Histoire de la ville de Saint-Brieuc/12

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CHAPITRE XII.
SAINT-BRIEUC EN 1884.


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Dans les chapitres précédents, nous avons essayé d’exposer l’histoire de Saint-Brieuc d’une manière aussi complète que possible, et, sans mettre en discussion les divers systèmes politiques, d’indiquer comment chacun d’eux a compris les libertés municipales. Nous avons vu successivement ces libertés naître et se développer, du xive au xvie siècle, sous la monarchie des États ; décroître, du xviie siècle à 1815, sous la monarchie absolue ; reprendre un progrès lent, mais continu, de 1815 à 1870. Cette étude, nous l’avons faite avec impartialité, car nous sommes de ceux qui, tout en ayant foi dans une doctrine, aiment à composer l’héritage national de toutes les gloires du passé, à quelque parti qu’elles appartiennent.

C’est précisément parce que nous voulons être impartial qu’au lieu d’apprécier les actes de nos contemporains, de 1848 à 1870, nous avons préféré nous borner le plus souvent, dans cette période, à une simple chronique, avec de courtes observations. À plus forte raison, nous a-t-il paru convenable de ne pas mettre en scène les hommes qui ont joué un rôle à Saint-Brieuc, pendant les quatorze dernières années.

À cette abstention il y a un autre motif, provenant de la nature aujourd’hui très complexe des questions de l’ordre municipal. Mêlées, comme elles le sont, à certaines questions politiques et sociales, nous ne saurions les traiter sans contrevenir aux règlements de la Société d’Émulation. Qu’il nous soit permis seulement de constater un fait : c’est que les rapports sociaux souffrent du bouleversement des idées et qu’on est divisé, même sur le terrain municipal. Nous en conclurons : qu’il est bien désirable que les libertés municipales se développent dans un cercle plus large, sans être subordonnées aux vicissitudes des régimes politiques ; et que des hommes d’opinions diverses soient appelés à travailler en commun au bien de la cité.

Ce vœu se réalisera, nous l’espérons, et le progrès, après un nouvel effort, reprendra sa marche en avant. En attendant, nous allons terminer cette histoire en faisant la description de la ville de Saint-Brieuc, à la fin de l’année 1884. Nous aurons par là même l’occasion de donner quelques détails sur sa situation financière et morale.

Quelle différence entre la ville du xviiie siècle telle que nous l’avons décrite (page 179), et la ville actuelle ! Le site est le même, mais il est embelli par de nouveaux quartiers, par les boulevards et les promenades, dont nos pères n’avaient eu que l’idée. Quant aux mœurs et aux habitudes, elles se sont également modifiées, surtout dans les deux dernières périodes ; aussi trouvons-nous un peu vieux le tableau que continuent à faire les auteurs des Guides, en répétant, les uns d’après les autres, depuis vingt ans : « Saint-Brieuc est une ville éminemment bourgeoise et presque champêtre ; ses habitants ont conservé en grande partie les habitudes de leurs ancêtres ; ils se lèvent, se couchent et mangent aux mêmes heures qu’au siècle passé. » Il est temps de rajeunir ce tableau.

Le voyageur qui arrive à Saint-Brieuc en chemin de fer, se trouve au sommet d’une colline aspectée au nord et inclinée vers la rivière de Gouët. C’est sur ce versant, assez profondément creusé au centre et relevé des deux côtés, qu’est bâtie la ville ; mais, de la gare, on n’en voit que la partie supérieure. Du boulevard de la gare se détachent six voies qui conduisent en ville. La plus fréquentée, sinon la plus large, celle que suivent les piétons, descend par une pente rapide les rues aux Chèvres, des Casernes, des Pavés-Neufs, Traversière, Neuve-de-Gouët et aboutit à la rivière par le chemin de Gouët. Les autres rues viennent rejoindre cette ligne, à droite et à gauche. Elle traverse le centre de la ville, la partie consacrée au commerce, tout à fait différente des quartiers qui couronnent les hauteurs. C’est la ville commerçante que nous allons parcourir la première, en prenant pied dans le quartier Saint-Guillaume, à l’entrée de la route de Rennes, près des hôtels les plus fréquentés.

Le premier édifice qui s’offre à nos regards est la chapelle de Saint-Guillaume rebâtie vers 1852, sur les ruines de l’ancienne collégiale (page 37). L’initiative de cette construction fut prise par MM. les abbés Souchet et Limon et Mlle Julie Bagot ; M. Jacques Sébert l’encouragea d’une généreuse offrande ; M. l’abbé Jules Collin la soutint de son talent et de son zèle, car il fut l’architecte de la chapelle et le directeur de l’œuvre naissante. Il faut visiter cette église, où sont parfaitement unies la richesse et l’harmonie du style ogival, et cependant elle n’est pas terminée : elle n’a ni sa flèche, ni ses clochetons, ni ses galeries ; mais on peut admirer, à l’intérieur, un chemin de croix délicatement sculpté, à Paris, dans les ateliers de M. Chovet ; une chaire, duc à l’habile ciseau de M. Liscouët ; un reliquaire, de M. Ogé, père ; trois autels, exécutés par M. Ogé, fils ; deux tableaux, dus au pinceau d’un artiste de Saint-Brieuc, M. Gouézou, et représentant saint Brieuc et saint Guillaume. À ces jouissances permanentes de l’art chrétien, il faut ajouter celles que renouvellent chaque année, pendant le mois de Marie, la parole souvent éloquente des prédicateurs, et les chants harmonieux de la maîtrise de la cathédrale. C’est à Saint-Guillaume que M. Jules Collin a laissé le plus les souvenirs de son âme de prêtre et d’artiste, et ses frères en continuent la tradition d’une manière digne de lui.

Au sortir de cette chapelle, on aperçoit au-delà du Champ-de-Mars, deux bâtiments : une caserne d’infanterie, commencée en 1822 (page 278), sur l’emplacement du couvent des Ursulines, et pouvant loger 600 hommes ; et le lycée, construit de 1848 à 1852 (pages 303, 322, 326), sur les plans de M. Guépin. Le lycée, avec ses dortoirs spacieux, ses deux cours, son gymnase couvert, ses classes nombreuses et son riche cabinet de physique, est un bel établissement d’instruction secondaire. On y a successivement annexé aux cours classiques, l’ancienne école primaire supérieure, transformée sous le nom d’enseignement secondaire spécial, et un petit lycée.

En avant du lycée se détachent, sur la rue Saint-François, deux ailes, contenant, l’une, la chapelle ; l’autre, la bibliothèque. Si des raisons majeures ont déterminé, en ce qui concerne la chapelle, le choix assez malheureux de l’emplacement, l’architecte a su du moins lui donner, en adoptant le style roman, un caractère religieux aussi en harmonie que possible avec le reste de l’édifice. — La bibliothèque, à peine commencée, a été cédée par le département à la ville. C’est donc un service municipal qui ne se rattache que par accident au plan du lycée. Formée, à l’origine, des bibliothèques de l’ancien collège et des couvents supprimés, elle est alimentée par les dons du gouvernement et par un fonds annuel de 1,000 francs. Elle contient environ 30,000 volumes. La section de l’histoire, qui en est la partie la plus riche, comprend 2,800 ouvrages ; celles de la théologie, des sciences et arts, 2,000 chacune ; la littérature, 1,800 ; la jurisprudence, 600. Le volume le plus ancien, imprimé, croit-on, à Paris, vers 1471, est un traité de la sagesse, le Sophologium fratris Jacobi magni. Il y en a d’autres de 1475, 1481, 1483. Ce sont des livres de philosophie ou de théologie peu demandés. Les manuscrits sont rares. On y trouve cependant les 8 volumes in-4° de l’ancienne réformation de la noblesse de Bretagne (1427-29), les anciens statuts du chapitre de la cathédrale de Saint-Brieuc, et surtout le procès de la canonisation de saint Yves, de 1330. La bibliothèque n’étant ouverte que le dimanche, le mardi et le jeudi, de 1 heure à 4 ou 5 heures, avec suspension pendant les congés du lycée, le public en profite assez peu. La moyenne des lecteurs est de 8 à 10, à chaque séance. Comme compensation, on a, depuis quelques années, organisé le prêt des livres au dehors, et, pour répondre aux goûts et aux besoins du temps présent, on achète de préférence des ouvrages de littérature et de sciences appliquées.

