fait encore entendre de sinistres présages : « Jamais aucun souverain n’a mis la main sur un pape (avec ou sans raison, c’est ce que je n’examine point), et n’a pu se vanter ensuite d’un règne long et heureux. Henri V a souffert tout ce que peut souffrir un homme et un prince. Son fils dénaturé mourut de la peste à quarante-quatre ans, après un règne fort agité. Frédéric Ier mourut à trente-huit ans dans le Cydnus. Frédéric II fut empoisonné par son fils, après s’être vu déposer. Philippe le Bel mourut d’une chute de cheval à quarante-sept ans [8]. » Il répond à ceux qui objectent que Napoléon vient du ciel : « Oui, il en vient comme la foudre. » Quand la chute de cet homme extraordinaire approche, il s’écrie : « Ses vices nous ont sauvés de ses talents. » Mais il y a une idée qu’il ne sépare point de celle-ci : c’est qu’on ne peut rien faire de grand et de bon en Europe sans la France ; c’est l’idée de toute sa vie. Il est plein d’estime pour le génie de notre nation ; il la regarde comme l’œil du monde : quand l’œil est obscurci, tout devient obscur ; c’est pour cela qu’il fait reposer toutes ses espérances sur le rétablissement du droit politique et des idées catholiques dans ce pays, dont les vertus sont contagieuses comme les erreurs.

Telle avait été la vie, telles avaient été les émotions du comte de Maistre pendant qu’il écrivait ses deux derniers ouvrages, c’est-à-dire jusqu’à l’époque de la restauration.

Quand la restauration commence, on voit se grouper autour de MM. de Maistre, de Bonald, de Chateaubriand, Frayssinous, des esprits éminents qui marchent dans la même voie, mais avec leurs allures propres et leurs aptitudes. Il est un des nouveaux venus de ces luttes intellectuelles qu’il faut faire connaître ; à cause de l’éclat que jettera tout d’abord son talent d’écrivain : c’est M. de La Mennais.