Le groupe de l’instruction publique est complété, dans ce quartier, par l’école communale laïque des garçons, située au bas de la rue aux Chèvres.

En descendant la rue des Casernes, vis-à-vis la caserne d’infanterie et celle de gendarmerie (ancien collège), s’étend le vaste et utile établissement des Filles de la Providence, fondé en 1821, dans une dépendance de l’ancien couvent des Ursulines, par M. Jean-Marie de Lamennais (p. 286). Les succès de cette institution sont bien connus à tous les degrés de l’enseignement primaire, y compris les examens pour le brevet de capacité, 500 jeunes filles de la ville et du département y reçoivent une solide instruction, un grand nombre gratuitement. Le plan de la chapelle est dû au P. Cahours. La Providence de Saint-Brieuc est une maison-mère, qui a fondé plusieurs succursales.

La rue du Collège conduit de la Providence aux deux halles à la viande et au poisson. La première a été établie dans l’ancienne chapelle du séminaire, acquise en 1850 par la ville ; l’autre ne date que de 1875. L’établissement de celle-ci sur le prolongement de la halle à la viande, sans dégagements suffisants, pour le présent ; la translation des deux halles dans un quartier nouveau assez éloigné de l’ancien, ont provoqué dans la population une agitation à peine assoupie. Si du moins on avait bâti en même temps la halle aux grains, objet de tant de rapports et cause première du débat ! Mais non. D’année en année, on dispute la place aux sacs entassés sur la terre, les jours de marché, et bientôt on la supprimera tout à fait. Comment, en effet, consentir à masquer tout à fait le théâtre dont la façade élégante se présente déjà de trois quarts, au lieu de se développer sur une large voie ?

Le théâtre a été aussi un sujet de discorde dans notre ville ; mais, en laissant de côté la question de savoir si la dépense causée par la construction du théâtre est en rapport avec les jouissances passagères qu’il procure, il est permis de regretter qu’on n’ait pas donné à ce joli monument la place qu’il mérite dans un autre quartier. Commencé en 1879, sur les plans de M. Angier, il n’a été ouvert qu’en 1884.

Du quartier des Halles, on communique avec le centre de la ville par plusieurs rues courtes et tortueuses. Il faut s’arrêter au coin de la rue des Pavés-Neufs et de la rue Saint-Gilles, pour examiner le pignon à mâchicoulis, les sculptures du portail et la colonnade intérieure d’un hôtel du xve siècle, auquel la tradition a conservé le nom d’hôtel de Rohan, sans qu’on puisse affirmer qu’il ait été habité par quelque membre de cette famille célèbre (p. 54).

Un peu sur la droite, au carrefour des rues Saint-Gouéno, Traversière et Saint-Gilles, s’élève une belle maison du xviie siècle, dont la porte a été reproduite par la gravure.

À l’extrémité de la rue Saint-Gilles, en contournant à gauche la cathédrale, on aperçoit, à travers les cours des maisons qui bordent la rue de la Préfecture, l’ancien palais épiscopal aux vastes salles. À l’une des extrémités, dans la direction de la mairie, une salle voûtée rappelle les anciennes archives ; à l’autre extrémité, à la porte de l’imprimerie où l’on a composé l’Histoire de Saint-Brieuc, s’élève un beau pavillon, hors de proportion avec la partie subsistante du vieil évêché. C’était le commencement d’un plan grandiose conçu par M. de Bellescize, et interrompu par la Révolution. En faisant des fouilles dans le jardin, on a trouvé des écussons d’évêques et des débris de la chapelle Saint-Gilles, qui s’ouvrait sur la rue de ce nom. Voilà tout ce qui reste de la demeure épiscopale qui, au temps de sa splendeur, s’étendait jusqu’au ruisseau Josse. Ses magnifiques jardins, qu’une rue va, dit-on, entamer vis-à-vis de l’hôtel des Postes, offrent encore, dans plusieurs habitations particulières, le charme de la campagne au milieu de la ville.

L’ancien palais épiscopal communiquait avec la cathédrale par un passage, dit Entre les portes. Ces portes furent détruites en 1790, à la grande satisfaction du public ; mais on voit encore, sur l’un des contreforts, un débris de l’arcade qui venait s’y appuyer.

C’est par la porte latérale ouvrant sur la rue de la Préfecture, qu’il faut entrer dans la vieille cathédrale. L’œil, un peu étonné d’abord, est séduit bientôt par des détails pleins de richesse et d’élégance, qui nous reportent tour à tour du xiiie au xvie siècle. C’est l’un des caractères de cet édifice de présenter ainsi la suite ou plutôt le mélange des âges de l’architecture. Les maîtres de l’art rapportent au xiiie siècle la croisée de l’église et les transepts, quelques chapiteaux du chœur, la tour du nord, dite la tour Brieuc ; au xive, le chœur, les bas-côtés, la sacristie et la chapelle de la Vierge, dont une restauration intelligente a rétabli l’ancienne physionomie, mais non les parties mutilées. La statue qu’on y vénère est, dit on, celle de N.-D. de la Porte. Le xve siècle nous a donné la tour du midi, la belle fenêtre du transept midi, dont la rosace a été reproduite par M. de Caumont, et l’ancienne chapelle Saint-Guillaume, à la fois élégante et hardie, avec un charmant escalier dans une tourelle octogonale. Au xvie siècle appartiennent les chapelles secondaires du chevet et surtout un magnifique buffet d’orgues, aux ciselures délicates et variées, si bien fait pour recevoir le magnifique instrument de M. Cavalier-Coll.

Ah ! certes, l’étranger qui descend dans la cathédrale par le grand portail, au-dessous de l’orgue, et qui, de là, regarde cette lourde nef aux piliers massifs, reconstruite au xviiie siècle par Mgr de Boissieux, ne doit éprouver qu’un sentiment pénible ; mais s’il écoute, aux jours des grandes solennités, l’orgue frémissant sous la main d’un artiste dont Saint-Brieuc s’honore, M. Ch. Collin, et le chant majestueux de la maîtrise répondant aux accords de l’orgue, le temple se transforme à ses yeux et lui révèle des beautés véritables, auxquels s’ajoutent les souvenirs religieux. C’est, en effet, sous ces voûtes que les reliques de saint Brieuc ont été rapportées de l’exil ; que saint Guillaume, exilé à son tour, est venu dormir son dernier sommeil, après avoir servi de témoin à la liberté religieuse. Auprès du grand évêque reposent, au milieu de tant d’autres oubliés, Mgr Le Porc de La Porte, dans l’une des cryptes de la nef, et, dans les chapelles latérales, les évêques qui ont gouverné le diocèse depuis la Révolution, N. S. Caffarelli, de La Romagère, Le Mée, Martial et David. En attendant que le monument de Mgr David perpétue le souvenir d’un protecteur des arts, les tombeaux de Mgr de La Romagère et de Mgr Le Mée, exécutés par Ogé, ainsi qu’un chemin de croix, méritent seuls d’être cités.

La sculpture sur bois est plus riche, car elle présente, outre le magnifique buffet d’orgues, un vrai chef-d’œuvre, l’autel de l’Annonciation. Un artiste de Châtelaudren, Corlay, l’exécuta à la fin du xviiie siècle, dans le couvent des Dames de la Croix, auquel il était destiné. C’est seulement après la Révolution que cet autel fut placé à la cathédrale, dans l’ancienne chapelle de Saint-Guillaume. L’ensemble du sujet est une Annonciation, où concourent les trois grands mystères, et dont un tableau de Jouvenet, porté à l’autel de Sainte-Philomène, doit avoir fait partie.

À l’extérieur, on examine avec intérêt, en faisant le tour de la cathédrale, les pyramides élancées et les hardis arcs-boutants qui ornent et soutiennent la nef et l’abside. Les tours inachevées du portail ne rappellent que les souvenirs des guerres civiles du xive et de la fin du xviiie siècle.

C’est sur cette place, dite du Pilori, aujourd’hui de la Préfecture, qu’était concentrée la vie de la cité briochine, et que s’élèvent encore les édifices consacrés à l’administration. Dans la partie méridionale, l’Hôtel de Ville a été reconstruit, en partie, sur un plan de M. Guépin, dans l’ancien emplacement, mais dans une rue trop étroite. On y a conservé provisoirement les restes d’une maison du xviie siècle et restauré à grands frais, pour y abriter le musée et les pompes à incendie, l’ancienne salle de spectacle détruite par le feu, dans la nuit du 26 au 27 décembre 1875. Il est à craindre que ces deux bâtiments, construits sur des plans différents, ne répondent, ni par leur aspect, ni par leurs dispositions, aux besoins d’une cité en voie d’agrandissement.

Le musée possède une collection d’oiseaux, presque tous du pays, formée en grande partie par M. Ferrary ; quelques spécimens de la géologie et de la minéralogie du département, ainsi qu’un petit nombre de débris de l’époque préhistorique. La section artistique est encore moins riche.Depuis quelque temps cependant, le musée a reçu plusieurs œuvres de nos compatriotes, Guibé, Ogé, Durand. C’est une bonne pensée qu’il faudrait suivre, car le meilleur moyen de créer un musée local, c’est encore de faire appel aux artistes du pays et aux chercheurs dans tous les genres.

En dehors du musée, il y a, dans les salons de la mairie, un certain nombre de tableaux et surtout de gravures très fines, qui sont la principale richesse artistique de la ville. Les greniers contiennent une assez grande quantité d’archives, qu’il serait utile d’inventorier, car on ne consulte facilement que les registres de l’état-civil et des délibérations. Les plus anciens de ces registres ne remontent pas au-delà du xviie siècle. — En parlant des archives, nous tenons à remercier l’administration municipale, qui nous a gracieusement communiqué tous les documents dont elle dispose.

À l’angle opposé de la place de la Préfecture, l’évêché ne présente qu’un portail d’une hauteur démesurée ; mais au fond de la cour s’élève un hôtel du xvie siècle, d’un assez grand effet. Cette ancienne demeure des seigneurs de Boisboissel, connue sous le nom barbare de Quincangrogne, n’est devenue palais épiscopal qu’en 1824. On remarque, dans les salons, une partie de la galerie des évêques de Saint-Brieuc, commencée par Mgr Le Porc de La Porte. L’évêché a conservé de beaux jardins. Cependant le parc de la préfecture, qui y est contigu, est encore plus grand et mieux ombragé.

La préfecture est vaste, mais mal distribuée. Le bâtiment principal et les deux ailes, rattachés en apparence, forment en réalité trois bâtiments distincts. Celui du centre ne contient guère que les salons ; l’aile du nord est réservée à l’habitation particulière du préfet ; l’autre aile, celle des bureaux, est insuffisante pour les nombreux services du département. Au premier étage, il faut visiter les archives, très riches en documents. Le plus ancien est de 1083, c’est-à-dire antérieur à la première croisade. Toute l’histoire féodale et judiciaire du pays avant 1789 est là. Parmi les fonds curieux, on peut citer ceux de l’ancien duché de Penthièvre, des abbayes, des couvents d’hommes et de femmes, des évêchés de Saint-Brieuc et de Tréguier, la belle collection des procès-verbaux des États de Bretagne, tous les registres officiels de l’époque révolutionnaire et, depuis 1800, les documents administratifs qui intéressent le département. Le classement de ce magnifique dépôt permet sans peine de le consulter, et la publication de l’inventaire, déjà bien avancée, en rendra l’étude de plus en plus facile. Il est regrettable que des richesses si considérables ne soient pas isolées, comme l’est la bibliothèque communale. Beaucoup de papiers portent encore la marque de l’incendie de 1805. S’il survenait un nouvel incendie, ce serait une perte irréparable.

En sortant des archives, l’archéologue ne verra pas sans intérêt, dans une cour adjacente, une jolie construction du xve siècle, d’où se détache une tourelle élégante et hardie. C’est l’hôtel dit du Saint-Esprit, longtemps habité par des chanoines, dont l’un porta la croix de Malte.

En traversant la place de la Préfecture et celle du Martrai, près de laquelle la petite halle à la viande rappelle l’ancienne cohue, on arrive à la rue au Beurre, dite aussi Saint-Jacques, parce que l’image du saint était placée autrefois au coin de cette rue. Naguère encore, les étages des maisons se surplombant interceptaient l’air et la lumière, et les auvents des boutiques rendaient la circulation difficile. De ces souvenirs d’un autre âge, regrettables seulement au point de vue du pittoresque, il ne reste plus, sur la droite, que deux hautes maisons, d’un type assez curieux, et décorées de figures grotesques en relief. Dans l’une d’elles ont vécu les Doublet, fondateurs de la première imprimerie de Saint-Brieuc, en 1620.

Avant de gravir la rue Fardel, arrêtons-nous un instant sur un placis où vient aboutir tout le mouvement de la côte. La rue qui se prolonge en descendant conduit au pont de Gouët et au Léguée et, dans une autre direction, monte l’ancienne rue aux Marchands, qui garde encore quelques souvenirs de ses riches demeures, et dont le nom actuel rappelle d’un des bienfaiteurs de l’hospice et du bureau de bienfaisance, M. Houvenagle. En parcourant toutes ces rues, on ne peut se faire une idée du cloaque infect qu’y formaient les égoûts de la ville, et du temps qu’il a fallu pour assainir ce quartier. La voirie municipale nous a donné dans ce siècle une propreté et une salubrité que nous jugeons quelquefois insuffisantes, mais qui émerveilleraient certainement nos pères, s’ils pouvaient visiter ce qu’on appelait de leur temps les rues aux Tanneurs, aux Toiles, l’allée Menault et la Guado. Il est juste de rendre hommage de ce progrès à l’esprit moderne, et aussi aux administrateurs qui l’ont poursuivi sous tous les régimes.

Sortons du fond de la ville, consacré au commerce, et cherchons sur les hauteurs l’espace et la lumière.

Parmi les rues qui composent le quartier Fardel, une seule est à visiter, c’est la grande rue Fardel. On y voit une maison à deux étages, style renaissance, dite autrefois l’hôtel des ducs de Bretagne, et portant la date de 1572.

Sur le placis Fardel, où se dressait autrefois la porte Morlaise, s’ouvre l’ancien hôtel des La Bouexière et des Guébriant, occupé par la direction des contributions directes ; et, à côté, le couvent des sœurs de la Croix, établi en 1855 pour servir de maison de retraite. C’est sur cette colline, dans le voisinage de l’oratoire de Saint-Brieuc, que la vieille ville a pris naissance et que plusieurs ordres religieux sont venus se grouper, dans notre siècle comme au moyen-âge.