Félicité-Robert de La Mennais était né à Saint-Malo, en juin 1782, précisément dans la même rue où, onze ans plus tôt, Chateaubriand avait reçu le jour ; il était d’une famille d’armateurs anoblis par Louis XIV, à la demande des états de Bretagne, pour avoir, en temps de guerre, apporté, à prix coûtant, du blé dans la province, par une année de disette. Ayant perdu sa mère, dans son enfance, il ne put trouver une atténuation à cet immense malheur dans les soins de son père, absorbé par les occupations de son commerce et l’état de ses affaires, que l’emprunt forcé et les captures des Espagnols avaient compromises. Les caresses et la sollicitude maternelle manquèrent à cette enfance déshéritée de cette douce lumière qui éclaire l’esprit et échauffe le cœur. Ses premières années révèlent chez lui une intelligence ardente ; une disposition marquée à cheminer à son heure, à son pas, dans sa route : ce fut une vieille gouvernante qui, non sans peine, lui apprit à lire. Il avait neuf ans quand son frère aîné, M. Jean de La Mennais, voulut lui enseigner le latin ; mais le disciple indocile abandonna bientôt le professeur et entreprit d’achever seul ses humanités. À douze ans, il lisait Plutarque et Tite-Live. Vers cette époque, il fut confié à un oncle qui habitait la petite propriété de la Chenaie, sur la route de Saint-Malo, tout près de Dinan ; c’est là qu’il acheva lui-même son éducation. Cet oncle l’enfermait souvent dans une bibliothèque divisée en deux compartiments, dont l’un, réservé à tous les livres hétérodoxes et dangereux, avait reçu le nom de l’enfer ; le jeune homme, à qui on avait interdit l’accès de cette partie de la bibliothèque, lut tous les ouvrages défendus mais, comme il lisait en même temps les grands écrivains religieux, qui remplissaient les autres rayons, son intelligence se trouva assez saine pour préférer l’antidote au poison. Le ciel l’emporta sur l’enfer, et il sortit de cette bibliothèque plus religieux qu’il n’y était entré. Dans cette enquête contradictoire, M. de La Mennais avait été saisi d’un grand dédain pour le philosophisme du dix-huitième siècle, et d’une ferveur d’autant plus vive, qu’elle était fondée sur une foi éprouvée par l’étude. Quand il fit sa première communion, à vingt-deux ans, sa vocation pour le sacerdoce était décidée ; en attendant le consentement de son père, qui aurait préféré lui voir adopter la carrière commerciale, il entra comme professeur de mathématiques au collège de Saint-Malo. En 1807, il publia une traduction d’un petit livre ascétique de Louis de Blois, le Guide spirituel, et l’on remarqua l’onction et la douceur de son style. En 1808, parurent les Réflexions sur l’état de l’Église ; c’était comme le prélude d’un ouvrage plus célèbre : l’indifférence et la philosophie matérialiste y sont rudement traitées dans un style d’une âpre éloquence qui a des traits de parenté avec celui de Joseph de Maistre. Quelques idées sur la rénovation du clergé en France firent naître les ombrages de la police impériale, qui saisit le livre. En 1811, M. de La Mennais prit la tonsure et entra au séminaire de Saint-Malo. C’est là qu’il commença, de concert avec son frère, supérieur du séminaire, l’ouvrage intitulé, Traditions de l’Église sur l’institution des évêques. Cet ouvrage, qui rétablissait les véritables principes, méconnus par les abbés de Pradt, Grégoire et Tabaraud, qui prétendaient que l’élection des évêques n’avait pas besoin d’être sanctionnée par le pape, fut terminé à la Chenaie, et parut en 1812. Vers les premiers mois de 1814, M. de La Mennais vint à Paris ; presque aussitôt après la chute de l’empereur, il publia contre l’Université impériale un écrit très-vif, dans lequel il n’avait point ménagé à l’empereur lui-même quelques-unes de ces phrases qui restent burinées sur les fronts qu’elles touchent. Pendant les cent-jours, M. de La Mennais était allé chercher un asile en Angleterre, pour ne reparaître en France qu’avec la seconde restauration, qu’il considérait comme un événement aussi heureux pour la religion que pour le pays. Le champion zélé des prérogatives du saint-siége, l’adversaire ardent de l’enseignement universitaire, le contradicteur de la philosophie du dix-huitième siècle, l’ennemi du despotisme temporel, s’étaient déjà manifestés chez M. de La Mennais : on ne pouvait encore que soupçonner en lui le grand écrivain.

Ainsi, dans les plus hautes régions intellectuelles, cinq hommes éminents apparaissent sur le seuil de la restauration, comme les représentants de l’école catholique et monarchique, MM. Chateaubriand, Bonald, de Maistre, Frayssinous, et derrière eux, bientôt à côté d’eux, M. de La Mennais.

Les poëtes ne manqueront pas plus à cette école que les grands prosateurs. On remarque déjà parmi les gardes du corps du roi, un jeune homme au front élevé, à la parole harmonieuse, dont quelques amis ont seuls entendu les premiers essais, qui s’éloignent, disent-ils, des routes frayées. M. de Lamartine est né à Mâcon, le 21 octobre 1790 ; son nom de famille est de Prat : ce n’est que plus tard qu’il a pris le nom d’un oncle maternel. Son père était major d’un régiment de cavalerie sous Louis XVI ; sa mère était fille de madame des Rois, sous-gouvernante des princes d’Orléans ; un de ses oncles a été tué le 10 août, en défendant le château ; sa famille, comme tant d’autres familles, a été frappée par la révolution. La sombre maison d’arrêt où on le menait, tout petit enfant, visiter son père prisonnier, se dresse au fond de ses plus lointains souvenirs. Les crises révolutionnaires une fois passées, son enfance s’est écoulée, calme et heureuse, dans la petite terre de Milly, pauvre et agreste oasis de famille, toute resplendissante d’innocence, de calme et de paix ; Milly aux sept tilleuls, cette terre natale, qui luira toujours aux yeux et au cœur du poëte comme un de ces ports de la vie d’autant plus regrettés, que la barque, une fois sortie, n’y rentre jamais. M. de Lamartine a raconté lui-même sa première éducation toute chrétienne — « Ma mère, dit-il, avait reçu de sa mère, au lit de mort, une belle Bible de Royaumont, dans laquelle elle m’apprenait à lire quand j’étais petit enfant. Cette Bible avait des gravures de sujets sacrés à toutes les pages. Quand j’avais bien récité ma leçon, et lu à peu près sans faute la demi-page de l’Histoire sainte, ma mère découvrait la gravure, et, tenant le livre ouvert sur ses genoux, me la faisait contempler en me l’expliquant pour ma récompense… Le son argentin, affectueux, solennel et passionné de sa voix ajoutait à tout ce qu’elle disait un accent de force, de charme et d’amour qui retentit encore en ce moment à mon oreille, hélas ! après six ans de silence. » Il peindra plus tard dans ses vers[9] ce rustique séjour embelli par ses souvenirs d’enfance, et consacré par la présence de son vieux père, qui racontait à sa famille l’histoire de l’échafaud des rois ; par celle de sa mère, qui apprenait à ses enfants, autant par ses exemples que par ses leçons, la religion, la bienfaisance et la vertu, et de ses sœurs dont il croit voir encore les jeux folâtres et les blonds cheveux flottant au gré des vents.

C’est à Belley, au collège des Pères de la foi, nom sous lequel les jésuites sont rentrés en France, que M. de Lamartine a achevé chrétiennement cette éducation si chrétiennement commencée. À la fin de ses études, il a fait un court voyage en Italie, dont les beaux lacs lui sont apparus ; puis il est venu à Paris regarder de loin les derniers jours de l’empire, car il conserve précieusement dans son cœur la fidélité politique de ses aïeux. Pendant ce rapide séjour, il a déjà entendu la voix de la poésie ; mais cette voix, trompeuse comme celle de l’écho, l’a appelé vers la tragédie. Talma s’est plus d’une fois senti ému en écoutant le jeune poëte réciter d’une voix mélancolique un chant lyrique sur Saül, composition qui aspire en vain à quitter les ailes de l’ode, pour fouler la terre comme le drame. Puis, en 1813, pour la seconde fois, M. de Lamartine a visité l’Italie ; et sa jeunesse, toujours chrétienne par la foi, mais égarée dans ses voies par les passions de son âge, en a rapporté d’harmonieux regrets, de tristes et doux souvenirs. Le sentiment dominant de la jeunesse de M. de Lamartine a été celui d’une révolte intérieure contre le joug de plomb de l’empire, plus pesant encore à la liberté de la pensée qu’à celle des actions. Il a éprouvé une horreur instinctive pour ce monde où la force matérielle triomphe, et où le matérialisme de la science et de la philosophie donne la main au matérialisme politique. La Bible, Homère, Virgile, le Tasse, Milton, Rousseau, Ossian, Bernardin de Saint-Pierre surtout, ont été ses lectures favorites ; la contemplation de la nature, sa consolation ; et il a été au nombre de ces jeunes gens d’élite qui cherchaient dans Chateaubriand et madame de Staël, ces deux génies disgraciés, les accents qui ressuscitent l’âme, et le souffle du spiritualisme qui, arrivant au cœur, fait jaillir une étincelle de ses cendres. « Ces deux génies précurseurs, disait-il plus tard[10], m’apparurent et me consolèrent à mon entrée dans la vie ; Staël et Chateaubriand, ces deux noms remplissent bien du vide, éclairent bien de l’ombre. Ils furent, pour nous, comme deux protestations vivantes contre l’oppression de l’âme et du cœur, contre le desséchement et l’avilissement du siècle ; ils furent l’aliment de nos toits solitaires, le pain caché de nos âmes refoulées, et il est peu d’entre nous qui ne leur doive ce qu’il est, ce qu’il fut ou ce qu’il sera. » Telle avait été la vie de M. de Lamartine jusqu’à la restauration : vie de voyage à Rome, à Naples, qui agrandissait la sphère de ses idées ; vie de méditations à Milly, le manoir paternel, où les heures s’écoulaient dans des courses poétiques et solitaires à travers la campagne, et dans la contemplation des magnificences de la nature, ou dans la lecture des auteurs qui l’ont le mieux peinte, parce qu’ils l’ont le plus aimée ; vie d’irritation et d’indignation concentrée pendant les courts séjours qu’il fit à Paris, où son âme, profondément poétique, fut blessée du triomphe du sabre sur toute liberté, du chiffre sur l’idée. Aussi M. de Lamartine voit-il tomber sans regret l’empire ; après sa chute, il entre dans les gardes du roi ; mais presque aussitôt après les cent-jours, il quitte le service, et on le retrouve, dès le début de la restauration, en relation d’élève à maître, avec MM. de Bonald et de Chateaubriand, et ouvrant une correspondance avec M. de Maistre, dont il se proclame le disciple.