À l’entrée de la rue Notre-Dame, sont les religieuses Augustines de la congrégation du père Eudes, dites dames de Montbareil, établies depuis 1808, dans l’ancien couvent des sœurs de la Croix. Elles rendent de grands services dans leur pensionnat de jeunes filles, et surtout dans le refuge où elles reçoivent, avec un dévouement admirable, les femmes qu’on veut corriger ou préserver. À l’autre extrémité de la rue, au-dessus de la fontaine de Saint-Brieuc et du portique aux fines sculptures que nous avons déjà signalé (page 14), s’élèvent la chapelle de N.-D. de la Fontaine et la maison de la Sainte-Famille, fondée par Mlle Bagot, pour élever quelques petites filles de la campagne et les former aux travaux d’un ménage agricole. La sainte fille est morte à la peine, mais Dieu a béni cette œuvre, qui prospère sous la direction des filles du Saint-Esprit.

Vis-à-vis, une vaste maison, de construction récente, rappelle les cités ouvrières des grandes villes. Celle-ci est le fruit d’une pensée religieuse, comme toutes les œuvres de son fondateur, M. Achille Du Clésieux. Citer ce nom à Saint-Brieuc, près de la colonie agricole de Saint-Ilan, c’est dire tout ce que la poésie et la charité, unies dans le même cœur, peuvent produire de plus élevé et en même temps de plus efficace pour la consolation de l’âme et le soulagement des malheureux. M. Du Clésieux, comme Mlle Bagot, est venu placer sa dernière œuvre sous la protection du saint qui évangélisa cette partie de la Bretagne, au ve siècle.

De la Sainte-Famille, dirigeons-nous, par un étroit sentier, au milieu de champs bien cultivés, jusqu’au sommet d’un monticule, qui porte la statue de N.-D. de Saint-Brieuc. Il n’est guère de lieu plus pittoresque, ni mieux choisi pour embrasser d’un coup d’œil la situation de la ville. On aperçoit, au premier plan, Montbareil, N.-D. de la Fontaine ; à un degré plus élevé, le parc de la Préfecture, N.-D. d’Espérance, le Saint-Esprit, l’hôpital ; sur le sommet du plateau, la gare, d’où descend le vallon dans lequel s’est entassée la vieille ville ; sur le versant oriental de ce vallon, le Palais de Justice, dans un bouquet de verdure ; les tours de l’église Saint-Michel, et, au dernier étage, cette vieille rue de Gouët, autrefois bien habitée, aujourd’hui abandonnée. C’est là que se rapprochent les deux versants, après avoir formé une sorte d’entonnoir, dont le conduit se prolonge, par le chemin de Gouët, jusqu’à la rivière.

Du côté de la vallée de Gouët, quel délicieux spectacle ! Dans cette vallée sinueuse se développe à un quart de lieue le port du Légué, à l’entrée duquel se dresse le vieux débris de la tour de Cesson. Au loin, c’est la pleine mer.

Vis-à-vis de nous s’étend la riche commune de Plérin ; à nos pieds, le Boisboissel couvre l’une des pentes du monticule, au sommet duquel se dresse la statue de N.-D. de Saint-Brieuc. C’est ici, sur ce mamelon, que nos pères ont appelé, du nom de la Vierge bienheureuse, le Tertre-Buette, que s’est tenue pendant des siècles, cette foire Fontaine du 8 septembre, qui a déserté son vieux quartier, pour se porter dans la ville moderne. C’est là, tout près, dans un repli de terrain, dit encore la Caquinerie, que s’abritaient les malheureux Caquins, ces parias du moyen-âge. Et, comme si ce coin de terre si charmant devait toujours être mal hanté, on y a placé l’abattoir. Cette création est utile, à coup sûr ; mais en acceptant le bienfait, on peut exprimer un regret : c’est de voir notre ville ainsi bornée à l’ouest, d’autant plus que le lieu n’était guère propice au service d’un abattoir, puisqu’il a fallu y amener l’eau à grands frais. Cette construction, décidée en 1879, n’a été terminée, après de longs débats, qu’en 1884.

De l’abattoir part un large boulevard, encore inachevé, qui, sous le nom de boulevard de l’Ouest, se prolongera jusqu’à celui de la gare. Arrivés au point où il traverse la route de Brest, arrêtons-nous un instant. Vous plaît-il de faire sur cette route une courte promenade jusqu’à Saint-Jouan ? Vous pourrez visiter l’école normale des instituteurs, qui recevra son personnel en 1885. Cette école étant départementale, l’État et le département ont fait les frais de la construction ; la ville s’est bornée à donner le terrain.

Reprenant le chemin de la ville, nous passons devant le couvent des Carmélites. Ce couvent, établi à la Ville-Berno en 1857, et à la Corderie en 1862, est plus que tout autre fermé aux bruits du monde. La tranquillité n’y est troublée ni par un pensionnat, ni par des œuvres du dehors. Ces religieuses recherchent avant tout la vie austère et contemplative.

Un peu plus loin est la maison-mère des Missionnaires de Marie, établies à Saint-Brieuc en 1877. Elles se destinent aux missions de l’Inde. Un généreux bienfaiteur a récemment acheté et mis à leur disposition, à quelques kilomètres de la ville, l’ancienne maison de campagne des évêques de Saint-Brieuc, les Châtelets.

De la Corderie à la rue des Capucins, il n’y a qu’un pas par le chemin de Brest.

La rue des Capucins conduit à l’ancien couvent du même nom, dont l’hôpital a pris la place. Avant d’y arriver, on trouve, du côté gauche, l’institution de l’adoration du Saint-Sacrement, fondée par les dames Martin, et connue dans tout le département par les excellentes élèves qu’elle a formées ; du côté droit, la maison-mère des sœurs du Saint-Esprit, transférée du bourg de Plérin à Saint-Brieuc en 1834 (pages 144 et 309). Dans un demi-siècle, la congrégation du Saint-Esprit a bâti, dans la rue des Capucins, un magnifique établissement, qui répond à tous les besoins d’un ordre considérable ; dans la côte Saint-Pierre, une vaste école, qui rivalise, pour l’instruction des jeunes filles de la ville, avec la Providence ; une autre école à N.-D. de la Fontaine, pour continuer l’œuvre agricole de Mlle Bagot. Ce n’est pas à Saint-Brieuc seulement qu’il faut juger l’institut du Saint-Esprit, c’est surtout dans les paroisses rurales. Les sœurs blanches, comme on les appelle, sont très populaires dans nos campagnes. On aime à leur confier l’instruction des jeunes filles et le soin des malades.

Le magnifique établissement qui fait face à la maison-mère du Saint-Esprit mérite une mention spéciale, à cause des services qu’il rend à la population. L’hôpital, transféré de la Madeleine aux Capucins en 1793, a eu d’abord une existence difficile et précaire, dans un vieux couvent délabré. Les lois du 16 vendémiaire an v, du 15 brumaire et du 4 ventôse an ix, en affectant une dotation aux établissements hospitaliers, ont permis à celui de Saint-Brieuc d’avoir un petit budget. Avec ses ressources et quelques subventions de la ville et du département, il a fini par se renouveler. Vers 1850, on a reconstruit la communauté des religieuses et une partie de la maison des aliénées, et, de 1873 à 1879, les autres bâtiments, suivant un plan d’ensemble, préparé et exécuté par MM. Morvan. Il ne reste plus à construire que la chapelle, qui sera le couronnement de l’édifice.

Dans l’état actuel, l’hôpital comprend quatre services bien distincts :

L’hôpital civil et militaire pour les malades, ayant 288 lits disponibles.
L’hospice pour les vieillards et les enfants pensionn. 243
Les incurables 161
Les aliénées 267
Total    959


Mais la population moyenne n’est que de 600 à 650, dont 230 aliénées et 100 incurables. L’enclos, qu’on s’occupe d’agrandir, renferme seulement 6 a 7 hectares.

Les ressources permanentes sont peu considérables, puisque la dotation en immeubles et en rentes ne dépasse pas un revenu annuel de 26,000 francs ; mais il faut y ajouter des ressources variables provenant des subventions, des prix de journées et des pensions, et s’élevant à près de 174,000 francs, soit un budget annuel de 200,000 francs.

Avec un pareil budget, il eût été impossible de faire des constructions de plus de 500,000 francs, sans le généreux concours de deux bienfaiteurs, dont les noms doivent être conservés dans les annales de l’hospice et de la cité. Mmme Du Clésieux, Auguste, en souvenir de son fils, a donné 200,000 francs ; M. Houvenagle a légué à l’hospice et au bureau de bienfaisance, conjointement, le domaine des Châtelets, dont la vente a procuré 242,500 francs. Les noms de ces bienfaiteurs et des nombreux fondateurs de lits sont inscrits sur des plaques de marbre, dans le vestibule d’entrée.

La prospérité de l’hôpital est due avant tout aux dames de Saint-Thomas de Villeneuve, qui le desservent au nombre de 30, et qui l’ont toujours dirigé depuis 1666.

Le boulevard de l’Ouest, dont nous avons indiqué le tracé, longe l’enclos de l’hôpital et ne sera pas de longtemps habité, malgré la beauté des campagnes qui l’entourent. Cela tient un peu au voisinage de l’hôpital et de l’abattoir, mais surtout à la tendance qu’ont les commerçants et les propriétaires à se porter vers les quartiers du nord et du sud, c’est-à-dire vers la mer et la gare.

Il est impossible de quitter le quartier de l’ouest, sans faire une station sur la côte Saint-Pierre. L’église qui s’ouvre devant nous, surmontée d’une statue, est N.-D. d’Espérance. Le 25 mars 1848, Mgr Le Mée avait autorisé, à la demande de M. l’abbé Prud’homme, une association de prières pour le salut de la France, sous le vocable de N.-D. d’Espérance, et le pape Pie IX avait érigé cette association en archiconfrérie, par bref du 8 août, en l’étendant au monde catholique. M. Prud’homme entreprit aussitôt de rebâtir la chapelle, pour la rendre digne de l’association dont elle était le siège ; mais elle ne fut achevée et livrée au culte qu’à l’ouverture du mois de Marie, en 1855. Ce sanctuaire est devenu l’objet d’une vénération particulière, qui s’est manifestée surtout par le couronnement de N.-D. d’Espérance, le 31 juillet 1865, et par la fête du Pèlerinage, le 7 et le 8 septembre 1873.

L’église de N.-D. d’Espérance, bâtie sur les plans de M. l’abbé Prud’homme, est un bijou d’architecture ogivale de la meilleure époque. C’est surtout par le travers septentrional qu’apparaît, sous un jour favorable, la coupe hardie et gracieuse de ce vaisseau, qui semble prêt à voguer dans les airs. Au milieu du parvis se dresse un calvaire de granit, imposant et sévère. Une baie ogivale conduit à un porche garni de dix statues, dont quelques-unes sont d’un beau caractère. Elles sont dues à M. Ogé, ainsi que presque toutes les sculptures de l’édifice. À l’intérieur, l’âme est saisie par un ensemble plein de grâce, de pureté et d’harmonie. Rien de plus hardi que les colonnettes sur lesquelles la voûte repose comme une tente ; rien de plus touchant que les ex-voto qui couvrent les murs. Partout, l’art catholique a multiplié ses merveilles. Les vitraux, renouvelés des verrières du xiiie siècle, font revivre les saints et les saintes de Bretagne et les pèlerinages bretons ; une grille d’une grande richesse entoure le chœur ; la chaire est une page biblique, dont l’exécution fait honneur à un artiste de Saint-Brieuc, M. Guibé, mais dont la place véritable eût été dans une cathédrale. On célèbre, à N.-D. d'Espérance, le mois de Marie avec une dévotion particulière. C’est de cette église que sort, chaque année, le 31 mai, la procession aux flambeaux, dite du Pélerinage, qui parcourt les principaux quartiers et est devenue l’une des fêtes de notre ville.

Au pied de la côte Saint-Pierre, quelques établissements attirent l’attention. C’est d’abord, dans la rue Vicairie, la florissante école des frères de la Doctrine chrétienne, dont la chapelle est un souvenir d’amour maternel et de douleur résignée. Mmme Du Clésieux l’a fait bâtir, pour y déposer le corps de son fils. Une statue tumulaire, en marbre blanc, placée dans une crypte du sanctuaire, représente le jeune capitaine des mobiles, couché sur son lit de souffrance. Le sculpteur, M. Le Harivel-Durocher, a fait preuve de talent dans l’exécution. Nous le féliciterons surtout d’avoir fidèlement rendu l’expression de bonté qui régnait sur les traits d’Augustin Du Clésieux.

À peu de distance de la Vicairie, sur le chemin de Brest, un ouvroir de jeunes filles, connu sous le nom de Nazareth, a été fondé, en 1837, par Mlle de La Ville-Chapron. Ces jeunes ouvrières, sous la direction de maîtresses formant une association pieuse, s’occupent, avec une grande habileté, de travaux d’aiguille et de la confection des ornements d’église. Nazareth et sa charmante chapelle, bâtie, en 1848, sur les plans de M. l’abbé Ducouédic étaient, il y a quelque temps, le siège d’œuvres charitables, et notamment du patronage, dont l’abbé Gautier était l’âme, et dont M. le chanoine Le Breton a été, après lui, le zélé directeur.

Dans la rue Léquyer, l’établissement des Maristes, fondé en 1864, a réuni quelque temps un cercle catholique d’ouvriers dans sa gracieuse chapelle, l’une des premières œuvres de M. Angier. Ce cercle était en pleine voie de prospérité. Un don généreux de M. de La Noüe avait permis de bâtir une vaste salle, où l’on offrait aux membres des réunions agréables et utiles. La fermeture de ce cercle par l’autorité supérieure fut le prélude de l’expulsion des Maristes qui eut lieu, le 4 novembre 1880, en exécution des décrets du 29 mars, avec force appareil militaire. Ce fait est encore trop récent et a causé dans la population une trop vive émotion, pour qu’il soit nécessaire d’en rappeler les détails. L’histoire le jugera.

Le grand séminaire a été bâti, de 1843 à 1847, au haut de la rue Léquyer, par Mgr Le Mée, sur les plans de M. Guépin (page 309). Il comprend un corps de logis principal et deux ailes, reliées entre elles par une galerie. La cour intérieure est entourée d’un cloître vitré, exécuté sur les dessins de M. Jules Collin. Du milieu de la galerie se détache une chapelle romane, d’un caractère grave, qui correspond à la destination du monument. Le séminaire possède une riche bibliothèque. Il a été confié, en 1860, par Mgr Martial aux pères Maristes.

En quittant le séminaire, on trouve un bel établissement d’instruction, le collège Saint-Charles. Fondé en 1849, sous l’épiscopat de Mgr Le Mée, dans le local occupé aujourd’hui par les dames du Sacré-Cœur, transféré momentanément dans l’une des ailes du grand séminaire, Saint-Charles a eu des jours difficiles, surtout quand l’un de ses directeurs, le P. Rogerie, de la congrégation de Sainte-Croix du Mans, eut entrepris, en 1859, de bâtir le collège actuel. M. Meslay en fut l’architecte. Après le P. Rogerie, des prêtres du diocèse dirigèrent quelque temps l’établissement ; en 1870, Mgr David y appela les Dominicains du Tiers-Ordre ; en 1884, Mgr Bouché et M. Achille Du Clésieux, après l’avoir racheté, ont constitué, pour l’administrer, une société civile, qui a confié la direction des études aux P. Marianistes.