D’autres poëtes vont puiser ou puiseront plus tard aux mêmes sources. Au moment où la première restauration s’accomplit, M. Victor Hugo n’a que douze ans. Mais MM. de Vigny, Ancelot, Guiraud, Briffaut, Chénedollé, sont déjà connus ou se font presque aussitôt connaître. Ducis achève sa longue carrière ; Fontanes, dont les engagements avec l’empire ont été trop étroits pour qu’il puisse recommencer avec éclat un nouveau rôle, va bientôt mourir. Féletz, Dussault, Hoffman, tiennent le sceptre de la critique.


  1. Voici ce curieux document historique :

    « Je suis presque toujours malade, quoique jeune ; j’ai des occupations au-dessus de mes forces ; et le seul but d’une vie laborieuse et pénible, c’est pour moi d’être utile à un pays qui m’a été confié, et de laisser à mon fils aîné une carrière plus paisible et plus heureuse à parcourir. C’est en lui que se concentrent toutes mes affections et toutes mes inquiétudes. Son frère aîné est mort dans ce pays ; lui-même n’a été préservé que par un exutoire que j’ai exigé qu’on établît sur un de ses bras, et qu’il conservera jusqu’à sept ans. Il a dans ce moment cinq ans et demi. Il est doué d’une intelligence supérieure à son âge, et il aurait besoin de passer déjà sous la direction de son père, et de quitter les dames qui ont pris soin de lui jusqu’ici, si je pouvais m’y livrer. Malheureusement, je suis très-souvent malade, et le peu de temps que ma santé me laisse disponible est à peine suffisant pour les affaires du pays et les soins pénibles qu’il me donne.

    « Dans cette situation, j’ai pensé souvent sans succès au moyen d’être à côté de mon fils, parfaitement tranquille. Il est confié jusqu’ici à une dame très-respectable que j’estime et que j’aime ; mais malheureusement je m’aperçois que cet enfant a besoin, et un besoin très-pressant, d’être dirigé par un homme. Ce ne sont plus de petits soins qu’il lui faut uniquement, mais une juste direction ; sans cela il ferait son éducation lui-même, c’est-à-dire que son esprit prendrait au hasard des impressions bonnes ou mauvaises, et qu’ensuite il serait très-difficile de le mener sur le bon chemin. Je voudrais qu’il fût homme avant de savoir qu’il est destiné peut-être à commander à ses semblables ; je voudrais que l’expérience des temps et des hommes pût lui servir réellement, et qu’il reçût, non l’éducation des mots, mais celle des choses.