De Saint-Charles, on gagne facilement le boulevard du sud, qui s’étend devant la gare. La gare de Saint-Brieuc, servant à la fois de passage au chemin de fer de Paris à Brest, et de tête de ligne au chemin de fer de Pontivy à travers la Bretagne, a une assez grande importance. Elle forme une vaste ellipse, entre deux ponts qui permettent, en la contournant, d’arriver également à la route de Quintin. Visitons d’abord le boulevard extérieur, opposé à la ville. C’est dans cette zone qu’apparaissent la plus grande des usines de Saint-Brieuc, l’aciérie, et l’établissement des Sourds-Muets.

La Société des forges et aciéries, fondée en 1873, par MM. E. Carré-Kérisouët et Allenou, sous forme de société anonyme, a dû se reconstituer. La nouvelle société réussit mieux que l’ancienne et entretient environ 200 ouvriers. On fabrique dans cette usine le fer de ferraille, dit armoricain, des fers laminés et martelés au bois ; des aciers fondus, corroyés et naturels ; des rails, des essieux, des pièces de tout genre, sur modèle, pour le compte du gouvernement et des particuliers.

Au-dessus de cette usine, à côté de son réservoir, est le point culminant du versant sur lequel la ville de Saint-Brieuc est assise. On y voit encore la borne qui servit, au commencement de ce siècle, aux opérations du cadastre (page 267).

De cette hauteur, l’œil embrasse les riches campagnes de Ploufragan, de Trégueux et de Langueux. À droite, on peut suivre le train de Pontivy, longeant le bois des Châtelets, et gravissant les premières pentes qui conduisent aux montagnes du Mené. À gauche, le bois de Plédran couronne le versant oriental du petit bassin de l’Urne. — De là le nom de Turnegouet, que nos pères donnaient au territoire compris entre l’Urne et le Gouët. — Il y a, dans cette direction, plusieurs charmantes promenades à faire, aussi bien pour le touriste que pour l’archéologue. Si l’on ne veut s’écarter de la ville qu’à une distance de trois quarts de lieue environ, à gauche de la route de Quintin, on voit le beau dolmen ou allée couverte de la Couette ; un peu plus loin, la pierre du sacrifice, et un débris de menhir, connu sous le nom de Sabot de Fracan.

Disposez-vous d’une journée ? Vous ne sauriez l’employer d’une manière plus agréable qu’en visitant, près de Saint-Julien, la chapelle de Sainte-Anne du Houlin, pèlerinage cher aux habitants de Saint-Brieuc ; l’ancien château de la Côte et, dans le voisinage, un magnifique menhir ; de nombreuses pierres à bassin, ou pierres du sacrifice ; — tout cela dans un paysage, à la fois plein de grâce et de grandeur — le château de Craffaud, type curieux d’une maison forte au xvie siècle ; enfin et surtout, le camp vitrifié de Péran, sur lequel tant d’hypothèses ont été hasardées. Le programme de cette excursion a été bien rempli à l’époque du congrès celtique. Nous ne pouvons qu’en esquisser le cadre.

D’un autre côté, vers le nord, le littoral de la baie de Saint-Brieuc offre aussi d’agréables excursions ; mais, avant d’en indiquer quelques-unes, il nous reste à parcourir la partie orientale de la ville.

L’établissement des Sourds-Muets, situé près du pont métallique de la gare, offre un bien vif intérêt. M. l’abbé Garnier en a été le fondateur. N’étant encore que vicaire à Plestan, près de Lamballe, M. Garnier avait recueilli quelques sourds-muets, vers 1836. En 1840, il s’établit au château de Lamballe, qui appartenait au roi Louis-Philippe, héritier des Penthièvre ; il eut quelques boursiers du département, en tout 40 élèves environ. En 1855, il vint à Saint-Brieuc. M. Du Guélambert lui donna un terrain ; une loterie et la charité privée lui permirent de construire le bâtiment actuel, qui est devenu par suite un établissement diocésain. Deux ecclésiastiques y continuent l’œuvre de M. Garnier, secondés de quelques frères, qui s’occupent des garçons, et des sœurs de Sainte-Marie de Broons, qui ont le soin des filles. Il y a donc deux catégories d’élèves, et un coup d’œil jeté sur l’édifice fait reconnaître immédiatement qu’il doit être insuffisant. Il n’est pas possible, en effet, d’y admettre tous les candidats inscrits. Le personnel actuel est de 90 enfants des deux sexes, dont 20 pensionnaires et 70 boursiers. Le département des Côtes-du-Nord y entretient 57 garçons et filles, et celui du Morbihan, 13 garçons, au prix de 330 fr. par an. L’établissement n’ayant pas de dotation, il est impossible, avec de telles ressources, d’augmenter le local, d’autant plus que les enfants ne sont pas appliqués aux travaux manuels. La méthode d’enseignement est celle qu’on suit généralement en France, celle des signes par l’écriture. Le cours moyen est de 6 ans. Dès la première année, on obtient des résultats surprenants, pour peu que les enfants soient intelligents. Néanmoins, la méthode italienne, ou orale, s’imposera bientôt. Elle est préférable, mais elle exige 8 ans de cours et un personnel plus nombreux. La plupart des enfants retournent à la campagne dans leurs familles, et font d’excellents ouvriers agricoles. Le directeur croit qu’il est de leur intérêt de suivre cette voie et les y préparerait davantage, s’il avait à proximité quelques journaux de terre.

L’établissement des Sourds-Muets est voisin du boulevard de la Gare. Cette belle promenade est particulièrement agréable sur le terre-plein qui en forme la partie orientale. Du rond-point situé à l’extrémité, le coup-d’œil est ravissant. La perspective est moins étendue que sur le Tertre-Buette ; mais on entrevoit encore la mer par des échappées, qui semblent faites à souhait pour le plaisir des yeux. En ramenant ses regards au premier plan, on domine la nouvelle caserne d’infanterie, dont la construction, commencée en 1874, a coûté 850,000 fr. Dans cette dépense, la ville a dû prendre à son compte 240,000 fr. et avancer le reste à l’État, qui se libère par annuités. Cette caserne peut loger environ 1,400 hommes.

De l’autre côté, après avoir admiré le beau viaduc jeté sur le Gouédic, l’œil plonge dans la charmante vallée où coule cette petite rivière. Dans le fond du vallon et sur le coteau le plus rapproché, l’industrie moderne a placé deux usines, où l’on fabrique, plus spécialement en vue de l’agriculture, des machines et des outils fort recherchés ; une scierie mécanique envoie ses produits dans la ville et dans les environs (p. 351) ; une fabrique de beurre, rapidement fondée et développée, exporte les siens à Jersey et en Angleterre ; des carrières d’un beau granit bleu et gris, inexploitées au xviiie siècle, ont permis de rebâtir la ville moderne à peu de frais, et d’expédier au dehors des pierres de taille estimées.

Le vallon de Gouédic empêche la ville de s’étendre à l’est, mais il lui forme une incomparable ceinture, surtout depuis l’ouverture des promenades et des boulevards qui, dans un avenir prochain, se prolongeront jusqu’à la côte du Légué. C’est d’abord le boulevard National, la plus large des voies qui conduisent en ville, et dont la création ne remonte qu’à l’époque de l’établissement du chemin de fer. L’ancienne promenade Duguesclin fait suite au boulevard. Les boutiques qu’on y laisse s’établir et les petits théâtres de passage lui donnent, presque toute l’année, un air assez animé. La grande promenade est le rendez-vous favori de la population, les jours de séances musicales que procure la musique de la garnison. Pendant les fêtes des courses, les danses sous les quinconces et les illuminations sous les voûtes de feuillage font rêver aux féeries des Mille et une nuits ; mais, quel qu’en soit le charme, il en est qui préfèrent la fraîcheur qu’on trouve en plein jour sous les hauts tilleuls, ou près des bosquets qu’a dessinés M. Barillet-Deschamps, l’architecte des jardins de la ville de Paris. Et puis nos promenades ont naturellement ce qu’on ne trouve guère dans les jardins publics des grandes villes, une vue splendide : sur le premier plan, une pittoresque vallée avec ses carrières de granit ; dans le fond du tableau, la tour de Cesson, se détachant sur la mer azurée, ou, dans la nuit, le feu tournant du phare du cap Fréhel.

C’est au milieu de ce beau jardin qu’on a élevé, en 1854, le Palais de Justice, l’œuvre capitale de M. Guépin, à Saint-Brieuc. Le style en est grave, comme il convient au sanctuaire de la justice, mais il est suffisamment ornementé. On s’est servi, dans la construction, de la pierre de l’Ile-Grande, au ton clair, et du granit plus sombre de Saint-Brieuc. Le fronton a été décoré d’un bas-relief par le sculpteur Ogé.

À côté du Palais de Justice, on a masqué, derrière un rideau d’arbres verts, la prison départementale. C’est un lieu assez triste par lui-même pour que nul promeneur ne soit tenté de s’égarer dans le voisinage. Point de sombres pensées au contraire dans l’établissement qui borde la promenade à l’ouest, et d’où sortent souvent de frais éclats de rire. C’est le couvent du Sacré-Cœur. Institution choisie et peu nombreuse, elle ouvre une classe gratuite aux petites filles pauvres. Ses statuts lui en font un devoir. Sa chapelle est un modèle de l’élégance et du goût artistique qu’on retrouve dans tous les couvents du Sacré Cœur.

Si l’on passe de la rue Saint-Benoit, souvenir des Bénédictines du Calvaire, à la rue Madeleine, souvenir de l’ancien hôpital, on arrive au bureau de bienfaisance, tenu par les filles de Saint-Vincent de Paul. Là, tout est simple, et bien des misères y sont soulagées. Les sœurs de la Charité dirigent non seulement le bureau de secours aux malades, mais elles ont créé deux ateliers, où elles occupent environ 100 jeunes filles et 30 jeunes garçons, qui habitent tous dans l’établissement. Cette œuvre excellente date presque du retour à Saint-Brieuc des dames de la Charité. Une salle d’asile permet de commencer, au Bureau, l’éducation des enfants pauvres et abandonnés. L’école communale des filles est placée à proximité, en attendant que la ville puisse l’installer dans un local plus vaste.

Du Bureau de bienfaisance, on aperçoit l’église Saint-Michel. Cette église, dont le style (genre classique) a été vivement critiqué, a été construite, en 1837, par M. Lorin, architecte de la ville. L’extérieur ne plaît pas, en général, et ne révèle guère une œuvre d’art, mais l’intérieur efface cette impression fâcheuse. L’architecture ogivale éveille bien davantage le sentiment religieux ; mais on ne peut s’empêcher de reconnaître à Saint-Michel, dans l’ordonnance générale, et même dans beaucoup de détails, l’expression d’une pensée chrétienne. Sans cette manifestation, il n’y a pas d’édifice religieux ; mais, si elle se produit, il ne faut pas être trop exclusif, en rejetant un type consacré par d’illustres basiliques. La décoration de Saint-Michel est soignée. Les peintures murales, exécutées par M. Donguy, de Saint-Brieuc, suivant un plan de Mgr David, font un effet satisfaisant dans leur cadre de pierre, dont elles atténuent un peu la dureté. Elles sont traitées avec convenance. Au point de vue de l’art, on examine surtout un remarquable tableau de sainte Anne et deux statues de Barré, une Vierge et un saint Jean-Baptiste, qui annoncent, a-t-on dit avec raison, un talent élevé, mais peu religieux.

L’église Saint-Michel date à peine d’un demi-siècle, et déjà elle est le centre d’un quartier populeux. On a percé, dans ce quartier, plusieurs rues, où les constructions s’élèvent comme par enchantement ; on y a commencé des boulevards, pour faire suite aux grandes promenades.

L’un de ces boulevards, longeant le chevet de l’église Saint-Michel, doit aboutir au haut de la vieille côte du Légué, près de l’école normale des institutrices, et compléter les boulevards circulaires, que nous avons suivis depuis l’abattoir. Cette école normale, départementale comme celle des instituteurs, a été construite dans les mêmes conditions, et sera ouverte également en 1885. Elle est située sur un monticule qui fait face au Tertre-Buette et n’en est séparé que par le chemin de Gouët.

L’autre boulevard doit se rapprocher de la vallée de Gouédic ; mais, pour l’ouvrir, on a isolé et masqué en partie le rond-point de la Croix de Santé, autrefois si joli et si fréquenté. Ce boulevard, qu’un ancien maire, M. Hérault, a recommandé de créer, en y affectant un legs, sera délicieux dans tout son parcours jusqu’au Tertre au Bé, que la ville vient récemment d’acquérir et de planter. C’est une promenade charmante, comme toutes celles des environs de Saint-Brieuc.

Le Tertre au Bé domine complètement la vallée de Gouët. On voit de là se dérouler tout le port du Légué : l’avant port, qui commence sous la Tour ; le port, bordé de quais sur les deux rives, avec ses deux cales de carénage et son chantier de construction, hélas ! abandonné, d’où sont sortis tant de navires ; l’arrière-port, sur le mérite duquel on est en désaccord, et qu’on a semblé condamner en faisant un pont fixe, sans songer au développement que les Favigo lui avaient donné au seizième siècle. Le Légué offre ainsi toute l’apparence d’un grand port parfaitement abrité. Il n’y manque qu’une chose indispensable, c’est une mer assez profonde. Les jours de morte-eau sont trop nombreux pour ne pas gêner constamment l’entrée et la sortie. Cet inconvénient a fait naître naturellement le projet de bassin à flot, dont nous avons exposé les nombreuses vicissitudes. Le dénouement semble cependant approcher, car les ouvriers ont repris possession du bassin à flot. On annonce même l’achèvement des travaux pour l’année prochaine.

Il est temps qu’on profite du bassin accordé par la Chambre des députés en 1864, car, sous l’influence de causes nombreuses, le Légué a perdu son ancienne prospérité. On importe bien encore des bois du Nord, des fers et des charbons ; on exporte des produits agricoles, mais presque tout s’y fait par des navires anglais ; les vieilles maisons de commerce désertent notre port, et les nouvelles hésitent à s’y établir. C’est vraiment dommage, car, depuis l’établissement de nos deux lignes de chemins de fer, complétées bientôt par une troisième, qui va relier le bassin à la gare de Saint-Brieuc, le port du Légué semble plus que jamais appelé à servir d’intermédiaire entre le centre de la Bretagne et l’étranger. Espérons que tant de ressources ne seront pas improductives, et que la ville de Saint-Brieuc retrouvera dans le Légué un élément d’avenir.

Ce qui le fait espérer, c’est que l’industrie locale vient en aide au commerce d’une manière lente, mais sérieuse. Si la rive gauche n’a gardé que quelques armements, une tannerie, une corderie et ses magasins de bois et d’engrais, quelques usines se sont établies sur la rive droite, sous l’active impulsion de la maison Sébert, dont les deux branches centralisent tout le haut commerce à Saint-Brieuc. Elles y ont créé une fonderie, une fabrique d’engrais, une scierie mécanique, en conservant à Saint-Brieuc leurs magasins de vente. La compagnie du Gaz a choisi, pour établir son usine, l’emplacement de l’ancien port Favigo, où les arrivages de charbon se font dans de bonnes conditions.

En remontant la rivière, que de terrains jusqu’au pont de Gouët, et même au delà, attendent le développement de l’industrie et du commerce ! S’il y a, dans les environs du pont de Gouët, quelques usines abandonnées, ce qui indique des essais infructueux, on trouve, un peu plus loin, de riches minoteries et une filature de laines très bien organisée. L’industriel, à la recherche de projets utiles, devrait, aussi bien que le touriste, visiter cette charmante vallée, qui présente une eau courante, des coteaux ombragés, de la pierre en abondance et des sites que la Suisse nous envierait.