    « Après avoir cherché partout, j’ai réfléchi, Monsieur, que, sans vous connaître autrement, vous étiez un des hommes que j’estime le plus ; il m’a paru que vos principes étaient conformes à mes sentiments. Vous me pardonnerez donc, Monsieur, si, ayant à choisir quelqu’un à qui je désire donner plus que ma vie, je m’adresse à vous ; c’est le cas de bien choisir. Si donc, Monsieur, le bonheur dont vous jouissez sans doute dans une modeste retraite ne vous a pas rendu insensible au bien que vous pouvez faire, je ne dis pas à moi, à un individu, mais à toute une nation plus estimable encore que malheureuse, et c’est beaucoup dire… acceptez d’être le gouverneur de mon fils. Vous le confier, c’est vous marquer le plus vif désir de gagner votre amitié, et vous montrer tout le cas que je fais d’un homme de bien et éclairé tel que je vous crois. Je vous prie, Monsieur, de faire un petit voyage dans ce pays ; vous devez aisément vous imaginer avec quel plaisir je vous recevrai et, si je ne puis réussir à vous faire accepter l’offre que je vous fais, j’aurai au moins, Monsieur, le plaisir de faire votre connaissance, et de vous exprimer ma satisfaction de trouver en vous l’homme de bien et l’homme éclairé dont je désire l’amitié.

    « Si l’on vous parle de ce pays et de moi, nos malheurs nous donneront sans doute des torts que nous sommes loin de mériter ; on vous dira peut-être que je n’aime que la Hollande, que je ne suis plus Français, que je déteste tous ceux qui se trouvent ou se sont trouvés ici avec moi… Remettez votre jugement sur tout cela, je vous prie, jusqu’au moment où je pourrai me défendre. Vous verrez, Monsieur, qu’attaché par devoir et par inclination à un pays dans lequel je suis venu d’abord malgré moi, j’ai tout bravé pour y remplir des devoirs plus difficiles qu’il n’est possible de se l’imaginer ; tout, jusques à passer pour avoir renié mon pays, et n’être plus Français… Tandis que mon cœur, puis longtemps, ne palpite plus qu’à ce nom !… Et cependant j’en reste éloigné ; je défends de son incorporation, c’est-à-dire de sa ruine totale, un pays dont le climat me détruit chaque jour visiblement… J’y supporte toutes les difficultés, tous les événements, tous les malheurs sans me lasser… Et si je n’y étais obligé par le plus impérieux des devoirs, resterais-je dans cette situation ? J’y suis obligé ; mais j’avoue que mon plus grand malheur vient du renom d’être antifrançais, qu’il me faut endurer !…

    « Adieu, Monsieur, veuillez me répondre franchement ; ne craignez pas de me causer du chagrin, si vous ne croyez pas pouvoir accepter ; j’y suis accoutumé !… La seule chose à laquelle je ne m’accoutumerais jamais, c’est de ne point mériter l’estime et le suffrage des personnes telles que vous…

    « Louis-Napoléon. »
  2. Voir la Notice sur M. le vicomte de Bonald, par Henri de Bonald.
  3. Dans une lettre écrite le 18 décembre 1810, et datée de Saint-Pétersbourg.
  4. Le comte Xavier de Maistre, qui avait servi en 1805 comme officier d’état-major dans l’armée de Souwarov, fut nommé en 1805 lieutenant-colonel, directeur du musée de la marine. C’est l’auteur du Voyage autour de ma chambre et du Lépreux.
  5. Lettre d’un royaliste savoisien à ses compatriotes ; Lausanne, 1793-94.
  6. Lettres et opuscules, tome 1er, page 168.
  7. Saint-Pétersbourg, 2 octobre 1809.
  8. Saint-Pétersbourg, 20 août 1810.
  9. Milly, ou la terre natale ; Harmonies.
  10. Des destinées de la poésie.