En se portant du côté opposé, vers la mer, la perspective s’agrandit et prend un autre caractère. À l’ombre de sa vieille tour et du château moderne, célèbre par le séjour et la mort de Glais-Bizoin, le bourg de Cesson, devenu colonie de Saint-Brieuc, étend ses villas jusqu’aux plages du Valet et domine la belle grève qui nous sert d’hippodrome. C’est surtout en parcourant la propriété de M. Dureste et en la contournant par le sommet des falaises, qu’on embrasse tous les aspects de ce splendide horizon, soit que l’œil se porte de la pointe d’Hillion au fond de la baie d’Yffiniac et remonte le versant septentrional des montagnes du Mené ; soit que, ramené de ces hauteurs, il se repose sur le gracieux clocher de Saint-Ilan, suive dans ses évolutions la locomotive du chemin de fer en construction, sonde un instant le souterrain creusé dans la montagne, presque au-dessous de la vieille tour, pour retrouver, de l’autre côté, l’avant port du Légué et le chenal d’entrée du bassin à flot. Voilà, sur l’autre rive, le village de Sous-la-Tour, avec sa flottille de bateaux pêcheurs. Très fréquenté par les habitants de Saint-Brieuc, à l’époque des bains de mer, ce village prolonge déjà ses coquettes maisons jusqu’au phare qui éclaire l’entrée du port. Encore un effort, et le chemin, longeant la falaise, doublera la Pointe-à-l’Aigle et débouchera dans la baie de Saint Laurent, dont la vaste étendue deviendrait bientôt, sous la main d’un industriel habile, une plage recherchée des baigneurs, à l’égal des plus vantées.

Au-delà de la pointe d’Hillion et de celle de Roselier, on entrevoit encore des côtes charmantes, où s’élèvent des villes d’eaux, dont le voisinage est, pendant l’été, une source d’attraits pour les habitants de Saint-Brieuc. Nous venons de résumer à grands traits les ressources nombreuses qu’offre la ville de Saint-Brieuc, au point de vue de culte, de l’instruction publique et du soulagement des malheureux, en même temps que la transformation qui s’y est opérée depuis cinquante ans, au point de vue matériel. Le plan sinueux des rues de l’ancienne cité ne se modifiera pas facilement ; mais on a fait pénétrer partout l’air, l’eau et la lumière, et remplacé les vieux édifices par des constructions toujours vastes et solides, quelquefois élégantes. Au prix de quels sacrifices ? C’est là le point délicat de la situation, et nous ne chercherons pas à le dissimuler, puisque, aussi bien, nous avons cité avec éloges les résultats avantageux.

Sans entrer dans le détail des impôts de tout genre payés par les habitants de Saint-Brieuc, notons seulement que, cette année, le principal des quatre contributions directes s’est élevé pour eux à 155,926 fr. 35, ce qui a mis la valeur du centime à 1,559 fr. 26 ; que les centimes additionnels ont représenté une somme à peu près égale, soit, pour les quatre contributions, un total de 312,000 fr., sur lesquels 56,000 fr. environ sont affectés aux dépenses de la commune et contribuent à former son budget. C’est ce budget qu’il nous importe surtout de connaître.

À la fin de l’année, la ville de Saint-Brieuc aura, en dehors de l’emprunt du casernement, que nous négligeons parce qu’il sera soldé l’année prochaine, quatre emprunts en cours de remboursement, savoir :

Le premier, de 300,000 fr. (1862-92), appliqué autrefois aux travaux de la chapelle du lycée, de la bibliothèque et des abords de la gare , et couvert par un prélèvement de 20,612 fr. 10 sur les recettes ordinaires ;

Le second, de 300,000 fr. (1879-90), concernant le théâtre et l’abattoir, et couvert par la levée de 20 centimes additionnels, représentant environ 31,000 fr. ;

Le troisième, de 100,000 fr. (1884-95), contracté pour finir de solder les dépenses du théâtre et de l’abattoir, et couvert par un prélèvement de 12,000 fr. sur les recettes ordinaires ;

Le quatrième, de 50,000 fr. (1884-1913), ayant servi à l’achat du terrain des écoles normales, et couvert par la levée d’un centime et demi, ou 2,338 fr. environ.

Il est à remarquer que deux des emprunts ci-dessus ne pouvant être assurés par des ressources spéciales, telles que des centimes, ne sont garantis que par un excédant des recettes ordinaires sur les dépenses ordinaires, excédant qui doit dépasser 35,000 fr. On est donc amené, en préparant le budget, à majorer les recettes ordinaires pour certains articles, et notamment pour le produit de l’octroi. Or, ce produit étant excessivement variable, il s’ensuit {ce qui est plus d’une fois arrivé), que deux ou trois années de mauvaises récoltes mettent le désordre dans les finances municipales et forcent de recourir à un nouvel emprunt. C’est ainsi que les budgets se sont élevés sans cesse. Celui de 1885 dépasse un peu 400,000 fr., et l’on peut dire que cette somme représente, dans la période actuelle, le budget moyen de Saint-Brieuc. Qu’on le compare aux budgets que nous avons relevés sous le premier Empire (p. 258) ; sous la Restauration (p. 283) ; sous la monarchie de Juillet p. 307) ; sous le second Empire (p. 348), et l’on sera frappé de l’accroissement considérable survenu dans les dépenses depuis 25 ans. La population cependant n’est, d’après le dernier recensement, que de 17,833 habitants, et même de 14,993, si l’on déduit du premier chiffre les non-valeurs comptées à part, telles que la garnison et le personnel des établissements de bienfaisance et d’instruction.

En retour de ces dépenses, que d’améliorations importantes, nous dira-t-on ! — Tout en reconnaissant le bienfait, il nous est permis de nous élever contre la tendance des administrations municipales à entreprendre sans cesse de nouveaux travaux, sans consulter assez l’état des finances, comme si tous les projets utiles devaient être exécutés par la même génération. Sans mettre en cause aucune de ces administrations, nous regardons comme un devoir de signaler un engouement dangereux, et de répéter aux élus de la cité les conclusions du conseil municipal de 1824 : « Onn doit tâcher de se procurer des établissements utiles, mais il faut de l’économie et du temps. »

Que nous manque-t-il de vraiment urgent ? Un service des eaux, qu’on nous promet depuis longtemps dans l’intérêt de la salubrité publique. Lorsque ce service sera organisé, il serait sage de différer un peu les autres travaux et de diminuer les charges du budget extraordinaire.

Ne serait-il pas possible, d’un autre côté, d’augmenter la source de nos revenus ordinaires, en encourageant l’initiative privée ? L’espace ne manque pas aux quartiers qu’a fait naître le voisinage de la mer et du chemin de fer, ni aux usines que réclame l’industrie moderne ; des richesses inexploitées sollicitent les bras, les capitaux et l’intelligence des hommes du pays, aussi bien que des étrangers. Que dire de notre agriculture ? L’aspect de la ceinture dorée de nos campagnes dépasse, pendant l’été, toute description, et les derniers concours régionaux ont permis de constater l’abondance et la qualité de leurs produits. Que d’éléments de prospérité nous avons autour de nous !

Mais en encourageant, comme il convient, le développement industriel, il ne faut pas oublier que les principes moraux doivent toujours inspirer et diriger le progrès matériel. Ce sont eux, en effet, qui font les populations honnêtes, laborieuses, respectueuses des lois et de la religion. Ce caractère, nous l’avons remarqué, a toujours été et continuera d’être celui des habitants de Saint-Brieuc, malgré la transformation qui s’est opérée dans leurs habitudes. Une ville, comme un homme, peut changer le vêtement qui la couvre. Elle ne saurait renoncer, sans cesser d’être elle-même, à son caractère et à sa physionomie morale.